LIVRE QUATRE-VINGT-DOUZIÈME
ISAAC L'ANGE, second du nom D'ISAAC.
Il n'étoit pas difficile de se faire aimer après Andronic. An. ii85. Ce fut la haine de tout l'empire contre ce tyran qui Theodorus
1 A . ., , 1 . A Dousainnot.
porta Isaac sur le trône "; mais il n y porta lui-même «c/ Geofg, aucun mérite. Jamais race de souverains ne fut plus stérile en tonte espèce de vertu que la famille impériale des Anges. Elle sortoit d'une source nouvelle et de peu de valeur, et ne devoit sa fortune qu'à une intrigue de galanterie. Constantin l'Ange, né à Philadelphie, est le premier dont parle l'histoire. Il ne se fit connoître que par sa bonne mine, qualité qui n'en est une que lorsqu'elle sert de parure à d'autres plus vraies et plus solides. Il fut heureux de trouver dans une des filles d'Alexis une princesse qui ne consulta que ses yeux pour le choix d'un mari, et dans Alexis un père indulgent pour sa fille jusqu'à la foiblesse. Celte alliance éleva cette famille sur les degrés du trône, mais n'y fit passer aucun courage. Constantin ne commanda que pour se faire battre. Son fils Andronic fiit chargé de deux expéditions, dont tout le succès se borna à sauver sa personne après sa défaite. Isaac, fils d'Andronic, ne devint en^ipereur que pour montrer qu'il ne méritoit pas de l êiie. Plusieurs auteurs latins et françois le nonmient Sursac ou Tursac ^ par altération de deux mots grecs qui sigui- * fient sire Isaac.
Ce prince commençoit son rèo;ne dans l'âge le pins isicet. m favorable, où Tâme, déjà nourrie de réflexions, lors- ^^'"""^''Z ^* ' '
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qu'on est capable d'en faire, trouve dans les forces du corps de quoi seconder ses desseins. Il étoit dans sa trentième année. Il avoit le teint haut en couleur, les cheveux roux, la taille médiocre, une complexion saine et robuste, mais son esprit étoit de la dernière foibSesse. Il ne prit de la s'^uveraineté que ce que les âmes élevées en méprisent comn»e l écurae et la fumée de la grandeur , et dont elles retranchent tout ce que la bienséance ne les force pas de soutïrir. Le luxe de la table, des. habits, des équipages, les parhims, les concerts, les adorations des courtisans faisoiont toutes ses délices. Il aiinoit les boutîons, quoiqu'ils le missent souvent en colère en lui manquant de respect : les portes du palais leur étoient toujours ouvertes, et avec eux entroient l'impiété et la débauche. On le voyoit rarement à la ville; il passoit la plus grande partie de son temps dans les îles charmantes de la Propontide , où il fit bâtir de magnifiques palais. Prodigue en dépenses frivoles, il faisoit gloire de combler la mer en certains endroits et d'y créer de nouvelles îles. Ennuyé du loisir inconnu aux princes qui gouvernent leurs étals sans se laisser gouverner eux-mêmes, il s'uccupoil de bâtimens. Il détruisoit les maisons des particuliers, les palais, les églises, pour faire construire d'autres palais, d'autres églises, où il faisoit transporter les marbres, îes statues, les tableaux qui ornoient les autres édifices. Il enlevoit sans scrupule îes vases sacrés pour les employer à des usages profanes. Il altéra les monnoies, augmenta les impôts , vendit les magistratures, et mit les magistrats, par la soustraction de leurs gages, dans la nécessité de vivre aux dépens des peuples. Toujours en contradiction avec lui-même, impie et dévot, dur et compaîissaîit, ravisseur et chaiitabie, il n'avoit point de caractère. Affectant la plus tendre dévotion envers la nsère de Dieu, il ornoit ses images des dépouilles des autres saints. MultipHanî par ses exactions le nombre des pauvres, il bâtis-
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soit des hôpitaux. Libertin le reste de l'année , mais chrétien dans la Semaine sainte, il distribubit aiorsdes aumônes aux veuves, il doloit de pauvres filles. Quelquefois, par un retour d'humanité, il remettoit à des villes entières les taxes dont il les avoit écrasées. Bienfaisant aux dépens de ses peuples , il se croyoit généreux lorsqu'il répandoit d'une main ce qu'il ravissoit de l'aulre. Il s'irritoit, il s'apaisoit sans raison. En un mot, il étoit assez inégal dans sa conduite pour ne voir en lui-même que des vertus , et ne laisser voir à ses sujets que des vices.
Théodore Castamonite, son oncle maternel, régissoit l'empire sous son nom.C'étoit un prétendu philosophe, très-habile surtout dans la science des impôts : aussi fut-il revêtu de la charge de surintendant des finances. Il gouvernoit l'empereur à son gré , et Isaac adoptoit sans examen toutes ses idées. Comme il étoit rongé de goutte, il se faisoit tous les jours porter dans le cabinet de l'empereur; et là, sans sortir de sa litière , après avoir trafiqué avec Isaac de ses nouveaux projets , où il y avoit toujours quelque chose à gagner pour le prince , beaucoup pour lui, et rien pour l'état , il retournoit chez lui, escorté d'une troupe de courtisans qui faisoient mine de le plaindre, et ne plaignoient que leur infortune. Quoiqu'il fût dans les ordres sacrés , l'empereur lui fit prendre la robe de pourpre ; c'étoit l'habit impérial : il signoit les édits et les lettres du prince avec le cinabre , comme l'empereur. L'avarice lui avoit ôté tout sentiment d'humanité ; la maladie lui ôta la raison même. Un jour de cérémonie , comme il passoit dans sa litière au milieu de la place publique, quelques t flatteurs l'ayant salué du nom de maître et de souverain, quoiqu'il pût impunément accepter tous ces titres , il en fut cependant si frappé , qu'il tomba en épilepsie. Les courtisans s'empressoient à le secourir ; c'étoit à qui signaleroit son zèle par les ménagemens les plus ser-
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viles , tandis que le peuple ri oit derrière eux , et se moquoit également du maître et des esclaves. Il revint de cet accès , mais toujours en délire ; et ce ne fut pas pour long-temps. Il retomba peu de jours après , et expira sans être regretté de ceux-mêmes qui lui avoient fait la cour avec le plus de bassesse. Il fut remplacé par un jeune homme sans talens et sans expérience, qui mourut au bout de peu de jours. Le choix d'Isaac descendoit toujours. Le successeur de celui-ci fut un enfant qui sortoit du collège , et dont l'empereur voulut cependant prendre des leçons. On le comparoit à ce petit poisson qui conduit, dit -on, le crocodile. Il acquit auprès d'Isaac encore plus d'autorité que n'en avoit eu Castamonite. Adroit à cacher son ignorance sous un air de réflexion profonde , il disposoit souverainement des affaires de la guerre, qu'il n'avoit jamais vue , du choix des généraux , de la marche des armées ^ des entrepri-
\ ses, de l'ordre et de la discipline des troupes. Il sup-
pîéoit aux connoissances qui lui manquoient par des plaisanteries et des bons mots , dont il amu^oit le prince aussi ignorant que lui. Il s'étoit tellement rendu maître de toutes les entrées , que personne n'approchoit de l'empereur sans son agrément , et il ne le donnoit qu'à ses créatures. Cet écolier se soutint dans le ministère par sa fidélité à remettre à l'empereur tout ce qu'il avoit l'industrie d'attirer à lui ; car Isaac , né pour être le subalterne de quelque ministre , plutôt que pour éclairer la conduite des ministres mêmes , étoit avide des plus minces présens ; il avoit toujours les mains ouvertes pour recevoir non-seulement l'or, l'argent, les bijoux précieux, mais jusqu'au gibier et aux fruits. Nicet. in Les premiers jours d'un nouveau règne en sont ordi-
Aaaco, j , ji^jre^jejj^ pj^g beaux. Isaac s'annonça d'abord par des actes de piété et de justice. Après avoir rendu grâces à Dieu qui le plaçoit sur le trône pour le soulagement de l'empire , il songea à remplir cette glorieuse voca-
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tion. Il distribua des aumônes, rappela les exile's, ouvrit les prisons à ceux que d'injustes soupçons y avoient condamnés , leur fit rendre ceux de leurs biens qui existoient encore, et les dédommagea des autres aux dépens de son trésor. Les deux fils d'Andronic furent seuls exceptés de cette grâce générale. Jean ne la méritoit pas ; il ressembloit trop à son père, qui, pour cette raison , Tavoit préféré à son aîné. On lui creva les yeux , et il mourut dans de grandes douleurs. Mais son frère Manuel fut traité avec la même rigueur, et ce fut une injustice. Ce prince aimable n'avoit d'autre crime que d'être fils d'Andronic ; encore ravoit-il réparé par son courage à se refuser plusieurs fois à l'exécution des ordres injustes de son père. Il fut immolé à des défiances politiques.
La révolution avoit été trop rapide pour laisser aux Nicet.l. i, Siciliens le temps d'en profiler. Ils étoient toujours cam- ^' ^ » ^* pés à Mosynople, dont ils ravageoient les environs, et leur flotte étoit à l'ancre au bord des îles les plus voisines de Constantinople. Isaac, au lieu de leur faire des propositions de paix, leur écrivit des lettres pleines de faste et d'arrogance , les menaçant de les passer tous au fil de l'épée , s'ils ne retournoient promptement d'où ils étoient venus. Alduin , général de l'armée de terre , aussi indigné de ce procédé qu'il étoit enflé de ses succès , lui répondit sur un ton encore plus insultant, le traitant d'imbécille , nourri à l'ombre , qui n'avoit jamais endossé la cuirasse , ni entendu le son de la trompette guerrière. Il lui conseilloit de quitter le trône où il avoit été jeté par le hasard , comme le vent y jette la poussière; de mettre la couronne en réserve pour le roi de Sicile son maître, à qui elle alloit bientôt appartenir, et de songer, dès ce moment, à lui demander grâce de la vie. Ces insultes , indécentes de part et d'autre , joignirent une aigreur mortelle à l'animosité naturelle dans la guerre. L'empereur assembla tout ce qu'il avoit
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de troupes. Il arrivoit en foule des soldats de toutes les provinces. Isaac avoit délivré l'empire d'un tyran ; on s'enipressoit de participer à sa gloire en combattant les ennemis. L'empereur augmenta encore cette ardeur par ses libéralités. Il donna de l'argent et des armes aux nouveaux soldats , qu'il fit partir pour aller joindre l'armée ; il inspira aux anciens plus de courage qu'ils n'en avoient montré jusqu'alors , en leur envoyant la paie qui leur éloit due , et dont la somme montoit à quatre raille livres d'or.
Nicet, l. 1 , Persuadé que le partage du commandement entre plujlann. f/e sicuFS généraux ne peut que nuire au bien des affaires, Ceccano chr. rappela tous Ics autrcs , et ne laissa à la tête de l'armée
Chr. fossœ t» i i • i • i i
novœ. qu'Alexis Branas , dans lequel il avoit le plus de conroiu^'^^'^' fiance. Branas, ayant remarqué la sécurité des ennemis qui se dispersoient dans les campagnes pour courir au pillage , fit descendre ses soldats dans la plaine. Ils n'étoient pas encore revenus entièrement de leur crainte; de petits avantages qu'il sut leur ménager les rassurèrent, et leur inspirèrent peu à peu tant de hardiesse, qu'ayant défait un parti sicilien , ils le poursuivirent jusque sous les murs de Mosynople. L'armée sicilienne étant sortie au-devant d'eux , il y eut un grand combat où les Grecs furent vainqueurs. Animés par ce succès, ils attaquent la ville et mettent le feu aux portes. La terreur avoit passé du côté des Siciliens, qui , sans faire longue résistance , fuient par la porte opposée , et tâchent de regagner Amphipolis, où ils avoient un autre corps d'armée. Les Grecs les chassent devant eux , et en font un grand carnage. Arrivés au bord du Strymon, ils y trouvent un détachement nombreux qui servoit de garde avancée. ^ A leur aspect , le détachement rentre en désordre dans
la ville, et y jette l'épouvante. Cependant les Siciliens, honteux de se laisser enfermer , étant presqu'en aussi grand nombre que les Grecs, sortent et se rangent en bataille dans la plaine de Démétrize, Le nouveau cou-
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rage des Grecs avoit fait perdre aux Siciliens leur ancienne confiance, et, au lieu de sonner la charge, ils envoient faire des propositions de paix. Branasles écoute, et paroît y consentir : mais, tandis que les députés font leur rapport, et que les généraux^tiennent conseil , il marche et fond sur eux. Les Siciliens , pris au dépourvu, se défendent quelque temps; ils sont enfin renversés et prennent la fuite. Les uns sont tués, les autres précipités dans le fleuve. C'éloit le soir du 7 novembre. Les deux chefs, Alduin, et Richard de Cerra, beau-frère de Tancrède , sont faits prisonniers. Les fuyards se sauvent à Thessalonique ; une partie se jettent dans les vaisseaux qvi'ils trouvent au port, lèvent les ancres, et prennent le large, quoique la mer soit orageuse. Mais, en fuyant l'épée des eonemis, ils périssent par la tempête. L'autre partie, dispersée autour de la ville, dont les Grecs se rendirent maîtres sur-le-champ, fut poursuivie de toutes parts et massacrée. Les plus acharnés contre eux étoient les Alains auxiliaires, dont ils avoient tué le chef et plusieurs prêires , lorsqu'ils s'étoient emparés de Thessalonique. Alexis Comnène, auteur delà guerre, qui se croyoit déjà empereur, fut pris et aveuglé. Les débris de l'armée sicilienne se réfugièrent à Duras, que le roi de Sicile désiroit de conserver. Mais, ne pouvant fournir aux dépenses nécessaires, il l'abandonna. Les historiens occidentaux accusent Branas d'une noire perfidie; ils disent qu'il fut le premier à leur proposer la paix , promettant aux Siciliens de les laisser retourner librement dans leur patrie : que les Siciliens, se voyant affoiblis par la perte qu'ils venoient de faire, acceptèrent la proposition, et promirent, de leur côté , de se retirer des terres de l'empire sans y faire aucun dommmage; mais que, le traité étant conclu et signé de part et d'autre, Branas tomba sur eux et les défit. Ils ajoutent que Tempereur fut si mécontent de cette infidélité , qu'à l'excep^tion d' Alduin , il ne voulut pas retenir les prisonnier^
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faits dans cette dernière rencontre , et qu'ayant fait à Branas de vifs reproches , il le menaça de faire retomber sur lui le déshonneur dont il fléîrissoit les armes de l'empire. Ce récit paroît confirmé par la révolte de Branas, dont nous parlerons dans la suite. •• ^ » La défaite de Tarmée des Siciliens entraîna la perte de leur flotte, composée de pkis de deux cents voiles. Ayant tenté une descente au bord du golfe d'Astaque , ils furent si maltraités par les troupes qui bordoient le rivage, qu'il leur fallut regagner le large. Quoique la flotte de l'empire fût plus foible de moitié , les Grecs , encouragés par le succès de leurs troupes de terre, ne demandoient qu'à combattre. Quantité d'habitans, ayant armé des barques, s'étoient joints à la flotte, et brûloient de la même ardeur. L'empereur, considérant la supériorité des ennemis , ne voulut pas courir ce hasard , et retint ses vaisseaux dans ses ports. Les Siciliens, qui s'étoient arrêtés dix-sept jours dans les îles de la Propontide , ne recevant aucune nouvelle de leur armée de terre, et jugeant par là du mauvais succès, prirent le parti du retour. Après avoir mis le feu dans l'île de Calonyme et sur les côtes de l'Hellespont, ils firent route vers la Sicile. Plusieurs de leurs bâtimens furent brisés ou engloutis par les tempêtes; la faim et les maladies firent périr presque tout le reste. Ils perdirent dans cette expédition plus de quatorze mille hommes ^ dont quatre mille restèrent prisonniers dans les cachots de Gonstanthiople. Ils y furent traités avec inhumanité. L'empereur ne leur fournissoit pas même la nourriture; et ils seroient morts de faim , sans la charité de quelques particuliers , tels qu'il s'en trouve toujours dans les grandes villes. Le roi de Sicile, affligé du sort de ses malheureux sujets, écrivit à l'empereur que c'était un procédé inouï chez des chrétiens que de faire ainsi périr des gens qui n'étaient coupables que d'avoir porté les armes sous les étendards de leur prince ; que ^
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si la victoire qu'il ne déçoit qu'au secours du ciel le rendoii aussi cruel qu'une bête féroce , // aurait dû leur arracher la vie aussitôt qu'ils étoient tombés entre ses mains ; que c'eût été alors une hostilité barbare ; mais que de leur faire souffrir une longue mort par le froid et par la faim , c'étoit autant d'homicides. Ces justes reproches ne firent nulle impression sur Isaac, qui se croyoit permis tout ce qu'il étoit en pouvoir de faire. Ces misérables périssoient Tun après l'autre, et demeuroienl sans sépulture. Isaac étoit surtout irrité contre Alduin, dont il avoit été outrageusement insulté. Pour donner plus d'éclat à sa vengeance , il fit assembler toute sa cour, et s'étant paré des ornemens impériaux, assis sur un trône tout brillant d'or et de pierreries, il fit venir devant lui le général sicilien. Celui-ci comparut la tête nue, dans la contenance la plus humiliée, et le salua profondément avec la vénération la plus servîîe. Alors l'empereur jetant sur lui des regards de colère : De quoi { es- tu avisé y malheureux ^ lui dit-il ^de violer si insolemment le respect que tu dois à un souverain , même étranger , même ennemi ? Si un succès de quelques momeris autorise une telle audace , juge des droits que me donne sur toi une victoire complète. A ces mots Alduin , encore plus adroit courtisan que brave guerrier : « Grand empereur ( répondit-il ), j'avoue mon « crime ; je mérite la mort. Il n'appartient qu'à votre « majesté de ne pas se laisser enivrer des faveurs de la « fortune, parce que votre sagesse est au-dessus d'elle. « Je reconnois maintenant que c'est combattre le ciel « que de faire la guerre à votre majesté. Frappez une « tête coupable. Je ne regrette pas la vie. Tout mon « désespoir est d'avoir connu trop tard qu'Isaac est le « plus puissant , le plus sage et le plus invincible mo- « narque de l'univers. » Isaac étoit l'homme du monde le plus tendre à la flatterie ; plus elle étoit outrée , plus elle pénétroil dans son cœur , parce qu'elle approchoit
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d'autant plus de la haute idée qu'il avoit de lui-même; Touché des paroles d'Alduin , il le fit reconduire en prison , et lui donna peu après la liberté. Il fit plus encore , la sensibilité qu'Alduin lui avoit inspirée s'étendit sur tout î'empire. Il déclara dans cette même assemblée que tant qu'il régneroit il ne feroit jamais perdre la vie, ni même les yeux ou quelque membre à aucun coupable, eût - il conjuré contre l'état ou contre le prince. Cette protestation inconsidérée lui attira les éloges les plus hyperboliques. On admiroit , on élevoit plus haut que > David un prince si clément : il ne tint pas aux flatteurs de cour qu'on ne le mît au-dessus de Dieu même, qui fait quelquefois éclater ses vengeances. Mais îsaac ne sut que trop corriger l'excès de cette aveugle douceur. Il manqua bientôt de parole, et, après l'avoir comparé à David, on fut tenté de le mettre au rang d'Andronic. Nicet. 1 1 , Branas , efirayé des menaces de l'empereur , songeoit * ^* à se mettre à couvert. Il pebsa que le plus sûr asile pour
hii seroit le trone même. L'exemple d'Isaac Comnène, qui avec moins de courage s'étoit rendu maître de Cypre, lui faisoit espérer le succès, s'il éloit assez hardi pour entreprendre. Il étoit estimé des troupes, qu'il avoit su conduire à la victoire. Cependant il ne se fioit pas aux soldats grecs , qu'il savoit être attachés à l'empereur, et il n'osa leur découvrir son dessein. Mais il avoit eu dans son armée un grand corps d'Allemands auxiliaires, sur la valeur desquels il comptoit beaucoup. Ces étrangers s'embarrassoient peu de la personne de l'empereur; ils étoient très-disposés à servir celui dont ils recevroient une paie plus forte. Branas îa leur promit. Avec leur secours et celui qu'il espéroit tirer de Constantinople , un grand nombre de mécontens ne manqueroient pas de se joindre à lui ; il se crut assez fort pour opérer une révolution. Sur un projet si mal conçu, il se rend à l'église de Sainte-Sophie; là, élevant la voix an milieu du peuple : Braves citoyens ! s'écrie-t-il , sauvez-moi
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la vie. Je viens de défendre la voire par trois victoires ; je viens de conserver la couronne à l'empereur. Je n'ai rien fait que par ses ordres. Il me veut punir de les avoir exécutés. Ce prince aussi ingrat qu'injuste veut venger sur ma tête le sang que f ai fait verser aux Siciliens vos ennemis. Ces paroles et d'autres semblables ne produisirent aucun mouvement. Aux cris de Branas on de- \ meura dans un silence glacé, et le peuple manqua cette fois à un séditieux. Mais cette nouvelle alarma le timide empereur, qui devoit lui-même sa couronne à une pareille audace. Il se hâta d'envoyer à Branas le pardon et la promesse d'oublier son crime, et il lui tint parole. Branas, s'étant jeté aux pieds de l'empereur, fut reçu avec toutes les marques de la plus sincère bienveillance, et traité dans la suite comme le serviteur le plus fidèle. Mais, tandis que le prince ne gardoit aucun ressentiment, le coupable conservoit au fond de son cœur toute sa haine et son ambition.
