‹ Histoire du Balænoptera musculus échoué sur la plage de LangruneChapitre 1 sur 49 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Dans la nuit du 13 au 14 janvier 4885, un superbe Balænoptera musculus mâle de près de vingt mètres de long vint s’'échouer sur la plage de Langrune, à quelques pas du ruisseauquisépare cette commune de celle de Luc-sur-Mer.

Averti par le douanier qui l'avait apercu le premier, je me rendis aussitôt sur la plage, où je trouvai le gigantesque Cétacé couché sur le dos et encore ballotté par les vagues de la mer quicommencait à se retirer. Un premier examen me permit de reconnaître que la mort devait remonter à un certain temps, et que la putréfaction avait commencé à envahir les viscères. Néanmoins l'état de conservation était suffisant pour permettre de recueillir la peau et le é

ARCH. DE ZOOL. EXP. ET GÉN. — 2° SÉRIE, — T, II bis. supp. 1885. 1er Mém. 1

squelette, et sans doute de faire d'intéressantes études splanchnologiques. |

Mais pour cela il fallait se hâter.

Grâce au concours de M. Leroux, l'intelligent maire de Langrune, je pus placer quelques gardiens autour de l'animal et faire éloigner à grand’peine les paysans accourus en foule, qui déjà commencaient àtailler dans la peau du monstre des souvenirs d'une si curieuse épave. >

Rassuré de ce côté, je courus à Caen, croyant accomplir en quelques heures toutes les formalités nécessaires pour obtenir la possession de l’intéressant Cétacé qu'une bonne fortune inouïe venait de faire échouer à quelques pas de mon laboratoire de Luc.

Mais J'avais compté sans mon hôte, et j'étais loin de penser que

huit jours entiers s'écouleraient encore avant que l'Administration dela Marine permit de commencer un travail urgent.

Une narration circonstanciée des diverses péripéties de l'affaire occuperait plusieurs pages. Pendant cinq jours, ce fut un déluge de dépêches contradictoires. J'en ferai grâce au lecteur. Qu'il suffise de savoir que, malgré l’activité déployée par M. Zévorr, le recteur de l'Académie, et par M. Morière, le doyen dela Faculté des sciences, qui, l’un et l'autre, firent tout ce qui était humainement possible ; malgré l'abandon que M. Poucxer fit gracieusement comme professeur du Muséum ; malgré tout le bon vouloir du Directeur des Douanes et les désirs formels du Ministère de l'Instruction publique, l’Administration de la Marine l’emporta, et décida que l'épave serait vendue aux enchères après un délai de huit jours, et que huit jours seulement seraient accordés pour l'enlèvement de l'animal.

Ces détails, pensera-t-on, ne sont guère à leur place dans un mémoire scientifique.

C’est une erreur ! Et je crois parler au nom des vrais intérêts de la science en protestant contre la législation qui rend possibles de pareils sacrilèges.

Pendant huit jours, dévorés d’impatience, nous dûmes attendre le

moment fixé pour la vente, et assister, sans pouvoir intervenir, aux progrès rapides de la putréfaction ; et lorsque nous pûmes enfin ouvrir l'animal, ses viscères ne formaient plus qu'une bouillie infecte qu’il fallut vider à la pelle. Toutes les études que l’on aurait pu faire sur sa splanchnologie sont perdues pour la science. Que la responsabilité en retombe sur qui la mérite. |

Ce n’est pas tout. Lorsque nous pûmesenfin nous mettre à l'œuvre, obligés de tout faire dans les huit jours de délai que nous accordait l'Administration de la Marine, de prendre des photographies, d’exécuter des moulages, d’enlever la peau, de disséquer les organes conservés, de décharner le squelette et de l'enlever à grand’peine par morceaux pesant plusieurs quintaux, obligés, dis-je, de faire à la hâte un travail colossal, nous ne pûmes lui accorder tous les soins nécessaires. Plusieurs fois nous dûmes nous contenter d’une dissection grossière, d'un croquis rapide, d'une note hâtive, là où un examen approfondi eût été de toute utilité. |

Cela montre quels ont été les résultats déplorables de la mise en vente dans le cas particulier dont il s’agit. Mais il faut envisager la question à un point de vue plus général et voir à quoi peut nous conduire, le cas échéant, la législation qui régit actuellement ces matières. |

Dès qu'un Cétacé est signalé sur les côtes francaises, le commissaire de la Marine le plus voisin est naturellementle premier informé ,etil a ordre d'avertir simultanément par le télégraphe le

Ministre de la Marine et le Professeur d’Anatomie comparée du

Muséum.

