‹ Histoire dialoguée de la philosophieChapitre 1 sur 2 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

«( Qu'enseigne T histoire de la philosophie , sinon que » tous les systèmes sont aussi vieux qu'elle et inhérents » à l'esprit humain lui-même, qui les produit aupre- » mier jour et les reproduit sans cesse ; que vouloir 0^ »x établir la domination d'un seul est une tentative vaine,

» qui , si elle réussissait, serait le tombeau de la philo- . » Sophie ; que , par conséquent, il n'y a rien à faire » qu'à honorer l'esprit humain , à respecter sa liberté , * » à constater les lois qui la règlent et les systèmes f on- » damentaux qui émanent de ces lois , à perfectionner » sans cesse ces divers systèmes l'un par l'autre, sans » tenter d'en détruire aucun, en recherchant et en dé- » • gageant la portion immortelle de vérité que chacun » d'eux renferme, et par laquelle chacun d'eux est » frère de tous les autres et fils légitime de l'esprit » humain' »?

C'est sous l'inspiration de ces sages conseils ; c'est aussi , et plus encore, à la lecture et à l'étude des grands dialogues de Platon , que nous avons conçu , il y a

^ M, Cousin, préface du Mmml de Tennemann, %^ édit., p. xii.

plasicnrs années déjà, le'dessein d'exposer, sons la forme du dialt^oe, la soite et l'enchainemeot de. tous les systèmes qal se sont succédé au sein de la Grèce antique.

L'ouvrage complet devait contenir une série de dix dialogues distribués ainsi qu'U suit :

1° Thalès et Pythagore. — Opposition du premier

sensualisme et du premi» Idéalisme.

2" HERACLITE ET Parménidb. ^ Oppositiou d'un sen-ï sualisme et d'un idéalisme plus développés. Les systèmes d'Anaiimène, d^Ânasimandre et deXénophon y sont tour à tour discutés. — Premières origines historiques du scepticisme.

S'AwAXAGOHB ET DÉMOCRiTE. — Au nombre des personnages accessoires de ce dialogue , figurent Empédocle et Diogène d'Apollonie ; opposition de la physique dynamique et de la physique mécanique. — Exposition d'une tbéorie de la nature beaucoup plus avancée que les précédentes. — Hais aussi le scepticisme n'attend plus , pour se montrer hardiment en public, qu'un homme audacieux et éloquent.

4* Les Sophistes. — Oppositiou des Sophistes et de Socrate. — Née sous cette double inflaence, l'école de Mégare continue k subtilité des uns et la moralité de l'autre.

5" AHTisTHÈaE ET Aristippe. — Oppositiou d' DUC doctrine exclusivement morale et d'un système libertin. — Première origine du stoïcisme et de l'épicnréisme. 6* Platon et Aristote. — Bésumé, continuation et développement de toutes les oppositions précédentes. 7' TiMos ET DioscoRiDi:. — Ce dernier , personnage

«bscuf, fut le disciple de Timon, qui eut lai-méme Pjrrhon pour maître. — Opposition du pyrrhonisme et du scepticisme , étudié depuis les temps les plus anciens. jus(}u'à Pyrrhon.— Opposition du pyrrhonisme et du dogmatisme.

8* Épicuke ET ZENON DE CiTTKJM. — Continuation et développement de l'opposition commencée par Antisthène et Aristippe.

^•^ Garneade et Chrysippe. —Opposition du Portique

et de l'Académie b 10*» Sextus EMPiRrcus et Plotin. — Opposition du scepticisme le plus développé et du dogmatisme supernaturaliste^ — Résumé de toutes les oppositions précédentes.— Esprit général qui en résulte.

Ce tableau n'est qu'un sommaire de l'histoire de la philosophie grecque. Il suffira toutefois d'y jeter les yjBux pour reconnaître la vérité des paroles de M. Cousin^ et aussi peut-être pour comprendre et pour admettre une entreprise qui paraissait d'abord hasardée.

En effet , l'historien de la philosophie a une double tâche : comme historien, il recherche, il compte, il explique, il classe les systèmes ; comme philosophe , il constate les services que chacun d'eux a rendus et peut rendre encore à la cause de la philosophie ; il les confronte , il les fond ensemble dans un système général , harmonieux et vrai.

