‹ Histoire des villes de FranceChapitre 71 sur 137 · SORÈZE · texte numérisé non relu

SORÈZE

C’est dans l'abbaye de Sorèze que le premier parlement de tangucdoc tint ses séanecs, en 1273, sous la présidence de Lancelot d'Orgemont. En 1377, les compagnies anglaises rançonnèrent l'abbaye et dévastèrent la ville, nu sac de laquelle se rattache une circonstance assez curieuse, lin détachement de routiers ayant pénétré dans la vallée de la Sor, s'y empara du rlutteau de Roquefort, dont on ne put jamais les chasser. La vallée est encore habitée , de nos jours , par les descendants de ces bandits, auxquels appartiennent quatorze martinets A battre le cuivre, dont les eaux de la Sor font agir les machines. Pendant les guerres de religion du xxT siècle, Sorèxe fut le théâtre de plusieurs collisions sanglantes; les calvinistes ne réussirent pourtant à y dominer qu'en 1570, et les excès qu'ils y commirent , provoquèrent contre eux une réaction terrible , à l’époque de la Saint-Barthélemy. Ils prirent leur revanche , l'année suivante. L'n de leurs chefs, Thomas de Durfort, seigneur de De; me, escalada les remparts, dans la nuit du 5 juin 1573 , livra la ville au meurtre et au pillage, et lit démolir l'église paroissiale, ainsi qu'une partie du monastère, dont les matériaux servirent à construire de nouvelles fortifications. La paix de 1576 laissa Sorèze au pouvoir des protestants ; les catholiques leur enlevèrent cette place, en 1580 , et y exercèrent de cruelles représailles; le vicomte de Turcnne, qui commandait à Castres, voulut la reprendre; il l'investit deux fois et fut enfin contraint de décamper. Ce n'est que le 13 septembre de la même année que Durfort et le capitaine Saband ayant pratiqué des intelligences à Sorèze, y rentrèrent par une porte qu'on a depuis appelée Porte île la trahiion. Le gouvernement de la place échut A Saband, qui s'empressa de reconnaître Henri IV, dès son avènement à la couronne (1589). Sons Louis XIII , la tranquillité de Sorèze ne fut que faiblement troublée par la révolt»; du duc de Rohan et relie de Montmorenri (1627-I632I. Le roi punit les habitants qui avaient reçu la cavalerie des rebelles, A cette dernière époque, en les privant de leurs trois foires hebdomadaires qu'il transféra A Itevel.

Le calvinisme était si solidement établi à Sorèze, qu'il ne put même être ébranlé par les virulentes prédications du ministre dissident (iaspard Olaxe. Quant au catholicisme , il n'y en restait plus aucune trace. Le curé , qui s'était réfugié A Saint-Félix de Caraman, reçut enfin l’ordre de retourner dans sa paroisse. Comme son église avait été détruite, les bénédictins lui donnèrent asile dans celle de leur couvent. Mais ni lui ni ses successeurs n’eurent A se louer sans doute de cette hospitalité, car on lit sur les registres de la paroisse ces mots écrits de la main du dernier d’entre eux : que ses successeurs (levaient regarder les bénédictins comme Itome considérait Carthage. Ces religieux avaient rendu les plus grands services nu pays et au catholicisme , en instituant une école A Sorèxe, quelque temps après la fondation de l’abbaye. L'introduction du calvinisme les fit redoubler de zèle; ils construisirent «les locaux plus vastes et créèrent vingtquatre bourses gratuites. L'établissement nouveau portait le nom de séminaire. Les directeurs, dont il avait dépassé les espérances, renvoyèrent les élèves, en 1722, pour l'agrandir encore. La réouverture eut lieu en 1759, sous dont Fougères, et le nombre des élèves s'accrut au delà de cinq cents, sous l'administration aussi habile que paternelle de dom Delpaulx. Le collège devint alors école militaire et atteignit l'apogée de sa prospérité ; il y arriva des élèves de tous les royaumes

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de l'Europe , de toutes les parties du monde ; deux princes, l'empereur Joseph II, et le comte de Provence , frèlji de Louis XVI. ne dédaignèrent point de sc détourner de leur route pour le visiter.

Le corps enseignant du clergé ne vit point Sorèze lui échapper sans faire tous ses efforts pour le reconquérir; une vive polémique s'engagea, à cette occasion, et nous avons sous les veux une brochure publiée en 1777, ayant pour titre f. rltre d’un professeur émérite de l’unirersilé de Paris , en réponse au II. P. I). F., bénédictin delà congrégation de Saint-Maur, sur l'éducation publique , au sujet des exercices de l’abbaye royale de Sorète , dans laquelle l'auteur cherche à prouver que les prêtres sont plus aptes à l'éducation que les séculiers. A dom Pelpaulx qui prit la fuite au commencement de la Révolution, succédèrent les frères Ferlus, dont tous les efforts tendirent à satisfaire les idées philosophiques et les instincts guerriers de l’époque. Les arts d’agrément et les exercices du corps tinrent dès lors une part très-large dans l'instruction qu'on donna à Sorèze : il y eut .dévastés cours, dont une disposée en place d'armes, un bassin pour une école de natation, un manège, un cours de déclamation, etc. Les élèves por- ^ Itèrent un uniforme et furent divisés par bataillons et compagnies, ayant leurs sergents et leurs caporaux, et marchant précédés de tambours et d'une musique militaire. Sous la Restauration, quoique tout eût changé ailleurs, Sorèze, avec le nom de collège, put conserver son ancienne organisation et sa singulière physionomie. Grâce à l’habile direction de MM. Ferlus et Bernard, cet établissement eut encore quelques années d'éclat : les arts d’agrément, la littérature et les mathématiques même y étaient enseignées avec soin. Mais l'heure de la décadence arriva enlin et le collège ferma faute de fonds. Depuis 1830, il a été rétabli, et comme s'il devait former contraste à toutes les époques, on y donne une éducation exclusivement catholique. L'ancienne institution n'existe donc plus que de nom et dans le souvenir des élèves qui en sont sortis : les sorésiens, sous la direction d'un comité choisi par voie d'élection parmi leurs camarades les plus éminents, forment une société toute confraternelle et dont la généreuse sollicitude est toujours prête à venir en aide à l’infortune.

La petite ville de Sorèze est située sur la Sor, au pied de la montagne, à huit kilomètres de Revcl; ce n'est pas même un chef-lieu de canton, et sa population • s'élève tout au plus à 3,000 habitants. Trois hommes connus il différents titres sont nés dans cette ville : dom Claude de Fie, le savant collaborateur de dom Vaisselle ; le docteur Clos, à qui l’on doit des Recherches historiques sur le Sorezois, et Asais, l'ingénieux auteur du Système des compensations. Au nombre des élèves distingués de l'ancien collège nous nommerons les généraux Mina (Pufalga) et Gazan, les Cafarclli, Andréossi, Barris et Marcorelle. On admire aux environs de Sorèze le magnifique bassin de Saint-Ferréol , destiné à alimenter le canal du Midi. Ce bassin contient vingt-sept millions de mètres cubes d'eau; il faut un mois pour le remplir et deux jours pour le vider. 1

1. I>om Vaisselle, Histoire de fxinguedoc. — Nulos manuscrite* de lanteur.— Documents inédits communiqués par M. (Je CombeUe-Labourélle.

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Pline cite Carcassonne, dans le pays des Volces Tectosages [Carra. 10, Carcasso ou Carcassum Vo/carum Tedosagum ) , au nombre des villes de la province romaine, situées en deçà du Rhône, qui dès l'an de Home 636 , avaient l’usage du droit latin. Carcassonne ne portait point encore, il est vrai, le titre de colonie à l'arrivée de César dans les Cailles (696) ; mais il faut quelle fut libre, effectivement, et sans doute aussi considérable, puisque les habitants fournirent, deux années plus tard , à son lieutenant P. Crassus , pour l'ex|>édition d’Aquitaine , un gros détachement de cavalerie , servant sous leurs propres enseignes , ce qui était une marque certaine d'indépendance. L'an de J.-C. 282, ils érigèrent de leurs deniers un monument public à Numérien , fils de l'empereur Carus , ainsi que l'atteste cette inscription découverte, en 1729, sur une colonne enfouie dans uu champ , à quatre kilomètres an sud-ouest de la ville : principi. ivventvtis. nvmbrio. NVMERUNO. nobimssimo. c.csARi. N. m. p. i. La ville dut ensuite déchoir, car on ne la trouve mentionnée , dans Y Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, que sous le nom de clulteau. En V35 , les AVisigoths ayant envahi la Narbonnaisc première, pendant l’absence d’Aétius, occupé contre les Bagaudes, s'emparèrent probablement de Carcassonne ; un fait positif , c’est qu’elle leur appartenait à la fin du v* siècle , et comme sa forte position la mettait à l'abri d'un coup de main, ils y transportèrent, après la bataille de Vouglé, les effets les plus précieux du trésor que leurs rois gardaient à Toulouse (507). Chlodwig ne manqua point de l'investir à la tète des mêmes troupes qui, selon Procope, avaient défait l'armée d'Alaric; mais un rude échec, essuyé auprès d’Arles poison tils aîné, Thierry, l'obligea de décamper, et il se replia précipitamment sur Toulouse (508).

