LIVRE QUATRE-VINGT-TREIZIÈME
\ — — ' ALEXIS III LANGE, dit COMNÈNE.
IsAAC, trahi par ceux qu'il avoit comblés de faveurs, An. 1195» devoit apprendre au nouveau prince que les bienfaits Nicet.l.i^ ne peuvent retenir dans le devoir que ceux qui les méritent. Mais un crime dont on profite ne donne que de foibles leçons. Alexis se flatta d'attacher pour toujours à sa personne , et les chefs de la conjuration et les soldats mêmes qui s'étoient déclarés pour lui au premier signal de la révolte. Il commença par répandre à pleines mains l'argent de la caisse militaire. Celte source étant épuisée, il prodigua les pensions sur les meilleurs fonds du domaine , sur les recettes des deniers publics. Toutes les requêtes, quelque déraisonnables, quelque effrontées qu'elles fussent , ét oient signées aussitôt que présentées. Il ne lui restoit plus à distribuer que les dignités de l'empire; il les abandonna les yeux fermés à tous ceux qui osèrent y prétendre , sans avoir égard ni au mérite , ni à la naissance , ni aux services passés. L'impudence à demander valoit tous les titres. Cette profusion insensée avilissoit les dignités mêmes , et étouffoit le sentiment de reeonnoissance dans ceux qui, croyant les mériter , se trouvoient moins honorés de leur promotion nouvelle que dégradés par l'indignité de leurs collatéraux. Après s'être ainsi dépouillé lui-même , et mis hors d'état de continuer la guerre, il laissa ses soldats prendre leur congé , et les barbares en liberté de ravager la Thrace. Pour lui , comme si son retour n'eût
été qu'un voyage de plaisir, il revint à Constantinople à petites journées , s'arrêtant à loisir dans tous les lieux de son passage où il trouvoit quelque amusement. Sa femme Enphrosyne lui préparoit une magnifique entrée. Quoique le peuple de Constantinople pût être jaloux que les soldats l'eussent prévenu , il applaudit cependant , par une acclamation générale , au choix qu'ils avoient fait. Une partie des sénateurs plaignoient en silence le sort d'Isaac , et n'osoient découvrir leurs sentimens. Mais lorsque Euphrosyne prit possession du grand palais , le bas peuple , qui ne peut souffrir dans ses maîtres les vices qu'il se permet à lui-même , mal disposé à l'égard de la princesse, dont les mœurs n'étoient pas sans reproche, accourut à la place publique, et s'emporta en invectives contre la nouvelle impératrice. On crioit de toutes paris : Plus de Comnenes ! c'est une race épuisée , dont il ne sort plus que des tyrans ;plus d'Ange ! Jamille stérile qui ne produit que des avortons. Mais , plus embarrassés à choisir qu'à rejeter le choix déjà fait, ils proclamèrent empereur un astrologue, nommé Alexis Contostéphane, qui crut avoir pour lui le suffrage des planètes. Son illusion ne fut pas longue. Les seigneurs enfermés dans le palais avec Euphrosyne sortent à la tête de leurs domestiques, fondent sur cette multitude désarmée, la dissipent en un moment, se saisissent de son idole, et la jettent dans un cachot. Nicet.l. Euphrosyne contribua plus qu'Alexis même à pro- ^hlî Can^e ^^"^^^ couroune à son mari par ses intrigues , et à fam.p, 2o5. l'assurer sur sa tête. Elle étoit petite-fille de Grégoire Camatère, qui , sous le règne du premier Alexis , s'étoit , par son mérite, élevé d'une famille obscure jusqu'à la charge de grand-trésorier. Le mariage de cet aïeul avec une princesse de la maison de Ducas avoil fait prendre à Euphrosyne le surnom de Ducene. Elle avoit toutes les qualités aussi brillantes que dangereuses dans son sexe , une âme ferme et hardie , un courage viril , une
éloquence pleine de force et de grâce, une beauté qu'elle savoit rendre plus piquante par les recherches du luxe et par l'enjouement de son esprit. Sans autre religion que celle de la politique , elle étoit peu délicate sur les principes de l'honneur, qu\ine philosophie effrontée lui faisoit mépriser comme un préjugé vulgaire sacrifiant tout à ses vues ambitieuses , jusqu'à sa propre personne. Indépendante de son mari , quisembloit fermer les yeux sur ses galanteries , elle partageoit hardiment avec lui toute l'autorité souveraine , donnant des ordres sans le consulter, quelquefois même contraires à ceux qu'il avoit donnés ; en sorte que l'empereur avoit deux maîtres , souvent peu d'accord ensemble. Dans les audiences des ambassadeurs , elle paroissoit sur un trône à part ^ qui surpassoit en magnificence celui de l'empereur, avec un superbe ornement de tête , et un grand collier des plus éclatantes pierreries. Séparée d'habitation , elle recevoit les adorations des courtisans , qui , du palais de l'empereur, alloient porter à celui de l'impératrice des hommages encore plus humbles. Les parens mêmes du prince, revêtus des premières dignités, briguoient sa faveur par les offices les plus serviles, jusqu'à la porter dans sa litière , que la hauteur ainsi que l'or et les pierries dont elle étoit chargée , rendoient fort pesante. Ils méritoient par leur bassesse de périr sous le fardeau, comme Fempereur , par sa honteuse insensibilité, se rendoit digne du mépris de tout l'empire.
La nouvelle impératrice gagna par argent , tant dans l^icet, le sénat que dans les magistratures , ceux qui parois- ^' ^' soient peu favorables à la révolution. Le clergé fit acheter son suffrage ; mais il ne le vendit pas chèrement. Un prêtre monta dans le jubé de Sainte-Sophie, et, malgré le patriarche , qui ne vouloit pas se rendre si aisément , il proclama Alexis empereur. Enfin le patriarche se soumit , et toute la ville courut au palais se prosterner devant l'impératrice , qui prodiguoit les caresses les ping
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Séduisantes. Il n'en coûta pas une goutte de sang, et la soumission universelle prévint l'arrivée du prince. Dès qu'il se fut rendu au palais, il en fit ouvrir les portes, et se montra au peuple avec un visage tranquille et serein. Les courtisans, ainsi que lui, avoient déjà oublié son crime, et leurs flatteries outrées les rendirent ridicules au peuple, qui ne perd pas sitôt la mémoire des forfaits. Plusieurs gémissoient en secret ; ils ne pouvoient voir sans soupirer le nouveau prince revêtu des ornemens de son frère ; et cette usurpation dénaturée leur sembloit être le présage des derniers malheurs. Il se fit couronner, selon l'usage, dans l'église de Sainte-Sophie. On fut frappé de ce qui lui arriva au sortir de l'église comme du plus sinistre pronostic. On lui avoit amené un beau cheval arabe : cet animal , comme s'il eût été saisi d'horreur, frémissant , dressant les oreilles , détournant la tête, s'élevant sur les pieds de derrière, refusa long-temps de le recevoir sur son dos ; et , lorsqu'à force de caresses et de manège de la part des écuyers, l'empereur fut venu à bout de le monter, le cheval ne le sentit pas plus tôt qu'il se cabra , et le jeta par terre si rudement, que sa couronne en fut brisée. Cependant Alexis n'en reçut aucun mal, et sa chute ne blessa que l'imagination du peuple.
Dédaignant le nom à' Ange, soit quïl ne le crût pas assez noble, soit pour faire oublier son frère, il prit celui de Comnene. On s'attendoit que, pour justifier son usurpation, il alloit relever l'honneur de l'empire, et réparer les pertes que l'incapacité de son frère avoit causées. Mais, au lieu de songer à repousser les barbares, qui insultoient en liberté les villes et ravageoient les campagnes de Thrace, dès qu'il se vit revêtu de la pourpre, ébloui lui-même de la splendeur qui l'environnoit, il s'endormit dans l'indolence, laissant écouler de ses mains tous les trésors de l'empire, jusqu'à ce qu'enfin , réveillé par le bruit des séditions et des
guerres, il s'aperçut trop tard qu'il manquoit des fonds nécessaires pour se mettre en état de défense. Il n'y avoit pas encore trois mois qu'il étoit sur le trône , lorsqu'un Cilicien hardi prit le nom d'Alexis , fils de Manuel; et, marchant sur les traces du premier imposteur qui avoit déjà joué ce rôle quatre ans auparavant, il alla implorer l'assistance du sultan d'Ancyre. Le sultan le reçut à bras ouverts; non pas qu'il fût dupe de la fourberie, mais il étoit bien aise de susciter des embarras à l'empereur grec pour lui vendre son amitié à plus haut prix. Le faux Alexis, soutenu des Turcs, ne tarda pas à piller la frontière, et l'emperenr fit partir des troupes sous la conduite d'un eunuque , son chambellan , nommé Eonopolite. Celui-ci, n'ayant fait voir que son incapacité, l'empereur résolut de marcher lui-même , et d'entamer en même temps une négociation secrète avec le sultan d'Ancyre. Le prince turc y prêta volontiers l'oreille ; mais il demandoit cinq cents livres pesant d'argent monnoyé , et une pension annuelle de trois cents livres , avec quarante pièces d'étoffes de soie de la fabrique de Thèbes en Béotie , renommée alors pour ces sortes d'ouvrages. Ces propositions paroissant exorbitantes, l'empereur passa en Asie ; et , quoiqu'il ne trouvât sur sa route que des peuples soumis en apparence , il s'aperçut cependant qu'ils n'étoient pas moins favorables à l'imposteur, et que le succès de ses armes décideroit seul de la préférence. Il se trouvoit même des gens assez hardis pour faire en sa présence l'éloge de son rival , dont ils relevoient la bonne mine, la haute taille, la force et l'adresse à manier un cheval. Alexis, peu capable de soutenir la majesté impériale , entroit en contestation avec eux et plaidoit sa cause. Enfin , voyant que sa présence ne lui donnoit aucun avantage , il brûla quelques châteaux qui tenoient pour le rebelle , et reprit le chemin de Constantinople, laissant en Cilicie Manuel Cantacuzène. Ce général, aussi peu instruit que son
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maître, n'osa marcher contre l'ennemi, dont l'armée croissoit tous les jours par le secours des Turcs; et cette guerre paroissoit devoir être funeste , sans un événement imprévu qui la termina. Le faux Alexis fut assassiné par un des siens , dans un château où il passoit la nuit. Berold.con- Occupé à se défaire de cet imposteur, Alexis ne fit Guill.Tyr. aucuue opposilion à la marche d'une armée allemande 18^19. traversoit les terres de l'empire pour aller secourir
Mainbourg. }es chrétiens de Palestine. Le pape Gélestin m avoit crois, l. 7. formé une nouvelle croisade , que l'on compte ordinairement pour la quatrième. La guerre que les rois de France et d'Angleterre se faisoient alors avec acharnement les empêcha d'y prendre part. Mais l'empereur Henri vi , qui travailloit de toutes ses forces à s'emparer du royaume de Naples et de Sicile, sur lequel il avoit des droits par sa femme Constance , fille du roi Roger , profita de cette conjoncture pour achever la conquête. Il mit sur pied trois armées : il en conduisit une en Italie, où il s'empara des places qui restoient encore aux Normands , et détruisit par toute sorte de cruautés la race illustre de Tancrède de Hauteville, qui régnoit avec gloire depuis cent cinquante ans. La mort le surprit à Messine avant qu'il passât en Syrie. Mais il avoit déjà envoyé un corps de troupes par mer en Palestine , sous la conduite de Valeran de Limhourg , et de Conrad , évêque de A^itzbourg. Le troisième corps d'armée , sous le commandement de Conrad , archevêque de Mayence, et d'un grand nombre de princes allemands, prit la route de terre jusqu'à Constantinople sans rencontrer aucun obstacle. Alexis prêta même des vaisseaux pour conduire les croisés au port d'Antioche. Les Grecs prirent si peu de part au reste de cette expédition , que leurs historiens n'en font aucune mention. Il me suffira de dire qu'après de hauts faits d'armes et de brillantes victoires , cette croisade fut aussi inutile que les deux précédentes , et que la mort de l'empereur Henri rap-
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pela en Europe au bout de trois ans les princes allemands , qui ne laissèrent en Palestine que la mémoire de leur courage.
' Pendant la révolution qui donnoit à l'empire un A??, 1196. nouveau maître, les Bulgares et les Valaques s'étant NiceuLx^ avancés jusqu'à Serres en Macédoine, avoîent taillé en pièces ce qu'ils a voient trouvé de troupes grecques, fait prisonnier leur chef Aspiétès, et pris plusieurs châteaux. De retour ensuite en leur pays avec quantité de butin , ils avoient répondu avec hauteur aux députés que leur envoyoit Alexis pour traiter de paix , proposant des conditions si honteuses , qu'on ne pouvoit les accepter sans flétrir à jamais l'honneur de l'empire. L'empereur, irrité de leur insolence, fit partir avec une nombreuse armée son gendre Isaac , auquel il avoit donné le titre de sébastocrator. Ce prince avoit quelque réputation dans la guerre ; et le succès de l'entreprise d'Alexis en détrônant son frère donnoit aux Bulgares une grande idée du nouvel empereur. On avertissoit Asan qu'il ne devoit pas s'engager légèrement dans une guerre contre un ennemi tout autrement redoutable que l'empereur Isaac. Asan , qui connoissoit mieux Alexis, répondoit qu'il ne falloit pas juger du mérite \. du nouveau prince par un succès qu'il ne devoit qu'au mépris que l'ancien s'étoit attiré : « Il y a ( disoit-il ) « assez long-temps que nous combattons les Grecs pour « connoître ceux d'entre eux qui se distinguent par « leur valeur : avez-vous jamais vu Alexis dans les ba- <f tailles? Qui de vous a-t-il blessé de sa main? A qui « a-t-il fait prendre la fuite? Pensez-vous que sur le « trône il soit plus redoutable qu'il n'étoit à cheval ? « Sur quel fondement le croyez-vous plus courageux « que son frère ? » Et leur montrant sa pique où pendoient divers rubans à la manière des Bulgares: « Voyez «ces rubans ( leur disoit-il ) ; ils vous paroissent plus « beaux les uns que les autres, parce qu'ils sont de di-
« verses couleurs : ils sont cependant du même fil et travaillés par le même ouvrier. Il en est de même d'I- «t saac et d'Alexis; l'un réduit à l'obscurité, l'autre re- « vêtu de la pourpre , tous deux nés dans le même pays « et sortis du même père. Allons avec courage combattre « les Grecs tant de fois vaincus ; ils se sont fait encore « depuis peu un nouvel ennemi , c'est Dieu même , en « se révoltant contre leur prince légitime. » Après avoir ainsi relevé le courage de ses soldats , Asan marche vers Amphipholis. Il laissa d'abord prendre au général ennemi quelque léger avantage , pour aiguillonner sa témérité. Il n'en fallut pas plus à Isaac, jeune et présomptueux , pour se juger invincible. Sans se faire instruire des forces des Bulgares , dès qu'il apprend qu'ils ravagent le territoire de Serves, il fait sonner la trompette, monte à cheval , et , courant le premier à toute bride l'espace de deux lieues , suivi de toute sa cavalerie et de son infanterie , qui arrive hors d'haleine, sans donner un moment de repos à ses troupes , il charge l'ennemi , et ne s'aperçoit des embuscades où il se trouve enveloppé que lorsqu'il ne peut plus échapper. La plus grande partie de son armée est taillée en pièces, l'autre se sauve à Serres. Il est pris lui-même par un soldat patzinace, qui, dans l'espérance d'en tirer une grosse rançon , le cache d'abord avec soin ; mais Asan en est averti , et , se l'étant fait amener, il le garde dans les fers.
