‹ Histoire du Bas-Empire, commençant à Constantin-le-Grand (volume 5)Chapitre 6 sur 13 · LIVRE CENT -HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CENT -HUITIÈME

L'impératrice, voyant que ia plupart des villes def l'emjîire avoient reconnu Cantacuzène , et que cet empire éU)it réduit pour elle à la possession de la capitale, chercha des alliés. Eile ne pouvoit plus s'adresser au craie de S^^rvie , qui, en prenant le fastueux titre d'empereur des Grecs , annonçoil assez l'intention de profiter de la guerre civile pour le devenir tout-à-fait. La facilité avec laquelle le roi de Bulgarie rompoit les traités et passoit d'un parti à l'autre n'inspiroit aucune confiance. Dans cet emi)arras, la princesse Anne eut recours à Basilica , prince de Carbone, et lui députa des ambassadeurs qui furent très-bien reçus. Basilica donna mille hommes, dont il confia le commandement à deux frères nommés Théodore et Tompirotitze. En côtoyant les rives de la mer de Pont, ces deux officiers persuadèrent aux habitans de plusieurs places de se rendre à l'impératrice. A leur arrivée, ia princesse les combla d'honneurs. Elle maria la fille du grand-duc Apocauque à Tomprolitze , qu'elle fit général en chef de l'armée grecque. Ce nouveau général partit sans délai pour s'emparer de Sélivrée pendant que Cantacnzène étoit à Didymotîqoe. Facrase sortit à ia tête de la garnison , attaqua l'ennemi , et les battit complètement avant d'arriver à Sélivrée. Tomprotitze, ne connoissant pas le pays , mena sa cavalerie dans des valions plantés de vignes: ce fat ia principale cause de sa défaite. La plupart de ses gens furent faits prisonniers : lui-même ne s'échappa qu'avec peine, et revint honteux dans la capitale, ïi y resta : son frère partit avec les débris de sa tronpe. >

La promesse que l'empereur a voit faite au sultan de Bithynie de lui donner sa fille en mariage éloit restée sans effet , soit par suite de la juste répugnance que le prince devoit éprouver, soit que les événemens n'eussent point laissé le temps de consommer ce projet. Quel que soit le motif, Orchan revint à la charge, mêlant aux instances les plus vives des expressions qui pouvoient faire craindre un nouvel ennemi plus puissant que les autres , s'engageant à servir Gantacuzène , non conime un allié , mais comme un fiis. L'empereur rassembla les officiers les plus renommés de son armée, et ies cortsulia sur celte alliance : tous en reconnurent l'utilité. Le prince voulut avoir l'avis d'Amir , aux yeux de qui les objections et les scrupules qu'auroient pu raisonnablement avoir les Grecs n'avoient aucune valeur. Amir l'engagea vivement à conclure, lui faisant voiries avantages de cette alliance préférable à ceux que son ami pouvoit retirer de la sienne. En effet , par la proximité , le sultan de Bithynie pouvoit envoyer ou conduire à son allié des secours prompts et faciles ; tandis que celui de Lydie , séparé de son ami par de grandes distances , entouré d'ennemis , n'avoit , d'après toutes les circonstances, que des secours tardifs, insulTisans, à lui donner. Amir, dans sa lettre , cita plusieurs exeniples qui dévoient déterminer Gantacuzène , en lui rappelant que des empereurs a voient donné leurs filles à des barbares. Entre autres il ciioit Andronic , qui sacrifia un enfant de dix ans au craie de Servie , quoiqu'il eût passé l'âge de la maturité. L'empereur admira la modestie d'x\mir9 qui lui avouoit que ies ressources qu'il trouveroit dans le sultan de Bithynie lui seroient plus avantageuses que les siennes. Il envoya des ambassadeurs au sultan pour lui annoncer le consentement qu'il donnoit à son mariage , et le prier d'envoyer une escorte pour protéger sa fille pendant sa route. Orchan , transporté de joie , fit équiper trente vaisseaux , qui transportèrent dans la

4l4 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

Thrace l'élite de sa cavalerie avec les principaux de sa nation. Sélivrée fut choisie pour le lien où la cérémonie devoit se faire , et les princes s'y rendirent , chacun de son côté. On éleva hors de la viiie un trône d'où la fille de Gantacuzène pûi être vue de tout le peuple , selon l'usage suivi par les empereurs lorsqu'ils marioient leurs filles à des él rangers. Auprès de ce trône une tente fut dressée pour l'impératrice Irène et les femmes de sa i suite. Théodora (c'étoit le nom de la jeune princesse) se plaça sans être aperçue , parce que le tiôiie étoit environné de rideaux de soie et d or, qui se relevèrent en draperies, et l'exposèrent à îous les regards dans toutei sa parure, au moment où la cérémonie commença. Autour étoient des eunuques, un genou en terre, portant chacun un flambeau. L'empereur seul étoit à cheval, tous les autres dignitaires ou généraux se tenoient debout. Une ïuusique nombreuse et composée des meilleurs ïustruniens fit entendre , dit Gantacuzène , la plus, agréable harmonie dont V oreille des hommes puisse êirêï charmée, et fuJ niêlée d'hymnes et de chants. La cérémonie fut ternûnée par un festin auquel assistèrent les envoyés d'Orchan. L'empereur traita l'armée et les Turcs ^( lulant plusieurs jours. Ensuite il remit sa fille | aux anihassadeurs , qui la conduisirent à leur maître.) Gantacuzène représente sa fille conservant à la courdai sultan la pureté de ses niœurs et la foi de ses pères, résistant non-seulement aux efforts que l'on fit pour lill) faire embrasser îa religion de Mahomet , mais conver-' tissant plusieurs Turcs à la sienne ; n'usant de son crédit! que poin* faire du bien. Il semble que , par ces éloges, îl ait voulu tacher de faire oublier ce qu'avoit de cho-i quant, sous phss d'un rapport , un pareil mariage aux yeux des Grecs , qui traitoient de barbares les autres nations, niênie celles qui avoient reçu le christianisrae.f Les villes d'Héracléa et d'Amastris , situées sur lei Pont-Euxin, prévoyant que Gantacuzène îriompheroit

