THALÈS \ PYTHAGORE % SOLON
La scène de ce dialogue est en Egypte , sur les bords du Ki\ , Fan 564
avant Jésus-Ghrist«
THALÈS, Seul^.
Je viens vous voir encore avant de mourir, à Vâge de soixantç-dix ans, sombres pyramides > et toi, Nil, qui conles, mystérieux comme le monde, sans que Ton sache d*où tu es sorti ! Voilà donc ces lieux qui ont attiré ma jeunesse , et qui m'appellent encore au déclin de ma vie. Je croyais que ce sol , qui s'éleva le dernier du sein des eaux , que ces vieux monuments de Memphis avaient une voix pour raconter Torigine de l'univers et la naissance du premier homme.
* Thaïes, de Milet, 600 ans avant Jësus-Ghrist. ApoUodore et Meiners varient sur la date de sa naissance. Suivant Diogène-Laërce , Thaïes est le premier qui porta le nom de sage.
' Pythagore, de Samos, âgé de 50 ans de moins que Thaïes. Meiners et Larcher varient sur la date de sa naissance. ' Solon , de Salamine, né en 650.
* Sur le séjour de Thaïes en Egypte , voir Diogène-Laërce , Fie de Thdèi; Plutarque , de plac, phiL, 1,3, Jamblique , de vita Pylhag,, I.
D'où Tient le inonde? De Féther, de Tocéan, da néant , de la nuit on da chaos ?
Les ténèbres et le chaos n'eiistent que dans Vesprit de Thomme, dans les explications des prêtres et dans les fables des poètes, plus obscures que la nature même. Être des êtres , divinité [suprême , dont tous les peuples ont une idée à la fois si confuse et si profonde ! lumineux et obscur Brahm ! incompréhensible , irrévélé Piromi ! Bonto, nourrice ténébreuse des Dieux ! Élion-Hypsiste, Dieu de ma patrie, père du ciel et de la terre, Jupiter ! qu'êtes-vous ?
Quelque chose existait avant que V univers fût formé ; r éternité a précédé le temps, mais quel être a précédé le monde pendant Téternité ? Il faut nécessairement un être inun^ise, sans commencement, sans fin, un et tout : c* est Dieu ! Dieu C8tle*p]us ancien des êtres, il n a jamais été engendré \
Dieu n'a jamais été engendré , il est éternel ^ !
Quand le monde n'était pas, que faisait Dieu? Il dormait peut-être ; il dormait , appuyé sur la sphère encore vide du monde à venir. Non. Le sommeil , c est la mort, c est le néant pour Dieu. Dieu veillait 1
Il s'ennuyait donc, et le monde lui manquait? Qui comprendra ces mystères ?
Ce qu'il faudrait connaître avant tout, c'est la nature de ce Dieu , de ce principe suprême. Est-il simple ou
* Maxime rapportée par Diogène-Laërcc , Fie de Thaïes» ' « n définit Dieu un être sans commencement et sans fin. » ( Diogène- Laërce , Fie de Thaïes, )
composé? est-il toat intelligence, ou tout matière? est-ce < lui qni a formé le monde ? est-il le monde lui-même ? Peut-être la matière aveugle prend nécessairement des milliers de formes. Nécessairement! Qu'est-ce donc que la nécessité ? D'autres veulent que la matière et l intelligence soient co-étemelles, égales en forces, sans que ni Tune ni l'autre n'exerce une action plus énergique et plus puissante. C'est impossible. Quelle est donc cette matière primitive , le feu , l'eau , la t^re ?
Quels sont les principes des choses ? Les hommes parlent encore d'un principe primitif non développé^ qu'ils appellent nature \ Mais ce qu'ils entendent par-là , c'est tout , et ce n'est rien. Quel est enfin l'élément primitif? C'est l'eau , c'est le feu, c'est l'union du feu et de l'eau , c'est l'air ; tour à tour, ou tous ensemble, à en croire les prêtres. Qui expliquera leurs explications ? D'où viendra la lumière qui dissipera ces ténèbres? Quel est le Dieu qui jugera entre Fta et Athor, entre Brahma et Bhavaui ? Ce même Dieu , sans doute , qui m'a découvert les propriétés des triangles sphériques, les cinq zones parallèles, les causes des éclipses; qui m'a fait calculer le diamètre apparent du soleil , et , par le moyen de l'ombre , la hauteur des pyramides '.
Il faut renoncer aux fables des, poètes et des prêtres pour expliquer la nature par la nature. Mais comment l'étudier ? En l'observant par les sens. Il est évident que
* Arist., de natur, ausadt., 1. II, c. 6, p. 555. ' Gallimaquc, Eudème, Pamphila, Jérôaie de Rhodes, cites par Diogène-Laêrce.
*r observation se réduit là. Connaître la matière, cest Yoir par les yenx , sentir par le nez , entendre par les oreilles , toucher par les mains et par tout le corps. Y a-t-il un autre moyen de connaître? Sans doute, la raison. Mais, pour connaître ce qui est réel et sensible, ce sont les sens qu'il faut suivre. Assurément. Que voyonsnous donc ?
Lamatière première, c'est ce qui change, ce qui varie, ce qui s'altère sans cesse par la génération et par la corruption ; c'est ce qui se répand et se glisse par toute la nature ; car il faut qu'il y ait un élément qui l'embrasse tout entière , et qui forme le lien qui unit toutes les choses sensibles. C'est l'humidité qui nourrit toutes choses ' ; toutes les semences sont humides, et tout animal provient d'une semence ; les plantes se nourrissent de l'humide, et, quand l'humide vient à manquer, elles se dessèchent ; l'humidité est le principe de la chaleur même ; car d'où vient le feu du soleil et des astres, sinon des vapeurs qui proviennent de l'eau? Homère a eu rairaison de dire : « L'Océan est le père de toutes choses. » La terre se meut, parce qu'elle est portée sur Teau ' : c'est l'eau qui la fait trembler, et la mer, qui afflue et reflue sans cesse , est la respiration du monde.
Et les vents , c'est certain , qu'est-ce autre chose que r eau échauffée par le soleil ?
Et le tonnerre ! C'est le combat des nuages, sans d o ute
* Ce philosophe admettait Feau pouj principe de toutes choses. Il soutenait que Tunivcrs était animé et rempli d'esprits. (Diogéne-Laërce.)
• Âristote, Metaphys,, 1. 1 , 3.
c*est le vent qoi les déchire avec fracas ; le frottement produit alors Téclair, gui n'est qu'nn embrasement ; et les naages, c'est de Tean.
Et les astres ! Me seratent-ce pas des terres enflammées , des pierres qae le monirement nniyersel a ravies à notre monde, et qni se sont allumées par la révolution violente du ciel ?
Quel lien mystérieuit. unit le ciel à la terre ? On dirait deux époux immenses. La vie dn monde jaillirait-elle de leur étemel embrassement ' ?
Oui , il n'en faut pas donter, tons les êtres ne sont que de l'eau transformée ; tout , dans le monde , se transforme ; et c'est l'humide qni se convertit successivement en toutes les substances ; c'est là l'élément primitif ; c'est par l'ean , dit l'Égyptien , que s'est faite la réunion de toutes choses : la terre, comme un navire abandonné à lui-même , flottait dans un océan immense , et en suivait toutes les irrégularités , tous les caprices. C'est avec raison qu'il donne à Tpé , à la déesse du ciel , des mammelles pendantes , et c'est cette eau primitive que figure la guirlande de lotos qni règne au milieu des lignes onduleuses de sa longue tunique ; c'est avec raison qu'il regarde les deux comme une vaste mer de laquelle tout est sorti. Le ciel est une voûte liquide ; c'est un océan immense , suspendu sur la tête des hommes , et les Dieux , portés par de sveltes gondoles , voguent sur cette mer d'azur.
Oui , c'est l'eau qui est le principe des choses. Voilà
• *■ Hésiode et Parmcnide , ci(ës par Aristo4e , Mélaphys,, 1 , 4^.
pourquoi THindou ' se représente Timpétueuse Ganga » fille de Brahma , qui se précipite , dans un immense élan , des cieux sur la terre ; voilà pourquoi Brahm se fond en eaux : sur ces eaux flotte l'œuf d*or qui donne naissance à Brahma , surnommé encore Naraïana , qui flotte sur les eaux. Il est assis sur Thumide Kamala ; il porte ayec étonnement ses regards de tous côtés, et les huit yeux de ses quatre têtes n'aperçoivent que les vastes eaux, couvertes d'épaisses ténèbres. Maïa, antérieure à toutes les formes du monde, laisse s'écouler de son sein la mer de lait qui forme des ruisseaux . C'est de Brahm et de Maïa , c'est de la force divine et de t'eao qu'est résultée la création tout entière.
U en faut croire aussi les livres d'Hermès : « Des té* » nèbres infinies étaient répandues sur Tabîme ; les » eaux le couvraient , et un esprit subtil , une intelli- » gence résidait au sein du chaos par la puissance di- * vine. »
Je vois encore sortir du sein des eaux l'Hermès baby<- Ionien , qui vient civiliser le monde. Il a le corps d'un poisson ; il sort chaque matin de la mer Erythrée , et y rentre le soir.
Des ténèbres^, un abime, des eaux , voilà donc ce qui était lorsque le monde n'était pas encore !
Mais , quelle est cette âme dont parlent les Yédas, cet être unique , cet être raisonnable, qui pénètre tous les êtres , et qui sait Torigine de toutes choses ? Quel est
* Thaïes , qui avait voyagé dans FAsie , avait fort bien pu entendre parler des doctrines religieuses des Hindous,
* cet esprit subtil, cette pare intelligence, qui résidait » an sein du chaos par la puissance divine ? »
Anjourd'hui , comme tous les jours, la même question se représente à mon esprit qui se la pose sans cesse , et qui s'y perd.
Gomment parrenir à la connaître , cette âme que je ne vois pas , que je ne puis toucher, qui échappe à toi»» mes sens, et que je ne puis niar pourtant? Y a-t-il deux êtres distincts , ou n*y a«»t-il qu'un être immense et plein de vie? C'est là ce qu'il faut penser ; car , quel rapport entre l'âme et Teau , entre le Dieu et la matière? Gomment comprendre que Bien ait formé le monde? Il l'aurait donc tiré du néant? Dieu, c'est le monde. Tout est animé dans l'univers. Voyez l'ambre^ voyez l'aimant. Le monde est un immei^e animal plein de vie \
Mais qu'est-ce que la vie ? Qu'est-ce que Tâme? Faut-il croire Homère , qui fait résider l'âme dans le sang ? C'est y à coup sûr, un être aérien. Les âmes, après la mort , sont , comme on le dit dans la Grèce, des ombres Itères et voltigeantes, qui conservent toutes les proportions du corps sans en avoir la solidité.
Est-ce leur voix , comme le pensent certains peuples, que l'on entend dans l'écho ?
Quelle est la destinée de Tâme? Où est le séjour invisible des êtres qui ne meurent pas ?
Être faible et avoir la conscience des plus nobles facul-tés, et le pressentiment des destinées les plus hautes ! Être dévoré d'une curiosité] inquiète et insatiable , se
' Aristolc, de anima, 1 , 28 ; de mundoy 6«
demander sans relâche quelle est ma natare , quelle est mon origine y où irai-je , et ne pas savoir ce qui arrivera ! Car, comment le connaître , sinon en étudiant le passé ? Mais comment étudier le passé de l'âme? Gomment découvrir même ce qui existe en ce moment , et , à plus^ forte raison, comment deviner ce qui sera un jour au-delà du cercle où s'étendent les regards humains ? Et , pourtant, il est impossible , à la vue de ce monde immense , incompréhensible , accablant pour la pensée de magnificence et de profondeur , de ne pas éprouver autant de terreur que d'admiration ! De ce point imperceptible que j'occupe dans l'espace infini, j'affirme ce qui est hors de moi , avant moi , et je veux encore savoir ce qui sera un jour ! Quel est donc le lien qui unit l'homme à la nature entière ? Gomment est^elle souitdse à notre in-telligence ? Qu'est-ce que la pensée? Qu'est-ce que connaître? Qu'est-ce que vivre? Est-ce rêver ?
De toutes les choses que le soleil éclaire , le monde , qui les comprend toutes , est à la fois la plus magnifique et la plus obscure. Qui pénétrera tant de mystères si profonds ? Où sont les vrais sages ? Le temps seul est sage , parce qu'il découvre tout ce qui est caché ' .
J^aperçois un homme en tunique blanche , qui vient de ce côté ; c'est un Grec ! Quelle noblesse et quelle grâce dans tous ses traits' ! C'est ainsi que Ton représente
* Maxime de Thaïes, conservée par Dîogène-Laërce.
' Pythagore passe pour avoir été fort beau de sa personne , tellemenl que ses disciples croyaient qu^il était Apollon , venu des régions hyperborées. On raconte qu'un jour qu'il était déshabillé , on lui vit une cuisse d'or. (Diogène-Laeree, Pythagore.)
Apollon h jperboréen . C'est ua jeane bomme , il n'a pas plus de Tingt ans. La modestie et la candear s'allient avec la majesté sur son visage. Je yeux l'aborder.
Jenne bomme , si ta aimes ta patrie autant que je chéris la mienne , tu comprendras le plaisir que j'éprouve à voir un Grec sur la terre d'Egypte, et, si la conversation d'un vieillard ne te déplaît pas , nous nous promèneroqs ensemble le long de ce rivage.
PYTHAGORE
C'est le ciel qui a dirigé mes pas vers vous , à mon insu , ô vous que la Grèce admire, et qui m'arrêtez pour vous entretenir avec moi. Ne me demandez pas comment je connais votre personne et votre nom , que les bommes ne prononcent qu'avec respect. Pour moi , ma plus ardente ambition serait de suivre la route que vous avez ouverte en cberchant à comprendre la nature. Vous avez entendu parler de mon maître , qui est un sage illustre ; c'est celui qui a traité le premier de la nature et des Dieux , Phérécyde de Syros ' ; je suis fils de Mnésarque ; mon père fait le négoce à Samos , et je m'appelle Pytbagore.
THALÈS
Chacune de tes paroles ajoute au plaisir que m'avait
* Phérécyde, fils^de Badys, était de Syros, selon Alexandre, dans ses Successions. Il fui disciple de Pittacus. Théopompe lui donna la gloire d'avoir été le premier qui ait traité de la nature et des dieux. (Diogène-Laërce j Phérécyde,)
• Pythagore fut donc disciple de Phérécyde de Syros. (Diogène- Laërce, Fie de Pythagore.)
déjà causé ta vue. Je pourrai donc m'entretenir a\ectoi d'un homme dont on dit des choses merveilleuses , et dont la réputation a souvent fait naître en moi le plus vif désir de le voir et de l'entendre. Sa science doit être profonde.
PYXHAGOBE.
Heureux dans sa demeure , peu curieux de voir des étrangers , il n'a guère d'autre soin que le travail.
THALÈS
Tandis que Solon et moi nous parcourons la Grèce , et l'Asie, etrÉgypte'. Quant à toi, jeune homme, mes pressentiments, qui ne m'ont guère trompé jusqu'à ce jour^ le plaisir que j*ai eu à te voir, à t'adresser mes premières paroles ; plus que tout cela, l'habitude que j'ai acquise de reconnaître les hommes, et de les juger sur leur visage et sur leurs manières , cette habitude , qui ne te surprendra pas. dans un vieillard de soixante-dix ans, me fait penser que tu es un des plus dignes disciples de Pbérécyde. Je vois bien que le même instinct t'a porté comme moi jadis, quand j'avais ton âge, sur cette terre consacrée depuis long-temps à la science.
