Histoire du Bas-Empire, commençant à Constantin-le-Grand
tlr^E mère puissante qui a voit donné sujet de croire Aii. mS qu'elle préféroit son gendre à son fils, une sœur anibi- iSicet, tieuse qui vouloit mettre son mari sur le trône, donnoient de l'inquiétude au légitime successeur. Renfermé dans son palais , il agissoit au-dehors par des ministres intelligens et fidèles , qui assuroient ses droits , et travailloient avec sagesse à lui gagner le cœur des pfîuples. Isaac, le seul frère qui lui réstoit depuis la mort d'Andronic , le secondoit avec zèle. Les deux frères s'aimoient tendrement ; ils mangeoient à la même table, s'asseyoient sur le même trône, et ne se séparoient jamais. Jean confirma à Isaac, par une proclamation solennelle, le titre de sébastocrator qu'il avoit déjà reçu d'Alexis. Il âvoit d'abord mis à la tête de ses conseils Jean Comnène , qui avoit autrefois donné tant d'alarme à l'empereur Alexis son oncle. Mais ce caractère remuant et impérieux , qui prétendoit gouverner seul , sans avoir l'adressef de cacher son dessein , perdit bientôt la confiance dii prince. Grégoire Taronite, protovestiaire, se soutint plu«? long-temps par la modestie qu'il joignoit à son applica-^ !ion aux affaires. Jean lui donna pour collègue Grégoirii
Camalère , homme de fortune , et qui la méritoit par ses talejQS et par sa vertu. Alexis l'avoit mis au nombre de ses secrétaires , et l'ayant ensuite honoré de son alliance, par le mariage d'une de ses parentes, il l'avoit élevé à la charge de grand-trésorier. Mais un étranger , Turc de naissance, nommé Axuch, qui n'avoit rien de barbare que son origine , devança tous les autres dans la faveur du prince , et fit l'honneur de cette cour. Il étoit fiîs d'un des principaux officiers de Soliman. Ayant été conduit à Constanlinople après la prise de Nicée , sa bonne fortune l'avoit introduit dans le palais d'Alexis , et l'empereur, charmé de ses belles qualités, l'avoit donné à son fils, qui étoit de même âge , pour partager ses divertissemens et ses études. La gaîté , la douceur , la noble complaisance du jeune courtisan lui avoient gagné le cœur du jeune prince ; il étoit le plus chéri de ses chambellans lorsque Alexis mourut. Le nouvel empereur l'honora de la charge de grand-domestique ; et tandis que l'amitié du prince l'élevoit au-dessus de tous les autres , sa modération ie mettoit au-dessus de l'envie. Il étoit respecté de toute la cour , et les seigneurs mêmes de la famille impériale , lorsqu'ils se trouvoient à sa rencontre, descendoient de cheval pour lui faire honneur. mcet. c. 3. L'empereur, après avoir pris toutes les précautions né* ' cessaires, commençoit à peine à se montrer en public, qu'il se forma contre lui une conjuration secrète. Les intrigues d'Anne Comnène pour faire tomber la couronne à son mari , avoient fait à Bryenn^ un grand nombre de partisans. D'ailleurs la douceur de ce prince, son affabilité, son esprit facile, insinuant , cultivé par les belles-lettres, le faisoient universellement aimer. On comparoit les grâces de sa figure avec la mine basse de l'empereur, qui étoit d'une taille médiocre , assez mal fait de corps , et fort basané. On n'avoit pas encore eu le temps d'apercevoir que cet extérieur peu avantageux couvroit une âme élevée , généreuse et fort supérieure à
celle de Bryenne. Anne Gomnène, femncie philusophe, avoit dans son parti tous les philosophes de l'empire ^ qui, prosternés à ses pieds, et la comblant d'éloges flatteurs, déclamoient sans cesse contre l'adulation. Elle étoit râme de ce complot , et il auroit réussi , si son mari lui eût ressemblé. La garde du palais étoit déjà corrompue , et les portes devaient s'ouvrir à une certaine heure de la nuit. Les conjurés, bien armés, n'attendoient plus que Bryenne. Mais son peu d'empressement , et peut-être quelque remords, lui firent passer le moment convenu. 11 manqua au rendez-vous , et les conjurés se dispersèrent. Anne , au désespoir de la négligence de son mari , qui lui faisoit perdre le fruit de tant de manœuvres , s'emporta en injures contre lus , jusqu'à dire que la nature, en les formant tous d'eux, avoit par méprise donné à la femelle Tâme destinée pour le mâle.
Dès le lendemain , ce dessein criminel fut décou- Nicn. c. vert , et l'empereur, pour consacrer par un acte de clé- Comn, mence le commencement de son règne , pardonna aux PagiadBaconjurés, qui en furent quittes pour la confiscation àe^^'jnalectct leurs biens; encore la plupart y rentrèrent-ils peu de^''^^^* temps après. Anne, la plus coupable, fut la première à éprouver la bonté de son frère. L'empereur s'étant transporté au palais de la princesse, et voyant tant d'or , d'argent , de riches étoffes : Hélas f dit-il en soupirant, mes proches sont donc mes ennemis, et les étrangers rhes amis ! Puisque le crime a renversé V ordre de la nature, suivons celui du mérite ; et se tournant vers Axuch : Mon ami, lui dit-il, /V vous donne toutes ces richesses^. Alors Axuch se jetant à ses pieds : « Prince (répondit-il ), « je vous remercie de vos dons ; mais accordez-moi une <c grâce infiniment plus précieuse à tnon coéur; c'est dé « m'écouter avec bonté. La princesse a mérité sans doute
votre indignation; mais , en oubliant qu'elle est votre « sœur, elle n^a pas cessé de l'être. Le caractère auguste K que lui a iniprimé la nature ne peut s'effacer. Soo
repentir en fera revivre le sentiment. Ne lui pardon-^ « nez pas à demi. Oubliez vous-même qu'elle a pu vous « haïr , afin qu'elle s'en souvienne pour vous aimer da- « vantage. Vous l'avez déjà vaincue par votre clémence ; «« achevez votre victoire. Donnez-lui ces biens qu'elle a « perdus. C'est le patrimoine sacré de votre famille ; il « est juste qu'il y retourne; il seroit profané par des « mains étrangères. Pour moi , je suis déjà comblé de « trop de bienfaits , et je serai toujours assez riche tant « que votre majesté m'honorera de sa bienveillance. » L'empereur touché de la généreuse modestie de son vertueux favori : Et moi, répondit-il, /V serais indigne de régner, si je ne savais sacrifier mon ressentiment avec autant de grandeur d'âme qu'Axuch son propre intérêt. Aussitôt il rendit à sa sœur son amitié, et la laissa jouir tranquillement de ce quelle possédoit. Irène, qui avoit fait tant d'efforts pour écarter son fils du trône , ne prit point de part à cette conjuration. Dès que Jean fut en possession de la couronne, elle reprit les sentimens de mère ; et lorsqu'elle apprit le noir complot qu'on venoit de découvrir : Les barbares, s'écria-t-elle , ils voulaient donc me plonger le fer dans les entrailles y et me causer une douleur plus cruelle que je n'en ai éprouvé en le mettant au monde ! Cette princesse , après la mort d'Alexis, se détacha des intrigues de la cour; elle en fut redevable aux lettres , qu'elle avoit toujours cultivées. La grâce acheva ce que la réflexion avoit commencé , en lui inspirant le mépris des grandeurs et le goût de la retraite. Elle se retira dans un monastère qu'elle avoit fondé , y prit l'habit avec le nom de Xéné ^ et composa elle-même la règle des religieuses , que nous avons encore entre les mains. Comme les affaires de l'empire se sont souvent trouvées mêlées avec celles des croisés, il ne sera pas inutile de remarquer qu'à la mort de Baudouin, premier roi de Jérusalem, qui arriva cette année, les chrétiens étoient en possession de quatre états
considérables : la principauté d'Antîoche, depuis Tarse jusqu'à Maraclée, près de Tortose; le comté d Edesse, qui s'étendoit de l'Euphrate au Tigre ; le comté de Tripoli, depuis Maraclée jusqu'au fleuve Adonis, entre Bibles et Baruth; et le royaume de Jérusalem, qui commençoit au fleuve Adonis, et s'étendit bientôt jusqu'aux frontières de l'Egypte.
Jean a voit toutes les bonnes qualités de son père , sans An. nig, aucun mélange de ses défauts; ce qui porta les Grecs, Nîcet. c. 4» peu accoutumes a voir la vertu sur le trône , a lui don- c. 2. ner le nom de Beau , comme pour contredire son extérieur : on le nommoit Calojean. Dans l'abâtardissement des esprits , on sentoit encore de quel prix est la beauté de l âme. Aussi brave, quoique moins impétueux qu'Alexis, il commanda toujours ses armées en personne , comme il gouvernoit par lui-même ses états , ne laissant à ses généraux et à ses ministres que les soins subalternes de l'exécution. Pendant les vingt-quatre années de son règne, il fut presque toujours en guerre contre les Turcs, sur lesquels il regagna une grande étendue de pays. Dès la seconde année, il passa en Asie pour arrêter leurs progrès. Ces barbares , ayant rompu le traité de Saïsan après la mort d'Alexis , infestoient la Phrygie. Maîtres de Laodicée, capitale du pays, ils y entretenoient une forte garnison , commandée par un capitaine de réputation, nommé Picharas. A la nouvelle de l'approche de l'empereur , leur plus brave jeunesse s'alla jeter dans cette place importante. L'empereur, campé près de Philadelphie , envoya d'abord Axuch avec un gros détachement de son armée pour reconnoître la place et commencer les attaques. Il le suivit bientôt lui-même avec le reste de ses troupes, et , malgré la bravoure des assiégés, Laodicée fut emportée d'assaut. Jean , a\issi humain que courageux, donna ses ordres pour épargner le sang des habitans ; il se contenta de mettre aux fers la garnison , dans laquelle il se trouva plus de huit cents Turcs
de distinction , avec le commandant Picharas, Ayant jeté des troupes dans la ville , il marcha aux différens corps ennemis, et , par plusieurs combats où il demeurs^ toujours vainqueur, il nettoya toute la contrée. Après avoir fait les dispositions nécessaires pour la sûreté du pays, il revint à Conslantinople.