Nicet.l.i, Après cette victoire, qui ne laissoit plus de Grecs ^' dans ce pays, Asan retourna en Bulgarie, où il trouva
la mort qu'il avoit bravée en tant de batailles. Il avoit admis dans sa familiarité la plus intime un officier nommé Ivan , qui lui ressembloit par le dérèglement de ses mœurs et par une audace déterminée. Le sébastocrator , prisonnier , le crut propre à lui procurer la liberté. Dans ce dessein, il l'excitoit en secret à'se défaire d'Asan, lui représentant que la mort de ce tyran lui
dorineroit la couronne de Bulgarie. Il lui promettoit en mariage sa fille Théodora et le secours de l'empereur. Ivan, tout ambitieux qu'il étoit, n'avoit pas encore ce'dé à ses sollicitations, lorsque Asan lui-même, par son imprudence, précipita sa perte. Il découvrit que la sœur de sa femme vivoit avec Ivan en commerce de débauche. Fier et outré de colère, il mande Ivan dès la nuit suivante. Ivan , se doutant bien qu'un tel ordre , donné à pareille heure , n'annonçoit rien que de fâcheux , remet au lendemain. Asan renvoie aussitôt , et lui fait dire qu'il est étonné de sa désobéissance : qu'il vienne sur-le-champ. Les réflexions du coupable dans cet intervalle lui avoient fait soupçonner la cause de cet empressement. Il consulte ses amis, qui lui conseillent d'aller au palais avec une épée sous sa robe. S'il se contente , lui disent-ils, de vous faire des reproches , vous tâcherez de Vapaiser par une humble soumission ; s'il s'emporte et se dispose à prendre des voies de fait , prévenez cet homme violent et sanguinaire ; mais songez hhie Importer aucun coup qui ne soit mortel. Ivan suit ce conseil. Dès qu' Asan Taperçoit, il entre en fureur, et court à son épée; Ivan s'élance sur lui , et le renverse mort d'un seul coup. Il rejoint aussitôt ses amis : // TÛ est plus temps de balancer , leur dit-il; Pierre et leurs parens ne différeront pas de courir aux armes. Il faut régner , si nous voulons vivre. Rendons-nous maîtres de la Bulgarie. Si nous ne réussissons pas , // nous restera une ressource; c'est de nous jeter entre les bras de l'empereur. Cet avis étant approuvé de tous, dès la nuit même ils assemblent leurs partisans, et vont s'emparer de Ternobe, la plus forte place du pays, située sur un des sommets du mont Hémus. Pierre vint les y assiéger; mais, jugeant la place imprenable, il résolut de la réduire par famine, et Ivan, se défiant de ses forces , eut recours à l'empereur , lui offrapt de le
mettre en possession de Ternobe , et par ce moyen de toute la Bulgarie , s'il vouloit le sauver. Nicet.l.i, La négligence d'Alexis, qui ne pouvoit quitter ses plaisirs , laissa perdre une occasion si favorable. Il se contenta d'envoyer quelques troupes sous le commandement du grand-écuyer Manuel Camyze. Ce général ne fut pas plus tôt sur la frontière de Bulgarie , que ses soldats se mutinèrent et refusèrent d'aller plus loin. Nous ne connaissons que trop , s'écrioient-ils, ces funestes montagnes , où nous avons déjà laissé tant de nos camarades C'est nous mener à la mort; et aussitôt, sans être attaqués que de leur terreur, ils se débandent et prennent la fuite. L'empereur marche en personne avec une plus grande armée; il éprouve la même désobéissance, et est contraint de retourner sans avoir tiré l'épée. Ivan, n'espérant plus de secours, et voyant l'armée de Pierre grossir de jour en jour, s'échappe de nuit et se sauve à Constantinople. Pierre devint paisible possesseur du trône , mais il n'en jouit pas long-temps. Il fut assassiné lui-même', et la couronne demefira à Jean , le troisième des frères , connu sous le nom de Joannice. Ivan fut bien reçu à la cour d'Alexis. C'étoit un homme en qui la vigueur du corps égaloit les talens et le courage , mais hautain , cruel , qui ne put jamais plier son caractère féroce à la douceur des mœurs grecques. Isaac le sébastocrator étoit mort subitement dans les fers, avant l'exécution du forfait dont il étoit l'instigateur. Sa fille Théodora , qui en devoit être le prix , n'avoit encore que quatre ans , et étoit élevée sous les yeux de l'empereur , qui se rendit garant de la parole de son gendre. Le bas âge de la priacesse rebuta Ivan , qui aima mieux porter ses hommages à Anne Comnène , mère de Théodora , et devenue veuve par la mort d'Isaac. Elle étoit encore jeune , mais trop aimable pour accepter la main d'un barbare tel qu'Ivan , que sa
férocité naturelle conduisit à sa perte. Mais auparavant 1. rendit de bons services à l'empire, en se tenant en armes près de Philippopolis, et s'opposant comme une barrière aux incursions de ses compatriotes.
La mort du faux Alexis ne fit pas cesser les ravages A., no,, des Turcs. Ils assiégèrent Dadibra en Paphlagonie, et mcet.i.., Masoud, sultan d'Ancyre, qui se trouvoit au siège en V*G„,-. personne, jura qu'ii ne se retireroit qu'après la prise -?""' de la ville. Les assiégés, sans autre ressource que leur "h'.'courage, se défendirent pendant quatre mois. L'empereur, au heu de secours, leur envoyoit des promesses. J^a place etoit commandée par des collines , d'où les ennemis l'accabloient de pierres et de traits; ils avoient coupe tous les passages des vivres ; ils empoisonnoient les sources qni y portoient l'eau, en sorte que les habitans niouro.ent de faim et de soif. Enfin l'empereur leur envoya quelques troupes sous la conduite de trois jeunes - officiers sans expérience , qui en arrivant tombèrent dans une embuscade. Tout fut pris ou tué. On conduisit autour des murailles deux des chefs prisonniers, les mains hees derrière le dos , et un héraut crioit aux habitans : Megardez vos défenseurs; vous périrez comme eux sivous n'implorez au plus tôt la clémence de l'invincible Masoud Les assiégés, dénués de toute espérance, demandèrent enfin à capituler. Ils proposoient de rester dans la ville en payant un tribut; cette condition fut lejetée. On leur permit seulement de sortir avec leur famille et les effets qu'ils pouvoient emporter , et la ville fut hvrée aux Turcs, qui s'y établirent. Les habitans se dispersèrent dans les contrées voisines, à l'exception d'un petit nombre, qui, par attachement à leur patrie, obtinrent de Masoud la permission de bâtir des cabanes aux environs, et préférèrent à l'exil un misérable es- clavage.
L'empereur, pour se tirer d'inquiétude du côté des Turcs , fit la paix avec eux en accordant à Masoud tout
ce qu'il demandoit. Il redoutoit bien davantage Henri, empereur d'Allemagne , qui, s'étant rendu maître de la Sicile, se préparoit à passer en Orient, et portoit ses vues ambitieuses jusque sur l'empire grec. Isaac régnoît encore , lorsque ce prince, ne cherchant qu'un prétexte de guerre, lui envoya demander la restitution de tout le pays depuis Duras jusqu'à Thessalonique , comme lui appartenant par la conquête qu'en avoit faite le roi Guillaume , dont tous les droits se trouvoient réunis dans sa personne. C'étoit sans doute un droit bien mal fondé, et les autres sujets de querelle qu'il cherchoit à l'empereur ne l'étoient pas davantage. Il prétendoit que Manuel , par ses intrigues , avoit animé le pape contre son père Frédéric, et l'a voit fait chasser d'Italie. Sur de pareils fondemens , il déclaroit qu'il falloit acheter la paix à grands frais , ou se résoudre à la guerre. Il demandoit de plus qu'on envoyât une flotte considérable au secours des Allemands en Palestine. Isaac, pour calmer cet esprit bouillant et impétueux , lui avoit envoyé un ambassadeur du premier rang. Mais Henri, ne rabattant rien de ses prétentions , en renvoya deux autres , dont l'un avoit été son gouverneur dans son enfance, homme fier et arrogant, qui avoit formé le prince sur son propre caractère. Celui-ci s'acquitta de sa commission avec hauteur, témoignant le plus grand -mépris pour les Grecs et pour l'empereur même , relevant le courage invincible des Allemands , et demandant des montagnes d'or. Une telle insolence auroit été mal reçue de tout autre que d'Isaac ; et d'ailleurs ce fut dans cette conjoncture que la conjuration éclata et qu'Isaac fut détrôné.
iv/cez. i. \, Alexis, parvenu à l'empire , n'osa exposer à une nou- ' ^* velle guerre sa puissance mal affermie. Il consentit à payer les sommes que demandoit Henri; et , par une vanité imprudente , comme s'il eût voulu embraser davan- I lage l'avidité des ambassadeurs allemands , il affecta
d'étaler à leurs yeux une grande magnificence. Le jour de Noël il se montra revêtu d'une robe semée de pierreries , et donna ordre à toute sa cour de paroître dans l'équipage le plus brillant. Ce spectacle, loin d'éblouir les Allemands et de leur inspirer du respect, ne leur donna que du mépris pour une nation qui conservoit tant de luxe au milieu de tant de foiblesse, et les excita plus vivement à la dépouiller de ces richesses qui ne couvroient que des esclaves. Gomme on leur faisoit remarquer cet éclat de l'empereur et de toute sa cour : Voilà, dirent-ils , un beau parterre. Pour nous , nous laissons ces parures a nos femmes , et nous en amusons nos enfans. Nous ne réservons pour nous que le fer ; cest le fer qui taille lor et les pierreries ; c'est lui qui gagne les batailles. Sur l'inspection de cette opulence, ils demandèrent cinq mille livres d'or de pension annuelle. L'empereur, hors d'état de payer cette somme, fit partir Eumathius Philocale pour en obtenir la modération, Eumathius étoit préfet de Constantinople , extrêmement riche ,. et pour le moins aussi vain. Il demanda la permission de faire le voyage avec toute la pompe de la préfecture, et, à l'exception des voitures publiques qu'on lui fourniroit , il se chargea de tous les frais de l'ambassade. Arrivé en Sicile , où étoit Henri , il n'y fut pas mieux reçu qu'un envoyé ordinaire , et cet étalage d'ornemens bizarres le rendit ridicule aux Allemands. Il obtint cependant une diminution considérable, en représentant sous l'or et les pierreries dont il étoit couvert la misère de l'empire. Henri se rabattit à seize cents livres pesant d'or. Mais il ne voulut pas laisser partir Eumathius que cette somme ne lui fût mise entre les mains. Alexis se trouva très-embarrassé à la fournir. Il fallut taxer dans toutes les villes le clergé, le sénat , le peuple , jusqu'aux derniers artisans. Cette taxe , qu'on appeloit la pension des Allemands, révolta tout l'empire. On crioit de toutes parts que l'empereur
5'uinoit l'état par son luxe et par celui de ses parens , auxquels il distribuoit les gouvernemens, et qui, la plupart sans yeux, qu'Andronic leur avoit fait arracher, enlevoient à tâtons les dépouilles des provinces. Ces clameurs firent tant de honte à l'empereur , qu'il renonça à cette imposition , et la remplaça en exigeant qu'on lui mît entre les mains les vases , les offrandes , l'or et Targenterie des églises, à la réserve de ce qui servoit aux cérémonies du saint sacrifice. Ce furent de nouveaux ' cris; on traitoit cette exaction de sacrilège. Il fallut encore l'abandonner. L'empereur se réduisit à dépouiller les sépultures de ses prédécesseurs ; il fit enlever les précieux métaux dont elles étoient enrichies , et n'y laissa que les marbres. Il alloit en faire autant au tombeau du grand Constantin ; des voleurs le prévinrent et lui épargnèrent ce scandale. De tous ces enlèvemens il ne tira que sept mille livres d'argent, et une assez petite quantité d'or, dont il fit battre de la monnoie. On en murmura , et la mort des deux ministres employés à cette opération odieuse , qui moururent peu après , l'un d'hydropisie, l'autre d'une fièvre ardente, fut regardée comme une punition divine. Henri étant mort à Messine le 28 septembre de cette année , cet argent demeura entre les mains d'Alexis, qui n'en fit nulle restitution.
An. 1198. Délivré de cette inquiétude, il lui en survint une nouvelle. Un fameux pirate génois, nommé Caphyre, couroit les mers avec une flotte , et venoit vendre à Constantinople les prises qu'il avoit faites sur les vaisseaux qui n'étoient ni grecs ni des alliés de l'empire. Michel Striphus, grand-amiral, prétendit avoir part au butin , et exigea de lui un gros péage. Caphyre , irrité, se met à courir sus aux vaisseaux grecs , infeste la mer Egée et les îles , attaque Adramytte et l'abandonne au pillage. On lui laissa le temps de faire beaucoup de ravages. La marine de l'empire étoit en mauvais état , et le grand-
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amiral s'entendoit mieux à tirer des droits et à s'enrichir qu'à naviguer et à combattre. Enfin on fit partir Jean Stirione avec trente vaisseaux. C'étoit un pirate calabrois, qnis'étoit rendu redoutable, et que l'empereur Isaac avoit par de grosses pensions attiré à son service. Il ne s'en étoit pas repenti , et la bravoure de Stirione avoit été plus d'une fois utile à l'empire. Elle ne fut pas heureuse en cette rencontre. Il fut battu par Caphyre , et obligé de regagner le port de Consîantinople avec perte de plusieurs navires. Caphyre , vainqueur , fit voile à Seste , où il savoit qu'une autre flotte étoit à l'ancre. Il y arriva vers le midi, dans le temps qne les matelots et les soldats se reposoient sur le rivage. Il enleva tous les bâtimens avec les armes et les vivres dont ils étoient chargés. Devenu plus puissant par ce renfort, il iit des descentes sur toutes les côtes, dans toutes les îles , imposa des contributions , et les exigea avec rigueur. Alexis , ne se sentant pas assez fort pour le réduire par les armes, employa une ruse plus convenable à un pirate qu'à un empereur. Il lui envoya proposer la paix par des Génois, ses compatriotes et ses amis, établis à Constantinople. On lui promettoit six cents livres d'or, et assez de terrain pour y domicilier plus d'aventuriers qu'il n'en avoit à sa suite. A ces conditions , Caphyre consentit à se donner à l'empire. Mais , pendant cette négociation frauduleuse, l'empereur équipoit en diligence d'autres vaisseaux , à la tête desquels il mit encore Stirione, qui les chargea de Pisans, ennemis des Génois» Dès que l'armement est prêt, on va fondre sur Caphyre, qui , croyant la paix conclue , n'étoit pas sur ses gardes. Il est battu , pris et mis à mort. Stirione se rendit maître de tous les bâtimens, à la réserve de quatre qui lui échappèrent.
Une autre espèce de piraterie , plus pernicieuse aux Nîcet. L a v états, déchiroit les entrailles de l'empire : c'étoient les concussions des magistrats, qui achetoient des favoris et
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(les ministres le droit de dévorer la substance des sujets; Au conimencenient de son règne, Alexis avoit déclaré par un édit public que les dignités et les magistratures ne seroient plus vénales, mais conférées uniquement au mérite éprouvé et reconnu. C'étoit promettre le gouvernement le plus sage et le plus heureux, et l'empereur étoit disposé à tenir parole. Mais de combien de lumières et de force n'a pas besoin un souverain environné de corrupteurs pour discerner les bons conseils, et repousser ceux qui tendent à les détruire ! Les parens, les courtisans de l'empereur, qui dans les troubles passés n'avoient travaillé qu'à s'enrichir en pillant le bien des particuliers et les revenus publics, ne pouvoient se détacher d'une si douce habitude. Comme ils entouroient le trône , il falloit les traverser pour y parvenir, et ils avoient soin de dépouiller les passans, et de leur vendre ce que le prince prétendoit donner. C'étoit à leur recommandation que se distribuoient les honneurs et les places ; l'aveugle confiance du prince, qui ne voyoit pas mieux les manœuvres de sa cour que ce qui se passoit au bout du monde , s'en rapportoit à leur jugement. Les femmes surtout avoient grand crédit, et les bijoux, les pierreries, l'argent, étoient la monnoie la plus honnête dont on achetoit leurs suffrages; en sorte qu'on voyoit élevés aux premières charges, décorés même du titre de sébaste , des inconnus , des barbares, et, ce qui étoit moins encore, des Grecs sortis de la poussière où ils avoient ramassé de l'or. Ces hommes de néant, revêtus de grands titres qui leur avoient coûté cher, s'en dédommageoient sur ceux qui devenoient leurs sujets, et la haine qu'ils s'attiroient rejaillissoit sur l'empereur. Les peuples, qui ne voient le prince que dans ses représentans, loin de les respecter, maudissoient et les représenians et le prince.
Euphrosyne, plus clairvoyante que l'empereur, crut devoir arrêter ce désordre. Ce n'est pas qu'elle n'en eût toléré une grande partie, si elle en eût profité seule, mais
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elle regardoit comme un vol tout ce qui tomboit en d'autres mains; et d'ailleurs, considérant l'empire comme son bien propre, elle pensoit que^ pour le conserver, il étoit besoin d'user de ménagement, et qu'un brigandage sans borne iroit enfin à le détruire. Elle fit donc entendre à son mari qu'en conséquence de son édit, il falloit que les charges fussent gratuites, ou que, si Ton en tiroit de l'argent, ce devoit être au profit du trésor. Il s'agissoit de trouver un ministre capable de tenir la main à cette réforme; elle proposa Constantin Mésopolamite , et le prince l'accepta, quoique peu prévenu en sa faveur, parce qu'il avoit été bien avant dans les bonnes grâces de son frère ïsaac. C'étoit un homme insinuant, adroit, mais d'une ambition démesurée, qui éclipsa bientôt tous les autres. Il se rendit maître absolu de Tesprit de l'empereur ; rien ne se donnoit plus que par son canal. Ce grand pouvoir, appuyé de l'impératrice, enflamma de dépit tous ceux qui se virent anéantis. Il n'y eut pas jusqu'aux plus proches parens d'Euphrosyne qui en conçurent de la haine contre elle-même. Basile Camatère son frère, Andronic Contostéphane son gendre, qui avoit épousé sa fille Irène, résolurent de la perdre dans l'esprit du prince. Ils en trouvèrent l'occasion dans le libre accès qu'elle donnoit auprès d'elle à un jeune courtisan , nommé Vatace, d'une très-belle figure, et doué de toutes ces qualités dangereuses qui intimident une vertu moins aguerrie que celle d'Euphrosine. Comme l'empereur étoit sur le point de marcher contre les Bulgares, ils lui demandèrent une audience secrète. Là, après lui avoir protesté dans les termes les plus énergiques que les liens les plus forts étoient ceux qui les attachoient à sa personne; qu'ils étoient prêts à lui sacrifier non-seulement les liaisons les plus intimes, celles de l'amitié et de la nature même, mais encore leur propre vie, ils ajoutèrent que c'étoit avec un extrême regret qu'ils alloient lui découvrir les dan-
gereuses intrigues d'une personne qui leur e'toît chère aussi-bien qu'à lui, et qui, après lui, tenoit la première place dans leur cœur. « Votre épouse (dirent-ils) , « en déshonorant la couronne que vous lui avez mise « sur la tête, fait aussi à notre famille le plus san- « glant affront. Pour vous, prince, votre rang sublime « vous élève fort au-dessus de l'injure ; la honte ne « peut monter jusqu'à vous, mais l'attentat y peut « atteindre. Considérez votre péril , inséparable du nôtre. <c Pensez-vous qu'une épouse ingrate et infidèle ne s'ef- « forcera pas de vous précipiter du trône pour y placer « l'objet qu'elle vous préfère? Faites périr Vatace; ce « malheureux mérite la mort la plus prompte. Mais « dissimulez avec la coupable. Contentez-vous de lui «t retirer l'autorité qu'elle prostitue. A votre retour de « la guerre, vous prendrez les mesures les plus sûres « pour la punir. » L'empereur, frappé comme d'un coup de foudre, mais aussi timide qu'irrité, suivit leur conseil. Il envoya sur-le-champ massacrer Vatace, et s'en fit apporter la tête, qu'il foula aux pieds en proférant des paroles indignes de sortir de la bouche d'un empereur.