Pendant que l'empire se défendoit contre les Sici- Nicet. L i ^ liens, le sultan d'Icone ravageoit la Lydie. Ce prince , ^' ^* ayant appris la mort d'Andronic , crut trouver une occasion d'avancer ses conquêtes à la faveur du désordre qu'une si sanglante révolution devoit produire. Il étoit d'ailleurs instruit de l'irruption des Siciliens. iVinsi , sans perdre de temps, il envoya en Lydie un grand corps de cavalerie sous le commandement de Samès. Cet émir trouva sans défense la plaine de Cilbiane. Elle étoit entièrement dégarnie de troupes, les uns étant accourus à Consîantinopîe pour faire leur cour au nouveau prince , les autres ayant été mandés pour la guerre de Sicile. Il pilia donc le pays sans ménagement , enleva quantité d'hommes et de femmes, emmera les bestiaux de toute espèce, fsaac ne trouva d'autre moyen d'arrêter ces ravages qu'en s'obligeant à payer au sultan un tribut annuel : ressource ijonteuse , mais que la foiblesse des empereurs ne roogissoit plus d'employer.
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An. nS6. L'île de Cypre géaiissoit sous la tyrannie dlsaac JSicet.l. i, Conuiène. On lui offroit en vain de grandes* sommes Du Cange, d'argent pour la retirer de ses mains. Ce cruel nsurpafam. p. 2J.2. jg^j. n'écQutoit aucune proposition. Altéré de sang, il faisoit toute sa joie de verser celui de ses sujets , et imaginoit tous les jours de nouveaux supplices. L'empereur résolut d'employer la force pour lui arracher sa proie. Il mit en mer une flotte de soixante- dix vaisseaux. Mais il choisit mal les chefs de cette expédition. C'étoient Jean Coniostéphane , cassé de vieillesse, et Alexis Vatace , jeune et vaillant , mais aveugle. Andronic lui avoit fait crever les yeux. Le passage fut heureux; mais, arrivés dans Tîle, ils n'éprouvèrent que des malheurs. Le roi de Sicile , allié du tyran, avoit envoyé une flotte à son secours sous le commandement de Margaril , le plus grand homme de mer de ce temps-là. Les Grecs , à leur descente , furent battus par Isaac , tandis que Margarit s'emparoit de leurs vaisseaux. Les deux généraux furent pris et mis entre les mains du général sicilien, qui les fit conduire en Sicile. Isaac vainqueur enrôla dans ses troupes une partie des prisonniers, et fil: périr les autres dans de cruels supplices. Entre eux se trouvoit Basile Rhintacène , guerrier vaillant et habile , qui avoit droit de s'attendre au traitement le plus favorable. Il avoit été gouverneur d'Isaac Gomnène, et l'avoit instruit dans l'art militaire. Son élève ne lui témoigna sa reconnoissance qu'en lui faisant couper une jambe jusqu'au genou. Ce monstre laissa aller les matelots ; mais presque tous périrent , soit dans les tempêtes, soit de faim et de misère. Nicet.î.r, L'avarice et l'imprudence de l'empereur suscitèrent ^Du ^Can^e î^îcntôt uue autre guerre qui fatigua long-temps les ^am. bjz.p. armes des Grecs, et détacha pour toujours de l'empire ""^IdemT ad\2k grande province de Bulgarie, qui avoit coûté à Bap!iÊT^ok' sile Bulgaroctone tant de travaux et de combats. Depuis ce vaillant prince, elle étoit gouvernée par des
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ducs; et la révolte des Bulgares, du temps de Michel Paphlagonien , avoit été bientôt apaisée. Leur rébellion «ous le règne d'Isaac eut des suites plus fâcheuses. Voici quelle en fut l'occasion. Isaac ayant perdu sa * première femme, obtint de Béla, roi de Hongrie, sa fille Marguerite, qui n'avoit pas encore dix 4ans. Voulant épargner son trésor , il s'avisa de charger les provinces d'un nouvel impôt, pour fournir aux frais de ses noces, qu'il désiroit célébrer avec magnificence; et cette taxe fut exigée avec toute la dureté et Tinsolence ordinaire aux commis de ces sortes de recouvremens. Les Bulgares et les Valaques réunis alors en une seule nation, ne purent souffrir cette vexation nouvelle. Déjà assez indociles par leur caractère , ils le devinrent bien davantage , lorsqu'ils se virent enlever leurs troupeaux et la dot de leurs filles, pour donner des fêtes à la tille du roi de Hongrie. La situation de leur pays leur donnoit l'espérance de se maintenir contre les forces de l'empire. On n'y pouvoit entrer que par les gorges du mont Hémus; et celle chaîne de montagnes étoit couverte de leurs châteaux bâtis sur des rochers escarpés. Malgré leur mécontentement , le souvenir de ce qu'ils avoient souffert sous Basile les auroit peut-être contenus , sans la hardiesse et la ruse de deux hommes capables d'opérer une grande révolution. Pierre et Assan frères , issus des anciens rois du pays, allèrent trouver l'empereur à Cypsèi-^s en Thrace, où il prenoit le divertissement de la chasse, et lui demandèrent premièrement que les troupes bulgares au service de l'empire fussent enrôlées sur le même pied que les Grecs naturels, et qu elles reçussent le même traitement ; en second lieu , qu'on leur cédât un territoire de peu de valeur , situé ^iir le mont Hémus. On leur refusa l'un et l'autre, comme ils s'y éfoient bien attendus : car leur intention n'étoit pas d'obtenir ce qu'ils demandoient, mais d'irriter leur nation par le refus , et de la porter
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au soulèvement. Comme ils se retiroient en murmurant, Asan ayant laissé échapper une parole peu respectueuse pour l'empereur, Jean sébastocrator , oncle d'Isaac, lui fit donner un soufflet par un de ses gardes. Outrés d'un affront si sanglant , ils portent dans leur pays la cogère dont ils sont embrasés. Mais ne trouvant pas encore dans leur nation akez d'ardeur pour la vengeance, ils s'avisent d'un artifice, grossier à la vérité , mais propre à mettre en mouvement des esprits simples et rustiques. Ayant fait bâtir une église en l'honneur de saint Démétrius, patron de Thessalonique , et particulièrement révéré dans la Macédoine et la Thrace,ils y rassemblent un grand nombre de misérables, qu'ils paient pour faire le personnage de démoniaques. Ces possédés contrefaits, les yeux égarés, les cheveux épars, crioient d'une voix affreuse qUe le moment éloit venu de secouer le joug d'une domination tyrannique ; que le martyr Démétrius açoit abandonné les Grecs ; qu'il s'étoit retiré chez les Bulgares et les Valaques pour les seconder dans ce glorieux projet ; qi£il falloit , sans perdre de temps , attaquer 1 empire , faire la guerre à outrance , et massacrer sans pitié tous les Grecs qui tomh croient entre leurs mains.
Nicet. l. 1 f La rage de ces forcenés se communiqua aux Bulgares et aux Valaques, et les premiers succès accréditèrent l'imposture. Ils coururent aux armes, et mirent à feu et à sang les environs du mont Hémus. Pierre prit la qualité de roi. Suivi d'un corps de troupes, il alla d'abord attaquer Peristhlava sur le mont Hémus. Trouvant trop de résistance , il descendit dans la Thrace , fit un horrible dégât, enleva les hommes et les troupeaux, et laissa de toutes parts des marques sanglantes de sa fureur. Isaac marcha en personne à la tête de ses troupes. A son approche , les barbares, encore mal assurés, regagnent leurs défilés. ïl étoit difficile de les forcer dans ces retraites presque inaccessibles; mais, à la faveur d'un
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brouillard épais qui les tint long-temps enveloppe's, les Grecs tombèrent sur eux , y jetèrent Tépouvante , et les poursuivirent jusqu'au Danube. Pierre , Asan et leurs principaux partisans, passèrent le fleuve et allèrent se réfugier chez les Patzinaces leurs voisins. Basile, ayant reconquis la Bulgarie , avoit fait graver sur le marbre dans un monastère de Sosthène, au bord du Bosphore, un conseil à ses successeurs : Si jamais les Bulgares,àîv%o\\.-\\f se rèvollent de nouveau, il faudra, a mon exemple, traverser toute la Bulgarie, et n'y laisser aucune*' place , aucune forteresse sans garnison ; c'est Vunique moyen \ de tenir en bride cette nation remuante et indocile. Isaac n'avoit pas assez de constance pour suivre cet avis. Dès qu'il vit les barbares hors du premier poste , où il les avoit attaqués, il se contenta de brûler leurs magasins; il se laissa tromper par leurs feintes protestations d'obéissance, et ne songea plus qu'à retourner à Gonstantinople.
Il n'y fut pas long-temps sans apprendre qu'Asan An. 1187. étoit rentré en Bulgarie , suivi d'un grand corps de Patzinaces, et que toute la nation avoit repris les armes. Il fit partir aussitôt Jean sébastocrator, son oncle, qui, ayant attiré les ennemis dans les plaines de Thrace, remporta sur eux de grands avantages. Il éloit dangereux de trop bien servir ce foible empereur. Les succès de son oncle lui donnèrent de la jalousie; il craignoit que Jean ne fût tenté de prendre la couronne qu'il savoit défendre. Il le rappela, et mit à sa place Jean Cantacuzène , qui avoit épousé Irène, sœur d'isaac. Le nou- 1 veau général , décoré du titre de César, étoit brave et instruit dans la science de la guerre , mais vain et présomptueux; ce qui rendoit sa valeur souvent malheureuse. C'étoit un de ceux qui avoient éprouvé la cruauté d'Andronic par la perte de la vue. On sera sans doute élonné de voir souvent dans ces temps-là de ces sortes d'aveugles à la tête des armées, et chargés des expéditions
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les plus difficiles. C'est qu'entre les diverses manières mises en œavre pour ôter la vue, la plus douce éloit de présenter aux yeux une lame de fer rouge , dont l'ardeur devoit brûler les membranes et dessécher les humeurs des yeux. Mais le plus ou le moins d'efl'et de cette opération barbare dépendoit beaucoup du plus ou du moins d'humanité dans les exécuteurs; en sorte que plusieurs de ceux qui avoient éprouvé ce supplice conservoient encore quelque usage de leur vue. D'ailleurs , dans le déclin dé*rempire , la coutume s'étoit sans doute introduite de séparer le nom d'avec la réalité; et dans la guerre, ainsi que dans les emplois les plus importans, le chef, qui doit être l'œil de toute la gestion , étoit censé assez clairvoyant, s'il voyoit par les yeux de ses subalternes : procédé vraiment aveugle , qui met la statue à la place de l'homme, et qui la laisse mouvoir par les passions et les intérêts de ceux qui restent cachés derrière elle. Cantacuzène, apprenant que les barbares se tenoient sur le haut des montagnes, ne douta point que ce ne fût un effet de leur crainte ; et, s'étant campé dans la plaine, il ne crut nullement nécessaire de se retrancher, de poster des gardes avancées, ni de prendre aucune précaution pour sa sûreté. Cette confiance téméraire eut les suites qu'elle devoit avoir. Les barbares , étant descendus pendant la nuit, pénètrent dans le camp, égorgent les soldats endormis , massacrent ou font prisonrniers ceux qui fuient sans avoir le temps de prendre leurs armes. Le César, éveillé par les fuyards qui se réfugioient dans sa tente, se lève en les accablant d'injures, les traitant de poltrons, de traîtres; il va, dit-il, leur montrer ce qu'il faut faire dans une attaque soudaine. Il monte sur un cheval arabe , saisit sa lance et son bouclier, et court aux ennemis en criant : Sauvezmoi ! Mais, ne voyant pas où il étoit, et ne sachant où il alloit , il est entraîné par la foule des fuyards, et fuit lui-même à toute bride. Les Bulgares pillent le camp;
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 5ig
tons les drapeaux des Grecs tombent dans leurs mains. Pierre et A|an s'emparent de la dépouille du César; et, s'étant revêtus de ses habits de pourpre, ils se montrent ainsi à leurs troupes , qui les félicitent par de grandes acclamations. N'ayant plus rien à craindre des Grecs, ils campent au milieu de la plaine et se retranchent.
L^empereur rappela Cantacuzène ; et ne connoissant point de meilleur général que Branas, quoique sa conduite passée dût le rendre très-suspect , toutefois, trompé par les apparences de son repentir , et par le zèle qu'il a{ïectoit de réparer sa faute, il lui confia le commandement de l'armée. Branas se conduisit en grand capitaine. Toujours sur ses gardes , n'abandonnant rien à la fortune, choisissant des campemens sûrs, et se retranchant avec soin , marchant en ordre de bataille autant que le terrain pouvoit le permettre , il sut conserver ses troupes sans aucun échec, et, sans hasarder de bataille, détruire peu à peu l'armée ennemie par de petits combats, qui se terminoient toujours à son avantage. Enfin , ayant repoussé l'ennemi de poste en poste jusqu'au-delà du mont Hémus , il crut avoir trouvé le moment favorable pour exécuter le projet qu'il méditoit depuis longtemps. Les soldats, dont il ménageoit le sang, étoient prêts à le répandre pour son service. Il assembla ses officiers, dont la plupart étoient ses parens, et leur ayant exposé l'incapacité du prince , il les consulta sur les moyens de rendre à l'empire son ancienne splendeur. Pour moi, leur dit-il , /e n'en connois point d'autre que de mettre la couronne impériale sur la tête d'un homme capable de se faire respecter des sujets et redouter des ennemis. Choisissez-vous un maître de ce caractère ; je serai le premier à lui jurer fidélité. Il étoit bien assuré de leur suffrage. Tous le prient de se charger lui-même du gouvernement. Il y consentit sans peine ; et , les ayant exhortés à disposer leurs soldats à ce changement, il prit la route d'Andrinople sa patrie.
Là, tous les esprits étant préparés , l'armée entière, par une acclamation unanime, le nomma empereur.
On marche à Constantinople. Branas établit son camp à peu de distance de la ville, et sur le soir, suivi de ses troupes , il s'avance assez près pour se faire entendre. Alors adressant la parole aux soldats et aux habitans> qui le regardoieiit du haut des murs : Citoyens , s'écria-t-il , je vous apporte la victoire , la paix et l abondance, V oilh les biens que vous allez recevoir , si vous m'ouvrez vos portes ; mais si vous m'obligez de les forcer , attendez-vous à voir entrer avec moi tous les maux de la guerre. Ayant dit ces paroles , il se retira dans son camp. Le lendemain, au lever du soleil; il s'approche à la tête de son armée rangée en bataille. L'empereur, après avoir poste sur les murs et derrière les portes une partie de ses troupes, fait sortir l'autre avec ordre d'aller combattre l'ennemi au-delà du fossé , et si elle se voit pressée , de se retirer à l'abri des tours et des remparts de la ville. On passa la matinée à tirer de part et d'autre, sans en venir aux mains. Sur le midi , la cavalerie de Branas chargea les Impériaux , qui , ne pouvant lui résister, repassent le fossé, et se retirent au pied des murs sous la protection des machines et des archers qui bordoient la muraille. Branas, sans pousser plus loin ce premier succès, retourne dans son camp. Ce qui lui donnoit le pins d'avantage sur les Impériaux, c'étoit un grand corps d'infanterie latine , composé des prisonniers siciliens à qui l'empereur avoit donné la liberté^ et qu'il avoit armés et envoyés à Branas , fïiisant la guerre aux Bulgares.
Le rebelle, après avoir fait reposer ses troupes pendant cinq jours, se rapproche de la ville, espérant y exciter quelque division entre les habitans; et pour faire parade de ses forces, iLles étale sur les éminences au septentrion , depuis la pointe du golfe de Géras jusqu'au Bosphore. Ce grand nombre de drapeaux qui floltoient
en l'air , et l'éclat des armes frappées des rayons du soleil faisoierit un spectacle effrayant. Brands avoit attiré à son parti les habifans Jes îles de la Propontide , la plupart pêcheurs. Ils étoient en grand nombre, peu exercés à la guerre, mais hardis navigateurs. Ayant revêtu leurs barques de planches épaisses pour en fortifier la proue et les flancs , armés d'arcs et de frondes, ils osèrent attaquer la flotte impériale, qui voguoit autour de la ville pour en défendre Tapproche du côté de la mer. Ou fut d'abord surpris de leur hardiesse ; c'étoit , disoiton , une folie d'aller affronter de grands vaisseaux avec de simples nacelles. Mais on en vint bientôt à les craindre, quand on les vit voler avec légèreté, et investir de toutes parîs chaque vaisseau , qui , se remuant avec beaucoup plus de lenteur, pouvoit à peine se garantir de l'abordage. La flotte fut obiigée de regagner le bord , où les barques la tenoient comme bloquée; lorsque enfin , honteuse de céder à de si foibles ennemis , elle revire de bord , et faisant force de rames et de voiles, elle fond sur les barques, en coule à fond une partie, disperse le reste , et les auroit consumées par le feu grégeois , si l'armée de terre, accourant au rivage, n'eu» protégé la retraite , en faisant pleuvoir une grêle de flèches et de pierres sur les vaisseaux de l'empereur.