ÂF' Ï12P' L'année suivante, il traversa la Phrygie et entra en Pamphylie. Son dessein étoit de s'emparer de Sozopolis, place importante occupée par les Turcs. Elle étoit bâtie sur une montagne escarpée et inaccessible, surtout par un sentier si roide et si étroit , qu'on ne pouvoit y monter qu'à la file, ni transporter les machines nécessaires, pour lin siège. Ces difficultés rebutèrent d'abord l'empereur; mais, à force de réflexions, il imagina une ruse qui lui réussit. Il donna à deux de ses officiers une partie de son armée , et les instruisit de ce qu'ils avoient à faire. L'un se poste en embuscade dans une forêt qui bordoit la plaine au-dessous du sentier; l'autre monte vers la ville comme pour l'attaquer. Dès que celui-ci est aperçu, toute la garnison sort de la place et descend sur lui. Il prend Is^ fuite, les ennemis le poursuivent, et laissant la forêt derrière , ils s'écartent bien avant dans la plaine. Lorsqu'ils sont passés, les troupes de l'embuscade sortent du bois, et s'emparent du sentier. En même temps, l'antre corps, qui fuyoit , fait volte-face et tombe sur les Turcs, qui , se voyant chargés en tête et en queue, se metten^t en fuite. La plupart sont tués ou faits prisonniers. Sozopolis, dépourvue de sa garnison , ne fait nulle résistance, et l'empereur, maître de ce poste, qui tenait en bride tout îe pays d'alentour, s'empare encore de plusieurs châteaux, étend ses conquêtes jusqu'aux portes de Tarse , et termine avec gloire cette campagne.
Apç. nai. Les mouvemens des barbares d'occident suspendirent iViccf.c. 4, pendant quatre ans la guerre contre les Turcs. Il y avoit cin, l. i , trente ans qu'Alexis avoit détruit en plusieurs batailles
la nation des Patzinaces. Il n'étoit resté de ces barbares que les vieillards , les femmes et les enfans , qui n'avoient pas suivi leurs maris et leurs pères. Une nouvelle génération s'étoit formée depuis ce temps-là; et les veuves désolées avoient nourri leurs enfans de sentimens de vengeance et de haine contre les Grecs qui les avoient rendus orphelins. Lorsqu'ils furent en état de composer une armée nombreuse, ils passèrent le Danube et vinrent inonder la Macédoine, où ils portèrent le feu et le ravage. Jean, qui avoit cantonné ses troupes en Asie, où elles étoient nécessaires pour contenir les Turcs, en leva de nouvelles pour les opposer à ces nouveaux ennemis, et, ayant passé la plus grande partie de Tannée en préparatifs, il marcha en Macédoine, et passa l'hiver près de Bérée. Il employa ce temps en négociations avec les Patzinaces pour les engagera la paix, llattiroit dans son camp les principaux, et les traitoit avec magnificence. Ces barbares n'avoient point de monarque : divisés en tribus, ils obéissoient à autant de chefs indépendans l'un de l'autre. Ce qui donna à l'empereur la facilité d'en détacher plusieurs , qui se retirèrent; mais il ne put gagner îe corps de la nation, et, pour les forcer à la paix, il fallut les combattre.
Dès que le printemps eut fait naître les fourrages, An. 112*. les Patzinaces vinrent chercher l'empereur à Bérée. Il ne refusa pas la bataille , et tandis qu'il faisoit le devoir de général, il fut blessé à la cuisse d'un coup de javelot. La victoire balança quelque- temps ; enfin les barbares furent défaits. Mais ce fut une retraite plutôt qu'une déroute. Ceux qui restoient regagnèrent leur camp, et s'étant environnés de leurs chariots , couverts de peaux de bœufs et liés ensemble, ils s'en firent une barrière impénétrable , et y placèrent leurs femmes et leurs enfans , laissant de distance en distance des issues pour fondre sur l'ennemi. Ce fut une sorte d'assaut qu'il fallut livrer. Les barbares, sortant de temps en temps, com-
tattoîent avec fureur , et ne se retiroient qu'après avoir fait et essuyé beaucoup de carnage. L'empereur, impatient d'achever sa victoire, vouloit descendre de cheval, et attaquer lui-même l'enceinte à la tête de ses troupes. On ne pouvoît retenir son ardeur , lorsque les Varangues , pour lui épargner ce péril, sautèrent sur les chariots , et les mirent en pièces à coups de haches. Cette défense étant ruinée , les Patzinaces à découvert ne firent plus de résistance. On poursuivit les fuyards , dont on massacra un grand nombre. Les autres furent pris , et ce qu'il y eut de remarquable, c'est que les parens et les amis des prisonniers vinrent les jours suivans se rendre au camp des Grecs , déclarant qu'ils vouloient vivre sous les lois de l'empereur avec les prisonniers. Les plus forts et les mieux faits furent incorporés aux troupes de l'empire. On donna aux autres des terres à cultiver. Ils y bâtirent plusieurs villages , et rendirent la fertilité à ces provinces, que leurs pères et eux-mêmes avoient désolées. Quelques-uns furent abandonnés aux soldats, qui les vendirent pour esclaves. Jean , de retour à Constantinople , rendit à Dieu de solennelles actions 4q grâces, et ce jour devînt une fete annuelle, qui fut nommée la fête des Paizinaees.
iiaS;. A cette guerre en succéda une autre contre des ennemcet. c. 5. mis moins redoutables. Les Serves n'étoient pas assez Cinn. . 1 j py^ggjjjjg pQ^y alarmer Tempire; mais ils avoient assez de forces pour inquiéter la frontière par de fréquentes in-^ cursions. Ils détruisirent le château de Rase. Le commandant, qui avoit pris la fuite à leur approche, s'étant sauvé à Constantinople , fut puni de sa lâcheté. L'empereur le fit revêtir d'uije robe de femme et promener sur un âne dans la grande place. Il partit ensuite à la tête de ses troupes , défit les Serves en bataille rangée , et les réduisit à demander la paix. Il enrichit ses soldats de leur butin ; et, ayant emmené une multitude de prisonniers , il enrôla les uns dans ses troupes , et trans-î
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. g
porta les autres dans les campagnes fertiles de Nicomédie , que les courses des Turcs avoient rendues presque désertes.
Au retour de cette expédition, qui fut de courte dure'e, il s'occupa de sa famille. Il avoit quatre fils; Alexis, Taîné, fut revêtu de la pourpre impériale, et dans la proclamation annuelle, son père l'associa au titre d'empereur. Andronic, le second, fut décoré du titre de sébastocrator. Nous verrons ces deux princes mourir avant leur père , et laisser leurs litres à leurs cadets , Isaac et Manuel.
La réputation de l'empereur Alexis avoit contenu les An. 1124. barbares occidentaux. Leur humeur guerrière se réveilla ^• après sa mort. La défaite des Patzinaces et des Serves c. 4, 5; il n'ôta pas aux Hongrois l'espérance d'entamer quelque ^ xhurocz. province de l'empire. Ils passèrent le Danube, prirent hitn^,\^ et ruinèrent Belgrade , dont ils transportèrent les dé- ^' molitions au-delà de la Save pour bâtir une ville, qu'ils nommèrent Zeugmine , dans le voisinage de l'ancienne Sirmium. Ils portèrent le ravage jusqu'à Triadize, et la saccagèrent. Le prétexte de cette guerre étoit que les habitans de Belgrade pilloient et maltraitoient les marchands hongrois ; mais un autre motif animoit le roi de Hongrie contre l'empereur. Ladislas, père de l'impératrice, avoit eu pour successeur son neveu Caloman. G'étoit la coutume de ce pays que les frères du roi lui succédassent au préjudice de ses propres enfans. Ils vivoient donc avec Ini en bonne intelligence tant qu'il n'avoit point de fils. Mais la naissance d'un fils éloulToit toute la tendresse fraternelle. Le prince régnant, pour conserver la couronne à son héritier naturel, faisoit crever les yeux à ses frères. Caloman étoit devenu père ; Almus fut aveuglé, et bientôt après massacré dans une église par l'ordre du cruel Caloman. Béla, fils d' Almus, auquel on avoit aussi crevé les yeux, se sauva auprès i'empefeur, qui lui donna asile. Etienne, fils de
Caîoman , devenu roi en 1 1 14 , en conçut de la jalousie ;
11 voulut engager l'empereur à chasser de sa cour le prince fugitif ; et , ne Fayant pu obtenir , il lui fit la guerre. La prise de Triadize raettoit les Hongrois sur la frontière de la Thrace. Pour en défendre l'entrée, Jean se transporta à Philippopolis. Son armée étoit composée en grande partie de cavaliers lombards et de Turcs auxiliaires. Il y joignit les troupes du pays , et fit construire sur le Pont-Euxin quantité de barques , qui dévoient passer dans le Danube. Ses préparatifs étant achevés , il s'approche du Danube. Etienne , alors malade , s'étoit retiré au-delà du fleuve , dans l'intérieur du pays , ayant donné ordre à ses troupes de se tenir sur la rive méridionale pour défendre le passage du pont. Jean , résolu de les envelopper, fit remonter le fleuve à une partie de ses troupes; et , faisant mine de vouloir passer avec le reste près du château de Chrame , où il étoit campé, il attira de ce côté- là toutes les forces de l'en-» nemi , et facilita le passage à ceux qui remontoient. Dès qu'il les sut au-delà du Danube , il attaque les Hongrois, les taille en pièces , les poursuit jusqu'au pont , où ils se jettent en si grande foule, que, le pont s'étant rompu, la plupart sont engloutis dans les eaux. Ceux qui purent gagner le bord furent massacrés par le détachement qui s'étoit posté au-delà en embuscade. Les plus distingués furent faits prisonniers. L'empereur, ayant lui-même passé le fleuve, ramena en-deçà ses troupes victorieuses, et se rendit maître de tout le pays, entre la Save et le Danube. G'étoit le territoire le plus fertile de la Hongrie. Il s'empara de la nouvelle ville de Zeugmine et du château de Chrame , fit bâtir à la hâte un fort sur les ruines de Belgrade , où il laissa garnison sous les ordres de Curtice, et retourna à Constantinople.
