‹ Histoire des villes de FranceChapitre 43 sur 137 · AUBUSSON · texte numérisé non relu

AUBUSSON

vicomté à Hugues XI de Lusignan. Le fief devint ainsi la propriété des comtes de la Marrlie. Cependant l'histoire des anciens seigneurs d’Aubusson se lie encore aux annales de la province, dans lesquelles ils figurent souvent comme barons de la Borne ou du Monfeil-uu- Vicomte. Au xv* siècle, l'illustration de cette famille s'accrut de la renommé si éclatante du fameux Pierre d’Aubusson , grand maître de Rhodes, l’un des hommes de guerre les plus remarquables de son temps, et qui après une vie héroïque, mourut de douleur d’avoir vu se dissoudre la ligue formée par les princes chrétiens contre l’empereur Bujazet.

Un ignore si la commune d’Aubusson doit son affranchissement et ses privilèges à l'un de scs derniers vicomtes ou au Comte de Lusignan , qui devint après eux le possesseur de la ville. Il parait certain que, dès la lin Ju xnr siècle, les habitants d'Aubnsson jouissaient du droit de franchise; ce droit leur fut confirmé par Charles de France auquel son père, Philippe-le-Bel , avait donné le comté de la Marche, réuni à la couronne après la mort de Hugues XII de Lusignan'. Outre la libre élection des consuls qui devaient administrer les affaires de la communauté, ils jouissaient de deux rares prérogatives, celle d’établir comme les gentilshommes des colombiers et des garennes, et de chasser même à cor et à crj dans toute l’étendue de la franchise d'Aubusson. On trouve peu d'exemples de ce droit de chasse accordé à des communautés; cependant en 1357, le roi Charles V permit aux habitants de Revel de chasser dans la forêt de Lavaur, à toute bête et gibier moins le cerf; en 1360, Louis de France, envoyé par Charles V en Languedoc, accorda un privilège semblable à la commune de Mootauban.

Pendant le xiv* siècle , Aubusson , comme toutes les places de la Marche , eut grandement à souffrir des troubles et des désastres de la guerre. Après la bataille do»Poitiers, la ville fut prise et ravagée par Les Auglais, qui, sous le commandement du fameux Captai de Buch, s’étaient répandus par toute la province et s'étaient emparés de Chamhon , de Felletin et de la forteresse de Scrmur. Les grandes compagnies , que Duguesclin n’était pas encore parvenu à entraîner à sa suite en Espagne, séjournèrent longtemps sur les frontières de l'Aquitaine; elles mirent tout à feu et à sang , conduites par deux capitaines d’aventures, l'un nommé te Limosin, l’autre Emerigot le Marchais; Emerigot, dont la famille fournit depuis plusieurs capitaines au château d’Aubusson, est représenté par Froissard et par les chroniqueurs contcm|>orains comme le plus hardi robeur et acheteur de places de cette triste époque; il échappa longtemps à toutes les poursuites; mais enfip il fut livré par un de ses parents, le seigneur de Touraemire, et conduit à Péris où il eut la tête tranchée. Aucun événement remarquable, pendant le xv* siècle, ne parait se rattacher à l’histoire spéciale d’Aubusson. Cette ville ne prit sans doute aucune part aux séditions de la praguerie qui amenèrent Xjùtraüles devant les deux petites cités voisines, Évaux et Chambon, ni plus tard à la ligue du bien public, qui devint cependant si fatale au comte de la Marche, Jacques d’Armagnac, duc de Nemours.

. Sous le règne des derniers Vulois, le protestantisme, dans la haute Marche, . eut son principal foyer à Aubusson. On prétend que la doctrine de Calvin fut importée dans telle ville par quelques marchands qui faisaient le commerce avec Genève. Il nous semble plus vraisemblable que les premières semences de l’hévi. 36