A quoi se réduit chacune des parties de cette tâche ? D'fibord, s'il est vrai de dire que tous les systèmes sont aussi vieux que la philosophie elle-même, et inhérents à l'esprit humain, si le génie de l'homme , borné

"iasqae dans ses écarts^ ne fait guère que reproduire. sans, cesse, à des degrés divers de développement, les vérités -et les erreurs des premiers jours, la tâche derhistorien, appelé à retracer daps la suite des temps la lutte de ces idées toujours coexistantes, ne sera-t-elle pas avant tout xle faire ressortir les causes de leur éternelle opposition ? Et maintenant, si le philosophe doit tendre à perfectionner sans cesse ces divers systèmes Fun par l'autre, en demandant à chacun d*enx la part de vérité qu'il renferme , qui ne voit tout de suite combien , pour se diriger à coup sûr dans ce travail si délicat et si complexe, rintelligence humaine a besoin de s* appuyer sur une opposition raisonnée des systèmes? En effet, qu arrive«t-il quand deux doctrines sont aux prises ? Tous le savent. Chacune d'elles dénonce et exagère ce qu'il y a d'incomplet et de faux dans la doctrine contraire, et, en même temps, toute au besoin de se défendre ellemême , de se soutenir, de se conserver, chaque doctrine attaquée rassemble tout ce qu'elle a de forces réelles , pour résister au pouvoir ennemi qui lui conteste jusqu'à la vérité qn elle possède. Ainsi rien ne reste dans l'ombre, ni le fort , ni le faible , ni le vrai , ni le faux , grâce à cette opposition des systèmes, plus instructive et plus féconde que toutes les élucubrations solitaires de la pensée. La tâche de l'historien de la philosophie était, comme historien, de rechercher les causes de l'opposition des doctrines ; la tâche du philosophe consistera a renouveler cette opposition ; il la perpétuera dans ses écrits, pour s'avancer avec moins de péril à la lueur de cette précieuse lumière.

Eh bien ! il nous a semblé que , si nous les faision» parler pour ainsi dire elles-mêmes , ces doctrines disputeases^, nous verrions mieux et ce qui les empêche de> s* entendre, et ce que chacune d'elles peut apporter à la philosophie. Le dialogue n* est-il pas la forme naturelle et directe de la contradiction? Nous Tayons pensé, et nous avons voulu que Thistorien, s*oubliant lui-même , autant qu'il est possible, s'effaçât, sans disparaître en-^ tièrement , sous cette forme à la fois simple et vraie , et devint commiB un juge nécessaire, mais silencieux, qui craindrait , en élevant la voix , de porter le trouble où il faut de Tordre , et d'étouffer la voix des parties.

Nous pourrions démontrer autrement encore l'exceU lence de la forme que nous avons choisie.

Toute histoire de la philosophie se compose de ce quel'ontippelle, d'une manière un peu pédantesque, la matière interne, puis dé la matière externe (ces termes nesont pas de notre invention ) , et , en troisième lieu , du jugement de l'historien dans l'une et dans l'autre de cea deux parties.

En quoi , noas^ le demandons , le dialogue se prêterait-il moins que la forme ordinairement suivie à cette triple exigence de toute histoire des systèmes ?

Et d'abord, parlons de la matière interne.

On entend par-là l'exposition de toutes les doctrine» philosophiques, étudiées en elles-mênles , abstraction laite des personnes , des temps et des lieux , et considérées aussi dans leurs rapports, soit avec les systèmes qui les ont précédées , soit avec les doctrines contempo^ raines, soit avec celles qui ont suivi. Ainsi une exposi-

ti<m et une comparaison , Toilà toute la aiatîère iotenie. Qoantaa dialogiie, îi nexchil pas FeipoâtkMi directe ; aa coDtraire, il Fadmet, il la comprend. Ccii ainsi qae dans l'étode qne nous offrons an pnUîe, Pjtliagore expose son système dans un discours dired, el sans être interrompo ; et, pour ce qui est de la ciHnparaiaMi des doctrines, il est facile de Toir que les accidents Taries du dialogue fournissent mille moyens de la rendre à la fois plus daire , plus agréable et plus comidète.