A peine y étoit-il arrivé , qu'il apprend que les Hongrois sont revenus à Belgrade, qu'ils ont pris le fort , massacré ou fait prisonniers les soldats qui le gardoient ,
et qu'il ne s'en est échappé qu'un petit nombre avec Curtice. L'empereur, irrité, le fait arrêter et le condamne au fouet , quoiqu'il prouvât qu'il n'avoit abandonné le fort que lorsque l'ennemi étoit dans la place et met toit le feu aux édifices. Il part lui-même au milieu de Thivei avec un camp volant ; malgré le froid et la disette des fourrages , il s'arrête à Belgrade et fait relever le fort. Etienne , instruit du petit nombre et du mauvais état des Grecs , passe le Danube et marche à Belgrade. L'empereur , averti de son approche , trop foible pour lui résister , laisse garnison dans le fort et décampe en diligence. Il prend des chemins détournés et presque impraticables. Etienne le poursuit et atteint son arrièregarde, mais il ne peut l'entamer. Il s'en retourne sans, remporter d'autre avantage ni d'autre butin que quelques meubles de la tente impériale , qu'on avoit abandonnés faute de voitures.
Les historiens de Hongrie font de cette guerre un ré- Thurocz, cit fort différent» Voici en peu de mots ce qu'ils en '^""5"^ racontent. Etienne avoit ravagé les frontières de la Servie et de la Bulgarie. Quoique ce fût un prince cruel, l'impératrice Irène l'aimoit avec tendresse. Elle lui manda que l'empereur , son mari, ne le ménageoit pas dans ses discours, et que, l'ayant voulu justifier, elle en avoit été maltraitée. Etienne aussitôt entre en Bulgarie , attaque et saccage plusieiu's villes, et porte partout le ravage. Sept cents François qu'il avoit dans son armée l'instruisoient dans l'art d'attaquer les places , encore ignoré des Hongrois en ce temps-là. Comme l'empereur se contenloit d'envoyer contre lui ses généraux, sans se mettre personnellement en campagne, Etienne lui envoya dire qu'un prince tel que lui , qui n'osoit sortir de son palais et regarder en face l'ennemi , ne méritoit le nom ni d empereur ni de roi ; que ce n'étoit pas même un homme , mais une vieille femme, L'empereui irrité de cette insulte : Alh^z dire à votre ro/, répondit-il ^
la HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
qu^ avant la fin de cette année y sans me donner la peine de V aller combattre , je le ferai mettre en tel état, qu'il ne pourra plus se vanter d'être homme. Jean fait partir une grande armée. Les Grecs répandent partout le feu grégeois; les combats ne sont que des incendies; les barques des Hongrois brûlent dans les eaux. Le roi fait prendre les armes à toutes les forces de son royaume; il met à leur tête le brave Stéphel. On livre une grande bataille près d'une ville que la chronique nomme Borouch, et les Grecs sont vainqueurs. Le carnage fut horrible , et la fleur du royaume y périt. La rivière de Carasou fut comblée de cadavres, qui servirent de pont aux Grecs pour courir à la poursuite des fuyards. Cette défaite rabattit la lier té hongroise. Les deux princes en vinrent à une négociation , et firent la paix par leurs députés, qui conférèrent dans une île près deBorouch. Je laisse au lecteur à décider entre ces deux récits contradictoires. Celui des Hongrois , plus romanesque , s'accorde moins avec le caractère que l'histoire donne à l'empereur et à sa femme Irène. Ce qu'il y a de singulier, c'est que chaque auteur attribue l'avantage à la nation ennemie.
Fuie. Cam. Les Vénitiens, qui jusqu'alors avoient reconnu la sou- ^' Abrégé i/everaineté des empereurs grecs , auxquels ils prêtoient r/w5f.û?'/;a/. leuP secours dans les guerres d'Occident, avoient reçu iio5, H07, d Alexis de grands privilèges. Mais leur puissance maritime donnoit de l'ombrage aux Grecs. Selon une coutume ancienne, le doge entrant en charge étoit décoré de quelque titre honorable par la cour de Constantinople. Dominique Michel, devenu doge, renommé par ses victoires sur les flottes des musulmans , n'ayant pu obtenir le même honneur, s'en vengea par la guerre ; et c'est de là qu'on doit dater l'indiépendance absolue des Vénitiens. L'empereur, les regardant comme des * vassaux rebelles , les chassa de toutes les terres de l'em-
pire, et fit ravager la contrée qu'ils possédoient en DaU
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ïTialîe. A celte nouvelle , la flotte vénitienne qui revenoit d'Orient , où elle avoit aidé le roi de Jérusalem , Baudouin 1 1, à la conquête de Tyr, fait voile à Rhodes, prend et pille la ville, va s'emparer ensuite de Chio , où elle passe l'hiver. L'année suivante elle saccage Samos , Mytilène , Andros ; descend dans le Péloponèse , prend Modon , dont elle détruit les murailles, fait esclaves les garçons et les filles , enlève beaucoup d'argent , et rentre dans les ports de Venise , chargée des dépouilles des Grecs.
Ce fut celte année 1124 qne Tempereur perdit sa Cinn.L 1, femme Irène , princesse vertueuse, qui conserva sur le Du Cange^ trône la même simplicité de mœurs et le même mépris-^^' ^' du luxe et des plaisirs qu'elle avoit puisé dans l'exem- Vérif. des pie du pieux Ladislas son père, roi de Hongrie, '^9'^' n'employa ses richesses qu'à secourir les malheureux ; le besoin de son assistance étoil un titre pour avoir accès auprès d'elle et droit à sa faveur. Elle avoit choisi sa sépulture dans un monastère qu'elle avoit fait construire avec magnificence, et qu'elle fit dédier à Dieu sous le nom dQ Paniocralor , c'est-à-dire , le Tout-puissant.
Les Vénitiens, en se détachant de l'empire, lui fai- An. naS. soient perdre une des branches les plus fécondes de son ^ç^^- ^commerce. Pour réparer ce dommage , Jean forma des c. 4. * liaisons avec les villes maritimes de Tltalie. Il attira dans ses ports toutes les marchandises de la côte du golfe de Venise. Dans l'expédition qu'il avoit faite en Asie quatre ans auparavant, il ne s'étoit pas contenté d'étendre le domaine de l'empire ; en même temps qu'il prenoit des villes, il travailloit à subjuguer les esprits et à faire des conquêtes au christianisme. On convertit grand nombre de musulmans qui prirent parti dans ses troupes. La guerre de Hongrie étant terminée, il reprit le dessein qu'il avoit formé de recouvrer l'Asie mineure. Les Turcs, répandus en Paphlagonie, s'e%
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toient rendus maîtres de Castamone , une des principales villes du pays; c'étoit l'ancienne Germanicopolîs. Jean s'y transporta et la prit par escalade. Il repassa ensuite le Bosphore avec nn grand nombre de prisonniers , et renouvela le pieux triomphe dont Zimiscès avoit donné le spectacle à la ville de Gonslantinopîe. Le jour fixé pour Tentrée du prince^ les rues furent tendues des plus riches tapisseries , et bordées d'échafauds chargés de spectateurs , depuis la porte orientale jusqu'à l'église de Sainte-Sophie. Un char enrichi d'argent et de pierreries étoit attelé de quatre chevaux blancs. Au lieu de l'empereur, on y voyoit une statue de la sainte Vierge, à la protection de laquelle le prince attribuoit tous ses succès. Le char étoit conduit par les premiers officiers de l'empire, qui tenoient les rênes. L'empereur, à pied , marchoit devant, une croix à la main. Ce ma-? gnifique cortège se rendit à Sainte-Sophie , d'où l'empereur , après de solennelles actions de grâces , se retira dans son palais.
An. 1126. Pendant qu'il se déîassoit de ses fatigues , et qu'il s'oc-^- Viceî. c. 5, çupQjj ^ faire jouir ses sujets des douceurs d'un gouvercinn. l. I , nement humain et équitable, Doniman, maître de la * ^* Cappadoce, reprit Castamone, et passa la garnison au fil de l'épée. Cette nouvelle affligea l'empereur, qu'une* maladie retenoit à Constantinople. Dès qu'il eut recouvré ses forces, il prit la route de Castamone. Doniman étoit mort, et Mahomet, son successeur, étoit en discorde avec Masoud , sultan d'Icone. L'empereur profita de la conjoncture pour attirer Masoud dans son parti. Il en obtint des troupes pour agir de concert contre l'ennemi commun, et avec ce secours il rentra dans Castamone. Mahomet, trop foible pour tenir tête aux deux puissances , comprit qu'il n'avoit d'autre ressource que de détacher Masoud de l'alliance de Fempereur. Il lui fit représenter qu'il porioit un coup mortel à la nation entière en s'unissant avec son ennemi naturel i que c'é-
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toît trahir la cause commune, et qu'un procédé si e'irange le rendroit odieux à tous les musulmans. Masoud , aussi prompt à changer de parti qu'à s'y engager, rappela ses troupes. Elles partirent de nuit sans en avertir l'empereur , qui , se voyant abandonné de ses alliés , se retira en Bilhynie sur les bords du Rhyndacus, près d'un château qu'il y avoît fait construire. Il y reçut des renforts assez considérables pour ne pas craindre les deux princes turcs, supposé même qu'ils se joignissent ensemble.