Carcassonne, dont les Kranks convoitaient beaucoup la possession , resta donc au pouvoir des Wisigoths. En 585, l'un des deux corps d’année que Contran, roi de Bourgogne, envoya contre la Septimanie jiour venger sa nièce Ingonde, s’avança jusque sous les murs de cette ville. Térentiole, qui le commandait, entra sans résistance dans la place, d’où une querelle de soldats le lit bientôt chasser par les habitants; il voulut alors y pénétrer de vive force et fut tué d’un coup de pierre, lancé du haut des remparts. Au bruit de sa mort, les assiégés ouvrent leurs portes, tombent avec furie sur les Bourguignons et coupent la tête de Térentiole, qu’il* exposent ensuite au bout d’une pique sur les murailles. Saisis d’épouvante, avertis d'ailleurs de l'approche des Wisigoths, sous la conduite du prince Keccared, les Bourguignons se débandent aussitôt et s'enfuient, abandonnant à la discrétion du vainqueur tout leur bagage avec le butin qu'ils avaient ramassé dans leurs courses. Contran ne se découragea pas : la conversion de Reccared au catholicisme lui offrit , en 587, une occasion favorable pour attaquer de nouveau la Septimanie. Par son ordre, Didier, duc de Toulouse, marcha sur Carvi. 00

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cassonne, accompagné du comte Ostrovalde ; mais il on trouva les |>ortes fermées et les habitants prêts à se défendre. I.es troupes de Reccared étaient accourues au secours de la place : leur chef, simulant une panique à la vue des Franks, battit en retraite, poursuivi vivement par les généraux du roi dé Bourgogne qu'il attira ainsi à une grande distance de leur camp. Brisé de fatigue, Didier s'aperçut enfin de son imprudence et rebroussa chemin ; malheureusement sa cavalerie ne put le suivre , presque toute son infanterie s'était dispersée ou était demeurée en arrière. La garnison de Carcassonne profila de ce moment pour tenter une sortie, tandis que les Wisigoths, de leur côté, faisaient un retour offensif. Bris en tète et en queue, Didier périt dans la mêlée, et Ostrovalde n'échappa qu’avec peine à la déroute des Franks. Contran, sans se rebuter, leva, l’année suivante, une année formidable dont il confia le commandement au duc austrasien, Gontran- Boson, et à Ostrovalde, qu’il avait créé duc de Toulouse. Ostrovalde arriva le premier devant Carcassonne : les habitants le reçurent volontairement dans leurs murs et lui prêtèrent serment de fidélité soit qu'il y eût pratiqué des intelligences, soit que ces peuples se fussent lassés de la domination de Reccared. Gontran-Boson rejoignit , quelques jours après, son lieutenant et alla camper non loin de l’Aude , pour offrir la bataille* au général des Wisigoths , le duc Claude , qui, avec un faible corps de troupes, auquel il avait fait franchir en toute lutte les Pyrénées, s'était établi lui aussi dans le voisinage de la ville, afin de couvrir les environs et d'observer les mouvements de l'ennemi. L'armée de Iloson se composait de soixante mille hommes, selon Grégoire de Tours et Jean de Biclar. Fier de sa supériorité, le duc austrasien ne pourvut pas même, par les plus simples précautions, à la sûreté de son camp et négligea d'attaquer d'abord les Wisigoths, comptant de les accabler d'un seul coup quand il le voudrait. Claude, dédaignant les railleries et les insultes que les Franks ne cessaient de lui prodiguer, attendit patiemment que leur chef eût laissé se relâcher parmi eux tous les liens de la discipline. Il fit alors deux parts de ses troupes , en mit une en embuscade et fondit avec l'autre sur les Franks. L'alerte est donnée : l'ennemi s'éveille en tumulte ; aux cris de ses soldats , Gontran-Boson accourt , réunit les premiers qu'il trouve sous sa main et tombe sur son adversaire , qui feint de se troubler, bat en retraite et l'attire dans l'embuscade, où il taille en pièces tout son détachement. Le duc Claude revient ensuite vers le gros de l'armée franke , à demi vaincue, |vasse l'infanterie au fil de l’épée et poursuit la cavalerie jusqu'au delà des frontières 588).

Cette nouvelle victoire des Wisigoths fut sans doute aussi complète que l'affirment les historiens espagnols, car Contran n'osa plus désormais renouveler ses tentatives sur Carcassonne. La place était trop importante, comme nous l'avons déjà dit, pour que Reccared pût se résigner à la perdre; l'amour-propre national des Wisigoths était, en outre, attaché à sa conservation , depuis qu’un de leurs rois l avait fait ériger en évêché, ainsi que la ville d'Elne, afin de compléter, lorsque Théodebert se fut emparé d'Usez et de Lodève, le nombre des sept ci/i-t de la Septimanie (533). Les historiens ne s'accordent pas, du reste, sur le nom du premier évêque de Carcassonne : Gérard de Vie indique saint Crescent, disriple de saint Paul, et Sainte-Marthe, Guiméra : mais l'épiscopat du pre-

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mier n’est qu'une fable , et dom Vaissette prouve que le second ne vivait qu'à la fin du ix' siècle ou même au commencement du x'. Saint Hilaire, selon lui, peut avoir précédé sur le siège épiscopal de cette ville saint Serge, ou Sergius, le même qui assista, en 589, au troisième concile de Tolède. L'histoire ne nous a légué, non plus, que des notions imparfaites sur les destinées de Carcassonne, pendant la courte domination des Sarrasins en Septimanie. Les annales d'Aniane nous apprennent seulement qu’un de leurs chefs , Ainhizn , l’enleva de vive force, en 725, et s'y fit livrer plusieurs otages qu'il envoya à Rarrelone. Ambisa rrx Sarracenorum Carcassonam expugnnt et capit, et absides Harchinona transmittit. Mais sur qui Carcassonne fut-elle prise, et à quel prince appartenait-elle quand Ansemond reconnut la suzeraineté de Pépin-le-Bref? Probablement à Eudes, duc d’Aquitaine, qui en avait dépossédé les Sarrasins. Cette ville ne fut donc pas réunie à la couronne , en 759 , après la soumission de Narbonne , mais bien en 762, à la mort de Waïffre, petit-fils d'Eudes. Dans l’intervalle, la place fut peutêtre conquise un moment par Charles, l'un des fils de Pépin; et c'est évidemment à cette circonstance que se rapporte le siège fabuleux de Carcassonne par Charlemagne, dont parle une légende que l’Anonyme Languedocien ne manque pas de rappeler, à propos du siège de 1209 par les croisés. Charlemagne, dit -il , l'investit pendant sept ans, et ce prince avait déjà plié ses tentes, quand Dieu , montrant bien là sa puissance, fit incliner vers lui une des toui-s, ainsi que cela peut se voir encore aujourd'hui , et alors la cité fut prise. Mais Dieu monstrec a qui sa puissance, t/ue unes de las tors s'incline t devers Charle-inagne, ainsin que do presen se pau veser, et adonc fouc Indita cieulat presa.

