HAZEBROUCK. -BAILLEUL. -CASSEL
Le territoire d'IIaiebrouck, aujourd’hui si fertile, ne se composait autrefois que de marais, d'où la ville actuelle a tiré son nom, brouck, en langue celtique signiliant marécage. Les Romains y firent passer une voie qui allait deThérouanne à (iand et qui, aujourd'hui, traverse encore Hazebrouck, où elle prend le nom de rue Thèrouanne. Au vil* siècle, à l’arrivée de saint Éloi dans cette partie de la Caule-Belgique, tout le pays était couvert par les eaui et par les bois. Nous ignorons comment la colonie d’Hazebrouck acquit l'importance d'une cité; nous lisons seulement dans une charte coutumière, écrite en flamand et conservée dans ses archives, qu’en 133G, les maisons y étaient construites en paillotis et avaient des toits de chaume. Certaines dispositions, contenues dans cette charte, témoignent toutefois de la civilisation avancée des habitants; ainsi, par exemple, le commerce, la police, les moeurs, y sont l'objet de règles très-sages. Une clause, entre autres, porte que nul homme n'habitern plus de six mois avec une femme sans l’épouser, sous peine de quarante-neuf sous parisis d'amende. Quant à l'histoire politique d'Hazebrouck, on n'en découvre aucune trace dans les chroniques où cependant il est plus d’une fois question de ses seigneurs, qualifiés plus tard de comtes, mais pour des intérêts extrêmement secondaires. Un seul fait nous paraît mériter quelque attention : en 1328, Robert de Flandre convoqua dans cette ville, pour y entendre son jugement et ordonnance, les députés de Bourbourg, Gravelines ,
1. Le Carpentier, Histoire de Cambrai. — Dumont, Corps diplomatique. — Demeunynck et Devaux , Annuaire statittique du département du .Y bnf.; — Expilly, Dictionnaire géographique.
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Mardick, etc., dont les habitants révoltés contre lui venaient de se remettre sous son obéissance.
Du xive au xix' siècle, pas un souvenir ne relie le passé au présent. Il faut arriver à notre temps pour trouver un fait de quelque intérêt. Charles X , voyageant en 1827 dans le département du Nord, se rendit d'Armentières à Ilazebrouck, le 9 septembre ; il visita le même jour Cassel , et repassa par celte dernière ville, le H, en revenant de Dunkerque.
Ilazcbrouck, chef-lieu de sous-préfecture du département du Nord, tend à se développer chaque jour par l’industrie et le commerce; un canal, une route royale de première classe et une route départementale en font, pour ainsi dire, le rentre et le marché de toutes les places environnantes ; ces avantages s'augmenteront encore, lorsqu'un embranchement du chemin de fer du Nord lui ouvrira des communications avec Paris et la Belgique. La ville, bâtie sur un ruisseau qui se jette dans lu Lys, est petite, mais propre et agréable ; on y remarque l'église paroissiale, dont la flèche à jour, construite de 1493 à 1520, a deux cent quarante pieds de haut ; l'hôtel-de-ville, commencé en 1807 et terminé en 1820, en remplacement de l'ancienne maison commune, autrefois château du comte d’Hazcbrouck, fondé dans le xvr siècle et qui périt dans un incendie en 1801 ; enfin le couvent des Augustins, occupé par le collège, l’hospice, la halle, le magasin des tabacs, et dont la haute et large façade est d'un aspect imposant, malgré de singuliers détails d'architecture.
Baiileul, qu'on écrivait autrefois Haillœul (en flamand belle), et dont on attribue la fondation à une colonie de seize mille habitants de Bavay, sortis de scs murs lorsque César en voulut faire le siège, est une des plus anciennes cités de la Wcst- Flandre ; elle était défendue par un château que les Normands démolirent en 88-2 ; Bauduin-le-Jeune la fortifia en 948 et Robert-le-Frison en 1072. Successivement brûlée ou saccagée jusqu'à six fois, du xme au xvi* siècle, dans la longue période des dissensions civiles du pays, elle fut entièrement consumée par les flammes en 1582; ce sinistre n'était dû qu’à un accident imprévu, aussi les habitants ne perdirent-ils point courage et la ville sortit bientôt de ses ruines ; mais comme si elle eût été prédestinée pour de pareilles catastrophes, les Français ne manquèrent point de l'incendier pendant la campagne de 1053; et en 1081, le feu ayant pris dans une brasserie, acquit, en moins de deux heures, tant d'intensité, qu'il dévora tous les édifices publics, sans que les secours les plus prompts pussent l'éteindre. La peste sévit, en outre, à Baiileul, en 1482, ainsi que dans les localités environnantes; elle y reparut au xvu* siècle et lit trois mille six cents victimes en deux ans et demi (1046-1048).
Les documents abondent sur Baiileul, tant en ce qui touche ses seigneurs qu'en ce qui regarde la ville : nous choisissons, dans le nombre , les plus significatifs et les plus curieux. Ainsi, quant aux seigneurs, l’un d’entre eux, nommé Rauduin , part, en 1177, avec Philippe d'Alsace , pour la Palestine; un autre, Jakème, participe, en 1244, à un jugement des principaux feudataires de la Flandre, pur lequel les terres d’Arlaux et de Crèvccœur sont adjugées à la comtesse Jeanne et à Thomas de Savoie , son mari : quant à la ville , tantôt c’est Louis de Ncvcrs
IIAZEBROUCK.— BAILLEUL. — CASSEL.
qui confirme ses libertés el coutumes ( 1" octobre 1348) ; tantôt Phîlippe-le-Bon, dont une chnrte la déclare privilégiée pour la fabrication des draps ( 10 mors 1427 ); tantôt, enfin, l’archiduc d'Autriche, Philippe-Ie-Beau, qui, en juillet 1501, lui accorde une foire franche de trois jours, laquelle s’ouvrira, chaque année, le 9 du mois de septembre. Il existait, d'ailleurs, de temps immémorial, une bourgeoisie de Ilailleu), dont les membres épars résidaient dans les différentes cités ou communes de Flandre , et en vertu de laquelle chacun d’eux avait le droit de récuser tout autre juge que le magistrat de cette ville.
Les derniers "faits que nous ayons h signaler dans cette notice sont la destruction parles calvinistes de l’antique elottre et couvent de Saint-Antoinc-lez-Baillcul ( aodt et septembre 1578) ; les procédures , commencées en 1657 et terminées en 1660, contre les sorciers et les sorcières; et, plus récemment, le passage de quinze cents Cosaques, qui, sous les ordres du baron de Gcismnr, entrèrent en France par cette ville, d'où ils se dirigèrent sur Cassel (17 février 1814).
Bailleul s’élève sur une éminence : rues propres et bien percées, jolies maisons, d’un goût cependant et d’une construction moins français que germaniques, telle est la physionomie que présente la ville. Les deux églises paroissiales sont sous l'invocation de saint Waast et de saint Arnaud. Le Moni-de- Lille, dans le voisinage, est jonché de débris qu'on suppose avoir appartenu à un monument romain. Sous l'ancien régime, et depuis 1699, le bailliage royal et le présidial de Flandre siégeaient à Bailleul; on y trouve aujourd'hui un collège communal et deux hospices Le village de Flêtre, situé à six kilomètres de cette ville, a donné le jour au savant Jacques Meyer, auteur de deux ouvrages sur l'histoire de- Flandre, le Chronicon F /and rite et le llerum Flandicarum decus , qui lui ont mérité le surnom de père de cette histoire; son neveu Antoine Meyer, auquel on doit quelques morceaux de poésie historique sur la province d'Artois, naquit aussi au village de Flétre.
La fondation de Cassel ( Custellum Morinorutn ) remonte au temps de l'empereur Auguste : ce furent les Romains , et non les habitants du pays , comme l’ont avancé quelques auteurs, qui bâtirent ce (bateau sur ta plus haute montagne du territoire des Morins et des Ménapicns. Le proconsul Carina le choisit pour siège de son gouvernement, et de là régla le tribut ainsi que la constitution imposés par le vainqueur aux peuples des Pays-Bas. En 396, la Flandre fut ravagée par des brigands qui avaient leur refuge dans les marais aux environs de Cassel. Un bourg ne tarda pas rependant à se former an pied de la forteresse ; il obtint, vers 860, les privilèges de ville de l’un des forestiers de 'Flandre; et postérieurement, les comtes héréditaires, successeurs des forestiers, l’entourèrent de murailles. Pendant la guerre suscitée, en 1071, par Richilde, veuve de Bauduin VI, pour la tutelle du jeune comte Arnoul III, Cassel se soumit à Robert-le-Frison ; c’est près de cette ville que fut livrée la mémorable bataille où périt Arnoul. Robert , en commémoration de celte victoire, ou plutôt, comme d’autres le racontent, en expiation de la mort de son neveu qu’il avait à se reprocher, et sur l’ordre du pape Grégoire VII, fonda, à Cassel même, le chapitre de Saint-Pierre, auquel il céda plusieurs domaines et droits féodaux nu rentes seigneuriales; donation confirmée, iii. 36
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en 1085, par le roi de France Philippe I", hormis Cost et U chevauchiè ( excepto equitatu equilum ).
Philippe-Auguste, en 1214, s’empara de Cassel. Quatorze ans après, elle s'associait à la révolte des communes de Bruges , d’Ypres , de Fûmes et de Courtrai , contre Louis de Nevers. Philippe-le-Bel, l’allié de ce prince, marcha contre les rebelles avec une puissante armée. Tandis que le comte d'Alençon, frère du roi , s’avançait jusqu’au pied du Mont-Cassel, sur lequel les Flamands s'étaient rassemblés au nombre de seize mille, Philippe asseyait son camp à deux lieues de IA. L’ost royal, divisé en dix batailles et cent soixante-dix bannières, présentait la plus magnifique réunion de la chevalerie de France. A la tète de cette fière noblesse on voyait Jean de Luxembourg, roi de Bohême; Philippe d’Évreux, roi de Navarre; les ducs de Bourbon, de Lorraine, de Bourgogne, de Bretagne; le Dauphin de Viennois; les comtes de Flandre, de Bar, de llainaut.et le connétable Gauthier de Chàtillon. Les bourguemestres Colin Zannekin, Zeyer Jansson, Winox de Fière et Lambrecht Booncn, commandaient Içs Flamands. Ceux-ci avaient tant de confiance dans le succès de leurs armes , qu’au-dessus de leur camp on voyait flotter une toile sur laquelle était peint un grand coq avec ces mots :
Quand ce coq ici chantera ,
Le Roi trouvé ci entrera.
C’était jeter un défi à la face du roi de France et révoquer en doute la légitimité de ses droits à la couronne. Pendant trois jours , les deux armées s'observèrent ; le quatrième, les Français se rapprochèrent d'une demi-lieue. Quelques détachements, dans l’espoir d'attirer les communes, dévastaient le pays sur lequel on voyait courir l'incendie ; enfin, dans la nuit du 28 août 1328, les Flamands descendirent silencieusement de la montagne et attaquèrent à l'improviste l’armée royale. Ce coup d'audace leur réussit d'abord ; ils pénétrèrent dans le camp ennemi, guidés pnr Zannekin, et y surprirent Philippe, qui n’eut que le temps de sauter sur un cheval et de s’enfuir au galop. Mais les Français ayant pu se reconnaître, grâce à une diversion des comtes de Bar et de llainaut, les communes furent enfin accablées par le nombre, et laissèrent treize mille morts sur le champ de bataille. Philippc-le-Bel , à la suite de cette victoire , entra dans Cassel qu’il livra au pillage, et où scs troupes commirent d'effroyables excès de cruauté.
Jean , duc de Normandie , fils de Philippe-de- Valois, assiégea Cassel en 1347 ; il fut repoussé par la garnison , sous les ordres de Giles de Rypcrghetrsc, tisserand de Gand, qui lui tua ou blessa plus de treize cents hommes. Les habitants s'étant soulevés, en 1430, contre Philippe-lc-Bon, et craignant sa vengeance , se rendirent au-devant de lui, tête et pieds nus , pour implorer sa miséricorde. Le duc frappa sur la ville une forte amende , lui retira ses anciens privilèges et lui en accorda de nouveaux. En 1677, le duc d’Orléans , frère de Louis XIV, battit, près de Cassel , trente mille Espagnols ou Hollandais , commandés par le prince d'Orange. Le traité de Nimègue céda cette ville à la France, avec toute sa châtellenie (1678); elle lui appartenait depuis 1676.
Cassel, autrefois place importante de guerre, n'est plus aujourd'hui qu'une
HONDSCHOOTTE. -GR AVELINES.— MARDICK. -283 ville ouverte et démantelée ; le plus remarquable de ses monuments est l’église paroissiale, construite en 1290. Il y avait, avant la révolution, une châtellenie ou cour de justice, composée d'un grand bailli et d’un haut-justicier; elle possède actuellement une justice de paix , un collège , et deux hospices. Le lieutenant- * général Vandamme, le maréchal de camp baron Gobrecht, et le colonel de hussards baron de Meruemai i, sont nés à Cassel.