PYTHAGORE
Et qui en jouit à faire envie au reste du monde.
THAtÈS.
Moi-même , je n'avais que quatorze ans quand je vins
* Lellre de Thaïes à Phérëcyde , dans la Vit de Thaïes, par Diogène- Laërce.
en ces lieux pour la première fois. Je fuyais devant les Scythes, qui avaient envahi TÂsie-Mineure , et je venais demander à des hommes inconnus Thospitalité et la science. Psammétique régnait alors ; il devait beaucoup aux Grecs , et il en retenait un grand nombre auprès de lui. Pour leur prouver sa reconnaissance , il leur avait cédé des terres et des habitations sur les rivages du Nil , auprès de Bubastis , sur la branche pélusiaque. Ce sont les descendants de ces Grecs , cantonnés autrefois sur le Nil , qu'Amasis vient d'appeler à sa cour pour s'en faire des appuis contre les Égyptiens. J'ai vu élever, par l'ordre de Psammétique , les propylées méridionales et le mur d'enceinte du grand temple de Yulcain que tu as été visiter, sans doute. Après seize années, consacrées à m' instruire, j'ai quitté l'Egypte; j'avais trente ans alors, je ne croyais plus la revoir ; mais j'ai voulu accompagner Solon ', qui vient ici pour la troisième fois. Amasis avait souvent témoigné le désir de le voir auprès de lui. Solon est venu , moins par amour pour un tyran , que pour en fuir un autre ; et moi , j'ai accompagné mon ami, qui s'exile volontairement, qui gémit et qui pleure tous les jours sur Athènes asservie. Je fais tous m& efforts pour distraire , pour consoler le noble vieillard , et ma joie la plus douce est de dissiper ses chagrins par un peu de gaité , ou par des discours sur différents sujets. Je suis trop heureux quand je réussis à sécher un moment ses larmes en faisant briller dans ses
* Voir dans Diogènc-Laërce Fie de Solon. pour la justification de» détails qui suivent.
yeax an rayon de plaisir on d*espérance. Il est en ce moment auprès d*Amasis.
PYTHAGOEE.
Je le saia, et c'est ce qui fait que je n'y sois pas moimême, car je voulais Toir Amasis aujourd'hui , pour lui remettre , de la part de Polycrate , une lettre qui me reconunande.au près de lui'. Les Dieux, au lieu d'un roi , m'ont fait rencontrer un sage.
THALÈS
Nous sommes convenus , Solon et moi , de nous retrouver de ce côté ; si rien ne t'attire autre part , tu me feras plaisir de venir avec moi.
PYTHAGORE
Je suis venu pour m' instruire;
THALÈS
La science est un don qui vient d'en haut ; il ne faut pas la mesurer à l'âge. Qu'attends-tu d'un vieillard qui ne demande plus à Dieu que de l'approcher du del ; car mes yeux , obscurcis par l'âge , ne voient plus lés astres de si loin '. Reste cependant; Solon oubliera, dans ton entretien, le chagrin profond qui le suit partout. En parlant de Dieu , du ciel et de l'âme, nous sentirons les noires pensées et les tristes souvenirs fuir de notre cœur.
' Diogène-Laërce , Fie de Pythagore.
' Epigramme de Diogène-Laërce sur Thaïes.
D'ici ta aperçois Memphis ; c'est par-là que Soion doit Yenir. Dirigeons-nous aa-de^ant de lai.
PÏTHAGORE.
Allons , da côté des pyramides , au-devant de Solon !
XHALÈS.
Partout la vieillesse et des ruines !
PYTHAGORE
Mon ! mais l'infini ; la victoire de l'homme sur la nature, le triomphe de Tordre...
THALÈS
Sur la liberté !
PVTHAGORE.
Quoi ! c'est là l'idée que vous apportent ces immenses monuments , majestueuse et imposante image de l'unité grande et mystérieuse d'où le monde est sorti !
THALÈS
C'est que tu n'as pas va , comme moi , les travaux entrepris , il y a quarante ans , par Néchos, pour joindre le Nil au golfe Arabique. On les a suspendus , et ils avaient coûté la vie à cent vingt mille honmies. Oh ! j'ai eu raison de le dire , de tous les animaux sauvages , le plus cruel, c'est le tyran. Mais aussi, un vieux tyran est ce qu'il y a de plus rare à trouver '.
* Maxime conservée par Diogcnc-Laërcc , Fie de Thaïes.
PYTHA60RE (à part).
11 marche en silence, et il paraît en proie à de violentes pensées.
THàLÈS.
Gomme un nuage obscur vomit avec colère Et la neige, et la grêle, et l'éclatant tonnerre , Gomme au souffle des vents la mer gronde et mugit , Mais, si rien ne la trouble, elle est calme en son lit; Sous les coups des tyrans ainsi meurt une ville , £t le peuple surpris abaisse un front servile ^
Ta connais ces vers de Solon contre la tyrannie ?
PYTHAGORE
Oui , Thaïes , et cenx-ci encore :
Qu'as-tu-fait de ton nom , autrefois vénéré , Du nom de tes aïeux, peuple dégénéré , Qui ne sais plus rougir ; mais , oubliant l'histoire , Succombes lâchement sous le poids de ta gloire , Toi qui, jadis si fier, maintenant abattu.
Pour une paix honteuse as vendu ta vertu ?
malheureux Solon ! que n'es-tu né Barbare , Au fond de ces déserts où le Scythe s'égare, Ton destin eût été moins dur et moins affreux : On n'eût pas dit de toi, Foutrage dans les yeux, Avec un ris moqueur où le mépris domine , G'est un lâche Athénien , fuyard de Salamine !
THALËS.
Oui, ces vers que tu récites avec un enthousiasme
* Solon, fragm. 17, dans les Poètes gnomiffues, édit, Boisson, r 102.
digne de la poésie et digne de toi , ces beaux i^ers sont connus dans la Grèce. Tu sais quel cri de fureur s'éleva contre les Mégariens aux dernières paroles de Solon : « Aux armes ! aux armes ! » « Aux armes ! » reprit'Solon en jetant loin de lai son bâton et ses vieux vêtements : « Portons à Mégare le fer et la flamme !. . . » Tu sais aussi, sans doute , que Pisistrate ^ son parent et son ami , ne contribua pas moins que lui à faire rentrer Salamine sous la puisssance des Athéniens. Ce sont justement ces souvenirs qui lui rendent plus insupportable aujourd'hui le coup sous lequel vient d'expirer la liberté d'Athènes.
PYTHAGORE
J'aperçois un vieillard qui vient vers nous d'un pas lent.
THALÈS
C'est lui'. Quelle vive rougeur a couvert ton visage, jeune homme !
PYTHAGORE
Quel cœur ne serait pas troublé à la vue dune douleur aussi sainte, et devant la majesté du génie et du malheur ?
THALÈS
Si tu l'avais vu quand Pisistrate eut séduit le peuple, qui ne voulait plus entendre de sages conseils ! Solon protesta jusqu'au bout, sans espoir. Tous les jours, assis à la porte de sa maison, tenant sa lance d'une main et de l'autre son bouclier, il ne cessait de dire : « J'ai » pris mes armes pour défendre la patrie autant que je
» le pourrai. Mon grand âge ne me permet plus de mar- » cher à la tête de ses armées. Mon cœur du moins » combattra pour elle. »
Le voici près de nous. Il ne nous a pas encore aperçus.
THAtès.
Eh bien ! Solon » tu passes ainsi sans nous voir ! A quoi donc penses-tu ?
SOLON
Je pense qu'il faut, ou se tenir éloigné des princes , ou ne leur dire que des vérités utiles.
THALÈS
Je te comprends. Pj^thagore ne sera pas surpris, sans doute, d* entendre un vieillard qui s'exprime par sentences. Yeux-^tu, Solon, que nous nous dirigions là-bas, vers cette pyramide ?
SOLON
Volontiers.
THALÈS
Mon ami, ce beau jeune homme, qui rougit, je ne sais pourquoi, a tu Phérécyde; cest un de ses disciples, et il lui est attaché. Il a un nom d* heureux augure : il se nomme Pythagore. Les roseaux du Nil n offrent pas tous les jours, au Grec qui médite loin de sa patrie sur la sagesse et sur la science , au lieu
de ses crocodiles endormis, des coiûpatriotes, de bons et de beaux amis, pleins de jeunesse et de vie comme celui-là. Je Tai forcé à mfe suivre, bon gré mal gré.
SOLON
Heureax Thomme qui voit tous^ses enfants chéris,
Ses chevaux que rien ne lasse,
Ses chiens ardents à la chasse , L'h6te qui Tentretient de son lointain pays ^
THÀLÈS.
Pythagore ne m'a point encore dit s* il fait des vers ; mais il en sait de fort beaux, qu'il récite avec une chaleur, avec un goût ! Je me suis permis de lui promettre ton amitié au nom des Muses qui président à la poésie et à la sagesse. C'est un sage.
PYTHAGORE
Dieu seul est sage. Appelez-moi un ami de la sagesse ^
SOLOTÏ.
Jeune homme , je rends grâce à Thaïes de Savoir retenu. Je ne sais pas quels fruits tu retireras de nos discours ; mais les Dieux regardent avec bonté les jeunes gens qui honorent la vieillesse, et l'entretien d'un vieillard ne fait jamais de mal.
PYXHAGOBE.
Est- il permis , le soir, d'oublier le matin ? Le coucher
' PoèU gnom,, édit. Boisson; Solon, p. 95, fragm. 3. * Préface de Diogène-Laërce.
— il^ —
da soleil n*fiface pa» le soavenir de la dernière aurore, et tout , dans la nature , rappelle an présent le respect da passé \
SOLOTÎ.
Bon jeane homme, digne élève de Phérécyde, un jour Ton dira de toi : C'est un sage , et , quand ces blonds cheveux auront blanchi sur ta tête, tu goûteras le bonheur qu'éprouve un yiëlllard avoir la di>uceur9 la simplicité, la modestie reluire sur un beau visage. Tuseutiras alors combien il est difficile de se défendre d'une affection imprudente et trop souvent trompée. Puisses- tu voir, même au déclin de tes jours , tes pieux conseils encore accueillis; puisses-tu descendre, après de longues années , calme et serein; dans ta tombe ; puissent se réaliser à tes yeux , dans ta patrie , libre et fière , les vœux de toute ta vie pour la gloire et pour le bonheur de tes concitoyens! Plus heureux...
THALÈS
Par les Dieux , Solon ! je vais faire un voyage aux Indes.
SOLOIÏ.
Quelle idée 1
THALES.
Veux-tu venir avec moi, toi, et ce jeune homme? Mous prendrons la route la plus courte' . Nous avons
' Paraphrase d'une pensée conservjée par Diogène^Laêrce. ~ ' Paraphrase d'une' sentence de Thaïes , conservée par Diogènc^ Lacrce.
biea voyagé , mon cher Solon ; mais je connais un voyageur gai nous surpasse tons les deux : celui-là, c'est le plus prompt , le plus infatigable , le plus intrépide marcheur ; que dis-je? marcheur, lui qui d'an seul bond parcourt tout l'univers. Si tous m'en croyez, notre esprit va se mettre en route. Nous dirons à nos corps d'attendre son retour à l'ombre de cette pyramide*
sOLON.
Mon cher Thaïes, qu'esirce donc que ton esprit veut aller faire aux Indes ?
THALÈS
Mon ami^ j'ai sôUTcnt pensé que le moyen de supporter les disgrâces avec moins de douleur, c'est de voir ses ennemis encore plus maltraités de la fortune '.
SOLOIY.
Je ne comprends pas trop où tu veux en venir*
THALES.
Voulez-vous me suivre aux Indes, Pythagore et toi?
SOLON
Je n y vois pas d'inconvénients , et Pythagore non plus , je pense.
PYTHAGORE
Que ferais-je ici tout seul ?
* Diogcne-Laêrcc.
thàles.
¥ éles-TOUS ? J*ai déjà franchi les deux golfes qui embrassent les pieds du mont Sinaï. Je plane sur les déserts des Arabes scénites ; tenez , je touche à TEuphrate. Voyez-vous cette plaine , sèche et stérile , entourée partout de montagnes ?
SOLON
Voilà un début bien pompeox;
THALÈS
N*ai-je donc pas le droit d'être inspiré ? *
SOLÔN.
Je sais que tu fais dès vers. Qui T ignore ' ? Voyons^ grand et utile citoyen , savant astronome , et , pour le moment , poète inspiré , poursuis ton vol audacieux , nous t* écoutons. -
THALÈS
Au contraire , arrêtons-nous sur les rives du Tigre / dans le pays qui s'étend du golfe Persique au Taurus et à la mer, Hyrcanienne ; là , rien ne demeure ; un sable mouvant emporte les fondements des empires, sans cesse menacés par lavent du nord ; là, vous ne voyez ni temples, ni autels ; les mages , les prêtres de ces lieux , ne voudraient pas, disent-ils, diminuer la majesté de Dieu en la renfermant, pour ainsi dire, dans des murailles ; mais ,
* Lobon d'Argos., cité par Diogène-Laêrcc.
quand les peuples vont adorer le soleil et Tétoile dumatin aur les hautes montagnes , ils s'enferment dans leurs assemblées secrètes, ces uniques dépositaires de la religion et de la science. Fiers de leurs obseryatiôns astronomiques, ils exagèrent , aux yeux du peuple crédule, leur science qu'ils tiennent cachée, et ce sont eux qui couvrent les murailles, les palais , les tombeaux des rois, de sym«boles âacrés et d'hiéroglyphes. Ce qu'ils ont une fois prononcé devient incontestable et fait loi. Quel mépris de l'homme et de sa dignité^ que d'entraves pour la science ! Quel peut être l'avenir de tous ces peuples?
Traversons maintenant des déserts ; allons par-derrière l'Indus , dans ces pays qu'arrosent l'Hydaspe y l'Acésines, l'Hyphasis et le Gange. Là^ une nation partagée en quatre castes , dont la première , composée des prêtres , des brahmanes , a seule le droit de s'instruire ; là encore, la science est la propriété d'une classe unique ; là , des gymnosophistes qui se tourmentent , qui s'infligent de dessein prémédité des supplices horribles ; là , sur le dos de son éléphant , l'Hindou , engourdi dans une inerte contemplation , et qui cherche , suivant la comparaison de ses sages, à se rendre insensible, immobile comme la tortue sous son écaille. Quelle est la vie de l'âme dans ces pays, où la nature est pourtant si belle?
Nous n'irons pas plu» loin, veuillez m'en croire ; je ne distingue pas très clairement dans le pays des Sines. rfous ne franchirons pas non plus les^ hautes chaînes de montagnes qui voient naître le Gange, l'Indus et l'Oxus, et nous ne nous arrêterons [pas au sommet de l'Imaus.
ponr reconnaître les hommes qui se baignent dans Toeéan Hyperboréen. Leur nom seul me rappelle de tristes souvenirs, et aujourd'hui , comme aux jours de ma jeunesse, je n attends d*eux que mort et destruction '.
Fuyons aussi les peuples qui font brûler des enfants à Moloch et à Baal.