Branas, n'espérant se rendre maître de la ville ni par ^^tcei. l. i , intelligence ni de vive force, résolut de la réduire par ^' "° famine. Les provinces voisines , tant en Europe qu'en Asie, s'étoient déjà déclarées pour lui; il leur fit défense d'envoyer à Constantinople aucune subsistance. Il travailloit en même temps à rassembler des vaisseaux , pour être en état de combattre la flotte de l'empereur. Cependant Isaac , assez heureux pour voir le peuple de Constantinople animé contre Branas , et résolu à soutenir un siège plutôt que de lui ouvrir les portes > ne secondoit ces bonnes dispositions que par des dévotions très-louables en elles-mêmes, mais dont l'effet est de faire pros-
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pérer le travail et le courage, et non pas d'en tenir lietf. Il sentoit bien qu'il avoit grand intérêt à ne pas laisser prolonger le siège , et que l'inconstance naturelle au peuple pouvoit à la longue changer les esprits. Mais sa lâcheté et son inexpérience le rendoient incapable de donner les ordres nécessaires. Il fit placer sur la muraille, fcomnie une défense insurmontable, une image célèbre de la sainte Yierge; et, ayant assemblé dans son palais tous les moines mendians de Gonstantinople , il passoit la journée au milieu d'eux à prier Dieu d'écarter de lui le fléau de la guerre, et de lui consej*ver la couronne. On peut douter sans irréligion que ses prières eussent été exaucées, si l'activité dé Conrad n'eût suppléé à son inaction. Ce prince , proche parent de Rainier de Montferrat, qui avoit épousé Marie, fille de Manuel, étoit depuis long-temps attaché à l'empire. Il avoit signalé son zèle sous le règne de Manuel par la défaite de l'arrnée de l'empereur Frédéric. Isaac le fit venir à Gonstantinople quelque temps avant la révolte de Branas^ et lui donna le titre de César , qu'il ôtoit à Cantacuzènc; il lui fit épouser sa sœur Théodora. Conrad s'étoit acquis une grande réputation de valeur et de |)rudence; il ne cessoit d'exciter son beau-frère, lui représentant qu'il devait joindre Vaction aux armes spirituelles : qu'après avoir levé les mains au ciel comme Moïse , il falloit , comme Josué , les tourner contre t ennemi ; ei qu'une armée de moines mendians ne suffisait pa^ contre des lances et des épées. A force de coups d'aiguillon il réveilla pour quelques momens l'indolent empereur. Branas étant maître de tous les dehors , Isaac n'avoit de ressource que dans Gonstantinople pour trouver des soldats , et l'argent lui manquoit. Il engagea aux églises pour de grandes sommes la vaisselle impériale , qu'il eut soin de retirer après la guerre , mais sans rendre l'argent. Il soudoja par ce moyen un certaii^ tiombre d'habitans.
HÏSTOÎP^E DU BAS-EMPIRE, 5SJ
Conrad, de son côté, assembla les plus braves gens, qui s'attachèrent à sa personne par estime de sa valeur, C'étoient deux cent cinquante cavaliers latins, et cinq cents fantassins , la plupart Turcs et Ibériens. Il composa de pins un corps de mille hommes , qii il choisit entre les officiers du palais et les citoyens les plus distingués, il sembloit être «n ange envoyé du ciel pour défendre le foible empereur. Aussi prenoit-il avec lui le ton de maître , lui reprochant quelquefois qu'il avolt plus d'ardeur poar la table que pour son salut et celui de l'empire. Il le détermina enfin à livrer bataillé. Isaac endossa la cuirasse , et, ayant convoqué ses officiers dans le palais de Blaquernes , il les exhorta par une harangue militaire à faire le devoir de fidèles sujets, permettant à ceux qni ne se sentoient pas assez de courage de se retirer chez eux sans prendre d'autre parti que celui auquel les appelleroit la victoire. Il ajouta même , que s'il y en açoit parmi eux qui fussent dans le cœur pluÈ favorables au rebelle ^ il ne les empêchoii pas de l'aller ^'oindre ; qu ils pouvaient en toute sûreté sortir de Con~ stantinople ; que la trahison seroit moins criminelle avant V action même , parce qu'elle seroit moins dangereuse. Une permission si extraordinaire étonna tous les officiers; mais Jean sébastocrator , oncle de l'empereur, sentit que c'étoit lui que l'empereur avoit principalement en vue. Son ancienne liaison avec le rebelle étoit encore resserrée depuis peu par le mariage de son fils avec la fille de Branas. Se voyant donc soupçonné de perfidie, il protesta, avec les imprécations les plus terribles contre lui-même et contre toute sa famille, que jamais un si noir dessein n' étoit entré dans sa pensée ; que la ifieillesse ne lui avolt pas encore été le bon, sens jusqu'à préférer à l'empereur son neveu, de qui il avoit reçu tant de bienfaits , un malheureux rebelle , dont il îiauroit jamais accepté l'alliance ; s'il eût pd prévoir sa révolte» ^
Nicet.Lif Branas étoit déjà rangé en bataille lorsque l'armée impériale sortit de Constantinople. Manuel Camy^e, grand -écuyer et cousin de l'empereur, commandôit l'aile gauche. Ennemi mortel de Branas , et n'espérant point de salut, si le rebelle devenoit son maître , il avoit abandonné tous ses biens à l'empereur -pour lever des soldats. ïsaac marchoit à la t^ête de l'aile droite. Conrad, qui par son courage et sa science militaire tenoit la place de l'empereur, étoit au centre, suivi des Latins tant cavaliers que fantassins. C'étoit aussi le poste que Branas occupoit dans son armée ; il y avoit assemblé l'élite de ses troupes ; les ailes étoient commandées par ses lieutenans. La matinée se passa en escarmouches : à jruidi le combat devint général. Conrad s'avança le premier à la têîe des Latins. Il étoit ^ns casque et sans bouclier; mais il portoit pour cuirasse une toile de lin repliée en dix -huit doubles et détrempée dans le sel et le vinaigre ; ce qui la rendoit impénétrable aux plus rudes coups de lance. A la portée du trait il fit halte; le reste de l'armée le suivoit en colonnes. Les files et les rangs serrés , il charge et enfonce l'ennemi , qui , ne pouvant soutenir ce choc , tourne le dos et prend la fuite. Branas s'efforce inutilement d'arrêter les fuyards; ni sa voix ni son exemple ne peuvent les rassurer» Désespéré de leur lâcheté, il court lui-même à Conrad ; la mort de ce brave guerrier eût décidé la victoire. Il lui lance son javelot , qui ne fait que lui effleurer l'épaule. Conrad , empoignant sa pique à deux mains , la lui porte au visage, et le renverse à bas de son cheval. Comme Branas demandoit quartier : Dfe crains rien ^ lui dit Conrad , // ne t'en coûtera que la tête ; ce qui fut sur-le-champ exécuté par ses gardes. Cependant l'armée rebelle fuyoit de toutes ses forces. Les vainqueurs tirent peu de carnage , et ne s'acharnèrent pas à la poursuite. Ils s'arrêtèrent à piller le camp , et le peuple de la villcvint en foule enlever sa part du butin.
Dans cette bataille fut tué un fameux astrologue , nommé Constantin Stéthat , qui avoit prédit à Branas qu'il entreroit ce jour-là en triomphe dans Constantinople. La prophétie se vérifia tout autrement que l'un et i autre ne l'a voient entendu. Gomme l'empereur ren- «roit triomphant dans la ville, on porta devant lui, au bout de deux lances , la tête et le pied droit de Branas. A côté de ce sanglant trophée on portoit encore la tête d'un de ces poètes mercenaires qui font commerce d'éloges en méchans vers. On ne dit pas la raison de cet assortiment bizarre : on peut soupçonner que ce favori d'Apollon s'étoit un peu trop pressé de chanter d'avance le glorieux succès de Branas.
L'empereur, s'attribuant à lui seul l'honneur d'une Nicet.l. », victoire à laquelle il avoit eu si peu de part, fit préparer ^' ^' un magnifique festin , et ordonna de tenir ouvertes toutes les portes du palais , afin de se montrer à son peuple dans toute sa gloire. Il crut la relever par la plus stupide inhumanité. Il fit servir sur sa table la tête de Branas; et, l'ayant jetée par terre , les courtisans , qui n'ont guère d'autre âme que celle du prince , se firent un jeu àe l'insulter à coups de pieds, et de la percer de flèches. Il la fit porter en cet état à la femme de Branas , nièce de l'empereur Manuel ; et comme on de- , niandoit à cette veuve infortunée si elle la reconnoissoit^ levant ses yeux presque éteints par la douleur : Oui ^ répondit-elle , et je reconnais aussi mes malheurs. Elle n'en dit pas davantage , et se replongea dans un morne silence. C'étoit une princesse vertueuse et modeste , celle de toutes les femmes de la cour qui méritoit le moins un traitement si barbare. Manuel avoit coutume de l'appeler rhonneur de son sexe et Vornement de la famille impériale. Cependant l'armée vaincue , saisie du plus grand effroi, précipitoit tellement sa fuite, qu'elle ne s'aperçut qu'au pont d'Athyras , à six lieues de Constantinople , qu'elle n'étoit pas poursuivie. Chacun alors
se dispersa pour se retirer dans sa famille , les simples soldais, sans inquiétude , à l'abri de leur obscurité; mais les officiers distingués par leur naissance ou par leurs emplois , craignant le ressentiment du prince, s'assemblèrent, et , d'un commun avis, lui envoyèrent des (députés pour lui dire que , s'il leur pardonnoit , il ri' au- Toit point de serviteurs plus zélés et plus fidèles ; mais que, s'il se montroit inflexible , ils allaient, quoiqu'il regret , chercher leur sûreté et porter leurs services chez les nations ennemies. L'empereur leur accorda leur pardon. Plusieurs d'entre eux étant venus l'assurer de leur repentir et de leur attachement désormais inviolable , il les reçut avec bonté ; et, prenant le ton de directeur de conscience , il leur conseillqit d'aller trouver le patriarche pour se faire relever de l'anathème qu'ils avoient encouru par leur révolte. Les âmes les plus timorées suivoient son avis : d'autres, moins scrupuleux , en faisoient des risées , et disoient qu'ayant été clerc autrefois, il ne pouvoit perdre l'habitude de catéchiser. Quelques-uns s'étoient déjà retirés chez les Bulgares , il les rappela par des lettres d'amnistie. Mcei. 1. 1, il auroit au moins eu l'honneur d'avoir terminé avec * douceur une guerre civile, si sa bizarrerie naturelle
n'eût flétri cet heureux commencement. Après la grâce accordée aux révoltés, il permit au peuple de Constantinople de traiter en pays enpemi les campagnes d'alentour et les îles de la Proponîide pour punir les habitans de s'être déclarés pour Branas. Une permission de faire du mal a toute la force d'un ordre, et il est toujours promptement exécuté. Dès la nuit suivante, on mit le feu à tous les édifices, tant sacrés que profanes, X&nt publics que particuliers, au-delà du golfe de Géras. On eût dit que les Bulgares étoient aux portes de la ville, Çe canton fut entièrement dévoré par les flammes. On voyoit les malheureux habitans, surpris par l'incendie, ^auyer de leurs maisons embrasées leurs enfans et çe.
(qiî'ils pou volent emporter de leurs effets. Le lendemain , les Latins de Conrad, accompagnés de cette foule de misérables qui , dans les grandes villes , n'attendent qu'un signal pour piller les biens qu'ils n'ont pas, armés de tout ce qui leur tomboit sous la main, se dispersent aux environs de Constantinople. Ils forcent , ils pillent, ils abattent les habitations, les églises, les monastères. On insulte , on maltraite les prêtres, les moines, les religieuses. On enlève jusqu'aux vases sacrés ; on massacre ceux qui résistent. Ce désordre affreux auroit duré plus long-temps, si l'empereur, sur les remontrances de quelques gens de bien, n'eut envoyé les seigneurs du plus haut rang pour arrêter cette fureur populaire. Elle fut suivie d'un autre excès non moins déplorable. Les artisans de Constantinople , déjà jaloux des Latins, qui se vantoient d'avoir seuls sauvé l'empire, irrités encore du traitement barlaare qu'ils venoient de faire aux Grecs , s'étant animés les uns les autres , et réunis ensemble, attaquent les Latins à leur tour. Ils courent en foule à leurs maisons , qu'ils croient remplies de richesses , ne respirant que le meurtre et le pillage. Ils brûlent de renouveler le massacre qu'ils avoient déjà fait du temps d'Andronic. Mais ils y trouvent plus de résistance. Au premier bruit de cette émeute, les Latins, tous gens de guerre , avoient fermé de grosses pièces de bois l'entrée des rues qui conduisoient à leurs logemens ; et à la faveur de ces barricades, armés de toutes pièces, ils repoussoient aisément que multitude confuse, sans chef, pleine de vin , et dont l'ivresse faisoit tout le courage. L'assaut (Continua bien avant dans la nuit. Le terrain des attaques fut bientôt jonché d'habitans tués ou blessés, et couchés par terre au pied des barricades. Au matin, le peuple se préparoit à recommencer, lorsque l'empereur jenvoya ses principaux officiers pour apaiser ce tumulte» Les Latins y réussirent encore mieux par un stratagèrne. Ils avoient transporté pendant la nuit, dans le vestibule
de leurs maisons , une grande partie des cadavres , et après les avoir habillés comme eux, et leur avoir coupé la barbe qui distinguoit les Grecs, ils les montroient aux envoyés de l'empereur comme des Latins qui avoient péri dans celte émeute ; ils les prioient de se contenter du sang de ces malheureux, et de ne pas pousser plus loin un emportement aveugle. Le peuple y fut trompé; et, se croyant assez vengé, chacun retourna à son travail ordinaire. Mais ce qui contribua le plus à calmer les esprits , ce fut que , l'ivresse de la veilie étant dissipée, la chaleur qui les avoit enflammés se trouva fort refroidie.
Les Bulgares et les Vaîaques avoient profité de la guerre civile pour repasser le mont Hémus avec les Palzinaces. Ils étoient campés près d'Agathople et ravageoient toute cette contrée de la Thrace. Isaac résolut de les aller combattre en personne. La victoire remportée sur Branas, qu'il ne devoit qu'à Conrad, lui donnoit une grande opinion de lui-même. Il manda toutes ses troupes, auxquelles il assigna rendez-vous à Taurocome près d'Andrinople , et les devança avec quelques escadrons qui se trouvèrent prêts à partir. Lorsqu'elles furent arrivées, il envoya les bagages à Andrinople, et, s'étant mis en marche, il prit lui-même les devans avec un corps de deux mille cavaliers choisis. Il fut bientôt averti par ses coureurs que les ennemis , après avoir ravagé les environs de Lardée , se disposoient à se retirer dans leur pays avec un grand butin et quantité de prisonniers. Il partit de nuit aussitôt; mais, ne les trouvant plus, il campa près de Basternes, et fit reposer son armée. Trois jours après il prit la route de Bérée. Il n'avoit pas encore fait cinq lieues , qu'un cavalier courant à toute bride, vint lui annoncer que les Bulgares n'étoient pas loin , et qu'ils marchoient à petit pas, parce qu'ils étoient chargés de butin. Il fait dilj- • gence pour les joindre , et ne fut pas long-temps sam
HISTOIRE DU BÀS-EMPIRE. 5'2g
les apercevoir. A la vue des Grecs , les barbares chargent de leur bulin un détachement , avec ordre de prendre ie plus court chemin pour regagner les montagnes; le reste de leur armée fait halte, et se prépare à recevoir l'ennemi* La cavalerie grecque engage le combat , et les barbares avoient l'avantage. Montés sur des chevaux très-vites à la course et infatigables, ils coururent d'abord à la rencontre des escadrons grecs; niais , après avoir tiré leurs flèches et porté leurs coups de lance , ils tournoient bride , et, fuyant sans se débander, ils se laissoient poursuivre jusqu'à quelque distance : alors, retournant tout à coup sur l'ennemi , ils combattoient avec plus de force. Ce manège plusieurs fois répété fatigua tellement les Grecs , qu'ils étoient sur le point de succomber , et perdoient déjà beaucoup de leurs gens, lorsque l'empereur fit avancer l'infanterie. Celle des Bulgares étoit en trop petit nombre pour en soutenir le choc. Ils prirent donc le parti de faire retraite , mais en si bon ordre , que l'emjpereur ne remporta sur. eux d'autre avantage que de reprendre les prisonniers qu'ils emmenoient. Il continua de les poursuivre inutilement. Pierre et Asan , toujours à la tête de leurs troupes, se firent un jeu de fatiguer l'empereur, sans en venir jamais aux mains. Instruits de tous ses mouvemens, ils lui échappoient sans cesse par la légèreté de leurs chevaux , les gens de ' pied étant accoutumés à sauter en croupe. Lorsque l'empereur alloit les chercher à Philippopolis , dont ils ravageoient le territoire , avant son arrivée ils étoient déjà sur les terres d'Agathople ; couroit-il à cette dernière ville , il apprenoit qu'ils étoient retournés à Philippopolis. N'espérant plus les atteindre , il lui vint en pensée d'entrer lui-même en Bulgarie, et de se venger sur ce pays des ravages que les Bulgares faisoient en Thrace. Mais les neiges et les frimas qui se font sentir de bonne heure en ces contrées, l'obligèrent de faire cantonner ses troupes. Ainsi , prenant avec lui sa cava-
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lerîe fegère, il retourna à Conslanlinople, oii il passa l'hiver en fêtes et en spectacles; mcet.l. Isaac , en partant de Constantinopîe pour marcher Jioger de contre les Bulgares , avoit recommandé à Conrad de le de S"^'^^^ délai. Mais Conrad s'ennnjoit de vivre à la Nangis. cour du prînce grec, où il n'espéroit pas de plus haute i-hrfn.beil'. fortuiic. La qualité de César ne lui procuroit que le A?r«'^!/e 7e ^''^^^^^ privilège de porter la chaussure de pourpre, sans rus. exped, aucun droit de succéder à l'empire. D'ailleurs la mort Guill.Neu- Branas , qu'il avoit tué de sa propre rnain , lui avoit ^pS' , „ attiré de puissans ennemis , et la foihle protection de part, lo, c. 1 empereur ne pouvoit le rassurer, il pronta donc de ^hu Cange, ^'^^scncc du priuce pour se retirer ; et comme il avoit Janup. 2o5. pris la croix avant que de venir en Grèce, il passa par mer en Syrie , où son père étoit déjà entre les plus illustres croisés. îl débarqua au port de Tyr le jour même que Saladin gagna la fameuse bataille de Tibériade^ qui porta un coup mortel aux chrétiens de la Palestine. Son arrivée sauva la ville de Tyr; il la défendit avec tant de courage et de prudence contre les attaques de paladin , qu'il l'obligea de lever le siège. Il eut le bonheur de délivrer son père, prisonnier entre les mains des musulmans. Mais sa valeur, mal secondée, ne put arrêter le cours des conquêtes de ce redoutable sultan , qui , après s'être emparé d'Acre , de Baruth , de Sidon , d'Ascalon , vint assiéger Jérusalem , et la prit en dix jours. Les services que Conrad rendit aux chrétiens lui acquirent une grande considération en Palestine. Sa femmeThéodora étoit morte à Constantinopîe avant son départ. Sibylle, fille d'Amauri, sœur de Baudouin iv , mère de Baudouin y, tous successivement rois de Jérusalem , leur avoit survécu. Elle porta la couronne qui lui appartenoit sur la tête de Guy deLusignan, qu'elle épousa. Elle mourut deux ans après la perte de Jérusalem; et quoique Lusignan prétendît conserver le nom de yoi , qu'il ne tenoit que du chef de sa femme , Isabelle
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sœur de Sibylle , lui disputa cet honneur et prit le litre de reine. Elle étoit mariée à Humfroi de Thoron , connétable du royaume. ÎNIais Conrad , assez ambitieux pour aspirer au nom de roi , mêpie sans états, enleva la princesse et l'épousa. Ce mariage si peu canonique subsista au moyen de l'argent que Conrad répandit , et du besoin qu'on a voit de son assistance , parce qu'étant maître de Tyr , il ne tenoit qu'à lui d'atfamer tout le pays. Ce droit passa par succession à sa fille Marie, qui, ayant épousé Jean de Brienne, comte de la Marche , iui cofnmuniqua ce même titre sans réalité. Toute la valeur de Conrad ne put le garantir des coups de ce prince barbare et sanguinaire , nommé le Vieux de la Montagne , qui , s'étant érigé sur le mont Liban ufi tribunal meurtrier, jugeoit de là les princes delà terre, et envoyoit du haut de ses rochers le poignard et la mort dans le sein de ceux qu'il avoit condamnés. Conrad fut assassiné à Tyr à la fin d'avril de l'an 1192.