de ses ennemis , songeoient à se soumettre à son obéissance : mais , comme c'ëtoît moins par attachement pour ce prince (jue par îles motifs cVinlérêt , elles voulurent s'assurer de sa situation , et voir si elles ne couroient aucun risque. En conséquence , elles envoyèrent deux espions pour reconnoître la puissance de l'armée, et firent un singulier choix. G'étoient un moine et un prêtre. Arrivés à Sélivrée , ils logèrent chez Contophre, ami particulier du protosébaste. Il les conduisit à l'empereur,* en kii rendant compte de l'objet de leur mission. Le prince leur permit de tout voir, et donna des ordres pour qu'ils n'éprouvassent aucune difficulté dans leur recherche. Il leur fit même des présens. Cet accueil reçut sa récompense. En sortant du palais ces envoyés rencontrèrent un homme qu'ils avoient vu chez Cinname à Constantinople ; et le montrent à Godefroi comme un personnage suspect dont il falîoit se défier. Sur cet avis , Godefroi le saisit au collet ; et , dans le débat de cette action , il aperçut sous les vêtemens de cet homme un poignard dont la pointe étoit très-aiguë, et accompagnée de deux crochets qui, dans l'examen que l'on en fit , se trouvèrent frottés d'un poison subtil. Lorsqu'on l'interrogea sur l'usage qu'il vouloit faire de ce poignard , il répondit que , séduit par ceux qui jgouvernoient Çpnstantinople , il étoit venu pour assassiner l'empereur ; que depuis quinze jours il n'en avoit trouvé qu'une fois l'occasion, mais qu'un mot du prince la lui avoit fait manquer. Alors il raconta qu'ayant réussi à s'introduire dans l'appartement de Cantacuzène un moment après son coucher , toutes les lumières furent éteintes par lui coup de vent : voulant profiter de ce moment et de l'obscurité, il s'étoit approché de la couche du prince; mais que , l'entendant prononcer ces paroles , que personne ne m'approche , car j'ai un poignard , il avoit craint d'être découvert, fit s'étoit hâté de sortir. L'empereur avoit effectivement

qlG HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

prononcé ces mots pour répondre à ceux qui , s'inquiétant de cette obscurité , le prioicnt d'être sur ses gardes. Ne supposant aucune espèce de danger, et trouvant leurs terreurs sans fondement, il ne vouloit que les rassurer, en leur déclaranî qu'il éloït en état de défense.

Ne pouvant plus compter sur l'alliance du sultan de Bithynie, l'impératrice e*H reiours à Sarcane, satrape de Lydie. Elle lui dé[)êcha Tagaris, grand-stratopédarque, ami particulier île ce prince, qu'il avoit jadis vu pendant son séjour à Philadelphie. Sarcane mit avec joie des troupes à sa disposition. Arair , fâché de voir Sarcane donner des troupes contre son ami, résolut de le secourir de son coté, et, pour y parvenir, fit valoir: une coutume en usage parmi les Turcs. Lorsqu'un sultan envoyoit des troupes au pillage , celles des autres princes kircs pouvoient les suivre : loin de le trouver i' mauvais, on approuvoit cette conduite. Amir choisit! deux mille hommes, les plus braves de son armée, les; mit sous ies ordres de deux capitaines dont il étoit sûr. Leurs instruclions confidentielles portoient que, si l'eniti pereur parvenoit à gagner par son adresse les soldats dçi Sarcane, et les délerminoiî à passer sous ses drapeaux, ! ies deux mille hommes devoieni les suivre; dans le cas contraire, les deux capitaines dévoient avertir Ganta- i cuzène de toutes les dispositions qu'on p^rendroit contre! lui, et, dans le moment où le combat commenceroit , se mettre de son côté pour charger les autres Turcs et combattre avec les Grecs. Les soldats eurent Tordre; précis d'obéir ponctuellement à leurs chefs, sous peine d'être ruinés ainsi que leurs familles, qui répondoienf de leur obéissance. Tagaris traversa l'Heilespont en ramenant ces troupes. Dès que l'empereur sut leur arrivée, il les envoya prier par An tien et Laïdorite de ne point agir hostilement contre lui : les officiers de Sarcane firent une réponse satisfaisante , mais en déclarant aux leurs qîi'ils exécuteroient les ordres de leur sultan. Ceux

niSTOI&E DU BAS-EMPIRE.

rlw7 ^"'T '°","f " par ses envoyés.

1 objet pour lequel ils étoient venus. Alors Cantacuzène ne cra,gnant plus les autres, fit ostensiblement des pré-' P ratrfs pour hvrer bataille. Les Tnrcs,qm ne vouloient attaquer qu'autant qu'ils lui auroient inspiré un, tron^euse sécurité, le voyant prêt, lui n^andèren; qnis ne v^uloient po.nt se battre contre lui, nia^s

chefà ro"T"r rr''"' 'î"'''^ envoyassent touchei a Lonstantinople l'argent que leur avoit promis ..npe«tr,ce, s'engageant à faire ensuite tout 'ce Tù Un conv.endroit. L'empereur y consentit. L'impé™ tnce s'acqurîta de sa dette : ceux qui gouverno proposèrent aux envoyés d'a..«q„er plr tele S liv é pendant qu'une flotte grecque la tiendroit bloquée par' «er , et s'opposeroit au pa.sage d'Orchan. En revenant au camp, les envoyés turcs lurent reconduits Z garde d'honneur, qu'ils auroient emmenTe p Lnn ^ans Gantacuzène.qui leur dit quec'étoit kù fal tor ' parce que ceux qu'ils vouloien, enlever seroient bie' -ssu.ets. L'armée turque s'approcha de Séiiv.ée U officers entrèrent dans la ville. L'empereur les traita «.agmfiqaement dans un lieu disposé de manière S voyou ceux qu. traversoient la mer, et qu'on en