L'arrondissement d’IIazebrouck compte 105,57k habitants, sur lesquels il en faut prendre 7,316 pour le chef-lieu , 9,823 pour Bailleul , et 4,195 pour Cassel. Des fabriques de toiles et de chapeaux, des moulins à huile, des amidonneries, des raffineries de sel , des fours à chaux , des teintureries, des brasseries, des tanneries ; tels sont les principaux établissements industriels de ces trois villes. Bailleul a , de plus, des fabriques de dentelles et de tissus en coton, des briqueteries et des poteries de terre; Cassel, des fabriques de bas, dont elle écoule les produits, ainsi que les denrées indigènes , sur ses marchés hebdomadaires du jeudi. '
HONDSCHOOTTE.- GRAVELINES. - MARDICK.
La fondation d'IIondschootte remonte, suivant quelques historiens, au x' siècle. Un de ses seigneurs, nommé Moran, accompagna, dit-on, Godefroy de Bouillon dans la Terre-Sainte. C’était autrefois une Bannière de Flandre, laquelle fut transmise par alliance, vers l’an 1400, à la maison de Hornes. Philippe-lc-Bon accorda, en 1430, au seigneur d’IIondschootte le privilège de haute, moyenne et basse justice. Les habitants obtinrent, en 1540, d’Isabelle-Claire , infante d’Espagne, une coutume que Philippe II modifia en 1586; enfin, la ville dépendit judiciairement de la châtellenie de Bergues-Saint-Winoc.
En 1383, lorsque Charles VI chassa les Anglais du comté de Flandre, llondschootte fut dévorée par les flammes. Les Français la mirent à sac, en 1558, pendant le siège de Dunkerque. Deux nouveaux incendies la ruinèrent presque entièrement en 1576 et 1582. La peste se joignit à ce dernier désastre et causa tant de ravages que le cimetière fut trop étroit pour recevoir les morts. Les habitants d’Honschootte ne perdirent pas cependant courage; leur industrie répara ces pertes, et, en 1017, la population avait tellement augmenté, que l’évéque d’Vpres crut devoir diviser la ville en deux paroisses. La guerre, malheureusement, se ralluma entre laFranccetl’Espagnc. Saccagée par les Français en 1657, Honschootte
I. Chroniques de Saint-Denis. — Les Chroniques de Jean Froissart. — Histoire de Dunkerque , par Pierre Faulconnier. — Histoire de France, par Henri Marlin. — SismomJi, Histoire des Français. — Dictionnaire universel de la France, par Robert üe Dessein. — Relation du votjaqe de S. M. Charles X dans le département du Nord en 18Î7, par Ch. Du Rozoir. — Annuaire du département du Nord, par MM. Demeunynck el Devaux, année t82i.
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fut briltcc, en 1708, pnr les Hollandais, qui s'y livrèrent à des actes de barbarie effroyables. Le traité d’Aix-la-Chapelle en assura la possession à la France ; mais la population s'était dispersée et n'atteignit plus le chiffre auquel elle était parvenue. En 1749, la seigneurie d’Uondschootte appartenait encore à la maison de Homes, dont un héritier la vendit à Jacques Coppens , écuyer de Louis XV. Per- *
sonne n'ignore que ce fut sous les murs de cette ville qu'en 1703 , le 8 de septembre , les Anglais , au nombre de dix-huit mille combattants, furent complètement défaits par le général républicain Houchard ; l’ennemi perdit plus de six mille hommes. Le vainqueur porta néanmoins sa tète sur l'échafaud, pour n’avoir pas su profiter de la victoire.
Hondschootte, dont la population était, au xvi* siècle, de 22,000 Ames, n'a plus aujourd'hui que 3,833 habitants. Une fabrique de tissus, quelques blanchisseries de toiles, des brasseries, des moulins à blé ou à huile et des tanneries, forment* les principales ressources industrielles de cette petite ville.
A la fin du vii* siècle, Gravelines était un simple hameau portant le nom de paroisse Saint- Willcbrod. Thierry d'Alsace l’agrandit considérablement et y bâtit une forteresse (U 60). Philippe, son fils, fit percer, entre la mer et Saint-Willebrod, le Grave-Linghe , ou Canal du Comte, dans lequel s’écoulèrent les eaux de l’Aa. Ce canal donna son nom à la nouvelle ville ( Grave-Linghe , Graveninghe, Gravelines), et y forma un port qui ne tarda point à devenir un des plus commerçants de la Flandre. La population prit un tel accroissement, qu’une deuxième cure fut créée au dehors de l'enceinte , vers le rivage de In mer ( 1190) ; mais, après le sac de la ville par l'évéque anglais Spenser, la nouvelle paroisse, devenue déserte, fut réunie il l’ancienne (1382). Une charte de 1235 nous apprend qu’il y avait dès lors un hôpital à Gravelines. Pendant deux siècles, la guerre ne troubla plus l'existence de cette ville ; toutefois, Chnrles-Quint , en 1528, fortifia le château et, à sa demande, les états de la province relevèrent les principaux bastions de la place. Trente-deux ans après, les Français perdirent la célèbre bataille de Gravelines. Philippe II voulut réaliser le projet d'Yolande, dame de Dunkerque, et de son mari Henri de Bar, en creusant un canal de la ville à la mer pour recevoir les eaux de l’Aa , avec une écluse de chasse et un bassin. Ces travaux , longtemps suspendus, venaient enfin d'étre terminés par Philippe IV (1638-1639), lorsque Gaston d'Orléans, avec l'assistance de l'amiral Tromp, s'empara de la ville et détruisit tous les ouvrages des rois d'Espagne ( 161V). La place capitula le 28 de juillet; l'archiduc Léopold la reprit en 1652; elle se rendit, en 1658, au maréchal de La Ferlé au bout de vingt-trois jours de siège, et fut définitivement cédée à la France par le traité des Pyrénées ( 1659). Le maréchal de Vaubon et le chevalier de Ville ajoutèrent successivement aux fortifications les cinq demi-lunes du fossé et les six bastions de l'enceinte, que les hommes de l’art regardent comme des ouvrages parfaits. En 17V0, Louis XV dota Gravelines du canal actuellement existant, ainsi que de l'écluse dite Cinquante-Six.
Le seul monument de Gravelines, ville très-propre et assez agréable, est le mausolée de l'un de ses anciens gouverneurs, M. de Metz, dû au ciseau de Girardon. L'arsenal ou chiUeau, qui fut presque entièrement ruiné par un incendie
IION’DSCHOOTTE. — GB AVELINES. — MARDICK. 285 en 1654, est pourvu de casemates. Il y avait autrefois dans cette ville une municipalité composée d’un bailli, d'un mayeur, de cinq échevins, d’un pensionnaire, d’un grellier et d'un procureur-syndic. La population s'élève à 4,200 Ames: elle se livre aux travaux agricoles et' à la pèche du hareng et de la morue. Iles corroieries, des brasseries et des ralHneries de sel, entretiennent l’activité des habitants, qui font aussi le commerce du cabotage. Chaque semaine, deux, trois et souvent quatre petits bâtiments, chargés d’œufs, de fruits et du légumes, partent de ce port pour se rendre en Angleterre.
Mardick est désignée dans la Notice de f Empire sous le nom de Marcis in litlorc Saxon ico. C’était, au temps de la conquête romaine, le plus profond et le plus large des trois ports que Jules César possédait sur cette côte de la Belgique ; une voie militaire y conduisait et les gouverneurs entretenaient garnison dans la ville. En 913, elle fut prise, pillée et brûlée par les Normands. L’évêque Spenser la saccagea en 1 382, ainsi que Dunkerque et Gravelines. Les habitants avaient trempé cependant dans la rébellion de presque toutes les cités environnantes contre leur souverain Louis de Male .-'aussi, en 1384, firent-ils leur soumission à Philippele-Ilardi, duc de Bourgogne, devenu comte de Flandre. Quelques jours avant la bataille de Gravelines, un détachement de cavalerie française poussa jusqu'à Mardick et la dévasta ( 1558). Maîtres de cette place , les Espagnols y bâtirent un fort en 16-22; son importance éveilla bientôt la jalousie de la France dont les troupes l’investirent et y entrèrent par capitulation , après cinq jours de tranchée ouverte (1G45). L’année ne s’était pas écoulée, lorsqu’un traître, un gentilhomme franccomtois, nommé le sieur de Cité, y introduisit les Espagnols. Le duc d’Orléans la leur enleva l’année suivante; le siège fut long et meurtrier: il coûta cher à la France, tant en hommes qu’en argent.
A l’époque de la Fronde, les Espagnols ressaisirent Mardick (1652) ; Turenne la reprit en 1657, pour le compte de Cromwell, qui s’empressa d'en réparer les fortifications , dont une partie avait été abattue par le maréchal d'Aumont ; mais Don Juan, général espagnol, profitant d'une nuit obscure, se porta brusquement aux environs de la place, avec une poigné de soldats déterminés, et ruina tous les ouvrages extérieurs. Louis XIV visitant la Flandre, en 1658, vint coucher, le 26 mai et le 23 juin , à Mardick, où il tomba sérieusement malade de l’excès des chaleurs, joint à l’insalubrité de l’air. l.e traité des Pyrénées lui en assura la possession définitive en 1659, et, quatre ans après, il en fit démolir les fortifications rendues inutiles par celles de Gravelines et de Dunkerque. Contraint, en 1713, de livrer cette dernière ville aux Anglais, Louis XIV voulut construire un nouveau port à Mardick; il y dépensa des sommes énormes; les Anglais ayant réclamé vivement, en obtinrent la destruction, en vertu du traité de la quadruple alliance (4 janvier 1717). Depuis cette époque, Mardick ne s'est point relevé de sa chute, et l'on y compte à peine aujourd'hui 350 habitants. 1
I. La Notice de l'Empire. — Histoire de Dunkerque, par Pierre Faulconoier. — Dictionnaire universel f du Ilesselo. — Annuaire du Nord pour l’année IMS.
Biaouis.
Dunkerque est le port le plus imporant des côtes septentrionales de la France. Son heureuse situation géographique sur les deux mers en a toujours fait ambitionner la possession par les principales puissances de l’Europe : jusqu'au xvir siècle, la Franre, la Hollande, l'Espagne, l'Angleterre, se sont disputé celte ville. Tour à tour ils l'ont assiégée , conquise et fortifiée avec l'intention ou l’espoir d’y former un établissement durable : les états étrangers jaloux d’occuper une si belle position mais désireux surtout de nous en exclure ; le gouvernement français sentant combien il importait il sa grandeur politique et au développement de sa marine militaire de posséder ce port et de le tourner comme un instrument d'agression contre ses ennemis. Au milieu des luttes et des combats dont il est l'objet ou le prix, Dunkerque ne s'appartenant jamais à lui-méme et changeant jusqu'à trois fois de maître dans une seule journée , ne peut avoir un sentiment national bien arrêté : il a des répulsions et non des sympathies , il est . Flamand par le caractère plutôt que par le errur, et presque toujours il obéit à ses souverains sans les aimer. Mais sa réunion à la France , sous le règne de Louis XIV, lui révèle sa véritable destinée , ses tendances naturelles , sa mission guerrière et patriotique : Dunkerque devient tout à coup l’un des plus héroïques soutiens de la gloire, des sentiments et des intérêts delà nationalité française.
Dès lors nous rencontrons ses hardis corsaires dans tous les défilés de la Manche et sur toutes les routes de l'Océan : la lutte est leur état normal, la paix une exception à leur existence habituelle; encore profitent-ils de ces jours de repos pour se perfectionner dans la science de ia navigation et dans l'art de construire les bâtiments de guerre. Au retour des hostilités, nous les voyons toujours prêts à déployer leurs voiles, à reprendre la mer, à s'aventurer avec la réserve, mais aussi avec la résolution des animaux chasseurs au milieu d'un monde d’ennemis, étonné, confondu de leur soudaine apparition et de leur incroyable audace. Aucune population maritime n’a déployé, en effet, plus d'habileté, plus d’énergie, plus de témérité dans cette guerre d'embuscades qui consiste à pouvoir frapper partout et à n'être saisissable nulle part , à déjouer la poursuite des forces supérieures de ses adversaires, ou bien à les braver ouvertement; à lutter de vitesse avec les plus fins voiliers, de courage contre les plus intrépides, de ruse avec les plus rusés; enfin, à multiplier les surprises , à fondre comme un oiseau de proie sur les navires et les convois de l'ennemi et à ne lui laisser ni sécurité ni repos. L'esprit calme, froid, patient, persévérant de la race flamande, combiné avec les qualités les
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plus brillantes du marin, contribuer» à rendre les Dunkcrquois plus propres à ces entreprises, dans lesquelles les mécomptes, les désappointements, les défaites, les désastres, éprouvent si souvent le courage de l'homme. Aussi aux xvii* et irai* siècles deviendront-ils, avec les Malouins, les corsaires les plus fameux et les plus redoutables de la France. L’Angleterre, attaquée par eux dans son existence, ses richesses et son orgueil, apprendra surtout à les craindre. Les Dunkcrquois, placés il l'extrémité du canal de la Manche, vis-à-vis de ses côtes, sur le chemin ou à l'issue de tous ses ports, lui feront une guerre incessante, acharnée, glorieuse. Toujours victorieux dans cette lutte illégale, tant qu’ils pourront prendre leur ennemi corps à corps, ils succomberont, non par leurs propres défaites, mais par les désastres mômes de la France , et le gouvernement anglais, désespérant de les vaincre , s'appuiera sur l'alliance de l'Europe coalisée pour stipuler, à trois reprises différentes, dans les traités de paix qui nous seront imposés, le désarmement et la destruction du port de Dunkerque.