Au commencement du printemps de l'an 1188 l'em- Aw. nss, pereur retourna joindre ses troupes , qui avoient passé l'hiver sur les frontières de Bulgarie. Il employa trois mois au siège de la forteresse de Lobize , qu'il ne put prendre ; et, après avoir inutilement fatigué ses troupes, il revint à Constantinople , où le rappeloit le plaisir de la chasse et des spectacles , dont il étoit plus occupé que (lu soin de ses éV^is. Il avoit enlevé dans une course la femme d'Asan ; ce qui obligea le prince bulgare de conclure une trêve et de donner un de ses frères en otage.
L'empereur ne s'éloit pas rendu difficile sur les condi- An. 1189.^ tîons, étant alors appelé en Asie par de nouveaux trou- ^^icet. z.a bles. Théodore Mancaphas de Philadelphie , homme Ducàn^e hardi et ambitieux, avoit fait révolter sa patrie, ^^^^^'^''m de Gui ville, bien fortifiée et peuplée d'habitans braves et sé- gnes^ hist. ditieux, prétendoit former un état séparé, et toute la ii\ ^"s^. Lydie , dont elle étoit capitale , s'étoil jointe à çlle.
Mancaphas prit le titre de roi, fit battre monnoîe, et mettoit tout en œuvre pour attirer à son parti les provinces voisines. Isaac , après avoir d'abord méprisé cette rébelliqn , en conçut enfin de l'inquiétude , et marcha luimême à Philadelphie. Après un siège de plusieurs jours, qui avoit déjà coûté la vie à un assez grand nombre de braves gens, l'empereur et leVebelle étant également fatigués , l'un désespérant de forcer la place , l'autre craignant ses nouveaux sujets presque autant que les ennemis , en vinrent à un accommodement. Mancaphas renonça au titre de roi , et eut la liberté de demeurer dans la ville, qui reconnut comme auparavant la domination de l'empereur, et donna des otages de sa fidélité. Basile Vatace étoit gouverneur du thème des Thracésiens , dont la Lydie faisoit partie. Il n'étoit pas de la famille illustre dont il portoit le nom. Né dans l'obscurité , il devoit sa fortune peut-être à son mérite, peut-être à son intrigue , et avoit épousé la fille de Constantin l'Ange , oncle de l'empereur. Persuadé qu'un rebelle, quoique désarmé, est toujours à craindre , il gagna par argent les partisans de Mancaphas, et, ne pouvant les engager à le mettre entre ses mains, il vint du moins à bout de le faire chasser de Philadelphie. Mancaphas , de roi de Lydie devint le fléau du pays. Azzeddin , sultan d'Icone , cassé de vieillesse , avoit partagé ses états entre ses fils, se réservant toujours le titre de souverain. Ce fut chez l'un d'eux, nommé Caïcosrhoës, que Mancaphas alla chercher asije. Il ne put engager ce prince à faire la guerre à l'empire; mais il en obtint la permission d'enrôler autant de volontaires qu'il s'en présenteroit. Mancaphas en assembla un grand nombre , accoutumés à vivre de pillage , et à leur tête il fit un horrible dégât en Lydie , en Phrygie , en Carie. Animé par la vengeance , i4 brûloit les moissons , massacroît les habitans , détruîsoit les églises. Plus barbare que les Turcs, il s'irritoit , lorsqu'ils épargnoient le
sang des chrétiens. Pour réduire par les armes un pareil c" mi , il eût peut-être été besoin d'une guerre longue "^nglante. L'empereur prit une voie moi iTs glorieuse nais plus abrégée. Il envoya des députés à Caïcosrhroës avec une grande somme d'argent. Il obtînt par ce moyen de se faire livrer Mancaphas ; mais ce fut à condition qu'il ne le puniroit ni par la perte de la vue, ni par celle d'aucun de ses membres. Isîiac le condamna à une prison perpétuelle. Les frères de Caïcosrhoës furent si indignés de la lâche' o qu'il avoit eue de vendre à l'empereur un malheureux réfugié, que peu s'en fallut qu'ils ne se réunissent pour l'en punir par les armes.
Tandis qu'un rebelle occupoit en Asie les armes de iSicet. l. 2, l'empereur Isaac , un prince ami, mais beaucoup plus J^,^;^^ / 5^ redoutable , lui donnoit en Europe de mortelles in-^"''^- ïo^r. quiétudes. Frédéric, empereur d'Allemagne , à la tête Raduîf.de il'une puissante armée , traversoit la Bulgarie pour ^rù^etiichr. aller au secours de la Terre-sainte , réduite alors à un Coggeskal. •élat déplorable. C'est la troisième de ces expéditions fa- RÔb. de nieuses qui épuisèrent l'Europe et firent trembler l'Asie, où les chrétiens, après d'éclatantes victoires et de hauts fails d'armes, ne laissèrent enfin que leurs tombeaux dans les plaines qu'ils avoient couvertes de leurs trophées. La prise de Jérusalem et de la sainte croix, qui etoit tombée entre les mains des infidèles , avoit jeté la consternation dans tout l'Occident. Le pape Urbain ui €n mourut de douleur. Grégoire viii, son successeur, fit son premier soin de travailler au recouvrement de la ville sainte. Il ne tint pas le saint-siége deux mois entiers ; mais sa mort n'interrompit pas ce dessein. Clément iiï s'empressa avec la même ardeur à mettre en mouvement le zèle des princes chrétiens. Il exhorta tous les fidèles à cette pieuse entreprise , leur promettant les grâces du ciel et la rémission de tous leurs péchés. Le feu de cette dévotion militaire se ralluma
dans tous les cœurs : princes, prélats, barons, gensoè toute condition , prirent la croix. Philippe , roi de France , Henri , roi d'Angleterre , et son fils Richard ^ l'emperetir Frédéric Barbe-Ronsse, s'engagèrent euxinêmes , et invitèrent leurs sujets à les suivre. Henri écrivit à Béla , roi dé Hongrie , et à l'empereur Isaac, pour leur demander le passage et le commerce des vivres. Il en reçut des réponses favorables. Isaac lui promit même de l'assister de ses conseils et de son secours pour une si louable expédition. La guerre survenue entre la France et l'Angleterre retint les deux rois pendant deux ans , et Henri mourut dans cet intervalle. Mais ce contre-temps n'arrêta point Frédéric. Après avoir pris la croix avec son fils Frédéric, duc de Suabe , dans une assemblée des princes de l'empire tenue à Mayénce le 27 mars ï i88, il indiqua le rendez-vous à Ratisbonné pour le 24 du même mois de l'année suivante. Il étoit lié d'amitié avec Saladin ; il lui envoya déclarer qu'il y renonçoit , et qu'il alloit porter la guerre dans ses états , s'il rie rendoit aux chrétiens la sainte Croix et toutes ses conquêtes de Palestine. Il écrivit au roi de Hongrie , à l'empereur grec , au sultan d'Icone. Béla promit le passage et des subsistances. Isaac envoya à Nuremberg une ambassade solennelle composée de son chancelier Jean Ducas , et de plusieurs autres seigneurs. On s'engagea de part et d'autre, par dès sermens mutuels , les Grecs à favoriser l'èntreprise, les Allemands' à travèrser les terres de l'empire sans y causer aucunî dommage. On convint que les croisés seroient défrayés' sur leur route de fruits, de légumes, de bois, de foirr et de paille , mais qu'ils paieroient tout le reste auf prix du marché. Frédéric , en congédiant les ambassadeurs , les fit accompagner de l'évêque de Munster , de Robert , comte de Nassau , et de Henri , comte de Diech. On vit aussi arriver à Nuremberg des députés du suUan' é'Icone, qui promeltoit toute assurance. L'empereur/
iiiâTOîRE DU BÂS-EMPIRÊ. o5J
après leur avoir fait un accueil distingué, renvoya avec eux un seigneur nommé Godefroi. Le sultan haïssoit Isaac, qui , s'étant engagé à lui payer tous les ans quatre cents livrés d'or, ne lui tenoit pas parole; et, malgré ses promesses , il n'étoit pas mieux disposé à l'égard des croisés, comme on le verra dans la suite.
Si dans les croisades précédentes les chrétiens a voient ^eischers-
» per<{. cliron^
soupçonné de trahison les empereurs Alexis et Manuel, ' Matthieu ils eurent encore hien plus de sujet d'en accuser Isaac. Radulf. de Il avoit contracté avec Saladin une étroite liaison , dont voici l'occasion. Ohligé de fuir de Constanlinople avec ^ son père, ainsi que nous l'avons raconté, il s'étoit retiré avec Alexis, son frère aîné, auprès de Saladin, qui les avoit bien reçus. Lorsque Isaac prit le parti de retourner à Constantinople, Alexis, craignant la barbarie d'Andronic, voulut demeurer à la cour du sultan. Isaac, porté sur le trône par une révolution inespérée, rappela §on frère, que Saladin renvoya comblé de richesses. Mais, lorsque Alexis passa par Accaron , il fut arrêté, comme allié du mortel ennemi des chrétiens, par le comté de Tripoli et le prince d'Antioche, qui le mirent dans les fers. L'empereur, informé de la captivité de son frère, eut recours à Saladin, et, pour le seconder dans la guerre qu'il faisoil aux: Latins, il lui envoya quatrevingts galères bien armées, qui furent attaquées et prises, sur les côtes de Cypre, par Margarit, amiral de Sicile. Le sultan n'eut pas besoin de ce secours pour conquérir presque toute la Palestine. Ayant délivré Alexis , il le tenvoya avec une députation honorable, chargée de magnifiques présens. L'empereur se piqua de reconnoissance ; il combla d'honneurs les députés , et les logea dans le plus beau palais de Constantinople; ce qu'il ne faisoit pas pour les Latins. A leur retour, il fit partir avec eux des ambassadeurs pour remercier Saladin de la délivrance 4Étson frère, et lui porter une couronne d'or avec d'autres présens très-riches. Voilà ce que ra^
content les historiens occidentaux ; et jusque-là ils ne disent rien que de vraisemb able. Le reste peut bien avoir été inventé , ou du moia§ exagéré par la haine des Latins, accoutumés à imputer aux Grecs les mauvais succès de leurs croisades. Ils rapportent qu'Isaac fit avec Saladin une ligue contre les Latins; et qu'ils convinrent entre eux, Isaac de traverser de toutes ses forces l'entreprise des croisés , Saladin d'attaquer les chrétiens d'Orient, et d'abandonner à Isaac, après la conquête, le domaine de la Terre-sainte; que, pour gage de sa parole , il avoit mis par avance toutes les églises de Palestine entre les mains des Grecs pour y faire l'office selon leur usage; que, sur un faux bruit qui se répandit à Constantinople de la défaite de Saladin devant Anîioche, Isaac avoit ordonné à tous les Latins de sortir des terres de l'empire. Pour rendre ce prince encore plus odieux , ils ajoutent des circonstances tout-à fait incroyables de sa criminelle intelligence avec les infidèles. Si on veut les en croire , entre les présens de Saladin étoit un grand vase d'argent rempli d'un poison si fort , que , l'ouverture en ayant été faite par un prisonnier latin , au milieu d'une place de Constantinople, d'où l'on avoit écarté tout le monde, le prisonnier en mourut sur-le-champ. Il y avoit aussi six mille boisseaux de farine empoisonnée, et trois mille boisseaux de froment , pareillement empoisonné, provision meurtrière pour fair^ périr les croisés. Matthieu Pâris débite sérieusement que Saladin avoit envoyé à Constantinople une idole de Mahomet, qu'Isaac avoit promis de faire adorer; mais qu'elle avoit été prise sur mer par les Génois, et conduite à Tyr; qu'en conséquence de ces horreurs, personne ne prenoit la croix à Constantinople, qu'il ne fût arrêté sur-le-champ et jeté dans les cachots. Toutes ces fables, accréditées par. la haine nationale, qu'elles enflammdfent encore, et recueillies par des historiens trop crédules, n'avoient sans
doute d'autre fondement que des bruits populaires.
L'armée de Frédéric s'étant assemblée à Ratisbonne Nicet. l. 3 , le jour marqué, il se mit en marche, ayant avec \m^'^àxpcdiUo son fils Frédéric, duc de Suabe; un archevêque, sept "^^^^^^-^^ évêques, deux ducs, dix-neuf comtes, trois marquis , ey»i5£o/a ad trois mille chevaliers, et environ quatre-vingt mille ^//^^ï."'^''* soldats. Après avoir traversé l'Autriche, il entra en Mar- Hongrie, où il reçut du roi Béla tous les secours que 909. l'alliance et l'amitié lui donnoient droit d'en attendre. ^c7^lshai. Les écrivains anglois , qui n'étoient pas de ce voyage, chron. ^ font passer Frédéric par Thessalonique , et disent qu'il chron!^^^^"' s'en rendit maître. Selon Frédéric lui-même , dans la ^^^aduif% lettre qu'il écrivit à son fils , et selon les autrei histo- Diceto. riens qui le suivirent dans cette expédition , il n'appro- sol. °" cha pas même de cette ville , et prit sa route beaucoup ^^"^^^jfjj^ plus haut, par la Bulgarie, pour entrer en Thrace par cum. Philippopolis. Il arriva le 28 juin au bord de la ^'às^ , mlsâ^'''' et vint à Belgrade. C'étoit la première ville de l'empire ^if^eric.Ghr.
' JxCiscîlCt'S"
sur la frontière de Bulgarie. Fidèle à sa parole , il con- perg. chron. lenoit son armée dans la plus exacte discipline, jusqu'à sm^FvSlrpunir de mort quelques-uns des croisés qui s'étoient douin. p, portés à des actions de violence. Il s'en fallut bien qu'il id'em.fam, trouvât la même bonne foi dans l'empereur grec. Isaac ^'^^^^^'^ avoit à la vérité envoyé ordre à toutes les contrées voi- ron, sines de porter des vivres sur la route des croisés; mais, Andronic Cantacuzène , chargé de l'exécution, s'en acquitta si mal , qu'il donna lieu de soupçonner qu'Isaac lui avoit donné secrètement des ordres contraires. Tandis que le duc de Belgrade et les autres seigneurs du pays venoient amuser Frédéric par des présens et des harangues flatteuses, ils ne cherchoient que l'occasion de le perdre. Ils attaquoient ses fourrageins, insultoient son camp pendant la nuit , enlevoient ses convois, tuoient ses soldats qu'ils trouvoient écartés. Des archers, cachés dans des halliers, le long du chemin, ne cessoient de tirer des flèches empoisonnées. On arrêta grand nombre
de ces brigands, que Frédéric fit pendre; et on décoavrit par leurs aveux la trahison de l'empereur grec. Le roi de Hongrie , soit qu'il ne fût pas instruit de la perfidie de son gendre Isaac , soit qu'il en fût lui-même complice, l'envoya excuser à Frédéric de ce qu'il différoit de venir au-devant de lui ; il étoit alors occupé en Asie, disoit-il, à étouffer une révolte : c'étoit celle de Mancaphas. Il vint aussi un autre courrier avec des lettres du chancelier de Constantinople; il mandoit que l'empereur étoit fort surpris que Frédéric ne lui eût pas encore notifié son arrivée; qu'il auroit chargé les pre- Ttîiers du pays de lui rendre toute sorte d'honneurs; et qu'à la première nouvelle de son voyage il avoit envoyé à Strélitz des personnes distinguées pour y attendre l'armée , lui fournir des subsistances et saluer le roi de sa part. Les empereurs grecs ne donnoient pas d'autres titres aux empereurs d'Occident. Ces témoignages de bienveillance étoient autant de mensonges. Loin de favoriser les croisés, le duc de Belgrade couroit tout le pays, faisoit déserter les campagnes , briser les moulins, enlever tous les vivres. Frédéric, approchant de Nysse, vit venir à sa rencontre Nééman et ses deux frères , comtes de Servie et de Rascie, qui venoient d'enlever depuis peu ces deux provinces à l'empire. Ils rendirent hommage à l'empereur, lui présentèrent abondance de vivres, en firent fournir pour de l'argent à toute son armée, et lui offrirent leur secours et celui de leurs alliés, Pierre et Asan , chefs des Bulgares. Ils l'avertirent de se défier d'Isaac. Ils vouloient recevoir de ses mains l'investiture de Nysse et de tout leur domaine ^ et le prioient de les admettre au nombre de ses vassaux. Frédéric répondit qu'il n'étoit pas venu pour faire la guerre aux chrétiens , mais aux infidèles ; que , si les Grecs lui fermoient le passage, il sauroit bien l'ouvrir par ses armes avec le secours de Dieu, Après avoir donné six jours de repos à ses troupes, il continua sa route , et
HISTOIRE DU BAS-EMJPIRE. 55g
ne trouva qu'hostilités. On lui disputoit tous les passages , on lui tuoit des soldats, on pilloit ses équipages. Les gorges des montagnes étoienl fermées par des murailles, par des abattis d'arbres, et défendues par des troupes ; il falloit combattre à chaque pas. Toutes les éminences étoient couvertes de Grecs, de Valaques , de Bulgares , qui les accabloient de pierres et de traits. Il se trouvoit des Allemands assez hardis pour grimpée aux ennemis l'épée à la main ; quelques-uns , les sa"i~ sissant corps à corps, rouloient avec eux jusqu'au rjied des montagnes. Un soldat allemand se fit remarquer par son courage ; il étoit malade et porté en litière ; entendant le cri des ennemis, et les voyant arjprocher , la colère lui rend ses forces ; il saute en bas , et court à eux, tue le premier qu'il rencontre, met les autres en fuite , et revient se recoucher dans sa litière.