Après l'hiver il retourna en Paphlagonie , et alla An. 1127. mettre le siège devant Gangres , sur la frontière de Galatie. C'étoit une ville ancienne, célèbre, et bien fortifiée , dont les Turcs s'étoient emparés depuis peu de temps. La garnison , qui éloit nombreuse et composée de braves soldats , rejeta d'abord les propositions de l'empereur , et rendit menaces pour menaces. On forme le siège , on fait jouer les machines contre les tours et les murailles. Leur force résiste aux coups des béliers ; le roc , qui servoit de fondement aux murs , rend la sape impraticable. Mais la place avoit ce désavantage , qu'elle étoit commandée de fort près par des collines. Jean y fit transporter ses balistes ,qui , lançant des pierres dans la ville, ne laissoient de sûreté ni dans les rues ni dans les maisons. La ville n'étoit plus qu'un monceau de pierres , lorsque la garnison demanda à capituler. Elle convint de rendre la place , pourvu qu'on lui permît de se retirer où elle voudroit , et qu'on lui remît tous les prisonniers que les Grecs avoient faits dans cette guerre. La condition fut acceptée , et tourna au profit de l'empereur. La plupart s'engagèrent dans l'armée de l'empire, préférant à la liberté le service d'un prince dont la bonté égaloit la valeur. Jean laissa dans Gangres une garnison de deux mille hommes, et reprit le chemin de Constantinople. Dès qu'il fut éloigné, les Turcs, dont le nonibre étoit inépuisable , étant revenus avec
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pins de forces qu'auparavant , s'emparèrent de nouveau de la ville , et en demeurèrent les maîtres. PetrusClu- La confusion qui règne dans les écrits des historiens
mac. Z. 4îi • 1 1,, 1
epist.o^,io. de ce prmce nous met hors d état de ranger avec cer- ^^^^'J^'^^^' titude la suite de ses exploits sous les années auxquelles
Léo. Allât, ils doivent se rapporter. Depuis la guerre de Paphlaetoc.p'erpe't. gouie jusqu'à celîe de Cilicie, il paroît qu'il s'est passé consensLi. , que ce prince actif et intelligent employa sans
Oriens doute à régler l'intérieur de ses états. Cette partie de ^.'ïee. ^* son histoire ne seroit ni moins curieuse ni moins utile
DuCangt^ quc SCS faits guerriers. Mais Nicétas et Cinnamus, tout
not. in Cinn. , .
p, 455. occupés de combats et de sièges , nous ont dérobé les ^^^"é'ï"^ /^gyMnstructions que la conduite d'im prince si estimable T^'g^' 4oî auroit pu donner à ceux qui gouvernent les peuples, et 4o ; /'. 70 , auxquels il n'est permis d'armer leurs sujets que lorsart. 19. qu'ils ne peuvent sans déshonneur maintenir la paix, ^ous rapporterons dans cet intervalle plusieurs événemens répandus dans l'histoire du règne de Jean , et dont plusieurs n'ont pas de date constatée. Quoique Michel Cérulaire eût fait fermer à Constantinople les églises des Latins , et qu'il eût ôté les monastères aux abbés et aux moines attachés à l'église romaine , il paroît cependant que Jean vivoit en communion avec le pape ; et l'on voyoit encore à Constantinople et ailleurs des monastères et des églises qui suivoient le rite latin. Pierre, abbé de Clugny , sollicitoit par lettres l'empereur de faire restituer à son ordre un monastère établi à Civitot ; il le prioit de protéger le roi de Jérusalem , le prince d'Antioche , et les autres Francs établis en Orient , et lui ofiFroit en récompense de l'adopter au nombre de ses confrères , et de l'admettre à la participation de tous les biens spirituels de sa congrégation , à laquelle les rois de France , d'Angleterre , d'Espagne , de Hongrie , et l'empereur d'y\llemagne , avoient déjà été admis. Piome éloit alors divisée par un schisme. L'anti-pape Anacleî envoya un légat à l'empereur pour le mettre
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dans ses intérêts; mais cette démarche fut sans effet. Le patriarche Jean l'Hiéromnémon étant mort en ii34, après avoir siégé vingt - trois ans , eut pour successeur Léon Stypiote , qui , dans un synode tenu en ii4o , en présence des princes , condamna les écrits de Constantin Chrysomale. C'étoit un fanatique qui renouveloit les erreurs des bogomiles. Quatre ans après , Michel Curcuas, alors patriarche, tint contre ces mêmes hérétiques nn autre concile qui les condamna au feu : ce que Balsamon , célèbre canoniste de l'église grecque , blâme comme un attentat contre l'autorité temporelle , seule maîtresse de la vie des sujets. Jean envoya des ambassadeurs à Lothaire , empereur d'Allemagne, pour confirmer la paix entre les deux empires , et pour l'exhorter à faire la guerre à Roger, roi de Sicile , dont l'agrandissement donnoit de l'inquiétude aux Grecs. Lothaire leur donna audience à Mersbourg, le jour de l'Assomption , et les renvoya satisfaits de sa réponse avec de riches présens en retour de ceux qu'il avoit reçus. Pour ramener le clergé de Constantinople à l'église romaine, Lothaire y envoya Anselme , évêque d'Avelberg , en basse Saxe. Ce prélat eut avec les Grecs plujsieurs conférences publiques et particulières sur les articles de doctrine et de discipline contestés entre les deux églises , et principalement sur la procession du Saint-Esprit et sur les azymes. Quelques années après , le pape Eugène renouvela la même mission , mais avec aussi peu de succès. Jean entretenoit amitié avec les prii.ces d'Occident : Etienne , fils de Caloman, roi de Hongrie, avoit été ennemi de l'empereur tant qu'il avoit vécu. Il eut pour successeur son neveu Béla , fils d'Almus , à qui Caloman avoit fait crever les yeux , ainsi qu'à son fils. Borice , fils de Caloman , mais d'une autre mère qu'Etienne , prétendit au royaume de son père. Pour s'appuyer d'une alliance respectable il passa en Grèce , et épousa une parente de l'empereur Jean. Mais ce mariage ne le plaça pas sur
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îe trône. Après une guerre dans laquelle Jean ne prit point de parti , Béla demeura paisible possesseur de la couronne.
Cedr.p. 444. Jean conservoit sur la ville d'Antioche les mêmes pré- 866. tentions que son pere. Le traite de Duras etoit presque
f^lo '^V' ^"^^i^ » mais celui qu'Alexis avoit fait avec les princes Jac. Vitri. croise's lorsqu'ils entrèrent en Asie, et par lequel toutes part. 8 , c. villcs de l'ancien domaine de l'empire dévoient être remises entre les mains de l'empereur après la conquête,
Brompton» ... . t '
chron. subsistoit toujours dans l'esprit des empereurs , et Jean j^^ef^!'^^ demandoit sans cesse la restitution d'Antioche. Boé- ^bZÎ'i dict ^^^^^ 1 prévoyant que ce prince guerrier ne seroit pas armeno-la- loug-tcmps saus employer la force des armes, voulut se ^^'^Manmcr. ^^^''^ bculevart de la Cilicie. Ce pays, conquis par de M, du les croisés, étoit demeuré attaché à la principauté d'An- Jf./'eizerm, tioche. Mais une peuplade d'Arméniens, qui ëtoient diverses mé- ^'^^"^ s'établir entre les rochers du mont Taurus , y dailles^ p. faisoit de grands progrès. Léon, un de leurs princes, nommé Livon , dans la langue arménienne , s'étoit rendu redoutable par sa valeur. Quoiqu'il ne prît pas le titre de roi, il s'étoit fait une espèce de royaume. C'est ici l'occasion de faire connoître cette nouvelle dynastie, qui devint célèbre en ce temps-là par la bravoure des princes et par îe mélange de leurs intérêts avec les puissances voisines. L'ancienne Arménie , située aux sources de l'Euphrate et du Tigre , s'étendoit dans un vaste pays hérissé de hautes montagnes, coupées par de fertiles vallées, où s'éle voient des villes renommées par leur antiquité , leurs richesses , et enfin par les conquêtes des Romains. Cette nation , naturellement commerçante et portée à se répandre , s'étoit de bonne heure étendue au-delà de TEophraîe , dont elle occupoit la rive occidentale depuis la Comagène jusque vers îe Pont-Euxin. On nomnioit celte contrée l'Arménie mineure : Mélitine , nommée depuis Malatia , en étoit la capitale. Vers le règne d'Héraclius , les guerres continuelles des Grecs
et des Perses ravageant les deux Arménies firent passer un grand nombre d'habitans dans le Pont et la Cappadoce ; ce qui forma une troisième Arménie , qu'on appela le thème arméniaque ^ dont la capitale éîoit Amasie. Enfin les ravages des Turcs ayant chassé de ce pays une multitude d'Arméniens, ils se cantonnèrent dans les montagnes de la, Cilicie , et y établirent diverses principautés dans les gorges et sur les hauteurs escarpées du mont Taurus. Postés dans ces lieux presque inaccessibles, entre les rochers et les précipices, ils y bâtirent des châteaux , où chaque chef résidoit , et d'où il commandoil à la peuplade d'alentour. ïndépendans les uns des autres, tantôt ils se faisoient mutuellement la guerre pour agrandir leur territoire ; tantôt ils se réunissoient pour repousser les attaques des Turcs , ou pour leur enlever quelque ville. Quoiqu'ils fissent, comme les Grecs, profession de la religion chrétienne , et qu'ils y fussent même fort attachés , ils n'épargnoient pas les terres de l'empire. Ils disputèrent long - temps aux princes d'Antioche ce que ceux - ci possédoient an - delà du mont Amanus, et s'emparèrent, par succession de temps de la Cilicie entière depuis le golfe d'Issus jusqu'à Antioche de Cilicie , au pied du mont Cragus , dans l'espace de quatre-vingts lieues. C'étoit une lisière étroite , bornée au midi par la mer , au septentrion par le mont Taurus. Ils relevèrent le château de Sis , ruiné par les Sarrasins sous le règne de l'empereur Absimare ; et lorsque la famille d'un de leurs princes, nommé Rupin , dont le nom se communiqua à ses descendans, eut pris le dessus sur tous les autres petits princes , et qu'elle se fût formé un royaume , Sis devint la résidence du roi , et une cité considérable. Elle n'étoit point fortifiée, mais elle avoit sur la montagne un château très-fort , au pied duquel la ville s'élevoit en amphithéâtre à huit ou dix lieues au nord d'Anazarbe. Dans la suite , ces rois se fortifièrent encore par des alliances et des mariages
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avec les rois de Jérusalem , les princes d' Antioche , et les comtes d'Edesse.