Quelques galères de Gonstantinople'paru.'nt î equ.page, ayant reconnu Cantacuzèoe , vint sur le nvage pour l'msulter. Les Turcs coururem s, e^x en tuèrent plusieurs. Les impériaux, qui ne parois ie. que parce qu'.ls comptoient sur les Turcs, S'ap t " entrevue, furent surpris de les voir défendre l /Z nem. , perd.rent tout espoir d'attaquer avec succès Cantacuzene et se retirèrent. L'empereur, qui n'a „ plus besom de ses alliés, les renvoya comblés de p,ÏÏ *ens. Ne se trouvant point assez dédommagés du pilla" que nen d'a.lleurs ne remplaçoit à leur yeux, ils fi^^ ' avant de prendre la route de leur oavs „rV '

HIST. DU BAS-EMP. TOM. Xî.

4l8 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

et bestiaux. On publia qu'ils en agissoient ainsi cVaprèâ les ordres de Cantacuzène. Il se défend de cette inculpation , et prétend qu'il avertlssoit toujours les Serviens et les Bulgares de l'arrivée des Turcs , afin qu'ils prissent leurs précautions contre les barbares. ^

De toutes les manières de combattre Cantacuzène, et de se défaire de ce prince, l'assassinat éloit.le plus sûr, le plus commode , et le moins coûteux* Si l'assassin raanqooit son coup, on ne se croyoit point obligé de tenir ses promesses , en supposant qu'on le laissât impuni : s'il immoloit sa victime, les récompenses ëtoient toujours au-dessous de l'avantage que retiroient ceux qui cmpîoyoient un si odieux moyen. Le ministère , voyant la cause à peu près perdue, et Timpossibililé de faire la guerre à force ouverte, chargea Monomaque , neveu du grand-stratopédarque , du soin de tuer Cantacuzène. On fit de nouvelles combinaisons, l^e poisoa fut choisi comme faisant courir moins de risques à l'agent qu'on employoit. Monomaque devoit aller trouver l'empereur, lui déclarer qu'il éîoit suborné pour l'empoisonner, lui renîettre le poison , s'insinuer dans ses bonnes grâces, et l'empoisonner ensuite. Telle fut la marche qu'il suivit conformément à ses instructions* Dans cet aveu simulé d'un crime réel, il s'emporta en injures contre les ennemis du prince et leurs coupables machinations. L'empereur le remercia d'un avis aussi important, il donna l'ordre à Potomiate de prendre le poison et de l'ensevelir dans la terre. Ayant oublié de se laver les mains après avoir fait cette opération , il eut des maux d'estomac et de violentes coliques : ses gencives furent ébranlées ; il perdit ses dents, et ne dut la vie qu'à des contre - poisons; mais il ne fit que languir, et ne put jamais recouvrer la santé. Cantacuzène prétend que ces effets eurent lieu par le simple attouchement de la fioîe qui renfermoit le poison, tant il eîoit actif. Mais il est probable que Folomiate, en s'ac^

quiltant de sa commission , se mit pius immédiatement en contact avec le contenu de la fiole. Les amis de l'empereur le firent avçrtir dans le même temps de se défier de Monomaque, et lui mandèrent dans tons ses détails la mission qu'il avoit. Il fit venir l'assassin , lui liit l'avis qu'on Ini donnoit , et lui demanda' s'il étoit fondé. Il nia tout , mais sa jnstificasion parut foible : il ne prit point ce ton que donne le sentiment de son innocence. Cantacuzène se contenta de lui défendre de jamais paroître devant lui. Monomaque se fit pas répéter cet ordre. Il partit en diligence pour retourner à Constanlinopte.

Un incident remarquable arrivé dans ce temps tourna au profit de l'ensperenr. Ce fut une ruptnre entière entre l'impératrice et le patriarche. Ce prélat persécutât depuis long-temps Paiamas, qu'il avoit inutilement presse de se déclarer contre Cantacuzène. Voyant ses efforts inutiles, il le taxa d'irréligion, et soutint u« morne nommé Acyndène , condamné pour sa doctrine et ennem. de Paiamas. Ce moine accusoil publiquement celn.-c. d'hérésie et d'impiété. Le patriarche le fil melire en prison, amsi qu'un grand nombre d'évoqués qui prirent sa défense. L'irascible prélat, accoutumé depuis le commencement de la guerre civile à régner despotiqneraent avec Apocauqué, exerçoit sur "le clergé des actes tyranniques. Rien ne résistoit à sa volonté. C'étoit s exposer a sa fureur que de déplorer les maux de l état et de désirer la paix. Beaucoup de personnes pieuses furent renfermées dans des couvens , ou jetées même dans des cachots. L'impératrice n'écouta pas d'abord les réclamations, parce qu'elle croyoit que le dévouement aux mtérêts de sa famille étoit le motif de ces mesures arbitraires. Mais le corps des évêques écrivit à cette .princesse pour l'éclairer, et lui faire voir que la phipa-t des personnes qu'on persécntoit avec tant d'injustice ■ etoient étrangères aux dissensions civiles , ne s'occu-