Les Allemands arrivent à Strëlitz qu'ils trouvent abandonné. La nécessité les force au pillage. Quelques troupes qui vinrent ensuite joindre l'armée rapportèrent qu'elles avoient vu sur leur route , pendus à des arbres, les cadavres des Allemands morts en chemin, que les Grecs avoient exhumés. A l'entrée d'un défilé iqu'on appeloit les portes de Saînt-Basile , on aperçut une armée de Grecs qui fermoît ce passage. Elle étoit commandée par Manuel Camyze^ et par Alexis Guide , grand-domestique d'Occident. Ils avoient ordre de harceler les Allemands et de les inquiéter dans leur marche. Cet obstacle ne fut pas difficile à vaincre. La vue des hommes et des chevaux revêtus de fer effraya tellement les Grecs, qu'ils s'enfuirent à Philippopolis , et y jetèrent tant d'alarme, qu'en un moment soldats et habitans abandonnèrent la ville. Il n'y resta que les Arméniens, que le commerce répandoit alors dans presque tout le monde connu. Ils étoient amis des Latins, avec lesquels ils s'accordoient davantage dans les dogmes religieux. Nicétas, auteur de l'histoire de l'empire grec
54ô HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. *
depuis la mort d'Alexis i." jusqu'à celle de Baudouin de Flandre premier empereur latin , étoit alors gouverneur de cette ville. C'étoit un homme de mérite, revêtu des plus grandes dignités à la cour de Constantinople^ et qui auroit été capable de défendre cette ville, si sa bonne conduite n'eût été traversée par les caprices de son maître , qui tantôt lui ordonnoit de réparer les fortifications de cette place pour la mettre hors d'insiilte, et tantôt luiraandoit de démolir tous les ouvrages, de peur qu'elle ne servît de retraite aux Latins. Les Allemaijds avoient mis six semaines à traverser la Bulgarie avec beaucoup de périls et de travaux. Au sortir de ce pays, ils se trouvèrent dans une plaine fertile, où les granges étojent pleines et les vignes chargées de raisins mûrs. Ils arrivèrent le 23 août à Phiiippopolis. Ce fut là que Frédéric apprit le mauvais traitement fait à l'évêque de Munster et aux deux comtes qu'il avoit envoyés à l'empereur grec Ces députés , accompagnés de cent soldats et d'un nombreux cortège , étoient arrivés à Constantinople dans le temps qu'Isaac étoit devant Philadelphie. A son retour , îsaac leur fit un bon accueil ; mais dès le lendemain ils furent saisis , dépouillés, menacés de mort et jetés dans des cachots séparés. Cette âme basse, qui rampoit sur le trône, violoit ainsi les droits les plus sacrés de l'humanité pour faire sa cour à Saladin , dont il caressoil les ambassadeurs. Frédéric venoit d'apprendre cette nouvelle offensante , lorsqu'un paysan nommé Jacob , après avoir obtenu un sauf-conduit , vint lui présenter de la part d'Isaac des lettres pleines de faste et d'arrogance ; la suscription étoit conçue en ces termes : Le tres-sub lime Isaac , tres-sacré empereur, ires- excellent , tres-puissant , établi de Dieu maître des Romains , ange de toute la terre , successeur du grand Constantin , souverain des souverains , au cher frère de son empire , le tr es-grand roi d'Allemagne , envoie sa grâce et sa dilection fraternelle, IWui meLudoit qu'il étoit
indigné que Frédéric et ses pèlerins eussent eu la hardiesse d'entrer dans ses états sans sa permission ; qu'il saçoit de bonne part que Vintention de Frédéric étoit d'exterminer les Grecs , et de donner l'empire au duc de Suahe son fils ; que l amitié contractée entre le roi d'Allemagne et les rebelles de Servie confirmait ce rapport : que néanmoins , s'ils demandaient à passer en paix , et qu'ils s' engageassent par serment a céder à l empire la moitié des conquêtes à faire sur les infidèles, il leur accorderait le passage et le commerce des vii^res ; mais que, pour assurance de leur bonne foi , il fallait, outre les députés qu'il avait déjà entre les mains , lui envoyer pour otages son fils le duc de Suabe , avec six évêques et d'autres seigneurs tels qu'il les voudrait chaisir. Un auteur ajoute qu'il demandoit encore que Frédéric lui remît sa couronne entre les mains pour la recevoir ensuite de lui. Cet orgueil , aussi ridicule qu'insolent, révolta toute l'armée. Frédéric dissimula, et se contenta de renvoyer le député sans réponse. Il se rendit maître d'une ville voisine nommée Scribention , et y laissa garnison. Il avoit déjà écrit à Camyze , qiC après les engagemens contractés a Nuremberg , // étoit surpris de se voir traité en ennemi; qiCil n'avait jamais eu dessein de rien attenter contre l'empereur grec ni contre son empire , et que sa conduite ne donnait aucun sujet de le soupçonner : qu'il avoit fidèlement observé les conventions : qi£ après tout la mauvaise foi des Grecs V étonnait sans l^ intimider; et que, s' il ne pouvait obtenir de gré le passage qu'ils lui avaient promis , // saurait bien se l'ouvrir de farce. Camyse envoya cette lettre à l'empereur, qui ne lui répondit que par des reproches de sa lâcheté. Au lieu des menaces que vous m'envoyez de la part de votre prince allemand, lui disoit-il , j'at^ tendais de vous des nouvelles de la défaite de ses troupes, que vous laissez courir en liberté dans les campagnes. Ne manquez pas de m'en envoyer au plus tôt* Pour obéis:
à ces ordres , Camyse se dispose à réprimer les courses des Allemands. Il décampe de nuit ; et ayant posté le gros de son armée derrière des montagnes, il prend avec lui deux mille cavaliers , s'approche avec eux de Philippopolis , et les met en embuscade pour tomber au matin sur les fourrageurs, lorsqu'ils reviendroient du pillage. Les Allemands, avertis de ce mouvement, vont au nombre de cinq mille cavaliers chercher l'ennemi , qui , élant sorti pour les combattre, craignoit cependant de les trouver. Ils se rencontrèrent sur la pente d'une montagne, d'où les Allemands descendoient tandis que les Grecs y montoient. On se choque aussitôt ; mais du côté des Grecs il n'y eut que l'avant-garde qui combattit. Elle étoit composée des Alains, commandés par Théodore Branas , fils du malheureux Alexis. Ils y périrent presque tous. Le reste de l'armée prit la fuite , sans oser même envisager l'ennemi. Camyze ne revint au camp qu'au bout de trois jours, encore saisi d'effroi et se croyant poursuivi par les vainqueurs. Les Grecs, la plupart sans armes et sans chevaux , se retirèrent à trois lieues , ne songeant qu'à sauver leur vie , et pillant eux-mêmes la province , dont ils dévoient empêcher le ravage. Nicétas , retiré dans l'armée de Camyse depuis la perte de Philippopolis , avoit été témoin de ce combat. Il se rendit auprès de l'empereur , l'instruisit du mauvais état de ses troupes et de la supériorité des Allemands, et vint à bout de lui inspirer des pensées de paix.
Cependant le dnc de Suabe n'épargnoit pas les Grecs. Il passa au fil de l'épée, dans une rencontre, une compagnie de cinquante Allemands qui étoient au service de l'empereur grec. Il apprend qu'il y a encore un grand corps de troupes dans Bérée ; il y marche avec le duc de Méranie; c'est le nom qu'on donnoit alors au Tyrol. Les Grecs sortent de la ville comme pour combattre ; mais, dès qu'ils aperçoivent les Allemands, ils s'enfuient
sur les montagnes , ne se croyant pas même en sûreté dans la place. Le duc s'en rend maître sans peine , et retourne à Philippopolis. Les habitans de Thrace , mates par tant de pertes, viennent offrir des vivres pour de l'argent , et l'abondance renaît dans le camp. Dans cette conjoncture , Jacob, accompagné de plusieurs seigneurs, vient faire des propositions de paix. On approchoit du mois de novembre , et Frédéric, sans entrer en négociation, répondit froidement que son intention étoit de passer l'hiver en Thrace, et qu'on auroit le temps de discuter les conditions du nouveau traité. Sur cette réponse Isaac reprend son caractère d'arrogance insensée ; il écrit de nouvelles injures à Frédéric , et , prenant le ton de prophète, il lui prédit qu'il mourra avant Pâques. Après bien des paroles et des emportemens aussi contraires à la dignité impériale qu'à la raison , on le ramène enfin à des réflexions salutaires; on lui fait sentir qu'il n'a rien à espérer de Frédéric tant qu'il tiendra ses députés dans les fers. Il les met donc en liberté , et le 28 octobre on vient annoncer au camp que le chancelier de l'empire, avec quatre seigneurs du titre de sébastes, ramène l'évêque de Munster et les deux comtes. A cette nouvelle le duc de Suabe , suivi de trois mille cavaliers , sort au-devant d'eux. Les Grecs , effrayés à cette vue , s'imaginant qu'on vient les attaquer , tournent bride pour prendre la fuite. Le duc les rassure en leur faisant dire qu'il ne vient que pour leur faire honneur. On les loge dans le camp. On reçoit les seigneurs allemands avec des acclamations. Frédéric les embrasse en pleurant de joie. L'évêque de Munster lui raconte les mauvais traitemens qu'ils ont soufferts. Il instruit l'empereur de la ligue formée entre Isaac et Saladin , et de l'animosité de tous les Grecs, et en particulier du patriarche, qu'il avoit lui-même entendu prêcher dans Sainte-Sophie qu'il fallait massacrer sans miséricorde ces faux pèlerins ; que c*étoii un moyen infaillible d'ef
facer tous les péchés , et que quiconque aurait tué un Grec en obtiendrait l'absolution en tuant dix Allemands. Frédéric apprit encore que l'empereur grec , dans l'audience qu'il avoit donnée à ses députés, ne leur avoit fait aucun honneur, quoiqu'il y eût un grand évéque et deux comtes illustres , parens de Frédéric ; mais qu'il les avoit laissés débout , confondus avec les domestiques de sa cour, il prit sa revanche par un procédé tout contraire. Ayant fait venir devant lui les envoyés grecs avec toute leur suite, il les fit asseoir, et parmi eux leurs domestiques sans distinction, jusqu'à leurs cuisiniers et leurs palefreniers. Comme ceux-ci , par respect pour l'empereur, et plus encore pour leurs maîtres , refusoient de prendre une place si honorable : Asseyez-vous , leur dit l'empereur; tous les Grecs sont si grands seigneurs , qu'on ne peut faire entre eux de distinction de rang ; il les força de s'asseoir pêle-mêle. Il leur reprocha ensuite l'insolence de leur maître ; et comme Isaac, en renvoyant les députés, avoit retenu leurs effets , et plus de deux mille marcs d'argent qu'ils avoient apportés avec eux, il déclara qu'Isaac n'avoit point de paix à attendre qu'il n'eût rendu tout ce qu'il avoit enlevé avec tant d'infamie. Sur ce qu'Isaac prenoit dans ses lettres, entres autres qualités chimériques^ celle de saint : La plaisante sainteté , dit Frédéric , qui dépouille , emprisonne , expose à mourir de faim et de froid des hommes religieux députés par leur prince ; et qui s' acquittent fidèlement de leur commission! Dieu nous garde d'une pareille sainteté î Les Grecs se retirèrent avec confusion. Dès qu'ils furent partis, il laissa garnison dans Philippopolis , et se mit en chemin le i5 janvier pour avancer dans la Thrace. La défiance où il étoit de l'empereur grec lui avoit fait prendre des mesures pour se mettre en état de faire la loi à ce prince perfide. Il avoit demandé des vaisseaux aux Génois, aux Pisans, aux Vénitiens, au prince d'Antioche, pour le
mois de mars prochain , afin d'attaquer Constantinople par mer et par terre. Il avoit mandé à son fils Henri , qui gouvernoit ses états en son absence, de faire prier Diea dans tous les monastères pour le succès de ses armes contre les infidèles, et surtout contre les Grecs, plus ennemis des Latins que les Sarrasins et les Turcs.
Six jours après le départ des envoyés, il reçut des An. 1190. lettres d'Isaac qui lui mandoit qu'il se réjouissoit de son approche. Le compliment étoit équivoque : il signifioit dans l'esprit du prince grec qu'il comptoit tenir les Allemands dans ses filets, et les faire bientôt périr. Son espérance fut trompée, Frédéric, plus fort avec son armée qu'un prince tel qu'Isaac, eût-il été suivi de toutes les forces de son empire, fit le dégât dans tout le pays. Il arriva le 6 février devant Andrinople; les habitans s'étoient sauvés avec leurs effets, les uns à Constantinople, les autres à Didymotique. Le duc de Suabe marcha à Didymotique, la prit d'assaut, et passa tout au fil de l'épée. Il périt quinze cents Alains. L'évêque de Ratisbonne prit la ville de Probaion, un autre seigneur celle de Nice. On avoit empoisonné les eaux et le vin en quelques endroits; les croisés, en étant avertis, n'en reçurent aucun dommage. Une troupe de Grecs et de Comans sortis de Manicava pour surprendre l'armée fut mise en fuite et se sauva dans la ville : on l'emporta d'assaut; quatre mille hommes y furent massacrés. Le duc de Suabe entra dans Arcadiopolis. Au milieu de ces ravages, Frédéric faisoit observer une exacte discipline ; il réprimoit les débauches, il châtioit les violences qui n'étoient pas autorisées par le droit de la guerre. Tout fuyoit devant lui; les villes et les villages resloient déserts. Il vint de nouveaux envoyés pour parler de paix; mais, comme ils chicanoient sur les conditions, on les renvoya sans rien conclure. Tout trembloit à Constantinople. Cependant les Allemands trouvoient dans les maisons, sur leur route, des peintures où la sotte vanité
des Grecs avoit représenté les croisés terrassés et foulés aux pieds des chevaux, et ce spectacle embrasoit leur colère. Le duc de Méranie , le comte de Hollande et Frédéric de Bergue , retournèrent à Philippopolis; el de crainte que cette ville ne servît de retraite aux ennemis, ils la détruisirent, et revinrent joindre l'empereurà Andrinople. Pierre et Asan envoyèrent proposer à Frédéric de se rendre auprès de lui avec quarante mille hommes, vs'il vouloit leur mettre sur la tête la couronne de l'empire grec. Frédéric répondit avec amitié; mais il s'excusa de consentir à leur demande sur l'obligation que lui imposoit le vœu qu'il avoit fait de courir au secours de la Terre-sainte.
L'empereur grec méprîsoit d'abord le danger qui le menaçoit. Il avoit donné sa confiance à un charlatan vénitien, moine de Stude, nommé Dorothée, qui conîrefaisoit le prophète, et qui s'étoit acquis auprès de lui un grand crédit, parce qu'autrefois il lui avoit prédit qu'il seroit empereur; espèce de prédiction alors fort à la mode, l'imposteur ne pouvant qu^ gagner, sans risquer d'y rien perdre. Ce fourbe, sur la foi de prétendues révélations, avoit persuadé à l'empereur que V expédition de Palestine ne servait que de prétexte, et que le vrai dessein de Frédéric éioit de s'emparer de Constaniinople ; qu'en effet il viendrait jusqu'à la porte de Blaquernes , mais qu'il seroit obligé de se retirer, après avoir souffert plus de maux qu'il n'en aurait fait. Prévenu de ces chimères , l'empereur fit murer cette porte; et, glorieux d'avance de la victoire qu'on lui promettoit, montrant une fenêtre du palais de Blaquernes d'où l'on décc ovroit les environs de la ville : C'est par là, disoit-il, que je tirerai droit au cœur de Frédéric les flèches très- aiguës que vous me voyez dans la main. Néanmoins, après ces folles bravades, les désastres qu'on lui annonçoit de toutes parts lui firent oublier la prophétie et rappelèrent sa timidité naturelle. Il fit offrir de sa part les
conditîohs humiliantes qu'il avoit auparavant demandées à Frédéric, qui, ne se fiant pas aux députés, envoya lui-même à Constantinople pour s'assurer de la sincérité d'Isaac. On lui rapporta par écrit le projet du traité, dont voici les articles. L'empereur grec ne demandoit aucun dédommagement de tous les pillages des croisés; il s'engageoit à leur fournir des vaisseaux et des vivres pour passer en Asie, soit à Gallipoli, soit entre Seste et Abyde. Il donnoit en otages quatorze personnes de sa famille, Andronic son neveu, Michel son cousin germain , six magistrats , six bourgeois des premiers de Constantinople, et cinq seigneurs, qui accompagneroient Frédéric jusqu'à Philadelphie, d'où ils seroient renvoyés. En réparation de l'insulte faite aux députés, il offroit telle satisfaction que voudroit l'exiger le trèsvictorieux empereur des Romains; car alors il ne refusoit plus ce titre à Frédéric. Ces conditions furent acceptées et jurées dans Sainte-Sophie par cinq cents des premiers personnages de l'empire, en présence do patriarche. Les députés de Frédéric jurèrent de leur côté que leur maître n' avoit jamais eu dessein d attenter h la souveraineté de V empereur grec , ni de faire aucun mal a ses sujets ^ et qu'il continueroit sa marche sans causer nul dommage, si les Grecs s ahstenoient-de toute hostilité. Nicétas rapporte que , lorsqu'il fut question de faire partir les otages, plusieurs des magistrats n'osant ni se mettre entre les mains de Frédéric, ni demeurer chez eux contre Tordre de l'empereur, s'allèrent cacher dans des maisons étrangères, pour y rester jusqu'à ce que le prince allemand fût passé en Asie. Isaac, irrité de leur désobéissance, envoya à leur place les greffiers du tribunal, auxquels il conféra même leurs charges. Mais il s'apaisa dans la suite, et leur rendit leurs dignités. Le traité étant conclu dans toutes les formes, Isaac envoya à Frédéric des étoffes précieuses, avec quatre cents livres pesant d'argent monnoyé, et en
reçut à son tour de riches présens. Les députés d« sultan d'Icone vinrent aussi trouver Frédéric dans Andrinople; ils lui témoignoient la vénération la plus profonde, et la plus grande joie de voir enfin sa majesté impériale: ce bonheur, disoienfe-ils , leur faisoit oublier tous les mauvais traitemens des Grecs, qui les avoient retenus par force. Après ce compliment trèspeu sincère , ils présentèrent une lettre du sultan qui ne l'étoit pas davantage. Il promettoit à Frédéric un passage aussi sûr et aussi commode que s'il eût été dans ses propres états. L'empereur se laissa tromper par ces protestations, et se contenta de les faire jurer aux députés. Le 27 février il sortit d'Andrinople, et après avoir beaucoup souffert de la gelée et des pluies, il arriva enfin à Gallipoli.