Dès l'an i o6g les courses des Turcs avoient obligé le Catholique d'Arménie (c'est ainsi que se nommoit le patriarche) à transporter son siège à Sébaste ; d'où il fut transféré à Sis , où il subsista près de trois cents ans. Les Arméniens s'accordoient avec les Grecs presque sur tous les dogmes de la religion , mais non pas sur les pratiques. Ennemis des Grecs , auxquels ils avoient été long-temps assujettis , ils afîectoient de s'éloigner de leurs usages. Ils avoient une langue et des caractères propres , et faisoient l'office en langage vulgaire. Ils ne jeûnoient ni ne célébroient les fêtes les mêmes jours que les Grecs. Dans leur carême , ils s'abstenoient de chair, d'œufs , de laitage , et même de poisson , d'huile et de vin ; mais ils se permettoient les fruits et les légumes autant de fois qu'ils vouloient , et à toutes les heures du jour. Ils ne mêloient point d'eau au vin dans le Calice. Dans la suite , lorsque le roi reçut l'investiture de Tempereur Henri par les mains de l'archevêque de Mayence , ils promirent obéissance au pape et à l'église romaine ; mais ils ne voulurent rien changer à leurs anciennes observances. Tous étoient soldats ; presque aussi sauvages que les montagnes qn'ils habitoient , tou^jours les armes à la main contre les Turcs , contre les princes d'Antioche; aussi prompts à changer d'alliance qu'à en contracter selon leurs intérêts. iSicet.c. 6 , Léon avoit étendu son domaine aux dépens des prin- ^ Cinn i 1 d'Antioche. La fortune l'ayant abandonné dans une ^•7^8. bataille, il fut pris, conduit à Antioche , et enfermé dans une prison. Il étoit dans les fers lorsque Boémond II , son vainqueur, fut défait et tué dans un combat contre le fameux Zen gui , sultan d'Alep et de Mosul, dont les historiens des croisades , qui le nomment Sanguin , font un monstre de cruauté , et les écrivains arabes un héros. Boémond ne laissoit qu'une fille âgée
de trois ans , nommée Constance. Pour l'appuyer d'une protection puissante , ses tuteurs recherchèrent l'alliance de l'empereur ; il lui offrirent leur princesse pour Manuel , le plus jeune de ses fils. Il est étonnant que l'empereur n'ait pas profité de cette occasion de réunir cette ville à l'empire. Il refusa le mariage , et s'en repentit bientôt. Raymond, fils puîné de Guillaume ix, comte de Poitiers , faisoit alors le voyage des saints lieux , caché sous l'habit de mendiant , selon une dévotion fort à la mode en ce temps-là. Foulques, roi de Jérusalem , l'ayant reconnu , résolut de procurer une grande fortune à ce prince , qui n'étoit venu chercher que des indulgences. Il étoit tuteur de Constance ; il conseilla à ses collègues de donner Raymond pour époux à leur princesse , et n'eut pas de peine à obtenir le consentement du comte, qui se transporta aussitôt à Antioche. On apprit que l'empereur faisoit de grands préparatifs de guerre pour venir en Syrie. Raymond , ne comptant pas assez sur ses forces , mit Léon en liberté , et lui permit de rentrer dans ses états , à condition qu'il s'uniroit avec lui contre l£s Grecs. Léon , fidèle à sa parole , ne fut pas plus tôt de retour en Cilicie , qu'il leva des troupes. Il menaçoit Séleucie , ville maritime , que les Grecs avoient conservée au milieu des conquêtes des musulmans. A cette nouvelle , l'empereur se met en campagne, résolu de ne pas quitter la Cilicie qu'il ne l'ait entièrement recouvrée. Tarse étoit entre les mains des princes d'Antioche , qui en avoient chassé les Turcs. L'empereur l'assiège , l'emporte d'assaut. Adanes et Mamistra ne font point de résistance. Toutes les places ouvrent leurs portes , ou sont prises d'emblée. Jean nettoie tout le pays par la défaite de diverses bandes , soit de Turcs , soit d'Arméniens , qui , voltigeant de toutes parts , ne se laissoient atteindre que pour se faire battre.
Délivré de ces coureurs , qui n'osoient plus se mon-
trer devant lui , il va mettre le siège devant Anazarbe, C'étoit une ville très-peuplée, habitée par les Latins et les Arméniens, bâtie sur une hauteur, et ceinte de fortes murailles. Les plus braves des ennemis , chassés des places qu'ils habitoient, s'y étoient retirés comme dans un asile : ils avoient ajouté de nouveaux ouvrages , et garni de machines tout le contour des murs. La ville étoit en état de faire une longue et vigoureuse défense. L'empereur y fit marcher d'abord une partie de son armée : c'étoient les troupes turques qui s'étoient engagées sous ses étendards après la prise de Castamone et de Gangres. Il vouloit essayer si les Arméniens d' Anazarbe , pour lors amis des Turcs, ne refuseroient pas de &e servir d'eux pour entrer en composition. Mais, dès qu'ils parurent , les Arméniens , ainsi que les Latins , les méprisant comme des déserteurs , font sur eux une sortie générale , les chargent , les mettent en fuite, et les poursuivent vigoureusement. L'armée grecque étant accourue au secours , les Turcs tournent visage, et, soutenus du reste des troupes , ils repoussent à leur tour les habitans, qui se renferment dans leur ville. On dresse les batteries, on forme les attaques , on foudroie les murs. Les assiégés répondent par des décharges de leurs ba listes, dont l'exécution étoit encore plus meurtrière. C'étoient des pierres d'une grosseur énorme , qui écrasoient les hommes et les toits , des béliers , de gros javelots de fer ardent qui portoient l'incendie. Ils sortent eux-mêmes avec furem*; et, s'exhortant les uns les autres à vaincre ou à périr , ils massacrent tout ce qui s'oppose , et mettent le feu aux machines , qu'ils réduisent en cendres. Ils joignent à cet affreux désordre la risée et l'insulte , n'épargnant pas même la personne de l'empereur. Lorsqu'ils se furent retirés , on suspendit les attaques pendant quelques jours, et l'on travailla à réparer les ouvrages. Pour garantir les machines d'incendie , on les couvrit au-dehors d'un enduit de terre grasse imbibée
d'eau , dont on avoit soin d'entretenir l'humidité , en sorte que les javelots enflamme's qu'on y lançoit n'y pouvoient causer de dommage. Il y eut encore plusieurs sorties, toujours très-sanglantes. Les béliers ayant enfin fait brèche en plusieurs endroits , on aperçut une seconde enceinte , derrière laquelle les assiégés se défendirent avec la même opiniâtreté. Ce fut un second siège , qui coûta encore beaucoup de sang. Enfin les habitans se rendirent à discrétion. L'empereur, naturellement humain , épargna la vie à ces braves gens ; il arrêta même le piilage , et se contenta de s'assurer d'Anazarbe.
Il ne restoit pkis aux Arméniens, dans les plaines de Cilicie, que la forteresse de Baca. Elle passoit pour imprenabie , par la force de ses murailles et par sa situation sur une roche escarpée ; aussi les habitans rejetèrent-ils avec mépris les propositions que leur fit faire l'empereur. Irrité de cette fierté insolente , il dispose ses machines , et jure qu'il ne quittera la place qu'après l'avoir prise , faîlût-il y passer sa vie , et y recevoir les neiges de tous les hivers. Il fit savoir en même temps aux assiégés qu'il les combleroit de faveurs , s'ils se rendoient sans résistance; mais qu'il les traiteroit dans toute la rigueur de la guerre, s'ils l'obligeoient de les forcer. Ils n'écoutèrent ni les promesses ni les menaces. Tous paroissoient résolus à tenir jusqu'à la mort. Mais le plus déterminé de tous étoit un des plus nobles Arméniens , nommé Constantin , fameux par sa bravoure. Non content d'encourager les habitans et de les animer sans cesse contre les Grecs, il se montroit souvent luimême sur la pointe d'un roc qui surpassoit les murs de la place, et de là il accabloit , à grands cris, d'injures atroces et grossières , et l'empereur , et sa femme , et ses filles. Fier de ses forces et de sa taille gigantesque, il insultoit toute l'armée, et défioit le plus fort et le plus vaillant à un combat singulier. L'empereur chargea ses officiers de chercher quelque soldat qui fût capable de
tenir tête à ce fanfaron brutaî. Un Macédonien nommé Eustrate fut choisi pour tenter l'aventure. Il sort du camp armé d'un bouclier et d'une large épée. Arrivé au pied de ia muraille, il invite l'Arménien à venir se mesurer avec lui. Constantin, piqué de cette hardiesse, descend en courant , et ayant joint l'ennemi qu'il méprise , il lui porte des coups terribles, qu'Eustrate pare de son bouclier. La partie sembloit être si inégaie entre un géant hautain et vigoureux et un soldat mofieste et de petite taille, que rempereur avoit perdu toute espérance. Cependant l'armée grecque encourageoit son champion, et lui crioit de frapper hardiment. On le voyoit souvent lever le bras , et autant de fois abaisser son épée , comme s'il eût été retenu par quelque enchantement. Enfin, après avoir long-temps balancé son coup, il le décharge sur le grand bouclier de l'adversaire, et le tranche par le milieu. Il auroit du même effort ouvert le ventre de l'Arménien , si celui-ci n'eût pas tenu le bouclier loin de son corps. Les Grecs poussent un cri de joie , et Constantin découvert Venfuit et rentre dans la place tout confus. On ne le vit plus paroître; on n'entendit plus sa voix insolente. Eustrate reçut la récompense qu'il méritoit. La défaite d'un guerrier regardé comme invincible abattit le cœur des habitans. La place se rendit, Constantin fut mis dans les fers, et conduit au bord de la mer, pour être transporté à Constantinople. Le vaisseau n'avoit pas encore levé l'ancre, que les valets qu'on lui avoit laissés pour le servir, ayant trouvé moyen de le délivrer de ses chaînes pendant la nuit , il tombe sur ses gardes , les massacre , et prend la fuite. Mais, avant que d'avoir le temps d'exciter de nouveaux troubles , il fut repris, et remis entre les mains de l'empereur. Les Arméniens, repoussés dans leurs montagnes, ne s'affranchirent du joug de l'empire que par la difficulté de pénétrer dans les défilés, et sur les roches impraticables du mont Taurus.