Mce/»Z. 2, Il partit aussitôt pour Cypsèles , à dessein d'arrêter * ^* les courses des Valaques et des Bulgares, qui, sous la conduite de Chryse , ravageoient le pays de Serres. Ghryse étoît un Valaque de petite stature , mais d'un grand courage. Dans le temps que Pierre et Asan s'étoient révoltés contre les Grecs, se croyant lui-même plus digne de la couronne , il s'étoit séparé d'eux, et, à la tête de cinq cenis hommes, il avoit passé au service de l'empereur. Les relations qu'il conservoit avec ses compatriotes, et le bon traitement qu'il leur faisoit lorsqu'ils toniboient entre ses mains, firent soupçonner sa fidélité : on l'arrêta ; mais peu de temps après , s'étant justifié auprès de l'empereur , on lui confia la garde d'une place importante, nommée Strummize, en Macé-
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doine. On ne fat pas long-temps sans s'en repentir; il se rendit maître de Strummize, et fit à l'empire une guerre ouverte. Alexis marcha en personne contre ce nouvel ennemi , et rassembla son armée à Cypsèles. Mais, peu constant dans ses projets, et ne s'éloignant qu'à regret de la vie molle de la cour, il s'en tint aux préparatifs , et deux mois après son départ il revint à Constantinople.
La mort de Yatace fit trembler l'impératrice. Plus elle avoit été hautaine , plus elle devint humble et rampante devant les confidens de son mari ; elle les supplioit à mains jointes de prendre sa défense. Les uns, touchés de compassion , plaidoient sa cause auprès de l'empereur, et traitoient de calomnies les rapports par lesquels on avoit voulu la noircir. D'autres , plus inflexibles , conseilloient au prince de tenir ferme et de ne pas se déshonorer à la face du monde entier en ouvrant les bras à une épouse dont il avoit lui-même déclaré l'infidélité par la punition du complice. Il prit le milieu entre ces deux avis. Il continua d'admettre Euphrosyne à sa table , mais d'un air si contraint et avec tant de marques d'une aversion profonde, qu'elle sentit bien qu'elle étoit perdue , si elle ne payoit de hardiesse. Elle demanda hautement qu'on lui fît son procès, et protesta qu'elle consentoit à subir la peine qui seroit prononcée , si elle étoit juridiquement convaincue; mais elle supplioit Fempereur de ne se décider que sur des preuves certaines, et non par les suggestions d'une artificieuse malignité. L'empereur, voulant éviter un éclat flétrissant pour lui-même, se contenta de faire interroger à la question les femmes et les eunuques de l'impératrice. Il crut en savoir assez pour la bannir de sa présence , mais non pour lui ôter la vie. Ainsi, après l'avoir dépouillée de toutes les marques de sa dignité, il la fit sortir secrèiement du palais sous l'habit d'une femme du commun , sans autres domestiques que deux
filles barbares qui n'entendoient pas même la langue grecque. On la mit ainsi dans une nacelle qui la conduisit à un monastère à l'entrée du Pont-Euxin. Elle n'y demeura que six mois. Ses accusateurs n'avoient voulu que lui ôter son crédit , et ne s'étoient pas imaginé que leur maître fût jamais .capable d'une résolution vigoureuse. Ils s'étoient flattés qu'en rabaissant Euphrosyne, ils prendroient sa place, et qu'ils gouverneroient eux-mêmes l'empereur. Mais, voyant que Mésopotamile profitoit seul de la disgrâce de l'impératrice , et qu'il ne leur en revenoit que l'exécration des uns et les railleries des autres , ils se réunirent avec toute la cour pour apaiser l'empereur, ce qui ne fut pas plus difficile qu'il n'avoit été de Tirriter. Euphrosyne fut rappelée, et, prenant droit de l'injustice qu'elle prétendoit avoir soufferte, elle regagna bientôt la tendresse de son mari par ses adroites complaisances , et devint plus puissante que jamais. Pour ne pas réveiller l'orage, elle parut avoir oublié les cbagrins qu'on lui avoit suscités, et cette modération politique fut vantée comme l'effort sublime d'une magnanimité héroïque.
mcet. /. 2, Le retour de l'impératrice, loin d'affoiblir le pouvoir ^' de Constantin Mésopotamite , l'affermissoit davantage. Soutenu d'une main si puissante, il se crut en état d'embrasser toute espèce d'autorité. Il refusa comme un emploi trop au - dessous de son rang celui de premier secrétaire qu'il avoit exercé sous le règne d'Isaac, et qu'Alexis lui offroit de nouveau. Son aujbition étoit de régner dans l'église comme dans l'état. 11 étoit clerc et avoit le grade de lecteur. Il demanda le diaconat ; et l'empereur , qui ne savoit lui rien refuser , le fit ordonner par le patriarche. Dès qu'il fut dans les ordres sacrés, il déclara à l'empereur ^î/'///2^ pouvait plus en conscience se mêler des affaires civiles ; que les saints canons défendaient aux ecclésiastiques de servir en même temps Dieu et le siècle , et que ces "deux fonctions étant incom-
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paiibles , il alloit abandonner le palais. L'empereur ^ qui croyoit ne pouvoir se passer de ses services , força le patriarche Xiphilin de l'autoriser par une dispense k réunir les deux emplois sans blesser la discipline ecciésiastique. Peu de temps après il fut nomme' archevêque de Thessalonique , le premier siège de l'empire après celui de Constantinople , sur lequel sans doute il portoit ses vues. C'eût été là le moment de quitter la cour pour éviter la chute où le précipita bientôt sa trop grande élévation. Mais l'ambitieux ne regarde que la hauteur où il aspire , sans baisser la vue sur les abîmes dont elle est environnée. Il falloit s'éloigner quelque temps pour aller prendre possession de son archevêché. De peur que quelqu'un ne prît sa place auprès du prince , il la fit garder par ses deux frères , qu'il introduisit dans la confidence d'Alexis, et qui ne s'en éloignoient jamais ; on les appeloit par raillerie les pendons d'oreilles de t empereur. L'absence ne fut pas longue. Constantin , qui avoit précipité le voyage et l'installation , revint pl^s hautain que jamais ; et ce qui accrut encore son orgueil, c'est que l'empereur, ayant entrepris dans cette conjoncture une nouvelle expédition contre Chryse, y réussit mieux qu'il n'avoit fait auparavant; ce qui fut attribué , non pas au mérite du prince , dont l'incapacité étoit connue , mais aux sages précautions et aux dispositions du ministre. Il étoit au comble de la gloire , ce fut le moment de sa chute. Devenu insolent , et croyant pouvoir impunément écraser les autres hommes qu'il voyoit ramper sous ses pieds , il fit naître contre luimême une dangereuse cabale. Michel Stryphnus, grandamiral par sa charge, mais par sa conduite le pirate de l'empire , qu'il pilloit sans retenue , irrité des entraves que Constaiitin mettoit à son avarice , étoit à la tête de ses ennemis. Le ministre , accusé de faux crimes , ne trouva nulle ressource dans un maître aussi foible qu'Alexis. Il fut dépouillé du ministère, et le patriarche,
Soit par ordre de l'empereur, soit par la haine que les prétentions de Constantin lui avoient inspirée, ayant formé un synode de quelques prélats vendus à la faveur , le déposa comme coupable de crimes énormes qui ne furent jamais prouvés. C'est ainsi que des causes injustes dans les auteurs de la disgrâce produisirent un juste effet dans celui qui en fut la victime. Son exemple fut très-salutaire à Théodore Irénique, son successeur dans le ministère. Homme de bien, éloquent, laborieux et très-attaché à ses devoirs , il ne se laissa point enivrer par les vapeurs de la fortune , et conserva dans cette élévation la douceur de mœurs et l'aimable simplicité de son premier état. Nullement jaloux de prérogatives, plus disposé à relâcher les liens de son autorité qu'à les resserrer outre mesure , il n'essuya aucun revers. Chéri de tout l'empire, il n'eut jamais à combattre que les caprices et l'imprudence de son maître. Nicet.L 2 , L'enlèvement de deux chevaux fut cause d'une guerre '* ^' qui fit perdre à l'empire plusieurs villes de Phrygie.
Le sultan d^Egypte envoyoit à l'empereur deux coursiers arabes. Comme ils passoient par la Lycaonie , Kaïchosroës, sultan dlcone, s'en saisit; et l'un d'eux s'étant peu après blessé dans une course, il se repentit d'avoir pour un sujet si léger troublé la paix avec l'empire , et envoya faire des excuses à l'empereur. Il protesta gu'ii n'açoil pas eu dessein de garder ces chevaUx; que, Vun d'eux étant devenu boiteux, il n'osoit lui renvoyer l'autre ; mais qu'il sauroit bien len dédommager par un présent de plus grande valeur. C'en étoit assez pour calmer une âme généreuse qui n'auroit considéré que Phonneur. Mais Alexis , plus sensible aux petites choses qu'il n'étoit alTecté des grandes, devint plus fier par la satisfaction que lui faisoit le sultan ; et plutôt que de l'écouter, il aima mieux se mettre en colère : il fit arrêter et jeter en prison tous les marchands turcs et grecs qui faisoient le commerce d'îcone, saisir leurs
effets; et au lieu de les faire vendre au profit du fisc, ce qui dans une telle violence auroit du moins eu l'air d'une procédure régulière , il les abandonna au pillage. Le sultan , irrité, fut le plus tôt en campagne ; il ravage les bords du Méandre, saccage deux ou trois villes, et marche vers Antioche de Pbrygie avant qu'on sût dans le pays que son armée approchoit. Il étoit nuit , et il se seroit sans peine emparé de cette ville par surprise, sans une rencontre singulière. Un des principaux habitans marioit sa fille, et toute la ville retentissoit du bruit des timbales et des trompettes. Le sultan, persuadé que c'étoient des signaux militaires, et qu'on étoit averti de son arrivée, crut le coup manqué , et se retira à Lampe près du Méandre. Il emmenoit une foule de prisonniers, et ce prince , homme d'esprit , résolut de s'en faire des sujets fidèles. Il s'y prit de la manière seule capable de gagner le cœur des hommes ; ce fut de les traiter avec bonté. Après les avoir fait enregistrer sur un rôle, où l'on marquoit leur nom, leur pays, le nom de celui qui les avoit pris, s'ils avoient perdu quelqu'un de leurs effets , si on leur avoit enlevé leurs fils , leurs tilles, leurs femmes, il leur fit rendre tout ce qui leur avoit appartenu. Il mit ensemble ceux de chaque famille, de chaque contrée, et les partagea en troupes de cinq mille hommes. Il prit grand soin de leur subsistance ; et comme c'étoit le temps de l'hiver, il porta ses attentions charitables jusqu'à leur fournir de quoi se chauffer. C'étoit un spectacle digne des temps héroïques de voir le prince lui-même, une cognée à la main, leur abattre des arbres, et les Turcs, à son exemple, travailloient pour eux comme pour leurs frères. Arrivé à Philomélium, il leur assigna des domiciles et des terres fertiles, leur distribuant les instruraens de labourage , et de quoi ensemencer. Il leur déclara que , si leur premier maître se réconcilioit avec lui, il les renverroit sans rançon ; sinon, qu'il les maintiendroit pendant cinq ans exempts
de tout impôt; et que, ce terme expiré, il n'exîgeroit qu'une contribution très-supportable qui ne croîtroit jamais^ et que les frais de perception n'augmenteroient pas , selon Tusage de l'empire grec. Après ces généreuses dispositions il retourna à Icône. Celte humanité d'un prince barbare, qui Tétoit moins que les. empereurs ^ grecs , lui attacha irrévocablement le cœur de ces pri-
sonniers; ils se virent plus libres et plus heureux qu'ils n'avoient été sous leur maître naturel. Non-seulement ils oublièrent leur terre natale, mais même quantité de Grecs jaloux de leur bonheur, des villes entières , vinrent avec empressement embrasser la qualité de sujets du prince dlcone. En abandonnant l'empire, ils croyoient fuir non pas leur patrie, mais le fardeau multiplié des impositions, la misère, les contraintes, les saisies, les prisons , en un mot , toute la terreur des exactions fiscales , souvent aussi funestes aux sujets que les désastres de la guerre. L'empereur avoit d'abord envoyé contre le sultan un corps de troupes sous la conduite d'Andronic Ducas, à peine en âge de porter les armés. Aussi ne fit-il autre chose que d'enlever quelques troupeaux, qu'il mena aussitôt à Constantinople , comme si c'eût été autant de prisonniers. Enfin l'empereur se détacha avec peine du séjour délicieux des îles de la Propontide , et vint à Nicée et à Pruse pour arrêter l«s ravages des Turcs; mais il ne put être plus d'un mois éloigné de ses plaisirs, et revint sans autre avantage que de s'être montré en Bithynie.
An. 1199. Alexis fatiguoit ses troupes par des marches conti- Nicet. l. 2, nuelîes. Tantôt en Europe, tantôt en Asie, il se mettoit ^Diican^e,^ leur tête comme pour aller chercher l'ennemi, et, ■{o'g '^* <ivant que de l'avoir vu , il rebroussoit chemin. Dans les jardins de Constantinople il ne s'occupoit que de batailles; en campagne, il soupiroit après les plaisirs de Constantinople. Ses soldats, plus voyageuiS que guerriers, harassés sans aucun fruit par tant de mouvemens,
HISTOIRE pu BAS-EMPIRE. 099
quittoîent avec peine leurs foyers, où iis ne dévoient rapporter que la misère et la honte, au lien de cette douce vanité que donne la victoire. Ils eurent ordre cependant de marcher encore l'année suivante , et le rendez-vous fut marqué à Cypsèles. Ils y attendoient l'empereur, lorsqu'ils apprirent qu'il étoit aux portes de la mort. Tourmenté depuis long-temps par de fréquentes attaques de goutte , et ennuyé des remèdes lents des médecins, il résolut de se guérir lui-même par une opération vigoureuse , dont il croyoit le succès infaillible. S'étant donc un jour enfermé avec ses chambellans, sans permettre l'entrée aux médecins, il se fit dans les jambes de profondes incisions avec un fer ardent, et résista aux premières douleurs; mais bientôt leur violence mit sa philosophie en défaut. On ouvrit toutes les portes, on appela tous les médecins; il fallut en revenir aux premiers traitemens; et comme la goutte remontoit , on fut plusieurs jours à craindre pour sa vie. Euphrosyne étoit dans de mortelles alarmes : attachée au trône qu'elle alloit perdre avec son mari, elle cherchoit un successeur aussi facile à gouverner. Elle n'avoit que trois filles. Eudocîe l'aînée avoit été mariée par Isaac son oncle à Etienne, roi de Servie, dans le temps que son père étoit encore retiré auprès de Saladin ; et cette alliance l'écartoit du trône de Constaritinople. Les deux autres étoient veuves; Irène, d'Andronîc Contostéphane ; Anne , d'Isaac Comnène. On n'avoit garde de songer au fils d'Isaac, qui avoit cependant les droits les plus légitimes. Ainsi le conseil de la princesse se partageoit en autant d'opinions qu'il y avoit de têtes, chacun norinnant celui dont il espéroit le puis d'avantage. L'intérêt personnel alloit jusqu'à proposer des enfans au berceau. Jeau le sébastocrator , oncle de l'empereur , et Manuel Garnyze , avoient leurs prétentions; mais ils s'écartoient l'un l'autre, et chacun des deux auroit préféré à son rival le dernier de l'empire. Les
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trois frères d'Alexis, et Jean Cantacnzène, mari dlrènCp leur sœur, tons aveuglés par Andronic, n'osoient se mettre sur les rangs; mais ils y mettoient leurs fils. On voyoit même des hommes vils , des inconnus , enrichis par des emplois mendiés ou achetés , quelques-uns même par des trafics honteux , porter leur audace jusqu'au trône et former des cabales pour y parvenir. L'empire étoit tellement avili , qu'il n'y avoit personne qui ne se crût en état de le gouverner , et tellement dépourvu de mérite, que, dans un si grand nombre de contendans, nul ne paroissoit digne de commander aux autres.
Pendant cette agitation de la cour, l'armée restant campée à Cypsèles , sur la droite de THèbre, un parti de Valaques passa le Danube , et vint par Tautre côté du fleuve courir jusqu'à Zurule. C'étoit le temps de l'année où l'on célébroit en l'honneur de saint George , dans un bourg voisin de cette ville, une de ces fêtes auxquelles la dévotion d'une part , de l'autre tout ce qui y est contraire , attirent des provinces entières. Le dessein des barbares étoit de troubler la fête et d'enlever les offrandes, les marchandises et les pèlerins. Un brouillard les fit égarer, et au lieu de prendre le droit chemin, ils descendirent jusqu'à Rhédeste , vers la Propontide. Dès que Théodore Branas, gouverneur deThrace, avoit été averti de leur marche , il avoit écrit à un moine, nommé Rhacyndite, qui avoit coutume de se rendre des premiers à cette fête pour recueillir les aumônes des fidèles. Il le chargeoit de publier sa lettre, et de renvoyer tous ceux qui viendroient , en les avertis^ sant du danger auquel ils alloient être exposés. Le frère, craignant que sa quête n'en souffrît , si l'assemblée se dissipoit, fit tout le contraire de l'ordre qu'il avoit reçu. Il supprima la lettre, et, contrefaisant l'inspiré, il prêcha aux assistans que peut-être ils entendroient dire que les Valaques venoient sur eux, mais que c'étoient des bruits sans fondement ; et qu'après tout saint George,
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guerrier encore plus redoutable qu'il n'avoit été durant sa vie , sauroit bien les défendre. Cependant les Valaques niarchoient à Zurale. Sur la nouvelle certaine de leur approche, l'alarme se répand entre les pèlerins; les uns fuient, et sont pris par les ennemis ; les autres, encore en très-grand nombre, prennent un parti plus hardi et plus sage dans la conjoncture : ils se renferment dans l'église, et Tentourent d'une palissade de leurs chariots, quils garnissent de tout ce qu'ils ont de braves gens^ armés de traits et de pierres. Les barbares, qui ne s'atiendoient pas à la résistance, ne jugèrent pas à propos d'attaquer cette nouvelle forteresse j ils se contentèrent de piller les marchandises, et s'en retournèrent avec leur proie. Comme ils passoient près de Byzie , un corps de troupes grecques, qui y étoient en garnison, tomba àur eux , les mit en fuite, et reprit une grande partie du butin. Mais il ne le garda pas long-temps. Tandis que les vainqueurs avides ne s'occùpoient qu'à se disputer les dépouilles, ceux qui avoient pris la fuite re-viennent sur eux, les taillent en pièces à leur tour, et remportent ce qui leur avoit été enlevé.