I je premier comte de Carcassonne , dont les chroniques nous aient transmis le nom , est Oliba , que l'on présume avoir été frère de Sunifred , père de Wifredle-Velu, comte de Barcelone. Oliba fut promu sans doute à cette dignité, lorsque Louis-le-Débonnairc détacha le Carcassez et le Rasez de la Septimanie, pour les enclaver dans le marquisat de Toulouse, qu’il incorpora au royaume d'Aquitaine. A Oliba, qui était positivement comte de Carcassonne, en 819, succédèrent Louis Eliganius (836); Oliba II et Acfrcd I" (851), sous lesquels on trouve mentionné pour la première fois un vicomte de Carcassonne, nommé Frédarius , que Charles-le-Chauve dépouilla de plusieurs fiefs, en 877, pour les donner à Oliba. Viennent ensuite Bencion (905); Acfred II (908); et Arnaud (934), mort en 957 , laissant trois fils, auxquels il |>artagen ses domaines. Roger, l'alné, eut le Carcassez, une portion du Commingcs, elle Rasez qu'il posséda par indivis avec son frère puîné, Eudes, et avec Sunifred, comte de Barcelone; Raymond, le troisième, hérjta de l’autre portion du comté de Coinminges. Roger I" s’intitula marquis, dans quelques-uns de scs actes; il substitua ses domaines aux mâles, de préférence aux filles, et eut trois fils, comme son père, savoir : Raymond, qui |>orta , de son vivant même , le litre de comte de Carcassonne ; Bernard , auquel il légua le comté de Consérans et une portion du Carcassez et du pays de Foix; et Pierre Roger, ou Roger II, évêque de Girone, en 1010, mais que la mort de son frère aîné ne tarda point à saisir d'une partie du comté de Carcassonne. Raymond avait épousé Garsinde, vicomtesse de Béziers et d'Agde : de ses deux fils, l'un, Pierre-Raymond, fut à la fois comte de Carcassonne et de Rasez

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et vicomte d'Agde et de Béziers; l'autre, Guillaume-Raymond , jouit seulement d'une portion des terres comprises dans l'étendue du Carcassez (1012). Roger III, fils de Pierre- Raymond et de Rangàrde de la Marche, mourut sans postérité ( 1067) ; il ne resta plus dès lors que deux branches de la maison de Carcassonne, dans la descendance mâle, représentées, la première, par Pierre et Bernard, Tds de Guillaume-Raymond et cousins de Roger III; la seconde, par les comtes de Foix, qui tiraient leur origine de Bernard , fils de Roger 1er.

La sœur de Roger III, Ermengarde, qu'il avait instituée son héritière principale, craignant que la succession de son père ne lui lût disputée, en vertu de la clause de substitution , vendit , de concert avec son mari , Raymond-Bernard , vicomte d’Albi et de Nîmes, pour la somme de onze cents onces d'or, la suzeraineté sur le Carcassez et le Rasez à son parent Raymond-Bérenger 1”, comte de Barcelone (2 mars 1067). Bcrnard-Aton, fds de Raymond-Bernard et d’Ermcngarde, n’en eut d'abord que le domaine utile, et fut inquiété longtemps à ce sujet par Roger II et Roger III , comtes de Foix , qui revendiquèrent tour & tour les droits de la branche cadette ( 1095-1 124) ; mais il réussit toujours à s'accommoder avec eux , et se dégagea même enfin du vasselagc de la maison de Barcelone, en réservant adroitement, dans un traité de paix, l’hommage qu'il devait à celle de Saint-Gilles pour les comtés de Carcassonne et de Rasez , anciennes dépendances du marquisat de Toulouse (mai 1112). Ce fut pourtant à cette dernière époque, qu'afiu d'dter tout prétexte à de nouvelles hostilités, il quitta la qualification de comte, et prit le titre de vicomte de Carcassonne, qu'il joignit à ceux de vicomte d’Agde et de Béziers, d’Albi et de Nîmes, entrés dans sa famille par le mariage de Raymond avec Garsinde et de Raymond-Bernard avec Ermengarde. Hâtousnous de dire que, depuis près d'un siècle, la vicomté de Carcassonne avait été réunie au comté; les seuls de ses titulaires, qu'on ne connaît presque d'ailleurs que par leurs noms, en remontant jusqu'à Frédarius, sont Arnaud (999) , Radulphe , Amélius (961 ) et Sicfred (883) , probablement tous de race gothique. Le Carcassez, le Rasez et Albi passèrent , en 1130, à Roger, fils aîné de Bernard- Aton, qui essaya de faire revivre le titre de comte de Carcassonne ; Raymond- Trencavel , frère cadet de Roger, recueillit son héritage , en 1 1 50, et comprit , sous le titre général de vicomte de Béziers, tous les domaines de sa maison, hormis la vicomté de Nîmes dont avait été apanagé le troisième fils de leur père commun, nommé Bernard-Atoll comme lui. Nous terminerons à Raymond-Trencavel cette esquisse généalogique : l'histoire particulière des vicomtes de Béziers ne nous regarde pas, et désormais celle de Carcassonne doit nous occuper exclusivement.

A la mort de Raymond-Bérenger II , comte de Barcelone , les chevaliers du Carcassez, poussés par Bernard-Aton , avaient mis le siège devant la capitale du pays. Les habitants, craignant le pillage, s'adressèrent au petit fils de leur ancien seigneur, qu'ils reçurent dans leurs murs, sous l'expresse réserve, toutefois, que la ville serait rendue au jeune Raymond-Bérenger III , dès que celui-ci aurait atteint l'âge de majorité ( 1083). Bernard-Aton jura tout ce qu'on voulut, mais il éluda sa promesse; puis, quand les habitants eurent ouvert leurs portes, en 1107, aux troupes du comte de Barcelone, il renouvela l’hommage pour le Carcassez et le Rasez à Bertrand, comte de Toulouse, et investit aussitôt la place qui fut obii-

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gée de capituler ( 1 108). En 1112, intervint le traité de paix dont nous avons déjà parlé. Raymond-Bérenger ne renonça pourtant pas encore à ses prétentions sur Carcassonne : Bernard-Aton en fut chassé par ses intrigues, le 2i août 1120; mais s'étant allié avec le comte de Toulouse, Alphonse-Jourdain , il y rentra, quatre ans après, et afin d'éteindre tout esprit de révolte parmi les différentes classes de la population, confisqua sur les rebelles les tours et les maisons de la cité, qu'il donna en fief à seize gentilshommes du pays qui l'avaient aidé à la reprendre. La seule condition que le vicomte leur imposa , fut d’y résider, eux , leur famille et leurs vassaux, les uns quatre mois , les autres huit, dans le couis de l'année , et d'y faire assidûment la garde et le guet pendant tout ce temps. Telle a été l’origine des morles-paijes (bourgeois) de Carcassonne, lesquelles existaient encore au xvm' siècle et jouissaient de plusieurs privilèges, aux conditions précitées.

Roger II , fils de Trencavcl , exerça les droits seigneuriaux dans le Carcassez et le Rasez, quelques années même avant la mort de son père. Il signala son avènement, au mois de mars 1158, en confirmant les franchises de la ville et l'octroi des foires annuelles dont l’avait gratifiée son oncle Roger. Ces foires, fort courues, assuraient à tous ceux qui les visitaient une complète sécurité pour leurs personnes et leur bagage, huit jouis avant qu'on les ouvrit et huit jours apres quelles avaient été fermées. A ce bienfait, Roger II en ajouta un autre plus précieux encore. Le 12 juillet 1185, étant à Carcassonne , avec son père Trencavel , dessous l'ormeau, devant le palais vicomtal, il fit publier une ordonnance réglant les rapports respectifs des créanciers et des débiteurs. « Si le créancier », porte le texte latin de l’ordonnance que nous analjsons, « ne peut recouvrer sa créance, du débiteur ou de la caution, qu'il les assigne devant la cour ( indicet curia), et que la cour ayant reconnu la légitimité de la dette, la garantisse au créancier. La cour, si elle le juge à propos, accordera au débiteur ou à la caution , quinze jours de délai pour se libérer; mais si l’un ni l'autre ne s’acquitte, elle en poursuivra le paiement par la disjonction , et quand la dette sera éteinte , elle exigera pour frais de justice , du débiteur ou de la caution , le quart de la somme à laquelle se montait la créance. Si néanmoins le débiteur et la caution ne sont point solvables pour la somme entière , la cour ordonnera une transaction devant un conseil de prud'hommes de la ville , lequel les condamnera à s’acquitter, s’ils en ont les moyens, tant en marques de considération [per honorent) et tant en valeurs {per arer) ». Ce fragment , où l'on trouve quelques-unes des dispositions les plus saillantes de notre code de commerce, n’est-il point la preuve des progrès rapides que la civilisation avait déjà faits dans les divers Étals de la Langue d'Oc? Tout le midi était alors régi par les lois romaines, qui étaient le droit commun ; mais chaque ville avait déjà son corps de coutumes orales. Celles de Carcassonne ne furent rédigées qu'au commencement du xm* siècle : elles sont postérieures, de quatre ou cinq ans, et presque en tout semblables aux coutumes de Montpellier, rassemblées et écrites en 1204. La haute main, sur tout ce qui concernait l'administration de la justice ou la levée des impôts, appartenait à un viguier, dès 1138; plus tard, Roger II lui adjoignit un sous-viguier : Guilhelmus Ugo, subvicarius Carcassonnas (1193). En 1185, il permit aux habitants de

construire un pont sur l’Aude, et, par son codicille du 17 mars 1194, supprima le droit du passage qu’il y avait d’abord établi.