Bevenons maintenant^, suspendus par Tesprit, sur les crêtes des montagnes , vers «es déserts sablonneux qui séparent le bassin de VOxus de la mer Hyrcanienne ; suivez-moi plus loin eneore , au-dessus des neiges étemelles du Caucase , à travers les tempêtes qui cachent le ciel au Pont-Euxin. Suivez-^moi toujours, je vole vers T Occident. J'aperçois la Thrace montagneuse , je vois ces antres , ces rochers, ces forêts qui s'animèrent jadis à la voix d'Orphée ; il me semble apercevoir encore une lyre sur le rivage , et entrevoir, dans les flots de THèbre, une tête ensanglantée. Au midi de cette mystérieuse contrée^ dans un espace de moins de cent lieues, quel inextricable labyrinthe , que de côtes » que de golfes profonds, que de petits états isdés , indépendants ^ éternellement agités comme les flots qui les protègent de toutes parts 1 Et quel peuple , non plus actif , industrieux comme les peuples de la Phénicie et de 1* Egypte , mais curieux , amoureux du savoir, et privilégié par-là entre toutes les nations du monde ! Quel est ce peuple qui s'élève ainsi , gardé par des montagnes , gardé par deux merç , actif , courageux , infatigable , amoureux de la sagesse et des
^ Les Scythes envahirent VÂsie et en furent chassés par Cyaxare et Halyatte , 62B ans avant Jësus-Christ.
combats , de la poésie et de la liberté ? Solon , sèchetes larmes , les tyrans meareat , mais la liberté ne peut pas mourir ; c'est son souffle puissant qui agite la Grèce. O Grèce, la patrie de mon choix, quelles sont tes destinnées? J'ai vu Psammétique faire élever se» enfants à la manière des Grecs ; Amasis rassemble des Grecs auprès de lui ; il fonde des villes grecques ; protégées par lui , les institutions de la Grèce prennent racine et vont fleu- ' rir sur le sol égy tien. Vieillards, qui nous disiez naguère : « Vous êtes des enfants ' ! » êtes-vous donc déjà morts ? Et toi , Grèce , qui viens soumettre à ton esprit le vieux monde qui s'éteint , serais-tu destinée encore à éclairer le monde à venir ?
SOLON
Je ne le demande pas aux Dieux. Non, je ne leur adresserai plus maintenant que des prières plus modestes : qu'ils la rendent heureuse et libre , en inspirant de bons conseils à ceux qui dirigent la multitude. Les lois seules sont impuissantes quand les cbefe de l'état ne les veulent pas respecter. Et de quel front le peuple qui n'aurait su défendre ni sa liberté ni ses lois , oserait-il se poser devant les peuples à venir comme leur modèle et leur maître?
Mais toi, jeune homme, qui gardes le silence, si j'en crois l'ardeur qui brillait dans tes yeux quand Thaïes parlait, tu as certainement quelque chose à ajouter à son discours.
* Platon y dans le Tintée,
PyXHAGORE.
Qa 7 pourrais-je ajouter qui fût digne de votre attention ? Je ne puis tous parler que de moi et des impressions les plus vives dé ma jeunesse, que les paroles de Thaïes ont réveillées dans mon âme. Cette Thrace montagneuse, ces antres, ces] rochers...
SOLON
Eh bien ! continue.
THALÈS
Pythagore veut mettre en pratique cette sentence de Gléobule : « Aimez plus à écouter qu*à parler. »
sot ON.
Cette Thrace montagneuse^ ces antres, ces rochers. . .. Que veux-tu dire par-là ? Ne crains pas de nous faire les confidents de tes pensées et de nous les exposer avec abandon . Nous ne t' avons pas encore laissé parler. Thaïes et moi. Il me semble pourtant que c est Thaïes qui a le plus grand tort en cette circonstance ; car, si je devine, tu as peur de cette maxime qui lui appartient : « Le flux > de paroles n*est pas une marque d* esprit. » Mais elle n'est pas pour toi. A louage, toutes les paroles viennent du cœur. Communique - nous donc tes impressions ,^ comme tu dis.
PYTHAGORE
Eh bien ! je l'avouerai, quand j'étais enfant, ces
chantres de la Thrace, Linus, Orphée, Musée', produisaient sur moi une impression profonde. J* aimais surtout à me représenter Orphée , et partout , autour de lui, attirés par ses accords, les pâtres incultes et les bêtes sauvages que Thomme n*aYait pas encore chassées de ces âpres déserts, et jusqu'aux arbres gigantesques de ces vastes solitudes ; je voyais les monts incliner leurs sommets pour l'entendre , et les rocs amollis bondir avec lés chênes , dont j'entendais gémir les feuilles agitées en mesure sous le souffle du nord. Je pcqsai plus tard que ce triomphe d'Orphée sur les éléments était peut-être le poétique symbole d' un perfectionnement indéfini de la nature, d'une conquête dont le terme ne peut être fixé, d*une victoire de l'esprit sur la matière. Je me demandais : Quel fut donc cet homme qui sut persuader à ses compatriotes qu'il avait découvert le secret d'expier les crimes, de guérir les maladies et d'apaiser les Dieux irrités. Il me semblait le voir, à l'ombre des forêts , sur les hautes montagnes , une lyre à la main , instruisant les initiés, leur apprenant. à laisser au vulgaire le culte des êtres sensibles, avec l'habitude d'ériger en dieux tous les objets de son affection et de sa crainte. Je me figurais l'entendre leur révéler le dogme d'un Dieu créateur, qui conserve l'univers après l'avoir tiré du néant, leur dévoiler les secrets d'une vie future , encourager la vertu , effrayer le vice; et j'aimais ce grand homme, qui inspirait à des Barbares l'horreur du meurtre, et qui les détournait
* Mutée fut la gloire d'Athènes, et Linus rendit Thèbcs célèbre. (Préface de Diogènc-Laërce.)
de se nourrir même de la chair des animaux. Musée, son disciple, Musée, la gloire 4* Athènes ^ alliait aussi les accords de la lyre aux enseignements de la morale. Et moi, en entendant ce quon me racontait de ces poètes, de ces sages divins , je pensais qu'il n'y a rien de grand comme d'instruire les honunes«t de les rendre meilleurs, dussé-^je être , par l'effet du hasard ou par la volonté d'un Dieu jaloux, me disais-je, enfant que j'étais, foudroyé, comme Orphée, peut-être, ou dévoré comme Prométhée\
SOLON
Instruire et améliorer les hommes, ces deux buts n'en font qu'un. J'ai souvent médité une de tes maximes. Thaïes, et je l'ai trouvée incomplète. Tu dis : « La vraie
>» beauté ne consiste pas à s'orner le visage , mais à s'en- » richir l'âme de science. » Il faut y ajouter, si tu m'en crois : « Non pas afin de devenir un savant , mais afin » de bien vivre. »
THALÈS
Oui, la véritable beauté consiste à bien vivre, et, lorsque je repasse dans ma mémoire les actions de tonte ma vie, je ne me repens pas d'avoir contemplé la nature^ mais je sens bien que mon plus vif plaisir et mon plus doux orgudL c'est qu'en quittant ma patrie pour descendre dans la tombe , je pourrai ,. moi aussi , m' écrier
* Préface de Diogène-Laërce.
^ Poètes grecs , passim , entre autres Eschyle , le Prométhée tnchainé.
comme ' Je t* ai dit , Solon 5 qae ce jeime homme était
ua disciple de Pbérécyde , et je suis persuadé qa*il ne sera pas moins habile à exposer les idées de son' maître , qu'il l'a été à nous communiquer ses premiers sentiments. Pbérécyde serait bien en droit de se plaindre de nous , et il me semble que nous nous conduisons fort mal ^ envers lui , car il faut toujours avoir les mêmes égards pour ses amis , présents ou absents : c'est là aussi une de mes ma:ûmes. Nous n'ayons pas encore laissé parler Pbérécyde, cependant nous pouvons bien nous figurer qu'il est là , près de nous ; il y est , et bien représenté, j'en suis sûr, je l'entends pour l'esprit, beau Pythagore '. Hélas ! le pauvre Pbérécyde , la science est son plus bel ornement, à ce que l'on dit. Parle-nous donc d'un homme dont Solon et moi nous nous sommes souvent entretenus.
PYTHAGORE
Mon maître Pbérécyde a exposé ses idées sur l'origine des choses en les enveloppant de fables ^ Il y a, suivant lui , tiois principes éternels des êtres : Jupiter, le temps et la matière , ou le chaos. Jupiter, c'est le Dieu unique, le premier être, le créateur, et il crée en imprimant à la matière une forme déterminée. Le monde ou la matière
* Thaïes fait ici allusion aux belles paroles prononcées par Solon , après Vusurpalion de Pisislrale. On les retrouvera à la Hn de ce dialogue.
' Pbérécyde avait une maladie de peau. Voir sa Vip dans Diogène* Laërce.
' Arislolc , Melaphyi,, XIV, k.
n*a été appelée terre que depuis que Jupiter luia donné la forme et la beauté. Jupiter est donc le principe fécondant, >c est la cause de la fermentation du monde, et,, considéré ainsi, il s'appelle V^lmour.
THALES.
Jupiter, le temps et la matière ! Gonunent peut-on dif e que le temps est un principe? Qu'est-ce que le temps ? Est-ce un corps? Non. Un esprit.? Pas davantage. De quels êtres le temps est-il donc le principe ?
PYTHAGORE
Le temps est. Qu est-il? Je l'ignore, mais il est. S'il n'est pas un principe , qui Ta produit? S'il ne dérive de rien, il est principe ; et être principe ^ ce n'est pas seulement être cause d'une existence étrangère, mais c'est encore eiister par soi-même et ne dépendre de rien.
THALES.
Le temps est donc un principe , à ton avis ? mais il faudrait au moins prévenir que le mot principe a deux sens ou davantage , et que le temps n'est pas principe au même titre que Jupiter et que la matière.
PYTHAGORE
On entend aussi par principe la partie essentielle et première dont est faite une chose. C'est à ce titre que la matière ou le cba«s est un principe.
THALES.
Et Jupiter est principe de la même manière?
PYTHAGORE
On appelle encore principe la cause extérieure qui produit un être , ce en \ertu de quoi commence le mouvement on le changement. C'est à ce titré que Jupiter est le principe du monde.
THALÈS. '
Ainsi, au lien d'une seule acception du mot principe, en voilà jusqu'à trois , et , quand ton maître dit : « Il y » a trois principes éternels des choses, Jupiter, le » temps et la matière , » il faut comprendre que Jupiter est principe d'une [manière , le temps principe d'une autre manière différente de la première , et la matière principe d'une manière qui diffère de toutes les deux.
PYTHAGORE
Il le faut bien .
THALES.
Mais ,. de ces trois principes , quel est le principe par excellence? -
PYTHAGORE
Jupiter.
THALES.
Oui , Jupiter est le véritable principe , si le véritable principe est la cause extérieure qui produit un être.
PYTHAGORE
Sans doute.
THALES.
Mais, je sappose qae Solon me dise tout bas à Toreille : « Thaïes Y demande donc à notre ami commun s* il n'y y» a pas encore une quatrième manière d'être principe, »et je suppose qu'ensuite je t'interroge , suivant le désir de Solon , qui, de Solon ou de moi, sera le principe de la question que je t'adresserai ?
PYTHAGORE
Chacun de vous le sera , mais à un titre différent : Solon , comme l'être d'après la volonté duquel se fait ce qui se fait , se dit ce qui se dit ; tous , comme la cause extérieure qui produit l'effet, la question dont \ous parlez.
THALÈS
De laquelle de ces deux manières Jupiter est-il le prin- 'cipe du monde ?
PYTHAGORE
Mais, il me semble qu'il l'est des deux manières.
THALES.
Ainsi, lorsqu'on prononce ces mots : « Jupiter, le . V temps et le chaos ou la matière sont les trois principes » éternels des choses , » Jupiter est principe en ce sens que c'est l'être selon la volonté duquel les choses sont créées, et encore en ce sens qu'il est la cause extérieure qui les a produites \ le temps est principe en ce qu'il n'a
été produit par rien , et la matière est principe parce qne c'est la partie essentielle et première dont les choses sont faites.
PYTHAGORE
Ce sont bien là, autant que je puis comprendre ', les opinions de Phérécjde.
THALES.
Un peu enveloppées, comme tu le disais en commençant.
PYTHAGOBE.
Jupiter est » suivant lui , le premier être ; il est avant toutes choses ; c'est là le véritable principe, Tunité, le nombre par excellence.
THALES.
. Je le lui accorde sans peine. Mais comment donne-t-il la forme à la matière? Qu'est-ce que cette matière, ce chaos ?
PYTHAGOilE.^
Une masse susceptible de forme. Mais quelle était cette masse ? Eau ou terre , air ou feu , Phérécyde ne le disait pas : peut-être pensait-il en lui-même qu'il n'est pas plus possible aux mortels de scruter la nature de la masse primitive, que de sonder l'essence de Jupiter, n ne nous l'avouait pas toutefois. Suivant lui , tout s'explique par le changement de position relative des différentes parties qui constituent la matière , en vertu
— hs —
de lois mécaniques ; mais la matière n est pas une force vivante , séparée de Jupiter, unique cause de tout mouvement , de toute naissance , de toute production des êtres.
THALÈS
Que disais-tu donc, tout-à-F heure, que Jupiter est le véritable principe, et, comme tu Tas ajouté, « Vunité, » le nombre par excellence ? » . qu'entends-tu par ces mois ?
PYTHAGORE
O Thaïes ! ô Solon ! Je vais vous révéler des pensées que vous comparerez peut-être aux dernières agitations de l'esprit , qui se débat le soir entre la veille qui finit et le sommeil qui commence. Ma raison chancelle, et pourtant je la sens parfois qui s'élève dans une atmosphère traversée de lumière et de ténèbres. Est-ce un rêve ? Je n'en sais rien. Dieu aurait-il daigné me laisser entrevoir l'ojrdre et l'harmonie du monde ?
Les hommes cherchent et se demandent : Qu'est-ce que la matière ? Et je les vois, les uns fixant les yeux pour la découvrir à travers et derrière les pores des objets sensibles ; les autres, frappant du pied le sol pour sentir ce qui résiste-; ceux-ci', prêtant l'oreille aux sons qui émanent des corps , comme on écoute une voix qui va révéler des mystères ; ceux-là tenant leurs mains étendues , ouvertes , toutes grandes et prêtes à palper le monde. Ils demandent tous à leurs sens qu'est-ce que la matière ?et leurs sens sont muets. Je serais tenté de
49 — Ifior crier : * horamea , renoncez à vos eipériences , » qui jusqu'ici ne TODS ont rien appris ! *
Ce n'est pas la matière, c'est la forme du monde sensible qu'il faat connattre. C'est elle senle qui se révèle, et qoi sait s'il n'; apas, dans l'obscurité où est ensevelie la première, et dans la lumière qni manifeste celle-ci , la marque d'un dessein de Diea 7 C'est la forme dn monde sensible qui doit frapper avant tout la raison homaine , seule digne de la comprendre, et faite éminemment pour l'admirer, car les sens ne vont pas aussi loin.
Quelle est donc cette forme des objets sensibles que la raison seule peut atteindre , et dont la science comprend peat-élre tout ce que l'homme peut pénétrer des secrets du monde?
C'est le nombre. Bien dans la nature ne peut te soustraire à la condition du nombre. Tout est dans le temps et dans l'espace, rien n'apparaît aux sens qu'à la condition de l'étendue ; et qu'est-ce qni mesure l'espace , le temps , l'étendue ? Le nombre. Le nombre est la loi de la nature ; mats est-il principe seulement à titre de loi?
Qu'est-ce qu'un corps ? Un composé de surfaces. Une surface ? Va composé de lignes ? Qu'est-ce qn'une ligne ? Un composé de points. Qu'est-ce qu'un point? Le point, c'est ce qui est indivisible), inétendn ; c'est l'unité. L'unité, principe des nombres, est donc aussi le principe des corps '.