Tandis que le premier donne les ordres nécessaires à la mise en vente, le second accourt sur les lieux, et arrive à temps pour examiner l'animal encore intact, le déterminer, juger de l'opportunité de son acquisition et commencer même toutes les études préliminaires que l’on peut faire sans porter lc couteau sur lui. Bientôt la vente est affichée, publiée dans les journaux et, le jour venu, l'animal est livré

au plus offrant. Sur le prix de la vente (et sans doute après que les

frais inévitables ont été prélevés), un tiers.est accordé à celui qui a trouvé l'épave etle reste est versé à la Caisse des Invalides de la Marine.

Les avantages et les inconvénients de cette manière de faire sont frappants.

Grâce à l'avertissement télégraphique envoyé au Muséum, il n’y a plus à craindre, ce qui arrivait autrefois, ce qui arrive encore aujourd’hui dans d’autres pays, qu'un animal intéressant soit vendu à quelque industriel, ou, à défaut d’acquéreur, pourrisse loin des hommes quisauraient scientifiquement en tirer parti. Il y a là un progrès séricux. Avertir est bon ; avertir vite serait parfait, car aujourd'hui, c'est surtout sur les parties que la putréfaction peut endommager qu'il reste d’utilesrecherches à faire. Mais cette invitation platonique à voir quelque chose à quoi l’on ne peut toucher me paraît tout à fait insuffisante. Il faudrait aller plus loin. Il faudrait supprimer la vente et livrer le Cétacé aux hommes compétents, toutes les fois que ceux-ci auraient jugé utile de le demander.

Cette vente aux enchères peut avoir les plus funestes conséquences. Qu'un Cétacérare, unique, nouveau peut-être et, parsuite, d'une valeur scientifique si grande qu’elle ne peut s’estimer en chiffres, vienne à échouer sur nos côtes, en vertu de l'ordonnance de 1681 (!!1), l'Administration de la Marine ordonne la mise en vente, et, quoi que l’on fasse, la vente a lieu. Il se peut que les compétiteurs scientifiques (qui ne disposent en général que d'un budget très restreint) ne puissentsurenchérir aussi haut que les industriels, et la pièce est perdue pour la science. — Mais, dira-t-on, dans un pareil cas, le Ministère de l’Instruction publique accordera toutes les sommes nécessaires à l’acquisition de l'animal. — J'admets que l’on puisse débouter ainsi les concurrents industriels dont il est facile de prévoir l'offre maxima. Mais qu'’ilse présente un envoyé d’un Musée étranger, du British Muséum, par exemple, armésecrètement de tous les pouvoirs nécessaires pour acheter l'animal à quelque prix que ce soit, la pièce

lui sera adjugée, et la France aura la douleur et la honte dese voir

ravir pour quelques milliers de francs une pièce qui ira orner un musée étranger.

Certes, une pareille éveñtualité est faite pour donner à réfléchir à ceux qui sont chargés de reviser nos lois.

La seule objection à faire à la proposition que je mets en avant, c’est que l’on ne peut frustrer de leurs droits au bénéfice de la vente, ni celui qui a découvert l'épave, ni surtout les veuves de nos marins. Cette objection a même été faite d'avance par M. Poucxer (1), qui proteste contre toute atteinte aux droits de la caisse des Invalides de la Marine. C’est donner, à ce qu’il me semble, trop d'importance à la chose. Personne ne songe à porter atteinte à une institution aussi. respectable. Mais que l'on fasse l'addition des sommes entrées dans la caisse des Invalides par la voie des Cétacés vendus comme épaves, et que l’on divise cette somme par le nombre des années et par celui des pensionnés, et l’on verra si cela constitue à chacun une grosse rente. Je n'ai pas les éléments pour faire ce petit calcul ; mais je sais que les Cétacés échoués sont, en somme, fort rares ; je sais aussi qu'ils sont vendus presque toujours très bon marché, et je ne crois pas me tromper en disant que la rente en question doit être au plus de quelques centimes.

D'ailleurs, en réclamant l'abandon des Cétacés aux savants, je ne demande pas qüe cet abandon soit gratuit. Il serait facile, avec les documents que possède l'Administration de la Marine, de faire un tableau du prix moyen de vente des Cétacés échoués, selon leur espèce et leur taille, et de ne livrer l’animal aux savants qu'après versement de la somme inscrite dans ce tableau pour la catégorie à laquelle il appartient.