Digitii

résie vinrent de la Saintonge, déjà couverte de temples et de prêches sous François II. Dès 1565, un ministre s'ctait établi dans la ville; mais un grand nombre d'habitants était demeuré Adèle aux croyances catholiques. La relation contemporaine que nous avons reproduite dans la notice historiqne sur Guéret prouve, qu'en 1588, les communes d’Aubusson se joignirent à celles des villes voisines, |x>ur chasser delà Marche quelques partisans du roi de Navarre, qui, pendant une uuit, avaient tenté de surprendra la forteresse d'Ahun. Le capitaine du château d’Aubusson, Merigot, fut blessé dans cette courte et vigoureuse campagne. A l’époque des premières guerres religieuses, Aubusson, malgré ses tendances calvinistes, avait eu à souffrir quelquefois du passage des 1 coupes protestantes; en 1560, un parti de huguenots, qui s'étaient sans doute ménagé des intelligences dans la place, avait pénétré de nuit jusqu'au milieu de la ville, et sous les murs même du château, il avait pillé l'église, ipcendié les titres et chartes de la commune.

Nous avons déjà dit que la Saint-Barthélemy ne vint ensanglanter aucune des villes de la Marche. Il parait fort douteux, au surplus, que des ordres eussent été donnés pour répéter dans les provinces les massacres de Paris. Les lettres adressées aux gouverneurs et sénéchaux , à la suite de ce terrible événement , portaient l’ordre de rassembler la noblesse et même celui de désarmer ceux qui parcouraient le pays sous prétexte de service du roi. Ce fut dans ce sens que des instructions furent adressées à Jean de la Roche-Aymon , seigneur de Saint- Maixant. Charles IX, en 1566, c’est-à-dire à l'époque où il faisait des concessions aux religionnaircs, tout en préparant, dit-on, la nuit sanglante du mois d'août 1572, avait confirmé les titres et privilèges des habitants d'Aubusson. Les consuls de la ville avaient, du reste, fait leurs réserves lors de la publication delà coutume générale de la Marche en 1521.

Aucun document historique ne fait penser que , dans le cours des guerres religieuses , des troupes protestantes se soient établies dans le château d'Aubusson , dont la situation était cependant formidable. Après le siège de La Rochelle , le cardinal de Richelieu ordonna de démolir toutes les forteresses non placées en lieu de conséquence , soit pour frontières ou autres considérations importantes, en sorte, ajoute le décret royal, que nos sujets ne puissent désormais appréhender que les dites places soient pour leur donner aucune inquiétude. Le château d’Aubusson fut rasé, en 1632; les matériaux furent vendus moyennant , dix mille livres qu'on employa en diminution de taille sur la commune. La mesure devenait ainsi doublement populaire. Après la fin des luttes religieuses à main armée, les protestants d'Aubusson, qui ne formaient que le quart de la population de la ville , eurent souvent à se défendre contre l'intolérance des catholiques. Bien que des commissaires délégués par Henri IV leur eussent permis d’exercer publiquement leur religion; bien que, plus lard, le maréchal d’Ancre eut reconnu leurs droits à cet égard, ils furent obligés , pour faire respecter leurs privilèges , de recourir à la justice des Grands-Jours , tenus à Poitiers en 1631.

Sous Louis XIV, les poursuites devinrent plus persistantes; le syndic du clergé de Limoges obtint un arrêt du conseil qui ordonnait que le temple d'Aubusson fût démoli et transporté à cinq cents toises au moins de la dernière maison de la

Al Ht SSO.N.

ville. Cet arrêt reçut «ne prompte exécution, et les protestants élevèrent un modeste préehe, à la distanec exigée, dans le bois pittoresque du Marche-Dieu. Mais le temps approchait où des mesures plus sévères allaient être prwes contre les religionnaires. On peut suivre dans les lois du temps la marche toujours croissante des exigences religieuses de l-ouis XIV : on peut la suivre aussi dans les nombreux actes d’abjuration consommés à Aubusson et passés authentiquement devant notaire. On voit , d'abord , des missionnaires agissant par la prédication , et, de concert avec les Pères Récollets établis dans la ville, recrutant quelques ■ prosélytes; puis bientôt les conversions ont lieu en présence du gouverneur de la province, militairement et en masse. En 1683, le clergé de Limoges porta plainte au conseil du roi contre les protestants ; deux ans après, le marquis de Creil , intendant de Moulins, se transporta à Aubusson pour prendre enfin des mesures décisives, l’ne instruction administrative fut ouverte. Plusieurs témoins vinrent déposer de tentatives faites pour conduire au prêche quelques enfants des familles nouvellement converties. Le temple fut fermé , puis démoli , quelques mois plus tard, en conformité de l'arrêt qni révoquait l'édit de Nantes. L’intolérance religieuse de Louis XIV étouffa pour longtemps en France les progrès de l'industrie. J,es nations voisines profitèrent de nos pertes. Des pièces officielles du temps prouvent que les Anglais vinrent embaucher des ouvriers jusque dans les montagnes de la Marche et les entraînèrent en leur montrant la perspective d’une nom elle patrie plus libre e( plus hospitalière.