4^0 HISTOIRE DU BAS-EMP'IîiËi .|||

pant que des doctrines de l'Eglise; et que la cause véritable des traitemens qu'ils éprouvoient étoit parcë qu'elles repoussoient une opinion erronée, proscrite dans un concile, et défendue par le patriarche. L'impératrice trouva la matière asse^ grave pour convoquer une assemblée, et força le prélat à répondre. Les évêques \ qui jouissoient encore de leuf liberté se rendirent à ce concile : ceux qui en étoient privés envoyèrent leur avis par écrit. L'impératrice et Jean Paléologue présidèrent à cette assemblée. Pendant qu'elle s'occupoit de doc-^ trine , on conspiroit pour Carttacnzène. Un des ofHciers de la princesse , nommé Zyrace , affligé de \â situation déplorable de l'empire ; bien convaincu de l'innocence de l'empereur , de ses bonnes intentions ; sentant que lui seul étoit capable de rétablir les affaires et de bien gouverner, négocia secrètement avec les amis de ce prince, et s'entendit avec eux sur les moyens de se rendre maître de Constantinople. Il lui fit connoître ce projet. Cantacuzène le remercia , lui promettant toutes les récompenses qu'il pourroit désirer. Phaséoîate étoit dans les mêmes intentions. Un gouvernement ferme le garantissoit de la haine des Génois. L'entrée de Cantacuzène à Constantinople concilioit ses intérêts avec ceux de l'état, il se concerte avec Zyrace et les amis de Tempereur. îl falloit quelqu'un dont la discrétion et le dévouement fussent connus pour aller trouver le prince, et convenir avec lui du jour et des moyens de l'introduire dans la capitale. On choisit Microcéphale. Quand il eut ses instructions, on le confia à un nautonnier appelé Pétrogurgure, créature da Phaséolate, pour le conduire à Séiivrée , parce que les routes par terre n'étoient pas sûres. Par un hasard singulier, dans la même journée, les ministres envoyèrent chercher î^licrocéphale pour l'engager à se rendre à Séiivrée , afin d'assassiner deux amis de l'empereur. Microcéphale ayant accepté cette commission j ils chargèrent le même

iiaufonnîer de le transporter à sa destination. Ce hasard peut s expliquer par le rôle que jouoit Phaséolate, l'un des trois ministres, et qu'on peut supposer avoir indiqué à ses deux collègues les mêmes hommes, pour exé^ coter , l'un le projet qu'ils avoient conçu , et l'autre le transport de l'agent choisi. Quoi qu'il en soit, Micro^^ céphaie partit chargé de deux missions contradictoires. Il exécuta les instructions de Phaséolate. L'empereur désigna le jour et la Porte dorée, parce qu'il étoit plus facile à ses amis de l'introduire par cette porte que par toute autre. Il partit ensuite pour Andrinopîe, aBn d'éviter tous les soupçons.

Pendant que l'impératrice présidoit le concile , un homme se présenta venant de Sélivrée, pour avertir que Cantacuzène devoit arriver la nuit suivante à Constantinople. Il assuroit tenir cette confidence de l'un de^ ceux qui étoient dans le secret de l'entreprise. La princesse, ne doutant point que ce ne fût une ruse de la part des partisans du patriarche, afin qu'il évitât la condamnation dont il étoit menacé, crut qu^on vouîoit l'ohliger à rompre le concile. Elle répondit que quand bien même cette nouvelle seroit vraie, elle ne se lèveroît point de sa place. Le jour indiqué par l'empereur, ce prince partit de Sélivrée, avec mille hommes d'élite. Un plus grand nombre pouvoit le faire découvrir et le gêner dans sa marche. Mais, ayant pris des chemina écartés, il mît plus de temps, et n'arriva que le lendemain du jour qu'il avoit indiqué, dans une inquiétude mortelle que ses amis ne lui eussent ouvert la porte la veille, et qu'ils n'eussent été surpris. Mais eux-mêmes eprouvoient le même sentiment , parce qu'un obstacle împrevu les avoient contrariés de manière que le même retard eut lieu de leur côté. G'étoit le jour de l'assemblée. Deux cramtes les agitcient. Cantacuzène pouvoit être, retourné sur ses pas en ne les voyant point arriver; ii «îtoit possible que les habitans , avertis, ne les attendissent

en embuscade. Ils parviennent à U muraille , e'coutenî, observent, se rassurent, et débouchent la porte, bien re'solus d'aller retrouver Cantacuzène, s'il s'étoit retiré. Pendant cette opération, le patriarche, convaincu de professer des sentimens opposés à la saine doctrine , étoit condamné, et déposé à l'unanimité. On a cru depuis que l'empereur, instruit de ce qui se passoit, avoit différé d'un jour son entreprise afin d'être entièrement étranger à la déposition du patriarche, et de ne point passer pour avoir usé de son influence. Cette supposition, que lui-même rapporte dans son histoire , est assez dans son caractère, et toute sa vie prouve qu'il sacrifioit à l'opinion. Tous les membres du concile se rendirent au palais de l'impératrice, qui leur avoit fait préparer un grand repas. Ce fut dans cette circonstance que l'empereur arriva près de la Porte dorée , où Tattendoient ses amis. Escortés de la garde de Phaséolate, ils l'introduisirent dans la ville avec des acclamations de joie. Il défendit à ses soldats de commettre le moindre désordre; Il fit arrêter sa troupe devant le palais de Porphyrogénète , délibérant sur ce qu'il avoit à faire dans sa conduite avec l'impératrice. A la pointe du jour il traversa la place publique pour se rendre à l'église de la Yierge, surnommée Odégétrie, d'où il revint au palais. L'impératrice y faisoit des préparatifs de défense. Elle en confia la garde à ceux dont elle connoissoit le dévouement à sa personne. Elle envoya demander du secoors aux Génois de Galata , qui passèrent à l'heure même sur des galères. Plusieurs soldats de Cantacuzène, soutenus par le peuple, tiî'èrent sur eux pour s'opposera leur débarquement. Quand les Génois vîrenf que le peuple ne paroissoit pas bien disposé pour l'impératrice, ils se retirèrent, et ne parurent plus. L'empe^ reur resta dans l'inaction pendant cette journée , soi! qu'il hésitât sur ce cfu'il avoit à faire, soit qu'il attendit que la princesse Anne lui fît des propositions. Le len-?