' Alex. Aphrad. in ar. de prîm. phil , I, fol. 10 b.; Ap. Brond», de perdili» Âritl. iibrit . p. 50.
Mais comment ce qai est inéteada peat-il être le principe des corps, dont 1* essence est d'être étendus ' ?
Il faut bien admettre, outre Tunité, un second principe , si Ton peut appeler ainsi ce qui n'est rien , ce qui est inerte*, ce qui ne cause pas l'action , mais ce qui la reçoit , le vide enfin. Que vous dirai-je maintenant , ce qui m* apparaît, ce qui vous surprendra peut-être? L'unité , premier principe, cause d'existence et d'action, Tunité inétendue aspire l'intervalle vide % et alors ce qui était confondu devient distinct ; il n' jr a là , s'il en est ainsi, qu'un seul principe actif et réellement existant, l'un qui se divise lui-même par le moyen du vide , principe purement négatif , qu'il aspire en lui-même, et qu'il divise à son tour, en le pénétrant de toutes parts , en même temps qu il est pénétré par lui. A la suite de cette respiration infinie apparaissent les lignes formées d'intervalles et d'unités, les surfaces formées d'intervalles et de lignes , les corps formés d'intervalles et de surfaces ; les corps se ramènent donc, comme les nombres, à l'unité. Ainsi le nombre n'est pas seulement la loi , mais la substance des êtres ; les nombres sont les éléments des choses. L'unité est à la fois le principe des nombres et des objets sensibles ; nombre elle-même , nombre premier, nombre parfait , tel est le principe du monde. Appelez-le Dieu \ appelez-le d'un autre nom , qu'im-
' Arisl., de cœlo , IH, 1; Meiaphys., I, 5.
• Arisl., de cœlo, Ul, 15; Phys,, 111, 4; IV, 6; Ap. Slob., ecl, , I, p. 380; Plut., de pL ph,, II , 9.
' PhiL de mundi opific, p. 2^.
porte ! c est là Tessence éternelle des choses, ou ma rai* son m'égare.
Qa'est-il donné de connaître de cette nature éternelle? Bien , sans doute. La divinité seule peut la connaître ; les hommes n'en voient que Fombre. Toute* fois cette science , quelque imparfaite qu'elle soit , ne serait pas possible ' si l'essence divine n'était pas répandue dans tous les êtres , comme Tunité dans tous les nombres. Les corps sont Timitation des nombres "". Ce sont les nombres qui nous révèlent l'étemelle unité , le Dieu invisible , mais présent dans toutes les parties de l'univers. Etudions donc leur langage plein de mystères et de symboles ^
L'unité est l'essence des nombres ; le nombre est pair ou impair : 1* unité première doit donc réunir en elle ces deux attributs du nombre. Qui pourrait en douter ? L'un , ajouté au pair, ne produit-il pas Timpair ; ajouté à r impair, ne produit-il pas le pair^ ? Nous pourrons donc appeler Tun premier, le pair-impair. Le pair est opposé à r impair ; l'un premier contient donc en lui la contrariété, l'opposition; et, comme il n'a jamais pu ne pas être le pair-impair, il la contient de tout temps \ Ne trouvez7Vous pas maintenant que l'impair est limité ? Il a un commencement , un milieu , une fin ; Timpair est la forme de ce qui est limité , ordonné , parfait ; •
* Slob.,ecL, I,p. 458/ ' Arist., Metaph,, 1,5.
» Slob., ecL, I , p. 8 ; Bœckh. , Philol, n^ 18.
* Arisl., ap. Theon, Smym., 1,5.
»Slob., éd., I, p. 452.
- bi —
c'est la forme da bien ; le pair n*a au contraire ni com^ mencement , ni fin ; c'est la forme de ce qui est illimité^ désordonné , imparfait ; c'est la forme du mal. De l'un premier, comme impair, vient donc Tun , dérivé alors et non plus primitif ', le limité , le bien , avec toutes ses formes sensibles. De Tun premier, comme pair, dérivent de toute éternité les formes diverses de la multiplicité , qui s'opposent en une succession toujours parallèle aux formes également diverses de T unité dérivée de T unité première. Ainsi tout, dans le monde, vient de Tun^, le bien comme le mal , la multiplicité comme l'unité ; ou plutôt , tous ces êtres , bien , mal , limité , illimité , unité et multiplicité, ne sont que les formes primitives ou dé^ rivées d'un seul et même être, l'un premier, qui contient le multiple dans son sein. Ne trouvez-vous pas, dans cet un premier et suprême , la plus fidèle image de cette essence partout cachée, mais toujours présente, sous chacun des phénomènes divers que nous manifestent nos sens?
Ainsi tout émane de l'un, tout en émane éternellement. Éternellement ! Car le monde n*a pas eu de commencement. Si la pensée qui l'explique, si la parole qui exprime cette pensée fait entendre le mot d'origine , le monde, dans le temps , du moins, n'en a jamais eu ^. La cause du monde, c'est l'union des principes opposés du pair et de l'impair, de l'unité et de la multiplicité dans le sein
* Simpl, phys,, fol. 390.
• Theon, Sinyrn, Plat, math., 1 , 49.
■ Slob.j éd., 1 , p. 450.
de luQ premier ; et son essence a toujours été d*ètre le pair-impair. Le monde émane donc éternellement de Tun premier, et , en même temps que les contraires que Fun premier contient tendent à se séparer pour s* unir d'homogène ^ homogène, la force eipansive et fécondante du ciel , le lien harmonique , qui réside en F unité divine, ttent éternellement ces contraires en rapport. Ge liéÉ lAipréme , créateur de lui-même, dirige F éternelle durée des choses du monde % et ainsi le monde tout entier est une harmonie, une unité et un nombre.
Oui , le monde est un tout harmonieusement ordonné sur les modèles immuables des nombres \ Voyez : Fun premier contient F opposition du pair et de F impair ; le monde ne nous présente-t-il pas F opposition du feu immobile et des planètes en mouvement , de la lumière et des ténèbres, du froid et du chaud, du sec et de Fbumide? Tous les nombres dérivent de Funité première : ils sont tous des nombres ainsi que Fun premier, quelle que soit leur multiplicité , quelques divers degrés de complexité qui les distinguent , ils portent tous en eux cette essence originelle et commune , qui les constitue nécessairement. Ainsi le monde entier est animé ; tout participe de Fessence suprême , tout possède la vie ou du moins un germe de vie. Mais quel est le foyer d'où> jaillit Fessence universelle ? à quel autel s'allume le feu qui embrase le monde entier ?
Évidemment c est le feu qu'il faut dire quand on.
^'Jambl. ad Nie* arilhrn., p. 11.
' Arisl., Mdaphys., 1,5.
cherche le principe de la chalear du monde et de la vie de tous les êtres '. Yoilà le premier élément, Tan premier, Dieu. C'est le soleil, le poste d'observation de Jupiter, qui réside an centré» et qui embrasse en même temps la surface la plus excentrique du globe \ Tous les corps célestes sont donc aussi des feux divins, les étoiles sont des divinités ; de même la terre et tous les corps. Après le feu, c'est Veau, ce sont la terre et raîfr, agités et transformés sans cesse dans toutes les parties de Tunivers , qui produisent le monde tout entier.
Mais quelle est la forme de ce monde qu'entoure le feu éternel ? Quelle est la forme la plus parfaite ? La sphère. Il faut donc que le monde soit sphérique; et, autour du feu immobile qui presse de toutes parts la surface excentrique du monde, circulent les dix planètes à des intervalles déterminés par les lois musicales , et avec une vitesse proportionnelle à leurs distances respectives ^ Elles sont au nombre de dix ; le nombre dix est un nombre parfait ; il représente le premier retour de la multiplicité dans une unité nouvelle. Le mouvement est circulaire, parce que c'est encore là le mouvement le plus parfait ; et , comme les lois éternelles en ont régi la vitesse avec une admirable proportion, les sphères célestes emportées dans l'espace font entendre une ra^ vissante harmonie ^.
* yie de Pythagore, par Diogène-Laërce.
' Arist., de codo , II , 13.
' Nicom. harm. manual, I , p. 6 ; Plut., de music, Uk.
* Cic, de natur, Deor,, I, li; Sext, emp, adv. Math,, IX, 127 ; Plut., de plac. phil., 1 , 7; PhiloL ap. Sloh, éd., 1 , 42Q.
Telle est la TÎe du monde , sans doute; ainsi s exerce, au sein des espaces immenses , l'action de Tun premier, de Tâme universelle.
Et maintenant que sont les âmes particulières? Des émanations , des écoulements de ce principe répandu partout, qui meut tout, qui agite tout, et dont nul ne peut rien savoir, sinon quil est l'un premier. Seul, il subsiste ; les autres âmes, au contraire , sont emportées d'un continuel mouvement.
En effet , nous est-il permis de concevoir autre chose de Tâme humaine? G*est une cause de mouvement, et elle se meut elle-même. Quoi de plus? Quelle est sa nature, son essence? G*est l'essence de Dieu, puisqu'elle en vient i c'est donc un nombre qui se meut perpétuellement ; c'est un rapport numérique qui forme harmoniquement son corps '. Quelle est maintenant l'essence physique des âmes ? Émanées du feu central , que peuvent-elles être, sinon des atomes de feu et de lumière , principes de chaleur et de vie > ?
Mais pourquoi les âmes ont-elles été plongées dans les eorps? Rappdons-nous ce que les nombres nous ont déjà révélé.
L'un premier est essentiellement pair-impair, un et multiple, limité et illimité, bien et mal. Le germe du bien et le germe du mal coexistent nécessairement dans l'unité primitive d'où tous les êtres sont sortis : c'est là la loi du destin , nul être n'y peut échapper. L'âme hu-
'' CUmd. Mam,, 1. I; Platon, Phœd.
' Arist., deanim., I, %.
maine reproduit dans son essence ce caractère commun à tous les êtres ; elle ne pourrait exister autrement. Confondue autrefois dans Tun premier, dans Tâme universelle, elle y était heureuse \ Mais, comme le multiple sort nécessairement de Tunité, Y essence multiple de Tâme devait sortir de Tessence nne de Tâme du monde , pour être plongée dans un corps. L'àme humaine, feu pur autrefois, est devenue un composé d'éther chaud et d*étber froid, susceptible de s'unir à quelque corps que ce soit. La raison et T appétit , les facultés intellectuelles et les facultés sensuelles divisent son essence : par la raison , qui réside dans le cerveau , elle tient à Timpair, au bien, à r essence divine ; les animaux n ont pas cet élément en partage ; c'est le privilège de V humanité * ; par l'appétit , qui réside dans le cœur, elle tient encore à Tna, mais indirectement, par le moyen du pair, principe de l'imperfection et du mal ; l'appétit seul constitue l'âme des animaux, qui sont ainsi dans l'échelle des êtres et des nombres, à un rang au-dessous de l'homme. L'âme, essence purement divine autrefois , est donc liée maintenant à la matière par l'appétit ; mais tout ce qui tient à la matière est par cela même imparfait. Qui empêche l'âme de devenir inerte et stupide? C'est qu'elle su rappelle ce concert des astres, cette harmonie divine, et elle se la rappelle avec un soupir de regret et d'espérance ;
* PhiloL ap, Clem, Alex, strom., HI , p. ft33; Bœckb, philol. , n« 23.
• Galen de Hipp. et Plat. , plac, IV, 7; V, 6; sec. Posidonium;. CIc. qu. Tusc, IV, 5.
cette espérance la soutient , en même temps que les nombres révèlent à chaque instant à la raison T harmonie da monde. Autrefois les âmes sentaient en elles-mêmes Fâme du monde, ou plutôt elles et Fâme du monde étaient confondues dans une indivisible unité. Maintenant elles ne communiquent plus avec elle que par le moyen des Dieux inférieurs, qui exécutent les volontés de rÉtre suprême; par les génies et les démons qui résident dans les astres, et qui peuplent toutes les parties de Tunivers , et qui président à la divination et aux rêves ^ ; par les héros enfin , qui sont nés des Dieux intermédiaires pour être les bienfaiteurs des hommes. Quand je dis autrefois , c est qu'il faut bien que je suppose Torigine du monde pour l'expliquer ; mais Fâme a toujours existé, et, par conséquent , cette chute prétendue n est qu'un état nécessaire , qui a sa destination pour le bien dans la liaison générale des choses % comme il est nécessaire que le pair, moins parfait que l'un, se détache de l'unité ; et maintenant , Dieux intermédiaires, démons , génies , héros , âmes humaines , agissent de tous côtés en tous sens et particulièrement ; mais il faut bien reconnaître que , de même que l'un est le seul nombre parfait , de même il n'y a que l'Être suprême qui agisse véritablement, et dont l'action n'ait point de bornes, parce qu'elle embrasse une étendue infinie.
Et maintenant quel est le but de cette action ? Quelle est la destinée du monde? L'univers a-t-il une destinée?
' Fie de Pythagore, par Diogène-Lacrce.
' Claud, Mam., I , philoL; ap, Sloh^ éd., 1 , 8.
yom ne pouvons pas concevoir one action sans but ' ; notre raison y répugne, et il faut l'en croire , ou ne croire à rien. H y a donc une destinée pour Tunivers, et , dès lors^ il y en a une aussi pour chacune de ses parties . Oui , croyons-le , cette destinée est le principe du gouvernement du monde. Toute la vie s accomplit sous la direction des Dieux.
Mais comment déterminer la destinée de Tunivers ?
Quel peut être le but de Faction de Dieu ? Dieu , c*est Vun , et Tun est le nombre parfait ; il ne peut tei;idre que vers lui , et lui-même est son but. L'action de V essence divine a pour but l'unité. A leur tour, les ^mes particulières , émanées de Tàme universelle , ne peuvent ni ne doivent rien se proposer de plus parfait que l'essence originelle dont elles ont été séparées. C'est là leur bien.
Le bien ! voilà donc encore une forme de l'un ! O Tbalès ! ô Solon ! quelle lumière ! Les hommes se demandent pourquoi le mal existe , et ils accusent Dieu . Ils veulent bien de l'existence , et ils repoussent cette opposition des contraires > la première, l'indispensable condition de toute action , de toute vie , de toute vertu et de tout bien. Pas de bien pour le monde , si le mal n'est pas. Yoilà donc l'univers expliqué, dans son ori* gine et dans son but, Dieu justifié, la vie tout entière et la destinée de l' homme produites à la plus vive , à la plus éclatante lumière. Oui , la vie de l'ftme dans le corps est un état de peine et de souffrance , mais c'est
* Bœckh, Pkilol., no25.
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an état nécessaire. Autrement, les âmes auraient-elles jamais pu tendre vers Funité , et goûter le bonheur de se fondre eu elle après toute une vie d'efforts laborieux vers ce but?
Dieu n*aspire qu à T unité, et les âmes y doivent aspirer à leur tour. Leur nature leur enseigne la destinée qui les attend. G* est en raison des soupirs qu'elles auront poussés vers Dieo , en raison de leur travail pour se réunir à lui , quelles seront un jour récompensées ou punies ; car il faut croire à des peines et à des récompenses après la mort '. Il faut donc que les âmes, c'est là leur plus cher intérêt , confondent leur but avec le but de la création tout entière ; il faut qu'elles s'affranchissent des liens qui les attachent aux choses sensibles.