Niret. i. 2, On y trouva'^es barques assez grandes et en assez Êxpeditio grand nombre pour transporter toute l'armée en deux %rici^ ^'^ passages. Frédéric l'avoit ainsi demandé : toujours en Sanut. L 5, défiance des Grecs, il craignoit qu'en faisant passer son part. 10 c. pgj. pgti^eg divisions , il ne l'exposât à être taillée
BistJiieros. pièces à mesure qu'elle débarqueroit. Le duc de Radei^icum buabe passa le 20 mars avec la prêmiere division; ce- ^Badup.^d'e î^"'' même de Pâques. Le reste passa le 28 avec
Diceto. Frédéric , qui ne voulut s'embarquer que le dernier ,
Brompton. ^ a , 11 1 1 a 1 j
chron.. pour être sur du salut de tous ses soldats. A la vue des ^lasfo^.^^'^' d'Asie, les croisés tressailloient de joie. L'ardeur Reischcrsp, de leur courage ne leur montroit que des moissons de lauriers dans ces belles campagnes où les attendoient de nouveaux périls, lis traversèrent THellespont au son des flûtes et des trompettes , et de toute sorte d'instrumens de musique. Ce trajet eut l'air d'un triomphe, et l'on eût dit que ce c'étoit une armée , non pas qui alloit chercher des combats, mais qui revenoit couronnée de la victoire. Les Grecs s'attendoient eux-mêmes à une grande révolution, et les Turcs étoient en alarme. A Constantinople , nn astrologue nommé Daniel avoit
prédît que l'année dans laquelle la fête de l'Annonciation tomberoit au jour de Pâques ( ce qui arrivoit justement cette année ) , les chrétiens recouvreroient le royaume de Jérusalem , et feroient même la conquête de Bagdad. Les Turcs avoient aussi leurs prophètes , qui ne leur annonçoient que des malheurs ; ils publioient que dans l'espace de trois ans une partie des Turcs périroit par l'épée , qu'une autre fuiroit en Perse , que le reste se feroit baptiser. Ces folles prédictions avoient pris tant de crédit, que Saladin , voulant repeupler la Palestine, presque entièrement dévastée par sa conquête , ne trouvoit aucun Turc qu'il pût engager à s'y établir.
Dès que l'armée fut en Asie , les otages furent ren- Nicet. i. 2 , voyés à Constantinople , hors les cinq seigneurs qui de- ^* Exledkio voient accompagner Frédéric jusqu'à Philadelphie. A trois journées de l'ancienne Troie, on trouva des nou- Appendix velles preuves de la perfidie des Grecs : c'étoient les ca- ^cîm!^^^^^^' davres des avant-coureurs de l'armée, que les Grecs Sannt.l.i,
TT 1 1 11TT1 Vi 1 part. 10, c.
avoient mas.<îacres. Un soldat d Ulm, en Suabe , ayant 2. reconnu celui de son frère , prend avec lui dix de ses i^^^j^^ camarades, et s'enfonce avec eux dans un bois voisin. Chron.beig, 11 aperçut les assassins en nombre pareil au-dela d un chron. marais qui paroissoit impraticable. Ses compagnons ^ll^sit^^^^' l'exhortoient à regagner le camp : transporté de colère PagiadBaet de douleur , il se jette seul dans le marais ; et , ayant ^^m. de Guigagné à la nage la rive opposée , il tombe à grands coups ^'^^^fj^J^^^]' d'épée sur les brigands, dont il n'échappa qu'un seul à n, p. 5i , sa vengeance. On arrive à Thyatire. Sur toute la route ' on ne cessoit de rencontrer des partis embusqués dans des forêts pour tomber sur les croisés qui se trouveroient à leur portée ; mais ils étoient eux-mêmes plus souvent surpris et taillés en pièces. Comme les Grecs , au lieu de fournir des vivres selon la promesse d'Jsaac , les enlevoient de toutes parts , les croisés, pressés de la faim , étant arrivés devant Philadelphie, se mirent à couper
55o HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
les blés , quoiqu'ils ne fussent pas encore en maturité» Les habitans sortirent en armes pour défendre leurs moissons. Il se livra un combat qui leur coûta plus cher encore, et ils furent bientôt obligés de regagner leur ville. On conseiiloit à Frédéric de prendre Philadelphie. Non, répondit ce prince, c'est dans cette contrée le boulevard des chrétiens et leur asile contre les Turcs. Le magistrat vint lui faire humblement des excuses ; mais, au départ de l'armée, cinq cents cavaliers grecs la suivirent, et attaquèrent l'arrière-garde près d'Hiérapîe. Ils furent reçus comme le méritoit leur perfidie , ei tués presque tous. Les Allemands furent mieux traités à Laodicée; ils trouvèrent chez les habitans tous les secours qu'on leur avoit refusés jusqu'alors. Frédéric, attendri du zèle empressé de ce pauvre peuple, ne put retenir ses larmes ; et, se jetant à genoux au milieu de la plaine , levant les yeux et les bras vers le ciel , il pria le souverain maître des grâces de les récompenser ; et leur adressant la parole : Hélas ! dit-il , V humanité s'est donc retirée sur les dernières limites de V empire : si les autres provinces étoient peuplées d'habitans tels que vous , nos épées n'auroient jamais été teintes que du sang des infidèles.
Azzeddin avoit traité avec Frédéric , et ses envoyés accompagnoient l'armée. Mais, outre que ce prince n'étoit pas, selon toute apparence , de meilleure foi qu'Isaac, il avoit perdu le pouvoir de prêter aucun secours aux croisés. Gothbeddin , un de ses fils, s'étoit saisi d'Icone et de la personne de son père , qu'il tenoit en captivité. Ce nouveau sultan, farouche musulman, n'avoit d'autre dessein que de faire périr l'armée chrétienne. Il attendoit qu'elle fût engagée dans le pays ; et , pour mieux tromper Frédéric, loin de se déclarer d'abord son ennemi, il envoya des turcomans conduire à son camp des troupeaux et des marchandises. Mais , lorsque les croisés se furent éloignés de Laodicée , les envoyés d' Azzeddin s'échap-
pèrenl ; les Tiircomans et les Turcs , réunis ensemble , commencèrent à harceler l'arme'e de tontes parts. A mesure qu'elle avançoil , ils s'emparoient des hauteurs et i'accabloient de flèches. Il y eut un grand combat près de Philomélium , un autre devant un château nommé angulaire. Dans ces deux actions, les Turcs furent défaits; Philomélium fut détruit. On arriva le 3 mai à l'entrée d'un défilé dont les Turcs avoient occupé les issues , espérant d^ écraser Frédéric comme il avoit foudroyé Manuel à Myriocéphales. L'empereur évifa le piège , et surprit lui-même les ennemis par un heureux stratagème. Il campa dans la plaine voisine, et pendant la nuit il partagea son armée en deux corps. Au point du jour le duc de Suabe , à la tête d'un de ces corps , feignit de prendre la fuite par un autre chemin. Les Turcs, s'iraaginant que c'étoit l'armée entière qui fuyoif , en abandonnant les tentes et les bagages, coururent au camp pour le piller. Lorsqu'ils furent proches , Frédéric sortit en bon ordre à leur rencontre ; le duc de Suabe tourna bride en même temps , et les chargea par-derrière. Enfermés entre deux armées , ils furent taillés en pièces. Il en coûta du sang au duc de Suabe, qui, s'exposant avec ardeur dans le plus fort de la mêlée , reçut une blessure, mais sans danger pour sa vie.
Les croisés souffroient beaucoup de la disette , traversant un pays aride , d'où les habitans, en prenant la fuite , avoient enlevé tous les vivres. Pour trouver des subsistances, il marchèrent droit à Icône. Azzeddin , qui s'étoit échappé de la prison où son fils le détenoit, envoya faire ses excuses à Frédéric, rejetant sur ce fils dénaturé toutes les hostilités que les croisés avoient essuyées. Icône ^toit entourée de jardins fermés de masures , où les Turcs se défendirent quelque temps. Ils y furent enfin forcés avec grand carnage. Icône fut prise en six heures; et Livon , prince d'Arménie, envoya remercier Frédéric de l'avoir délivré d'un si dangereux voisinage. Il avoit
déjà témoigné son zèle pour les succès des croisés ; et cinq mille Arméniens s'étoient joints à leur armée. Mais rintention de Frédéric n'étoit pas de laisser garnison dans cette grande ville, environnée de places possédées par les Turcs , dont la population étoit innombrable. Il auroit fallu , pour en conserver la possession, affoiblir considérablement son armée. Il se contenta donc d'y faire chanter la messe, et d'y séjourner pendant cinq jours, accompagné d'un détachement de ses troupes. Le reste campa dans les faubourgs. Il ne permit pas même le pillage , et n'enleva que les provisions de vivres , dont son armée manquoit depuis long-temps. Les habitans mêmes , soit par reconnoissance , soit par crainte, s'empressèrent de lui en fournir. Le sultan Cothbeddin , qui s'étoit sauvé dans la citadelle , traita humblement avec lui. L'empereur, ayant reçu des otages et des guides, s'achemina vers les côtes de la mer. Il fut encore attaqué dans cette marche par des partis de Turcs indépendans du sultan d'Icone. Toute sa route fut arrosée du sang des musulmans , qui dans ces différens combats perdirent vingt-deux mille hommes. En descendant vers la mer de Cilicie, il se rapprochoit des frontières de l'empire grec, qui, selon Roger de Hoveden, auteur instruit , s'étendoit enoere jusqu'à Antioche de Cilicie , nommée dès-lors Antiochette. Le fleuve Scalendros, qui est l'ancien Charadros , faisoit la borne du domaine des Grecs et du royaume d'Arménie. Le golfe de Satalie appartenoit à Tempire , et étoit bordé de deux châteaux, l'un nommé Satalie la vieille > c'éloil l'ancienne Attalie ; l'autre Satalie la neuve ; celui-ci avoit été bâti par l'empereur Manuel. Les états du sultan d'Icone s'étendoient du septentrion au midi jusqu'au mont Gragus, que Roger appelle, pour cette raison, le mont de Turquie.
Frédéric se rendit le lo juin à la vue de Séleucie. Ce fut là que ce grand prince , chéri de ses soldats , honoré
de fout l'Orient pour sa prudence et sa valeur, redouté de Saladin même, trouva le terme de sa glorieuse carrière. Fatigué d'une longue marche sous un soleil ardent , il arriva au bord du Calycadnus. La clarté et la fraîcheur des eaux de ce beau fleuve l'invitèrent à sV jeter à cheval. Saisi d'un froid mortel, on le retira presque sans vie. îl expira peu de niomens après. Quel-ques auteurs le font aller jusqu'à Tarse, et disent que ce fut dans le Cydnus qu'il trouva la mort ; peut-être pour lui donner une nouvelle conformité avec Alexandre, auquel il ressembloit assez par son invincible valeur. Mais les meilleurs historiens donnent le nom de ^^2/^/au fleuve qui lui fut funeste; et ce nom me semble plutôt être celui du Calycadnus , qui passoit à Séieucie nommée Sé/ejkeh par les Turcs. Après la mort de l'empereur, son fils le duc de Suabe , pénétré de douleur sans laisser abattre son courage , poursuivit l'entreprise de son généreux père, il entra ie 28 juin dans Antioche, où la plupart de ses soldats lui furent enlevés par une mal . iie contagieuse. Toujours vainqueur il traversa une grande partie de la Syrie , prit Baruth et plusieurs autres places enlevées aux chrétiens. Il se rendit enfin devant Saint-Jean d'Acre , assiégé depuis plus de dix-huit mois par Guy de Lusignan. 11 mourut à ce fameux siège. Les soldats qui lui restoient après tant d'exploits et de malheurs s'embarquèrent à Tyr , et revinrent dans leur patrie avec autant de blessures que de gloire. Je ne dirai rien des deux rois de France et d'Angleterre, qui n arrivèrent devanr. Acre que l'année suivante. Gomme ils prirent la route de la mer, et qu'il n'eurent rien à démêler avec l'empire grec , ce qu'ils firent en Palestine n'est pas de mon sujet. Mais le roi d'Angleterre ayant conquis sur le tyran îsaac Comnèoe l'île de Cypre , qui étoit du domaine de l'empire grec, je me crois obligé de rendre compte de cetle partie de son expédition.
HIST. DU liAS-EJîP. TO2I. IX. 23
An. 1191. Dès que Richard fut devenu roi d'Angleterre pafr
Nicet. l. 5, mort de son père Henri 11 , il se hâta d'accomplir îe vœ«i Chron. Tri- q^'ïl avoit fait de marcher à la conquête de la Terre- ^'^^^^^ embarque' à Marseille l'année d'après le chron. départ de Frédéric, il passa l'hiver en Sicile, et partit part!\t^c. de Messine le Mercredi saint, (fxième d'avril, avec 1» i;part. lo^ pgjjjg Sicile, sa sœur, et Bérengère, qu'il devoit
*iVeo;?^jr««5 épouser, fille de don Garcie, roi de Navarre. Sa flotte,, îi^ufcppiT. de cent cinquante vaisseaux et de cinquante-
Robert de troîs galères , fut assaillie d'une violente tempête le Yen- %.o§er de drcdi saint , et dispersée sur difîérens rivages. Jlichàrd ^ ^NTubrig l ^^^^ partie , gagna l'île de Crète , et de là celle de 4? c. 19. Rhodes. Trois de ses vaisseaux, poussés sur les côtes de "^Nangis^chr. Cyprc , y périrent devant le port de Limisso, ville hâlie
Rodulj. de pj.^^ terrain où étoit l'ancienne Amathonte. Ceux
Diceto. *■
Contin. Je quî cureot asscz de force ou de bonheur pour échaoper
GuilL de ^ I . r
Tyr.
Léo.
de ecc~ - , ,
etoc.'perpe- y étant acGOuru avec son armée, fit saisir ces malheul^Vl^c. ^^^'^ sortir des eaux. On les dépouilla , on les jeta dans des cachots pour y mourir de faim. Le bâtimeni
Du Cange^ . . i , • i,.> i • / i i,
Jam. p. i83, qui portOit les deux prmcesses, deja maltraite de l orage^ ^^vérif, des ^'^^^^^ présenté devant le port , on leur en refusa l'endates, p. trée. Elles alloient périr à la vue d'Isaac , qui jouissoiî d'un spectacle si douloureux pour une âme moins farouche , lorsque Richard , averti de leur danger, arriva avec la plus grande partie de sa flotte. Il recueillit le& princesses, et envoya par trois fois au tyran redemander gés gens injustement détenus, ïsaac répondis que, loiu de les rendre, il feroit le même traitement à Richard , s'il osoit mettre le pied dans son île. Indigné d'une sî barbare insolence, Richard fait prendre les armes à se& soldats, saute avec eux dans les chaloupes, et vogue vers le rivage. ïsaac y attendoit les Anglois à la tête de ses troupes, qui n'étoient qu'une vile canaille mal armée ou saBs armes. Richard avaiaçoit en personne avec ses gen«:
rp du naufrage trouvèrent sur le bord un nouveau danger
Allât, pi^is inévitable que la tempête. ïsaac, allié de Saladin-
de écoles, or. ^ ^ *
et oc. perpétua consen-
HÎSÎOIHE DU BAS-EMPÎRÉ. 355
ûe irait, qui commencèrent par faire pleuvoir sur les Grecs une lerrîbie grêle de flèches. Le roi saute le premier à terre, suivi de ses troupes. Les Grecs ne tiennent pas long-temps. Isaac , après le massacre d'une graiîdé partie des siens, prend la fuite avec le reste. On les poursuit, on les massacre, et si la nuit ne fût survenue, c'en e'toit fait du tyran. Les Anglois, ne connoissant pas les routes et les sentiers des montagnes par où Isaac s'éloit sauvé , n'osèrent s'engager trop avant , et revinrent à Limisso, qu'ils trouvèrent abandonné,
Isaac rallia les débris de son armée, et passa ïà huit dans un vallon à deux lieues, jurant que, dès qu'il seroii jour, il auroit raison du roi d'Angleterre. Le roi le prévint, et dès avant le jour il alla chercher Laac. !î trouve les Grecs endormis, et se jetîe dan^ leiw c^^rrp au son des tambours et des trompettes. Réveillés par ce bruit et par les cris (ie ceux qu'on égorge, ils ne savent ni combattre ni fuir. Isaac se sauve en chemise, laissant ses armes, ses tentes, ses chevaux, avec l'étendard impéîial. Le jour venu, les comtes et les barons de l'île se rendent auprès du roi, et lui donnent des otages, i^t: lendemain on voit arriver en Cypre Guy dé Lusignan ; Geoffro! , son frère ; Humfroi de Thoron ; Boémond , prince d'Aniioche; Raymond, son fils, comte de Tripoli; Livon, prince d'Arménie. Ils font hommage au roi, et lui jurent fidélité envers et contre tous. Isaac , se voyant abandonné, envoie demander la paix ; et qî?e^que dures que soient les conditions qu'on lui impose, il ne balance pas à s'y soumettre : c'éîoit de payer vingt mille marcs d'or, de relâcher les prisonniers, de jurer Bdélité au roi , et de tenir de lui le royaume de Cypre comme son vassal • de loi mettre entre les mains sa hlîe unique, héritière de ses états, pour être mariée au gré de Richard ; d'aller en personne à la suite du roi en Syrie avec cent chevaliers, quatre cents chevaux, et cinq cents hoq:imes de pied, et d'y rester tant que ie roi voudroit
y demeurer. Pour assurance qu'il observeroit fidèlement ces articles, il donnoit en gage toutes ses forteresses. Le traité conclu et signé de part et d'autre, Isaac vint rendre l'hommage et jurer fidélité à Richard et à ses successeurs. A peine eut-il prêté le serment, qu'il s'en repentit ; et , s'élant retiré dans sa tente , lorsqu'il vit que tous les Anglois se livroient à la joie, et qu'il n'éloit pas observé, il s'évada déguisé en simple soldat. Dès qu'il se crut en sûreté , il envoya dire au roi qu'il ne garderoit pas un traité si déshonorant, et qu'il se dédisoit de toutes les conventions. Piichard , ravi de cette inconstance qui alloit le rendre maître de Gypre , charge le roi de Jérusalem et les autres princes de poursuivre le traître et de s'en saisir. Il monte lui-même sur sa flotte pour faire le tour de Tiie , et place des corps de garde sur toutes les côtes pour empêcher Isaac d'échapper. Il enlève tous les bâtimens qui se trouvent alentour. A la vue d'une flotte si nombreuse, les garnisons des villes et des châteaux les abandonnent , et s'enfuient sur les montagnes. Le roi s'en emparoit et y jetoit des troupes. Après s'être ainsi assuré de toutes les côtes, il retourne à Limisso.