Aubusson, ville industrielle, se ressentit donc vivement d© l’impolitique révocation de l'édit de Nantes. Ses plus habiles et ses plus actifs fabricants l'abandonnèrent et emportèrent avec eut les débris de leur fortune. Mais il faut le dire, depuis loilgtemps déjà la situation de la ville était peu favorable. Au milieu des agitations et des troubles civils , les manufactures de tapisseries n’avaient que médiocrement profité des encouragements successifs de Henri IV et de Colbert. Le malheur des temps rendait le commerce de luxe peu lucratif. Les capitaux et les voies de communication manquaient dans la liante Marche, qui formait une partie obscure et toujours oubliée de la vaste et belle généralité de Moulins. Voici quelques lignes que nous trouvons à ce sujet dans un rapport officiel adressé au roi, en 1665, par l'intendant M. de Pommereu. « Les tailles sont fort lourdes dans la haute Marche, bien qu'on les ait un peu diminuées. I,es routes et les ponts sont en ruines. Tout ce qui s'est employé autrefois du fonds des ponts et chaussées par la direction du trésorier de Frauce , a été fort léger sans que l’on ait jamais bien pu trouver le véritable emploi de cette dépense... « Les villes de la Marche, ajoute l'intendant de Moulins, sont fort pauvres. Aubusson et Fclletin ont leurs manufactures de tapisseries, la première pour les tapisseries à personnages, la dernière pour des verdures. Il y a eu un temps où les artisans de ces deux petites villes ont gagné ; mais aujourd'hui leurs ouvrages n'ont presque plus cours. On pourrait à mon sens entretenir lesdites manufactures dans ces deux lieux , se servir du moins des peuples qui les habitent pour cette sorte de travail auquel on voit les petits enfants s’occuper dès le moment qu'ils peuvent remuer les doigts. » Les vœux et les bonnes intentions de M. de Pommereu sont restés longtemps sans se réaliser ; enfin, sous l'Empire , les manufactures d' Aubusson commencèrent à reprendre

LIMOISIN. — MARCHE.

leur ancienne prospérité. Depuis quelques années, elles ont atteint un magnifique développement sous la direction 'd'industriels actifs et intelligents , en tête desquels nous devons citer, pour être juste, un jeune député de la Creuse, M. Sallandrouzc de Lamomaix. I.es fabriques de tapis, avec les établissements de filature et de teinturerie qui s'y rattachent , occupent aujourd'hui plus de trois mille ouvriers.

Cette hrillante industrie, dont les produits ont une réputation européenne, n'est pas, comme on le sait, la seule qu’exercent les habitants de l'ancienne Marche. L'arrondissement d'Aubusson fournit quinze mille hommes à cette immeuse émigration annuelle qui part des montagnes de la Creuse et va exécuter des travaux de maçonnerie dans toutes les principales villes de France.

Disons, pour terminer, que la vicomté d'Aubusson revint, en 1696, entre les mains de François III d'Aubusson, duc de Roannais, qui l’échangea avec Louis XIV contre la seigneurie de Saint-Cyr. L'Assemblée nationale fit d'Aubusson le cheflieu d'un district , et l’Empire en fit le siège d'une sous-préfecture. Cette ville compte environ 6,000 habitants, et l'arrondissement 10,800.

Aucun nom célèbre dans les sciences ou dans les lettres ne vient se placer dans l’histoire de la ville, à côté des illustrations guerrières de l'ancienne maison d'Aubusson. Nous devons citer cependant le nom d'un peintre habile , Pierre-Paul Barraband, qui a peint avec une rare perfection les oiseaux de la collection de Le Vaillant, et qui a travaillé avec le même succès à l'une des meilleures éditions de notre grand naturaliste Buffon. 1

Page 1