Dès que les douleurs de la goutte eurent donné quelque Nîcei. U 3^ relâche à ren)pereur, il se rendit à Cypsèles, d'où il*" *° prit la route de Thessalonique. Son dessein était de châtier la révolte de Chryse, qui s'étoit rertdn maître <i'un canton de la Macédoine. Ce rebelle faisoit sa principale résidence dans une forteresse nommée Prosaque ^ où Tart avoit secondé la nature pour la rendre impreîiable. Au bord du Vardar s'élevoit un cercle de montagnes, fermé du côté du fleuve par deux énormes rochers , qui , se joignant par le pied , ne laissoient entre eux qu'un passage étroit et escarpé, traversé encore d'une épaisse muraille. Un double château couvroit la cime de ces deux rochers. Chryse y mit une forté garnison de vieux soldats avec une immense provision de vivres. Tout le contour fut bordé de machines; ei
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comme l'enceinte étoit d'une vaste étendue, elle ren<^ fermoît des plaines et des bois , où paissoient un grand nombre de troupeaux. Il n'y manquoit que de l'eau , le terrain ne fournissant aucune source ; et le roc ne permettant pas de creuser des puits, il falloit en aller puiser dans le Vardar. Au milieu de cet asile, Chryse secrayoit en état de braver toutes les forces de l'empire. Les officiers les plus sages conseilloient à l'empereur de commencer par s'emparer des autres places dont Chryse étoit maître, et de n'attaquer celle-ci qu'après avoir^ par des succès^ inspiré à ses soldats assez de courage pouf escalader des rochers et combattre la nature même. Mais les eunuques et les jeunes courtisans tournoient cet avis en ridicule î V avoit-il rien de difficile à rempereur ? Pourquoi ne pas attaquer l'ennemi dans son Jort, dont la prise emporteroit tout le reste? Fouloiton passer Vannée dans ces affreuses contrées , tandis que les charmes de f automne les rappelaient aux délicieuses retraites de la Propontide ? Ces discours sembloient être des raisons à un prince voluptueux. On marcha droit à Prosaque , et l'on prit en passant plu-* sieurs châteaux. On brûla des moissons et des granges. Les Turcs auxiliaires firent grand nombre de prisonniers , et l'empereur n'eut aucun égard à ceux qui lui représentoient qu'il ne devoit pas laisser entre les mains de ces infidèles des chrétiens en danger d'abjurer leur foi pour se délivrer d'esclavage , et qu'il valoit mieux dédommager les Turcs par d'autres libéralités.
On campa devant le mur de clôture, et sur-le-champ on commença l'attaque. L'ardeur des soldats s'anima au-delà de toute espérance. Couverts de leurs boucliers^, tenant en main leurs épées ou leurs arcs, ils grimpoient aux rochers ; et , parvenus au haut de la muraille, ils se battoient à coups de main contre les défenseurs. Après bien des efforts et un grand carnage , ils vinrent à bout de s'emparer du mur. Mais il falloit encore es-
HÎSTOÎRE DU ÈAS-EMPIRE,
ê-rilader les deux châteaux bâtis sur la cime des rochers^ Les plus hardis et les plus alertes gravissoieut comme; des chevreuils aux avances des pierres , et guindoient avec des cordes leurs camarades qui les suivoient. Il fâlloit en même temps combattre l'ennemi qui leur disputoit tous les postes. Enfin, à force de fatigues, après des prodiges de hardiesse et de courage ^ ils parvinrent au pied du château , et s'aperçurent alors que tant dei travaux étoient perdus par la négligence du commandant des ouvriers ^ et par celle du piince , qui ne savoit ni récompenser, ni punir. On manquoit de pioches, de pics, et des autres outils nécessaires pour saper la mutaille et ouvrir une brèche. Après en cl- 'cniandéen vain , le désespoir leur <lonnant des forces , ils se servoient de leurs niaind tt de leurs armes pour détacher les pierres. On tarda même long-ten)ps à leur envoyer des échelles , et les plus impatiens se faisant des échelons de leurs épées, qu'ils enfonçoient entre les jointures des pierres , alloient se suspendre aux créneaux pour les abattre, au risque d'en être eux-mêmes écrasés. Enfin, épuisés par tant d'efforts , consumés par les brûlantes ardeurs du soleil, après avoir perdu grand nombre de leurs camarades iis redescendirent , maudissant l'empereur, qui savoit si mal profiter du courage de ses troupes. En effet, les Valaques avouèrent ensuite que la prise delà place, et de Chryse même, éfoit infaillible ^ si l'on eût secondé l'ardeur des soldats; Le lendemain ils vou- Inrenl recommencer l'attaque; mais ils trouvèrent l'ennemi mieux préparé , et encore phis opiniâtre que la veille. Les machines jouoiont en plus graild nombre et avec plus de succès. Il tomboît un terrible orage de pierres énormes, qui , se brisant en plusieurs éclats sur les pointes des rochers, formoient une grêle meurttière- Les machines étoient servies par un ingénieur étrangcE" fort habile , qui s'étoît d'abord donné à l'empire; mais^ tuai payé , il a voit passé au service de Ghryse. La iu>ift
4o4 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
suivante les assiégés firent une sortie , brûlèrent les ftiâchines des Grecs, et, ayant surpris les gardes avancées^ les poussèrent jusqu'à la tente du protovestiaire , qui ^ s'étant réveillé au cris des fuyards, se sauva en chemise, S Sa tente fut pillée , et son équipage servit de déguisement et de risée aux barbares. Ils passèrent le reste àë la nuit à faire rouler de haut en bas des tonneaux vides, qui^ bondissant avec le fracas du tonnerre , glaçoient d'effroi le coèur des Grecs , comme si les rochers ou le ciel même s'écrouloient sur leurs têtes. L'empereur, sans espérance, qu'il perdoit toujours le premier, pressé d'ailleurs de retourner à ses plaisirs, fit proposer la paix à Chryse; et, pour l'obtenir, il lui céda en propriété Strummize^ Prosaque et le pays d'alentour. Quelque temps après, pour conserver son amitié, il lui donna en mariage une princesse de son sang, comme j« le dirai dans la suite j et stms un prince tel qu'Alexis, un aventurier barbare se rendit assez formidable pour faire rechercher son alliance par la famille impériale. Les actions de cette campagne, dignes des efforts de l'ancienne Grèce , faisoient assez connoître qu'il restoit encore <lans le cœur des Grecs des étincelles de valenr qu'ort auroit pu rallumer, et que. les soldats manquoient plutôt d'un chef vaillant et habile qu'un tel chef n'auroiî manqué de braves soldats.
An. 1200. A peine l'empereur avoit quitté la Macédoine, que les Patzinaees y entrèrent. Partagés en quatre corps, ils embrassèrent dans leur ravage une grande étendue de pays. Ils osèrent même insulter les places fortes , et attaquer des châteaux situés sur des montagnes. Mais îU s'attachèrent de préférence aux monastères , où ils espéroient trouver plus de richesses; et malheur aux mot^ nés qui n'abandonnèrent pas par une prompte fuite ce qu'ils avoient de plus précieux. Pas un n'échappa au tranchant de leurs épées. Ces barbares, après avoir librement parcouru toute la province, se retirèrent char-»
gés de dépouilles. Pendant que la Macédoine étoît en ^alarmes , la cour de Constantinople ne s'occupoit que de divertissemens et de fêtes. L'empereur marioit en secondes noces ses deux filles , devenues veuves dans la fleur (le leur jeunesse et de leur beauté. Il leur avoit d'abord cherché des alliances chez les nations étrangères, et il préféroit les princes qu'il craignoit davantage. Enfin sa timide politique cédant au goût des princesses, Alexis Paléologue répudia sa femme pour épouser Irène , que l'ambition seule lui rendoit plus aimable : Anne fut mariée à Théodore Lascaris , jeune seigneur déjà reiionmié pour son courage. Il étoit l'aîné de six frères pleins de valeur. Ce prince, qui fut dans la suite la ressource de l'empire grec , est le premier Lascaris nommé dans l'histoire, quoiqu'elle attribue à cette famille une noblesse ancienne. On étoit alors à la veille du carême; et les Grecs , plus raisonnables en ce point que les autres nations chrétiennes, se préparoient à la pénitence par le retranchement des spectacles et des divertissemens publics. Les jeunes époux obtinrent de l'empereur qu'il se relâchât de cette sévérité. Mais il voulut que les jeux fussent renfermés dans l'enceinte du palais , et ne permit pas au peuple d'y assister. On dressa un tliéâtre, on prépara un cir(jue dans le palais de Blaquernes ; et , par une régularité bizarre, plus indécente que la licence, les princes , les ministres , les sénateurs et leurs enfans firent le rôle de comédiens et de cochers.
Ces réjouissances furent troublées par une fâcheuse nouvelle qu'on reçut de Philippopolis. Ivan se comportoit en maître dans cette contrée. Chargé d'arrêter les courses des Valaques et des Bulgares, il abusoit de sa commission pour se rendre indépendant, et, sous prétexte de servir l'empire, il servoit en effet ses vues ambitieuses. Il attiroit à lui par ses libéralités grand ïiombpe de ses compatriotes, dont il se faisoil des soldats à la place des troupes grecques qu'il congédioit. Il cons-
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truîsolt des forts sur les sommets du mont He'mns. On avertissoit l'empereur de ses intentions perfides; mais îe prince, prévenu de bienveillance pour ce barbare, auquel il avoit fiancé sa petite-fille, appronvoit sa conduite, le combloit de présens, lui accordoit toutes ses demandes, et lui donna même le nom &Aiejcis. Il ne fut désabusé que par une révolte déclarée. Elle éclata tout à coup, et l'empereur, pris an dépourvu, tenta d'abord les voies de conciliation. Il envoya au rebelle un çitnuqne de ses amis pour lui rappeler ses engagemens et les bienfaits de l'empereur, qui, malgré son infidélité, étoit très- disposé à lui pardonner. En attendant qu'il pût rassembler une armée, il fit partir les troupes de sa maison , qui étoient les seules en état d'entrer en campagne, et mit à leur tête ses deux gendres, accompagnés de Manuel Camyze, grand-écuyer , de tous les seigneurs de la famille impériale, et des officiers de la cour. L'eunuque étoit un traître, qui, loin de détourner Ivan de son entreprise, Ty affermit davantage, et lui conseilla de se cantonner dans les montagnes, où il seroit en sûreté. Les princes montroient d'abord beaucoup d'ardeur; mais elle se ralentit bientôt par la difficulté d'aller relancer dans son fort ce furieux sanglier, entre les rochers du mont Hémus. On fut d'avis de s'arrêter à reprendre les places dont il s'étoit rendu maître. Oh prit par escalade, le château de Crixime, et il en coûta la vie à plusieurs braves guerriers, dont le plus distingué fut George Paléoîogue. Ivan, qui joignoit la ruse à la valeur, surprit les Grecs par un stratagème. Un autre révolté, nommé Jean, s'étoit emparé de la ville de Thrace appelée autrefois Débeltus , et alors Zagora. Il s'étoit allié avec Ivan. Celui-ci fit descendre dans la plaine de nombreux troupeaux avec quelques prisonniers grecs; c'étoit, disoit-il, un pré-^ sent qu'il envoyoit à son ami. Il avoit placé ses troupes embuscade, afin de tomber sur les Grecs, qui nt.
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raanqneroîent pas d'accourir, tant pour enlever celte proie que pour délivrer leurs prisonniers. Tout arriva comme il l'avoit prévu. Les Grecs, enveloppés comme dans un filet , furent pris ou tués. Camyze y perdit la liberté. Cet événement abattit le courage des Grecs, et releva celui des rebelles. Ivan , n'ayant plus rien à craindre, traversa les campagnes, massacra, prit, rançonna tout ce qu'il trouva de Grecs, et pénétra jusqu'à Abdère, vers l'embouchure du fleuve Nestus. Naturellement féroce et sanguinaire, il se faisoît dans ses festins un divertissement cruel de couper en pièces ses prisonniers. D'un autre coté, l'empereur, quin'étoît guère plus humain, au lieu de délivrer Camyze, ne songea qu'à tirer lui-même profit de sa captivité. Il s'empara de tous ses biens, qui étoient très-considérables, se félicitant d'avoir gagné par la défaite plus que ne lui auroit rapporté la victoire ; et , pour s'affranchir des justes plaintes de la famille du prisonnier, il fit enfermer la femme et le fils de cet infortuné général , qui avoit tant de fois exposé sa vie pour le servir.
Cependant , l'armée étant assemblée , Alexis se rendit ivto.i à Andrinople, où il demeura plusieurs jours à déli- ^' 4' bérer sur les moyens de réduire un si redoutable ennemi. Le nom seul d'Ivan fèisoit trembler ses troupes, et la présence de l'empereur ne les rassuroit pas. Ivan employoit la ruse, mais c'étoient des ruses de guerre: Alexis crut user de représailles en mettant en œuvre la perfidie. Il lui envoya des hommes affidés pour l'inviter à venir trouver l'empereur, très-disposé, disoienlils, à faire un accord avec lui. En attendant sa réponse, on s'avança vers Philippopolis, et Ton emporta de force un château , où quantité de barbares furent pris, et réduits à l'esclavage. Ivan ne vouloit écouter aucune proposition que l'empereur ne lui eût âssur4 par lettres patentes U possession paisible des places ei des terres donrî il s'éloit emparé j et qu'il ne lui rôl
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mis entre les mains la princesse sa fiancée, pouf laquelle il demandoit même les ornemens impérianx» L'empereur lui promit tout, et le traité fut juré de part et d'autre sur les saints Evangiles. Mais dès que, sur cette assurance, Ivan se fut rendu auprès d'Alexis, il fut arrélé et mis dans les fers. Son frère Mitiis fut banni de l'empire. On reprit sans pçine toutes les places dont Ivan s'éloit saisi; et Alexis crut avoir acheté à bon miirché un infâme succès qui ne lui contoit qu'un parjure. J^a destinée de Théodora , promise à Ivan, éloit de passer sa vie avec un mari barbare; elle fut, deux ans aprèû, donnée en mariage à Chryse, adonné au vin et à ia débauche, qui la traita avec mépris.
En l'absence deTempereur, Euphrosyne avoit maintenu la tranquillité dans Constantinople , malgré une faction dangereuse qui cherchoii à soulever le peuple. Plus ferme et plus vigilante que son mari, elle avoit étouffé la sédition naissante en faisant arrêter et punir Conlostéphane, chef des méconîens. Elle avoit eu assez de force pour faire une action de vigueur, elle en ^ut trop peu pour np pas s'enivrer des louanges qu'elle en reçut. Se croyant supérieure à son sexe par son courage, elle en oublia toutes les bienséances. Elle ne s'occupoit que des exercices qui sont faits pour les hommes. On la voyoit vêtue en homme, un oiseau sur le poing, courir les forêts à la tête d'une troupe de chasseurs, dont ijle se piquoit de surpasser la force et la hardiesse. N'étant plus retenue par aucun frein; elle se mit en tête de pénétrer dans les secrets dé l'avenir, et se plongea dans les ténébreux mystères de la magie. Environnée d'ipiposteurs, elle se livroit à des pratiques extravagantes. On mutiloit par son ordre les plus belles statues de Constantinople, onen brisoil les têtes à coups de marteau. Elle fit fouetter, à la vue de toute la ville, une statue d'Hercule, ouvrage fintique et fort estimé. Le peuple , dont elle devint l«^
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risée, n'osolt parler hautement de cette princesse altière; mais on se dédommageoit de cette contrainte en instruisant (le C|3S oiseaux qui imitent la voix humaine; après leur avoir appris des traits satiriques, on les laissoit aller en liberté. Ç'étoit par leur organe, préférable à celui des courtisans, que l'impératrice apprenoit ce qu'on pensoit d'elle.
L'empire étoit tranquille du côté des Turcs. Il en Nicet.Ls, étoit redevable à l'ambilion des fils d'Azzeddin, qui ^Q^3]['(je Guî^ déchiroient mutuellement par des guerres sanglantes.