Id une objection nous arrête.

On ne sait pas au juste quelles étaient les opinions de Pjtbagore; il serait fort difficile de les distinguer des modifications et des dé^doppements qui les transdurmèrent entre les mains de ses disdples. Gomment donc, sans porter atteinte à la rérité, supposer un ducours direct où Pjtbagore présente son obscur et mystérieux système?

Yoid la réponse que nous opposerons à -cette déjection : le lecteur reconnaîtra sans peine ce qui , dans no» paroles , n'est yrai qne pour Pythagore, et ce qne l'on peut appliquer avec justesse aux autres cas semblables.

Et d'abord, gardons -nous de confondre id deux espèces distinctes d'obscurités. H est une obscurité que produit la difficulté de comprendre et d'expliquer des doctrines qne l'on rapporte d'ailleurs à tel ou tel philosopbe ayecla plus complète certitude. Éyidemment cette obscurité ne doit pas nous occuper id ; on n'en f^a pas une objection contre cette forme de dialogue qne nous avons adoptée. Simples ou compliquées , claires ou obscures , les doctrines ne répugneront pas , pour cette*

raison, h rexposition par voie d'entretien et de conver»sation. Il semble même évident que plus une doctrine renferme de parties mal éclairées et confuses, plus il y aura de commodité et de profit à la présenter sous cette forme. En tout cas, ce qui importe seulement ici, c'est que Ton ne se prévaudra pas de cette obscurité contre notre mode d'exposition. Il jie s'agit ici que de l'obscurité qui résulte de l'incertitude où l'on se trouve de rapporter à tel ou tel philosophe des opinions qu'il ait réellement professées.

£h bien ! quand l'histoire d'une doctrine est envelop* péç de ténèbres , nous remarquons que cfss ténèbres nous cachent ou le fond même de la doctrine, ou quelques détails, soit dogmatiques, soit, à proprement parler, historiques.

n n'y a guère que des doctrines anciennes qui soient ,. quant an fond, obscures, en ce sens que l'on ne sache pas bien quelles étaient les opinions de ceux qui les professaient. Il est difficile qu'à une époque plus rapprochée de nous , une doctrine d'une valeur passable soit obscure au même titre. Le philosophe dont on ignorerait quelles furent , à quelques siècles seulement de notre époque, les opinions personnelles , mériterait peu sans doute les efforts qu'on ferait [pour le découvrir j et si , même dans l'antiquité , quelques philosophes ont laissé des doctrines obscures et incertaines , toujours dans le même sens, et si tant de générations, tant de siècles, tant d'écoles qui se sont succédé après eux , en se demandant quelle lumière ils avaient apportée au monde , nous ont transmis leur nom sans pouvoir y rattacher un ensemble

d'idées déterminé et certain , il fant croire que ces hommes, sans doate éminents à qaelqaestitres^n étaient pas toutefois des philosophes originaux, de ces penseurs qui laissent après eux dans le monde, un' sillon de lumière. L'histoire de la philosophie s'en mettra peu en peine , abandonnant aux érudits le soin de débrouiller ce diaos. Telle n'est pas la doctrine de Pythagore, obiscure, sans doute , mais comment ?

Gomme ces doctrines où Pobscurité que nous appellerons historique, pour éviter toute équivoque, porte seulement sur quelques détails. H est certain que le nombre était pour Pythagore l'élément universel ; il est certain , cette formule même l'indique , qu'il voyait surtout dans le monde la proportion et la mesure; il est certain que les idées de la raison le préoccupaient à 1! exclusion des révélations sensibles ; il est certain que, tout entier à la coqtemplation de la forme , de l'harmonie et de l'ordre, il oubliait la substance et la matière; il est certain que c'était un philosophe profondément religieux , un moraliste ardent et enthousiaste ; il est certain , quelle que soit la perfection de sa morale , qu'il avait énergiquément voulu rendre les hommes meilleurs, et qu'il s'-était dévoué avec un zèl/s inspiré à cette admi^ rable tâche. En faut-il davantage? Et qu'importent, en vérité, Ocellus et Timée, et Archytas, avec leurs perfectionnements, leurs modifications ,. leurs corrections? Que fait ici le plus ou le moins ? Il n'y a qu'une chose sérieusement attachante et grande dans le py thagorisme. Au premier jour de la philosophie, quand la pensée humaine s'égarait, se perdait déjà dans l'océan de Thaïes,.