<3emaîn il convoqua tons les ëvêques qui se trouvoient clans la capitale, ainsi que les membres do clergé à qui leurs dignités et leur mérite personnel donnoient !e plus de considération. îl récapitula devai^ eux tous les événemens de la guerre , fit voir qu'il n'en étoit point la cause, qu'on Tavoit obligé de se défendre ; établit un parallèle entre sa conduite et celle de ses ennemis , qui employoient contre lui l'assassinat, égorgeoient ses ambassadeurs, emprisonnoient ses amis et lesdépouilloient de leurs biens : renouvelant ses protestations en faveur de la famille impériale, il déclara que, si l'impératrice persistoit dans son aversion contre lui , dans son projet de défense et dans l'intention de faire couler le sang au milieu de la capitale , il seroit innocent des maux qu'elle alloit attirer sur elle et sur ses enfans; que, si elle refusoit les conditions honorables d'une réconciliation, il n'ordonneroit rien de rigoureux contre elle, mais en même temps qu'il ne répondoit point des soldats, et craignoit de ne pouvoir les retenir. îl choisit ensuite deux députés pour aller conférer avec cette princesse. C'étoient le métropolitain de Phiîippopolis et Cabasilas, les mêmes qu'elle lui avoit envoyés précédemment à Didymotique. Ils dévoient exhorter l'impératrice à prendre des voies de conciliation , à ne plus se laisser tromper par de fausses espérances , à lui donner enfin l'occasion qu'il avoit tant souhaitée, de faire paroître sa clémence envers ses ennemis, et sa reconnoissance pour la mémoire d'Andronic, en procurant à ses enfans la gloire et la prospérité. Ce langage parut, à ceux (pli Técoutoient , si noble et si désintéressé, qu'ils avoient peine à croire qu'il fût sincère , jugeant qu'il falloit une vertu plus qu'humaine pour demander la paix au milieu d'uîie capitale dont on s'étoit rendu maître après avoir conquis l'empire. Mais, en admirant cette modération , ils ne dissimulèrent point la joie qu'ils en ressentoient»

^H. 1Ô47- L'impératrice ne daigna pas répondre aux ambassa^ deurs, et les renvoya sans leur rien accorder. Cantacuzène en conçut un violent dépit, avouant qu'il fut agité de diverses pensées. Dès que sa troupe sut raccueii rnéprisant qu'avoient reçu ses envoyés, elle devint furieuse. Les amis et partisans de l'empereur, irrités contre les ministres à cause des mauvais Ir Jtemens qu'ils avoienî éprouvés , ne cessoient d'aigrir le peuple et de l'exciter à attaquer le palais. Ils se joignirent à la troupe, et, sans Cantacuzène, l'asile de l'impératrice eût été enlevé de •vive force. Mais il ne put empêcher qu'on ne pillât le palais de Blaquernes. Quand ceux qui s'étoient enfermés avec la princesse pour le défendre virent qu'elle aimoit mieux périr et les perdre avec elle que de consentir à un accommodement, ils résolurent de pourvoir à leur sûreté ; et , n'oubliant point leurs intérêts, ils députèrent à l'empereur pour lui demander des charges et des dignités en récompense du service important qu'ils offroient de lui rendre. C'était non-seulement d'ouvrir les portes du palais , mais de remettre entre ses mains l'impératrice et ses enfans. Cantacuzène rejeta ces offres avec indignation. Jean Paléologue , plus prudent que sa mère , quoiqu'il n'eût que quinze ans , la supplia , dès qu'il s'aperçut que le peuple couroit aux armes , d'envoyer des députés à l'empereur , bien sûr que ce prince ne leur feroit aucun mauvais traitement.il ajouta ^que, s'il étoiî dans l'erreur , il aimeroit mieux recevoir la mort de lui que du peuple. L'impératrice, cédant à son fils , envoya chercher Asan , beau -père de Cantacuzène, et Grégoire Paîamas, ami de çe prince. Tous deux éîoient en prison. Elle leur proposa d'aller trouver l'empereur de sa part pour lui demander la paix. Chargés de cette mission , et supposant qu'il ne devoit respirer que la vengeance , ils le supplièrent de se contenter dç la gloire de les avoir vaincus, et l'exhortèrent à la mo-? dération. Ils furent également surpris et de l'açcueU

gracieux qu'ils reçurent, et de la douceur du prince, qui savoit oublier tant d'outrages , et pardonner. Il déclara qu'il étoit disposé à faire tous les sacrifices , et que rien ne lui coûleroit pour l'avantage des jeunes princes. Après une légère observation faite en passant et sans humeur à son beau-père sur sa conduite envers lui , il donna beaucoup d'éloges a celle de Palamas , sur la fer-* îueté qu'il avoit toujours montrée en ne cédant ni aux menaces ni aux mauvais traiîemens. Il fit dresser ensuite la forniule du serment qu'il vouioit envoyer à l'impératrice, ainsi qu'à son fils. Ce serment portoit en substance que Cantacuzène accorderoit amnistie entière à ceux qui l'avoient offensé ; que personne ne seroit inquiété pour avoir suivi son parti ; que chacun retiendroit cè qu'il possédoit avant le commencement de la guerre civile ; que les deux empereurs commanderoîent conjointement, mais que , pendant dix ans, le plus jeune déféreroit à l'ancien , et qu'ensuite le pouvoir seroit égal entre eux. Ces conditions furent respectivement adoptées et jurées solennellement. Les portes du palais s'ouvrirent, et Cantacuzène y fît son entrée le 8 février 1347. trouva l'impératrice en prières : il lui prodigua , en l'abordant , les marques du plus profond respect , et baisa la main du jeune prince.