Qui les en délivrera ? L'étude des nombres. Douées qu'elles sont des facultés intellectuelles et des facultés sensuelles, il faut qu'elles s'attachent par les premières à l'immuable, à l'absolu, et qu'elles cherchent à se délivrer des sensations qui ont le variable , le multiple , l'imparfait , le mal pour objet ; il faut subordonner les sens à l'esprit ; il faut méditer la science des nombres , la musique et la géométrie, qui étudient des rapports immuables. La languedes mathématiques est nécessairement la langue de l'initiation à la véritable science. A mesure qu'elle avance , l'âme apprend de plus en plus à ramener le multiple à l'unité. La conception de cette unité absolue , c'est le faite de la science , et , arrivée à ce point ^
* Arisl., jinaL post., Il, li.
rame heureuse possède à la fois le savoir parfait et le bien. C'est Fétade des nombres qui élève TAme à la contemplation de lunité suprême , immobile , éternelle ; et c*est ponrqaoi je disais, en commençant, qail faut substituer T étude de la forme à Tétude de la matière des choses sensibles, et c est aussi pourquoi , en vous disant que Jupiter est, suivant mon maître Pbérécyde, le premier être, le véritable principe, j'ai ajouté de moimême que c*est Tunité , le nombre par eicellence.
THALÈS
Jeune homme , je ne sais ce que je dois admirer le plus de r éloquence de ton langage ou de la grandeur de ta pensée. A tes premières paroles, je me suis senti tout ému, et tu peux, juger par toi-même que je ne Vai pas été seul. Ta voix ne m'a pas transporté dans le ciel, mais elle m'a détaché de la terre, comme celle d'un bon génie qui me dirait : « Suis-moi, je ne sais pas trop où » je vais te conduire, mais viens. » Il est temps, toutefois, de descendre de ces hauteurs où tu m'as élevé avec toi., Yeux-tu que je te parle franchement ? Cette atmosphère, traversée de ténèbres et de lumières, comme tu Tas dit, m'adonne des éblouissements. Tu m'as pris par mon faible en exaltant la puissance des mathématiques devant un homme qui les a étudiées pendant toute sa vie avec passion. Mais il me semble que leur culte t'a emporté un peu loin. Qu'elles puissent servir d'introduction à la connaissance des choses réelles , qu'elles ea fixent les rapports, qu'elles soient des principes très précieux de classification, personne n'en doutera. Mais
— Gl —
quelqae nécessaires, quelque fécondes que soient ces Térilés, et malgré leur caractère d'universalité, elles ne peuvent pas être la source de toute connaissance. Voilà ce qui me donne des éblouissements. La science des nombres est pour toi le code des lois qui régissent tout lunivers. Mais comment peux-tu identifier les éléments des nombres avec les éléments des choses ? Comment peui-tu donner de la réalité à de simples vérités de la raison ' ?
PYTHAGORE
Qu'est-ce que la réalité ? •
THALÈS
£s-tu donc tellement étranger aux choses sensibles , qu'il faille définir pour toi ce qui est compris par tout le monde? La réalité, c'est ce qui tombe sous les sens , c'est ce qui résiste , c'est la matière ; mais toutes ces expressions ne sont pas plus claires que le mot réalité.
PYTHAGORE
Pas plus claires en effet , pour moi du moins , car, qu'est-ce qui résiste ? qu'est-ce que la matière ? qu'est-ce qui tombe sous les sens ?
Il est bien évident que ce né sont pas les nombres , et pourtant tu dis : • Les nombres sont la substance des
' Pourlajusiificalion de (ouïe cell€ discussion, voir la Mélaphyfique d'Arisîolc , 1. 1 , 8 el 6 , el les livres XIII et XIV.
» êtres, les nombres sont les âémeaU des choses. » Voilà ce qoe je ne pnis comprendre.
PYTHAGORE
Ce ne sont pas les nombres qni tombent sons les sens, Yons a?ez parfaitement raison de le dire, et il n'y a rien de pins clair.
THALES.
Tn Yois bien qne to distingues ce qui est sensible , matériel, réel, de ces nombres, dont ta dis pourtant qu'ils sont la substance , les éléments des choses.
PTTHAGORE.
Je distingue ce que je ne connais pas de ce que je con^ nais , voilà tout.
THALÈS
Que veux-tu dire ?
PTTHAGOBB.
Ce qui tombe sous les sens, je ne le connais pas, il m'est impossible de découvrir ce qu est en soi ce que vons appelez réalité. Les sens ne donnent rien que de confus et de profondément obscur, mais la raison fait connaître seule cette matière dont T essence est ignorée , et c'est elle qui nous montre les nombres ; les nombres forment le fonds de la matière.
THALÈS
Gomment , tu penses que les nombres , qui ne sont
qae des idées, des êtres immatériels, composent la matière des êtres sensibles ! Mais c'est inconcevable. Les nombres expriment les rapports de ces êtres , et rien de plus.
PYTHAGORE
Nous ne connaissons rien que des relations ; nous ne saisissons en elle-même aucuqe essence. Cest la raison qui nous montre les rapports , et qui les apprécie par des nombres ; les sens ne nous font connaître que les termes entre lesquels les rapports subsistent. Que sont ces termes avant que la raison ne cherche à en pénétrer la nature? Bien que de confus, d'obscur, d'inconnu. Et , une fois que la raison s y est appliquée? Des rapports entre d'autres termes, et ainsi de suite à l'infini. Il est donc impossible de séparer les relations numériques des objets de ces relations , puisque nous n'avons des objets aucune idée qui ne soit une idée de relation et de. nombre.
THALÈS
Mais, dis-moi donc comment les nombres, qui n'ont aucune réalité par eux-mêmes , qui ne roulent que sur des rapports, des additions, des retranchements, des combinaisons et des changements d'ordre, peuvent être pris pour principes ? Gomment concevoir les propriétés des corps fondées sur des rapports mathématiques?
PYTHAGORE
Tout est composé de particules insensibles formées par le mouvement local. La couleur et le son , comme toutes
les autres qualités sensibles , dérivent de la surface des corps'. La couleur n*est pas une chose qui existe hors de nos jeui ; elle vient des mouvements différents que les objets diversement modifiés causent dans Tœil.
THALÈS
Gomment, Solon et moi, et toi aussi, jeune homme, nous ne sommes que des composés de particules insensibles en mouvement !
PYTHAGORE
il me semble que Von ne peut rien connaître de plus de la matière.
THALÈS
Et cette énorme pyramide, qui broierait une moitié de ville en tombant, cest un nombre, un rapport, un composé de particules insensibles qui se meuvent ?
PYTHAGORE
Qu est-ce donc autre chose ?
THALÈS
Gomment peux^tu mépriser à ce point le témoignage des sens , et les condamner ainsi à une ignorance ab'solue ?
PVTHAGORE.
Je ne les condamne pas sans les entendre : je leur dis : Parlez-moi, dites-moi la vérité : quelle est la matière
* Arisl., des sens, 5 ; Plal., de plac. phiL, IV, 20.
des choses sensibles? Ils me répondent mille choses conf ases qui ne sont pas ce que je demande. Ils me montrent de Tean, de Tair, du feo, de la terre. Mais quelle est l'essence également susceptible de devenir de la terre > dq feu , de Tair ou de l'eau? A cette question , je les vois interdits et muets, et je les condamne à Tignorance au nom de la raison. La raison, au contraire, me montre partout les nombres qui composent la matière , humide ou solide, eà tous lieux, en tout temps, et l'essence du nombre c est l'unité. Entre les sens, qui n'opposent que des répugnances , et la raison , ferme et claire , est-il si difficile de choisir ?
• THALÈS
Les arbres , les maisons , le soleil , la terre , les animaui , les hommes , nous trois , nous sommes des nombres !
PYTHAGORE
Je ne comprends pas ce que disent les sens. A cette question : Qu'est-ce en soi que cet objet que tous me montrez , jamais de réponse. Je comprends , an contraire , parfaitement ce que c'est que le nombre , l'un , le pair, l'impair. C'est la raison qui fait la science.
J avoue que j'aurai de la peine à devenir aussi fort que toi dans la pratique de cette maxime que tu proclamais avec un certain enthousiasme en nous exposant ton système : « Il faut subordonner les sens à la raison. »
Je ne nie pas l'autorité de la raison, mais il me semble
qae les sens ïnériteot plus de oonsidératkm qae ta ne leur ea Teux accorder. Je ne pais te diaûmaler non plos qae j'éprouve depais qœlqaes moments one cer* taine frayeur.
PTTHAGORE.
Je ne demande pas mieux que de vous rassurer, si je puis.
THALÈS
Au nom de la raison tn viens de condamner les sens, et tu ne veux pas accepter leur témoignage qui ne dit pas très clairement, j'en conviens, quelle est la matière en soi, mais qui affirme énergiqnement que la matière existe. Or, tu as refusé de les entendre, sans tenir compte de ce témoignage imposant. Il m'a semblé voir, dans cet arrêt de ta sagesse , une condamnation qui frappe à mort le monde matériel tout entier, et c'est là ce qui m'effraie.
PYTHAGORE
Vous avez oublié , Thaïes , une remarque que j'ai faite après avoir dit que l'uuité est l'essence des choses. « La 1 divinité seule peut la connaître ; les hommes n'en • voient que l'ombre ; toutefois cette science, quelque » imparfaite qu'elle soit , ne serait pas possible , s'il n y » avait pas d'essence dans tontes les choses qui consti- » tuent le monde. »
Mais cette essence, c'est ton esprit qui la conçoit.
Qai empêche qu'un jour quelqu'un , «'appuyant sur tes idées, ne Tienne dire que Teasenoe n'existe qu'à titre de conception dans l'esprit, et nullement à titre de réalité ?
PYTHAGOBE.
La raison ne peut pas créer la science de son propre fonds.
THALÈS
Peut-être te serait-il difficile de le prouver.
PYTUAGORE.
n faut qu'elle en emprunte les données du dehors. La raison ou Vâme, qui respire en nous, n'est qu'une portion , une émanation de celle qui est répandue dans r univers, et, comme le semblable ne peut être connu que par le semblable , le propre de la raison est de comprendre et de juger la nature des choses universelles , surtout lorsqu'elle a été purifiée , et dépouillée de l'ignorance et de l'oubli qu'elle a contractés dans son union avec le corps.
TOALES.
Ce qai revient à dire : On ne révoquera pas en doute l'existence des choses réelles , parce que j'y crois. Hais on ne s'inquiétera pas de cette Ame répandue dans tout l'uniTers , et dcHit l'Ame humaine n'est qu'une émanation. On verra d'nn côté que les sens ne donnent rien que de confus ; de l'autre que la raison , qui conçoit l'essence, peut bien la concevoir sans qu'il y ait hors 4'elle rien de réel , ou du moins rien de plus mater ei
qife les nombres un, deux ^ trois, quatre, cent, mille, été. Tu as tort , encore une fois, de négliger, de mépriser à ce point le témoignage des sens. La raison ne donne pas ce que les sens nous révèlent. Cette essence que ton esprit conçoit, ce n*est pas la matière, c'est Dieu, et ton système se réduit à voir Dieu dans tout.
PYTHAGOUE.
Dieu, r unité, est la substance de tons les nombres et de tous les êtres. Il faut bien que tout se ramène au point. L'unité, la monade, voilà le point; la djade, c'est la ligne ; la triade représenté la surface ; la tétrade, c est le corps géométrique ; la pentade est le corps physique avec ses propriétés sensibles. Voilà les vrais principes, les éléments universels.
THALÈS
Mais ce ne sont pas là des principes. Des choses telles que celles que tu nommes, qui n'existent pas par ellesmêmes , ne peuvent être regardées comme les principes des êtres.
PYTHA.GORB.
Évidemment ce qui est plus simple est principe ; la surface n'est-elle pas plus simple que le <;orps ? la ligne que la surface , et le point que la ligne ? Le point , la ligne , la surface sont les éléments des corps.
THALES.
Et si je disais que le corps est le principe des sur-
faces , fignes et points ; que ces principes prétendus ne sont que des limites , de pures divisions ?
Gousultez la raison. G*est elle qui décompose les corps^ et qui, arrivée à F unité, ne peut plus aller au-delà du point indivisible inétendu.
THALÈS
Consulte les sens. Où as-tu vu des lignes , des surfaces, des points? Si c'étaient, comme tu dis, des principes , ils existeraient en dehors des êtres ; ils ^'existent que dans des corps : ce sont donc les corpa qui sont principes.
PXTHAGOR6.
Il est impossible d*admettre que les corps soient les éléments des êtres.
TH4LÈS
Qu'est-ce que tu entends par le oiot éléments, lorsque tu dis : Les nombres sont les éléments des êtres ?
PYTHAGORE
J'entends par éléments la matière première qui entre dans la composition , et qui ne peut pas être divisée en parties hétérogènes. Ce sont encore les dernières parties dans lesquelles se divisent les corps , parties que Ton ne peut plus diviser en d'autres corps d'espèces différentes.
THÂLES.
De quelle manière èntends-tu que les nombres sont: les éléments des corps ?
PÏTH4GORE.
Les nombres se ramènent tou& à T unité; et V unité, c*e3t la matière première ' qui entre dans la composition des corps, et ne peut être divisée en parties hété-. rogènes.
THALBS.
£n ce sens^ la matière première de la couleur rouge, c est une particule rouge , n est-ce pas, puisque le rouge, est une couleur simple ?
PYTHikGORE.
Sans doate.
THALÈS
Je comprends bien que la collection des petites par-, ticales rougea, dans lescfuelles ou divise la matière de cette couleur, puisse la composer; maisi qu'un eosemU'e d'unités, de ces être incorporels et purement idéaux, qui diffèrent par conséquent par Tessence de tout corps, qud qu'il soit, puisse composer un. é^re matériel , c^est ce qu'il, est impossible d'admettre. £t quand tu dirais que les nombres sont les éléments des corps , en cet autre sens , qu ils sont les deimîères parties dans les-
'. Ale&undrc , Successions des philosophes, cilé par Diogène-Laercc,
quelles se divisent les corps, et que I'ob ne peut pins diviser ces parties en d'aotres corps d'espèce différente, je te deoaandersis encore ce que sont aa fond ces éléments.
pythagoue.
L'unité d'une part, et riatervalle de l'autre.
Ëb bien , soit! Tous les corps, quels qu'ils soient, se réduisent à ces deux principes ?
PYTHA.GOBB.
U me stable qu'il en est ainsi.
Tu me disais tout à l'heure : La raison ne peut pas eréar ktecience de son propre fonds ; il faut qu'elle en emprunte les données du dehors; et tu me parles d'iuterralle, de vide. D'oii t'est venue cette idée ? Tout n'est-il lias plein ? Qu'est-ce que le vide ? C'est le uéant, c'est ce qui n'existe pas, ce n'est rien , on n'eu peut pas parler. Mais, je le veax bien , tous les corps se réduisent maintenant, snivautti», à l'nuité et an vide.
Alors, d'où provient leur «Uversité? Le changement de rapports peut expliquer tout au plus le changement de fonne; mais, pour ladiversité de matière, c'est impossible. Peux-tu me dire d''où provient la diversité des corps ?
PÏTHiGOHE.
Du principe multiple qui dérive essentiellement de
Fun premier. Les nombres sont les modèles des objet» sensibles. Anx diverses combinaisons des unités entre elles, correspondent les diverses natures des cboses. Suivant vous , Thaïes , ressence se transforme* Il me semble que Ton pourrait dire qu'elle se compose. Ce sont les différentes compositions de Tunité qui produisent les différences essentielles que Ton remarque entre les êtres.