Le roi de Jérusalem a voit inutilement parcouru l'intérieur de l'ile sans pouvoir trouver 'Isaac. On apprit que sa fille étoit dans un château très-fort nommé Cé~ rines ; Richard y marche avec son armée. Au bruit de son approche, la princesse vient se jeter à ses pieds, lui demandant miséricorde. Toutes les autres places se rendent. Isaac étoit caché dans un nionaslère au cap Saint- André; il n'avoit pas encore perdu toute espérance; et conservant son caracrère féroce au milieu de son infortune, un jour qu'il étoit à table avec les comtes qni l'avoient suivi, comme un d'entre eux lui conseilloit de faire la paix, de peur que toute la nation ne pérît avec lui, transporté de colère, il le frappa d'un couteau qu'il tenoit, et lui coupa le nez, L'auteur du conseil s'enfuit j
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 55^ ef alla Instruire Richard de la reiraite dn tyran. Richard y court sur-le-champ. Alors la foreur cédant à l'épouvante, le tyran vient se mettre à la discrétion du vainqueur, ne demandant que la vie et la grâce de n'être pas mis dans les fers. Le roi, par dérision, le fait lier de chaînes d'argent, et le donne en garde à. Raoul, son chambellan. Après s'être saisi de ses trésors, et avoir établi l'ordre nécessaire pour la conservation de la conquête, il laisse la garde de l'île à Richard de Camville, et a Robert de Turnham,' et part pour Saint- Jeand'Acre, où Philippe, roi de France, l'attendoit pour la prise de cette place fameuse, dont il vouloit partager 1 honneur avec le roi d'Angleterre. Il fait transporter son prisonnier à Tripoli, et Raoul étant mort, il le roet sous la garde du grand-maître des hospitaliers, qui 1 enferme dans le château de Margat. Il en coù^a aux seigneurs de Cypre la moitié de tout ce qu'ils possédo.ent pour obtenir la confirmation de leurs lois et des privilèges dont ils jouissoient avant la tyrannie d'Laac Ce cruel usurpateur avoit régné sept ans. Quelques années après, ayant corrompu par argent le gardien de sa prison, ,1 se mit en liberté. Sa parente Euphrosyne , femme d'Alexis l'Ange, qui régnoit alors , engagea 1 W perenr a lui pardonner tous ses forfaits, et à le raopeler a la cour Isaac refusa celle grâce, disant qu'il avait pris l habitude de commander, et perdu celle d'obéir. Au bout de quelque temps, comme il cabaloit en Asie pour exciter une révolte, il f„t empoisonné par son échanson , qu on crut avoir été payé par l'empereur. Sa fille demeura au pouvoir de Richard. Après avoir été fiancée au duc d'Autriche , qui mourut avant qu'elle fût arrivée elle épousa un seigneur flamand; et celui-ci demanda inutilement la restitution du royaume de Cypre, comœa lui appartenant du chef de sa femme.
Pendant que le roi d'Angleterre étoit devant Acre Richard de Camville mourut , et les Grecs , s'éfant ré.
^'oîtés , se donnèrent pour roi nn moine, parent d'îsaao Coîimène. Robert de Toroham marcha contre eux , les défit dans nn combat, prit le moine, et le fit pendre. Richard avoil besoin de ses troupes , et manqiioit d'argent. îi engagea Fîîe aux chevaliers du temple pour la somme de vjngt-cioq mille marcs. Ils forent bientôt avertis que les Grecs, qoî haïssoient les Latins plus encore qu'ils n'avoient haï leur tyran , avoient formé dans îouîe l'éîendue de l'île une conjuration pour les massacrer. Sur cet avis les templiers , seuleaient au nombre de cent s'enfermèrent dans le château de Nicosie, capitale de l'île. Les Grecs vinrent en grand nombre les V assiéger. Ces braves guerriers, voyant qu'ils ne pouvoient tenir long-temps sans mourir de faim, résolurent de périr en gens de cœur. Le jour de Pâques , après avoir participé aux saints mystères, ils font une sortie, et tombent Tépée à la main sur les assiégeans. îisne cher-» choient qu'une mort honorable, ils trouvèrent la victoire, qu'ils îi'attendoient pas. Cette multitude prit aussitôt îa fuite. Ils en firent un carnage qui dura tout îe jour, et ne laissèrent dans Nicosie ni homme ni femme; tout fut passé au fil de Tépée. Leurs confrères, qui étoient devant Acre , instruits de cette révolution , déclarèrent au roi d'Angleterre qu'ils ne vouloient pas fiCre les gardiens de cette ile , habitée par un peuple aussi perfide que lâche. Richard en donna le domaine à Guy de Lusignan , à qui Saladin avoit enlevé le royaume de Jérusalem , à condition qu'il rerabourseroit les templiers. Guy , la trouvant presque déserte, îa repeupla de colons qu'il fit venir d'Arménie et du pays d'Antioche, Il ouvrit asile à tous les malheureux habitans de la Palestine , dépouillés de leurs biens par l'épée des musulïnans, et leur distribua des habitations. Tel fut le commencement du royaume de Cypre, qui subsista trois cents ans sous dix-sept rois, jusqu'à ce qu'il tombât par donation entre ks mains des Yénitieiis,
HISTOIRE DU ças-empire; SSq
Lorsque Gny de Liisignan eut pris possession de Tile, il y établit des e'vêqiies et des prêtres latins, comme il étoit d'usage dans tous les lieux dont les Latins se rendoient maîtres. Les Grecs les accusent d'avoir tourmenté et fait mourir dans les supplifsj^ ceux qui restèrent attachés à l'e'glîse grecque. Le savant Léo AHaiius, Grec de îjaissance , et né dans une farnilie schismatique , mais qui dès son enfance eut le bonheur d'être nourri dans le sein de Téglise romaine , au lieu de désavouer ces procédés inhumains, prétend les justifier en disant qu'il faut proscrire , massacrer , brûler les hérétiques obstinés , et que telle a toujours été la pratique de l'Eglise : espèce de blasphème enfanté dans les siècles barbares , eX démenti par l'antiquité chrétienne , qui , loin de suivre ces maximes sanguinaires, les a toujours abhorrées , comme aussi contraires à l'esprit de l'Evangile que l'indifférence et l'irréligion. L'empereur de Constantinople ne vit pas sans chagrin l'île de Cypre aliénée du domaine de l'empire. Il en conçut contre Richard tm mortel ressentiment, qui s'aigrit encore par le faux soupçon qu'il eut que ce prince avoit eu part à l'assassinat d« Conrad de Montferrat. Richard , informé ^de ces mauvaises dispositions, ayant été jeté par la tempête sur les côtes de l'empire grec à son retour de Palestine , évita de s'y faire connoître : il aima mieux se confier à des pirates. Le vaisseau ayant fait naufrage entre Venise et Aquilée, comme il passoit par l'Autriche en habit déguisé , il fut reconnu et mis dans les fers par les ordres du duc Léopold, en vengeance d'un affront qu'il avoit fait à ce duc en Palestine. On rapporte que ce prince, rentré dans ses états après plus d'un an de prison , conçut le dessein de faire la conquête de l'Egypte , d'aller ensuite au recouvrement de la Terresainte , de marcher enfin à Constantinople pour s'y faire couronner empereur , et qu'il avoit déjà formé une nouvelle croisade , lorsqu'il fut tué dans la guerre contre le
56ô HÏSTOITIE DU BÂS-EMPÎBE.
roi de France , devant nn château qu'il assie'geoil en Lîmosin.
Jicet.Lo, Pendant qu'une fermentation violente a^itoit Vile de Gypre et faisoît naître un nouveau royaume , l'empire grec ëprouvoit daq^ son sein des mouveraens qui sesuccédoient sans interruption. Le mépris que s'attiroit isaac par son peu de mérite, et îa facilité avec laquelle il étoit parvenu à l'empire , qui ne lui avoit coûté qu'un coup de sabre, animoient les espérances des ambitieux. Son indolence leur ouvroit libre carrière. îl étoit persuadé que, Dieu l'ayant porté comme entre ses bras sur le trône , Dieu s'étoit aussi chargé de l'y maintenir sans aucun soin de sa part. Pendant qu'il s'endormoit Iranquiliement dans cette assurance, il fut réveillé par Je bruit de plusieurs révoltes. Un certain Alexis, qui ne tenoit du fds de Manuel que la conformité de nom et ^quelques traits de ressemblance, prélendit qu'il étoit ce prince, qu'Andronic avoit été trompé , et qu'il avoit exercé sa cruauié sur un autre. Il étoit né à Constantinople ; et , pour n'être pas reconnu , il alla passer quelque temps en Asie. Il se logea dans la petite ville d'Harmales , près du Méandre, chez un Latin auquel il vint à bout de persuader ses mensonges. îls vont ensemble trouver le sultan d'Icone; c'étoit encore Azzeddin. Alexis lui débite la fable qu'il avoit inventée; il lui représente combien il lui sera glorieux de rétablir l'empereur légitime, et quels avantages il en retirera pour lui-même. Azzeddin, trompé par le ton assuré de l'imposteur et par sa ressemblance avec Manuel, le traite avec distinction , et lui fait espérer un puissant secours pour remonter sur le trône deses pères. Quelque temps après» im ambassadeur d'Isaac vient à la cour d'Icone, et le sultan lui ayant demandé en présence d'Alexis s'il reconnoissoit le fils de iNIanueî , il répondit qu'il étoit indubitable que le fils de Manuel avoit été assassiné et jeté dans la mer , et que tout le récit de ce jeune homniç.
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 56l
n^étoit qu'une fable. A ces paroles, le faux Alexis entre en fureur; et sans respect pour le sultan , il se jette sur* l'ambassadeur , qui eut bien de la peine à se débarrasser de ses mains. Cette aventure refroidit beaucoup le zèle d'Azzeddin. Néanmoins, à force d'inslances, Alexis obtînt de lui la permission d'enrôler ceux qui voudroient bien, s'engager à son service. En peu de temps il mit sur pied huit mille hommes; et ayaiit pris le titre d'empereur , il se rendit maître de gré ou de force de plusiem s places voisines du Méandre. Entre autres villes il prit et abandonna au pillage la ville de Chones , où les musidmans profanèrent par toute sorte d'infamies et de violences l'égh'se célèbre de l'archange saint Michel. On envoya contre lui successivement plusieurs généraux , qui , se voy<tnt mal obéis de leurs soldats , plus portés au service du faux empereur qu'à celui d'Isaac, revinrent sans avoir remporté aucun avantage. Dans la cour mémo de Consîantinople , bien des gens, quoique persuadés de rifîi posture , en désiroient le succès . Enfin Alexis sébastocrator , frère d'Isaac, se mita la tête de quelques troupes , et marcha vers le Méandre. Mais, n'osant hasarder une bataille contre des forces supérieures , il se tenoit éloigné, et se contentoit de contenir dans l'obéis- > sauce les places qui n'avoient pas encore pris le parti du rebelle. Les choses éîoient en cet état , et l'armée ennemie grossissoit tous les jours par l'affluence des déserteurs, lorsqu'un coup imprévu termina la guerre. Uri jour que le faux Alexis, après avoir bu largement, dormoit d'un profond somme, son aumônier, ayant saisi son épée pendue à son chevet , lui coupa la gorge, et porta sa tête au sébastocrator. Celui-ci la trouva si ressemblante , qu'il ne put s'empêcher de dire que ceux qui a voient suivi cet imposteur pouvoient bien être innocens.
La rébellion du faux Alexis fut le signal de beaucoup Nicet, d'autres, qui ne furent pas plus heureuses. On vit en ^'
Paphîagonie nn autre imposteur qui, sous le même titre de fils de Manuel , attira dans son parti les provinces voisines. Le sébaste Théodore Chumne le prit dans un combat et le fit mourir. Un certain Basile Chozas en fit autant auprès de Nicome'die ; il fut pris après peu de jours , aveugle et condamné à une prison perpétuelle. On en vit éclore de toutes parts quantité d'autres, qui disparurent aussitôt comme des insectes éphémères. Isaac Comnène , neveu de l'empereur Andronic , qui étoit détenu en prison , s'en étant échappé, courut à Sainte- Sophie pour soulever le peuple. On se saisit de sa personne malgré la sainteté de l'asile ; ou lui fit souffrir une rigoureuse torture pour le forcer à découvrir ses complices. Il ne nomma personne, et mourut le îendeîiiain. On dénonça Constantin Tatice , homme factieux , qui entretenoit depuis long-temps à Constantinople une troupe de cinq cents bandits dévoués à ses ordres. II. fut arrêté, et on lui creva les yeux. On traita de même un nommé Racyndite , allié de la famille des Conmènes, qui donnoit les mêmes sujets de défiance : mais le plus distingué de ceux qui furent alors la victime de leurs attentats ou des soupçons du prince, fut Andronic Comnène, fils d'Alexis, et petit-fils de la célèbre Anne Comnène et du César Bryenne. Il étoit gouverneur deThessalonique. On l'accusa d'aspirer à l'empire, et d'avoir concerté à dessein avec Alexis, fils naturel de Manuel, dont j'ai déjà parlé sous le règne d'Andronic. Ceux qui avoient ordre d'aller arrêter Andronic le rencontrèrent sur le chemin de Constantinople ; et voyant qu'il venoit lui-même se jeter dans le piège , ils évitèrent de lui donner l'alarme , et raccompagnèrent comme par honneur. Dès qu'il fut arrivé, on l'accusa de trahison. On lui donna d'abord des juges ; mais , sans attendre leur sentence , sans lui donner le temps de se défendre , on le mit en prison et on lui creva les yeux. Son fils , furieux de ce procédé illégal , se jette dans Sainte-Sophie; c'étoit
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on jour de fête , et tout le peuple y étoît assemblé : il déclame avec hardiesse contre la cruauté de l'empereur, qu'il traite de tyran. Mais pendant même qu'il parioit ^ avant que ce discours séditieux se fût répandu dans la ville, on se saisit de sa personne, et on lui fit le même traitement qu'à son père , dont il augmenta la douleur en voulant le venger.
On arrêta ensuite Alexis , fils naturel de Manuel , ac-^ cusé d'être complice. Nous l'avons laissé enfermé dans un château au bord du Pont-Euxin. Isaac l'avoit rappelé, et quoique ce prince eût été privé des yeux par la cruauté d'Andronic , il l'avoit honoré du titre de César. Alexis, instruit par l'infortune, se tenoit éloi^ gné de la cour et se renfermoit dans le silence de la vie privée. Sa retraite ne put le mettre hors de prise à la calomnie. Il fut condamné à perdre tous ses biens , et à passer le reste de ses jours dans un monastère. Nourri des maximes du christianisme, phis solides et plus consolantes que celles d'une philosophie mondaine , il reçut cet arrêt comme une faveur de la Providence, et la perte de ses biens n'arracha de son cœur aucun soupir. Pendant qu'il montoit le mont Papyce en Thrace , où étoit situé le monastère, on aperçut avec étonnement un nuage de tristesse se répandre sur son visage, auparavant tranquille et serein. L'historien Nicétas , qui étoit du cortège, lui en demandant la cause : Ce n'est pas , lui dit-il, le changement d'habit qui m'afflige; n'importe à l ame de quelle couleur et de quelle forme soit le vêtement qui coui>re son corps. Mais je redoute les obligations que l habit monastique porte avec lui. Je sais que quiconque h mis une fois la main à la charrue et regarde derrière lui , n'est pas digne du royaume de Dieu. Dans cette crainte, il ne voulut contracter aucun engagement intérieur; il ne promit rien; il ne consentit à rien qu'à obéir à Tempereur. On lui donoa Iç nom ^ Athanase. Il choisit pour cellule celle
364 HISTOIRE DU BÀS-EMf»IRE.
OÙ Alexis, fils d'Axuch , sacrifié comme lui aune injuste cabale , avoit fini ses jours. Au bout de trois mois , l'empereur le rappela à la cour, et fit voir qu'il n'avoit pas eu déraison pour l'en bannir. Il l'invitoit fréquemment à manger à sa table. Mais, malgré les distinctions dont il rhonoroit avec justice , ce prince peu sensé n'eut pas dans l'opinion publique l'honneur du repentir. On n'attribua ce changement qu'à son inconstance naturelle.
mcet.l. 7.^ Ce fut en cette année 1191 qu'Isaac résolut de ré- * ^ OHens Compenser son prophète Dorothée , en le plaçant sur christ, t. 5, |e siège de Constant inople. Il est à propos de rappeler ^secjq- t. 5 , ici la suite des patriarches depuis l'abdication volon- ^Fhurj ^htst. ^^^^^ Théodose, dont j'ai parlé sous le règne du jeune ecclés. L.fô , Alexis. Isaac, dès la seconde année de son règne, fit dé- ^s. poser oasile Camatere, sous prétexte qu il avoit secn-
îygi ad Ba- i^^'isé des filles et des veuves de distinction , qu'Andronic ^Mansi ûû?avoit Contraintes de prendre le voile contre leur gré.