dans Vair subtil d'Anaximène, dans le fea d'Heraclite, dâDs tontes les contradictions des explications dyna* miqnes et mécaniqnes de la nature , nn homme mer- Teillenx, nn poète épris de la beauté du monde et amoureux de son invisible auteur, un vrai sage, et, pour tout dire, un prêtre levait les yeux au ciel et rappelait , à ces mineurs de la philosophie qu'un instinct fatal précipitait dans les entrailles de la terre , la lumière céleste qu'ils semblaient fuir, mais qu'ils ne voyaient pas. Le premier matérialisme suscita le premier spiritualisme. Bornée dans chacun des individus de la race humaine , mais forte et large dans l'espèce entière , et apte à s'élancer à la fois par toutes les voies de la pensée, la raison humaine au premier jour se fit un vaste partage du monde que son regard ne pénétrait pas , mais embrassait tout entier. A Thaïes elle opposa Pythagore, comme elle devait plus tard opposer Aristote à Platon. Ces oppositions sont la gloire et l'étemel honneur de la philosophie. C'est par-là qu'elle. a droit à la vénération, à la sympathie des âmes fortes et aux hommages des siècles. Et c'est pourquoi , à une époque où la vie est si courte , parce que la science est longue, et dans ces cas, d'ailleurs assez rares, otL l'on est peu d'accord sur les opinions propres à tel ou tel philosophe en particulier, il nous a semblé que la question de l'opposition des doctrines et des causes de cette opposition devait tout dominer, étouffer à plus forte raison la question des personnes, et , pour en revenir à Pythagore , que ce qui importe surtout, c'est la connaissance de l'esprit à la fois essentiel et général du py thagorisme , et du noble rôle qu'il codh

mença dans le monde , et non pas la seience pins ou moins futile des opinions exclusivement personnelles au chef de cette illustre école.

Toutefois la vérité , dans les détails comme dans! ensemble ,' ne peut perdre tous ses droits. Ainsi le système de Pythagore, exposé par Pythagore lui-même, ne devûl; pas se présenter avec les développements qu'y ajoutèreat les philosophes postérieurs. Il fallait éviter les ana.chronismesi, sans craindre toutefois d'accuser énergiquemeat tous les germes contenus dans l'œuvre du maître. Mais c'est là qu apparaîtra [plus encore l'avantage, la commodité, la souplesse de la forme que nous avons adaptée.

En effet , si ce dialogue ne doit pas être isolé , s i][ en appelle d'antres après soi, qui empêche de -produire successivement , dans chacun de ces nouveaux dialogues, les divers développements qui étendirent et complétèrent une doctrine incertaine et imparfaite d'abord ? Quels que soient les moyens qu'emploiera l'auteur, est-il difficile de comprendre que, dans des entretiens entre Heraclite et Parménidé, entre Anaxagoreet Démocrite, entre Aristote et Platon > l'histoire du py thagorisme , retracée à des âges différents, discutée d'une manière de plus en plus approfondie et Bavante , retrouve ainsi facilement tous les détails que la première exposition avait laissés dans l'ombre , et se complète et s'achève , sans avoir cessé un instant d'être intéressante et claire. Ce qui se dit ici du système de Pythagore doit s'étendre à tous les autres, et c'est pourquoi nous persistons à croire la forme du dialogue heureuseodent appropriée à

rexposition de la matière interne de Thistoire de la philosophie.