THALÈS
• Tu me remets sans cesse dans T esprit ce qu*il me serait d'ailleurs difficile d'oublier. Eh bien ! je le veux encore ; les nombres n'expriment pas de simples rapports ; ils sont la substance des objets sensibles, bien que j'éprouve une très grande difficulté à me faire à cette idée. Je dirai, pour prendre ton langage : le principe de toutes choses, c'est l'un premier, le pair-impair. Mais comment le pair etrimpair peuvent-ils dériver tous les deux d'une même essence ? Les contraires sont les principes des choses , mais comment ces principes peuvent-ils se ramener à la cause première ? Le pair et l'impair ne peuvent pas être produits par une essence identique , ni dériver tous les deux de l'un premier. Ce serait plus difficile à expliquer que l'origine même de la nature.
PYTHAGORE
N'est-il pas vrai que le pair est tin nombre ?
, THALÈS
Qui-
PYTHA60RE.
Et limpair ?
Également.
Etrun?
De même.
THALES.
PYTHAGORl!:.
THALES.
PYTHiLGÛfiE.
Et que l'un est l'essence du nombre ?
thàles.
Oui.
PYTHA60RE.
Eh bien ! si le pain est un nombre , l'impair un nombre ) l'un un nombre, l'un est pair et impair.
THALES.
Yeux-tn que nous donnions à l'un le nom de Solon. au pair le nom de Pjthagore , et à l'impair mon nom ?
PYTHAGORE
Eh bien ?
Et que nous appelions le nombre un homme ?
PYTHAGORE
Que ya-t-il arriver ?
THALE».
Solon est on homme, et, de plus, Vessence de Thomme , de même que Tun est Vessence des nombres ; Thaïes est un homme, et Pythagore est un homme aussi. Solon est à la fois Pythagore et Thaïes ; Toilà tou raisonnement.
PYTBAGOEE.
Je ne m* en défends pas.
THÀLÈS.
Gomment , tu ne vois pas que si Solon , en tant qu homme, Pythagore et Thaïes, tous les deux aussi en tant qu hommes et rien de plus , sont une seule et même essence, il y a toutefois, provenant d'autre part que de l'essence qui leur est commune , un caractère distinctif qui fait que Pythagore n* est ni Solon ni Tbalès, et que , pareillement , aucun des deux antres ne peut être eon^ fondu, ni avec F un ni avec Vautre des deux qui ne sont pas lui?
PYTHAGORE
Gomment Thaïes et Pythagore, dont l'essence est d'être hommes, pourraient-ils revêtir un attribut qui ne dérivât pas de l'esseoce homme représentée par Selon ? Ils seraient donc à la fois chacun homme et non hommr. C'est impossible. Ils proviendraient de deux principes différents, et qu'il serait, pour le coup, difficile de concilier ensemble. Il est plus simple d'admettre une seule nature. L'essence de Solon , c'est T homme ; Pytha-
gore et Selon sont hommes ; Soion est à la' fois Solon , Thaïes et Pythagore. Seulement Thaïes et Pytbagore se distinguent de Solon par quelque chose de dérivé de Solon , mais combiné dans ceux-ci en proportions différentes.
THALÈS
Il est bien plus simple d* admettre une seule nature , je n*en disconviens pas. Mais je redoute cette simplicité qui séduit et qui porte à tout confondre. Si Solon , Thdès et Pjthagore représeptent la même essence et cien de [dus, pourquoi y a-t-il trois noms pour les distinguer ? Si Solon c*est Thaïes et Pythagore , Thaïes et Pythagore seront à leur tour Soloo ; c*est-^dire ils ne seront pas seulement chacun d'eu un homme, mais Thomme en général , ce qui est o(mtraire à ce que nous avons admis. Il me semble que je vais mettre le doigt sur la cause de ton erreur : le mot homme confient à Solon , à Thaïes et à Pf tbagore ; mais il convient , par suite de notre supposilioa , à Solon d'une manière ab* solue , tandis qu'il ne s'applique que particulièrement à Thaïes et à Pythagore. Abusé par l'identité du mot , tu dis Solon est un homme , Thaïes est un homme , Pythagore est un homme, sans te demander si le mot homme a la même valeur dans les trois cas. De même , quand tu dis le pair est un nombre , l'impair est un nombre, l'un est un nombre, tu ne remarques pas que le pair et l'impair ne sont chacan qu'une sorte àe nombres, etque, par cela même quel'un est tout nombre, en général il ne peut être ni le pair, ni Timpaîr en particulier, sans descendre de cette généralité et de ce haut
degré d'abstraction qaiconstitae son plus nécessaire at-> tribut. Un être unique ne peut pas è\^e plusieurs êtres ; c'est pourtant là la conséquence de ton système.
PYTHAGOBE.
Je sais bien , Thaïes, que vous n'êtes pas partisan d*un principe unique. Mais comment constituer une science réellement digne de ce nom , une science une, si Tonne place pa.^ à l'origine des choses un principe d'unité? Vous avez expliqué la formation du monde par l'eau et par des âmes ^ des génies qui remplissent tout l'univers. Mais avant l'eau , avant les âmes , il faut bien concevoir l'unité qui leur est commune, l'être; car c'est l'être qui est ici âme ; là, élément humide. Sans cette essence commune , comment un des principes pourrait-il modifier l'autre? Deux principes, deux contraires, opposés ou d'accord, ne peuvent agir ni réagir l'un sur l'autre qu'à la condition d'une essence une et simple , qui leur est commune , qui était d'une manière et qui devient différente d'elle-même.
THALÈS
Mais quel rapport entre cette unité, entre ces con-^ traires dont tu parles, et la réalité? car c'est là toujours la question qui se présente à mon esprit. Que signifie ce que tu dis que les corps sont à l'imitation des nombres ? En quoi consiste cette imitation ? Mais , tu ne veux pas l'avouer, les objets sensibles ne sont rien pour toi ; autrement il est impossible de comprendre que les nombres soient la substance des objets sensibles. Jq ne m'étonne
t)lû8 que ta ne veuilles pas que Ton étudie la matière, car la matière, pour toi, cest le néant. Si c'est quelque chose, comment les nombres peuveqt-ils révéler la sub-^ stance des corps ? Quel rapport entre V un , le pair et le feu, ou tout autre élément, par exemple? Gomment concevoir encore que le pair ou que Timpair produise le mouvement ? Gomment expliquer la naissance et la mort, la production et la destruction {far le moyen des nombres? Gomment se meuvent les sphères célestes? Tu vas me répondre que le feu réprésente la mobilité même. Mais comment des nombres , encore une fois, peuvent-ils devenir du feu ou de Veau?
PYTHAGORE
Il ne dépend pas de moi , cependant, de renoncer à la lumière inconstante qui m*éclaire un moments sans dissiper toutefois tant d'épaisses ténèbres.
THALES.
Écoute , j'admettrai avec toi que l'étendue s'explique par les unités et par l'intervalle ; mais comment m'expliqueras^tu la légèreté ou la pesanteur des corps? comment les nombres peuvent-ils produire le froid et le chaud , l'humide et le sec , et toutes les propriétés du même genre ? Tu contemples et tu médites , au lieu de répondre à ma question. Quant à moi , bon jepne homme, quand même je te forcerais au silence , je n'en prendrais nul orgueil. Les yeux levés vers le ciel , tu as considéré surtout l'ordre , l'harmonie , la forme , la beauté du monde, et c'est le besoin de l'unité suprême
qui s est avant tout fait sentir à ta raison ; moi , j*ai voala connaître la matière. Partis de denx points de vue si opposés , nous ne pouvons nous reqcontrer que dans un même amour de la Yérité et du bien. Tu as Toulu prouver qae tout était un , mais tu n'as réussi, ce me semble , qu*à montrer que T unité en soi est toute chose. Dès lors tu ne devais plus songer à expliquer ce qui n'est pas, il n'y avait plus qu'à nier tout ce qui vient après le nombre. C'est en effet là que conduit ton système. Les longueurs , les plans , les solides , tout cela n'est rien. A plus forte raison les corps qui sont, ^vant toi, à l'imitation des nombres, sans que tu nous dises comment des corps peuvent imiter des êtres immatériels ; à plus forte raison les propriétés des corps qui proviennent de leur surface , ce qui est très difficile à comprendre. Il fallait te demander qu'est-ce que la nature , qu'est-ce que la matière ? au lieu de mépriser ces questions, et observer par le moyen des sens.
PYTHAGORE
Mais ces sens ne vous donnent jamais que la pluralité la plus diverse. S'il faut les croire , il y a mille principes différents. Si l'unité que donne la raison n'est pas le principe du monde, si l'un n'est pas l'être, il n'y a plus rien de général, il n'y a plus que du particulier, et il est impossible d'en faire la science. Il n'y a plus de nombres ) caries nombres reposent tous sur l'unité^ il n'y a plus de lois générales ; la physique , les mathématiques, toutes les sciences sont des sciences mensongères.
THiLUSS.
Par les Dieux , jeoae homme , tu fab uue retraite formidable ! Si T un n'est pas Vétre, il n'y a plus rien de général. J*aimerais mieux t* accorder tout de suite que Tun est l'être , que létre est l'un. Je te suis avec peine dans un ordre d'idées tout nouveau pour moi. Continuons toutefois , puisque nous avons commencé. Tu dis : Si l'un n'est pas l'être, il n'y a plus rien de général. Béponds-moi maintenant : si l'un est l'être , qu'est-ce qu'il y aura de particulier ?
Rien, car rien n'existe que l'essence divine.
THALÈS
Hais tu te contredis donc. Les nombres, les plans, les lignes, les points , ne sont donc plus des substances ?
PYTHAGOEÈ.
Si ce ne sont pas des substances, qu'est-ce qui le sera ? Tous regardez les corps comme le principe par excellence , mais vous ne pouvez pas nier que les surfaces , les lignes , les points f ne soient plus substances qne les eorps. Si ce ne sont pas des substances , nous ne savons bien ni ce que c'est que l'être , ni qudle est la substance des êtres. Évidemment ce sont les vrais principes des êtres C'est par eux que le corps est déterminé, et il est possible, la raison le conçoit, qu'ils existent indépendamment du corps ; mais sans eux Texistence du corps est impossible.
THA.LÈS.
Ta ne réponds pas à ma question.
PYTHAGORE
Avez-Yons répondu à la mienne , mon maître ?
THALÈS
Il n est que trop vrai. Le temps est sombre.
Nous reverrons le soleil , sans doute.
THALES.
. Tu n avais pas achevé de nous exposer la doctrine de Phérécyde.
PYTHAGORE
Mon maître Phérécyde n'a pas consacré exclusivement ses soins à Vétude de Torigine du monde. Il s'est aussi occupé de travaux historiques et astronomiques, de sorte que j'aurais peu de chose à ajouter à sa doctrine des premiers principes. II a écrit aussi sur l'origine de l'espèce humaine. Suivant lui, l'âme est immortelle '.
THALÈS
Tu devrais dire suivant nous.
PYTHAGORE
Il 7 a, ce me semble, une distinction à] faire.
* Cicer., Tuscul, QuœsU
THALÈS
Laquelle ?
PYTHAGORE
Ne vous soavenez-voos pas que j'ai reconnu que Fâme était douée de deux sortes de facultés , les facultés iiitellectuelles et les facultés sensuelles ? Par les premières, elle communique avec F essence divine ; les dernières rattachent à la matière, au principe 4e Timperfection.
TflALÈS.
Je m*en souviens, et tu ajoutais que les animaux ne possèdent que ces dernières facultés.
FYTHAGOR£.
Il me semble que c'est aux facultés intellectuelles qu'est réservée la prérogative de l'existence future.
THALÈS
Ainsi les âmes peuvent vivre hors du corps , du moins les âmes des hommes ?
PYTHAGORE
Je le crois '.
THALÈS
Mais alors, que signifie ce que tu disais de l'àme, que c'est un rapport numérique qui forme harmoniquement'
* Porphirr. de anir. nymph., 28.
son corps? N* entendais-tu pas par-là que Tâme est incorporelle , mais qu'elle ne peut apparaître que dans un rapport corporel ? Cependant , voilà des âmes qui vivent dépouillées de leurs corps.
PYXHAGOBE.
L'âme est une essence qui participe de F un; dans Tabsence de toute combinaison , elle est Vun lui-même, elle est fondue en lui. Quand elle se sépare de Tun premier, elle est un nombre ; nombre composé, par rapport à Fun, mais simple par rapport au corps, car il me semble que F âme, unie à un corps, ne diffère que par une composition plus forte du nombre, qui constitue l'essence de Tàme quand elle est pure. Ces essences intermédiaires entre F un premier et les êtres sensibles, forment ces dieux inférieurs, ces démons, ces génies, ces héros dont j'ai parlé, qui sont des âmes hors des corps organisés , ayant une vie imparfaite , comme un songe , semblable à la vie des ombres qui sont aux enfers \ Sont-ce des âmes qui n'ont pas encore animé des corps, ou qui déjà s'en sont séparées? 11 est difficile d'en rien dire.
THALÈS
Plût aux Dieux qu'il n'y eût de difficile à déterminer que Fessence des démons et des génies ! Je m'étais souvent demandé s'il y avait une différence entre les âmes des animaux et F âme humaine. Non-seulement tu crois à
* l*orphyr. de aulr. nymph.^ 28.
celle différence, mais tu 4is encore en quoi elle consiste. Ainsi les animaux possèdent , suivant toi , une partie de rame humaine, les parties sensuelles?
PYTHAGORE
il me semble que Ton ne peut pas en douter. Je ne crois pas, comme je Tai dit , qae leur âme soit immortelle ; cette prérogative est réservée aux facultés intellectuelles seules, lesquelles ne leur appartiennent pas. Mais ils n'en ont pas moins un droit commun avec nous, par rapport à r âme, et il me semble qu à défaut d'autres raisons , on devrait encore pour celle - ci hésiter au moins à les tuer , et ne pajs les maltraiter sans sujet. Pour moi je ne puis comprendre que des victimes égorgées soient agréables aux Dieux. Que je préfère les adorations faites devant des autels qui ne soient pas teints du sang des animaux ! JjO feu ne doit servir qu'à brûler l'encens dans des sacrifices sans victimes. Encore, si Ton n'immolait que des coqs ou de tendres chevreaux de lait , mais aucun agneau ! Pour moi , je l'avoue , à Délos je n aime à remplir les devoirs que la religion m'impose que devant l'autel d'Apollon le père, derrière lautel des Cornes. Là on n'offre que du froment, de Torge , des gâteaux sans feu , mais Ton n'immole aucune victime ' . Qui sait si notre âme ne change pas alternativement de cercle de nécessité pour revêtir d'autres corps d'animaux ?
* Pythagore, par Diogëne-Laërce ; Arislolc, dans sa République dt Dclos,
THALÈS
Il parait que la métempsycose fa aussi occupé;
PYTHAGORE
G* est une si grande question : Quelle est la destinée de! âme après la vie? C'est encore un des dogmes pro- * fessés par Phérécyde.
THALES.
Cette croyance se trouve exposée dans les livres de» Phéniciens.; telle en est F essence : les âmes sont unies à des corps ; elles sont douées de la liberté en vertu de laquelle elles se rendent dignes d'animer des corps plus ou moins parfaits, jusqu'à. ce que d'une existence à l'autre, en remontant dans l'échelle infinie des destinées, elles méritent enfin de se réunir entièrement à leur source, qui est Dieu. C'est sans doute ce que Phérécyde enseigne?
PTTHAOORE.
Oui , et il n'ajoute rien de considérable à ce fonds d'idées.