Ainsi finit la guerre civile après cinq ans de durée. :« J'en ai (dit Cantacuzène) rapporté exactement toutes .« les circonstances , sans avoir rien omis, et je me suis jfc acquitté fidèlement de la promesse que j'avois faite ^ ;« dès le commencement, de ne rien avancer, ni pa? « complaisance ni par envie. » Comme il est juge eî partie dans cette cause , ce témoignage pourroit être suspect, et l'on est en droit de le récuser, parce qu'il est impossible de toujours s'oublier en parlant toujours de soi. C'est donc d'après les faits et d'après la manière dont ii les présente qu'il faut le juger, en comparant sou fécit avec celui de la mêoie époque, fait par les i^isto.:

riens contemporains de Cantacozène. Si dans ce parallèle on retrouve les mêmes faits , on ne doit plus douter de son exactitude, et l'on doutera moins encore de sa bonne foi, si l'on examine sa narration. On éprouve quelquefois en le lisant des mouvemens d'impatience, parce qu'il oppose trop souvent à des traitemens barbares une longanimité déplacée. Ne punissant jamais les crimes les plus odieux, tels que l'empoisonnement et l'assassinat, moyens que ses ennemis employoient contre lui , il en résultoit qu'on ne couroit aucun risque à lui faire la guerre. C'est par suite de cette clémence déplacée qu'il fut indirectement la véritable cause du fléau qui désola sa patrie et prépara la chute de l'empire grec, c'est-à-dire de la guerre civile. S'il avoit laissé condamner à une peine capitale, au lieu de le sauver, Âpocauque, convaincu d'avoir tramé un complot pour s'emparer de la famille impériale et du gouvernement; s'il avoit assiégé ce même Apocauque dans la forteresse où il se croyoit inexpugnable, au lieu d'obtenir son pardon de l'impératrice, il n'y eût point eu de guerre civile. Cantacuzène en fut donc involontairement, mais réellement , non l'auteur, mais la cause, en commettant line faute aussi grave, et d'autant plus inexplicable, qu'il devoit savoir à cette époque que cet Apocauque îi'étoit qu'un intrigant dangereux. Celte faute en entraîna d'autres, et plaça celui qui l'avoit commise dans une fausse position. Il se fit proclamer empereur, et reconïioissoàt cependant l'impératrice et son fils. Il donna deux motifs, dont la valeur est très-équivoque : le premier est le désir de son armée et de ses amis; le second, la volonté d'Andronic mourant. Il avoit, pendant la vie de cet empereur , refusé d'être associé au trône , et s'étoit contenté d'exercer l'autorité souveraine sans tilre. A la raort d'Andronic il persista dans son refus. C'est accorder beaucoup que de considérer ce refus conimé «ne abdication. Le prince qui abdique, et conséquem^

ment renonce à ses droits, est-il le maître de remonter sur le trône quand il veut , et de faire valoir des droits abandonnes par lui? îi semble, d'après le récit de Can^ tacuzène, qu'il se soit fait ces rétlexions, et la marche qu'il tint pendant les deux ou trois premières années laisseroit croire qu'il en reconnut la justesse. On voit qu'il hésite , qu'il 'répète jusqu'à satiété les injustices qu'on lui a faites ; qu'il rappelle sans cesse les torts de ses ennemis envers lui pour justifier celui qu'il se donne, et qu'il n'ose s'avouer à lui-même. Celui qui fait ou soutient une guerre civile est souvent forcé, par les circonstances, de manquer à ses principes. Cantacuzène eu est un exemple :'il appela les Turcs à son secours et leur montra le chemin de Gonstantinople , subissant ainsi le jpug impérieux de la néces^i|i, qui l'obligeoit de sacrifier son devoir à sa conservation , et son honneur à sa fortune. Il croyoit se justifier, parce qu'il ne faisoit qu'imiter ses ennemis. Mais il se trahit lui-même. On voit, à son langage, qu'il sentoit la foiblesse d'un pareil argument, et que la ressource qu'il employoit, favorable à l'intérêt du moment, répuguoit à ses principes. Chaque parti ne manqua pas de rejeter sur l'autre la honte de cette iutligne alliance; et celui d'Apocauque témoigna le plus d'horreur contre ce moyen illégal, parce qu'il n'en avoit point tiré d'avantage , tandis que Cantacuzène lui devoit ses victoires. C'étoit les payer cher. Elles lui coûtèrent encore sa fille, quSl se vit contraint d'accorder au suiîan de Biihynîe. La peine qu'il se doHue en cherchant de tous les côtés des conseils avant de se déterminer à ce mariage, en s'appesantîssant sur la conduite, les vertus, la piété de sa fille lorsqu'elle est à la cour d'Orchan, est un aveu et presque l'expression du remords qu'il éprouva. Cantacuzène eût évité toutes ces fautes, ainsi que la honteuse nécessité d'aller riieudier des secours auprès du craie de Servie, si, dès qu'il eût tiré l'épée du fourreau , il s'en fût servi au lieu de

vouloir l'y remettre avant le temps. Si, dès le cornïTiencement de Ja guerre , il eût agi avec activité , eile eut fini bien plus tôt, sans secours étrangers. Mais il manqua, dans la première année, de fermeté, d'énergie, perdit beaucoup de temps à négocier avec des gens qu'iLsavoit ne mériter aucune confiance , demandant toujours la paix quand, pour l'obtenir, il falloit faire la guerre , et se rendant coupable à force de vertus. La sagesse et la modération de ce prince n'ont point échappé au reproche de négligence et de timidité. Nous allons ¥oir si, lorsqu'il est sur le trône, il le mérite encore.