Nous voici arrivés à l'épouvantable épisode de la guerre des Albigeois. Frère Itaoul et frère Pierre de Castelnau , légats du pope, préludèrent à Carcassonne , en 1204, aux horreurs de la croisade, par la condamnation d’un certain nombre d’hérétiques qu'y avait traduits l'évéque. Pierre 11 , roi d'Aragon, présent à leur interrogatoire, approuva la sentence. L’orage grossissait, cependant : le glaive allait remplacer la parole dans la poursuite de l'hérésie. Béliers pris et détruit, les croisés se précipitèrent comme un torrent vers Carcassonne, ivres encore du sang qu’ils venaient de répandre. Raymond- Roger, fils de Roger II, s’y était enfermé avec l’élite de ses troupes. Le 1" août 1 209, il vit l'armée du légat envahir la rive droite de l'Aude. Au pied du rocher sur lequel la cité est bâtie roulent les eaux du fleuve, et deux faubourgs fortifiés en défendaient alors les approches. Le lendemain, 2 août, l'un de ces faubourgs fut enlevé d'assaut par les croisés ; ils attaquèrent aussitôt le second, qu'on appelait le Grunil-t'aubourg : mais la résistance opiniAtrc qu’y rencontrèrent leurs chefs les plus intrépides, les obligea de recourir à la sape, et ils ne purent s’en rendre maîtres que le huitième jour du siège. Raj mond-Uogcr, sans que ce double revers abattit son courage , avait fait une retraite de lion dans la cité. La force et la hauteur des murailles, leur assiette escarpée, le dévouement, la constance des habitants et de la garnison, l’héroïsme de leur jeune chef, tout annonçait au légat des diflicultés presque insurmontables. Une ruse odieuse lui livra son ennemi, trop magnanime et trop crédule; il le retint prisonnier en otage de sa ville. A cette nouvelle, les habitants, n'espérant plus pouvoir prolonger la défense, se sauvèrent nuitamment, dit l'Anonyme Languedocien, à travers un souterrain secret qui s'étend à trois lieues de distance, de puis Carcassonne jusqu'aux tours de Cabardez (15-lti août). La richesse du butin et quatre cents hérétiques qu'il ordonna de jeter dans les flammes, suivant Pierre de Vaux-Sernay, dédommagèrent un peu le légat des joies du carnage. Simon de Montfort, proclamé alors général de la croisade . accepta, sur le noble refus du duc de Bourgogne et des comtes de Ne vers et de Saint-l’aul, le patrimoine de Raymond-Roger, dont il confia la gestion à un sénéchal, tandis que sa victime, privée d’air et de lumière, succombait dans une des tours les plus épaisses de la cité, aux lentes horreurs d une dyssenterie lâchement calculée par ses bourreaux (10 novembre 1209). Neuf ans après , l'incapable héritier de Montfort fuyant du siège de Toulouse, emportait le cadavre de Simon à Carcassonne , où il faisait célébrer ses obsèques. Six années s'écoulaient encore, et, contraint d'y chercher luiméme un refuge , sans argent pour solder ses troupes, sans crédit, sans autorité , sans racine aucune dans le pays, Amaury sortait de Carcassonne et prenait la route de France, abandonnant à jamais, vaincu, haï et méprisé, celte terre foulée si cruellement, où il semblait que l'impitoyable génie de son père eût assis la grandeur de sa maison sur des fondements inébranlables (15 janvier 1224).

On sait le reste. Louis VIII , lorsqu'il se dirigea sur Avignon, députa, du Rhône A la Garonne, vers toutes les villes du Languedoc, des émissaires munis de ses pleins pouvoirs, afin de les exhorter A se soumettre ( 1226). Carcassonne fut une des premières A lui envoyer ses clés ; il y entra, en revenant d'Avignon,

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et bminit l’évêque , Bernard-Raymond , pour introniser sur son siège Clarin, ex-chancelier de Simon de Montfort. I.c xèle ardent des inquisiteurs acheva d'aplanir la voie il saint Louis. Chassés avec exécration de Toulouse par les capitouls et les habitants irrités, les frères prêcheurs trouvèrent d'abord un point d'appui à Carcassonne, d'où le grand archidiacre et frère Guillaume Arnaud fulminèrent plusieurs sentences contre eux et les hérétiques ( 1235-1236). La tentative dcTrencavel, fils de Raymond-Roger, ne fut que la dernière protestation du droit contre la force (I2i0). Ses partisans l’introduisirent, de nuit, dans le bourg de Carcassonne; mais il échoua devant la cité, contiguë au bourg. Le siège durait depuis un mois, quand on l’avertit que les troupes royales avançaient en toute hâte Trencavel décampa brusquement et se retira dans le château de Montréal, où il ne tarda point à capituler. Saint Louis pardonna aux rebelles : Jean de Cranis, son sénéchal , rappela les habitants fugitifs du bourg, auquel les gens du roi avaient fait subir une subversion totale, et leur permit d'en construire, entre la cité et l’Aude, un nouveau qu'il transféra ensuite sur la rive gauche du fleuve, où il forme aujourd’hui la portion la plus considérable de la ville ( 1247).

Philippe-le-Hardi passa trois fois à Carcassonne : en 1272, il y emmena prisonnier le comte de Foix , qui fut étroitement gardé dans une des tours de la cité ; il y tint un parlement , en 1283; et, en 1285 , se dis; osant b marcher sur la Catalogne, il laissa dans scs murs la reine, sa femme, Marie de Brabant, l’hilippele-Bcl , son fils , s'y arrêta aussi, la même année, au retour de cette funeste expédition, pour vaquer à quelques-unes des affaires les plus pressées du royaume ; il y revint, en 1288, accompagne de sa femme, Jeanne de Navarre, et reçut des habitants un accueil magnifique. Une nouvelle hérésie, celle des Fratriccltn ou B'yuins, commençait d’agiter la province. Ses progrès empêchèrent, pendant quelques années, l'hilippe-le-Bel de réprimer les excès de l’Inquisition. Ce n’est qu’en 1303, que, touché enfin du cri des peuples, il envoya deux commissaires en Languedoc pour y faire droit a leurs plaintes. Los habitants de Carcassonne, que frère Nicolas d’Abbeville avait accablés de persécutions et d'outrages, se soulevèrent aussitAt et prirent leur revanche contre les Jacobins. Le successeur de frère Nicolas, Geoffroy de Alhusiis, excommunia l’un des commissaires, Jean de Pecquigny, vidante d’Amiens ; mais bientôt le roi entreprit un nouveau voyage en Languedoc ( 1304 ) , et , afin de se concilier sans doute l'affection des peuples , qu’avait pu aliéner l’énormité du subside exigé à l’occasion de la guerre des Flandres, il chargea scs commissaires de visiter eux-mêmes les prisons et de veiller à ce qu'elles fussent « des lieux assurés pour la garde et non pour la peine des prisonniers. »

L'éloignement habituel des rois de France entretenait parmi les habitants du raidi une si fâcheuse prévention contre les effets immédiats de leur pouvoir ou de leur bonne volonté , que ceux de f.arrassonne se laissèrent séduire par l'espoir de trouver dans un prince plus voisin une protection moins incertaine. En 1305, ils offrirent la suzeraineté de leur ville à l'infant de Majorque, don Ferrand. I e complot fut découvert, et le commissaire de la cour fit pendre avec leurs robes lis huit consuls du bourg de Carcassonne, que l'Iiilippe-le-Rel priva