Maître de la Cilicie entière, Jean marcha vers An- Cinn. l. i, tîoche. Arrivé devant cette ville , qui , depuis quarante ^'orderic. l. ans , causoit aux empereurs tant de regrets et de ialou- ^5,- .„ ^ sie, il campe a quelque distance, et diiiere les appro- z. i4, c 24, ches , dans l'espérance que les habilans aimeroient mieux ^^^^* entrer en négociation que de s'exposer aux travaux et aux dangers d'un siège. Raymond , craignant de ne pouvoir résister à de si grandes forces , envoya demander du secours à Foulques, roi de Jérusalem. Ce prince marchoit alors au château de Montferrand , place importante du comté de Tripoli , assiégée par le redoutable Zenguî. Foulques promet de courir au secours d'xAntioche dès qu'il aura fait lever le siège de Montferrand ; mais, ayant été peu après défait dans une grande bataille , et s'élanl enfermé dans la place, où il fut étroitement assiégé, il se vit lui-même dans le plus pressant besoin d'être secouru. Loin donc d'être en état de marcher à Antioche , il dépêcha des courriers à Raymond, à Joscelin , comte d'Edesse , aux troupes restées à Jérusalem , pour leur mander le danger où il étoit , et les presser de venir l'en délivrer. Une proposition aussi extraordinaire que celle d'appeler à son secours des gens eux-mêmes menacés d'un siège, fut néanmoins favorablement écoutée. Les intérêts des croisés étoient unis alors par des liens indissolubles. Raymond donne ses ordres pour la défense de la ville en son absence; et, suivi de ses meilleures troupes, il sort d' Antioche , et prend la route de Montferrand. Mais, avant son arrivée, les assiégés, accablés de fatigues et de blessures , ne sachant pas que les secours étoient si proches, avoient rendu la place, et Zangui, mieux instruit de la marche de tant de troupes qui alloient lui tomber sur les bras , avoit accordé une composition honorable. Le prince d' Antioche retourna donc sur ses pas, avec des remercîmens de sa diligence , dont le roi de Jérusalem ne pouvoit plus profiter. Pendant l'absence de Piaymond, l'empereur s'étoit
approché de la ville , et le prince n'y pouvoît rentrer sans percer l'armée impériale. Il attend la nuit , se met à la tête des siens , entre dans le camp ennemi sans être reconnu , comme si sa troupe eût été un détachement de l'armée impériale qui revenoit du pillage. Il pénètre en silence jusqu'auprès de la tente de l'empereur. Là, ses gens poussent un grand cri et chargent ceux qui s'opposent à leur passage. Les Grecs prennent l'effroi, tout fuit jusqu'à une lieue du camp; Raymond ne les poursuit pas plus loin , et rentre dans la ville au hruit des acclamations de tous les habitans, qui sortent aussitôt et pillent le camp des Grecs. L'empereur rallie son armée et se rapproche de la ville. Il met en mouvement ses machines. Les traits et les pierres pleuvent de toutes parts ; on travaille à combler les fossés pour aller à la sape , ouvrir une brèche , donner l'assaut. Les assiégés , de leur côté , font , tant de nuit que de jour, de fréquentes sorties , et se défendent avec courage. Mais les plus sensés s'aperçurent bientôt que les forces n'éloient pas égales, et qu'il faudroit enfin céder à un prince habile , infatigable, plein de valeur, que leur résistance auroit irrité. Ils engagèrent donc Raymond à traiter d'accommodement; et, de son consentement, plusieurs d'entre eux passèrent au camp de l'empereur , dont la bonté naturelle leur donnoit de bonnes espérances. En effet, il ne leur fut pas difficile de l'adoucir. On convint d'une entrevue entre les deux princes. Jean représenta à Raymond qu'Anlioche était une ville de V empire ; que Boémond avoit fait hommage à V empereur , et s'étoit engagé h lui remettre toutes les places de l'empire qu^il reprendrait sur les musulmans, Raymond répondit qu'il n'étoit pas garant des promesses de Boémond; qu'il ai^oit reçu cette ville pour dot de Constance ; quil avoit promis foi et hommage au roi de Jérusalem , tuteur de la princesse ; qu'il le consulterait sur la demande de l empereur , et qu'il ne feroit rien sans son açis, L'em-
pereur lui accorda une trêve pour consulter le roi. Foulques, alors malade, répondit que Jean ne disait rien que de vrai; que , pour lui, il n'étoit pas en état d'aller secourir Raymond ; quil lui conseilloit de s'accommoder açec l'empereur y grand et puissant prince , capable de rendre de grands services aux Latins ; que , pour conserver Antioche avec justice , il devait la recevoir des mains de V empereur , qui en était le légitime souverain. On voit par cette réponse que Foulques, prince religieux , ne s'arrêtoit pas au prétexte que les Latins avoient allégué jusqu'alors pour demeurer seuls maîtres d'Antioche. Raymond suivit cet avis. Il vint en personne faire hommage à l'empereur, et lui jurer fidélité, s'engageant par serment, en présence de toute la cour impériale, à lui donner libre entrée dans sa ville, toutes les fois que l'empereur le jugeroit à propos, et avec tel cortège qu'il voudroit choisir. L'empereur, de son côté, promettoit qu'après avoir pris Alep , Shizar , Hama , Hems ( c'étoient les villes anciennement nommées Bérée, Larisse, Epiphanée, Emèse), il les mettroit entre les mains du prince d'Antioche, qui se feroit un état de ces villes et de leurs environs; que ce nouvel état appartiendroit en propriété aux princes d'Antioche, mais à condition de le posséder comme fief de l'empire. Après cet engagement mutuel , l'empereur donna à Raymond l'investiture d'Antioche et- des quatre villes dont il espéroit faire la conquête dans le cours de la campagne prochaine. On arbora sur la citadelle l'étendard impérial, et Raymond rentra dans la ville comblé de présens. Comme l'hiver approchoit, l'empereur se retira en Cilicie , où il distribua des quartiers à ses troupes, dans le voisinage de Tarse, près de la mer.
Dès que la saison permit d'entrer en action, il s'ap- An. u58. proche de l'Euphrate, et met le siège devant Piza, place très-forte , environnée d'une double muraille , cf^gT' ^' défendue d'un côté par un fossé profond, de l'autre
par un roc inaccessible. A la première vue de l'armée grecque, qui avançoit dans la plaine, les musulmans font une terrible sortie, et tombent si vivement sur l'avant-garde , qu'ils la mettent en déroute. L'empereur, plus indigné de la lâcheté des siens que de l'audace des ennemis, court lui-même à la tête des troupes de sa maison , et repousse les Turcs avec tant de carnage , qu'ils n'osèrent plus se hasarder hors de leurs murailles. On comble le fossé; les béliers, les balistes battent avec tant de succès, que les tours écroulées ouvrent la place en plusieurs endroits; et les assiégés, effrayés de cette furieuse tempête, sans attendre l'assaut, sortent euxmêmes par les brèches , viennent en foule se jeter aux pieds de l'empereur , lui abondonnant toutes leurs richesses pour racheter leur vie. Jean envoie à Antioche les prisonniers et le butin sous la conduite de Thomas, un de ses secrétaires. Celui-ci , plus habile à dresser des dépêches qu'à commander des soldats , est attaqué en chemin par un corps de Turcs. Il perd les dépouilles et les prisonniers , et se sauve lui-même à grande peine. L'empereur fait passer l'Euphrate à un détachement, qui rapporte un grand butin. Il donne Piza au comte d'Edesse , laisse à gauche Bempèze, ville ouverte qu'il ne daigne pas attaquer; et, à la prière du prince d' Antioche , qui l'accompagnoit dans cette expédition, ainsi que le comte d'Edesse, il prend la route d'Alep.
Cette ville, qu'il avoit promise au prince d' Antioche comme une conquête facile, trompa ses espérances. Capitale d'une sultanie , elle étoit forte, peuplée , défendue par des troupes nombreuses et aguerries. A la première approche de l'armée impériale , la garnison sortit et fut repoussée. Ce mauvais succès ne la découragea pas. Elle continua d'inquiéter les assiégeans par de fréquentes sorties, où les Grecs, toujours vainqueurs, payoient bien cher leur avantage. L'empereur , qui faisoit sans cesse lè tour de la place pour diriger ses attaques, tourut
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plusieurs fois risque de la vie ; toutes les machines éloient pointées contre sa personne. Ce danger , loin d'abattre son intrépidité naturelle , l'auroit rendu plus opiniâtre, si le terrain d'alentour eût pu fournir des subsistances à son armée. On étoit aux premiers jours du printemps, et la terre ne donnoit encore ni grains , ni fourrages : d'ailleurs ce pays aride et sablonneux ne produisoit ni bois pour la construction des machines , ni assez d'eau pour abreuver les hommes et les chevaux. Il écouta donc les conseils de la prudence ; et , malgré les raisons qui l'attachoient au siège d'Alep , il l'abandonna pour lors et prit la route de Shizar. Il se rendit, en passant, maître du château de Phérep , de Chama et de Capharda, nommée encore aujourd'hui Cafartab , place forte , qui tenoit dans sa dépendance ime assez grande étendue de pays. Elle fit peu de résistance.
On approchoit de Shizar , ville opulente et forte , ^^'ce^. c. 8. bâtie sur la rive gauche de l'Oronte , entre une mon- c. s!^' ' ^ ' tagne et le fleuve qui baignoit une partie de ses murs. ^^"5^^'^'^'^' On rencontra en chemin la petite ville d'ïstrie, que les 2 , 3, 'a, 5/ Patzinaces emportèrent d'emblée, et qui leur fut donnée parT,% ! c! au pillage. Tous les émirs des environs s'étoient renfermés avec leurs troupes dans Shizar pour la défendre. Il falloit passer le fleuve pour l'assiéger. Mais, pendant que l'armée étoit encore dans la plaine en - deçà du fleuve , la cavalerie musulmane l'ayant traversé , vint avec audace attaquer à coups de traits les troupes impériales. Malgré la vitesse de leurs chevaux , on les atteignit , on les mit en fuite , on les précipita dans le fleuve. Ce premier échec les rendit plus circonspects ; renfermés dans leurs murailles , ils laissèrent ravager impunément leurs campagnes. L'empereur, ayant passé le fleuve , attaqua le faubourg , qui étoit lui-même une seconde ville, entourée de murailles et flanquée de tours. Pour ne pas fatiguer ses troupes, il les partagea en quatre corps , selon les nations qui composoienl son ar-
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mée ; c'étoient des Macédoniens , -des Grecs , des Patzinaces, des Turcs qui s'étoient mis à son service dans la guerre de Paphlagonie, ainsi que nous l'avons raconté; Il employoit tour à tour ces quatre divisions. Accoutumé à partager la faligue et le péril dans les sièges comme dans les batailles , il couroit de rang en rang i'épée à la main, couvert d'une cuirasse et d'un casque d'or , encourageant ses soldats par ses paroles , par les récompenses qu'il promettoit aux plus vaillans, et plus encore par son exemple. Il animoit , il dirigeoit les batteries ; il relevoit par des troupes fraîches celles qui étoient fatiguées ; infatigable lui-même, il étoit en mouvement depuis le matin jusqu'au soir, ,sans songer à prendre de nourriture. Pendant qu'il travailloit avec tant d'ardeur , le prince d'Antioche et le comte d'Edesse, jeunes tous deux, et livrés aux amusemens de leur âge, passoient la journée à jouer ensemble dans leur tente , et ralentissoient par ce mauvais exemple et par leurs railleries l'activité des autres officiers. L'empereur tâcha plus d'une fois , mais en vain , de leur faire comprendre qu'ils se déshonoroient par cette conduite frivole , et qu'il leur éloit honteux de prendre si peu de part à une conquête qui les intéressoit plus que lui-même. La vive résistance des assiégés commençoit à rebuter les Grecs ; et l'empereur, dont le courage ne se lassoit point , au désespoir d'en trouver si peu dans ses troupes, les excitant , les réprimandant , mettant tout en œuvre pour les embraser de la même ardeur, vint enfin à bout de forcer le faubourg. Tout fut passé au fil de Tépée. On n'épargna que les chrétiens et ceux qui demandoient à l'être.