Trouvant l'impératrice prosternée devant Timage de la Vierge, il profita de cette circonstance pour jurer à haute voix, afin d'être entendu des nombreux spectateurs qui racconii|)agn oient , qu'il n'avoit jamais rien médité contre l'impératrice ni ses enfans ; que jamais iî ti*eut le dessein de leur enlever l'empire; que les bruits répandus à ce sujet étoient autant d'impostures ; enfin qu'il avoit été toujours dévoué à leurs intérêts. Il ter-^ niina son discours par remercier Dieu de ce qu'il lui avoit fait voir ce jour heureux, et donné l'occasion de proclamer son innocence. Un langage aussi modéré dans la bouche de celui que la victoire rendoit maître des destinées de l'empire étoit fait pour délivrer la princesse de ses craintes et de ses inquiétudes. Elle parut reprendre sa confiance, et tout annonça qu'on agissoit de part et d'autre^avec une égale sincérité. Cantacuzène, à qui l'impératrice faisoit préparer un appartement dans l'intérieur du palais, ne voulant point lui causer aucune gêne, choisit un petit bâtiment construit pour des bains par l'empereur Alexis. Pour mettre le sceau à cette réconciliation , il proposa de reprendre l'ancien projet de mariage entre sa fille Hélène et le jeune Faléologue, et de le conclure. L'impératrice y donna son consentement. « Il conçut pour ce prince (dit-il ■^e lui-même) une très-ardente affection , non seulement

fîïSTOÏRE BÎJ BAS-EMPIRE. /^^'^

à cause de l'étroite amitié qu'il avoit eue autrefois « pour l'empereur Andromc son père, mais aussi à « cause des belles qualités qu'on remarquoit en lui Il " avoit un extérieur digne de l'empire ; il donnoit des présages d'une future prudence et d'une valeur qui, par la suite des temps, se trouvèrent véritables, parce « qu'il égala au moins la sagesse de ses prédécesseurs ^ « et qu'il fit ressentir à ses ennemis les effets de son « courage. » Dès le lendemain , Cantacuzène ordonna que l'un et l'autre parti prêteroient serment de fidélité aux deux empereurs, sans différence ni distinction. Cet ordre faillit à renouveler la guerre. Les partisans de la cour ou du ministère , tous les habitans de la capitale le prêtèrent avec joie , en remerciant le vainqueur. Mais le parti opposé ne dissimula pas son mécontentements Les soldats et les principaux amis de Cantacuxène déclarèrent hautement qu'ils ne vouloient prêter serment qu'à lui , et ne reconnoître d'autre souverain que ce prince. C'étoient , disoient-ils, une idée qui leur paroissoit in-^ supportable que d'abandonner à leurs ennemis le fruit de la victoire; que de confondre ensemble les vainqueurs et les vaincus; que de laisser sans récompense les nombreux sacrifices faits par les premiers qui avoient abandonné leurs familles, leurs biens, renonçant au repos, au bonheur pour suivre Cantacuzène. Ils ne voyoient dans l'amnistie accordée par ce prince que l'oubli de ses amis, et dans sa facile générosité qu'un acte d'égoïsme, puisque le trône en éîoit le prix, ils contestèrent ainsi pendant trois jours, refusant avec obstination de se soumettre à l'obéissance de Paléoiogue, Cette conduite affligea profondément Cantacuzène.

^ Deux circonstances rendent ce voit Cantacuzène , c'est-à-dire pos-

langage remarquable: la première , térieurement à celte conduite, il

c'est la conduite que tient Jean savoit alors si son gendre méritai*

Paléologue envers son beau-père ; et cet éloge, la seconde , l'époque à laquelle écri-

45o HfSTOÏRE DU BAS-EMPIRE.

Voyant que les exhortations étoient sans efïel , el sef prières inutiles, il remplaça la douceur par la sévérité. Il leur commanda de se retirer, s'ils ne vouioient pour empereur son gendre, leur déclarant que, ne les ayant jamais forcés de le servir dans le temps qu'il étoit malheureux, il étoit loin de les contraindre quand il n'ayoit plus besoin de leurs services; s'ils vouioient l'abandonner, ils le pouvoient sans obstacle; mais, pour rester avec lui, ils dévoient reconnoître les deux empereurs ^ parce quec'étoit le seul moyen de terminer les différends et d'apaiser les troubles. Les principaux finirent par céder, et leur exemple entraîna les autres, il se Irouvoil dans la position la plus critique, entre deux partis, ayant chacun des prétentions opposées et qu'on ne pouvoit satisfaire qu'aux dépens de l'autre. Les adhérens de l'impératrice éprouvoient un secret mais violent dépit de voir leur fortune et leur vie entre les mains d'un homme qu'ils regardoient comme un usurpateur. Les principaux possédoient ime partie des biens confis-' qués et appartenant aux amis de Cantacuzène. Ce prince les leur fera-t-il restituer? Quelle conduite tiendra-t-il pour qu'on lui pardonne sa victoire, pour que Timpérafrice oublie que sa couronne a dépendu de lui, et ne rougisse pas de la lui devoir? D'un autre côté, laisseraî-il ses amis à l'aumône en présence de ceux qui les ont dépouillés , et qui sont paisibles possesseurs de leurs biens? L'écueil paroissoit impossible à fuir, et le résultat îe plus vraisemblable étoit de mécontenter tout le monde; résultat ordinaire, inévitable même pour celui qu'une guerre civile conduit au trône. La première mesure qu'il prit fut de défendre toute recherche relative aux meubles pillés pendant la guerre, et d'obliger les détenteurs à rendre les immeubles ainsi que les héri-^ tages. Les uns regardèrent cet ordre coaime un déni de justice , et les aulres comnie une injiisùce positive. Caa-

îacuzène dit qu'il trouva des moyens de soulager ceux qui avoient e'té lésés dans leurs intérêts , et qu'en ôtant ainsi les sujets de contestation, il rétablit en peu de temps la tranquillité publique. Il ne donne aucun détail sur ces moyens; et comme le trésor étoit épuisé , iUest difficile de suppléer à son silence. La suite des événemens fera voir s'il s'est abusé. '

