BAR-SUR-AUBE
s'arrêtèrent à deux lieues environ de la ville de Bar, dans une gorge étroite et profondément encaissée, froide, humide, fangeuse, et toute couverte de bols épais qui interceptaient les rayons du soleil. « C'était auparavant une retraite de voleurs, dit l'abbé Fleury, et le lieu se nommait la Vallée tT Absinthe, soit à cause de celte herbe qui y croissait abondamment, soit à cause de la détresse de ceux qui tombaient entre les mains des voleurs. » Bernard obtint de Hugues, huitième comte de Champagne, la donation pleine et entière de cette vallée , que , par antiphrase sans doute , ou bien après en avoir commencé le défrichement , on appela Clara Vallis , Vallée Claire. Il lit en toute h A te déblayer une partie du terrain, abattre quelques arbres, et construire une petite chapelle avec plusieurs cellules. Telle fut l'origine de Clairvaux, de cette célèbre abbaye, l’un des quatre chefs d'ordre de la liliation de Citeaux , qui ne devait pas tarder à rivaliser avec sa métropole, et dont les ramifications, après avoir embrassé la France, devaient s’étendre jusqu’en Espagne, en Savoie, en Italie, en Allemagne, dans les Pays- Bas, en Angleterre et en Irlande, en Hongrie, en Suède et en Danemark'.
Le fondateur de Clairvaux avait la conscience de son œuvre. Aussi nul obstacle ne le rebutait , nulle privation ne lui paraissait impossible. Détresse, pénurie, plaintes et reproches de ses religieux : il faisait face à tout , il trouvait réponse à tout. Son enthousiasme, son courage (inircnl ce|>endant par persuader tous les cœurs, par exalter autour de lui toutes les âmes. Les moines de Clairvaux ne connurent plus ni souffrances ni besoins : le travail n'eut pour eux d’autre délassement que la prière. Un moine de Clément-Pré, afin d'attendrir son supérieur en lui montrant à quelle misère étaient réduits les disciples de saint Bernard, emporta, dit-on, eu secret, le pain de la communauté qu'on lui avait servi dans la chambre des hâtes, et ce pain était un insipide et grossier mélange pétri d'orge, de millet et de vesre. La plupart de ces hommes avaient pourtant vécu dans les honneurs , dans les plaisirs et l'opulence. L’admiration qu'excitaient leurs vertus faisait affluer de toutes parts les visiteurs et les prosély tes. La foule en augmentant chaque jour, saint Bernard , pressé par ses religieux , consentit ù construire de nouveaux bâtiments à Centrée de la vallée, dans un site plus tempéré, près de l’Aube, et Thibault-le-Grand, comte de Champagne, qui s'élait épris pour lui de l'nmitié la plus vive nu concile de Troyes, tenu en 1128, où il avait eu l'occasion d'apprécier son éloquence et son zèle , contribua largement aux dépenses (1135;. Quoique l'abbaye n'occupât primitivement qu'un espace assez restreint, elle n’en avait pas moins ouvert ses portes, dix années auparavant, aux populations environnantes décimées par la famine.
Saint Bernard sortait quelquefois de sa retraite, appelé tantât au sein des conciles, tantât dans le conseil des rois et des papes; et chaque fois qu'il rentrait au monastère il avait la consolation d’y retrouver la règle austère de saint Benoît suivie dans toute sa rigueur. En 1115, c'est de la bouche de l'abbé de Clairvaux que part, dans les plaines de Vézelay, le premier cri qui va précipiter l'Europe
t. la?» ailleurs île la Gallia rhristiana portent à huit rouis le nombre île monastère», tant d'homme» que do femmes, de la filiation particulière de Clairvaux. Plus de soixante-douze Idrenl fondés par saint Bernard, qui presque toujours b s consacra lui -même île ses main».
CHAMPAGNE
sur ['Asie. Les savants les plus illustres, et à leur ti'te Ahnilard ; Malachie et Étienne primats, l'un d'Irlande, l'autre de Danemark; un pape mfme , Eugène ill , jadis simple moine de Clairvaux, viennent tour à tour s'éclairer des avis de saint Bernard , ou recevoir l'affectueuse hospitalité de ses religieux. Il n'y a pas jusqu'au jeune frère de Louis VII , le prince Henri, qui, subjugué par cette parole si forte et si entraînante, un jour que la curiosité l'avait conduit dans la vallée d’Absinltie, ne loin lie aux pieds du saint qui l'a vaincu, et ne le supplie d'accepter son renoncement à tonies les pompes de la terre, pour l'initier aux sévères exercices du cloître. Le peuple ne s'approche plus, d'ailleurs, de cette glorieuse solitude, sanctifiée par le labeur et la prière, qu'avec un sentiment d'amour et de vénération. Clairvaux a prodigieusement grandi; ses établissements industriels et agricoles ont acquis un développement immense. Scieries de bois, fermes, forges , foulons, huileries, tanneries, filatures, usines, tout est réuni sur ses domaines. Chaque catégorie a son préfet ou officier de l'ahbayc, dont le titre même indique les fonctions: maître des forges, maître des fours, maître des eaux et forêts, etc. «Mais, dit l'abbé Fleury, en cette vallée pleine d’hommes, dont chacun était occupé au travail qui lui était prescrit, on trouvait au milieu du jour le silence du milieu de lu nuit, excepté le bruit du travail ou des louanges de Dieu quand les moines chantaient l'office. » Cette grande vie de saint Bernard s'éteignit à Clairvaux le 20 du mois d'août 1153.