L'empereur, maître du faubourg, tourna ses attaques contre la place; il fut repoussé au premier assaut. Cependant les habitans , craignant d'être forcés et traités avec la même rigueur que leurs compatriotes, demandèrent une suspension d'armes, pendant laquelle Ma-
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chedol, leur commandant , envoya secrètement supplier l'empereur d'épargner la ville et les habitans, lui offrant, pour obtenir cette grâce, une grande somme d'argent. L'empereur refusa d'abord toute composition; mais , ayant éprouvé , dans une nouvelle attaque , que ce siège lui coûteroit beaucoup de sang, indigné d'ailleurs de la nonchalance du prince d'Antioche, il écouta enfin les propositions des assiégés. Ils lui apportèrent une somme considérable , et s'obligèrent à payer un tribut annuel. Kntre les présens qu'ils lui firent de beaux chevaux arabes, d'étoffes de soie brochées d'or, d'une table enrichie de pierreries , étoit une croix d'une seule pierre précieuse, d'un prix inestimable; c'étoit un ouvrage travaillé autrefois par l'ordre du grand Constantin , et qui étoit tombé entre les mains des musulmans, dans la défaite de Romain Diogène. L'empereur fit aussitôt publier le départ. En vain Raymond et Joscelin, se repentant trop tard de leur inaction , lui firent les plus vives instances pour l'engager à révoquer cet ordre. Quelquesuns disoient que la mauvaise conduite de Raymond étoit un effet de la malice de Joscelin , et que le comte , jaloux de l'agrandissement du prince d'Antioche, l'avoit < détourné des occupations sérieuses pour le rendre méprisable à l'empereur. L'armée grecque, dans son retour, fut attaquée par un général turc, qui, à la tête de plusieurs escadrons , tomba sur l'arrière-garde avec grand tumulte; mais il fut si mal reçu, qu'il fut bientôt obligé de prendre la fuite, laissant sur la place un grand nombre de ses gens.
En exécution du traité d'Antioche , l'empereur devoit y être reçu avec tel cortège qu'il voudroit y conduire; aussi y entra-t-il avec ses fils qui l'accompagnoient dans cette guerre, et une partie de son armée. Le prince d'Antioche et le comte d'Edesse tenbient la bride de son cheval; le patriarche, suivi du clergé et du peuple, vint en procession au-devant de lui , chantant des psaumes
et des hymnes au son de quantité d instrumens de musique On le conduisit ainsi à la grande église, et de là au palais. Il s'y reposa plusieurs jours, pendant lesquels >1 tut honoré comme le maître, exerçant l'autorité souverame, et prodiguant ses faveurs au prince, au comte, aux autres seigneurs et à tous les habitans. Au bout de quelque temps, ayant mandé le prince, le comte et les principaux , et adressant la parole à Raymond : .< Prince <• (lui dit-ii), vous savez ce que j'ai fait jusqu'ici pour « vous délivrer d'un voisinage dangereux et vous con- " quérir un royaume. Mon intention est de ne pas « abandonner cette noble entreprise; mais vous n'igno- •< rez pas qu'elle demande de longs travaux et de grandes « dépenses. Il est nécessaire que vous nous mettiez entre « les mams la garde de cette ville, afin que nous puissions y déposer notre trésor, et que vous donniez à " "°*„*™"P«^ "l'erté entière d'y entrer et d'en sortir. « iNuUe place n'est plus propre à nous servir de ma- « gasin et de place d'armes pour le siège d'Alep et du « reste de la Syrie, dont nous avons promis et nous « vous promettons encore de vous rendre maître. Con- « tribuez-y de votre pouvoir. Antioche vous appartien- « dra toujours en propriété; nous n'en demandons que « l'usage, comme seigneur suzerain. „ A ces paroles le prince et les seigneurs demeurèrent interdits. Se défiant de la bonne foi de l'empereur, comme ils en manqnoient eux-mêmes, ils craignoient que cette ville, achetée du sang des croisés, et dont la perte entraîneroit celle de la Syrie, ne passât entre les mains des Grecs D'un autre côté, ils n'étoient pas en état de résister à l'empereur s'il vonloit user de violence. Comme tous gardo.ent le silence, le comte d'Edesse, plus hardi et plus adroit que les autres, prit la parole : « Seigneur (dit-il) , .< nous sentons tous que, dans ce que demande votre « majesté, elle cherche notre intérêt plus que le sien « propre; mais il est besoin de prendre quelques me-
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sures pour en assurer l'exécution : elle ne dépend pas à du prince seul. Il gouverne un peuple ardent et prompt « à prendre l'alarme. Laissez-nous le temps d'aviser aux « moyens de lui faire accepter sans murmure un arran- « gemerit qui nous est très-agréable. » Une proposition si raisonnable fut approuvée de l'empereur ; il leut donna quelques jours pour disposer le peuple, et congédia l'assemblée avec de grands témoignages de satis-faction.
Le comte ne fut pas plus tôt retiré dans sa maison , qu'il envoya dans la ville des émissaires secrets, qui, répandant de toutes parts les prétentions de l'empereur, alarmèrent le peuple et l'excitèrent à prendre les armes. Le soulèvement devient bientôt général ; on s'attroupe, on menace de faire main-basse sur les Grecs. Le comte, feignant d'être exposé à la colère du peuple et de craindre pour sa vie, court tout éperdu au palais et se jette aux pie<ls de l'empereur. « Seigneur (s'écrie-t-il ) , je défi mande pardon à votre majesté de venir me présenter « devant elle sans observer les égards qui lui sont dus « et les usages de la cour impériale : mais une urgente « nécessité dispense de toutes les lois. Ce n'est qu'à l'abri « de votre trône que je puis trouver un asile contre la « rage d'un peuple qui me poursuit pour me mettre en <i pièces. » L'empereur lui demandant quel étoit le sujet de celte émeute soudaine : « Je reposois tranquil- « lement ( répondit - il ) , lorsqu'une foule séditieuse, « armée de tout ce qui peut servir d'instrument à la « fureur , est venue envelopper mon hospice, poussant « des cris affreux, demandant qu'on lui livrât le comte « d'Edesse , ce traître, cet assassin du peuple d'Antio- « che , qu'il vendoit à l'empereur. Altérés de mon « sang , ils ont enfoncé les portes ; chacun d'eux m'ap- « portoit la mort. Je me suis échappé par miracle; « sauvez-moi de leurs mains. » En même temps l'empereur entend un bruit effroyable ; on crioit de toutes
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parts : Aniioche est perdue; elle est vendue aux Grecs; quittons les demeures de nos pères; sauvons-nous dans les déserts. Animés par ces clameurs, les habitans, devenus forcenés, se jettent sur tous ceux qu'ils rencontrent du cortège de l'empereur. Ils les assomment, ils les massacrent ; ils poursuivent jusqu'au palais ceux qui leur échappent. L'empereur, effrayé , mande auprès de lui les princes et les seigneurs ; et resserrant son indignation dans son cœur : Je vois, dïi-'û ^ que mes intentions sont mal interprétées ; on me prête des desseins sinistres ; je compte sur voire fidélité , et je n'ai garde de vous rendre responsables de V aveugle témérité de cette multitude. Allez calmer son emportement ; assurez-la que des demain je la délivrerai d'une injuste défiance , et que je sortirai d' Antioche. Tous les assistans répondent par des louanges de sa modération et de sa prudence. Les plus malintentionnés sont ceux qui se répandent le plus en éloges. Le prince, le comte, ceux qui avoient le plus de crédit , se dispersent parmi le peuple et travaillent à le calmer; ce qui leur fut plus difficile qu'il ne l'avoit été de le soulever. On quitte les armes; on se retire, et la tranquillité est rétablie. Dès le point du jour, l'empereur sort du palais avec tout son cortège , et va camper aux portes d'Antioche.
Raymond , Joscelin et les autres seigneurs , voyant l'empereur hors de la ville , appréhendèrent les effets de son ressentiment. Ils vont le trouver, et tâchent de se disculper eux-mêmes en rejetant la faute sur le peuple, qui dans toutes les villes est sujet à se livrer à un aveugle caprice, et à se porter aux derniers excès sur le plus léger soupçon. Ils lui protestent qu'ils n'ont aucune part à cette émeute insensée; qu'ils n'en ont éî« instruits que par les effets, et qu'ils sont prêts à recevoir ses troupes et à exécuter fidèlement tous les articles de la convention. L'empereur fit semblant de les croire ; mais, bien résolu de ne plus s'exposer à un pareil danger,
il prétexta des affaires pressantes qui le rappeloîent à Constantinople, dont il étoit absent depuis deux ans. Il leur promit de revenir au plus tôt avec des forces suffisantes pour conquérir la Syrie entière, et faire au prince d'Antioche un riche et puissant royaume. La feinte fut égale des deux côtés. L'empereur embrassa les seigneurs à son départ , et les seigneurs, comblant l'empereur de vœux et de bénédictions , que leur cœur démentoit , le reconduisirent jusqu'aux portes de Cilicie. En passant par la frontière de Lycaonie, il envoya un gros détachement ravager le territoire d'Icone pour se venger des incursions que les musulmans avoient faites sur ses troupes, lorsqu'il étoit entré la première fois en Cilicie. On lui ramena grand nombre de prisonniers , de chevaux , de bêtes de toute espèce , et avec ce butin il retourna à Constantinople.