Il y a là, je crois, un moyen simple, pratique, d'éviter tous les inconvénients sans léser aucun droit.

Reste maintenant la question de savoir à qui serait livrée l'épave,

même aux conditions énoncées.

(1) Comptes-Rendus de l'Acad, des sciences. Séance du 2 févr. 1885.

Dans l'état actuel des choses, il semble que l'acquéreur indiqué doit être le professeur d'anatomie comparée du Muséum. Puisque c'est lui, et lui seul, que l’on avertit de l’échouage, on reconnaît implicitement que lui seul peut avoir des prétentions à la possession de l'épave. Et de fait, ily a seulement vingtans, on n'aurait pu élever aucune objection contre ce choix.

Mais aujourd’hui les choses ont bien changé. Peu à peu se sont élevés sur nos côtes des laboratoires maritimes annexes des établissements d'enseignement supérieur. Il yen a actuellement neuf, tant sur la Méditerranée que sur l'Océan. Qu'un Cétacé intéressant vienne à s'échouer, comme dans le cas actuel, à la porte d’un de ces laboratoires, ne sera-ce pas imposer un bien douloureux sacrifice au directeur de la station que de le livrer sous ses yeux aux anatomistes du Muséum ?

Gertes, je ne doute pas que le titulaire actuel de la chaire d’Anatomie comparée, M. Poucxer, et son aide naturaliste, M. BEAUREGARD, n'agissent, dans toutes les circonstances, avec l'esprit conciliant et désintéressé dontils ont fait preuve à mon égard ; mais, parmi leurs successeurs,ilpeuts’entrouver, plus tard, quiaient moins d’urbanité, et. en tout cas, la loi ne peut tenir compte du caractère des individus.

Il me semble que le Ministre de l'Instruction publique serait seul bien placé pour décider, avec toute la sagacité et tout le désintéressement nécessaires, entre les différents compétiteurs, à qui sera

livré le Cétacé, en échange de la somme fixée d'avance.

Mais revenons à notre Baleinoptère.

M. PoucuET ayant renoncé à ses droits, sa possession ne pouvait m'échapper, car j'avais l'autorisation de l'acheter au nom de la Faculté des sciences. Mais une bonne fortune inespérée me permit d'utiliser autrement les fonds du Ministère et de tirer un bien plus grand parti de l'animal. Le maire de la ville de Caen obtint du Conseil municipal le vote d’une somme de 5,000 francs pour faire

l'acquisition de l'épave et subvenir aux principales dépenses. Je suis

heureux de transmettre ici les vifs remerciements de la Faculté des Sciences à M. MÉRIEL, pour le zèle éclairé dont il fait preuve, et le Conseil municipal pour sa générosité.

Un autre nom mérite aussi d’être cité, c’est celui d’un officier de marine quin’a jamais cessé de s'occuper des sciences naturelles avec une rare distinction. Malgré son âge et ses occupations, le commandant Jouan est venu de Cherbourg faire à Caen une conférence où des Cétologues eussent trouvé à apprendre.

Je tiens d'autant plus à signaler les bonnes intentions qui se sont

manifestées par des actes, que bien des promesses de concours, faites dans le feu du premier enthousiasme, n’ont jamais dépasséles lèvres.

Je dois dire même qu'encouragé par tant de promesses, j'avais d’abord songé à faire monter la peau. La pièce avait été préparée en conséquence, les plans étaient faits, les devis prêts, et M. TRAMOND avait fait généreusement l'abandon d'une partie de ses bénéfices, J'ai dû y renoncer, faute d'argent, et bien à regret, car il n’existe pas de ‘Balænoptera musculus monté en peau, avec la représentation fidèle de sa conformation extérieure.

A défaut de cette pièce, j'ai dû chercher à publier les nombreuses photographies qui avaient été prises de l'animal entier sous ses ivers aspects, et des particularités intéressantes que venaient révéler les progrès de la dissection. Ces photographies offrent un grand intérêt, car elles montrent lanature elle-même, vierge de l’interprétation d’un dessinateur. Aussi eût-il été vraiment fâcheux qu’elles ne fussent pas publiées. Je puis dire cela sans rompre en visière à la modestie, puisqu'elles ne sont pas le produit d'un effort personnel. Mais le prix de la reproduction d’un aussi grand nombre de clichés : était si élevé que j'ai craint un moment de ne pouvoir les publier. L'Association française pour l'Avancement des sciences m'en a fourni les moyens. Elle m'a alloué, pour cette publication, la somme considérable de 4,200 fr. Je la prie de recevoir icimes plus vifs remerciements. C’est une œuvre utile ajoutée à tant d’autres, c'est un nom

de plus ajouté à la longue liste de ses obligés.