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en outre de son consulat et sur lequel il frappa une amende de soixante mille livres tournois. L’année suivante pourtant, l'ayant réintégré dans ses privilèges, il lui fit grâce du reliquat de l'amende , mais en décidant « qu’à l'avenir le consulat serait régi sous sa main et en son nom , tant qu'il lui plairait. » En 1319 , frère Bernard Délicieux , le plus éloquent des Spirituels , sorte de dissidents de l’ordre de Saint-François, qui procédaient des Fratricelles, comparut à Carcassonne devant un tribunal ecclésiastique. Convaincu, entre autres chefs d'accusation, d'avoir provoqué la révolte de 1305, il fut dégradé, et, malgré ses infirmités et sa vieillesse, mis au pain et a l'eau , pour le reste de ses jours, dans la prison de l'Inquisition appelée le Mur Étroit. Les doctrines de Bernard Délicieux flattaient le penchant du peuple à fronder le luxe et l'orgueil des hauts dignitaires de l'Église Komaine; il prêchait la pauvreté, l’humilité, la charité, et voulait ramener les prêtres et les moines à toutes les vertus qu’avait enseignées et pratiquées le divin auteur de l'Évangile. Le mouvement qu'il avait communiqué aux esprits coûta beaucoup d'efforts aux officiers du Saint-Siège. En 1324, l'inquisiteur de Carcassonne, Jean de Bcaune, appela à son aide celui de Toulouse, Bernard Guidonis, depuis évêque de Lodève, et tous deux travaillant à l'œuvre commune avec la même ardeur, combattirent les Héguins et les Spirituels du diocèse par des supplices, des emprisonnements, des amendes ou des pénitences absurdes. L’odîPUx le céda cette fois au ridicule. Le despotisme monacal s'acclimatait difficilement sur cette terre où la liberté donnait la main à la poésie. Aussi, dans un acte de foi célébré à Carcassonne, en 1326, les inquisiteurs publièrent-ils une ordonnance défendant, sous peine du même châtiment, de se moquer de ceux qui avaient été condamnés à porter des croix. Ce fut dans ces circonstances, c’est-à-dire un an après la condamnation du chef des Spirituels , que les Pastoureaux , débouchant de l'Albigeois et du Toulousain , tout épouvantés encore de leurs ravages , firent irruption dans la sénéchaussée de Carcassonne , qu'ils se proposaient de traverser jusqu'au premier port du bas Languedoc, afin de gagner la Terre Sainte 11320). Ils ne rencontrèrent d’appui nulle part : le sénéchal, Avmeri de Cros, se porta promptement sur les points menacés et fit partout justice de leurs brigandages.

La huitième année de son règne , Philippe de Valois se préparant à la guerre contre les Anglais , parcourut le Languedoc et visita Carcassonne (1336). Ce n’est toutefois qu'en 1347 qu'il autorisa les habitants du bourg, situé, comme nous l’avons dit, sur la rive gauche de l'Aude, et qu'on appelait la ville bosse, à se clore de murs et de fosses. Deux années auparavant, son (ils aîné, Jean, dur de Normandie, y était venu , au mois d'août, pour la mettre en état de défense contre les Anglais qui avaient débarqué sur les eûtes de Gascogne. Les fortifications de la ville basse, insuffisantes sans doute, n'empêchèrent point le Prince-Noir de s'en emparer assez aisément, en 1355; il y mit le feu et investit ensuite la cité : mais, craignant, à cause de sa forte position, que le siège ne traînât trop de temps , il décampa pour filer vers Narbonne, dont il prit aussi le bourg, mais ou le vicomte Avmeri lui opposa une résistanre invincible dans la cité. En 1358, les États assemblés à Carcassonne députèrent auprès du roi Jean, captif à Londres, huit commissaires chargés de le saluer et de lui offrir, en leur nom, « les corps ,

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les biens et les familles de tous les habitants de la province pour sa délivrance. » L'année suivante, le comte d'Armagnac, lieutenant du roi, lil rétablir la ville basse, qu’on enferma dans une enceinte plus étroite, afin de la garder plus sûrement; et Jean de Poitiers, gouverneur de toute la Ijinyuedoc, confirma les privilèges de ses consuls. On sait à quels pillages effrénés fut livrée la province sous l'avide administration de Jean, depuis duc de Berry. Les Gireassonnais se plaignirent à Charles VI , qui, dès 1381 , révoqua tous les aides et subsides créés par son père , à l'époque de l'invasion du Prince-Noir. Battu il Revel par Gaston- Phu'bus, comte de Poix , le duc de Berry se réfugia il Carcassonne, au mois de juillet. Le jeune roi ne manqua point de s’y rendre, lors de son voyage en Languedoc; il s’y arrêta quelques jours, et ses crieurs publièrent dans les rues « que toutes gens à qui on avoit forfaict vinssent devers lui , car il estoit venu au pais pour faire raison à un chacun » ( 1389).

Pendant la démence de Charles VI, une sédition, provoquée par les émissaires du duc de Bourgogne, éclata dans la ville basse, à propos du subside demandé pour In guerre contre les Anglais ) 1414). Le peuple courut aux armes, tendit les chaînes dans les rues, élut des capitaines ‘et s'assura des tours et des portes. Le maréchal doBouricaut, capitaine-général en Languedoc, refusa d’entendre aucune justification : il punit les consuls en leur Atant les dés et les chaînes, durant un espace de quatre ans, et lit trancher la tête à quatre des meneurs les plus coupables. Cet exemple de sévérité maintint, d’abord, les Carcassonnais dans le devoir; si bien que les mortes-payes de la cité en interdirent l’accès, tour à tour, aux partisans du Dauphin , depuis Charles VII, et aux commissaires de la reine Isabeau. Ceux-ci essayèrent d’v pénétrer, au mois de mai 1418. Leur tentative échoua; ils la renouvelèrent, en septembre: elle réussit. Les Bourguignons dominèrent alors à Carcassonne, qu’Isabeau exempta de tous aides, subsides, fouages, etc., sauf la gabelle. RicntAt, pourtant, le crédit du Dauphin prévalut parmi les habitants; car il tint dans la ville basse, en 1420 et 1421 , les États de la province, qui lui allouèrent , la première fois , une ajrle de deux cent mille francs , a cause de son joyeux avènement dans le pais.

Les routiers, sous la conduite de Rodrigue de Villandrade et du bâtard de Bourbon, désolèrent la sénéchaussée, en 1436. Le Languedoc revit Charles VII, un peu plus tard, lors de son expédition de Guienne ; mais la reine , sa femme, Marie d’Anjou, vint seule à Carcassonne, où elle prolongea son séjour, pendant près de trois semaines, avec toutes les dames de la cour ( 1442). Sous Louis XI , la populace voulut s’immiscer dans le gouvernement et la police de la ville, tin certain Giraut Anglois , docteur ès lois, était l’auteur du mouvement. Le lieutenant de la province, Geoffroy de Chabannes, le fit enfermer avec quelques-uns de ses complices. Le peuple s'irrita, menaça Chabannes de le brûler dans sa maison, le poursuivit à main année et l’obligea de relâcher Giraut, qui fut ensuite envoyé au château de Nîmes. Le parlement de Toulouse, saisi de l’appel, ajourna le lieutenant , contre lequel il lança même un mandat d’arrêt. L’affaire s’envenima : le roi en prit connaissance; et mécontent du parlement, qui lui paraissait avoir empiété sur l’autorité royale , il le suspendit de ses fonctions et le transféra enfin de Toulouse à Montpellier (1467).

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Avant d'aborder l’histoire du xvi” siècle , qu’on nous permette de retourner un moment en arrière , afin de jeter un coup-d'œil rapide sur l’état physique et moral de Carcassonne au moyen tige. L'abonnement de mille livre» tournois consenti, en 130'», par les consuls de la ville haute et de la ville basse, avec les commissaires du subside pour la guerre des Flandres , nous apprend que les deux populations réunies, y compris celle des deux faubourgs situés aux abords du pont, se composaient alors de douze cent soixante-treize feux taillablcs et huit cent quarante-trois feux de pauvres, auxquels* la communauté ne demanda rien, sans compter quarante-trois notaires, neuf médecins, quinze avocats , quarante sergents, neuf prêtres, deux cent cinquante clercs, douze familles de Lombards et trente de juifs , qui payèrent le subside à part , ainsi que les nobles. Nous venons de parler des juifs. Carcassonne était une des huit villes du Languedoc où ils avaient des synagogues, des cimetières et des boucheries réservés. Ils pouvaient posséder des immeubles; ils faisaient eux-mêmes, dans toute l’étendue de la sénéchaussée, la perception de la taille à laquelle ils étaient assujettis, et, aux époques de tulle et de queute , taxaient leurs coreligionnaires de Limoux et d’Alet, et de tout le comté de Rasez; ils se trouvaient placés enfin, depuis 1238, par ordonnance de trois clercs royaux commis en Languedoc, lesquels avaient reconnu l'impossibilité où était le sénéchal de s’occuper d’eux d’une manière efficace, attendu la multiplicité et la difficulté des autres affaires de son ressort, sous la juridiction d'un juge exceptionnel chargé de veiller sur eux et de les défendre , et de compléter la justice à laquelle ils avaient droit : et eit super eorum neyotiis facial débita justiliœ complément um . On voit , du reste, la preuve du développement que la population juive annonçait devoir prendre à Carcassonne, dans une charte de Philippe-le-Bel , en date de 1302, par laquelle le roi amortit un terrain qu'ils y avaient acheté pour agrandir leur cimetière. Les principaux d’entre eux s'adonnaient à l'art de guérir. Divers titres du temps nous ont légué les noms de quelques-uns de ces praticiens : tels qu'lsaac, Vital et Astruc, ses deux fils, et surtout Jacob de Lunel, célèbre médecin, et Doian Belan, chirurgien très-habile, qui s’y établirent vers le milieu du xiv’ siècle.