Lorsque Jules César vint dans les Caulcs, les côtes de la mer sur lesquelles s'élève aujourd'hui Dunkerque étaient habitées par les Diabintes. Nous n’examinerons point si le nom de ce peuple venait, comme le prétend Faulconnier, du teuton die-hap-inden, mots dont la traduction littérale serait, en français, nariy u ant dans un port en forme de hache ; nous ne rechercherons pas non plus si le port de Dunkerque ne confirme pas cette étymologie par sa courbure intérieure : nous laisserons Adrien Van Schrieck affirmer que rien ne ressemble plus à la forme d’une hache , les navires « y entrant non par une ligne droite ou par une ligne oblique, mais en déviant et au moyen d’un détour ’. s
Les Diabintes s'unirent à leurs voisins, les Morins et les Ménapiens, pour repousser César. Ces peuples confédérés, défaits par les Romains, se réfugièrent dans les bois et les marais dont cette contrée maritime était alors rouverte. César, n'ayant pu les y forcer, dévasta le pays et ramena scs troupes dans le pays des Aulerciens. Ce ne fut qu'en l'année 54 avant Jésus-Christ qu’il subjugua les Diabintes et leurs puissants alliés. 11 donna le gouvernement de sa nouvelle conquête à Corvinus. Ce lieutenant de César et ses successeurs administrèrent assez paisiblement la Flandre pendant les quinze années que durèrent les guerres civiles de Rome. L'un d'eux, Quintus Metellus Celer, résida même assez longtemps dans le voisinage de la côte où est aujourd'hui Dunkerque. Du reste, toute la plaine qui s'étend depuis ce port et le mont de Cassel jusqu'à Saint-Omer et à Calais était alors inondée par les flots de la mer, au-dessus de laquelle on voyait poindre (à et là, comme autant de petites Iles, les sommets des collines les plus élevées. Peu à peu, cependant, l’industrieuse persévérance des peuples de la côte parvint à faire écouler les eaux , quoique le niveau des terres fût de beaucoup au-dessous de celui de la mer ; on rétablit l'équilibre en exhaussant le sol par degrés, en entourant chaque habitation de larges canaux, et surtout en fortifiant les dunes, dont la barrière, entrecoupée d'écluses, opposa enfin un obstacle invincible aux plus fortes marées.
1. « Et tali situ porlus et locus est ubl recipiunlur naves, ut unci forma ni, per interiorem iucurvatiomin rcpr.esentel : nou cniin reclu inlranl naves, vel oblique, sed in appulsn inflecluntur. » — ( Antiquités drs Bays-Bas.)
L’an 396 de l'ère nouvelle, saint Victricius, évoque de Rouen, vint prêcher l’Évangile parmi les habitants de la cèle : deux siècles et demi après , toute cette imputation maritime, composée en grande partie de pécheurs, était convertie an christianisme. Saint Éloi, évêque de Noyon, l'ayant visitée à cette époque, bâtit dans les dunes une église qu'il dédia à saint Pierre, et qu’on appela Dunkerque (en flamand Duyne kerke, église des Dunes), nom donné bientôt par. extension à un assez gros bourg dont les maisons sc groupèrent non loin du temple chrétien. La commodité du nouveau port, formé par les embouchures de plusieurs cours d’eau douce, augmenta rapidement sa population. En 906, Dunkerque avait déjà pris assez d'importance pour que le comte de Flandre, llauduin III, le fit entourer d'une muraille. Rassurés contre les attaques du dehors, les habitants, qui jusqu'alors n'avaient guère vécu que de la pèche , s'appliquèrent nu commerce et embellirent leur ville. Rauduin III ne vint néanmoins y inspecter les travaux qu'il avait ordonnés qu’en 961 ; il en partit presque aussitôt , et mourut à Bergues de la petite vérole. En 1027, Dunkerque fut Usitée par son petit-fils, Bnuduin- Belle-Barbe, qui, s'en retournant, lui aussi, par Bergues, y substitua les religieux de l’ordre de Saint-Benoît aux chanoines de l'église Saint-Martin, dont la discipline s'était extrêmement relâchée.
Les Dunkerquois ne prirent aucune part aux troubles qui agitèrent la Flandre, de l’an 1 127, date du meurtre de Charles-le-Bon , à l’an 1 1 68. Leurs pêcheries , leur commerce acquirent, pendant cette période, un nouveau développement; ils avaient aussi appliqué leur industrie aux constructions nnvnles, puisque le comte de Flandre , Philippe d’Alsace, leur confia l'équipement de plusieurs vaisseaux destinés au transport de ses twrcfpes en Palestine. Philippe fit également armer une flotte à Dunkerque , afin de donner la chasse à des pirates normands qui avaient arrêté en mer et traité outrageusement sa future épouse Méhaut, princesse de Portugal. Tous les forbans furent capturés et conduits dans le port, où le comte assista à leur châtiment. Voulant, à cette occasion, récompenser les habitants de leurs services, il confirma les privilèges qu'ils devaient à ses prédécesseurs et y ajouta l'exemption complète de tous droits et tonlieux sur ses terres ( 1186). A sa mort, arrivée en 1192, Dunkerque, dont il avait annexé la paroisse avec les dimesà l'abbaye de Bergues', fut donné en douaire, ainsi que cette dernière ville, celle de Bourbourg et quelques autres plus importantes, à sa veuve, la comtesse Méhaut, par Marguerite d'Alsace, sœur et héritière de Philippe, qui épousa Bauduin, comte de Hainaut et de Namur. En 120k, les Dunkerquois eurent le malheur de se laisser entraîner par Méhaut dans le parti des fngerkins, l'une des deux factions qui, depuis longtemps, déchiraient la Flandre. Ils furent battus par les Biaumotini, la faction contraire; et Bergues, où les Ingerkins eurent aussi le dessous, souffrit cruellement de ces divisions. En 1218, la comtesse Jeanne, fille de Bauduin, et son mari, Fernand de Portugal, confirmèrent les privilèges des Dunkerquois. Méhaut mourut cette année, et la ville fut réunie au comté de Flandre; mais, peu d'années après, le mari de Jeanne l'en sépara encore pour la céder à son cousin-germain, dom Laurens, qui l'avait accompagné dans les
1. L'abhé de Bergues devint aussi U.» patron de l'église de Dunkerque, et lorsque la rure était Tarante , il choisissait un titulaire fnnui trois candidats présentés |«rr révoque d' Y près.
Pays-Bas, où son assistance lui avait été très-utile; celui-ci en vendit, en 1232, la propriété viagère à l'évêque de Cambrai , Godcfroi de Coudé et de Fontaines.
A la mort du prélat ( 1238), son plus proche héritier, Jean d’Avcsnes, comte de Hainaut , jaloux de garder Dunkerque , conclut un nouvel arrangement avec la comtesse Jeanne, veuve de Fernand, avant qu'elle convolât en secondes noces avec Thomas de Savoie. I-a ville resta dans la maison de Hainaut jusqu'en 1288 ; Bauduin d'Avesnes, héritier de Jean, la rendit alors au comte de Flandre Guy de Dampierrc, moyennant une double rente viagère, l'une pour lui, l’autre pour sa femme. En 1305, Robert de Béthune, héritier de Guy de Dampierrc, assura la succession de scs États.à son petit-fds, Louis de Crécy, fils de Louis comte de Nevers, en considération de son mariage avec Marguerite, fille de Philippc-le-Long ; mais en disposant du comté de Flandre, il en détacha plusieurs villes, entre autres Cassel et Dunkerque, pour en apanager son second fils, Robert, sous la condition de vassalité et de réversion en cas de mort sans hoirs mâles (1320). La coutume de Flandre excluait les enfants de la succession de leur aïeul du vivant des frères ou sœurs de leur père. Robert de Cassel, à la mort de son frère , Louis de N'evers, décédé avant Robert de Béthune, leur père commun, disputa la possession de la Flandre à son neveu, Louis de Crécy : l'affaire, évoquée au parlement de Paris, se termina par un arrêt favorable au jeune comte; mais Charles-le-Bel, afin de dédommager Robert, obtint pour lui l'aliénation de Dunkerque et de quelques autres lieux compris dans son apanage. Ce prince, un des hommes les plus heureusement doués de son siècle, mourut en 1331 ; Jeanne de Bretagne, sa veuve, prêta foi et hommage à Louis de Crécy pour Dunkerque. Cette seigneurie passa ensuite dans la maison de Bar, par le mariage de Yolande, fille de Robert, avec Henri, quatrième comte de Bar. son cousin. Des deux fils qui naquirent de cette union, un seul, Robert, survécut à son père, de manière qu'il fut à la fois duc de Bar et seigneur de Dunkerque. Eu 1396 mourut Yolande, et, eu 1397, Henri, son héritier, fils du due Robert ; celui-ci donna la seigneurie de Dunkerque a son petit-fils Robert de Marie, en dédommagement du duché de Bar, à la succession duquel il appelait le seul enfant qui lui restait de son mariage avec Marie de France. Jeanne, fille et héritière de Robert de Marie, épousa Jean de Luxembourg , et fit passer dans la famille de son mari la seigneurie de Dunkerque (1415). Louis do Luxembourg, comte de Saint-Pol et connétable de France, périt, comme on sait, en place de Grève, le 10 de décembre 1475. Louis XI restitua à ses trois enfants les biens de leur père qu’il avait confisqués ; Pierre , l’alné , fut seigneur de Dunkerque , de Bourbourg et de Bergues; il mourut en 1482. Marie, son unique héritière, épousa en secondes noces (1487) François de Bourbon, comte de Vendôme, âgé de dix-sept ans seulement : l’alné des enfants issus de ce mariage fut Charles de Bourbon, premier duc de Vendôme.
Les seigneurs de Dunkerque résidèrent rarement dans cette ville, et finirent par y devenir presque étrangers. C’était un événement autant qu’une solennité , lorsqu’à de longs intervalles ils visitaient leur seigneurie des bords de la nier : aussi la ville se mettait-elle en frais de décoration, de réjouissance et d'hospitalité pour les recevoir. Ce jour-là, le bailli, le bourguemestre, les échevins, les con- III. . 37
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seillers, dans leurs belles robes brunes bordées d’une bande de velours noir, allaient au-devant de leur seigneur, auquel ils offraient les clefs de la cité un genou en terre; les canonniers de la ville, endossant leurs habits rouges et bleus, le saluaient de salves d'artillerie qui se mêlaient aux sons d'un « concert agréable de voix et d'instruments. » Le soir, des flambeaux de cire blanche, disposés dans a des machines ornées de peinture » et des feux de joie, éclairaient les rues. En attendant le souper, on invitait le seigneur à assister à la comédie qu'on lui donnait dans les carrefours, en plein air. La ville lui offrait pour présents ordinaires quelques pièces de vin de Beaunc. Si cette visite du seigneur de Dunkerque était une première prise de possession, il se rendait à la maison commune et y jurait de maintenir les lois, privilèges, franchises, libertés, heures, statuts , bonnes coutumes et usages de ses sujets; et réciproquement le peuple, assemblé sur la place , levait aussi la main au signal qui lui était donné pour engager sa foi à son prince. La seigneurie de Dunkerque, presque toujours complexe, se partageait entre deux personnes : l’une le seigneur foncier, l’autre le seigneur suzerain; celui-ci représenté par un prince des maisons de Bar, de Luxembourg ou de Vendôme ; celui-là , par le comte de Flandre , le duc de Bourgogne, l'empereur ou le roi d'Espagne. L'accord n’était guère possible, comme on le pense bien, entre les deux tètes de la seigneurie; très-souvent le seigneur foncier fut l'allié de la France, tandis que le seigneur suzerain en était l’ennemi. Par une conséquence non moins singulière de ce partage, Henri IV, au xvi* siècle, deviendra, en sa double qualité d'héritier des Vendôme et de seigneur de Dunkerque, le vassal de Philippe II, roi d'Espagne, son plus constant et son plus redoutable adversaire.
Les droits du seigneur foncier de Dunkerque étaient fort étendus et surtout très-productifs; il nommait tout le personnel du « Magistrat, » c'est-à-dire tous les officiers judiciaires et municipaux de la ville : le bailli, le bourguemestre , les neuf échcvins, le greffier et les neuf petits conseillers. Chaque année , il confiait à des commissaires qui se rendaient à Dunkerque vers la fête de la Saint-Jean ou kermesse de la ville, le soin de faire ces nominations importantes. Le seigneur avait haute, moyenne et basse justice, et exerçait, en outre, le droit de rachat des têtes, ou de faire grâce aux criminels, moyennant une composition en argent; les droits de iagan ou de naufrage, d'aubaine et d’épave, et les taxes prélevées sur l'entrée, le passage et le poids de toutes les marchandises ou denrées , constituaient les sources les plus riches de ses revenus.