On ne contestera pas lés a'vantages de celte forme pour la reproduction de ces mille détails d'histoire générale ou particulière , de ces circonstances infiniment variées de temps , de lieux , de personnes, d* humeurs et de caractères qui constituent comme TeuTeloppe de Thistoire des systèmes. Si frivole que semble d* abord cette étude à d'austères penseurs, elle peut être fertile en exemples et en conseils. Le philosophe, quoi quil fasse, ne vit pas de la raison pure, ce n est pas un chiffre qui pense. L'humanité, contre laquelle il lutte et se débat vainement , enserre et comprime , et subjugue l'orgueilleux rebelle , esclave malgré lui des temps , des événements et des lieux. Elle est la , toujours près de lui, avec son étemel cortège d'appétits mesquins , de minces passions et de longues erreurs.X'homme n'est ni ange, ni béte, dit Pascal , et l'on sait comment Pascal termine sa pensée. Pourquoi MoUère est-il plongé dans le sommeil ? Qui saura suivre , à travers les siècles , ce comique voyage de la raison humaine, ange aux ailes écourtées^ et de la bête paresseuse , mal apprise et volontaire ? A celle-ci la vue bornée , les grossiers instincts , les honteux désirs et les ténèbres épaisses qu'ils soulèvent autour de la raison. De là la grande colère et les mépris de son hautain conducteur. Mais à lui, malgré ses. fiers dédains , les jugements hâtifs , les confusions , filles de l'impatience , et la vue courte aussi, et la présomption,

et l'insolence au sein de la faiblesse. Pauvres natures ,

infirmes toutes deux , toujours en lutte, et inséparables 1

Après toat, grâce à Diea ! car, lorsque Tange chemine près de l'abîme ouvert, les yeux attachés aux étoiles, le pauvre animal , qoi le porte et qui le sert , aperçoit le précipice ; il s'en éloigne et sanve ainsi son tyran saperbe. Si donc des denx côtés il y a des torts, il y a aussi des services au milieu de ce grave et ridicule combat. N'imitons pas ces infortunés dont parle Pascal , qui veulent être des anges et n'y parviennent pas , graves sans idées sérieuses, sceptiques très positife, stoidens sans avoir jamais éprouvé la douleur , régulateurs en paroles de la' vie et des mœurs, confesseurs sans mission , souvent fort spirituels et très aimables, mais prêtres de la philosophie comme on l'était de Gybèle, que l'on adorait en dansant. Ce n'est pas là un des moindres travers de l'époque actuelle. Transportée dans des Tégions lointaines , occupée en apparence des ri^cules d'un autre âge, la mordante satire, grave 'et digne comme l'histoire , frappera les vices de notre temps sans offenser les personnes. Peut-être aussi, à la chaleur des vertus antiques , au contact de ces hommes qui furent , malgré leurs faiblesses , des héros et des sages , quelques cœurs engourdis se sentiront renaître dans la sagesse et dans la force. Noble sœur et digne émule de la religion sainte, la philosophie, dont la force vieçt d'ailleurs du ciel , a eu aussi ses martyrs. Lorsque Zenon d'Élée rejetait , avant de mourir, sa langue à la face d'un tyran , il fondait, en l'honneur de la philosophie, un monument inébranlable et étemel. Sans évoquer ici les mânes vénérés de Pythagore, de Xénophane et de Socrate, nous demanderons à nos apôtres, si fiers de venir un moment

mesurer leur taille à celle de cet antique géaut : Non , la science ne suffit pas à la communion des âmes ; ne nous contentons pas de savoir ce que savaient les anciens. Le spectacle de la vie et du combat qu'elle livre , dans les natures d'élite, à la plus grande gloire de Dieu et de la raison , les nobles désirs exprimés et compris , les généreux effortb poursuivis en dépit de Tobstacle et au mépris du danger, les grandes pensées, mm dans des êtres qui sentent et vivent comme nous , et dont nous entendons la voix et les discours, voilà ce qui intéresse, ce qui attache , ce qui concilie les cœurs par Tadmiration et par Tamour ; ce qui unit , ce qui joint Tâme à rame. C'est là la meilleure éducation , la morale la plus efficace , le seul but peut-être , à coup sûr le plus noble de la philosophie. Qui oserait donc, nier l'utilité de ce vivant spectacle? Et maintenant, quel genre d'exposition 7 conviendra le mieux? Nous disions plus haut que le disdogue est la forme naturelle de la contradiction , nous demanderons à présent s'il n'est pas encore la forme la plus vraie de la comédie et du drame?