J'ai expliqué par suite de quelles circonstances je dus attendre huit jours avantde commencer la dissection de l'animal. Cependant, cette semaine ne fut pas entièrementperdue. Je le fis d’abord photographierdans tous les sens, et plus tard, pendant la dissection, je fis prendre des clichés de toutesles particularités d'organisation interne qui m'en parurent dignes; je fis prendre ensuite les mesures detoutes les parties accessibles, etla situation des parties cachées fut déterminée plus tard par des repères, par la photographie et par la mesure directe des parties détachées. M. Eunes DESLONGcHAMPS moula, avec son habileté bien connue, les parties les plus intéressantes , le pénis , le membre thoracique , les mamelles rudimentaires, l'anus, les évents, et obtint de superbes moules dont il sera facile de tirer autant d'épreuves que l’on voudra. Enfin je tâchai de faire remonter l'animal plus haut sur la grève, afin de le mettre à l'abri des injures de la mer,outout au moins de le faire retour ner pour dessiner la face dorsale. Mais le poids, estimé par les ingénieurs à plus de 80,000 kilos, rendait l'opération si difficile, les délais et les prix demandés étaient si considérables, que je dus yrenoncCer. Il fallut faire la dissection sur place, et, malgré l’aide d'un spécialiste, des préparateurs de la station, des élèves, des garcons de laboratoire, qui tous rivalisèrent de zèle, et d’une dizaine d’ouvriers, le délai si court accordé par l'Administration de la marine ne permit pas de faire la dissection avec tout le soin désirable. Il fallut se contenter d'examiner et de dessiner à la hâte les principaux rapports, de vérifier les points contestés les plus importants, et surtout de mettre à part dans des liquides conservateurs les pièces les moins

altérées, pour les soumettre à une étude plus attentive.

L'observation précédente m’amène naturellement à expliquer comment a été concu ce travail et ce que le lecteur doit y chercher.

Les grands Cétacés sont des animaux relativement rares; leur masse, les conditions de leurcapture, les difficultés de leur dissection

sont telles que leur organisation est encore fort mal connue, ou plu-

tôt fort inégalement connue. A côté des détails étudiés à fond, se trouvent de grosses lacunes. Sur bien des points, lesrenseignements que nous possédons sont contradictoires, et l'embarras devient plus grand lorsque l’on songe que ces divergences peuvent tenir aussi bien aux différences individuelles (qui sont très accentuées chez ces animaux) qu'à des erreurs d'observations.

Un travail sur une baleine ne doit donc pas être jugé comme ceux qui ont trait aux animaux communs. Dans ces derniers , l'on s'efforce, par une étude bibliographique approfondie, de ne point répéter ce que d’autres ont dit déjà, et de ne publier, parmiles résultats nouveaux , que ceux que l'on a maintes fois vérifiés. lei c'est précisément l'inverse. Tout fait bien constaté a sa valeur, ne serait-ce que comme élément statistique et comme vérification d’une disposition anatomique déjà connue, mais qui peutavoir besoin d'être confirmée. Aussi ne devra-t-on pas s'étonner de trouver, dans ce Mémoire, des indications qui, relativement à d’autres animaux, passeraient, à bon droit, pour superflues.

Les conditions particuhères de l'étude de pareïls monstres ont produit un résultat peucommun : c’est que l’on connaît beaucoup moins l’ensemblequeles parties. — Surdes piècesisolées conservées dans des barils desaumureou d'alcool, on a pufaire des recherches minutieuses ; mais certains rapports généraux sont encore mal déterminés. Aussi me suis-je attaché à l'étude de ces rapports, des relations des parties mollesavecle squelette et des oslibres dans leschairs avec le rachis.

En résumé, je présente ce Mémoire , et 'je prie de l’accepter non commeun travail didactique sur l’organisation des Baleinoptères, mais comme un ensemble de documents sur le Baleinoptère de Langrune , documents fort inégaux en valeur selon l’état de conservation des parties qui les ont fournis: certains points, toute la splanchnologie infrathoracique, toute la névrologie, n’ont pas même été effleurés ; d’autres ont été scrutés plus ou moins profondément ; un petit nombre enfin, la structure des fanons, par exemple, ont pu être conve-

nablement approfondis.

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