Il existait une corporation municipale à Dunkerque dès le milieu du xm* siècle : en effet, Godefroi de Fontaines, seigneur de la ville, y fit construire, en 1232, une maison commune; mais, dit Faulconnier, « il ne s'en est conservé aucune mémoire, et on ignore de quels officiers elle était formée. » Ce fut Robert de Cassel qui, en 1322, constitua « le Magistrat » de Dunkerque, et le composa d'un bailli, d’un bourguemestre, de neuf échevins, d’un greffier et de neuf conseillers, dont un, nommé le conseiller-pensionnaire, devait être licencié ès-lois. A ces vingtun officiers furent adjoints, à différentes époques, deux nouveaux conseillerspensionnaires. Les charges de bailli et de greffier étaient viagères; Louis XIV les rendit héréditaires , en 1092; fous les autres officiers, excepté les pensionnaires
qui étaient à vie, ne demeuraient en fonction que [tendant une année. Les attributions municipales et judiciaires du « Magistrat » n’avaient rien de bien particulier : il connaissait de toutes les procédures civiles et criminelles en première instance, et était investi de la police de la ville; en raison de leurs charges, le bailli, le bourguemestre et les échevins, étaient marguillicrs de l'église, maîtres supérieurs des pauvres, avoués des orphelins et gouverneurs des lépreux, de l'hôpital et des écoles. A côté de cette corporation communale que nous verrons peu à peu intervenir dans toutes les alTaires politiques et s’associer aux expéditions maritimes des corsaires dunkerquois, il en existait trois autres, fondées aussi par Robert de Cassel : c'étaient les sociétés des arbalétriers, des tireurs de l’arc et des arquebusiers, connues sous les noms de confréries de Saint-George, de Saint-Sébastien et de Sainte-Barbe.
Les travaux publics exécutés du xii* au xv* siècle témoignent de la croissante importance de la cité des Dunes. En 1232, Godefroy de Fontaines fit creuser et élargir le port au moyen de deux jetées. Robert de Cassel fortifia la ville et y éleva un château ( 1320-1323), qui, à la vérité, fut démoli quelques années après. En 1103, Robert, comte de Marie, chargea le bailli Justin Aveskerquc de reconstruire les remparts : on les borda de vingt-huit tours , et on les perça de trois portes, auxquelles aboutissaient toutes les rues. Pour couvrir les dépenses, Robert établit une taxe sur la pèche. Vers le même temps s'élevaient le couvent de Sainte- Maric-l'Égypticnne (1138), l'hôpital Saint-Julien (1152) et la nouvelle église paroissiale ( 1110). Ce dernier monument Tut construit près de la grande tour qui servait de fanal aux vaisseaux; car l’ancienne église, bâtie sur le terrain de la chapelle de Saint -Éloi et située hors de la ville, n'existait plus.
Dunkerque, cependant, souffrit beaucoup des guerres qui désolaient la Flandre. En 1299, Philippe-lc-Bel le prit et le garda jusqu'en 1303; pendant cette courte occupation , il fit acte de souveraineté en confirmant les privilèges de la ville (1300). En 1323, Zannekin et Jeansson prirent et saccagèrent Dunkerque; le chôteau et une partie des murailles furent renversés. Les chefs des communes voulaient par là tirer vengeance de la mort de six de leurs hommes les plus notables, que Robert de Cassel avait fait exécuter devant lui. Après la défaite des Flamands par Philippc-de- Valois, Dunkerque fut frappé d'une contribution de guerre , comme s'il eût participé à la révolte des villes rebelles ( 1328 ). En 1357, cette ville est de nouveau au pouvoir des Flamands révoltés, et devient le port par lequel Édouard III tire ses munitions d’Angleterre et approvisionne son armée. L'année suivante, le duc de Gloucester, frère de ce prince, et le comte de Flandre Louis de Male s’y réunissent et y conviennent du rétablissement de la paix entre les deux pays. La noblesse flamande, rassemblée à Dunkerque, en 1382, pour défendre le comte de Fluudre, attaqué par les bourgeois de Gond, succomba dans une bataille qu'elle livra aux Gantois et à leurs alliés les Anglais. Le roi Richard leur avait envoyé, par Calais, dont il était maître , un gros corps de troupes, sous les ordres de Henri Spcnser, évêque de Norwich. Spenscr, aussitôt après la bataille, conduisit son armée victorieuse à Dunkerque , dont il s’empara, ainsi que de Bergues, de Bourbourg et de Nieuport; mais bientôt arriva une armée auxiliaire de Français, qui investit la place, força les Anglais à capi-
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tuler, et y fit reconnaître l’autorité de Louis de Male. La ville fut pillée par ses libérateurs, après l’avoir été par l'ennemi (1382).
Les Anglais venaient d'apprendre le chemin de Dunkerque pour ne plus l'oublier. Des motifs tout personnels de vengeance et de représailles devaient bientôt les ramener sur cette plage. Pendant les premières années du xv* siècle, les Dunkerquois, de concert avec les habitants de Nieuport et de l’Écluse, donnèrent la chasse aux pirates anglais, qui s'étaient répandus dans le canal de la Manche, et les détruisirent entièrement (1103). la guerre ayant recommencé en 1405, Jean (iaultier, l'un de leurs plus intrépides capitaines, assisté seulement de quatre hommes, attaqua un vaisseau ennemi d'une force supérieure, au moment où il entrait dans la Tamise , le prit et le conduisit dans le port de Dunkerque. L'esprit des entreprises maritimes, exalté par le succès, dégénéra même en piraterie, l'n capitaine dunkerquois, Jean Léon, qui était devenu la terreur de la Manche, alla croiser jusque sur les côtes d'Espagne, où il se fit appeler Godts- Vrient ( l'ami de Dieu ) , tandis qu’il s'y conduisait en ennemi de tout le monde. Cet homme périt dans un naufrage, en 1436 : il eût mieux fait d'employer son courage à la défense de son pays. Depuis le commencement des courses, les Anglais menaçaient la côte d'une descente; en 1403, ils s'approchèrent pour attaquer le port ; mais ils le trouvèrent si bien gardé par Jean Wande Walle, qu'ils se retirèrent sans rien entreprendre. Trente-deux ans après, nouvelle descente de trois mille Anglais, dirigés par les durs d'York et de Gloucestcr. Cette fois Dunkerque, Rourbourg et Poperingue sont pris et pillés ; le pays d'alentour est dévasté, et l’ennemi se retire a Calais chargé de butin ( 1437 ).
Le mariage de Marie de Bourgogne avec l’archiduc Maximilien transmit la suzeraineté de Dunkerque à la maison d'Autriche; l'autorité du feudataire de la ville en fut gravement compromise. Les Dunkerquois, par habitude et par caractère, préféraient le gouvernement des princes tudesques, héritiers de leurs anciens comtes, à la domination de la France. On en vit un curieux exemple en l'année 1489 : François de Rourbon, comte de Vendôme et seigneur de la ville, leur proposa de recevoir une garnison française ; ils s’y refusèrent , protestant qu’ils ne voulaient admettre dans leurs murs ni les troupes du roi ni celles de l'empereur; mais à peine le sieur de Itavestein, le délégué du duc, se fut-il éloigné, qu'ils envoyèrent plusieurs barques vers l’escadre de Maximilien, alors en vue de la côte, pour lui demander une garnison allemande. Ou leur donna, en effet, un corps d'uuxiliaires étrangers, qui commit toutes sortes de désordres dans la ville. En 1488, les Français, sous les ordres du comte de Vendôme et du sieur de Cordes, assiégèrent Dunkerque sans succès. L'année suivante, les Dunkerquois aidèrent Maximilien à reprendre Saint-Omer, dont ils franchirent les premiers les murs à la faveur de la nuit. Quelques intervalles de paix permirent à la comtesse douairière de Vendôme de visiter trois fois sa seigneurie des Dunes, et, selon l'usage, d'y renouveler le « Magistral » (1520-1532). Chnrles-Quint vint aussi à Dunkerque, dont il releva les fortifications, et où il construisit un château ( 1520- 1522). Ce prince supportait avec impatience le partage de la propriété de la ville; de là ses contestations avec la douairière de Vendôme sur l'exercice de ses droits seigneuriaux (1513) et la cession qu’il se fit faire, par l'intervention de Fran-
çois 1", de Dunkerque, Bcrgues et Bourbourg (1529). La comtesse douairière, tout en se prêtant à cet arrangement et en acceptant, par voie d'échange, le duché de Valois et plusieurs autres terres, s'était réservé la faculté du rachat; elle put donc rentrer, en 1532, dans la possession de ses domaines des Pays-Bas.
En 1555 et 1557, nous trouvons Philippe II à Dunkerque; peut-être voulait-il s’assurer si cette place était dans un bon état de défense. Depuis la prise de Calais par le duc de Guise, on s'attendait d'un jour à l’autre à la voir attaquée. Ce fut en 1558 que les Français, après la prise de Mardick, mirent le siège devant Dunkerque; le maréchal de Termes, qui les commandait, pénétra dans la place par une large brèche : elle fut impitoyablement pillée et on y fit un immense butin ; Bergucs eut le même sort. Mais de Termes, en se repliant sur la frontière, rencontra le comte d'Egmont, à la tête d'une armée de dix-huit à vingt mille hommes, dans les dunes non loin de Gravelines Une escadre anglaise, favorisée par le hasard et par la disposition du terrain, prit nos troupes en flanc, tandis qu'elles étaient attaquées de front par des forces supérieures : la défaite des Français fut complète (13 juillet 1558). Parmi les prisonniers, beaucoup, traînés en spectacle dans les bourgs et les villages de la Flandre, y périrent misérablement. Les femmes , dit Faulconnier, en assommèrent quelques-uns à coups de pierres et de bétons, en hachèrent d’autres à coups de cognées et en déchirèrent plusieurs avec les dents et les ongles, humant le sang de ces malheureux avec autant d'avidité que si c’eût été un excellent breuvage.
Les Dunkerquois s'appliquèrent à reconstruire les maisons et les édifices de la ville, qui avaient été renversés comme si un ouragan eût passé sur les dunes. Ils s’empressèrent surtout de relever l'église paroissiale. Vers le même temps où ils étaient absorbés par ces soins douloureux, le « Magistrat » infligeait un châtiment exemplaire à un de ses membres qui pendant le siège avait lâchement abandonné ses concitoyens au plus fort du danger : l’échcvin Denys Na y ma n fut condamné à payer une forte somme d’argent pour réparer la brèche des remparts, et, comme une marque éternelle de son infamie, l'on suspendit une lanterne, allumée toutes les nuits, au coin de sa maison. Philippe II, venant en aide aux Dunkerquois, leur accorda, outre une indemnité de douze mille florins et la confirmation de l'exemption du droit de tonlieu , une raffinerie de sel et la faculté de lever une taxe sur les cubarets (1574-1595). Après la paix de Catcau-Cambrésis , Antoine de Bourbon , roi de Navarre , fut rétabli dans sa seigneurie de Dunkerque : il en fit hommage nu roi d'Espagne, et à sa mort la laissa à son fils Henri IV. L’un et l'autre ne négligèrent point de constater leur autorité par le renouvellement ordinaire du personnel du « Magistrat» (1559-1599). Du reste, les droits des divers seigneurs de la ville étaient soigneusement représentés sur la façade de la maison commune : lors de la restauration de ce monument, en 15G2, on y mit trois écussons aux armes de l'empereur, du roi d’Espagne et du roi de Navarre.
Les Dunkerquois , comme toute leur histoire nous l'apprend , étaient de zélés catholiques. Ils repoussèrent la reforme religieuse, qui fit de si rapides progrès dans les Pays-Bas et devait bientût y accomplir une révolution. En 1562, le «Magistrat» condamna Philippe Vasseur et Michel Marcotte à être brûlés vifs, pour avoir « débité par les maisons leurs opinions nouvelles ; » cette même année.
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deux autres protestants, Pierre Annot et Daniel Galant périrent aussi dans les flammes. Les habitants de Dunkerque n'étaient donc nullement disposés à s'associer à la révolte des Flamands contre Philippe II (1566). Ne comprenant guère la liberté et la confondant sans doute avec ce godt de l’indépendance, qu'ils satisfaisaient pleinement par la vie aventureuse des mers, ils étaient contents de leur position. Nous ne voyons pas qu'ils aient jamais cherché A se soustraire à la domination de leur seigneur , ni à le dépouiller de la prérogative de nommer les membres du « Magistrat. » Cependant les troubles des Pays-Bas devaient exercer une grande influence sur les destinées de la ville de Dunkerque. Leur premier effet fut de la livrer durant quelques années aux ennemis de Philippe II. En 1575, les députés des États-Généraux la remirent au prince d’Orange, avec Nieuport et Gravelines , en otage de l'alliance des provinces flamandes avec la Hollande et la Zélande, contre les Espagnols. Le duc d'Alençon s'empara de Dunkerque, où il se retira l'année suivante ; mais le mauvais état de ses affaires ne lui permit pas dé s'y maintenir longtemps. En 1583 le duc de Parme reprit cette ville, et en la rendant A l'Espagne prépara le rôle immense qu’elle était appelée à jouer dans la guerre de Philippe II contre les Provinces-l’nies.