On n’a point oublié, sans doute, ce que nous avons dit des mortes~payes de la cité. Dans l'origine, la garde en fut confiée à des nobles du pays, chevaliers ( m dites ) ou damoiseaux | domicelli ) . Simon de Montfort leur substitua plusieurs gentilshommes français, auxquels il inféoda les terres de la sénéchaussée de Carcassonne. sons l'obligation du même service que leurs prédécesseurs. Chacun de ces seigneurs terriens avait dans la cité une maison qu'il venait habiter, sur l'avis du sénéchal . eu ayant soin de se pourvoir d'une provision sufllsante de vivres et do munitions , « quand il était requis d'y tenir garnison complète. » On les qualifiait de châtelains. Leur négligence ou leur orgueil fit successivement tomber cette redevance en désuétude , et les fiefs abandonnés passèrent aux bourgeois les (dus notables , qu'un désigna sous le nom de sergents. Le duc d'Aujou, eu 1365, considérant que Carcassonne était le cluf, la maîtresse et la clef de ta Languedoc , et la cher chambre du roi , accorda divers privilèges , tant aux sergents qu'aux autres habitants de la cité: et en 1361», il les exempta de toute sorte d'impositions et de subsides. Le gouverneur général de la place portait le

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litre de connétable. Il commandait non-seulement dans la cité ( Castrum ) appelée aussi Chéteau-Narbonnais, mais encore dans le Ghâteau-Neuf( Tarrit-Nova ), dont il est question dès 1235, et où résidait un capitaine particulier sous ses ordres. D'après un document authentique postérieur de cinq années, il y avait ordinairement en garnison à Carcassonne rinq artilleurs nu balistaires ( balistarii ), cinquante-neuf hommes de service {terrien tes), et deux sonneurs de trompe ( trompa loret ). Robert d'Hautetot , lieutenant du duc de Bourlvon dans l' Agénais , en tira , pour la guerre de Gascogne, en 1315, de l' artillerie royale, trois douzaines de frondes , les engins et les cordes , et toutes choses nécessaires au jeu des machines. On peut donc supposer que c'était alors un des arsenaux du Languedoc.

S'il faut s’en rapporter aux termes de l'acte de vente par lequel le comte de Barcelone acquit, en 1067, la suzeraineté sur le Carcasscz, le bourg attenant à la cité ( suburbium ), que Jean de Cranis, au milieu du sur siècle, transféra de l'autre côté du pont, n'était lui-mème , sous les vicomtes , que la réunion de plusieurs bourgs, puisque la charte d'Ermengarde et de Raymond-Bernard mentionne, en effet, positivement, lotos ipsos banjos gui in eireuilu jam dietœ cieitulis surit. Chacun possédait ses marchés, et différentes monnaies y avaient cours. On ne connaît pourtant les noms que de deux : Saint-Michel et Saint-Vincent, très-anciens l'un et l’autre, contigus et entourés de murs et de fossés. L’abbé de Notre-Dame d'Orbieu, ou Sainte-Marie de la Grasse (Sanclœ-IHariœ Creusa), riche et puissant monastère du diocèse, jouissait, dans le bourg de Saint-Michel , la première fois qu’il allait à Carcassonne, pour lui et les gens de son cortège, au nombre de deux cents personnes montées, d'une ulberguc abbatiale consistant en poissons les meilleurs, viande de boucherie, œufs et fromage è discrétion ; l'on ferrait, en outre, ses chevaux gratuitement, et on leur donnait de la paille ou de l'herbe, suivant la saison. Bernard-Aton, en 1110, avait fait hommage à l'abbé de la Grasse , et s'était engagé, tant en son nom qu'au nom de ses descendants, à tenir au prélat, et aux successeurs du prélat, l'étrier de leur haquenée, les jours où ils sortiraient à cheval. Cette sujétion s’explique par le nombre et la valeur considérable des alleux que le vicomte avait reçus .le l'abbaye , entre autres les villes ( castra ) de Coufmilens, de Termes et de Campcndu, et le bourg de Villelongue ( villulam ); mais elle étonne toujours un peu quand on réfléchit que le chef spirituel de tous ses domaines, ainsi que de l'abbaye elle-même , était son propre vassal. L'évêché de Carcassonne, en effet, avait été érigé en tief sous la mouvance des comtes. Ermengarde et Raymond-Bernard ne manquèrent point de stipuler, dans le contrat de 1067, que l'évêque demeurerait leur vassal, sans préjudice du serment qu'il aurait è prêter au comte de Barcelone; et ce n'est qu'en 1112 que Bernard-Aton, leur héritier, renonça, du consentement de sa femme, Cécile de Provence, et de ses deux fils, Roger et Raymond-Trencavel , à s'attribuer les dépouilles de l'évêque défunt , pour les mettre, sous sa sauvegarde, entre les mains de l'archidiacre qui eut mission de les conserver è l'évêque futur.

Cn mot, ù ce propos, sur la cathédrale de Saint-Nazaire située dans la cité. Malgré les dotations que lui avaient faites tour à tour Raymond I”, comte de Roucrguc cl marquis dcGothie (961), Sunifred, comte de Barcelone (963), Adélaïde, vicomtesse de Narbonne (997), Bernard-Aton et su mère Ermengarde (1085),

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l'édifice, à ce qu'il parait, n'était point encore terminé, lorsque Urbain II s'arrêta cinq jours à Carcassonne, en revenant du concile de Clermont (1096). Le pape y officia pontificalement et bénit les matériaux destinés à l'achèvement complet de l'église. Le chapitre', constitué sous la règle de saint Jérôme et de saint Augustin , fut sécularisé, deux siècles et demi plus tard, par l'évêque GeofTroy de Pompadour (1435). Sans être aussi antique, au surplus, que les évêchés d'Agde, de Béziers, de Lodève, etc., le siège épiscopal de Carcassonne occupait un rang éminent parmi ceux de la province. Ses titulaires se fondaient sur le bréviaire fabuleux de leur Église pour en faire remonter la création au iv* siècle : si bien que l’un d'eux, nommé Gilbert, ne craignit pas de prétendre, au concile de Béziers de 1351, la première place à droite de son métropolitain, l'archevêque de Narbonne. Quant aux paroisses du bourg, où existaient plusieurs communautés religieuses , c'étaient Notre-Dame , détruite pendant la guerre de Trencavel ( 1240) , et Saint-Étienne, uni à Saint-Nazaire après que le bourg, ruiné par les troupes de saint Louis, eut été transféré de l'oulre côté du pont (1247 ). De vieux murs et des fossés les séparaient alors jusqu'à la porte de la Saline, d'où partait un chemin direct qui conduisait aux fossés du faubourg Saint-Vincent.