1^ 1 1 I- 1 1 » r .11 V des Huns, L
lioKneddm , le plus remuant et le plus vaillant de tous , 1 1 , 57, chassa d'Icone son frère Kaïc(iosroës, qui, après s'être retiré auprès de Dhaher , fils de Saladin et sultan d'Alep , ne pouvant engager ce prince à le secourir, se rendît à Constantinople. Il espéroit trouver dans Alexis la même bienveillance que son père avoit éprouvée de l'empereur Manuel. Il n'y trouva qu'une froide indifférence , et retourna en Asie , où , pour éviter les poursuites de son frère, il alla se jeter entre les bras de Livon, roi d'Arménie. Ljvon, allié de Rokneddin, voulut bien lui donner asile, mais non pas le secours qu'il demandoit pour rentrer dans ses étals. Ce refus le détermina à retourner à Constanlinople, où il passa le reste de ses jours dans la triste condition d'un souverain dépouillé, qu'on croit aider assez en plaignant son infortune.
L'année suivante une armée innombrable de Comans An. laoi; vint se jeter on Thrace; et, portant de toutes parts le Nicet.Lùi massacre et Tincendie sans trouver de résistance, ils ^' '* auroient pénétré jusqu'aux portes de Constantinople 5 sans une attaque inattendue qui les obligea de regagner leur pays. Les Russes , nouveaux chrétiens , brûloient de zèle pour la religion qu'ils avoient embrassée. Animés par leur archevêque , sans avoir aucune alliance avec l'empire, sans être appelés au secours, indignés seulement d'apprendre que des chrétiens étoient en proie à des infidèles , ils prirent les armes. Romain , un
de leurs princes , qui rëgnoit à Halicz sur le Niester ; se mil à leur tête, entra dans le pays des Comans, et leur rendit tous les ravages qu'ils faisoient sur les terres de l'empire. Cette diversion força les Comans d'abandonner la Thrace pour aller défendre leurs foyers. Mais, au lieu de se venger, ils y trouvèrent leur perte. Ayant voulu secourir un autre prince russe, nommé Rurica , qui ëtoit en guerre avec Romain , ils perdirent tme grande bataille, où l'élite de leurs guerriers resta sur la place,
Sous un maître tel qu'Alexis , la palice n'étoit pas mieux observée dans Constantinople que la discipline dans les armées. La force tenoit lieu de loi , et l'impunité encourageoit l'audace. Un banquier nommé Calomode avoit, par un commerce très-actif et très-étendu, amassé des biens immenses. L'usure et l'avarice , toujours d'intelligence, grossissoient tous les jours son trésor; et quoiqu'il affectât une sordide pauvreté , l'éclat de l'or renfermé dans ses coffres perçoit au travers des enveloppes dont il le couvroit, et éblouissoit les yeux avides des courtisans. Les princes mêmes avoient souvent essayé de le décharger d'une partie de sa fortune ; mais il avoit toujours su la soustraire à leurs recherches. Enfin de jeunes seigneurs , trouvant scandaleux qu'un misérable possédât tant de richesses qui se perdoient comme dans un abîme , tandis qu'ils manquoient souvent d'argent pour leur jeu et leurs autres débauches , Jirent le complot de le délivrer d'un fardeau qui ne pouvoit lui causer que des soucis. Ils forcèrent pendant la nuit les portes de sa demeure , fouillèrent dans tous les recoins sans rien trouver, et, ne pouvant tirer de sa bouche aucun éclaircissement, ils prirent le parti de le garder prisonnier dans sa maison jusqu'à ce qu'il eût découvert son secret. Une pareille violence n'avoil pu s'exécuter sans éclat. Dès le matin tous les négocians de Constantinople s'assemblent dans leurs différens bu-?
reaux ; ils se rendent ensenoble au palais do patriarche, C'e'toit Jean Camatère, frère de l'impératrice, qui deux ans auparavant avoit succédé à Xiphilin. Ils le menacent de le jeter par les fenêtres, s'il ne leur donne surle-champ une lettre pour l'empereur, et s'il n'obtient î'élargissement de Calomode. Le prélat s'employa si bien auprès du prince, que Calomode fut aussitôt tiré des mains de ces satellites titrés; mais l'histoire ne dit pas qu'ils aient été punis, comme le méritoitune violence si criminelle.
On auroit peine à croire à quel point l'indolence d'un monarque peut enhardir la scéléra+esse, si l'histoire de Constantinople n'en fournissoit des exemples. Jean Lagus étoît préteur de cette grande ville, et en cette qualité il jugeoit les déliis contre la police, et avoit l'intendance des prisons. Il se proposa dans cette charge de s'enrichir lui et sa famille. Il étoit dépositaire des aumônes que les âmes pieuses faisoient en faveur des prisonniers; il les recevoit comme une pension que la religion lui payoit, et c'étoit son profit le plus légitime, ïl en tiroit bien davantage des voleurs qu'il tenoit en prison: il regardoit ceux-ci comme ses commis. Maître et bienfaiteur des geôliers, il faisoit sortir de nuit ces brigands, et les envoyoit piller les maisons et les rues de la viile : à leur retour il parlageoit le butin avec eux; et son équité dans la distribution , les profits qu'ils faisoient sans rien craindre, la prison étant pour eux un sûr asile, les agrémens qu'il leur procuroit pour y vivre à leur aise, tout cela lui attachoit le cœur de ces scélérats , dont il méritoit mieux qu'aucun d'eux de tenir la place. L'empereur, enfin averti de cet horrible manège , en fut 4'abord très-irrîté , et promit de le punir. Mais sa paresse , différant toujours ce qui ne souffroit aucun délai, fut prévenue par une sédition 5 qui le fit trembler Iqi-même. Lagus ayant condamr^é
4*2 HISTOIRE DU BÀS-EMPIRB,
au fonet un artisan qui l'avoil mérité, les camarades de ce malfaiteur ameutèrent tous ceux du même métier , et coururent ensemble à la maison du préteur pour le mettre en pièces. Il s'évada et échappa de leur mains. Le peuple se joignit aux artisans, et chargeant de malédictions et Lagus et Alexis même, les uns s'emparè^ rent de la maison du préteur, les autres coururent à Sainte-Sophie. Aux portes de cette église étoit une garde de Varangues; le peuple force la garde, entre en foule, demande à grands cris un autre empereur. Alexis étoit alors à ChrysopoUs. Il envoie nne partie de ses gardes, et à leur tête Constantin Tarnice, préfet de Constantinople, pour dissiper cette émeute. A la vue de Tornice, le peuple devient plus furieux; on Taccable de pierres; on tombe en foule sur les gardes malgré leurs lances et Ie«rs épées; la fureur ne connoît point de danger; on les met en fuite; on enfonce les portes des prisons, on pille Téglise des prisonniers. On alla forcer la prison du palais où éloient renfermés les criminels d'état , lorsque Alexis Paléologne , gendre de l'empereur, arriva suivi de toutes les troupes de la maison impériale. Cette vue intimida pour un moment les séditieux, mais ne les calma pas. Ceux qui avoient des armes dans leurs maisons coururent les chercher; et, revenant sur^ le-champ joindre les autres, ils vont affronter la mort» persuadés que les épées des gardes ne suffiront pas au massacre d'une si grande multitude , et qu'ils écraseront enfin, par le poids de leur foule immense, et les soldats et les armes. Pendant ce temps-là on faisoit pleuvoir du haut des toits les tuiles et les pierres, il partoit des fenêtres une grêle de flèches. Tout le jour se passa en ces combats, qui coûtèrent la vie à quantité de soldats et de citoyens. La nuit étant venue, on se sépara; et ce qui marque bien ce qu'étoit alors et le peuple de Constantinople et son souverain , c'est qu'une émeute
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SI sanglante n'eut aucune suite; tout fut tranquille le lendemain ; le peuple ainsi que l'empereur sembloient avoir oublié ce qui s'étoit passé la veille.
Jamais occasion ne parut plus favorable pour un usur- ^ pateur. Tout se rerauoit dans l'empire. Le prince étoit ïiîéprisé ; le peuple cherchoit un autre maître : mais Ceux qui osoient se mettre sur les rangs ne valoient pas mieux qu'Alexis; leur ambition n'étoit soutenue d'aucun courage, d'aucun génie. Un certain Jean Cornnène , surnommé le Gros ^ à cause de l'épaisseur de sa taille devenue énorme par les excès de table, se fit une cabale d'un assez grand nombre de partisans qu'il s'étoit attachés par Fappât de la bonne chère. Le complot étant formé, ils vont droit à Sainte-Sophie. On détache une des couronnes d'or suspendues au-dessus de Faulel ; Jean la met sur sa tête, et sort accompagné de sa troupe, qui le proclame empereur. Le peuple , auprès duquel il avoit le mérite d'être inconnu, s'attroupe autour de lui en grand nombre. On le conduil avec acclamation au grand palais, dont on enfonce les portes, Alexis étoit encore à Chrysopolis. Jean prend séance sur le trône d'or, donne les ordres, distribue les premières charges de l'empire. Ses partisans, avec une foule de citoyens, se répandent par toute la ville en Criant: Viçé ternpereur Jean Comnene ! On travaille à détruire les palais de la famille impériale. Tout est rempli de cris, «le tumulte, de poussière. La nuit vient, et Jean ne songe ni à ftiîre garder le palais^ ni même à en relever îcs portes. Hors d'haleine, et plus accablé d'embonpoint que de fatigue, il n'avoit d'autre soin que d'étancher sa soif, très-difficile à éteindre. Ses soldats, dispersés çà et là, faisoient la patrouille dans la ville. Le peuple s'étoit retiré, comme une volée d'oiseaux , chacun dans sa demeure, et altendoit le jour pour piller les maisons opulentes. Alexis ne lui en donna pas le temps. Il fait partir en diligence tout ee qu'il avoit de
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parens et de gens de guerre autour de lui. Ils arrivent long-temps avant le jour , rassemblent les Varangues , tombent sur les divers pelotons de gardes, et, après les avoir aisément taillés en pièces, ils marchent au palais, assomment le slupide usurpateur^ et porîent sa tête à l'empereur, qui revient à Constantinople , et la fait pendre toute sanglante au haut de Tarcade de la grande place. On expose le cadavre monstrueux en grosseur sur un lit, à la porte dv palais de Bîaquernes. Après Tavoir abandonné quelque temps aux regards du peuple, on le jette sur le rempart pour sei vir de pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Queiqne mépris que méritât ce malheureux, le prince se rendit lui-même méprisable , et par cet ordre inhumain , et par la curiosité barbare de repaître ses yeux d'un si affreux spectacle. On arrêta les conjurés jj et on les força par les tourmens de la question à découvrir leurs complices.
Alexis ne trouvoit point de profit qui fût honteux ni criminel pour réparer les pertes que lui causoient ses profusions insensées. Après avoir épuisé toutes les ressources de la finance la pins odieuse, il s'avisa de faire le métier de pirate. Il y avoit un grand commerce établi entre Constantinople et les villes maritimes du Pont- Euxin, surtout avec la ville d'Amise, alors très- florissante , où tous les marchands d'Asie, tant grecs que turcs, a voient de riches comptoirs. Il donna six galères à Constantin Eraneopule, et l'envoya sur le Pont-Euxin, sous prétexte de rechercher les marchandises d'un vaisseau grec qui, venant de la rivière du Phase, avoit fait naufrage près de Cérasonte. Mais ses ordres secrets ëtoient de courir sus aux vaisseaux marchands qui alloient au port d'Amise ou en revenoient , et de les piller. Constantin s'acquitta parfaitement de sa conmiission. Il n'épargna aucun de ces bâtimens. Il massacroit ou précipitoit dans la mer ceux qui vouloîent défendis
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icur bien; il jetoit les autres tout nus sur le rivage. Aprèâ lieux mois de croisière, Constantin revint à Constaritiiiopie avec na riche butin , que l'empereur fit vendre au profit du lise. Ce fut en vain que les navigatears dépoiiihés vinrent porter leurs plaintes à l'empereur; on ne ks e'couta pas. Les marchands d'Icone s'adressèrent à Rokneddin , qui députa vers l'empereur pour demander restitution de leurs effets. L'empereur se justifia par un mensonge ^ en désavouant Constantin, sujet rebelle, disoit-il, et déserteur de l'empire. Cependant, comme il s agissoit de paix avec Rokneddin , il consentit à lui payer, outre la pension annuelle, une somme d'argent pour dédommager les négocians d'îcone. Peu de jours après , Rokneddin intercepta des lettres de l'empereur adressées à un de ces scélérats nommés bathéniens faisoient le métier d'assassins. Alexis promettoit dé grandes récompenses à ce malheureux , s'il tuoit le sultan. Le bathénienfut pris, et la paix rompue. Les Turcs se vengèrent de cet infâme procédé sur plusieurs villes qu'ils pillèrent. Un des premiers officiers de l'empire vint se joindre à eux. Michel l'Ange, fils naturel de Jean l'Ange, oncle de l'empereur , avoit été chargé de recueillir les impôts du district de Mylasse en Carie^ Quelque mécontentement le poussa à la révolte : il se saisit de la caisse et prit les armes. Ayant été battu par les troupes de la province, il se retira auprès de Rokneddin , qui le reçut volontiers, et lui donna une armée. Michel attaqua les villes du Méandre, et les traita plus cruellement que n'auroient fait les Turcomans* Alexis partit au mois de novembre pour l'aller com* battre, et, selon sa coutume, il ne fit que se montrer en Asie. Le reste de l'année se passa en marches et en mouvemens inutiles. L'hiver fit retirer les deux armées sans avoir mesuré leurs forces.
Ayant renvoyé ses troupes à Constantinople, comme An. laoj. l'hiver de cette année avoit toute la douceur du priu^
l[té HISTOIRE DU BAS-EaiPlRE.
temps, il résolut de le passer en divertissemens aulotit des îles charmantes de la Propontide. Il s'embarqua fivec ses courtisans et les dames de sa cour. Réunis dans le même vaisseau , ce n'étoient qtie j*euX , festins , danses et concerts. Après s'être long-temps promené le long du golfe d'Astaqne, il se rapprochoit de Constantinople ^ lorsqu'un furieux orage vint troubler ses plaisirs et lui faire voir de près toutes les horreurs du naufrage. Le tumulte et le désordre des manœuvres, les cris, les vœux, les gémissemens des courtisans et surtout des femmes,' mêlés au mugissement des vents et des flots, formoient xiïi concert bien différent dé celui qu'avoit interrompu là tempête. L'empereur, devenu le jouet des vagues, personnage alors beaucoup moins important qne le dernier des matelots , n'attendoit que la mort. Enfin , k force de travaux , après bien des coups de mer, on atteignit l'île du Prince, d'où l'on gagna le port de Chalcédoine. Alexis, ayant pris quelquesjours de repos, traversa le Bosphore et se rendit an grand palais. S'étant délassé par Içs jeux du Cirque qu'on donnoit aa peuple dans celte saison ^ il voulut passer au palais de Blaquernes. Mais, dans ces temps d'ignorance, les empereurs n'osoient faire un pas sans consulter les planètes, et leur position ne se trouvoit pas alors favorable. Il demeura 4lonc jusqu'au carême dans le grând palais. Le quatrième de mars lui fut annoncé comme un jour heu-^ reux , pourvu qu'il partît avant le lever du soleil. Un \aisseau l'altendoità l'ancre pour le transporter à Blaquernes. Toute sa famille étoit assemblée dans son appartement, et il se levoit avant le jour^ lorsqu'un tremblement subit ouvrit la terre au bord de son lit. Un de ses chambellans fut englouti dans un profond abîme } l'empereur fut préservé} mais son gendre Alexis Paléoîogue et plusieurs autres pensèrent y périr, et fureni grièvement blessés. ÈicH, l.z, La cour de Constantinople reçut en ce temps-là im
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affront inouï, qui ne demeura impuni qu'à cause de sa Du Cange^ foiblesse. Eudocie , fille aînée d'Alexis , avolt été , commets'",* ^' ' je l'ai dit, mariée à Etienne, roi de Servie. Ce prince, après avoir régné peu de temps , avoit pris l'habit de moine sur le mont Papyce, laissant ses états à son fils aîné , de même nom que lui, qu'il avoit eu d'une première femme. Le jeune prince traita sa belle-mère avec beaucoup d'honneur, il la laissa maîtresse d'une partie du royaume ; et , devenu passionné pour elle, il poussa enfin la tendresse au-delà des bornes fixées par les lois de toutes les nations et par la nature même. Son père étant mort, il épousa Eudocie , et en eut plusieurs enfans : excès incroyable dans un siècle et dans une nation moins barbare. Une passion si révoltante s'éteignit au bout de quelque temps, et eut les suites qu'elle méritoit. Ils en vinrent à se reprocher mutuellement leurs désordres. Ceux du prince n'étoient que trop pid:)lics. La princesse, soit qu'elle fût réellement coupable, soit qu'on la soupçonnât injustement , essuya le plus horrible traitement dont on puisse flétrir une vile courtisanne. Le roi l'ayant fait dépouiller de tousses habits, la chassa du palais, couverte à demi de misérables lambaux. Volk , frère d'Etienne , mais plus sage et plus modéré, avoit employé les remontrances et les plus instantes prières pour l'engager à ne pas se déshonorer lui-même par un procédé si atroce à l'égard de la fille d'un empereur. N'ayant pu l'en détourner, il reçut chez lui la princesse; et, après l'avoir revêtue, il la fit conduire à Duras. A cette humiliante nouvelle xAlexis , qui auroit dû armer toutes les forces de l'empire pour laver un si sanglant outrage , ne fit autre chose que d'envoyer à sa fille des habits conformes à sa dignité , et une litière pour la transporter dans son palais. La concorde ne fut pas de longue durée entre les deux princes de Servie. Volk prit les armes contre son frère, et le chassa de ses états.