Avant de raconter la part héroïque des corsaires dunkerquois dans cette lutte inouïe, examinons quelle était la situation maritime du port. La plupart de ses habitants se livraient aux travaux de la pèche; celle du hareng employait jusqu'A cinq cents busses, espèces de bâtiments de cinquante à soixante tonneaux. Le poisson, desséché et salé dans la ville avec beaucoup d'art, était fort estimé dans tous les pays de l'Europe : on préférait le hareng sauret de Dunkerque à celui des ports de la Hollande, de la France et de l'Angleterre. Les Dunkerquois tiraient annuellement de celte pèche un bénéfice de quatre cent mille ducats ( 1546-1550). C'était d’ailleurs une pépinière de marins aussi exercés que résolus, et toujours prêts à échanger leurs filets contre la pique ou la hache du corsaire. Quelque puissance étrangère s’avisait-elle de troubler ces braves gens dans l'exercice de leur industrie, ils savaient bien se défendre eux-mêmes; de 1537 A 1550, les pêcheurs de Dunkerque s'unirent plusieurs fois à ceux d'Ostende et de Nieuport pour armer des bâtiments de guerre qui exercèrent de vigoureuses représailles contre les Français. Le ■< Magistrat » encourageait ces armements et s’y associait au besoin. Pendant que nous sommes sur ce sujet, n'oublions pas un usage fort ancien et qui fait connaître l'esprit religieux de ce peuple. Chaque pêcheur, parmi ses lilets, en avait un appelé le filet saint, et dont le poisson était vendu au profit de l'église paroissiale. I.es produits du Glet saint formaient un revenu considérable : en 1559, après le sac de la ville, on l'appliqua A la reconstruction de l’église.
Le commerce n’était pas dans un état moins florissant que la pêche; s'il souffrit d'abord de la guerre des Pays-Bas, il ne tarda pas à y trouver de grands avantages. Les démêlés de la Zélande avec Anvers éloignaient les vaisseaux marchands de ce port; ils aimaient mieux aborder à Dunkerque et A Ostendc, qui leur offraient plus de sécurité. Les navires français et anglais avaient pris insensiblement la même route pour approvisionner l'armée du duc d'Albe. D'un autre • côté, les exportations s'étaient considérablement accrues; les négociants dun-
kerquois envoyaient leurs bâtiments jusque dans la Baltique ; ils faisaient des échanges fort avantageux avec la Russie. Enfin , les- travaux de la pêche et les expéditions du commerce avaient donné une grande extension à la raffinerie du sel; elle était devenue une des branches les plus productives de l'industrie locale.
Telle était la disposition morale des esprits et la situation matérielle du port, lorsque le duc de Parme reprit Dunkerque. Cet homme extraordinaire, qui réunissait le génie d'un grand capitaine à l'habileté consommée de l'homme d'état, s'appliqua à développer encore plus la prospérité maritime de Dunkerque pour la tourner contre les ennemis de l'Espagne. Il y établit une amirauté et assura des avantages aux navires qui s'y rendraient [jour trafiquer avec ses marchands. Il invita les « capitaines, mariniers et matelots » des côtes de la West-Flandre è s'établir à Dunkerque et y prendre du service sur les bâtiments du roi d’Espagne. Une foule de marins, de Hollandais surtout, répondirent à l'appel du duc de Parme. Il en profita pour armer quelques frégates légères qui, en rentrant journellement dans ce port avec des prises, excitèrent l'émulation des Dunkcrquois. Parmi les plus riches, beaucoup armèrent en course : le « Magistrat, > le gouverneur, le trésorier eurent leurs bâtiments de guerre; les pécheurs euxmêmes sollicitèrent l'autorisation de prendre part aux armements. Le port n'avait jamais eu un aspect si assuré, si animé, si formidable : c'était un mouvement continuel , un intérêt sans cesse renaissant , une attente toujours nouvelle et pleine a la fois de confiance, de doute et d'inquiétudes; c'étaient des navires armés en guerre de toute grandeur, se mêlant aux bâtiments du commerce , aux escadrilles des principaux armateurs, aux galères et aux flottes mêmes du roi d'Espagne. Ceux-ci sortaient avec un air de défi et de menace; ceux-là, en masquant leurs forces et en cachant leurs canons sous leurs sabords , comme un homme qui dissimule ses armes sous son manteau. Chaque jour avait son spectacle ou sa chronique, son butin ou ses pertes, ses triomphes ou ses désastres. Les marins qui sortaient du port pour aller en course , n'y revenaient pas toujours. Il y avait presque autant de péril à faire le négoce pour son compte , qu'à armer pour détruire le commerce de l'ennemi.
Les entreprises des corsaires étaient quelquefois appuyées par une flotte espagnole, dont l'amiral appartenait ordinairement au port de Dunkerque. Des galères que Spinola avait amenées d’Espagne s'associèrent aussi aux expéditions des câpres dunkerquois. Lorsque ces deux forces étaient combinées, elles ne se bornaient pas à balayer la mer ; elles ravageaient ou rançonnaient les côtes de la Hollande. Quoiqu'elles fussent protégées par la marine militaire des Provinces- Unies, les busses hollandaises souffrirent cruellement pendant toute la durée de la guerre; il leur arriva plus d’une fois d'être, avec leur escorte, presque entièrement anéanties, ou contraintes de rester inactives dans les ports de la Hollande (1585-159'»). En une seule année, elles payèrent pour plus de trois cent mille florins de rançon aux câpres dunkerquois (1595). Les mêmes coups poursuivirent, accablèrent les bâtiments ou les convois du commerce hollandais; de là, des rencontres aussi fréquentes que terribles entre les corsaires et les escadres des deux nations. Parmi les amiraux ou les capitaines dunkerquois qui s'illustrèrent dans les combats de 1585 à 1606, nous citerons les de Wacken, les Vande Walle, les
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Charles Pauwèrc, les Michel Jacobsen, les Daniel Koster; ce dernier, après avoir soutenu avec un seul bâtiment une lutte désespérée contre une flotte hollandaise et perdu tous ses ofliciers et presque tout son équipage , se fit sauter en mettant le feu aux poudres (1596).
Une immense catastrophe, dans laquelle Dunkerque se trouva indirectement intéressée, marqua la première période de la guerre. Une grande partie des bâtiments et des troupes de l'Armada, que Philippe II destinait â l’invasion et & la conquête de l’Angleterre, furent réunis dans le port ou sur la côte; et le duc de Parme était sur le point de s’embarquer pour rejoindre la grande flotte espagnole, lorsqu'il apprit qu’une tempête l'avait entièrement détruite ou dispersée. Ce fut un des plus habiles pilotes de Dunkerque, Michel Jacobs, qui ramena en Espagne les débris de l’Armada.
Une trêve , conclue en 1606 entre la cour de Madrid et la Hollande, suspendit les hostilités. En 1621 , la guerre éclata de nouveau sur terre et sur mer; elle se lit de part et d’autre avec la même ardeur et le même acharnement. Il serait trop long d’en rapporter toutes les circonstances : les aipiraux dunkerquois, Mathieu Kombout, Jacques Colaert, José Piétons et Jean Jacobsen, commandèrent les escadres qui sortirent du port, de 1621 à 1642 ; avec des forces souvent inférieures à celles de la Hollande, ils n’hésitèrent jamais à les combattre et les vainquirent presque toujours. Jean Jacobsen finit comme Daniel Coster. En 1622, montant le Saint-Vincent et suivi de deux autres navires, il rencontre neuf vaisseaux hollandais, sous les ordres du vice-amiral Harman Kleuler, en coule deux à fond , met les autres dans un pitoyable état , perd la plupart de ses matelots et, resté presque sans défense , fait sauter en l’air son bâtiment à moitié fracassé ou submergé par le canon et par les vagues, au moment où cinquante hommes viennent de sauter à son bord pour le forcer à se rendre. L’amiral Jacques Colaert, qui mourut le 30 juillet 1637, avait pris â l’ennemi vingt-sept vaisseaux de guerre, cent neuf navires de commerce et plus de quinze cents pièces de canon. Les corsaires dunkerquois, de leur côté, déployaient une audace égale à celle de ces illustres capitaines. Lorsque l'Angleterre s'allia aux Provinces-Unies, ils enlevèrent des vaisseaux marchands jusque dans la Tamise et dans les ports de la Hollande, où ils s'introduisaient par ruse, sous pavillon hollandais ou anglais. En 1639, les armateurs de Dunkerque eurent jusqu'à soixante bâtiments en mer. On a calculé que, dans l'espace de trois années, ils prirent pour douze raillions de navires et de marchandises aux Provinces-Unies (1628-1630). Le port, les quais et les magasins regorgeaient de butin. Mais ces richesses reeélaient quelquefois les principes d’une maladie contagieuse ; c'est ainsi que la peste fut apportée à Dunkerque en 1663 , 1625 et 1633.
Depuis le commencement de la guerre, les Hollandais avaient fait des efforts incroyables pour bloquer le port; ils avaient beaucoup incommodé les Dunkerquois, sans pouvoir cependant arrêter leurs courses L’hiver , les corsaires se glissaient à travers les brouillards ; l’été, ils profitaient des vents, si terribles sur cette côte et contre lesquels les croiseurs hollandais ne pouvaient tenir. Les Dunkerquois avaient, d’ailleurs, fait construire des navires très-légers cl d'une extrême vitesse, qui passaient inaperçus à la faveur de la marée et de la nuit.
Quelquefois la tempête les favorisant , dispersait la flotte ennemie ou la brisait contre les rochers; d'autres fois, les forces réunies du port ou les escadres du roi d’Espagne rompaient cette ligne et forçaient les croiseurs à se retirer. I.es Hollandais employèrent ainsi, sans succès, depuis trente jusqu’à cent bâtiments de guerre, ou blocus de Dunkerque. Ce moyen n’étant pas assez efficace, les Etats- Généraux cherchèrent à se venger, en introduisant dans le port une machine infernale dont la combustion n’incendia que six navires (1688); en coulant à fond à l’entrée du chenal quelques flûtes chargées de pierres que les habitants , avec l’aide de la marée, écartèrent sans peine ( 1 597 ) ; en débarquant trois mille hommes près de la place, qui tentèrent de l’enlever et furent repoussés (1590i ; en voulant enfin s’en rendre maîtres , au moyen d’une trahison dont les deux auteurs furent découverts et punis ( 1596).
Le peuple hollandais, irrité du peu de succès du blocus, s’en prenait aux croiseurs, aux membres de l’amirauté, au gouvernement même du pays. Alors, pour apaiser cette fureur populaire, on pendait vingt ou trente prisonniers dunkerquois; une partie des équipages de Daniel Kostcr, de Walden et de Jean Jacobsen, furent traités de cette manière (1596-1622). les Dunkerquois, usant de représailles , pendaient aussi leurs plus notables prisonniers. Souvent , après un combat, les vainqueurs de l’un ou de l’autre parti jetaient les vaincus à la mer; c’est ce qu’ils appelaient, par une ironie cruelle, laver les pieds des prisonniers. Cet usage était passé pour ainsi dans le droit public des deux nations; l’archiduc Albert et les Provinces-Unies en ordonnèrent à plusieurs reprises la rigoureuse application sur les bâtiments de l’État (1591-1628).
Vers la fin de la domination espagnole, Dunkerque était dans la situation la plus florissante; on avait, au milieu de la guerre, relevé ou augmenté ses fortifications ; sa riche bourgeoisie s'était complu à décorer magnifiquement l’église paroissiale, à doter des établissements religieux. Les jésuites, envoyés à Dunkerque par le gouverneur des Pays-Bas et par l’évêque d’Yprcs, y avaient fondé un collège auprès duquel s’élait bientôt élevée une église. I.e commerce, afli'anrhi de ses anciennes charges par l’archiduc Albert, parvint à une haute prospérité. La guerre avait presque anéanti la pêche du hareng; la paix lui donna une activité toute nouvelle. Un Anglais, John Clerk, apprit aux Dunkerquois, par son exemple, à diriger leur industrie vers la pêche de la baleine (1611). L’affluence des étrangers et l’accroissement de la population étaient telles, qu'on agrandit l’enceinte de la basse-ville : presque tous les armateurs s’étaient considérablement enrichis par la course. Le roi d’Espagne, Philippe IV, avait une si haute idée de leurs ressources, qu’afin d'attirer le roi de Danemark dans son alliance, il lui offrit de faire armer et entretenir soixante frégates, pour son service, par les seuls corsaires dunkerquois ( 1615). Ce n’était pas s’exagérer les forces dont ils pouvaient disposer : on avait, en effet, vu l’un d’eux, le capitaine Vande Walle, équiper à ses frais et conduire en Espagne douze vaisseaux de guerre pour obtenir du roi l’ordre de Saint-Jacques.