Dès que la ville basse eut pris naissance sur la rive gauche de l'Aude, les Cordeliers, les Jacobins et les Cannes rebâtirent leur couvent dans son enceinte (1247-1363); Isabelle de Lévis, veuve de Bertrand, comte de l'Ile-Jourdain, y fonda, en 1360, un hôpital des Pèlerins. Une place royale avait été construite dans le nouveau bourg : les deux commissaires auxquels Pltilippe-le-Bei confia la recherche de ses droits en Languedoc, autorisèrent sur cette place la tenue d’un marché hebdomadaire et de deux foires annuelles (1310). L'industrie de la ville basse, principalement appliquée aux manufactures de draps, se développa bientôt sur une vaste échelle , grâce à l'ordonnance du même prince qui prohiba la sortie des laines et des bêtes à cornes du pays; ordonnance confirmée, en 1317, par Philippele-Long. Saint Louis, en outre, au mois de juillet 1254, avait étendu aux peuples de la sénéchaussée de Carcassonne le privilège accordé à ceux de la sénéchaussée de Beaucaire , de trafiquer de leurs denrées partout où bon leur semblerait , excepté chez les Sarrasins , en cas de guerre ; et enfin , selon la coutume observée dans toutes les parties du ressort, il suffisait qu'un serf y fixât sa résidence pour passer immédiatement de la condition d’homme, de corps à la condition d’homme libre. On comprendra mieux de quelle importance était cette charge de sénéchal, quand nous aurons dit que sa juridiction embrassait les onze vigucries de Carcassonne, de Cabardcz, de Minervois, de Béziers, d'Albi, de Gignac, de Limoux, de Narbonne, de Fenouillèdes , de Termenois et des Allemans, le bailliage de Sault, la châtellenie de Montréal, les comtés de Castres, de Pézenas et de Cessenon , les vicomtés de Narbonne , de Laulrec et d'Omélas , et la terre ou seigneurie de Mirepoix. Philippe Goloin, institué, en 1209, par Simon de Montfort, fut le premier de ces officiers. Louis VIII , à son tour, en 1226, nomma pour juge administrateur de toute la région environnante où l'hérésie avait pénétré, Adam de Milly , chevalier français , dont les successeurs se qualifièrent quelque temps, comme lui, sénéchaux du roi dans les pais d’ Albigeois. Ils prirent ensuite le titre de sénéchaux de Carcassonne , Béziers et Limoux, et le

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gardèrent postérieurement même à l'érection de ces deux vigueries en sénéchaussées, parce qu’on en comprit les appointements dans ceux de la sénéchaussée de Carcassonne, où les appels continuèrent d'ailleurs d'être portés.

Nous avons interrompu le récit des événements, vers la fin du xv* siècle : nous le reprenons au xvr. Il faut traverser même plus d'un quart du siècle qui commence, pour enregistrer une circonstance digne d'intérêt. François I", allant à Marseille, en 1533, conclure le mariage de son second fils, le duc d’Orléans, avec la nièce du pape Léon X , fit , le 8 août, son entrée solennelle à Carcassonne , où le chapitre de la cathédrale et les consuls de la cité le reçurent sur le pont. La reine y arriva, le 9; le dauphin, le 10, accompagné de ses deux Irères. Les consuls offrirent à la reine, comme au roi , une coupe d’or de deux cents écus, et au Dauphin une chaîne de même métal et du même prix. Cinq ans après, revenant de Nice, où il s’était rendu pour conférer de la paix avec Charles-Quint , François I" passa de nouveau àCarcassonne (juillet). Dans l’intervalle, les Espagnols, descendus sur les eûtes du Languedoc, avaient essayé de surprendre cette ville; mais la vigilance du duc de Montmorency, gouverneur de la province, les avait obligés de se rembarquer (1536). Henri U, au mois de mars 1553, y érigea un siège présidial. On répara les fortifications de la place, en 1557. La peste désola, l'année suivante, la cité et les deux faubourgs; elle se communiqua bientôt dans la ville basse , et y fit aussi beaucoup de ravages.

Dès 1551, un prêtre, évêque d'OIcron, qu’on a eu tort de confondre avec Gérard Roussel, prédicateur de la reine Marguerite de Navarre, introduisit, dit on , l’hérésie de Luther à Carcassonne. Le protestantisme , d’abord secret , ne tarda point à y lever la tête hardiment. Au mois de décembre 1560, les sectaires, prenant feu tout à coup, renversèrent une statue de la Vierge posée dans une niche devant l’église paroissiale de Saint-Michel , et la traînèrent dans les ruisseaux en proférant des blasphèmes contre le culte des images. Ils furent punis de mort, et la majorité de la population , qui était restée catholique, garda un profond ressentiment d’un pareil outrage à ses croyances. Pendant une procession que le grand-vicaire avait ordonnée , afin de remettre la statue dans sa niche , le peuple, saisi d'une fureur soudaine, courut aux armes, sonna le tocsin, massacra tous les calvinistes qu'il rencontra sur la voie publique et saccagea hoirs maisons. L'édit de janvier 1562 fut l'occasion d'un conflit plus sérieux et plus sanglant. Les commissaires de la cour avaient assigné aux religionnaires l'hôpital des pestiférés, sis au bout du faubourg, près du pont de l’Aude, pour y célébrer les cérémonies de leur culte. Le 15 mars, au retour du prêche, les calvinistes trouvèrent les portes de la ville fermées, les canons braqués sur les remparts. Repoussés à coups de fauconneaux et d’arquebuses, ils furent obligés de se réfugier dans les faubourgs, et y demeurèrent jusqu’au 19. Sachant alors que les catholiques, qui les accusaient d’avoir conspiré de s'emparer de la ville, rassemblaient des troupes et sc préparaient A les attaquer, ils durent chercher leur salut dans une prompte fuite. Mais toute retraite leur fut coupée sur le pont. Assaillis et traqués comme des bêtes fauves, ils voulurent franchir la rivière à gué, hommes, femmes et enfants. Plusieurs s'y noyèrent, et pas un peut-être n'eùt échappé si un gentilhomme du pays, le seigneur de Saint-Cogat, ne les avait protégés avec un corps de troupes.

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Charles IX, feignant d'ajouter foi au complot, supprima, dans sa déclaration du 24 avril, le prêche de Carcassonne, comme étant ville frontière. Il s'y rendit luimême, le 12 janvier 1565, lors de son voyage à travers les provinces méridionales du royaume, et descendit d'abord dans la cité; mais il n'entra point, le lendemain, comme on l’espérait, dans la ville basse, parce qu’une extraordinaire quantité de neige, tombée la nuit, avait renversé tous les arcs-de-triomphe. Le temps s’éclaircit cependant-. I.c 22, il lui fut possible de la visiter, et il y entendit la messe dans l'église de Saint-Vincent. Les consuls le prièrent d'agréer un plan de la ville en argent, pesant treize marcs.

En 1570, menacés dans Carcassonne par l'armée des princes, maltresse du Lauraguais , les catholiques firent à la sûreté de la place le sacrifice des faubourgs, que l'on rasa presque entièrement, ainsi que les couvents des Cordeliers et des Jacobins , afin que l'ennemi ne pût s’y loger et entreprendre le siège. Les princes, doutant du succès, n'osèrent pas, du reste, tenter une pointe sur la ville et poursuivirent leur marche vers le bas Languedoc. Celte même année , la neige tomba en si grande abondance à Carcassonne, que plusieurs maisons s’écroulèrent sous son poids , ce fut un des plus rudes hivers qu’on eût encore essuyés dans la province, car on remarqua qu'elle y couvrit la terre pendant soixante jours consécutifs. Sept ans après, les habitants de Carcassonne jurèrent tous les articles de la sainte-union. Ce n'est qu’avec peine que le sénéchal, Jean de Lévis, vicomte de Mirepoix, aidé du juge-mage, Philippe de ltoux, les retint, en )589, sous l’obéissance royale, au moment où Scipinn de Joyeuse et le président Ciron, député du parlement de Toulouse, les poussaient aux résolutions extrêmes. Jean de Lévis chassa , le 22 avril , tous les suspects de la ville basse, et Lavellanet , son (ils , gouverneur de la cité, en lit sortir tous ceux dont la fidélité lui inspirait des doutes. Joyeuse, alors, envoya des émissaires secrets dans la cité, pour y pratiquer des intelligences parmi les mortes-paves , qui , dans la crainte qu’il ne s’emparât du chttteau, l'avaient contraint de s'éloigner lui-même, au mois de février précédent. Ces intrigues réussirent ; et dans les premiers jours de juin, pendant que Lavellanet , sans défiance, faisait une promenade au dehors, les conjurés s'étant saisis des portes, livrèrent la place aux ligueurs.