HIST. DU BAS-EMP. TOM. IX. 2n
4lB HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
Nicei. l. 3 , jgan ^ q^jg auteurs nomment Joannice , et qui Gesia Imio- prcRoit îui-même le nom de Calojean , avoit succédé à ^DuCange, Pî^i^e son frère dans le royaume de Bulgarie. Dès qu'il fam.p. 519. fut sur le trône, il forma le dessein de faire rentrer le pays sous l'obéissance de l'église romaine , et il envoya des ambassadem's au pape Innocent ni. Ce fut inutilement qu'Alexis fit tous ses efforts pour l'en détourner , lui promettant de le reconnoître pour roi, et de lui envoyer un patriarche. Joannice reçut du pape le sceptre , la couronne , un étendard qui portoit une croix et les clefs de l'Eglise , avec le droit de battre monnoie à son coin , privilège dont les papes de ce temps - là s'arrogeoient la concession. Malgré le zèle que ce prince affectoit pour la pureté de la religion, il étoit cruel et fier, prétendant tirer son origine de l'ancienne Rome, comme les Valaques eux-mêmes se vantoient de descendre des Romains. Devenu plus ennemi des Grecs qu'il ne l'étoit auparavant, il vint attaquer Constantin près du mont Rhodope; il s'en rendit maître sans peine, et en détruisit les murailles. Le vendredi de la semaine de la passion il commença le siège de Varna. Comme la ville étoit défendue avec courage par une garnison latine au service de l'empire , elle ne fut forcée que le Samedi saint; et te prince barbare, quoique chrétien de nom , sans égard à la sainteté du jour, fit précipiter dans le fossé tous les malheureux habitans , les ensevelit tout vivans sous la terre dont il le combla, abattit les murailles, et retourna en Bulgarie après cette pâque sanguinaire.
La prise d'Ivan n'avoit pas rendu la liberté à Camyze. Il éîoit demeuré entre les mains des Thraces révoltés, d'où Joannice l'avoit tiré en payant sa rançon , pour en faire son prisonnier. Cet infortuné général ne cessoit de solliciter par iellres Alexis de le délivrer de captivité. Las d'écrire sans recevoir de réponse, il s'adressa enfin à Chryse , qui paya sa rançon à Joannice , et l'envoya à Prosaque. L>ans ce nouvel exil il conîiuuoit de presser
Fempereur, en lui représentant qu'il lui abandonnoit sans regret tout le reste de sa fortune ; que de tant de biens saisis parle prince il ne lui redemandoit que deux cents livres d'or qu'on exigeoit pour sa délivrance. Alexis, mettant en balance d'un côté la parenté et les services de Camyze , de l'autre son or, son argent, ses immenses possessions , trouva que sa dépouille étoit d'un bien plus grand poids que ni la justice , ni l'honneur , ni la reconnoissance. D'après ce honteux calcul , il demeura sourd à toutes les instances, et Camyze , n'espérant plus rien de ce prince avare et ingrat, résolut de se donner à Chryse, et de racheter sa liberté en le servant contre l'empire. Il se mit donc à ravager avec lui la Macédoine. Ils s'emparèrent de la Pélagonie , prirent la ville de Prilape , emportèrent de force les places voisines , gagnèrent par argent ou par intrigue les plus éloignées , pénétrèrent en Thessalie par les vallons de Tempé, se rendirent maîtres des plaines, franchirent ces montagnes renommées qui séparent la Thessalie du reste de la Grèce, et jetèrent Talarme dans cette contrée autrefois si fameuse , dont les habitans n'étoient plus que les ombres de tant de braves guerriers et des plus heureux génies. En même temps un autre rebelle soulevoit la Thrace. Jean Spyridonace, né en Cypre, dans la misère, étoit venu à Constantinopîe pour y gagner sa vie du travail de ses mains. Son extérieur n'étoit pas propre à relever sa bassesse. Un visage difforme , un corps encore plus mal fait , des yeux de travers , sembloient le condamner à ramper dans la poussière. Il n'avoit qu'un talent, et il fut assez heureux pour trouver un prince qui en faisoit grande estime : c'étoit d'imaginer de nouvelles formes d'impôts , dont l'érudition financière , si ingénieuse d'ailleurs à inventer d'admirables secrets pour appauvrir les peuples, ne s'étoit pas encore avisée. Ce mérite l'éleva aux emplois ; et il devint garde du trésor ; pour récompense de ses services, on lui donna le gouvernement du
pays de Smolène en Thrace. Il avoit vu l'empereur de trop près pour l'aimer ou le craindre. Il se voyoit dans une contre'e presque inaccessible. Il prétendit à l'indépendance, et cessa d'obéir aux ordres qui lui venoient de la cour. L'empereur relevoit d'une violente attaque de goutte, et ce mal douloureux lui avoit été moins sensible que le double regret d'avoir élevé un méchant homme tel que Spyridonace , et de s'être fait un ennemi de Camyze,son meilleurcapitaine.il partagea ses troupes en deux corps; il en donna un à son gendre Paléologue pour aller combattre Spyridonace ; il mit à la tête de l'autre Jean Eonopolite, pour faire la guerre à Camyze et à Chryse. Paléologue, aussi brave que prudent, n'eut pas de peine à vaincre Spyridonace ; il l'obligea de fuir en Bulgarie. Il n'étoit pas si aisé de se défaire des deux autres ennemis. L'empereur alla joindre Eonopolite ; il regagna Chryse, en lui mettant entre les mains la princesse Théodora , qu'il lui avoit déjà promise en mariage. Chryse rendit la Péîagonie et la ville de Prilape. Camyze demeuroit en armes maître de la Thessalie ; il fut battu et se réfugia en Macédoine , dans le château de Stane , qu'il regardoit comme imprenable. Il y fut cependant forcé. Strummize fut rendue à l'empereur, et l'on fit la paix avec Joannice. On ne dit pas quel fut le sort de Camyze.
Dans l'état de foiblesse où l'empire étoit réduit, les armes des Bulgares et les entreprises de ces aventuriers rebelles qui se rendoient maîtres de divers cantons de la Thrace et de la Macédoine, enépuisoient toutes les forces. L'empereur, alternativement occupé à se guérir de la goutte et à la mériter, paroissoit cependant quelquefois à la tête de ses armées ; mais c'étoient des voyages de plaisir plutôt que des expéditions guerrières- Bientôt ennuyé de la vie militaire, souvent même avant que d'avoir aperçu l'ennemi, on le voyoit rentrer dans l'ombre de son palais , ou s'aller reposer, dans
îes jardins de la Propontide, des fatigues qu'il n'avoit pas essuyées. Dans ces dernières années , il entendoit sans s'effrayer le bruit des armes qui retentissoit du côté de rOccident. La croisade qui s'y préparoit ne inenaçoit que l'Egypte et la Palestine. Des conjonctures imprévues, telles qu'un vent impétueux, détournèrent sur Constantinople la plus grande partie de cet orage, qui ébranla l'empire jusque dans ses fonderaens , et porta sur le trône de la Grèce une race étrangère.
Les chrétiens de Palestine, réduits à un état dé- Nket.i.i, plorable , appeloient à leur secours les princes d'Oc- ^eJ^^'/^^o, cident. Outre la principauté d'Antioche, jointe alors ,
• 1 Cruntherus,
au comté de Tripoli , il ne leur restoit de leurs con- hùt. Const. quêtes en Syrie que Tyr et Saint- Jean-d'y\cre. Jérusa- yr,er™'' lem étoit retombée en ii8y sous le joug des infidèles. J'^^'^"* Saphadin, presque aussi grand guerrier que Saladin Sanui. l.z ^ son frère, avoit hérité de sa haine contre les chrétiens; ^f'^^* ^^>^' et Simon de Montfort, après une victoire qui lui cou- f^iUehard, toit autant qu'une défaite, avoit été obh'gé de fairey«^^î/«J"'c.*, avec les Sarrasins une trêve de dix ans. Tant de malheurs touchoient sensiblement le cœur paternel d'Inno- AcropoUt'' cent III , élevé en i 198 sur la chaire de saint Pierre. Ce ^ÂUalius pontife, recommandable par ses vertus, par son savoir, ^ Odoric, par son ^èle apostolique, digne de l'admiration àe Heroid. contous les siècles et de toutes les nations , s'il eût ren- ^^'^'•^^ fermé son pouvoir dans les bornes que Jésus-Christ ^- 2. c. 20. lui-même s'étoit prescrites sur la terre, et qu'il n'eût ^zv^^. /. pas étendu la main jusque sur le trône des rois, ne ^ '^g fut pasplustôtà la tête de Téglise, qu'il porta ses regards Doutreman, sur la Terre-sainte. Foulques, curé de Neuilly-sur-Marne, ca!7!ifc!Ti] faisoit alors entendre dans toute la France, le tonnerre 3 ^,'^5''^' des menaces évangéliques. Prédicateur intrépide, il Fleury 'jùsu osoit les annoncer aux rois. La force de ses paroles , ^^jf^f^^' ' animée par la grâce divine , et soutenue de la sainteté de ^aùnôourg.
. , . P , 1 r • ' . . croisades. L
sa vie, pénetroit au tond des cœurs, et laisoit trembler 7.
42â HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
le vice jusque dans le sanctuaire. Ces siècles d'ignorance étoient assez heureux pour conserver la vraie lumière an sein de leurs ténèbres; le vice ne se piquoit pas d'être conséquent, et les âmes les plus corrompues retenoient du moins la foi de leurs pères. Innocent chargea Foulques d'être le héraut de la guerre qu'il niédiioit contre les infidèles. Successeur de Pierre l'Herniite, ou plutôt de Saint-Bernard, qui fut trop sage pour ceindre l'épée, le nouveau missionnaire parcourut la France et l'Allemagne. Les mouvemens de son éloquence simple, mais persuasive, ranimèrent dans les princes et dans les peuples cette flamme de religion , qui ne s'éteignoit pas alors, même au milieu des désordres.
Innocent faisoit tous ses efforts pour engager les deux rois de France et d'Angleterre , à se mettre à la tête des Croisés. Leur première expédition dans la Terre-sainte les avoit rendus ennemis irréconciliables; ils avoient sans cesse les armes à la main pour s'entredétruire, et les prédications de Foulques, les lettres pressantes du saint-père, les instances du cardinal de Capoue, envoyé dans ce dessein, ne purent obtenir d'eux qu'une trêve de cinq ans. Toujours en défiance i'un de l'autre, ils ne jugèrent pas à propos de sortir de leurs états. Ils permirent seulement à leurs sujets de prendre la croix, et les seigneurs anglois sentirent même qu'ils ne feroient pas leur cour à leur prince en s'éloignant de sa personne. Innocent avoit plus d'espérance du côté de l'empereur grec, plus foible à la vérité, mais cependant, plus capable d'aider les croisés par la proximité de ses états. Aussitôt après l'élection d'Innocent, Alexis lui avoit envoyé des députés avec des présens, pour le prier de le visiter par ses légats; et le Pape avoit satisfait à sa demande, l'exhortant à réunir les deux églises, et à travailler de concert avec les Latins à la destruction du mahométisme. Il avoit ,
dans les mêmes vues , écrit au patriarche de Constantinople , et il proposoit un concile général pour traiter les matières contestées, et procéder efficacement à la réunion. Mais ce n'étoit de la part d'Alexis qu'un effet de vanité. Dès qu'il eut reçu les légats du pape, il ne montra plus que de Téloignement et de la mauvaise volonté. Il répondit, apparemment de l'avis de ses astrologues, que le temps de la miséricorde de Dieu pour la délivrance de la Palestine n'étoit pas encore arrivé. Quant au concile général , il consenîoit d'y envoyer des députés , pourvu qu'il se tînt en Orient , où avoient été célébrés les huit premiers conciles généraux. Il relevoit l'empire au dessus du sacerdoce. Enfin il représentoit au pape que l'île de Cypre appartenoit à l'empire, et que, s'il n'attaquoit pas le roi titulaire de Jérusalem, qui s'étoit attribué la possession de cette île, c'éloit pour épargner le sang chrétien. Il le prioit d'interposer son autorité, pour engager ce prince à restituer ce domaine aux maîtres légitimes. Quoique Innocent conservât peu d'espérance de rendre Alexis favorable aux croisés , il n'oublia rien pour y réussir. Il lui répliqua qu'il n'appartenoit pas aux hommes de fixer les momens que Dieu avoit déterminés dans ses décrets ; que leur devoir étoit de mettre la main à l'œuvre en abandonnant le succès à la volonté du Tout-puissant. Il le félicitoit de ses bonnes dispositions au sujet de la réunion. Mais, sur l'article alors le plus délicat et le plus sensible à la cour romaine , il combattoit les prétentions d'Alexis par les raisons et les allégories reçues en ces temps-là, et tâchoit de montrer que le sacerdoce est autant supérieur à l'empire que le soleil l'est à la lune, qui emprunte de lui sa lumière; ces deux astres étant , disoit-il, le symbole des deux puissances. Quant à l'île de Cypre, il répondoit qu'il prendroit à ce sujet de plus amples informations. En attendant, il exhortoit l'empereur à ne pas SHSciter
de nouveaux troubles anx chrétiens de la Terre-sainte, Les sollicitations d'Innocent eurent plus de succès auprès des prélats et des seigneurs de France, de Flandre, d'italîe et d'z\Uemagne. Pour attirer les peuples par de puissans intérêts, soit spirituels, soit temporels, il accorda pleine et entière indulgence, et rémission de tous péchés, à ceux qui prendroient la croix; il s'engageoit , lui et ses successeurs, à prendre sous la sauvegarde de saint Pierre leurs biens et leurs familles tant qu'ils seroient en Palestine; il enjoignoit aux rois et aux princes de les affranchir de tout impôt , et d'annuler toutes les obligations usuraires contractées avec les Juifs; il les déclaroit exempts de l'interdit jeté sur le royaume de France, à cause du divorce de Philippe Auguste avec la reine Ingelburge. Pour contribuer aux dépenses nécessaires, il ordonna que les évêques et les monastères paieroient le quarantième de leur revenu; il se taxa lui-mên)e au dixième , ainsi que les cardinaux ; et, aBn de donner l'exemple d'un sacrifice encore plus généreux et digne du chef de cette illustre entreprise, il fit fondre tout ce qu'il avoit de vases d'or et d'argent. Le grand maître des hospitaliers rappela par des ordres pressans ses chevaliers répandus dans les diverses contrées de 1 Europe.
Les tournois étoient en ce temps-là le plus brillant théâtre où la noblesse françoise s'empressoit à signaler sa force et son adresse. Sur la fin de l'année 1199, on tint une de ces assemblées à Escry, château situé en Champagne, sur la rivière d'Aine. Au milieu de cette fêle guerrière, les comtes et les barons, brûlans d'ardeur iniiiiaire et de dévotion, sentimens qui souvent alors s'aliioient ensemble sans trop seconnoître, terminèrent leurs joutes par prendre la croix. Thibaut, comte de Champagne, et Louis, comte de Blois et de Chartres, tous deux proches parens des rois de France et d'Angleterre 5 se croisèrent les premiers. Leur exemple fut suivi
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. Vp5
d'un grand nombre de seigneurs François ; entre les plus renommés furent Geotïroi, comte du Perche , Mathieu de Montmorency , Gui , châtelain de Coucy , Geoffroi de Villehardouin , maréchal de Champagne, qui nous a laissé le récit de cette expédition , et les évêques de Troyes , de Soissons , d'Amiens et de Nevers. Au commencement du carême de l'année suivante, Baudouin, comte de Flandre et de Hainauî, prit la croix dans l'église de Saint-Donatien, à Bruges; avec Marie safemme et ses frères Henri el Eustache, Hugues, comte dé Saint-Paul , Renaud , comte de Boulogne , et plus de mille chevaliers s'engagèrent à les suivre. Les comtes de Norwic et de Northampton furent les seuls seigneurs anglois ; les autres se réservèrent à marcher à la suite de leur roi Richard, quiavoit dessein de retourner en Palestine lorsqu'il auroit terminé ses différends avec Philippe Auguste. Plusieurs chevaliers italiens se joignirent ensuite aux croisés. Les évêques de Baie et d'Halberstadt , Albert, comte de Spanheim , Berthold , comte de Naumbourg , un antre Berthold, comte de Catzenelbogen , et plusieurs autres seigneurs allemands partagèrent aussi les hasards de cette brillante entreprise. La moitié de l'Europe se mit en mouvement. La noblesse, qui ne connoissoit d'autre gloire que celle des armes , auroit seule formé une armée redoutable par sa valeur. On y comptoit quatre mille cinq cents chevaliers , suivis chacun de deux écuyers. Il n'en vint point d'Espagne ; ce n'est pas qu'elle en fût stérile ; c'étoit dans celte brave nation les siècles de l'héroïsme : mais toujours en alarme, toujours aux prises avec les musulmans établis dans son sein , l'Espagne étoit tout entière un champ de baîaille , et la vie des Espagnols une croisade perpétuelle. Il seroit trop long de nommer ici en détail tous les personnages distingués qui s'engagèrent dans cette milice. On en peut voir la liste dans les auteurs qui ont écrit en particulier l'histoire de cette croisade. Je ne
nomme pas non plus ceux qui dans le cours du voyage se séparèrent du gros de Taruiée pour passer en Syrie ou ailleurs, et qui ne prirent point de part à la conquête de Constantinople , objet propre de mon ouvragé.
x\près cet engagement solennel , il s'agissoit de prendre de justes mesures pour assurer \e succès. On s'assembla pour cet effet d'abord à Soissons , ensuite à Gompiègne. Thibaut, comte de Champagne, déjà renommé ponr ses qualités héroïques, quoiqu'il ne fût âgé que de vingt-quatre ans , fut élu pour chef. On délibéra sur la route qu'on devait prendre. Celle de terre étoit longue , difficile , dangereuse : les malheurs de toute espèce qu'avoient éprouvés le roi Louis le jeune et les empereurs Conrad et Frédéric avec des armées beaucoup plus nombreuses , détournoient de choisir ce chemin. Mais, d'une autre part, les nouveaux croisés se trouvoient en trop grand nombre pour se mettre sur mer, à moins que d'avoir une puissante flotte, qu'ils n'étoient pas en état de fournir. Ils résolurent donc de s'adresser à une puissance maritime. Les Vénitiens , les Génois , les Pisans se disputoient alors l'empire de la Méditerranée. On se détermina pour les Vénitiens, qui avoient plus de vaisseaux, et le plus grand intérêt d'abattre les musulmans. On choisit , pour traiter du passage, six commissaires qu'on crut les plus capables, et on leur donna plein pouvoir de conclure cette importante négociation.