Louis XIII, seigneur foncier de Dunkerque, comme le représentant des droits des ducs de Vendôme, avait songé'à réunir cette ville à la couronne par la force des armes. Il avait recherché l’alliance des Provinces-Unies pour accomplir plus m. 38
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facilement cette conquête. Le projet du roi, qui contrariait ta politique du prince d'Orange, ne se réalisa pas; mais il fut repris arec succès sous le règne de Louis XIV. En 1646, le prince de Condé, ayant sous ses ordres tes maréchaux de Gassion et de Rantzau, assiégea Dunkerque par terre, tandis que l'amiral hollandais Tromp cernait le port du côté de la mer. La vieille ville, environnée d’une épaisse muraille , flanquée de grosses tours, opposa une vive résistance aux Français ; cependant son gouverneur, de Iode, désespérant d'être secouru, capitula le lt octobre. On donna le commandement de la place au comte d'Estrades, qui, abandonné à ses propres ressources, fut contraint, six ans après, de la livrer aux Espagnols (1652). Une armée franco-anglaise, sous les ordres du maréchal de Turennc, mit le siège devant Dunkerque en 1658; la fameuse bataille des Dunes où furent défaits les Espagnols, le lit tomber au pouvoir des assiégeants (25 juin). Louis XtV en personne en prit possession et y tit chanter un Te Deum. Toutefois il ne devait pas encore garder Dunkerque, ayant promis aux Anglais de leur donner la première ville dont il s'emparerait avec leur assistance. En une seule journée, cette place appartint donc successivement a trois des principales puissances de l'Europe. Les habitants, qui avaient stipulé, dans la capitulation de 1046, « que la seule foi catholique, apostolique et romaine serait maintenue dans leur cité, et qu'on n'y introduirait point la liberté de conscience, » furent contraints de se soumettre A des protestants. Les Anglais conservèrent cette importante position jusqu’après la restauration de Charles II. Louis XIV, sachant dans quelle pénurie se trouvait liabituetlement le trésor de ce prince, lui fit alors proposer par le comte d'Estrades de céder Dunkerque à la France moyennant une forte somme d'argent; les ministres des deux souverains convinrent de cinq millions de livres, et ce marché fut aussitôt ratifié par le roi d'Angleterre { 1662).
On porta divers jugements en Europe sur la vente de Dunkerque : quant au parlement anglais, interprète du sentiment national, il manifesta l'indignation la plus vive contre cet acte de Charles II, « regardé, dit David Hume, comme une des plus grandes taches de son règne. » Le comte d'Estrades s'empressa d'aller recevoir les clefs de la ville, au nom du roi de France. Louis XIV g'y rendit en personne le 2 du mois de décembre. La réception que lui lit le « Magistrat » fut magnifique, et lui-même déploya dans celle entrée une pompe extraordinaire. Un des premiers soins de sa politique avait été de confirmer les privilèges des liabitants, en y ajoutant de nouvelles immunités commerciales. Le lendemain de son arrivée, il visita la rade, le port, les fortifications; et, le jour même de son départ, le corps de ville prêta serment de fidélité entre les mains de M. de Saint-Louange , intendant de la province de Picardie, à laquelle Dunkerque venait d'être annexé. Ne perdant pas un seul instant de vue sa nouvelle acquisition, dont la jalousie de ses ennemis lui eût, du reste, fait sentir toute l’importance, lors même qu’il n'en eût pas été averti par cet instinct des grandes choses qui était son génie , Louis XIV s'appliqua , par des travaux considérables et une constante sollicitude, non-seulement à faire de Dunkerque un des meilleurs ports et l’une des plus fortes places de son royaume, mais encore à se concilier l’affection des habitants. Le comte d’Estrades fut encore envoyé près des Provinees-Unics pour calmer les inquiétudes que leur avait inspirées ta franchise récemment accordée au port
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de Dunkerque; ce diplomate obtint des États-Généraux la garantie de la vente et de la place en échange de la ratification du traité d'alliance de 1662.
Rassuré du côté de la Hollande, le roi ne songea plus qu’à l’exécution de ses projets. Comme les Dunkerquois étaient toujours de lélés catholiques, il commença par donner au marquis de Montpezat, commandant de la ville en l’absence du comte d'Estrades , l’ordre de s'opposer de tout son pouvoir à l'établissement de la religion réformée dans le gouvernement de Dunkerque , et d'en faire sortir les calvinistes (1664). Cette même année, il soulagea, par un abandon de neuf années des arrérages des rentes dus au fisc royal, ceux des habitants qui avaient le plus souffert des guerres précédentes. En 1665, il abolit le droit d'octroi perçu sur les marchandises à l'entrée et à la sortie du port. Dunkerque, par les sacrifices mêmes qu’il s'imposait pour assurer à la France un port militaire entre les deux mers, semblait prendre chaque jour un nouvel intérêt à ses yeux. En 1669 et en 1671 , il s’y rendit accompagné de toute sa cour ; prévoyant une guerre avec la Hollande, il voulait presser l'exécution des travaux. Déjà on avait fondé un arsenal, réparé le château et construit un canal depuis la ville jusqu'à l’Aa; restait l’amélioration de la rade. Elle était excellente et pouvait contenir alors cinq cents grands vaisseaux ; mais elle se trouvait en partie ensablée depuis que la jetée de l'ouest avait été démolie. I.e roi y fit travailler toute une armée. Trente mille hommes, rampant aux environs de la place, divisés en trois corps de dix mille chacun, se relayaient alternativement. Louis XIV montait à cheval deux fois par jour et venait les encourager de sa présence.
Dunkerque, à cette époque, avait d'ailleurs retrouvé son ancienne prospérité commerciale ; un paquebot du port transportait d'Angleterre en France les lettres, les passagers, les marchandises; et le « Magistrat » et un grand nombre de particuliers possédaient des fonds considérables dans la compagnie des Indes. I-a cité flamande des Dunes avait disparu et fait place à une ville toute française , sinon par les mœurs, les coutumes, le langage, du moins par les intérêts, les idées, les sentiments. Louis XIV, afin de hâter cette œuvre d'assimilation, avait, dès 1664, prescrit nu « Magistrat » de faire toutes les procédures en français.
Lorsqu’en 1673, la république de Hollande eut attiré presque tous les princes de l'Europe dans sa ligue contre la France, Dunkerque fut un moment choisi pour siège du congrès, où l'on espérait négocier un arrangement. Le roi crut d'nhord être agréable aux Dunkerquois, en publiant la liberté de la pêche entre ses sujets et ceux des États-Généraux de Hollande qui l'en avaient instamment sollicité; mais les armateurs de la ville obtinrent la révocation de cet édit, bien plutôt préjudiciable qu'utile à leur fortune, et, après avoir équipé quelques frégates, ils ne tardèrent point à ramener dans le port plusieurs prises d'une valeur inestimable, lai traité de Nimègue suspendit les courses des corsaires ; ils avaient fait une nouvelle moisson de gloire et recueilli un riche butin (1678! : le gain général fut alors évalué à cinq millions, dont il fallait ôter six cent mille livres pour frais d'armement, l'nc année auparavant, après la bataille de Cassel et de Saint-Omer, Louis XIV s'arrêtant pendant trois jours à Dunkerque, y avait surveillé les réparations du port, tellement envahi par le retour des sables, qu'à peine les bateaux pêcheurs y pouvaient naviguer. Il renouvela sa visite en 1680,
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tant il avait à cœur de terminer une tâche si laborieusement entreprise, et profita de la paix pour achever je Risbnn, perfectionner l'arsenal et creuser le bassin à flot (1683-1687). Vauban, dont le génie et les conseils dominèrent tous ces travaux, avait été envoyé à Dunkerque au commencement de 1678. On coupa, sous sa direction, le grand banc de sable pour former le canal, on travailla activement aux jetées et aux fascinages; et comme l'écluse de Bergues était surtout nécessaire au nettoiement du port, le maréchal en ordonna le rétablissement.
La ligue d'Augsbourg ramena bientét les hostilités. Dans celte guerre, les armateurs dunkerquois servirent encore puissamment la politique de Louis XIV : leurs corsaires, sortirent en foule du port et se répandirent sur les côtes de la Uollandc, de l'Angleterre et de l'Espagne. Les Anglais, qui croyaient n’avoir rien à craindre, derrière les murailles de bois de leurs gros vaisseaux , se trouvèrent eu quelque sorte sans défense contre ces ennemis insaisissables ; ils reconnurent alors que leur instinct national ne s'était point trompé, quand ils avaient si énergiquement combattu le traité qui livra le port des Dunes à Louis XIV. Depuis le commencement des courses de la marine dunkerquoise, il n’y avait pour eux ni sécurité, ni navigation, ni commerce dans cette mer de la Manche, à laquelle ils ont si orgueilleusement donné le nom de Canal britannique. C'est au milieu de ses expéditions que se forma Jean Rart, sorti, comme on sait, d'une famille de simples pécheurs, et qui devait être la personnification la plus complète, la plus glorieuse et la plus populaire du génie de scs compatriotes. Confondu un instant avec d'obscure marins, ses amis ou ses rivaux, il s'élance, presque sans transition, au premier rang. Fait prisonnier, en 1680, avec le chevalier de Forbin, dans une rencontre inégale contre les Anglais, il s’échappe ainsi que lui ; tous deux parviennent à gagner la France, et Louis XIV s'honore en les faisant l'un et l'autre capitaines de vaisseau. La lutte continuant cependant , Jean Rart ne se signale plus que par des victoires ; aucun obstacle ne l’arrêtera. Trente-deux vaisseaux de guerre, anglais ou hollandais, bloquent le port de Dunkerque ; il en sort le boutc-feu à la main ; il sème l'épouvante parmi les Hollandais ; il ruine leur pêche et capture leurs navires. Plus tard, il sauve la France, menacée d'une affreuse disette , en allant chercher à Vlcckcren un vaste convoi de blé dont il ramène une partie dans sa ville natale, point de départ ordinaire de ses expéditions.
Les Anglais voulant mettre fin aux courses continuelles des Dunkerquois tentèrent de s'emparer du port, le 12 septembre 169V. L'amiral sir Cloudesley Showcl, chargé de cette expédition, avait sous ses ordres soixante navires, tant vaisseaux de guerre ou frégates que galiotes il bombes, bâtiments de charge et barques à machines. Une flotte hollandaise vint ensuite bloquer Dunkerque, mais elle ne put empêcher Jean Rart de sortir avec trois frégates. Cet intrépide marin tira une vengeance éclatante de l’entremise de sir Cloudesley Showel, en faisant une descente près de Norwich, où il brûla cinq cents maisons. Chargé d'un énorme butin, il rentra sans obstacle dans la rade. Au mois d'août 1695, nouvelle tentative de la part des Anglais. L’amiral Berkeley, avec une flotte de quatre-vingts voiles, que joignirent bientôt quatre vaisseaux de guerre hollandais, bombarda le port et lança dans la rade plusieurs brûlots; mais tous les efforts de l'ennemi
furent déjoués par l'intrépidité froide et calme des officiers de marine , qui se portaient dans des chaloupes 6 la rencontre des machines incendiaires et les faisaient échouer sur la côte. Jean Hart commandait au fort de Bonne- Utpérance, situé à l'est. Ses rivaux de gloire, dans cette défense héroïque, furent MM. Derlingue, de La Bruyère, de Saint-Claire, de Saint-Pôl, de Château-Reuaut , de Luynes et de Montgon.
Les prises des corsaires dunkerquois, dans la guerre qui fut terminée par le traité de Rysvick (1697), s'élevèrent à vingt-deux millions cent ‘soixante-sept mille livres. Ils se livraient à la course avec tant d’ardeur, que leur attention ne put même en être détournée par les impôts exorbitants dont Louis XIV les frappait, sous différentes formes, par la réunion dos charges de la ville au domaine royal et les atteintes réitérées à la franchise du port. Ce fut pourtant durant cette période qu'on acheva la basse-ville (1091), et que le « Magistrat » fonda l'hôpital général ou maison des pauvres (169k). La paix de Ryswick ne prolita pas, du reste, aux Dunkerquois. Habitués aux chances aventureuses de la course, ils ne purent rentrer sans périls dans les voies régulières du commerce, et le négociant perdit tout ce qu’avait gagné l'armateur. Quant à Jean Bart, créé déjà chevalier de Saint-Louis, gratifie de lettres de noblesse et d’une pension de deux mille livres, il reçut pour nouvelle récompense le titre de chef d’escadre du Nord, et appareilla de Dunkerque pour conduire à Dantzic le prince de Conti , qui briguait la couronne vacante de Pologne.