La vraie raison étoit la défiance qu'il avoit de ce patriarche , dont il redoutoit le crédit. L'église de Constantinople n'eut pas lieu de regretter ce mauvais pasteur , qui s'étoit vendu aux volontés d'Andi onic. Nicélas Muntanès, sacellaire de Sainte-Sophie, fut mis à sa place. Quoiqu'il fût fort avancé en âge , l'inconstance d'Isaac ne put attendre sa mort. Sa vieillesse servit de prétexte pour le dépouiller de sa dignité au bout de trois ans. On lui substitua un moine nommé Léonce. Avant sa nomination , Isaac avoit protesté avec serment ^ en présence de tout le peuple , que la mère de Dieu lui avoit apparu en songe, et lui avoit présenté ce moine, qu'il ne connoissoit pas, et dont elle avoit loué la haute vertu. Malgré ce songe miraculeux, il ne le laissa que sept mois en place, et résolut d'élever à cette dignité son ami Dorothée, qu'il avoit déjà fait nommer patriarche titulaire de Jérusalem. Depuis que les Latins étoient maîtres de cette ville, ainsi que d'Antioche et
HISTOIRE DU 5âS-EMP1RE. 565
ûe Tarse , et qu'ils donnoient des pasteurs à ces trois églises, les Grecs n'avoient pas cessé d'y nommer des évêques qui n'en avoient que le titre, et ne sortoient pas de Constantinople. C'est ainsi que Théodore Balsamon, fameux canoniste, étoit alors patriarche d'Antîoche. Comme les canons ne permettoienl pas ces translations d'un évêché à un autre , ïsaac, pour vaincre cette difficulié, s'avisa du même stratagème dont l'impératrice Eudocie s'était servie autrefois pour tromper le patriarche Xiphilin, et mettre sur le trône Romain Diogène. Il fit venir Balsamon et lui témoigna un sensible regret du dépérissement où se trouvoit TEglise, tellement dépourvue de ministres capables et vertueux , que dans tout l'Orient il n'y avoit que Balsamon en état de remplir dignement la place de patriarche de Constantinople, ce siège si important, qui donnoit un chef à l'Eglise universelle. Si vous pouvez, ajouta-t-il , irouçer dans la discipline ecclésiastique , dont vous avez une connaissance si profonde et si étendue , des moyens de prouver au peuple que le passage d'un siège à un autre n'est pas aujourd'hui plus contraire aux canons qu'il ne l étoit autrefois, vous me délivrerez d'un grand embarras. Balsamon , 'que l'étude n'avoit pas guéri de l'ambition, répondit du succès, et dès le lendemain la question ayant été proposée dans une assemblée du clergé et de prélats dont il étoit l'oracle , fut résolue au gré de l'empereur , qui confirma la décision par des lettres patentes. Mais l'habile canoniste , qui savoit faire plier les canons à ses intérêts , avoit , sans le savoir , travaillé pour Dorothée, que l'empereur nomma aussitôt patriarche de Constantinople. Balsamon , et les prélats qui avoient bien voulu lui sacrifier leur conscience , se voyant si honteusement trompés , soulevèrent le clergé et le peuple. C'étoit un cri universel contre cette usurpation qu'on traitoit de sacrilège. Les prélats s'assemblèrent et fulminèrent une sentence de
déposition. L'empereur, de son côté, soutint opîniâtf^ment son ouvrage; il cassa le jugement des prélats, et fit installer Dorothée à main armée. Le nouveau pas- ■ teur, odieux à toute la ville, essuyoit tous les jours des ^ insultes; et pendant deux ans qu'il siégea, ce fut un combat perpétuel entre l'empereur qui s'efforçoit de le maintenir, et le clergé joint au peuple qui le traversoit dans toutes ses fonctions. Enfin îsaac ne fut pas assez ferme pour résister à ce torrent , qui , loin de s'affoibiir par le temps, grossissoit de jour en jour, il fallut céder à l'indignation publique. Dorothée fut déposé de nouveau dans un synode, et George Xiphilin, garde dîi \ trésor de la grande église, nommé à sa place. Le prélat destitué , rentra par violence dans le patriarchat de Jérusalem, occupé par un autre, et ne le garda pas long-temf>s. L'histoire ne dit pas la raison qui le lui fit ^ abandonner. i Alt. 1192. La trêve faite en 11 88 avec les Valaques et les Bul- I^'icet. l.ô , gares étant expirée , ces deux peuples , réunis aux Co~ mans, recommencèrent à ravager les provinces voisines du Danube. L'empereur , qui se croyoit plus grand capitaine qu'aucun deses généraux, marche en Thrace, s'avance au - delà d'Anchiale , et s'approche du mont Hémus. Il se fîattoit d'une enttée facile en Bulgarie. Mais il trouva les places en meilleur état qu'il ne s étoit | imaginé. Les mu^-ailles et les tours réparées de nouveaiî j pouvoient faire une longue résistance. Les barbares,aussi légers que des chèvres , se tenoient sur les hauteurs , et couroient de montagnes en montagnes sans se hasarder dans les plaines. Il apprit que les Patzinaces . passoient le Danube pour venir les joindre. Il prit donç" le parti de quitter le pays au bout de deux mois, sansavoir pu approcher rennemî. Deux chemins conduisoient à Bérée, l'un plus long, mais plus sûr et plus commode , par des plaines unies et propres à la cavalerie c'étoit par là qu'il étoit venu j l'autre, plus courte
mais plus étroit et plus dangereux , par des gorges et des ravines , où couloit un torrent. Dans l'empressé-ment qu'il avoit de s'éloigner, ce fut la route qu'il prit^ Son avant-garde étoit commandée par Manuel Camyze et par ïsaac Comnène, gendre d'Alexis, frère de Tenlpereur. Jean Ducas, sébastocrator, conduisoit l'arrière» garde. Entre les deux , à la tête du corps d'armée ^ marchoit l'empereur avec son frère Alexis. Les barbares côtoyoient la marche, toujours sur les hauteurs à droite et à gauche. Ils laissèrent déboucher l'avant-garde sans l'inquiéter ; leur dessein étoit de tomber sur le corps d'armée où se trouvoit l'empereur avec toute sa noblesse. Lorsqu'ils la virent engagée dans ces défilés , ils descendirent avec de grands cris pour l'écraser. L'infan* terie grecque gravissoit sur les hauteurs pour les arrêter ; mais, accablée d'un orage de pierres, de flèches^ de javelots, elle fut bientôt obligée de regagner le vallon. Là , pressés par les barbares , qui les massacroient comme un troupeau enfermé dans un parc , ils se débandèrent , chacun ne songeant qu'à s'échapper de ce mauvais pas. L'empereur perdit son casque èt auroiî perdu la vie , sans le secoars de ses officiers , qui , se serrant autour de sa personne, lui ouvrirent un passage en renversant , foulant aux pieds , massacrant hommes et chevaux qui se trouvoient devant lui ; en sorte que, pour sauver un prince sans mériîe , il en coûta la vie à grand nombre de braves gens qui valoient mieux que lui. Pour lui, il se crut, comme un autre David , le favori de la Providence , qui récompensoit ses vertus, et continua de fuir sans songer à son arrière-garde, commandée par Ducas. Ce général, plus .sage que son maître , ne s'engagea pas dans le défilé ; et , sous la guide d'un Bulgare , qu'un de ses soldats eut l'adresse d'attirer , il prit un détour et rejoignil l'empereur à Bérée. L'avant-garde , qui y étoit déjà arlivée , croyoit ïsaac perdu avec toute l'armée. Pour dis^
siper ce mauvais bruit , il se fit voir pendant plusieurs jours, se vantant d'avoir remporté une grande victoire. Mais cette ridicule bravade fut démentie par le deuil des villes d'alentour , remplies de veuves et d'orphelins.
îl lui fut encore moins facile d'en faire accroire au peuple de Constanlinople, où son arrivée avoit été précédée de celle d'un grand nombre de fuyards , qui racontoient le détail de cette malheureuse journée. Mais sa vanité n'y voulut rien perdre. En partant de la ville , il s'éloit vanté qu'il y rentreroit tout rayonnant de ^ gloire : pour couvrir la honte de son retour, il disoit que Dieu avoit voulu punir la rébellion de Branas , et que tous ceux qui avoient perdu la vie avoient été complices de sa révolte. Abusé par les prétendus devins qui se jouoient de sa crédulité , ii s'étoit persuadé que la Providence divine avoit abrégé le règne d Andronic en punition de ses crimes, et qu'elle avoit ajouté à son* règne les années destinées à ce prince ; qu'il devoit régner trente-deux ans, délivrer la Palestine, établir son trône sur le mont Liban, repousser les nmsulmans au-delà de TEuphrate, anéantir même leur empire, et qu'il auroit sous ses ordres un peuple de satrapes, gouverneurs d'autant de royaumes, et plus puissans que les plus puissans monarques. Enivré de ces chimères, il ne sentoit pas les maux présens ; et battu par les ennemis , méprisé de ses sujets, il triomphoit d'avance des grands succès qu'il se figuroit dans les ombres de l'avenir.
A». 1193. Les Bulgares et les Valaques, glorieux a meilleur Aïm. /. 3 jdroit de leur victoire, et enrichis des dépouilles des * ^" Grecs, se répandirent l'année suivante dans la Thrace comme un torrent , ravageant tout sur leur passage. Ils saccagèrent Anchiale , s'emparèrent de Varna , détruisirent en grande partie Triadize , pillèrent Nysse. L'empereur, ne sachant par où commencer à repousser les
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ennemis , distribua ses troupes sous plusieurs généraux. Ils eurent d'abord quelque succès; Varna et Anchiale furent recouvrées et fortifiées de nouveau. Mais les ennemis reprirent ensuite le dessus, et les Grecs furent battus en plusieurs rencontres. L'empereur crut sa présence nécessaire. Il partit après l'équinoxe d'automne , et marcha vers Philippopolis, traînant après lui une suite de femmes et toute la débauche de la cour. Cependant , comme toutes ses forces étoient rassemblées , et qu'il étoit servi par de bons officiers , il arrêta les courses des Bulgares, réprima les Serves, qui attaquoient de leur côté les places de la frontière , et les battit près de la Morave , où grand nombre furent noyés. Il s'avança jusqu'à la Save, où il reçut la visite de son beau-père Béla, roi de Hongrie, avec lequel il passa quelques jours. De retour à Philippopolis, il reprit le chemin de Constantinople , en évitant le passage du mont Hémus, Comme Philippopolis étoit la place la plus exposée aux irruptions des barbares , il y mit pour gouverneur Constantin l'Ange, son cousin-germain , et laissa sous ses ordres une grande partie de son armée. C'étoitun jeune homme plein de vigueur et de fierté , déjà grand-amiral de l'empire. Dirigé par les conseils de vieux officiers expérimentés , il sut autant se faire obéir de ses soldats que craindre des ennemis. Sa vigilance et son activité arrêtèrent les incursions des barbares. Pierre et .Asan , toujours sous les armes et prêts à fondre en Tbcace, ne pouvoient le surprendre, et étoient souvent surpris eux-mêmes. Il ne leur donnoit aucun repos , en sorte qu'il en étoit beaucoup plus redouté que l'empereur.
La grande opinion qu'il donnoit de son mérite étoit encore fort au-dessous de celle qu'il en avoit. Enflé de ses premiers succès, qu'il n'attribuoit qu'à lui-même, quoiqu'il en fût redevable aux bons avis de ses lieutenans, il se crut né pour n'avoir point de supérieur, et
plein de mépris pour Isaac , il ne lui fut pas difficile d'inspirer ses senlimens aux jeunes officiers et aux soldats. Animé par le zèle qu'ils lémoignoient pour son élévation , il prit la chaussure de pourpre et le nom d'empereur. Basile Vatace, son beau-frère, grand domestique d Occident , étoit pour lors à Andrinople. Constantin lui fit savoir son entreprise. Vatace, auprès de qui les sages conseillers du jeune général s'étoient retirés, lui répondit par une lettre dans laquelle, tantôt tournant en ridicule son ambition téméraire, comme une vapeur de jeunesse, tantôt déplorant sa perle prochaine, il tâchoit de le détourner d'un projet si mal concerté. Constantin , loin de se rendre à ses bons avis, se flatta de l'entraîner dans son parti , et marcha vers Andrinople. Il n'étoit pas encore sur le territoire de cette ville, qu'il fut saisi et enchaîné par ceux- mêmes qui l'avoient excité à la révolte. Ces traîtres , doublement perfides, mandèrent à l'empereur qu' ils n avoieni paru adhérer pendant quelques momens aux attentats de Constantin que pour ne pas être les victimes de ce furieux , qui leur tenoit le poignard sur la gorge; qu*ils ^ivoient cherché avec empressement V occasion de lui mettre le rebelle entre les mains , et que le prompt sacrifice qu'ils lui en faisoient prouvoit assez la fidélité qu'ils lui açoient inçiolablemcnt gardée au fond du cœur. Isaac, sans examiner s'ils étoient innocens ou coupables , se contenta de leur excuse , et fit arracher les yeux à Constantin. Cette exécution ne causa pas moins de joie à Pierre et à son frère Asan que si le général grec eût conspiré contre eux-mêmes. Ils remercioient Dieu de les avoir délivrés d'un si dangereux ennemi ; ils faisoient des vœux pour la conservation d'Isaac et de sa famille, disant hautement que tant que de pareils empereurs seroient sur le trône , les affaires des Bulgares ne pouvoient manquer de prospérer. Affranchis de crainte, ils rentrèrent dans la Thrace, ravagèrent le
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territoire de Philippopolis , de Triadize, et s'avancèrent jusqu'auprès d'Andrinople. Les troupes grecques ne montrèrent que de la foiblesse; et si elles se hasardèrent quelquefois à combattre, ce fut avec peu de succès.
L'anne'e suivante fut encore plus malheureuse. Alexis An. 1194. Guide et Basile Vatace, furent défaits près d'Arcadio- J^^^^^' polis. Guide se sauva avec peine ; Vatace y périt avec la plus grande partie de ses troupes. Isaac résolut de marcher en personne. Il passa l'hiver à lever une grande armée , et soudoya un grand nombre de troupes auxiliaires. Il eut recours au roi de Hongrie , qui lui promit un puissant secours. Il tira de son trésor quinze cents livres pesant d'or , et six mille d'argent ; et , suivi d'une nombreuse armée, bien fournie de toutes les munitions nécessaires, après avoir recommandé à Dieu le succès de ses armes , il partit au mois de mars , résolu de ne revenir qu'après avoir terminé la guerre et ruiné entièrement ces opiniâtres ennemis.
Ce prince pensoit n'avoir à craindre que les Bul- An. 1195.' gares et les Valaques. Mais il conduisoit lui-même un Nicet.l. 3, ennemi d'autant plus dangereux , qu'il le chérissoit ^* îdemy m avec plus de tendresse. G'étoit son frère Alexis , qu'il ^«^^««^^o. c. avoit retiré de captivité et qu'il admettoit dans sa Sanut.LZ, plus intime confidence, partageant avec lui ses biens, ^f'** son pouvoir , ses plaisirs , et ne se réservant que le ^^^^nV chr,
... 1, X 1? X ' • Ti 1 • • Monach.
titre d empereur et 1 autorité souveraine. Il lui hvoit Alt. chr. donné le palais de Bucoléon à condition qu'Alexis perg'^lhron laisseroit jouir du péage du port voisin , qui rendoit Cassin. chr, tous les jours à l'empereur quatre mille livres d'argent, sîus. " affectées à la dépense de sa table. Ce perfide, jaloux de voir son cadet sur le trône, résolut de lui arra- ^"g^^^^^^* cher la couronne. Il pratiqua secrètement les seigneurs^. 26, 27.^^ qu'il savoit mal disposés pour Isaac, et il avoit déjà formé un nombreux parti, lorsqu'on en avertit Tem-
hard,p. 2669
pereur. Isaac rejeta cet avis comme une calomnie '^i'Lv.^ifôï/^-
kes„
Sabellicus. malignement inventée , pour le séparer d'un frère m. ' qu'il regardait comme son soutien le plus assuré. Arrivé
Turcogrœ!"^ ^ Rhédeste, il y célébra la fête , de Pâques, et toujours ciâ. i.'j. entêté des chimères de la divination, il fut curieux Biasio.l^i?. ^^^^ devin fort accrédité parmi le peuple. C'étoit H^ved^ un charlatan de nouvelle espèce, qui ne répondoit
Acropolit. que par des sauts, des gambades et des mouvemens ^Guntenus, extravagans mêlés de sons mal articulés, que de vieilles c. 8. femmes interprétoient aux consultans imbécilles. La
Du Cange , ii, ,.. ,
Jain. />.2o4, ngnre de 1 empereur etoit peinte sur le mur de sa loge.
2o5^2i5,259. Loisque Isaac fut entré, le devin, après l'avoir envisagé, et fait ses folies accoutumées , effaça du bout de sa baguette les yeux de la figure, et parut vouloir lui enlever son ornement de tête. Si le fait est tel que le rapporte Nicétas, il falloit que ce charlatan fût instruit du complot par quelqu'un de ses espions, comme il est assez ordinaire à ces sortes de gens. Le prince n'en fit que rire et marcha à Cypsèles, où il s'arrêta pour mettre ses troupes en ordre, et attendre celles qui le suivoient. Cependant la noblesse conjurée murmuroit en apparence du mépris que l'empereur faisoit de ses officiers, et du désordre des affaires; mais en effet elle préparoit les esprits à une révolution dont elle se promettoit de grands avantages. Isaac, qui n'étoit nullement instruit de ces sourdes manœuvres, monta à cheval pour £lier à la chasse, et fit inviter son frère à l'accompagner dans ce beau pays peuplé de gibier. Alexis s'en excusa sur une indisposition qui le tenoit au lit. Dès que l'empereur fut parti , les conjurés enlèvent Alexis comme malgré lui, le transportent dans la lente d'Isaac, et le proclament empereur. Les chefs du complot étoient Théodore Br'anas, George Paléologue, Constantin Raoul, Michel Cantacuzène, tous parens d'Isaac et courtisans d'Alexis, Au premier bruit de cette nouveauté, toute l'armée va se ranger auprès d'Alexis; les domestiques d'Isaac,
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 5n5
ceux qu'il avoit comblés de ses bienfaits , ses ministres mêmes , s'empressent de faire leur cour au nouvel empereur. Isaac, apprenant ce soulèvement, revient sur ses pas ; et comme tous l'abandonnoient pour courir à sa tente , dont son frère s'ëtoit emparé, il lève les yeux au ciel , et tirant de son sein une image de la sainte Vierge qu'il avoit coutume de porter, il la supplie de le sauver d'un si grand danger. Voyant accourir à lui une troupe armée dans une contenance menaçante, il tourne bride, et monte sur un puissant cheval; il traverse un torrent, et prend tant d'avapce sur ceux qui le suivoient, qu'il arrive à Stagyre en Macédoine, à plus de cinquante lieues avant qu'ils aient pu l'atteindre. Là , accablé de fatigue, comme il prenoit quelque repos, il fut livré par son hôte , et ramené à Constantinople. Alexis lui fit crever les yeux dans le faubourg de Péra. Le chagrin de son infortune, joint à la douleur de ses plaies , lui fit passer plusieurs jours sans prendre aucune nourriture. Après l'avoir tenu quelque temps enfermé dans la prison du palais, on le transféra dans une tour située dans un autre quartier de la ville. On ne lui donnoit chaque jour qu'une petite mesure de pain et de vin , telle qu'on la donnoit aux plus vils esclaves. Il avoit régné neuf ans et huit mois, et n'avoit pas encore quarante ans accomplis.
Il avoit eu deux femmes. On ignore le nom de la première , qui mourut avant qu'il fût empereur. Il en avoit eu un fils et deux filles. L'aînée des filles prit le voile de religieuse. La cadette, nommée Irène, ou Marie selon quelques auteurs, et Cécile selon d'autres, fut d'abord mariée à Roger , fils de Tancrède, roi de Sicile. Roger étant mort avant son père , et l'empereur Henri vi s'étant rendu maître de la Sicile en iigS, elle fut donnée en mariage à Philippe, duc de Suabe, auquel Henri son frère céda la Toscane et l'héritage de la comtesse Mathilde. Philippe , étant devenu empereur , fut assassiné
en 1208; Irène mourut la même année, et fut enterrée au monastère de Lorcha, près de Tubingen, dans le duché de Virtemberg. Isaac^ ayant perdu toute espérance, avoit adopté Philippe son gendre, et l'avoit déclaré héritier de l'empire, que son frère lui avoit enlevé. Il espéroit du secours de Henri pour le recouvrer. Le fils d'Isaac, nommé Alexis, qui n'avoit que douze ans lorsque son père perdit la couronne , s'échappa des mains de son oncle. Nous raconterons dans la suite le reste de ses aventures. La seconde femme d'Isaac fut Marguerite, fille de Béla roi de Hongrie, et d'Agnès d'Antioghe. Elle n'avoit que dix'^ans lorsqu'il la demanda à son père; il l'épousa lorsqu'elle fut nubile, et changea son nom en celui de Marie, selon l'usage des Grecs. Après la mort d'Isaac elle épousa Boniface, marquis de Montferrat et roi de Thessalonique. Isaac en avoit eu plusieurs enfans, entre lesquels on ne connoît que Manuel , qui , comme nous le verrons dans la suite, reçut le titre d'empereur du marquis de Montferrat , second mari de sa mère«
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