La ville basse, cependant, appartenait toujours aux royalistes. Henri IV, h la mort du président Duranti , s’était empressé d'y transférer le parlement de Toulouse , conformément aux intentions de son prédécesseur, qui , par lettres datées, le 17 juin, de son camp sous Beaugency, avait créé un parlement à Carcassonne, dont les officiers furent tirés du présidial. Leduc de Montmorency, alarmé de quelques symptêmes de révolte, vint en toute bête dans la ville basse, au commencement du mois de juin 1590, et y fit construire une citadelle , dont il confia la garde au vicomte de Mirepoix et à quatre compagnies de religionnaires. Joyeuse, maître de la cité, bloqua la ville basse , où il travailla aussitôt à se former un parti. Le juge-mage, Philippe de Roux, jaloux de La Bourgade, président du nouveau parlement, prêta l'oreille aux ouvertures du maréchal. Dans la nuit du 16 décembre 1 591 , un corps de ligueurs fut introduit dans la place, tandis que le vicomte de Mirepoix, forcé de s'absenter un moment par les progrès de l'ennemi dans la sénéchaussée , recrutait des troupes du côté de Castres. Lavel-

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lanet capitula dans la citadelle , qui fut démolie. Le» sollicitations de Bertrand , président du parlement de Toulouse, sauvèrent La Bourgade de la corde; mais l'avocat général Gibron fut pendu , en punition des paroles offensantes dont Joyeuse l'accusa d'avoir semé ses plaidoiries contre lui et contre son père. I.es autres officiers du parlement eurent la permission de se retirer à Béziers. Ils regrettèrent peu , sans doute, le séjour de Carcassonne ; car la peste y sévissait depuis deux mois. La ville basse et 1a cité restèrent au pouvoir des ligueurs jusqu'à la paix de Folcmbray (1596). Henri de Joyeuse, qui avait succédé à son frère Scipion dans le gouvernement de la province , eut soin alors de se réserver, par l'article 5 de son traité secret avec Henri IV, la capitainerie dis cite et château de Carcassonne

Sous Louis XIII, à l'époque du premier soulèvement des calvinistes, les États assemblés dans cette ville, le 18 novembre 1621, envoyèrent des secours au comte de Châtillon , qui ayant séparé sa cause de celle du duc de Bohan , était assiégé dans Aigues -Mortes où il manquait de munitions. Leroi v isita Carcassonne, l'année suivante, et y tint, le 11 juillet, un chapitre des chevaliers du Saint-Esprit, dans lequel Lesdiguières reçut le collier de ses ordres et l’épée de connétable. La province était alors sillonnée dans tous les sens par de nombreux corps de troupes, dont les mouvements ne contribuèrent pas peu à la propagation des maladies contagieuses. I.a peste reparut à Carcassonne , en 1629; elle y augmenta d'intensité, et en 1630, lit dix-sept cent soixante-dix victimes. Les habitants, maintenus par Mangot de Villarceau, maître des requêtes, fermèrent leurs portes, deux aimées plus tard, au duc. de Montmorency. Le baron de Mous et ses deux frères , créatures du duc , assiégeaient le château de Montlaur, poste essentiel sur la route de Carcassonne à Narbonne : ils se portèrent aussitôt à sa rencontre et le forcèrent de décamper (1632). Cette conduite prudente leur valut la faveur de Kichclicu, qui n'entrava par aucune mesure fiscale les développements de leur industrie. Déjà commençait d'étre vrai, sous plus d'un rapport, ce que Boulainvilliers put dire de la ville, un siècle plus tard, ce qu’on en peut dire encore aujourd'hui : « Carcassonne n'est proprement qu’une grande manufacture : tout le monde y est occupé à carder, filer et préparer la laine ; la campagne est remplie des mêmes ouvrages , et l'on n'y voit ni mendiants ni paresseux ». L’histoire politique défaille, du reste, à cette époque. Quelques derniers faits seulement. Louis XIV, en 1616, y transféra la cour des Aydes du Languedoc, qu’il rétablit bientôt à Montpellier (1618) , et pendant la guerre des Cévenncs et du Vivarais , les femmes et les filles des prisonniers calv inistes furent enfermées dans le château ( 1705-1709). Le nom de Carcassonne tombe ensuite dans l’oubli il n'en sort un moment , en 1771, que par la protestation de son évêque, prélat janséniste, lequel déclare que les sacrements, selon les canons de l'Église, ne sauraient être admiministrés à Louis XV mourant, «sans l’expulsion éclatante et antérieure de la concubine ».

La Révolution trouva Carcassonne évêché, gouvernement de place, chef-lieu d'une recette particulière et siège d’un présidial et d'une sénéchaussée, dans le ressort de laquelle il n’y avait aucun bailliage royal et nulle autre cour de justice que de simples judicatures. Le sénéchal, qui était d'épée , n'avait point le droit

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d'y présrder, non plus qu'au présidial ; mais il entrait il l'assiette de l'impôt du diocèse. On remarquait dans la ville deux abbayes soumises toutes deux à la règle de Saint-Benoit : l'une d’hommes ( Saint-Hilaire) , l'autre de filles ( Rionnette). Les États-Généraux du Languedoc s’y étaient assemblés vingt-six fois, et les États de la Ligue quatre. Ils se réunissaient, depuis le xvr siècle, dans le réfectoire du couvent des Augustius L’Assemblée Constituante conserva le siège épiscopal de Carcassonne , et Bonaparte érigea cette ville en chef-lieu de l'Aude (1800). I.a population actuelle du département atteint presque le chiffre de 285,000 âmes ; l’arrondissement en compte plus de 94,500 ; le chef-lieu près de 18,000. Carcassonne, outre sa préfecture et son évêché, a un tribunal de première instance , un tribunal et une bourse de commerce, un syndicat maritime, un conseil de prud'hommes , une bibliothèque publique assez riche et bien choisie, un grand et un petit séminaire et un collège communal. Des manufactures de draps très-estimées, qui expédient leurs produits aux Indes et dans le Levant ; des filatures de laine ; des fabriques de molletons, de bas, de toiles, de savons et de clous; des distilleries, des teintureries, des papeteries et des tanneries : telle est la liste à peu près exacte de tous ses établissements industriels. Les grains et les farines , les vins et les fruits, la quincaillerie, l'épicerie, les fers et les cuirs, y sont aussi l'objet de transactions considérables.

I.a cité, masse imposante qui séduit et attache de loin, ne présente, à l'intérieur, qu'un labyrinthe inextricable de rues affreusement sales et étroites. C'est le quartier des classes pauvres, reléguées aussi dans les deux vieux faubourgs de Barbe-Canne et de Trivalle. La cathédrale de Saint-Nazaire, dont la nef est romane et le chœur gothique, a éveillé l’attention du gouvernement : on y peut admirer encore des vitraui très-bien conservés; mais il est faux qu’elle renferme, comme le répètent toutes les descriptions, le tombeau de Simon de Montfort , car son fils Amaury n'eut pas le temps d'y élever un monument à sa mémoire. Il emporia les ossements de son père en France, et les inhuma dans le monastère des llautes-Bruières , de l’ordre de Fontevrault , à une lieue du château de Montfort. La ville moderne, sur la rive gauche de l'Aude, entre le fleuve, d’un côté, et le canal du Midi, de l’autre, contraste agréablement avec la teinte noire et sombre de la cité et l’aspect misérable des faubourgs. la plupart de ses maisons étaient encore en bofs, au xvil' siècle; sans quoi, c’est à peine si l’on eût vu , dit Jodoce Sincère , une ville plus élégante dans toute la Gaule, le même auteur parle des murs d’enceinte, des fossés et des fortilirations de la ville basse : tnferior urbt vallo , fouit et propngnaculis firmis est munila; il décrit ensuite sa configuration qui n’a point changé , car elle est toujours presque carrée de forme ; les rues se coupent h angle droit , et l’œil y plonge sans obstacle jusqu'aux boulevards, charmante promenade plantée d’arbres qui remplaça les eaux croupissantes des fossés, sous l'épiscopat d'Armand de Bezuns (1731-1778). Jodoce Sincère termine par quelques mots sur une industrie florissante alors ti Carcassonne ; « On y travaille, dit-il, artistement ( artificiosè ) des peignes, de jolies boites et d'autres menus objets en buis, qu’on vient oITrir aux voyageurs dans les hôtelleries, à un prix modique ». Nous glisserons sur la cathédrale actuelle de Saint-Michel et l'église paroissiale de Saint-Vincent, qui offrent peu d'attrait à l’archéologue.

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L'hôtel de la préfecture est un assez bel édifice ; la colonne de N orné rien rn décore aujourd'hui le jardin.

Carcassonne a donné le jour n J. -F. Dougados, plus connu sous le pseudonyme de Féru Yenancc, d'abord capucin, puis professeur d’éloquence à Perpignan, et enfin adjudant- général sous la République, qui l'envoya à I échafaud (1794), Hamel de \ogarel , député aux États-Généraux, à la Convention Nationale, au conseil des Cinq-Cents et à la chambre des Représentants de 1815; le sénateur Fabre (de l'Aude) ; les généraux Chat Iran, Aussenac, Gras et Arnaud ; et la spirituelle et délicieuse actrice de l'Opéra-Comiquc, madame Pradhtr, sont nés aussi dans cette ville. 1

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