Beste donc à savoir comment les opinions personnelles de l'histoire, comment ses appréciations et ses jugements, tant sur les hommes que sur les doctrines, pourront trouver place dans une histoire ainsi composée.

Juger un système, c'est l'approuver ou le combattre , soit dans l'ensemble , soit dans les détails ; c'est le comparer à d'autres systèmes, c'est reconnaître Tinflnence qu'il a exercée, c'est en faire ressortir les conséquences, quelles qu'elles soient. Le dialogue n'a que faire de l'approbation personnelle de l'historien ; l'idée,

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qui slimpose d'elle-même purement et simplement , sans essuyer de contradiction ni d* attaque, et dont nul ne conteste l'empire, cette idée-là mérite évidemment d* être acceptée pour vraie. La preuve de la vérité , c*est la facilité de la conquête. Pourquoi rhistorien interviendrait-il d'une manière. ostensible et directe ? S'agit-il maintenant de blâmer, de corriger le système ? Qu' il s en rapporte encore , soit aux doctrines contemporaines de la doctrine exposée, soit à celles qui viendront plas tard, plus profondes et plus habiles. Pour la comparaison , elle se fait d'elle-même ; pour la déduction des conséquences, les bonnes s'établiront sans peine, fortifiées d'ailleurs outre mesure par les défenseurs et les apôtres du système ; et les mauvaises seront produites malgré eux au grand jour par le zèle ennemi de leurs contradicteurs. Quelles ressources n'a pas d'ailleurs ten son pouvoir celui qui peut composer et diriger comme il veut chacun de ces savants entretiens ! II faut lé reconnaître, tout repose ici dans la mise en pratique d'une forme excellente de soi ; nous regrettons sincèrement que d'autres , inspirés comme nous par Platon , mais plus habiles , ne s'en soient pas emparés.

Quelques mots seulement , avant de finir, sur le dialogue ci-joint.

Nous avons eu rt)ccasion de parler plus haut de Pythagore, du précurseur de Platon. On rapporte qu'il avait une cuisse d'or, que le fleuve Nessus l'appela par son nom pendant qu'il le traversait. Nous n'en croyons rien ; mais ce que nous croyons , c'est qu'il est bien permis de prendre un peu ses aises avec ce personnage,

sans toutefois manquer imprudemment à I histoire. Py-* thagore sans doute visita TÉgypte , ainsi qae Thaïes , comme beaucoup des hommes illustres des anciens temps. Nous avons supposé qu'ils s j rencontraient ; la chronologie d'ailleurs n y répugne pas. On ne sait presque rien de Thaïes : il admettait Teau pour principe de toute chose 9 et il croyait à des âmes , à des démons , à des génies, qui s'accordaient tant bien que mal avec son humide élément. Thaïes fut le premier philosophe matérialiste , Py thagore le premier philosophe spiritualiste. Yoilà ce qui est certain, et c'est ce qui importe le plus. •

Nous avons cru pouvoir personnifier , dans le vieux Thaïes , l'humanité tout entière , avec ses inquiétudes , ses naïves terreurs , ses puérils soupçons et son immense désir de soulever un coin du voile impénétrable qui lui cachait le monde , et son |impuissance d'atteindre à la vérité. On reconnaîtra sans peine, dans les paroles du vieillard, l'expression générale de la pensée de son temps, et les opinions qui lui étaient exclusivement personnelles. A côté de lui, le jeune et beau Pythagore représente l'aurore de l'idéalisme naissant, plein de vie et d'avenir. Leur discussion est ce qu elle peut être à cette époque de débrouillement et de chaos encore. Nous nous sommes aidés d'Aristote^ sans songer à l'épuiser. Entre Pythagore et Thaïes, ou, pour mieux dire, au-dessus d'eux ^ apparaît l'austère et imposante figure du législa* leur Solon : il est venu, loin d* Athènes asservie, chercher dans la vieille Egypte de nobles consolations à de nobles douleurs. C'est le génie de la vertu, qui contemple

avec espérance les premiers efforts de la philosophie aa bercean.

Nous demaaderoiis maintenant an lecteur la permission de nons retirer, le laissant en compagnie de Thaïes snr les bords du Nil.

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