Arrivés à Venise, ils s'adressèrent au doge. C'étoit Henri Dandolo , un des plus grands personnages de son siècle. Il étoit âgé de plus de quatre-vingts ans. Trente ans auparavant, l'empereur Manuel, selon les historiens de Venise , en voulant l'aveugler par une cruelle perfidie, n'avoit fait que lui affoiblir la vue. Mais la vieillesse ne lui avoit rien ôté de sa vigueur, et les vives lumières de son génie suppléoienl avec avantage à la foiblcsse de ses yeux. Animé lui-même de cette ardeur
èe gloire qui embrasoit tant de seigneurs , il fil aux de'putés l'accueil le plus gracieux. Il porta leur demande aux diffe'rens conseils de la république. On convint de fournir des palandres ou vaisseaux plats pour le transport de quatre mille cinq cents chevaux et de neuf mille écuyers , des navires pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille hommes de pied ; des vivres pour neuf mois , à condition que les croisés paieroient quatre marcs d'argent pour chaque cheval et deux pour chaque homme ; ce qui montoit à la somme de quatre-vingtcinq mille marcs. Ces conventions dévoient durer l'espace d'un an , à compter du jour qu'ils partiroient des ports de Venise. La république promet toit de plus d'équiper au moins cinquante galères pour sa part , à condition qu'elle partageroit la moitié des conquêtes. Ce traité, arrêté par le sénat, fut confirmé par tout le peuple assemblé dans l'église de Saint-Marc. Après une messe solennelle , les députés s'étant rendus à l'église , Geoffroi de Villehardouin prenant la parole au nom de tous: « Seigneurs ( dit-il ) , les pins hauts et les plus puissans « barons de France nous ont envoyés vers vous pour « vous prier d'avoir pitié de Jérusalem , qui gémit sous « le dur esclavage des musulmans, et de vouloir bien « les accompagner pour venger l'injure faite à Jésus- « Christ. Il vous ont choisis comme la nation la plus puissante sur mer ; ils nous ont ordonné de nous jeter « à vos pieds et d'y demeurer prosternés, jusqu'à ce que « vous leur ayez octroyé leur demande, et promis de « secourir la Terre-Sainte. » A ces mots, les six députés se prosternèrent en versant des larmes. Le doge et les assistans attendris, levant les mains en haut, s'écrièrent tout d'une voix çuils y consenioient, quils le prometioieni. Le bruit de cette acclamation étant apaisé, le doge harangua le peuple , et le félicita de l'honneur que Dieu faisoit à la république de l'associer à une si sainte et si glorieuse entreprise. Le traité fut signé le lendemain^
et il fut décidé qu'on irbit attaquer l'Egypte , comme la principale ressource des Sarrasins et des Turcs , dont la conquête entraîneroit celle de tous leurs états. L'occasion étoit favorable. Saphadin, sultan de Damas, avoit chassé le sultan d'Egypte; il étoit en guerre avec celui d'Alep et avec plusieurs autres; sa dureté le rendoit odieux à ses peuples. De plus, l'Egypte étoit affligée de la famine, le débordement du Nil ayant manqué les années précédentes. Une autre raison devoit encore déterminer les croisés; c'est que le terme de la trêve conclue avec Saphadin pour la Palestine n'étoit pas encore expiré. On fixa le rendez-vous à Venise pour le jour de Saint-Jean de l'année suivante 1202, auquel la flotte se trouveroit appareillée. Les députés se transportèrent ensuite au grand palais, où le doge leur ayant délivré les lettres patentes, se mit à genoux, et, versant beaucoup de larmes, jura sur les saints Evangiles d'observer fidèlement tous les articles dont on étoit convenu. Le grand conseil, composé de quarante-six nobles d'une part , de l'autre les députés au nom de tous les seigneurs, prêtèrent le même serment. On dépêcha au pape Innocent pour l'instruire du contenu du traité , et lui en demander confirmation , ce qu'il accorda volontiers , mais avec cette restriction , que les croisés ne causeroient aucun dommage aux nations chrétiennes, à moins qu'elles ne leur fissent obstacle, et qu'en ce cas même ils n'agiroient ofïensivement qu'avec l'approbation du légat du saintsiége. Les Vénitiens , qui avoient un dessein secret , refusèrent de souscrire à cette condition. Les François empruntèrent de quelques- banquiers de Venise deux mille marcs d'argent , qu'ils mirent d'avance entre les mains du doge pour fournira la première dépense des vaisseaux , et prirent ensuite congé pour retourner en leur pays. Ils passèrent à Pise et à Gênes , pour engager ces républiques à concourir avec eux ; mais ils n'en tirèrent aucun secours. Il rencontrèrent au mont Cénis les
comtes de Brienne et de Montbéliard , qui prenoient le cheruin de la Pouilie avec plusieurs chevaliers. Gautier de Brienne alloit conquérir le royaume de Sicile, qu'il pre'tendoit lui appartenir du chef de sa femme, fille du roi Tancrède, dont le fils Guillaume m avoit été dépouillé de ses états par l'empereur Henri. Il promettoit de rejoindre l'armée avant qu'elle fût partie de Venise. Mais ce seigneur , après quelques succès , périt en Italie.
Le maréchal de Champagne , de retour à Troyes , eut la douleur de trouver le comte Thibaut dangereusement malade, et de le voir mourir peu de jours après, au grand regret des croisés , qui comptoient beaucoup sur les qualités éminentes de ce jeune seigneur. Il fallut donner un autre chef à la croisade. Le duc de Bourgogne, ainsi que le comte de Bar , s'étant excusés de se charger de cet emploi , on jeta les yeux sur Boniface, marquis de Montferrat, prince généreux et expérimenté dans la guerre. Il étoit cousin du roi de France et frère de ce fameux Conrad de Montferrat qui devint gendre de l'empereur Manuel, et dont nous avons raconté les aventures. Ce prince , ayant accepté l'honneur que lui faisoient tant de seigneurs , se rendit à Soissons , où ils étoient assemblés , et reçut la croix des mains de l'évêque et de Foulque de Neuilly dans l'église de Notre- Dame. Il partit ensuite pour mettre ordre aux affaires de son état, après avoir tiré parole des croisés et donné la sienne que tous se trouveroient à Venise au jour marqué. Au carême suivant on fit encore une nouvelle perte par la mort de Geoffroi , comte du Perche , seigneur de grand mérite , qui chargea en mourant son frère Etienne de la conduite de ses soldats. Les croisés commençoient à quitter leur pays. Mais , malgré leur parole , tous ne se rendirent pas à Venise. Quelques-uns prirent la route de Marseille ; d'autres gagnèrent les ports de la Pouilie, trouvant ce chemin plus suret plus commode pour passer, soit en Egypte , soit en Syrie.
43o UISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
Une grande flotte , partie des côtes de Flandre pour entrer dans la Médit erra ne'e par le détroit de Gibraltar, sous la conduite de Jean de Nesle , Châtelain de Bruges, ne rejoignit plus le reste de l'armée ; et ce fut une perte irréparable pour le comte Baudouin et pour ses frères : ils avoient chargé ces vaisseaux de quantité de vivres et de leurs meilleurs soldats , sous la conduite de plusieurs chevaliers distingués, qui avoient juré sur les Evangiles de se rendre auprès d'eux.
JSicet. l. 5, Les chefs des croisés, Boniface de Montferrat, Bau- Gcstainnoc. ^ouïn de Flandre, Louis de Blois, réunis à Venise avec ^^'J^^-J^^^^ leurs troupes, reçurent l'accueil le plus honorable. On iïies. les logea dans l'île de Saint-Nicolas. C'étoit l'élite des
dovdn^ftTbi guerriers de l'Europe, la plupart vétérans et d'une bra- Du Cange. voure éprouvéc. Le rivage étoit bordé de cabanes pour
Sanut. /. 0,, , . , ,
part. 11, c. les soldats, et d écuries pour les chevaux, lous les canaux ^ Herald i étoieut couvcrts de gondoles qui s'empressoient d'ap- 2 . C. 20. porter l'abondance. La flotte, prête à faire voile, auroit Ant.^^^' ^ s^if^i ^ une armée trois fois plus nombreuse. G'étoient ^ Saheihcus. quatre cents vaisseaux, les uns armés en guerre ,
Oc/or. les autres construits pour le transport des chevaux et ^Doiitreman. d'uuc prodigicuse quantité de provisions. Le pape éloit T'i^^'c 6^^? regardé comme le chef spirituel de l'entreprise. On lui Maùnhoùrg. députa pour le prier d'obtenir du secours de l'empereur ^hlurjjiist. Constantinople. Il répondit qu'il avoit déjà écrit à ce ecclés. L 75, prince , et qu'il en avoit reçu la promesse de fournir des vivres aux croisés; que, s'il manquoit de parole, les croisés pourroient en prendre de force où ils voudroient, et qu'il leur en donnoit la permission. C'en étoit assez alors pour tranquilliser les consciences. Cependant les Vénitiens, fidèles aux conventions au-delà même de leur promesse , sommèrent les comtes et les barons de s'acquitter à leur tour de leur parole , en payant la somme convenue pour le passage. Mais on s'aperçut du tort que faisoità l'armée l'absence de tant de chevaliers qui s'en étoient séparés. La quête qu'on fit dans le camp
ne put fournir qu'une petite partie de la dette, et un grand nombre de croisés, déjà ennuyés du voyage, parîoîent de s'en retourner. Le comte de Flandre, animé de sentimens plus généreux, proposa aux autres seigneurs de renoncer à leurs richesses plutôt qu'à leur honneur, et n'eut pas de peine à y faire consentir les comtes de Blois et de Saint-Paul, et le marquis de Montferrat. Ils firent porter au doge tout ce qu'ils avoient d'or, d'argent et de pierreries. Malgré ce noble sacrifice, il manquoit encore trente-quatre mille marcs d'arj;ent. Henri Dandolo, qui n'avoit pas l'âme moins élevée , les en auroit volontiers tenus quittes; mais il étoit chef d'une république économe, qui calculoit la gloire. Pour tirer les croisés d'embarras, il proposa au sénat de les employer à reprendre Zara, déjà plusieurs fois révoltée, et qui s'étoit donnée au roi de Hongrie. Il persuada qu'un si important service méritoit bien qu'on remît le paiement du reste jusqu'au temps où leurs conquêtes les mettroient en état de s'acquitter. Cet expédient fut approuvé des Vénitiens, qui, dès le commencement, avoient conçu le dessein de profiler de la conjoncture. Mais il trouva beaucoup d'opposition de la part des croisés. Les uns , qui souhaitoient de retourner dans leur pays, les autres, qui brûloient d'impatience de passer dans la Terre-sainte, s'écrioient qi£ ils avoient fait vœu de combattre les infidèles , et non pas les chré-tiens leurs frères; que le roi de Hongrie^ maître de Zara, étoit non seulement chrétien, mais qu'il avoit lui même pris la croix avec le prince André son frère ; que le siège de Zara auroit tout l'odieux d'une guerre civile, et même sacrilège , puisque la bulle de la croisade frappoit d'anatheme quiconque attaqueroit les croisés. Le pape s'opposoit à ce siège ; il avoit envoyé à Venise le cardinal de Capoue pour défendre aux croisés de s'y engager, sous peine d'excommunication. Mais Dandolo combattit les raisons du cardinal; il fit voir que le chef
de l Eglise, dont la puissance est toute spirituelle , n'a aucun droit sur les intérêts des souverains ; qu'il ne peut enchaîner leur pouvoir, ni se rendre arbitre de la paix et de la guerre ; que de couvrir de l'impunité des sujets rebelles, ce seroit autoriser le crime. Il parla avec tant de force et d'éloquence , que les croisés se rendirent à son avis. Il y en eut néanmoins plusieurs qui se détachèrent des autres; et le marquis de Montferrat , à qui le pape avoit déclaré de vive voix sa volonté dans un voyage que ce prince avoit fait à Rome, ne voulut prendre aucune part à l'expédition de Dalmatie. Le doge, ravi d'avoir réussi à maintenir une si belle entreprise, voulut en partager l'honneur. Il se fit attacher la croix solennellement dans l'église de Saint-Marc, et ses compatriotes, à son exemple , se croisèrent en assez grand nombre.
On achevoit les préparatifs du départ^ fixé à la fin de septembre, lorsqu'un événement imprévu fit balancer les croisés sur la résolution qu'ils avoient prise de se porter en Egypte , et les détermina ensuite à changer de roule. L'usurpateur Alexis avoit enfermé Isaac dans une tour de Constanlinople , comme nous l'avons raconté. Mais, après quelque temps de dureté et de rigueur, il hii avoit laissé la liberté de recevoir des visites. Isaac en recevoit surtout des Latins qui passoient par Constanlinople. Par leur canal, il entretenoit correspondance avec sa fille Irène, mariée à Philippe , devenu roi des Romains, et il concertoit avec elle les moyens de se venger de son frère , et de remonter sur le trône. Son fils Alexis le servoit utilement auprès de sa sœur et de son beau- frère. Ce jeune prince , qui n'avoit que douze ans au temps du désastre de son père, fut d'abord renfermé dans une prison. Son oncle lui rendit ensuite la liberté , et s'en fit même accompagner dans son expédition de Thrace contre Camyze. Alexis, par le conseil de son père, traita secrètement avec un
HISTOIRE BAS -empire;
Érniaîeur pisaiî , qui promit de le transporter en Sicile. Le vaisseau pisan l'atteiidoit à l'ancre , près d'Athyras^ où devoit passer l'armée impériale, et la chaloupe avoit abordé à terre sous prétexte de charger du sable pour lester le navire. Arrivé en ce lieii, Alexis sô jeta dans la chaloupe, qui le conduisit au vaisseau. L'empereur, averti de son évasion, envoya visiter le navire, qu'un vent contraire empêchoit de s'éloigner. Alexis, qui s'étoit fait aussitôt raser et déguiser eh matelot, ne fut pas reconnu, il passa en Sicile, et fit savoir son aventure à sa sœur , qui lui envoya une escorte pour l'amener en Ademagne. Il ne tarda pas à se mettre en chemin ; et comme il traversoit l'ftalie, il s'adressa d'abord au pape pour lui demander sa protection auprès des princes chrétiens; il promettoil de soumectre au saint-siége l'église d'Orient. Le pape, tout occupé de la conquête de la Terresainte, n'écouta passes sollicitations, et le prince continua sa route; c'étoit alors que tous les cioisés se rendoient de toutes parts à Yenise. Comme Alexis passoit par Vérone, il y rencontra quelques seigneurs et quantité de soldats qui étoient en route pour aller joindre l'armée, ïl lui vint en pensée qu'avec un peu d'adresse il pourroit profiter de cet armement , et le détourner sur Gonstantinople pour relever sa fortune et celle de son pèrè. 0 envoya donc à Yenise pour conjurer les croisés de prêter leurs bras à une si juste entreprise, qui devoit les couronner de gloire, et leur procurer les plus^ grands avantages. Le marquis de Montferrât , en quittant la France , avoit passé par l'Allemagne , où Philippe i'avoit sollicité d'employer ses forces à rétablir Isaac , et Boniface n'avoit pas rejeté cette proposition. ïl étoit même allé à Rome pour la faire agréer au pape. Mais , ne le trouvant pas disposé à y consentir, il étoit retourné dans ses états, sans s'occuper davantage de ce projet. L'arrivée des envoyés d'Alexis en réveilla l'idée. 51s furent bien reçus. On convint avec eux que, si Alexii'
s'engageoit à les secourir pour la conquête de la Terresainte, on lui prêteroit réciproquement des secours. On lui envoya des députés qui dévoient l'accompagner en Allemagne, pour traiter de cette alliance avec Philippe et Irène. Les motifs qui déterminoient les croisés à écouter les prières du jeune Alexis étoient appuyés dans le cœur des Vénitiens par le sentiment de leur vengeance particulière. Le doge ne pouvoit oublier le traitement cruel quil avoit reçu de Manuel; et la république, outre la saisie de ses vaisseaux et le pillage de ses marchandises à Constant inople, avoit essuyé de ce prince de sanglans outrages. Il avoit toujours favorisé les Pisans, alors ennemis des Vénitiens; et dans les querelles sanglantes des deux nations, qui en venoient souvent aux mains , soit sur mer, soit dans l'enceinte de la ville, les Pisans avoient toujours trouvé dans Manuel un zélé protecteur. De plus , Alexis , actuellement em4)ereur , refusoit d'acquitter le reste de la somme stipulée par le traité de paix.