Jean Bart mourut dans sa ville natale, en 170-2, des fatigues que lui avait causées l'équipement de son escadre à l'ouverture de la guerre de la succession d'Espagne. Les courses recommencèrent et furent presque toujours heureuses ; le gouvernement permit aux armateurs d'équiper en corsaires les vaisseaux de l'État. Les seules prises en rançon rapportèrent trente millions cinq cent mille livres (1712-1713). Ceux qui se distinguèrent le plus dans cette lutte furent M. de Saint-Pol, capitaine de vaisseau; le lieutenant Bart, digne fils de Jean-, le comte de la Luzerne et le chevalier de Forbin. Après la défaite de Ramillies (1706), le maréchal de Villeroy se retira sur Dunkerque. Louis XIV, en 1712, forcé de s’humilier devant les circonstances, et par un douloureux sacrifice, consentit à donner la garde de cette place à l'Angleterre , pour la détacher de la coalition. Mais la politique et la vengeance du cabinet de Saint-James n'étaient pas encore satisfaites; parle traité d'Utrecht, il exigea la démolition du port, des écluses et des fortifications, et stipula qu’ils ne pourraient jamais être rétablis. Des commissaires anglais, en 1713 et 171k, surveillèrent l’exécution de ce traité désastreux. Les travaux exécutés à Mardick les retinrent encore à Dunkerque en 1715; le commissaire Abercombrie continua même d’y résider après leur entière destruction (1718). N’oublions pas non plus de dire que les premières années du xvm* siècle virent, le prince Édouard, fils de Jacques II, d’Angleterre, s'embarquer deux fois à Dunkerque pour aller tenter la fortune en Écosse (1708-1715) et que le czar Pierre-le-Grand visita les glorieuses ruines du port en 1717.
Au commencement de la guerre de 1741 , Louis XV releva les fortifications de Dunkerque. Les corsaires, bravant l'escadre anglaise qui croisait sur la côte, reprirent leurs courses avec autant d'audace et de bonheur que dans les luttes
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précédentes. Le total des prises s'éleva à douze millions. A la paix d'Aix-la- Chapelle, Louis XV, par une déplorable faiblesse, que n'expliquaient point IeS victoires remportées par scs armées et la situation générale des affaires, ratifia de nouveau les clauses du traité d’I'trecht relatives à la destruction de Dunkerque (1748). La guerre de 1753, si funeste à la France, ne fut pas sans gloire pour les corsaires dunkerquois ; ils prirent leur revanche sur les Anglais dont les batiments captifs encombrèrent le port. Au plus fort de ces expéditions particulières, le capitaine Thurot sortit de la rade de Dunkerque, le 15 octobre 1756, avec six frégates ou corvettes de l'État : réduit à trois vaisseaux après une tempête, il ne craignit point de débarquer en Irlande, surprit la ville de Carrickfergus , et contraignit le gouverneur à lui rendre le château. Thurot succomba au milieu de l'étonnement et de l’admiration qo'avait fait naître une entreprise si audacieuse. Lors de la conclusion du fatal traité de Paris, en 1763, les Anglais, avec la persistance haineuse dont ils avaient déjà donné tant de preuves, imposèrent encore une fois au gouvernement français le désarmement de Dunkerque ; le commissaire du cabinet de Saint-James revint y exercer sa surveillance, et y resta jusqu'en 1778. La guerre d'Amérique fournit à plusieurs armateurs, et principalement au capitaine Roger, l'occasion de se signaler par quelques expéditions dont le résultat tourna presque toujours à leur avantage. Pendant la révolution , la marine dunkcrquoisc, représentée par le capitaine Blanckman, si redouté de l’Angleterre , jeta un dernier éclat ; le courage et la constance des habitants se déployèrent surtout dans le siège mémorable de 1793, où le jeune Hoche fit ses premières armes contre le duc d’York. I.a ville fut sauvée par la victoire d'Hondschootte. Sous l'empire, les encouragements plutôt que les circonstances manquèrent aux Dunkerquois; car Napoléon, malgré toute sa puissance, préoccupé d’autres soins et d'autres intérêts, ne songea jamais à relever les anciens ouvrages de Louis XIV.
Dunkerque a été longtemps le siège d’une préfecture maritime. Ce port , où l’on construisait autrefois des frégates, et qui pouvait contenir, comme nous l'avons déjà dit , cinq cents grands vaisseaux , a perdu presque toute son ancienne importance militaire; le peu de profondeur des passes, par lesquelles son embouchure est séparée de la haute mer, jointe à la fréquence des bancs dans ces parages, n’en permettent plus l'accès qu’aux petites rorvrltes, aux bricks et aux bâtiments de moindre dimension. Toutefois, en temps de guerre, les bâtiments à vapeur y trouveraient non-seulement une station excellente qui décuplerait les forces des corsaires, mais ils pourraient encore se porter de là sur tons les points du littoral anglais. Les établissements maritimes consistent en un bassin à Ilot, terminé à la fin de 1836, et fermé par une écluse, et en un chantier de construction. « Considéré sous le point de vue de la défense du territoire, » lit-on dans un rapport fait à la chambre des députés, en 1841 , par M . Dufaure, o Dunkerque est A l'angle de deux de nos frontières ; il est d'un côté baigné par la Manche et de l'autre éloigné de trois lieues seulement de la frontière lælgc ; mais il a une protection puissante dans les inondations dont on pourrait facilement l’environner, dans la plaee de Bergucs et les ouvrages défensifs qui les relient entre eux , et enfin dans le peu de chances qu'il y a pour qu’un ennemi entreprenne de le sou-
mettre à un siège de longue durée. » Depuis 1816, la chambre des députés a consacré plus de quatre millions aux travaux et aux fortifications de la place et du port. En 18-27, le roi Charles X assista en personne à l'inauguration du bassin et de l’écluse de chasse, qui avaient été exécutés sous la direction de l'ingénieur Cordier.
Dunkerque, située sur le bord de la mer, à la jonction des canaux de Bergues , de Fûmes et de ltourbourg, se divise naturellement en trois parties : le port, la basse-ville et la citadelle. Les maisons y sont en général peu élevées, mais alignées régulièrement, les rues larges, bien percées et bien pavées. On n'y compte qu'un très-petit nombre d'édifices remarquables : l'église de Saint-Éloi , le Phare ou Tour-du-Port dite Lcughenaer, la maison commune et le collège. Avant la révolution, cette ville renfermait neuf couvents d'hommes ou de femmes. I.e bailliage de Dunkerque, démembré de celui de Bergues-Saint-Winoc , ressortissait au conseil d'Artois. Cette ville est aujourd'hui l’un des six chefs-lieux de sous-préfecture du département du Nord : elle a une société d'agriculture, une bibliothèque publique , un hôpital civil et un hôpital militaire. la pèche de la morue et de la baleine, le grand et le petit cabotage, le commerce sur les vins, les eauxde-vie et lés denrées coloniales, constituent sa principale industrie. La population de l'arrondissement est de 102,468 habitants, celle de la ville de 24,530; Bergues en contient 5,968.
Outre les grands hommes de mer que nous avons nommés, Dunkerque a donné le jour à plusieurs notabilités tant dans la guerre, l'administration , la diplomatie et la magistrature , que dans les lettres , les sciences et les arts ; entre autres : Guillaume Martin, , savant jurisconsulte ; yicoUu V' and en Helle , recteur de l'université de Louvain ; Corail Schrpper, ambassadeur et ami de Charlcs-Quint ; Pierre Eaulconnier, grand bailli héréditaire de Dunkerque, auteur d'un travail historique très-consciencieux sur cette ville ; Louis Gamba, consul de France à Tiflis , à qui l’on doit un récit de voyage dans la Russie méridionale ; Dcny, Monl/ort, naturaliste ; Perse, inventeur des moulins à eau mus par le flux et le reflux ; Michel Üeswaen, poète flamand ; le graveur Léonard; le sculpteur Hlshoeeht; les peintres Jean de Heyn El lias , Corbraon , et Descamps; les compositeurs de musique Woets et Dourlen ; enfin les généraux de Sainl-Laurent, Binon, Thévenet et Guilleminol ; le vice-amiral Houssin , et les contre-amiraux Lhermite et Vanstabel. Au-dessus de tous ces noms plane la mémoire de Jean Barl, de ce héros si populaire dans notre France et auquel sa ville vient d’ériger solennellement une statue en bronze. 1
1. Les Commentaires de César. — Pierre Faulconnier, Description historique de Dunkerque.
— Btmmeslé, Histoire générale de la Marine. — Mémoires de Torcy. — Biographie des Marins célèbres , par Uennequin. — Sainte-Croix , Histoire des progrès de la puissance navale de l'Angleterre. — Humes History of Englund. — État de la France , par le comte de Boulainvilliers.
— Expilly, Dictionnaire des Gaules. — Annual register. —The Universal magazine, lom. xyii, année t755. — Histoire de France pendant le dix-huitiénw siècle, par Charles Lacrctelle. — Bûches , Histoire parlementaire de la dévolution française. — Rapport sur le Matériel de la Marine, par M. Tupinier. — M. Dufaure , Rapport fait à la chambre au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur les Travaux rxfraordfnairei. — Annuaire du département du Nord de l'année 1835, par MM. Dcmeunynck et Devaux. — Archives du ministère de la Marine.
AGRICULTURE. - INDUSTRIE. - COMMERCE. - CARACTÈRB. — MŒURS. — IDIOME. - ANTIQUITÉS.
Quand on parcourt les plaines fertiles de la Flandre toutes couvertes de riches moissons, et où l'agriculture est poussée à un si haut degré de perfectionnement, on se demande quelles sont les causes de cette prospérité presque sans égale. Selon nous, on doit l'attribuer principalement aux qualités physiques du sol, tout en tenant compte des efforts de l'industrie, développée et stimulée par les étonnants progrès de la civilisation flamande. Le savant La Métrie, dans sa division de l'ancienne France agricole en quatorze bassins, parle ainsi des provinces qui forment aujourd'hui le département du Nord : « Tout ce pays est de nouvelle formation, dit-il, et s'est créé pir les dépôts des rivières retenues par les eaux de la mer. En effet, le terrain y est bas, gras et de couleur brune ; on le voit presque partout composé de débris de végétaux et entremêlé de coquillages maritimes ; un sol aussi excellent donne les plus brillantes récoltes. » Le célèbre agronome Arthur Young présente également le nord de la France comme la contrée la plus fertile de cette magnifique plaine calcaire qui s'étend depuis Dunkerque jusqu'à Carentan et renferme, à son avis, les plus belles terres du continent. < Les plaines fertiles, profondes et unies de la Flandre et de l'Artois sont, » dit-il, « un sol aussi beau qu'il est possible d'en trouver pour récompenser l'industrie des hommes. » Sur une superficie d’un peu plus de 567,803 hectares que présente le département du Nord, les terres arables en occupent 229,797, les cultures diverses 1 18,460, les pâturages 118,143 et les bois et les forêts 59,084. Comme on le voit, ce pays est très-peu boisé, moitié moins même que la plupart des autres départements de la France ; mais les cultures diverses y sont très-étendues et y égalent les pâturages en développement, ce qui est sans exemple ailleurs. Les terres arables, en continuant ce parallèle, s'y trouvent au-dessous de la moyenne ordinaire par département ; toutefois, ce n'est là qu’une infériorité apparente, le travail ayant largement suppléé à l'espace. En effet, grâce aux méthodes perfectionnées de l'agriculture flamande , ces terres produisent trois fois autant de blé, tiois fois autant d'avoine et deux fois autant de pommes de terre que le département moyen. Voici quelles sont les quantités en hectolitres des principales productions : froment, 2,417,944 ; méteil, 295,114; seigle, 222,789; orge, 424,630; avoine, 1,685,000; total, 5,043,000 hectolitres. Les cultures diverses les plus considérables donnent en quintaux métriques ; pommes de terre, 2,164,000; légumes secs, 260,623 ; colza, 403,494; betteraves, 5,145,600; etc. Cette masse de produits , inconnus à l'ancienne France , caractérise l'agriculture du Nord et lui assure une immense supériorité sur les départements qui suivent encore les
errements de In vieille routine. Dans les outres branches de l'économie rurale, même différence à l'avantage de ce pays; les animaux domestiques y sont deux fois plus nombreux que dans le département moyen , quoique les pâturages y soient d'un tiers moins étendus.
Si on évalue en argent ces diverses productions, ou arrive à des résultats vraiment surprenants : cultures, 121,180,495 fr. ; pâturages, 18,478,427 fr.; bois, 2,614,G32 fr. L’exploitation, ou le commerce des animaux domestiques rapporte, en outre, 44,959,907 fr.; c’est, en total, un revenu annuel brut de 187,273,560 fr. Mais ces valeurs étant établies sur le prix de première main , dans cliaque commune, sont fort inférieures aux prix des marchés, et par conséquent de beaucoup uu-dessous de la réalité. Enfin, en y ajoutant les volailles, œufs, miel, cire et tant d'autres objets de détail, dont l'apprériation échappe aux calculs de la statistique , on trouvera que la valeur totale de la production agricole du département du Nord ne s'élève pas à moins de 200 millions de francs, ("est un résultat prodigieux et presque incroyable. Si chacun de nos quatre-vingt-six départements enfantait une pareille richesse, la production brute de nos campagnes dépasserait dix-sept milliards.