Par une charte donnée en 1231 , Thibault-le-Chansonnicr, moyennant finance, acheva d’exempter de toute servitude les habitants de Bar, que le comte Milon avait, en 1198, exceptés a perpétuité du droit de main-morte. Dans cette châtie, il leur accorda la faculté d'élire un capitaine de noble Hgnce , chargé de veiller nu maintien du bon ordre; et, en même temps, il créa dans leur ville une des quatre foires franches de Champagne. Cette foire devint bientôt une des plus importantes du pays; les négociants étrangers y affluaient, et, pour leur commodité, l'on bâtit , sur la rive gauche de l'Aube, trois quartiers qui furent appelés halles de Cambrai, d'Yprcs et df Orange. Philippc-le-Bel continua l’octroi de cette charte et de celte foire en l’année 1280. L'un de ses trois lils, Philippe-lc- Long, aliéna le domaine de la ville en 1328; mais les bourgeois se rachetèrent du nouveau possesseur, Jacques de Croy, et rendirent leur ville au roi, sous l'expresse condition, enregistrée par la chambre des comptes, qu’elle ne pourrait plus désormais être séparée du domaine royal.
En 1322, Charles-le-Bel vint à Bar, espérant y rencontrer plusieurs barons allemands qui avaient l'intention de lui offrir la couronne impériale au nom du pape Jean XXII; mais Frédéric-le-Beau , frère de son compétiteur, Louis de Bavière, que le pape avait excommunié, l'attendait seul au rendez-vous, et Charles eut la loyauté de faire le sacrifice de son nmbiliou. Pendant la captivité du roi Jean, les habitants de Bar su mirent en élut de défense contre les Anglais. Ils forgèrent des chaînes de fer pour les tendre dans les rues, et remontèrent leurs canons de fonte sur leurs remparts. Le premier ennemi auquel ils eurent à faire, fut le chevalier lorrain liroquard de Fenestrange, lequel n’ayant point été payé de son expédition contre: Eustache d'Aubercourt, tourna ses armes contre le dauphin, son agent, et, après avoir pillé et brûlé Bar-sur-Seine, se
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dirigea presque aussitôt vers Bar-sur-Aube. I.a citadelle et les faubourgs, ainsi que la partie de In cité située sur la rite gauche, ne purent résister à la furie des assiégeants; Fénestrange les saccagea et les livra aux flammes. I.a ville basse lui échappa, parce que le pont avait été détruit ; mais les Bar-sur-Aubois n’étant point secourus, se décidèrent û capituler, et le vainqueur, après avoir levé une grosse contribution, décampa presque aussitôt. Les habitants de la ville haute n'avaient cependant plus d’asile; ceux de la ville basse leur permirent d’élever sur la place publique quelques baraques de bois , devenues plus tard des maisons définitivement assises sur le sol, et dont les héritiers successifs ont conservé jusqu’n nos jours la jouissance. Alors aussi fut jeté sur l’Aube , à l’endroit où le lit de la rivière est le plus resserré, le pont qu’on y voit encore aujourd'hui, et pour y aboutir on construisit une porte fortifiée qui, depuis 1789, a été démolie comme toutes les autres portes de la cité. En 1300, Charles V, voulant indemniser les Bar-sur-Aubois de leurs sacrifices, leur arrorda la propriété pleine et absolue des fossés et des rempart»; au mois d’octobre 1375, dans des lettres datées de Sentis, il confirma, sur leur requête, le privilège par eux acheté en 1328, et reconnu ensuite par le roi Jean, de demeurer à perpétuité sous la dépendance immédiate de la couronne.
Lorsque les Anglais, que Montfort duc de Bretagne avait attirés en France, eurent envahi la prov ncede Champagne, un corps de leur armée se porta sur Bar et incendia les villages de Courcelles et de Sainte-Germaine (1380).
Bar fut témoin, en 1140, du premier coup d’autorité que frappa Charles Vit pour le rétablissement de l’ordre dans le royaume qu'avec tant de peine il avait reconquis sur les Anglais. Alexandre, bâtard de Rourbon, l'un des rebelles les plus coupables et les plus redoutés, eut l’audare d'y affronter la présence du roi.