THALÈS
On trouve ce dogme chez les Egyptiens, les^ Indiens, tous les Orientaux. C'est une croyance qu'ils affectionnent beaucoup'. Suivant certains peuples encore,
* Les Indiens croient à la préexistence des âmes , à leur immortalité , i leur chute , à leur purification enfin par les divers passages à
les âmes séjournent tour à toar dans les corps des diffé^ rents animaux, passant des plus nobles aux plus \ils, des plus raisonnables aux plus stupides , et cela , suivant les vertus quelles ont pratiquées ou le& vices dont elles se sont souillées pendant le cours de chaque vie. Suivant les magea, elles franchissent sept portes avant d*arriver au soleil, au ciel empyrée, qui est le s^our des bienheureux. J'ai même appris d'un voyageur que j'ai vu à
Milet, qu'il y a par-derrière les Scythes des peuples qui regardent les âmes des hommes comme semblables à
celles des animaux , et qui supposent que les divers individus peuvent changer d'âmes entre eux pendant la vie. Après la vie , ces âmes exécutent de grands voyages , pleins de fatigues et de périls. Orphée enseignait aussi la métempsycose.
PYTHAGOR£.
Il me semble que Ton pourrait faire un noble usage de cette croyance si généralement répandue.
THALÈS
Que veux-tù dire ?
PVTHAGORE.
Les Orientaux soutiennent que l'âme, sansVien perdre de son essence , traverse différents corps ; ils la com-
travers le inonde corporel. Leur morale est en bonne partie accom- Biodée au dogme de la migration des âmes. On trouve dans l'Asie centrale des traditions nombreuses sur les esprits , sur leur d«8ccnl« dans le monde visible au travers d'un grand tourbillon de vent.
parent à un morceau de cire , qui ne change pas de nature , tout en prenant des formes contraires. Ces opinions se fondent sur ce que, dans Vidée que Ton se fait de Fàme , se trouve renfermée Tidée d'un corps quel qu'il soit. Us admettent, pour principes des êtres, deux substances distinctes , incomplètes , dont Tune n*a de force qu autaiit qu'elle est unie à l'autre. C'est par cette supposition qu'ils rendent raison de l'origine du mal moral et du mal physique. Quant à moi, je serais bien plutôt porté à regarder le corps comme le tombeau de l'âme et comme le lieu de son exil. Pour ces peuples, le dogme de la métempsycose est un dogme comme un autre. Il me semble qu'il pourrait aider merveilleusement l'intelligence à résoudre toutes les questions sur le bien et sur le mal. Cette vie serait la punition d'une vie antérieure. L'âme de Thomme , par ses dérèglements et ses désirs immodérés, s'est séparée de Tâme du monde à qui elle était naturellement unie. Avant que de s y rejoindre, il faut qu elle subisse plusieurs épreuves, qu elle change souvent de prison , qu'elle répare ses anciennes fautes en animant un certain nombre de corps par la loi de la destinée, dont rien ne saurait r affranchir.
Il y aurait certainement plus de mérite à se servir ainsi de la métempsycose qu'à l'avoir inventée. Mais tu peux dire avec raison pour le coup : Les sens sont muets. Comment pourraient-ils nous éclairer sur ce point ? Heureusement que tu sais te passer de leur témoignage*.
Ta parles comme un prophète , ta affirmes , ta ne prouves pas toujours , et il semble qae to n*en aies pas besoin. Tes paroles inspirées ont toujours Dieu et le bien pour objet, et Ton sent passer dans son cœur, en l'écoutant, des rayons de ce feu intérieur dont tu parais dévoré. Tu es né, ce me semble, pour faire le bonheur des hommes, et pour être un objet d* amour et d'admiration.
PYTH^ORE
Ah ! c'est une faveur que je ne demande pas aux Dieux. Si je pouvais seulement, après de loQgs efforts, montrer à mes concitoyens le bonheur dans la vertu et mourir !
SOLON
Parle, parle, noble jeune homme ; les Dieux ont fait detoiunsage.
PYTHàGOKE.
Quand les hommes comprendront-ils qu'il n'y a pas de vie heureuse hors de la vue de Dieu ?
TBALES.
Il se fait tard. Veux-tu , Solon , retourner à Memphis?
SOLON
Volontiers. Quant à toi , Pythagore , tu avais encore quelque chose à nous dire. Continue , je t'en prie. Tugardes le silence ; on dirait que tu fais un rêve dont ta ne veux parler à personne. A quoi donc penses-tu ?
PYTHAGORE
Il n'est pas toujours à propos de contempler les astres.. Il convient aussi que Ton dirige ses pensées et ses soins, au bien de sa patrie * .
SOLON
Que j'aime à t* entendre ainsi parler !
PYÏHAGOBE.
Hélas! que nepuis*je épancher ici tous les sentiments, de mon cœur ! Vous m'avez écouté déjà long-temps. Ne trouvez-vous pas que la vie ressemble aux solennités des jeux publics ^ où se réunissentdiverses sortes de personnes : les unes pour y disputer les prix , les autres pour y commercer ; il y a des hommes qui viennent pour être spectateurs et pour réformer leurs mœurs *. Ce sont ces derniers qu'il faut louer le plus. Il en est de même de la vie : ceux-ci naissent pour être esclaves de la gloire, ceux-là des richesses qu'ils convoitent, et d'autres , qui n'ont d'ardeur que pour la vérité , embrassent le culte de la sagesse. Non , rien n'est plus considérable que la disposition de l'âme au bien ou au mal , car ceux à qui une bonne âme échoit en partage sont heureux. Mais qu'est-<;e que le bien , qu'est-ce que la vertu?
La vertu est une harmonie^. £n quoi cette harmonie
* Lettre de Pylhagorc à Anaximène; voir Diogène-Laërce , Fie d^ P^ihagore.
* DidgeDC-Laërce , Vie de PyUutgore. yihid.
consiste^t-elle ? Dans la tendance de Tàme vers l'unité sa-^ prème, et la ressemblance avec la Divinité ! Nous serions meilleurs si nous approchions des Dieux '. Mais il faut que l'esprit dompte les sens pour se soustraire à lepr empire. Voilà ce que les hommes ne savent pas assez , et ce qu'il ne suffit pas de leur dire vaguement et comme par hasard, mais ce qu'il faudrait, ce me semble, leur répéter tous Içs jours et avec ordre , en leur montrant la place qu'il faut faire k Tabstinence dans un système général de vie. L'abstinence est d'une nécessité générale. Il est impossible autrement que l'âme un jour se transforme en Dieu. La tempérance dans les appétits sensibles, la modération dans les passions,' voilà les deux formes principales de l'abstinence. Si la vertu est une harmonie, tout excès y est contraire : comment l'excès des aliments ne le serait-il pas? Quelle indignité de s'engraisser le corps et de soumettre ainsi le plus noble principe au plus vil, et de livrer l'esprit à la discrétion de la matière ! Quand les hommes comprendront-ils donc comme il suffit de peu de nourriture pour soutenir le corps et le conserver sain , et conibieQ, sous l'influence d'un régime tempérant et sobre , l'esprit acquiert de pénétration , de vivacité et d'énergie! Les hommes ne vivraient-ils pas aussi d'une manière plus commode, s'ils s'abstenaient des viandes, et s'ils se contentaient d'aliments sans apprêts. Oubliez , si vous le voulez , Thaïes , ce que je disais sur les droits communs des âmes et sur les égards dus aux animaux.
^ Plul., de def.f orac. 7; de super$t,f 9*
Hais n' est-il pas vrai que la pureté du corps est le premier degré de V empire de Tâme, et, si cette pureté peut s obtenir, sera-ce, croyez-vous, seulement par les expiations , les ablutions , les aspersions , et en évitant d'assister aux funérailles? Non, non , certainement , mais en se préservant de toute souillure , en s*absten''nt de manger de la cbair des animaux sujets à la mort et susceptibles de corruption. Que Ton ne mange pas au moins le bœuf qui sert au labourage, ni le bélier, ni la brebis r Consultons la nature encore. L'eau n'est-elle pas la boisson qu'elle nous indique et qu'elle nous donne? Cependant les hommes s'enivrent, ils ne voient pas que l'ivresse est un mal causé à l'esprit '. Comme je dirais aussi à ceux qui veulent être purs et vivre de la vie de Fâme : Sevrez-vous des plaisirs de l'amour ; l'amour est un excès, en été surtout, à cette saison où l'âme supporte déjà avec tant de peine le corps dont elle est chargée ; en automne et au printemps , livrez-vous-y avec la plus grande réserve ; passe encore pour l'hiver, mais à dire vrai , il n'y a aucune saison dans laquelle cette passion ne sôit pas funeste , et , si l'on me demandait quel est le temps qui convient le plus pour la satisfaire , je répondrais : « Celui où vous fonderez le dessein « de vous énerver \ » Que dirai-je de la modération dans les passions ? Les hommes sont toujours dans un extrême : ils vont de la joie excessive à une excessive tristesse ; ils ne savent rien faire avec mesure ; ils
' Expression de Pyihagore conservée par Diogène-Lacrce. ' Fit de Pyihagore f par Diogcnc-Laërce.
Toyageat pour s iostruire , par eiemple , et ils ne font que se distraire , parce qu'ils ne savent pas tantôt interrompre , tantôt reprendre leurs voyages. L'âme n'est jamais en repos ni dans le même mouvement ; mais ce mouvement a besoin d'être réglé. De toutes les passions qui en troublent l'harmonie , il y en a une surtout qui contrarie plus que toutes les autres la tendance à l'unité , celle qui engendre et qui perpétue les haines acharnées, les rages extravagantes, les fureurs privées ou publiques ; celle qui allume les guerres sanglantes et qui fait une chimère de la paix et de l'unité du monde. Qu'opposer Au fléau de la colère ? Comment étouffer cette passion dans les cœurs mortels ? comment , du moins , habiluer les hommes à se rendre maîtres d'eux-mêmes, à déposer leurs ressentiments envenimés dans les mains de la raison, à s'abstenir de toute parole, de toute action tant que l'âme est en proie à ce trouble, à ce délire. C'est de cette aveugle furie que vient tout le mal dans le monde. Comment rappeler aux hommes d'éviter ces rires, ces moqueries qui rendent aussi toute union des cœurs impossible ? Un seul précepte général et comprenant tout suffirait, s'il était toujours présent à l'esprit humain : » N'offense personne. » C'est ainsi que l'âme montrera qu elle a pour objet ce bienheureux retour à la divine unité.
Oui, la vertu est une harmonie; c'est l'idée qui éclaire toute la morale. La vertu, la santé, tous les biens et Dieu même, qu'est-ce, qu'une harmonie an moyen de laquelle tout se soutient ? Quelle est maintenant , sur la terre, la plus fidèle, la plus douce, la plus belle, la
plus gracieuse image de V harmouie ? Quel est , dans les rapports qui lient tous les hommes entre eux , celui qui représente le mieux cette unité, dont la raison seule conçoit la magnifique abstraction ? C'est l'amitié. Il est donc du devoir de tous de chercher le plus possible à en étendre la sphère autour d'eux. Ce devoir, si évident et si simple , ne constituerait-il pas , si les hommes y prenaient garde , leur plus naturel , leur plus doux plaisir ? Converser avec ses semblables , avec ses frères, de manière qu'au lieu de devenir des ennemis d'amis qu'ils étaient , ils cessent tout au contraire d'être ennemis pour devenir des amis, est-ce donc impossible ? est-ce même si difficile ? On le croirait , et c'est pourtant une nécessité pour l'homme de s'habituer à endurer la faim, la soif, le travail, les peines de toute nature, et l'amitié est une égalité harmonique qui fait tout supporter. Otez les fardeaux de concert, mais n! aidez pas à les imposer. Qu'est-ce encore que Tamitié ? Une égalité de biens et de sentiments. On ne doit donc rien posséder en partiticulier, tout doit être commun entre les amis; ce qui blesse l'un d'eux les blesse tous, par cela même qu'ils sont plusieurs comme s'ils n'étaient qu'un. Que s'ensuit-il encore ? Que chacun doit contribuer à l'exécution des lois qui protègent tous les hommes, et s'opposer à l'injustice.
SOLON
Je t' écoute avec plaisir, et tes discours m'enchantent , mais je t'approuve surtout pour ce que tu viens de dire. Le moyen le plus efficace pour empêcher les hommes de
Violer les lois , ce serait que ceux à qui Ton ne fait point de tort fussent aussi touchés de celui que Ton fait aux autres , que s'il le^ regardait eux-mêmes '.
PYTHAGORE
Et maintenant , si tendre à Tunité c'est tendre à Dieu, est-il nécessaire de recommander à F homme de lever souvent les yeux versle ciel ? Oui, c'est là surtout ce qui importe. Inculquer dans les âmes la piété, la pudeur, le respect pour les Dieux et ï habitude de la prière. Ce respect se produira par la vénération pour tous les cultes, pour tous les mystères. « Jeunes gens, respectez » en silence ces choses saintes \ « Il ne faut pas oublier non plus que la plus forte preuve de l'existence de Dieu , c'est l'ordre qui règne entre les êtres, et qui constitue rharmonie du monde entier. C'est par-là que se manifeste , avec la plus grande clarté la puissance ^e T intelligence divine. N'oublions pas de reproduire cet ordre dans nos prières, qui doivent être ordonnées comme ce monde, comme ce Dieu que nous devons célébrer. Les Dieux veulent être honorés à toute heure ; il faut chanter leurs louanges avec chasteté , en habit blanc. Après les Dieux , quand le soleil a achevé la moitié de sa. course, les démons et les héros ont droit à nos hommages. Après ces êtres supérieurs à l'humanité , quels plus dignes ob^ jets de notre vénération que les vieillards et que nos
' f^ie de Solon, par Diogène-Laërce.
' Commeacemeol d'un discours de Pydiagore sur les mystères, cilé par Diogcne-L'aêrce.
parents; Mais dans ces hommages, dans ces respects, c*est toujours la Divinité qui doit être plus ou moins directement Tobjet de notre culte, car c est delle que vient tonte lumière , tout bien ; en elle est tout notre espoir. Que les hommes s exercent donc à jouer de la lyre , que leur plaisir le plus doux soit de chanter les louanges des Dieux et des grands hommes. G*est là 4ie qui entretient dans Tâme une exaltation salutaire avec r amour de la vertu. Quels trésors de biens la prière ne répand-elle, pas dans nos cœurs , et comme elle les détache de la multiplicité des choses sensibles , quand elle est générale, désintéressée comme 1* amitié ! Je ne parle pas de ces vœux égoïstes que l'on adresse tiux Dieux pour soi-même : F homme sâit-il d'ailleurs ce dont il a besoin ?
Quelle est maintenant la plus noble et la plus efficace prière? L'exercice de la vertu. G* est là la plus magnifique adoration pour se rendre la Divinité favorable. Le devoir le plus sacré de Thomme c'est d'y persévérer, malgré tous les obstacles, en dépit de toutes les peines, de toutes les douleurs. Le suicide, qui prouve que l'homme n'espère plus en Dieu et ne veut plus combattre , est donc une impiété et un crime '. C'est encore une faute envers les Dieux , c'est un manque de respect de jurer par leur nom , car chacun doit pouvoir mériter par sa conduite d'être cru sur sa parole.
* Fie de Pythagore , par Diogène-Laërce.
» Bœckh , PhiloL, no 23.