Il y rentra avec son frère Isaac, dont le retour lui jsicet causa plus de joie que ses succès. Ce prince, qui avoit ^' contribué avec tant dé zèle à mettre la couronne impériale sur la tête de Jean, et qui en avoit reçu tant de marques de reconnoissance , vivoit d'abord avec lui dans l'union la plus intime. Cette concorde fut altérée par une cause légère, mais tellement exagérée par les flatteurs de cour, qu'elle détermina Isaac à sortir de l'empire avec Jean, son fils aîné. Isaac étoit vaillant, de haute taille, et d'une figure majestueuse qui manquoit à l'empereur, d'ailleurs très-supérieur à son frère par des qualités infiniment plus précieuses, mais qui ne s'annoncent que par les actions. Le prince , mécontent, se retira auprès du sultan d'Icone, et s'oublia jusqu'à faire des courses sur les provinces de l'empire, se déclarant ouvertement l'ennemi de son frère. Le défaut d'argent , et la conduite de l'empereur , aussi sage que courageuse, ayant fait échouer toutes ses entreprises, il tomba dans le mépris des émirs , auxquels il n'imposoit plus que par sa naissance et sa bonne mine. Il s'aperçut
de ce déchet de considération ; et , regrettant celle dont il avoit joui à côté du trône , il vint avec son fils rejoindre son frère , qui passoit près d'Icone. Le généreux empereur le reçut avec tendresse; il lui rendit de bonne foi son amitié , sans retenir dans son cœur aucune de ces traces de ressentiment qui revivent si aisément dans l'âme des amis et surtout des princes réconciliés. Mais l'ambition d'Isaac troubla encore une fois la paix entre les deux frères. Pendant le dernier voyage que Jean fit en Syrie , les ministres qu'il avoit chargés du gouvernement en son absence découvrirent de nouvelles intrigues formées par Isaac pour s'emparer de l'empire. L'empereur, en étant averti, donna ordre de le transporter à Héraclée enBithynie, où il resta prisonnier jusqu'après la mort de son frère. An. n3g. Jean ne s'arrêta pas long-temps à Constantinople, iVfceï. c. 9. Apprenant que les Turcs ravageoient les plaines de Bithynie voisines du Sangar , il partit , quoique malade, sans attendre le printemps, il ne fallut que la nouvelle de sa marche pour faire prendre la fuite aux Turcs. Il les poursuivit , leur enleva quantité de bestiaux, et se retira à Lopade, près tiu Rhyndacus. N'ayant plus d'ennemis à combattre, il résolut d'employer ce temps de paix à se précautionner pour la guerre, et à réparer les places de Bithynie pour les mettre en état de défense. Comme il comptoit y séjourner long-temps , il y fit venir l'impératrice , et y donna rendez-vous à toutes ses troupes, qu'il devoit occuper à ces travaux. Ce fut pour tous les gens de guerre ûn sujet de mécontentement et de murmures. Quelle dureté, disoient- ils, après deux ans de combats, de sièges et de fatigues continuelles , de ne pas laisser ses soldats jouir quelques momens durepos que leur laissent les ennemis, de les arracher du sein de leur famille des qu'ils la revoient après une si longue absence/ Ceux surtout qui n'étoient pas même encore rentrés dans
Constaiitînopîe, se pîaignoîent plus haut que les autres. Ayant été obligés de rester en chemin, soit par maladie ou pour cause de blessures, soit par défaut de vivres, soit par la perte de leurs chevaux, ils étoient forcés par les gardes des chemins et des ports de se rendre au camp de l'empereur, sans avoir la liberté d'aller respirer l'air de leur patfie. L'empereur , peu sensible à ces plaintes, répétoit souvent qu'il ne vouloit pour soldats que des hommes qui ne connussent d'autre fatigue que l'inaction, d'autre famille que leur troupe, d'autre patrie que leur camp. Mais une nouvelle incursion des Turcs ne le laissa pas long-temps dans ces occupations paisibles. Le printemps finissoit à peine , qu'il apprit que ces barbares ravageoient la province de Pont, et que Constantin Gabras, gouverneur de Trébizonde, s'en étoit rendu souverain , et avoit secoué le joug de l'obéissance. Résolu de repousser les barbares et de châtier le rebelle, il partit de Lopade au commencement de l'été, et prit la route de Paphlagonie. Il vouloit pénétrer dans le Pont en côtoyant les bords de la mer, pour être assuré de ses subsistances, qui lui viendroient par le Pont-Euxin, et pour ne pas courir risque d'être enveloppé. Il trouva dans cette marche plus de difficulté qu'il ne s'y étoit attendu. Mahomet , alors le plus puissant des émirs , après avoir conquis une partie de Tlbérie et de la Mésopotamie, s'étoît rendu maître de Césarée en Cappadoce , et ses troupes passoient pour les plus braves de l'Orient. Il fallut disputer tous les passages ; et l'armée grecque , harassée de fatigues et de combats , ne put arriver dans le Pont que vers le solstice d'hiver.
L'empereur se cantonna dans la ville de Kinta. Mais Aw. 1140; son activité naturelle ne put long-temps se contenir. Nîcet.c.g^ Dès le milieu de Thiver il se mit en campagne, ei^cinn.l. 1, entra sur les terres des musulmans , où il porta le ravage. ^•9* ^
. ' ^ , ^ ^ Du Cange^
Les 1 urcs tuyoï&nt devant lui ; mais il avoit a combattre/a/w. byz. p.
àes ennemis plus dangereux que les Turcs. C'étoient la disette et le froid très-rigoureux dans ce pays de montagnes. Presque tous ses chevaux et ses mulets y périrent. Les Turcs , instruits de ces désastres , venoient l'attaquer par bandes séparées, et îe harcelant sans cesse, déchargeant leurs flèches et disparoissant aussitôt , ils lui eausoient un grand dommage , et échap|)oient à la poursuite. L'empereur fit chercher ce qui lui restoit de bons chevaux , les distribua surtout aux Latins, meilleurs lanciers que les autres ; et les opposant aux incursions des Turcs , il mit à couvert le reste de ses troupes. Pour grossir l'apparence de ses escadrons, il faisoit porter par ses gens de pied les enseignes de cavalerie; ce qui trompa tellement les ennemis, qu'il n'osèrent plus l'attaquer, et le laissèrent approcher de Néocésarée qu'il assiégea. Il y eut en ce lieu plusieurs actions assez meurtrières, dans mie desquelles Manuel, âgé alors de dix-huit ans, et le plus jeune des fils de l'empereur, étant sorti des rangs sans en avoir demandé la permission à son père , courut pique baissée donner au milieu des escadrons ennemis. La hardiesse du prince, et le péril où il se précipitoit , attirèrent après lui toute l'armée. Ce fut à qui signaleroit son zèle pour l'empereur en dégageant son fils. Les ennemis furent repoussés avec grand carnage. L'empereur combla son fils de louanges à la tête de l'armée victorieuse ; mais, rentré dans sa tente, il le réprimanda vivement de sa témérité ; on dit même qu'il lui fit essuyer le châtiment imposé selon les lois romaines aux fautes des moindres soldats.
Toute cette campagne se passa au siège de Néocésarée. Les fréquentes sorties des assiégés, et les attaques de l'armée turque, qui venoit sans cesse harceler les assiégeans, retardoient le succès. Enfin la désertion du neveu de l'empereur fit abandonner l'entreprise. Jean, fils d'ïsaac, frère de l'empereur, étoit un jeune prince hautain et opiniâtre. Un jour de bataille, l'empereur voyant
à pied un cavalier italien dont il estimoit la valeur, mais qui étoit démonté, dit à son neveu, qui montoit un beau cheval arabe : Vous açez assez d'autres excellens chevaux ; descendez et donnez celui ci h ce cavalier. Le jeune homme, piqué de cet ordre , ne répondit rien ; mais se tournant vers le cavalier : Emprunte un cheval , lui dit-il, et prends carrière ; tu auras celui-ci ^ si tu me fais quitter les arçons. Cependant comme il voyoit la colère monter au visage de l'empereur, il descendit, se fit amener une autre monture, et piqua sur-le-champ vers l'armée des Turcs. Arrivé à la portée de leurs traits, il rejette sa lance sur son épaule, ôte son casque, et se va joindre à eux. Il en étoit déjà connu pour avoir passé quelque temps parmi eux avec son père. Ils le reçurent avec joie, persuadés qu'il leur seroit fort utile , par la connoissance qu'il avoit des forces des Grecs. Devenu traître à son souverain , il ne demeura pas longtemps chrétien. Ayant embrassé le mahométisme , il épousa la fille du sultan d'Icone , et reçut en dot plusieurs châteaux et de grandes terres, avec le surnom de Zélébis y qui, dans la langue turque, signifie un homme de naissance illustre. Il eut un fils nommé Soliman Schah, duquel se vantoit de descendre Mahomet ii , pour relever , par cette noble origine celle des princes ottomans. L'empereur, qui avoit déjà perdu beaucoup d'hommes et de chevaux , et qui manquoit de vivres , se doutant que le déserteur instruiroit trop bien les ennemis de l'état de son armée , ne s'ol)stina pas davantage. Il se retira, faisant bonne contenance. Comme son arrière- garde étoit continuellement insultée par les Turcs , il gagna les bords de la mer ; et , marchant en bon ordre par des chemins où il ne pouvoit être enveloppé» il regagna Constantinople le i5 de janvier, après avoir beaucoup souffert cette année , sans aucun avantage qui pût le dédommager de ses pertes.
La campagne suivante fut moins pénible, mais aussi An.
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infructueuse. Elle se passa au bord du Rhyndacus sans aucune action mémorable. Les neiges et les glaces de l'hiver le tinrent quelque temps comme assiégé dans son camp , et le forcèrent enfin à reprendre le chemin de sa capitale.
An. 1142. Ce prince , trop guerrier, ne trouvoit de repos qu'à ^Cinn.^i. armées. Il partit dès les premiers jours de