La négociation du jeune Alexis avoit différé le départ de la flotte. Enfin , le 8 octobre , on mit à la voile , aubruit des trompettes et des acclamations de tout le peuple de Venise. Jamais flotte si nombreuse ni si magnifiquement équipée ne s'étoit fait voir sur le golfe Adriatique. Elleétoit composée, selon Rhamnusio, de quatre cent quatre - vingts bâtimens , dont deux cent quarante armés en guerre , soixante-dix chargés de vivres et des machines alors en usage dans les sièges , cent vingt paîandres pour le transport des chevaux, et cinquante galères vénitiennes que le doge commandoit en personne pour la part de la république. Les combattans étoient au nombre d'environ quarante mille , tant cavaliers que fantassins. Ils demeurèrent plusieurs jours à la rade de l'île Saint-Nicolas, pour y attendre le vent; et, après avoir passé près d'un mois à réduire à l'obéissance de la^ tépublique la ville de Trieste, et d'autres places mari^-
KISTOir.E BV BAS-EMPIRÈ. /ï^S
limés de l'ïstrie, qui, s'éîant révoltées, infestoîent la mer de leurs pirateries, ils arrivèrent devant Zara la veille de saint INlaîtin,
Zara , située sur la côte orientale du golfe Adriatique, I^'^icei. i. 3 l à soixante lieues de Venise, environ à cinq lieues an 'Acrop'c.2, nord (le Tancienne Jadera, colonie romaine, étoit "ne ^^/^/^^/('i'.^ ville riche , forte , peuplée , environnée d'une mer semée ^i*d'écueils. Elle ne terioit au continent que du cÔté du siid- Sa7iui. i.ô^ ouest. Le roi de Honj^rie, à qui elle s'étoit donnée en^"' /^; se révoltant pour la quatrième fois ccMîîre les Véni- JS^ani^h vht\ liens, y avoît mis une bonne garnison. La hantenr des HeroUL^L rnurs et la situation avantageuse de cette place annon- ^.'5* çoit aux croisés un siège long et difficile que leur ar- Euamnusl deur sut abréger. Les premiers arrivés jetèrent l'ancre ^'sabelUc. l. à la vue de la ville , et attendirent les autres. Le leiï- r>
. . . ^ Doutre;nnn«
demain matm, se trouvant tous réunis , ils forcèrent/. v,c.",9, Fentrf^e dii port en rompant la chaîne dont il étoit ^^'^i/'"^'^"':^"fermé; et , malgré les pierres, les javelots, le feu gré- Ficury,lL{sil geois que les habifans faîsoient pleuvoir du haut de leurs art. 43, JV» remparts, ils débarquèrent et prirent terre de l'autre ^ôîé du port, qui bordoit la ville au septentrion. Les habitans leur envoyèrent des députés pour leaï* offrir de s'en remettre au jugement du saînt-siége, et, sur le refus des Yénitièns, ils suspendirent des croix autour d'^ leurs murailles, comme une sauvegarde et une protes?Hîion qu'ils mettoient leur ville entre lés mains de là religion. Ces pieuses démonstrations n'eurent aucun effet. On commença l'attaque ce jour-là même, et l'on' !ît jouer toutes les machines ave^ tant dé violence, que dès le jour suivant les habitans députèrent au doge, et lui oBVirent de se rendre à discrétion , sauf leurs personnes. Il les reçut avec hanté, ei leur dit qu il alloït consulter les seigneurs, sans l'avis desquels il ne pouvoit rien conclure. Les seigneurs acceptèrent la proposition avec foie, et accon>pagnèrenl le doge pour aller conférer avec' députés qu'il a voit laissés dans son pavillon; mais on'
ne les y trouva plus. Les nie'contens, qui ne cherchoîerit qu'à faire échouer l'entreprise , leur avoient persuadé qu'ils avoient tort de se rendre; qu'ils n'avoient à craindre que les Vénitiens , contre lesquels il leur étoit aisé de se défendre, comme ils avoient déjà fait , et que les autres croisés, retenus par le saint-siége, ne les attaqueroient pas. Pleins de confiance en ces discours, les députés étoient retournés dans la ville. Les seigneurs ^ irrités de cette manœuvre, protestèrent au doge qu'ils alloient employer toutes leurs forces pour le rendre maître de la place. ïls tinrent parole; et pendant cinq jours ils battirent si furieusement la ville du côté de la terre et de la mer , que les assiégés, voyant déjà les mineurs attachés à leurs tours , demandèrent de nouveau à capituler. On leur accorda les mêmes conditions qu'auparavant. Les Vénitiens rentrèrent en possession de la ville ; elle fut pillée ; on abattit une partie des murs . mais on épargna les habitans. Comme la saison étoit trop avancée pour se remettre en mer, le doge proposa de passer l'hiver à Zara , où l'on trouvoit l'abondance. Ce qui fut accepté. On logea les deux nations séparément , les Vénitiens du côté du port , les François vers la terre.
La distribution qui se fit des logemens selon le rang et la condition excita une sanglante querelle. Les Vénitiens, qui se regardoient comme propriétaires, s'étant emparés des maisons les plus belles et les plus commodes , la fierté françoise ne put souffrir ce partage. Des paroles on en vint aux armes, et trois jours aprèsla prise, sur le soir, on se battit avec rage. Chaque rue étoit un champ de bataille. Les insultes, les imprécations, les cris se raêloient au cliquetis des lances et des épées , et au sifflement des pierres et des javelots , qui , partant des machines , alloient porter la mort aux plus éloignés. L'acharnement général se partageois nu naille combats singuliers; et les habitans, relégués
Ml haut de leurs malsons, regardoient avec une joie mêie'e d'horreur leurs féroces vainqueurs se déchirer niutuellement comme dans un amphithéâtre , et exercer les uns sur les autres ies fureurs que les assiégés avoient appréhendées pour eux-mêmes. La terre étoit déjà jonchée de cadavres ; c'en étoit fait de toute l'armée , et la gloire de cette croisade alloit s'ensevelir dans Zara , si le doge et les barons, avertis par le bruit affreux des combattans , ne fussent promptement accourus. Ils se jettent au travers de la mêlée ; ils emploient la douceur^ l'autorité , les menaces , la force même , pour séparer ces forcenés. Ge ne fut pas sans beaucoup de peine. Tandis qu'ils apaisoient le combat dans un lieu , il se rallumoit dans un autre ; et cet horrible tumulte dura bien avant dans la nuit. Les Vénitiens , moins forts en nombre , furent les plus maltraités. Mais les François perdirent aussi beaucoup des leurs. On regretta surtout Gilles Landas , seigneur flamand , estimé pour sa valeur , qui reçut dans l'œil un coup de lance dont il mourut sur-le-champ. Il fallut une semaine entière pour calmer les esprits et rétablir la paix entre les deux nations.
Le marquis de Monferrat , qui , pour obéir au pape , n'avoit pas voulu prendre part à l'attaque de Zara, s'y rendit quinze jours après qu'elle fut prise. Mais le pape, mécontent du peu d'égard qu'on avoit eu à ses volontés , écrivit aux croisés une lettre de reproches qui tomboient principalement sur les Vénitiens. Il les regardoit comme les auteurs de la désobéissance. Il défendoit aux croisés , sur peine d'excommunication , de prêter leurs mains désormais à la destruction d'aucune partie de la ville; il leur ordonnoit même de s'y opposer de toutes leurs forces, et de faire restituer an roi de Hongrie tout ce qui avoit été enlevé à ce prince dans le pillage. Il leur faisoit espérer de les relever des censures qu'ils avoient encourues en secondant l'attentat des Vénitieps^
lîîSTOïîXE DU BAS-EMPIRE.
L'affeclîon paternelle qui respiroit dans les reprochai înêmes d'innocent toncha le cœur des barons François, toujours tendrement attachés au saint -siège. Ils envoyèrent l'evêque de Soissons avec le chancelier de paudouin et deux chevaliers pour apaiser le saint-père , en s'excusant sur la nécessité de satisfaire leurs alliés , de qui dépendoit le succès du voyage. Ils dévoient aussi le consulter sur la conduite qu'ils tiendroient avec les Vénitiens, qui, ne croyant pas avoir mérité l'excommunication, ne jugeoient pas avoir besoin de s'en faire absoudre. Le pape leur ordonna , pour satisfaction, de rendre tout ce qu'ils avoient du butin de Zara , de s'engager par pne promesse authentique à la réparation (des torts qu'ils avoient faits, et de renouveler leur serment d'obéissance au saint - siégo^ A ces conditions il leur en voyoit l'absolution. Quant aux Vénitiens , comme ils ne voudroient pas sans doute rendre l'argent qu ils avoient reçu pour le passage, il permeltoit aux croisés de se servir de leurs vaisseaux , attendu qu'autrement les excommuniés auroietit tout le profit, et les pénitens portereient toute la peine ; mais il leur recommanda de ne communiquer avec eux que pour la nécessité, et avec amertume de cœur; et dès qu'ils auroient pas^é la mer , si les Vénitiens persistoient dans leur endurcissement , les croisés dévoient s'en séparer , et se bien garder surtout de se joindre à eux dans les batailles , de peur d'encourir la malédiction qu'avoient tant de fois éprouvée les armes des Israélites lorsqu'ils s'étoient associés aux infidèles. Les Vénitiens n'obtinrent leur absolution que quelque temps après de l'evêque de Nicosie, au nom et par le pouvoir du cardinal de Gapoue, alors en Palestine.
Un mois après la prise de Zara on vit revenir las députés envoyés à Philippe de Suabe. Ils étoient accompagnés de nouveaux ambassadeurs de ce prince 3 gui , ayant reçu audience du doge et des barons , expo^
Êerenî leur commission en ces termes : « Seigneurs croi- « ses, le puissant roi des Romains , plein de confiance « en votre valeur et en votre zèle pour la justice, ira- « plore votre secours en faveur du légitime empereur « de Constantinople ; et , en vous recommandant sori « beau -frère, il croît le luettre sous la protection de « Dieu même. Défenseurs des droits divins et humains , « vous allez remettre Jésus-Christ en possession de son « héritage envahi par les infidèles; ce sera un prélude « convenable à une si sainte expédition que de rétablir « sur le trône un prince dépouillé par un perfide usurpe pateur. Le succès de cette première conquête , qui est « infaillible , sera le gage de la seconde , et un moyen « sûr d'y réussir. Quels avantages n'en retirerez-vous pas l « Alexis promet fous la foi des sermens les plus invio- « labiés de remettre l'Orient sous l'obéissance de la sainte « église romaine , dont il a fait autrefois une si noble « partie. Comme il sait que les dépenses de votre ar- « mement ont épuisé vos ressources, il vous fera pré- « sent de deux cent mille marcs d argent, et nourrira « pendant un an toute votre armée. Il réparera l'in- « justice de l'empereur Manuel , en faisant estimer avec « une scrupuleuse exactitude, et rendre aux Vénitiens « tout ce qui leur a été enlevé tant en argent qu'en « marchandises. Il vous accompagnera en personne dans « la conquête de l'Egypte, ou, si vous le jugez plus à propos , il vous donnera dix mille hommes à sa solde V pendant l'espace d'un an , et tant qu'il vivra il tiendra <« en Terre-sainte cinq cents chevaliers entretenus à ses ff dépens. Telles sont les conditions auxquelles il s'enf< gage. Prêtez-lui vos bras généreux dans une entreprise « plus glorieuse pour vous que pour lui-même , s'il est « vrai qu'il y a plus d'honneur à donner une couronne « qu'à la posséder. » Les seigneurs répondirent qu'ils <en délibéreroient. Le reste du jour et la nuit suivante, se passèrent en vives contestations. Les opposans étoieji^
pn grapd nombre. L'abbé de Vaux de Semai, chef des pîécontens qui désiroient la rupture du vo^^age , çrioit fort haut que c'était abandonner la cause de Dieu pour embrasser celle d'Alexis ; que Jaire la guerre aux Grecs , c'était la faire aux chrétiens ; que le vœu des croisés les appelait en Syrie , et quils ne pouçoient sans crime se détourner ailleurs. Les autres, ayant à leur tête Fabbé de Los , qui étoit aussi de i'ordre de Citeaux , personnage accrédité par sa sagesse et par la piu-eté de ses mœurs , soutenoient au contraire que d'aller directement en Syrie, c'était manquer l'objet de leur vœu ; qu'on Ti'y trouverait aucun moyen de subsister ; qu'on ne s'y pourrait maintenir que par le secours de la Grèce ; et qu'en rétablissant Alexis , ce qui ne pourrait les arrêter long - temps , on s'assurait d'un succès facile et d'une possession durable. Le marquis de Montferrat, le doge , les comtes de Flandre , de Blois , de Saint- Paul , se rangèrent de ce parti , et le lendemain on arrêta les articles, que les ambassadeurs confirmèrent par germent au nom de leurs maîtres. Mais, du côté des François, ils ne furent signés que de douze seigneurs, tant les esprits étoient partagés. On convint qu'Alexis se rendroiî à l'armée dans la quinzaine après Pâques. Qn passa l'hiver à Zara , et la division subsistant toujours , quantité de croisés de toute condition se séparèrent, les uns pour retourner en leur pays, les autres pour passer en Syrie. Cinq cents soldats s'étant jetés dans un vaisseau niarchand, firent naufrage et périrent tou5. D'autres , en grand nombre, voulant traverser nilyrie , furent tués par les montagnards nommés Mar^ ielos. C'çtoient des brigands féroces, qui n'avoient d'autre habitation que des cavernes ou le creux des arbres- Armés d'une courte hache et d'une massue , courant avec une légèreté incroyable au travers des rochers de ces montagnes, ils massacroient ou assommoient les ypyagears. il ne se passoit point de jour que l'arméti
fie fît quelque perle. Il y eut même des seigneurs du fîremier rang, teis que Simon de Montfort , accompagner de Fabbé de Vaux de Sernai, et de plusieurs barons, qui passèrent en Hongrie au service du roi Henri , croisé lui-même , mais ennemi des autres croisés depuis le siège de Zara , qu'une qialadie i'avoit empêché de secourir.
Les premiers raouvemens des chrétiens d'Occident n'avoient causé nulle inquiétude à l'usurpateur Alexis. Ils ne dévoient pas entrer dans ses états ; et ne prenant d'intérêt qu'à son propre repos , peu lui importoit que les Sarrasins , les Turcs ou les chrétiens fussent maîtres de la Palestine. Mais lorsqu'il apprit les démarches que faisoit sonneveu , il en conçut quelque alarme; et, regardant le pape comme le chef de la croisade , il lui adressa une lettre pressante pour l'engager à s'opposer au dessein du jeune Alexis. Il lui représenta que était au saintsiège à ne pas souffrir que des armes destinées et comme consacrées a faire la guerre aux infidèles fussent plon^ gées dans le sein des chrétiens : que l'attaque de Constantinople ferait échouer le projet de reconquérir la Terre- sainte : que les forces des croisés , épuisées dans cette guerre injuste , ne seraient plus en état d'en commencer une autre si juste et si glorieuse : que le jeune Alexis n'avait aucun droit ii V empire , étant né d'Isaac avant que celui-ci y fût parvenu ; quen ce cas la couronne devenait élective ; quelle lui avait été déférée selon les lais par une élection libre. Le pape lui répondit qu'en effet le j^une Alexis s'était adressé au père commun des f de les pour le tirer de l'oppression qu'il souffrait ainsi que son père : que, le saint-siége n'ayant pas jugé à propos de se décider prompt ement sur une demande de cette importance , le prince avait eu recours aux croisés , auxquels il promettait de les secourir dans leur dessein sur la Terre-sainte , de rentrer dans le seii^ Iq sainte église romaine , et de rendre au pape thon:
neur et l obéissance que lui doivent tous les chrétiens : que les croisés n'avoient pas voulu s'engager sans consulter le pape : que, pour lui, Un' avoil point encore formé de résolution décisii^e , et qu'il aitendroit à la prendre lorsqu'il auroit reçu les députés de V empereur grec : qu'alors il en délibérerait avec ses frères les cardinaux , et qu'il tacher oit de le satisfaire ; que cependant le jeune Alexis réunissait bien des suffrages en sa faveur , a cause de la rébellion de V église grecque contre le siège apostolique , dont il promettait de reconnaître la supériorité. 11 ne paroit pas que ce recours de l'empereur Alexis au saint-sie'ge ait eu aucune suite. 11 sentit apparemment qu'il n'avoit rien à en espérer.
Cependant le pape , dont tous les vœux se portoient uniquement au recouvrement de Jérusalem , n'étoit rien moins que favorable à l'entreprise sur Constantinople. Consulté par les croisés , il fit ses efforts pour les en détourner. Il leur manda que cette pensée ne pouvait leur être suggérée que par V ennemi du nom chrétien, qui , sous une apparence de justice et de piété, semoit entra eux une dangereuse zizanie : qu'ayant d abord envisagé la Palestine , ils ressemblaient à la femme de Loth , et regardaient en arrière : que leur changement avait déjà découragé grand nombre de croisés et relevé la hardiesse des Sarrasins. Il les félicitoit d'avoir obéi à ses ordres pour la satisfaction qu'il avoit exigée d'eux au sujet de Zara; mais il ajoutoit qu'ils perdraient par leur nouvelle désobéissance le fruit de leur repentir : qu'ils ne dévoient pas se flatter d'être en droit d'attaquer les Grecs parce que ceux-ci n'étaient pas soumis à l église romaine, ni de détrôner l'empereur Alexis parce qu'il était usurpateur ; qu'ils n'étoient pas constitués juges ni des uns ni de l'autre , et qu'il ne leur appartenait pas de les punir : qu'il leur ordonnait , en vertu de l'autorité çpostolique , d'aller droit au secours de la Terre-sainte , sans se détourner ni à droite ni à gauche ; et qu'il les,
qçertissoii de se soutenir qu'il leur avoit dêjendu , sur peine d' excommunication , de rien entreprendre sur les terres des chrétiens , à moins que la nécessité ne les y contraignît^ et toujours avecla perrnission préalable du saint- siège , représenté par le cardinal-légat. Cette lettre ne changea rien à la résolution des croisés ; et quoique , selon quelques auteurs , ils vinssent à bout d'adoucir la répugnance du pape, on voit par la suite de Fhisloire qu'elle ne fut jamais entièrement détruite. C'est donc injustement que les historiens de l'empire, élevés dans le schisme , et par cette raison ennemis déclarés de l'église romaine , inxputent aux sollicitations i^t à la malignité du pape tous les maux que les Grec^ eurent à souffrir dans le cours de cette expédition.
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