SOLON
Oui , la probité est pias fidèle que les sermeuts \
PYTHAGORE
. Mais que fais-je que répéter ce que j* ai déjà dit ? Est-ce ma faute pourtant si la science des nombres se confond avec la morale, si la représentation générale de Tordre du monde est exprimée dans la conception de T harmonie 'que les nombres apprécient et mesurent? Je n'aurais donc plus rien à ajouter pour montrer aux hommes où réside le bonheur auquel ils aspirent , et quelle voie y conduit. Mais il ne suffit pas de leur prouver que tel est leur bien , il faut le leur rappeler sans cesse. Tout n*est pas fait quand on Ta découvert à leurs yeux , si Ton ne s'efforce encore de le leur faire aimer. Depuis long- temps il m'a semblé que l'homme a souvent besoin de cultiver sa mémoire, et de s habituer à voir partout comme des signes et des symboles éloquents qui lui rappellent ses devoirs; mais ce nest là quun moyen. Le fonds de la morale , c'est que la volonté secoue sans cesse Tamour des biens particuliers , changeants , illusoires ; c'est que l'intelligence tende à se dégager de la fausse science du multiple et du variable. Toute la morale est là. Il n'est pas difficile de remarquer que les hommes s'attachent principalement à la matière, et qu'ils sont surtout frappés des perceptions des sens. £h bien ! c'est par-là , c'est en les prenant tels qu'ils sont , que je voudrais les élever
' Voir Diogonc-Laërce , Vie de Solon,
anl idées morales '. Dites-leur : Présentez- voas dans les temples avec an air modeste et recueilli , ils oublieront ce précepte. J'aimerais mieux, associant des perceptions d* objets matériels à ces idées morales, leur donner le précepte sous cette forme : « Ne sacrifiez point anx Dieux » les pieds nus. » Je leur dirais : o Gardez- vous de porter 9 au doigt de bague qui vous gêne, » au lieu de leur recommander de ne faire aucun vœu ni aucun serment. Le coq semble être le-symbole de* l'activité et de la vigilance. Je leur conseillerais ainsi l'activité et la vigilance à toute beure du jour : « Ne tuez jamais de coq. » Je ne leur dirais pas non plus : C'est vous-mêmes qui vous faites une vie douloureuse en perdant le temps parce que vous vous chargez de trop d'affaires , mais je le leur ferais entendre par un symbole qu'ils se rappelleraient toujours, en voyageant, dans les promenades, dans les camps : « Ne vqus » amusez pas à couper du bois dans votre chemin. » Pour bien faire comprendre qu'à l'article de la mort il ne faut ni regretter la vie ni se sentir touché des plaijsirs de ce monde : « Ne retournez point sur vos pas après » vous être mis en voyage. » Voici un autre symbole pris de l'organe le phis important du corps : Ne vous laissez pas abattre par le chagrin et par l'ennui : « Ne » mangez point votre cœur. » Pour leur prescrire F équité et la justice : « Ne passez point par-dessus la balance. » Gomment leur dire encore : Prenez un soin égal du présent et de l'avenir? le boisseau est la mesure d'une por-
* Voir, pour Texplicaf ion de lous oes symboles , la Fie de Pythagore, par Diogène-Laêrce.
tion de noorriture pour un jour : « Ne vous asseyez pas » sarle boisseaa. » Les hommes sont oublieax ; ils aimeraient la Terta s ils y pensaient. Ce n'est pas la méchanceté, c'est lal^ëreté, c'est Timprudence , c'est l'onbli qui les perd. Il faut qae l'homme cultive sa mémoire , et c'est ainsi qn'il donnera de la gravité à sa pensée. Toujours distrait par les détails qui ne sont rien en euxmêmes, il a besoin d'être rappelé sans cesse à la vue de l'ensemble, à l'observation des lois et de l'ordre du monde, qu'il pratiquera dans sa conduite quand il l'aura reconnu et admiré dans la nature. Il semble qu'il y ait deux mondes bien distincts et trop vastes pour qu'on puisse les embrasser tous les deux à la fois ; mais le regard de l'âme humaine est fait pour dépasser de toutes parts l'espace infini. Il y a deux mondes, si l'on veut, le monde des sens et le monde de la raison ; mais le premier n'est que le symbole harmonieux de l'autre, et il n'y a pas de vraie science pour Thomme hors de cette vue, qui fond la nature sensible et l'essence immatérielle en un tout admirablement ordonné. Il n'y a pas de bonheur pour lui sans la pratique des vertus par lesquelles l'àme tend à ramener son essence à l'unité du monde. — Mais c'est là ce qui demande du travail , des efforts , de la persévérance et de l'habitude. Gomment s'efforcer de devenir vertueux , si on ne l'est pas déjà , et comment peut-on l'être si Ton ne s'est déjà efforcé? J'ai souvent pensé , ô Solon ! que , si l'apprentissage en général était nécessaire, c'était surtout pour cet art sublime de la vertu. Il me semble que ces maximes que Ton sait par cœur et que l'on répète, maximes sur le
bien y sarla sagesse, sur le bonhear, sont destinées à demeorer stériles, da moins en partie , s'il n'arrive pas qa'un jour on homme , préférant aux beanx discours les bonnes actions, ne s'efforce sérieusement d'assurer au sein d'une société la pratique de la morale. Que l'homme est faible quand il est livré à ses seules ressources ! mais qu'il est fort, qu'il est puissant, que son action a d'empire et de durée , quand il sait associer des efforts à ses efforts , et des volontés à sa volonté !
Non , ce n'est pas assez de concevoir le bien : il faudrait un institut pour en assurer, pour en étendre , pour en perpétuer l'exécution. Ce ne serait pas une école destinée à recevoir et à conserver le dépôt des doctrines scientifiques ; ce serait une école pratique dans laquelle les élèves seraient appelés à recevoir une grande éducation morale , ce serait , si l'on veut , une association politique , lùais dont le but et les moyens auraient un caractère essentiellement moral comme son principe.
L'idée de cet institut , comme celle de ces symboles dont tu parlais tout à l'heure , t'a sans doute été suggérée par ce que ta as vu en Egypte, et aussi par ce que tu sais des initiations aux mystères ?
PTTHAOOBE.
Peut-être : j'ai été initié aux mystères de Bacchus et dOrphée.
SOLON
L'idée lui en est venue comme vient à un homme gé- . néreux l'idée de faire le bien.
THALES.
Solon a dit la vérité, et poar moi, Pythagore, je yois bien qa*an pareil institut, par la force *et par Tesprit de son institution , exercerait sur les hommes une action puissante et salutaire. Mais quel que soit le noble but que se proposerait le fondateur , ne craindrais-tu pas que cette école , considérée surtout comme un établissement non-seulement momentané, mais durable, ne présentât les graves inconvénients attachés à des associations secrètes? Vois dans Ttude, vois, sans sortir de ce pays , les conséquences funestes de cette division par castes , qui fait des lumières scientifiques le privilège dun petit nombre d'initiés.
PYTHAGORE
J'avouerai, Thaïes, que la fausse science , qui produit nécessairement une instruction superficielle, me semble plus funeste encore que Fignorance ; et la science ne peut être que fausse quand la vérité ne tombe pas sur un sol qui soit convenablement préparé. C'est cette nécessité de préparer les esprits à l'instruction , afin que r instruction serve à la morale, qui justifie pour moi^ ridée d-un institut. Là il y aurait un double enseignement : l'un s* adresserait à l'universalité des auditeurs, leur offrirait des leçons à leur portée , et les disposerait à en recevoir d'autres plus élevées ; l'antre serait réservé à un petit nombre d'élèves choisis. Ceux-ci seront sonmis à de longues épreuves : il faudra qu'ils passent par
pIusieDrs degrés saccessifs, toajours proportionnés non-* seulement au développement de leur intelligence, mais encore à leurs progrès dans la vertu. Les épreuves embrasseront à ^ fois et le régime de V esprit , et les vêtements et le sommeil , et les e&ercices gymnasiiques ; tout y tendra à fortifier Tâme en la purifiant , à dompter les sens , à faire supporter les privations , à vaincre la douleur, à façonner T esprit aux habitudes de la méditation. Là on pratiquera le silence, ce jeûne nourrissant de rame, qui la détache de toutes les choses sensibles, la retient seule en présence d'elle-même, et Télève ensuite avec fruit vers Dieu. L'âme sent mieux alors sa faiblesse et sa grandeur ; elle prend une idée plus juste de ses besoins , une conscience plus vraie de sa puissance et de sa dignité. G*est dans le silence qu'elle s'exalte , dégagée des voiles du monde matériel , à l'idée du Dieu qu'elle entrevoit d'une manière plus pure, et du magnifique destin qui l'attend ; c'est dans ce calme de Tâme que se pressent en foule et les graves pensées , et les transports pleins d'une volupté céleste, et les élans sublimes qui engendrent les nobles projets. Le silence est un baiser de l'âme à Dieu , son principe et sa fin ; et Tâme, dans ce contact avec le ciel, se pénètre d'une, vigueur nouvelle, comme le fabuleux Antée en touchant la terre. Ce n'est qu'après un silence de plusieurs années que les disciples seront initiés à la doctrine secrète '. Les mathématiques en formeront l'introduction. Le dépôt n'en sera confié aux élèves que sous le serment d'en
* Gell., Noct, ail,, II.
« ^ ft
garder religieusement le secret'. Toas ces disciples mettront leurs biens en commun, avec la faculté cependant laissée à chacun de les reprendre, s'il veut se retirer
de la société. Ils habiteront tous ensemble , avec leurs
familles , dans un vaste édifice ou auditoire commun. Ils y suivront, pendant toute la journée, une règle dont l'austérité sera tempérée par la promenade , le chant , la musique instrumentale, la danse, la lecture des poètes. La frugalité de leurs repas n'admettra ni la viande , ni le poisson ; le vin leur sera interdit. Tous seront vêtus d'une tunique blanche d'une extrême propreté ; les cérémonies religieuses et les sacrifices se mêleront aux travaux de l'étude. Les femmes seront aussi admises dan^ cette vaste communauté \
TBALES.
Devront-elles aussi garder le silence ?
PYTHA.60RE.
Rien n'est impossible à Dieu.
thâles.
Tu as déjà tout réglé , tout prévu , tu as pensé à tout.
PYTHAQORE.
C'est que je n'ai qu'une pensée.
TBALES.
Une pareille association rencontrera des ennemi^
' Aristoxène , cilë par Diogène-Laërce.
> lamhL, p. 297, fin.
luharnëa , qaand ce ne seraient que les élèves indignes qui auront été bannis de la commnn&nté '. Les émeutes" populaires, les altaqnes d'hommes puissants viendront tonr à tour L'ébranler.
PYTHAGORB.
J'y ai pensé. Mais qu'importe , si la vie de chacun de ces hommes , haïs et persécutés , peut être un jour citée comme un modèle de perfection et de vertu 1
Quelle que soit la réserve du fondateur, les passions s'irriteront, la jalousie réussira à empoisonner ses intentions ; les intérêts ambitieux s'élèveront contre son oavrage ; on s'alarmera des innovations introduites, on s'effraiera de la sévérité des préceptes ; et, si c'est toi qui te chaires de fonder cet institut , déjà même , de ton vivant , éclatera la persécution qui s'attachera k ton école.
PTTHAGOSE.
J'y ai pensé.
TQAliS.
As-tu bien médité cette maxime dn iogt Bias : « Aimez la prudence ? •
' Par exemple CjloD, chefduparli populaire à CroloQe, qui, n'ajrant pu éli admis Aaai la conunnnauM à ceuM du déréglemeut de ses mœurs, attaqua dans une émeaU les Pythagoriciens réunis cheiMilon,
lua un grand nombre.
r, dans la fit de Pjthagon, deDiogine-Laërce , quelques-unes
idilions sur la fin de ce graod homme.
PTTB&GOBE.
Oui, et cette antre de Périandre :
' àboDt detont. >
IL est difficile d'être vartueQx, dit Pittactu'. Si on lai eût demandé : Que eera-ce donc de rendre les hommes vertueux , qu'anrait-il répondu ?
PYTHiGORE.
On demandait à Bias : • Qu'y a-t-il de pins doax • pour les hommes î » 11 répon^Ut : « L'espérance. ■
n te faudra quitter ta patrie qui est sons le jong d'un tyrao ',
PÏTHAGOBE.
Le sage Bias disait aussi : • On est malheureux de ne •> pas savoir supporter l'infortune, • et je me rappelle encore ces paroles de Pittacus : ■ La prudence doit faire " prévoir les malheurs avant qu'ils arrivent , pour tâ-
• cher de les détourner, et , lorsqu'ils sont arrivés , le
• courage doit les faire sontenir. »
Je saurû préférer à ma patrie l'exil et la liberté. Ah ce -n'est pas uniquement pour voir, comme les enfants
' Voir dam DiogèuB-LaèrcE : f m de Biat , Piriendrt cl Pitlaau, ' Polycrale, lyran da Suuos ; voir U fi* dt Pytiiagore, psr Dii^éoe
des choses inconnaes, que je sais venu de si loia . U ardent désir de pénétrer dans la science des traditions antiques, le besoin d*acqaérir des connaissances, d* observer les institutions et les mœars, de m' entretenir avec les hommes les plus éclairés , voilà ce qui m*a conduit. Mais à quoi servent les méditations, et que fait Texpérience, si elles ne fructifient pas pour V instruction , pour Taméfioration des hommes? Toutefois je prends le ciel à témoin que je n* aspire pas à la gloire de revêtir le caractère, ni d* obtenir le pouvoir d' un législateur. L' austérité de ma vie et ma frugalité parleront mieux que tous mes discours. Tous les jours je me demande par où as-tu passé, quas^tu fait, quel devoir as-tu négligé de remplir ' ? Si les Dieux voulaient faire comprendre aux hommes l'importance de cet examen continuel de soi-même ! Quant à moi, c'est par mes mœurs que je ferai la leçon à mes concitoyens.
SOLON
Tu as raison de commencer par la réforme et par le perfectionnement des mœurs ; le perfectionnement des institutions sociales suivra de lui-même. Le moyen le plus sûr de couduire les peuples à la liberté , c'est de les en rendre dignes. Les lois ressemblent aux toiles d'araignées, qui résistent à de petits efforts et se déchirent par de plus grands \ C'est en formant de bons magistrats que l'on prépare de bonnes lois et qu'on procure à ces lois une exécution facile et un salutaire em-
* Paroles de Pylhagore conservées par Diogène-Laërce. ' Maxime de Solon , conservée par Diogcne-Lacrcc.
pire. L'éducation des enfants est donc le moyen le plus efficace d'assurer un jour d'heureuses destinées à Tétat. C'est à toi que les Dieux ont confié Téclatante mission dont la grandeur s'est révélée à ton âme, et dont les dangers ne t'effraieront pas. Disciple enthousiaste <ln mystérieux Orphée, enseigne aux simples citoyens la bonne foi, la justice et les \ertus privées ; dis-leur que 1 anarchie est le plus grand des manx ; adresse- toi aux femmes et aux enfants même ; enseigne dans les temples, et consacre les leçons de la sagesse sous les auspices de la religion.
Ce que j'aime en toi , jeune homme , ce n'est pas seulement ton enthousiasme et la chaleur de ton âme, mais je me réjouis surtout à voir que cette sensibilité si ardente se fonde sur la raison la plus droite et la plus pure. On peut donc tout te dire. Oui, tu savais bien, quand tu songeais à réformer tes semblables , que tu aurais à lutter contre des obstacles presque invincibles , et qu'il te faudrait supporter de longues souffrances. Tu parleras aux hommes de vertu et de morale , et ils traiteront de phrases tes brûlants discours ; ils trouveront que tu es naif et bien ignorant des choses de la vie réelle ; tu t'exprimeras par symboles, et l'on s'étonnera d'abord, l'on ne te comprendra pas ; puis , quelques-uns diront : « C est un magicien ; » d'autres : « Il enseigne des opi-
» nions étranges pour surprendre les hommes par des. » conversations graves et mystérieuses '. » Tu voudras
* Censure de Pytlmgore, par Timon, dans ses Poésies bouffonnes. (Diogène-Laërce. )