Il nous est impossible de traduire en chiffres les produits de l’industrie manufacturière et commerciale de l'auciennc Flandre : ses fabriques ou manufactures de draps, étoffes de laine, toiles blanches et écrues, linge de table, batistes, linons, dentelles, fil» de coton et de lin; ses huileries hydrauliques, ses distilleries d'eauxde-vie et de grains, scs brasseries, ses raffineries de sucre et de sel ; ses corderies, tanneries, corroierics, verreries, tuileries, etc., entretiennent la vie et répandent le bien-être dans les villes du département, si nombreuses et si rapprochées, et dont quarante-deux comptent plus de trois mille âmes. Quant au commerce, on peut juger de son importance par la nature, l’étendue, la variété et la richesse des objets ou des articles auxquels s’applique l'agriculture et l’industrie des populations flamandes.
Le département du Nord n'abonde pas seulement en mines de fer, carrières de marbre, de grès, en pierres de taille, marne, argile à potier, tourbières : il possède aussi un bassin houillcr d'une rare fécondité. Dès le xi* siècle, on exploitait des mines de houille dans la partie du llainaut qui se trouve aujourd'hui en Belgique. Les riches bassins houillers de Chnrleroi et de Mons fournirent pendant longtemps leurs charbons, non-seulement au llainaut français, mais encore è la Flandre française, au Cambrésis, à l'Artois, à la Picardie et aux provinces centrales de la France. L'exemple d'un commerce si avantageux et les probabilités de l’existence de semblables mines dans les parties du llainaut contiguës nu territoire de la Belgique et des Ardennes, donnèrent lieu à de fréquentes recherches ; mais la profondeur des veines et les difficultés inouïes qu’opposait l’abondance des eaux souterraines rebutèrent et éloignèrent successivement les entrepreneurs les plus hardis dont plusieurs furent ruinés. Cependant ces recherches infructueuses ne découragèrent point un officier de dragons, M. le vicomte Jacques Desaudrouin , qui déjà faisait exploiter une houillère près de Charleroi ; elles parurent, au contraire, stimuler son zèle. En 1710, il fit creuser une fosse dans le village de Fresnes, sous la direction d'un habile ingénieur, nommé Jacques il». 39
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Mathieu, qui découvrit le charbon à la sonde. Par lettres patentes du A août 1771, une concession fut accordée au vicomte Desandrouin et à sa compagnie, sous le nom du sieur de Desaubois. Après vingt-deux ans de travaux inouïs, et qui avaient coûté des sommes immenses, la compagnie Desaudrouin parvint, le 24 juin 173V, à se rendre maltresse des eaux souterraines et à extraire d'excellent charbon. Dès 10» , sous le nom de société des mines d'Anzin, elle augmenta rapidement ses puits d'extraction et s'éleva bientôt à un brillant état de prospérité. Dans les dernières années qui précédèrent la révolution, cette vaste exploitation occupait 4,000 ouvriers, et produisait vingt-cinq à trente millions de myriagrammes de charbon. Iæs bénéfices nets de l'année 1788 s’élevèrent à 1,400,000 fr.
Les orages de la révolution et la présence des armées ennemies portèrent des atteintes sensibles à l'entreprise, qui ne produisit plus qu'un quart environ de ce qu'elle produisait naguère ; elle se releva peu à peu cependant et recouvra son ancienne vitalité. la compagnie d'Anzin compte sept concessions différentes , savoir : Amin, Fresnes, Vieux-Condé, Rnismes et Valenciennes-, Saint-Saulve , Denain et Odomcz; ces diverses concessions présentent une superficie de plus de 296 kilomètres ; elles donnent trois à quatre millions d'hectolitres de charbons, et occupent près de 200 employés et 4,500 ouvriers. On y comptait en 1838 trente -cinq puits d’extraction, trois avaleresses, cinq puits d'aérage, douze machines d'épuisement et trente-quatre machines d'extraction.
Deux races d'hommes occupent le nord de la France et se partagent la Flandre : l'une d’origine tudrsque, l'autre française de langage et de caractère. La Lys séparait autrefois le domaine des deux langues ; mais aujourd'hui l'idiome flamand se retire et perd graduellement du terrain. Iji marche progressive de la langue française, qui s’avance vers Uazebrouck et Baillcul, est démontrée par uq fait remarquable : dans les villages dont les noms tudesques sont terminés en kerque et en ghem, la langue nationale domine aujourd'hui. Il faut attribuer les causes de cette progression à l'influence de la littérature française, plus répandue et plus pénétrante que la littérature flamande ; aux nombreuses rclatioas commerciales établies avec les pays voisins; aux efforts des instituteurs dans les villes et dans les campagnes; enfin, à la présence d’un personnel nombreux d’administrateurs d'origine française. La différence des deux peuples , sous le rapport moral , n'est plus aussi tranchée qu'elle l'était autrefois. Cependant on remarque que le Tudesque est toujours plus flegmatique , .plus soupçonneux que le Wallon ou Français. Le caractère , les usages et les coutumes se ressemblent , du reste , beaucoup. Partout , c’est une grande aptitude pour les travaux agricoles, jointe à un remarquable instinct de négoce. Naturellement froid et peu communicatif, le Flamand se défie toujours un peu des étrangers , c'est-à-dire des gens qui ne sont pas de la même province que lui. Ami du travail, il ne l'est pas moins des plaisirs, surtout de ceux de la table. Le peuple des villes et des campagnes est même trop porté à de funestes excès : la consommation qu'il fait de la bière et du genièvre est incroyable. Du reste, si les mœurs ont une teinte de rudesse qui tient au sol, à l’atmosphère, elles ne sout pas néanmoins dépourvues d'originalité.
l'n des caractères poiticuliers de la civïlisalion flamande est l’amour des fête»
publiques. Chaque commune de la Flandre célèbre tous les ans une fête appelée dans le pays wallon Durasse (par corruption de dcdicasse ), et Kermesse , ou première messe de l'église , chez les Tudesques. Outre les banquets et les danses en plein air, on se livre dans ces fêtes champêtres i des jeux qui dénotent les godts belliqueux des Flamands : le tir à la cible, à l'arc, à l’arbalète, sont les divertissements favoris des artisans. Dans les villes et dans les villages existent encore des confréries d'archers et d'arbalétriers connues sous le nom de serments, et qui se rendent aux Kermesses drapeau déployé, tambour battant, et' précédés d’une espèce de boulTon appelé sot-seuris. Les fêtes communales, qui conservent leur caractère dans les communes rurales, présentent dans les villes un aspect bien différent. Là, ce sont des roprésentalions gigantesques et bizarres comme à Douai, des marches triomphales et féeriques comme à Lille, Valenciennes et Cambrai. Dans la partie septentrionale du département se voient encore les combats de coqs, les concours ou assauts de pinsons. Les diverses époques de la vie de l’homme sont signalées chez les Flamands par des singularités et 'des croyances populaires. A la naissance, ce sont des conjectures, des horoscopes tir£s des circonstances les plus minutieuses, les précautions et les soins dont on entoure l’enfant se ressentent de ces idées grossières; et si la religion n’était là pour écarter la superstition , nos villageois et le peuple de nos cités se laisseraient facilement aller à toutes les pratiques de la divination et de la sorcellerie. Le mariage et la mort sont aussi l'objet de mille usages plus ou moins bizarres.
Au moyen âge ce pays réalisait la grande division littéraire que présentait la France; il avait ses troubadours et ses trouvères, scs poêles d'origine romane et ses bardes d'origine tudesque. On sait quel éclat ont jeté les chansons de gestes ou poèmes épiques, les chants d'amour, les fabliaux, les complaintes qui retentirent dans la Flandre wallonne depuis le temps poétique de Philippe d'Alsace jusqu'à l’époque non moins inspiratrice des troubles de Flandre et du grand combat de Rooscbcke; mais, d'une autre part, la poésie flamande ne resta pas silencieuse devant sa voisine et sa rivale : elle eut aussi ses Romans du Renard, ses chants de guerre et d'amour, ses rondes populaires, ses mystères dramatiques. Le Jeu d'Esmorèe n'est pas moins célèbre que le jeu de Robinet Marion ; seulement chaque lyre a des sons qui lui appartiennent. Les hardes tudesques, qui ont quelque parenté avec ceux de l' Écosse et de la Scandinavie, sont plus graves, plus portés à la rêverie, plus sévères même dans les caprices de leur imagination. Les autres retiennent quelque chose de la légèreté française ; ils sont narquois comme des Picards, naïfs comme des Champenois. Un genre de poésie tout à fait spécial, selon nous, au moyen âge, c'est la poésie historique, on, si on l'aime mieux, l’histoire versiflée. Cette forme singulière se trouve consacrée dans l’idiome flamand aussi bien que dans le dialecte wallon ; si ce dernier a eu son Philippe Mouskes, l'autre se glorifie de son Van lleelu.
Plus lard, les chroniqueurs en prose et en langue vulgaire s'emparèrent des événements, et leur langage plus libre, plus dégagé, mieux assorti aux mœurs et aux besoins de l'époque , raconta l'histoire avec le charme qui se révèle chez les Joinville et les Villeharduin. Si ce n'est pas toujours en Flandre que le Valenciennois Ÿroissart a écrit ses immortels récits, c'est là qu’il a puisé ses premières
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inspirations, et c'est à la Flandre qu'il a consacré ses plus belles pages. Ou peut en dire autant de ses continuateurs , Engucrrund de Monstrelet , Jacques du Clercq, Jean Molinct, Mathieu de Coussy et Philippe de Comincs. Avant eux on avait préludé dans tous les grands monastères par la composition de ces légendes, de ces mémoriaux, où la vie politique et sociale du pays est retracée souvent avec une fidélité si minutieuse.
En résumé, les enseignements de l’histoire nous montrent les Flamands comme un peuple doué d'une grande force de vitalité, attaché à ses croyances, a la cité, à la patrie, et chez lequel le sentiment national semble s’étre accru en raison directe des efforts que l'on a faits pour le priver de sa nationalité. Aucun peuple n'a soutenu des lutles plus acharnées dans l’intérét de ce grand principe , depuis les invasions romaines et barbares jusqu'aux guerres de la révolution. Probe et intègre dans les transactions, affable et hospitalier malgré sa froideur native, charitable et libéral nonobstant son désir d’accumuler, le Flamand n'épargne rien, ni son sang, ni sa fortune, lorsqu’il s’agit de travailler au bien-être de son pays ou d'accroître sa gloire et sa puissance. Voilé pourquoi ce peuple a tenu jadis un rang si distingué parmi les nations de l'Europe, et comptent la Flandre est encore aujourd'hui la plus riche cl la plus prospère des provinces françaises.
L'archéologie du nord de la France présente un champ fertile aux explorations. On voit encore dans le pays quelques-uns des monuments celtiques connus sous les noms de dolmen, menhir et peulven; telles sont les Pierres Jumelles, près de Cambrai; la Pierre Croûte, à Bellignies-sous- Bavai ; le Tombeau de Chawalte ou la Cuisine des Sorciers, entre les communes de l'Écluse et de Hamel, arrondissement de Douai; le Mont de Vanoiten , près de Comines; le Mont des Tombes, à Sainghin en Mélantois; les Pierres Marti nés, à Solre-Ie-Château ; les Pierres de Dessous-bise , à Surs- Poteries; la Pierre du hameau des Vallées, commune de Prisches. Mais les vestiges de l'occupation romaine sont fort nombreux ; on les retrouve tous les jours et partout, dit M. A. Le Glay. L'antique Bavai et le temple de Mars ( Fanum Martis), aujourd'hui Famars, près de Valenciennes, ont donné particulièrement lieu à des découvertes archéologiques d'un haut intérêt. Enfin , il existe , sur plusieurs points du département du Nord , de vastes souterrains dont on ne connaît pas l'origine ; ces catacomltes auraient-elles servi d’asile et de temple aux Romains ou aux indigènes convertis au christianisme, lorsqu'ils n'avaient pas encore le libre exercice de leur culte? ou bien faut-il croire avec quelques historiens qu’elles ne remontent qu'au ix* siècle , époque de l’invasion des Normands? C'est là une question que la science n'a pas encore résolue. Quant aux monuments du moyen Age , il en reste bien peu dans cette contrée, si souveut dévastée par la guerre , et l'on n'a guère à citer aujourd'hui que le vieux befTroi de Bergues et l’hôtel-de— ville de Douai. 1
1. |.a Molrie, Journal de Physique. — Artlnlr Yoinig , Voyage en France. — Dieudonné, Statistique du département du Mord. — Expilly, Dictionnaire des Gaules. — A. Le Glay, Programme des recherches à faire sur l'histoire et les antiquités du nord de la France. — II. Berthoud , Chroniques et traditions surnaturelles de la Flandre. — Statistique de la France. — Annuaires du département du Nord.