Charles Vil ordonna qu’on l'appréhendât au corps et qu'on instruisit son procès a l’hùtel de ville. Le bâtard de Bourbon fut condamné, raronte Monslrelet, « à être nié et jeté dans un sac à ta rivière , et tant que mort fût accomplie ; et ainsi fut fait. » Ses amis ayant retiré le cadavre de l'eau , fondèrent au milieu du pont , à la place même d'où Alexandre avait été précipité, une petite chapelle dans laquelle on a dit une messe pour le repos de son âme jusque vers la fin du dernier siècle. <
On a pu voir, dans le cours de ce récit , de quel vif esprit d’indépendance et de nationalité avaient toujours été animés les habitants de Bar-sur-Aube. Ils en donnèrent une nouvelle preuve en 1554 , pendant le siège de Saint-Dizierpar Charles- Quint. Ne doutant point que l’année espagnole ne vint bientôt investir leur ville, les Bar-sur-Anbois, afin de lui opposer une résistance plus efficace, renvoyèrent de leurs murs les enfants, les femmes et les vieillards. Cette partie de la population ne perdit point murage : elle chercha un refuge dans les bois, et s’y tint cachée durant plus de six semaines. En 1594, Henri IV confirma les lettres patentes par lesquelles Charles IX avait, au mois d'avril 1568, institué à Bar-sur- Aube un maire et juge-consul « qui devait être renouvelé par les bourgeois d'année en année ou de deux ans en deux ans, et régler la police de la ville conjointement avec les échevins. n Louis XIII, au mois d'août 1615, réitéra la confirmation de tous ces privilégias. A l'époque des démêlés incessants des princes du ni. 6
CHAM PAGNE
sang avec la cour, le duc de Guise, l’un des plus chauds partisans du prince de Coudé, intima l'ordre aux habitants de Bar-sur-Aube de fermer leurs portes à l’armée royale, les menaçant, en cas de refus, de brûler leurs maisons dès (pie les troupes du roi se seraient éloignées. Les Bar-sur- A ubois traitèrent celte sommation avec mépris; mais ils ne négligèrent aucun préparatif de guerre, aliu de repousser, au besoin, les tentatives du duc de Guise. De 1636 à 1648, la peste sévit à Bar et dans tous les lieux environnants. Sur les réclamations du commerce, la foi le de cette ville, dès les premières années de la contagion, fut supprimée par Louis XIII , qui la réunit à celle de Lyon. En 1682, Louis XIV lit transporter l'artillerie de Bar-sur-Aube dans la citadelle de Besançon. Postérieurement on abattit les murailles, et l’on combla les fossés. Louis XV, en novembre 1763, transféra à la communauté de ' ille la propriété des offices de receveurs et rontrûleurs des octrois. Sept ans après, nu mois d’août, il permit au maire et aux échcvins d’accepter la donation de deux maisons contiguës à l’école publique, « pour être lesdites maisons employées et servir d’hôtel commun aux assemblées de ladite communauté, a
Bien avant l'époque à laquelle nous sommes parvenus, l’abbaye de Clairvnux avait atteint le point culminant de la puissance et de la splendeur. Sa juridiction embrassait près de cinquante bourgades ou villages, parmi lesquels ceux de Juvanrourt, d’Outre-Aube et de Longchamp avaient été bâtis sur ses domaines. Elle levait, en outre, la dline sur un nombre au moins égal de fermes et de relises, et percevait en plusieurs localités les droits de péage et de tonlieu. Les produits de ses ateliers s'écoulaient facilement dans les foires de Champagne ; elle avait, établi , en plus d'une contrée , de véritables entrepôts de commerce. Tout le monde a entendu parler de l'immense cuve de Clairvaux, qui contenait huit cents muids. L’abbé, crossé et mitré, jouissait de presque toutes les prérogatives attachées à l'épiscopat; son pouvoir était même plus étendu que celui des patriarches, puisqu'il avait sous son obéissance huit cents maisons de l'ordre répandues en Europe, qui lui constituaient comme les provinces d'un empire. La population de l'abbaye répondait, d'ailleurs, à sa prospérité. Saint Bernard, à sa mort, y avait laissé déjà sept cents moines ou couvera , dont Mabillon rapporte avoir vu les stalles dans la nef de la grande église, subsistant encore au nombre de quatre cents; quorum sedilia circiter quadringenta in navi superesse aliquundo viditnus. Tant de richesses avaient fini par amollir les moines, autrefois si rigides et si chastes; ils s’étaient montrés durs et avides envers les paysans. La première étincelle des réactions que devait provoquer contre eux leur despotisme , leur luxe et leur avarice, avait éclaté en 1509 dans le village de Lhainpignolles. Mais l'expérience ne les avait point corrigés. En 1789, Clairvaux fut enveloppée dans la suppression dont l’assemblée constituante frappa toutes les communautés religieuses : c’est aujourd’hui une maison centrale.
Nous ne trouvons, depuis celte époque jusqu’à nos jours, aucun événement mémorable qui se rapporte à l'histoire particulière de Bar-sur-Aube, excepté le glorieux combat livré sous ses murs, à la fin de janvier 1814, par le maréchal Mortier, qui battit dans cette rencontre le corps d’armée des Autrichiens placé sous les ordres du prince de Schwartzrmborg. Avant la révolution, comme le