Il fit venir d'Andrinopîe Hélène et ses filles. L'impératrice Anne alla ies recevoir , accompagnée des deux empereurs, de la noblesse et des magistrats. Hélène, celle des princesses qui étoit accordée au jeune Paléoîogue, fut, d'après les ordres d'Anne et de Canîacuzène, parée des ornemens impériaux, et proclamée impératrice. Elle reçut , ainsi que sa famille , les hommages de ce peuple qui naguère lui prodiguoit les injures les plus grossières. On fit ensuite les préparatifs nécessaires pour le sacre, le couronnement et le mariage; cérémoîïies dont nous allons parler , quoiqu'elles aient eu lieu plus tard , parce que, pour y revenir, il faudroit interrompre le récit des événemens. Quoique Cantacuzène eût été couronné à Andrinople par Lazare , patriarche de Jérusalem , il crut qu'il étoit convenable de recommencer cette cérémonie , parce que beaucoup de personnes considéroient la première comme nulle, attendu que l'étiquette indiquoit la capitale , et prescrivoit de l'y faire. A Constantinople , plus qu'ailleurs , l'étiquette devoit être, ainsi que nous Tavons fait voir , ponctuellement et littéralement observée. On fut cependant obligé d'y déroger un peu. L'église de Sainte-Sophie étoit le temple choisi pour couronner les empereurs ; mais, depuis environ un an , un tremblement de terre l'avoit considérablement endommagée, en renversant une partie de la couverture , ainsi qu'une grande galerie qui régnoit au-dessus de l'enceinte de i'auîei. Ces désastres îi'étoient pas encore réparés : ils le furent plus tard. L'impéralrice Aune releva la galerie, et se servit da

HISTOIRE BU BâS-EMP'ÎSE,

Phaséolate « pour diriger ce travail. Cantaciizène refit îa couverture , et Paléoiogue acheva l'édifice. On sê servit de deux excellens architectes ; Astras , grandstatopédarque ; Jean Perraut, Latin de nation , et sujet de l'empire. A défaut de l'égiise de Sainte- Sophie , on choisit celle de Bîaquernes. Cantacuzène prit !es nomsrfe Jean-Ange-Comnene-Paléoîogue Cantacuzène ^ et se fit couronner une seconde fois, le i6 mai î347, par le patriarche Isidore , en présence de Timpératricé Anne et de Jean Paléoiogue. Ce couronnement fut suivi de celui d'Irène sa femme. Huit jours après , le mariage d'Hélène et de Paléoiogue fut célébré dans la même église. La première étoit âgée de treize ans, et l'autre de quinze. Cantacuzène observe le silence sur le repas qu'il étoit d'usage de donner en de pareilles solennités, et qui eut lieu à celle-là : mais vm historien , moins discret que lui, nous a transmis des délails qui montrent à quel point de détresse on étoit réduit. Les diamans e£ pierreries qu'on avoit coutume d'étaler y furent remplacés par du verre colorié , les coupes d'or et d'argent par de la vaisselle d'éîain et des vases d'argile ; enfin les brocarts et les riches étoffes par du cuir doré. Les bijoux de la couronne avoient été pris et en partie emportés par la veuve d'x\pocauque , ou vendus et engagés' par l'impératrice , pour subvenir aux besoins les plus pressans de l'état.

L'entrée de Cantacuzène à Constantinople et la possession de cette capitale fit non-seulement cesser la guerre

a Nous avons oublié de dire que plus hardies. A l'époque dont il

Pliaséolate éloit un Italien nommé parle, c'est-à-dire ea i347,

Fasciolati. Il est probable que Pev- racle du monde , cette église si cé-i

raut étoit François , et que tous deux lèhre était dans une ruine qui tiroit

avoient accompagné l'impératrice les larmes des j'eux. ( IÂ\. Des

AnneàConstantinople. Gantacuïène, artistes prétendent que Saintc-So-

en parlant de l'église de Sain te- So- pbie surpasse à quelques égards

Jjhie , dit que c est un chef-d' (xuvre Saint -Pierre de Rome, et consé-

^ui peut senn'r de modèle aux e/z- quciîiment Saiat-Faul de Londres^ ije^jrises les plus magnifiques et les

civile, mais empêcha l'exécution des projets qu'on formoit pour profiter de la division de l'empire. Plusieurs princes voisins vouloîent s'emparer des villes et des provinces situées à leur convenance. Entre autres on voyoit le marquis de Montferrat, pelit-fils du vieil Andronic, qui préîendoit avoir droit à tout l'empire, et dont le père' en ayoil disputé la possession au jeune Andronic. Ayant appris que Cantacuzène s'étoit fait proclamer empereur, et qu'il avoit pris un si grand nombre de villes, qu'il n'en restoit que trois à Timpératrice Anne, c'est-à-dire Constanîinople, Ainon et Thessalonique , il résolut de venu- attaquer Thessalonique, prétendant y avoir plus de droits que Cantacuzène, qu'il regardoit comme un usurpateur. Il éroit soutenu dans cette entreprise par son frère le cardinal Comminges , qui lui fournissoit les fonds nécessaires, ainsi que le pape et plusieurs princes d Italie. Pendant qu'il faisoit les préparatifs, Cantacuzène prenoit possession de Constantinople. Il y avoit dans ce temps , auprès de l'impératrice Anne , un ambassadeur de Humbert , dauphin de Vienne ^ qui s'appeloit Berthelmi. Témoin d'un événement qui déadoit du sort de l'empire , en réunissoit toutes les paires , et terminoit la guerre civile , il écrivit au pape ainsi qu'au dauphin , deux lettres que Cantacuzène a' cru devoir insérer dans son histoire, sans doute parce qu'il y est l'objet de l'éloge le plus emphatique , étant regarde comme un ange envoyé de Dieu , qui lui a àounéla reine desvilles, CW ainsi quecet ambassadeur appelle Constantinople, en écrivant , non au pape, que

itTTTl 5"' P"""^ P""^^^^^^ '^-^î-- reste, Hum.

quel objet le dauphm avoit alors bert avoit donné le DauplJné e.

un ambassadeur a la cour de Con- i343 à Philippe de Valois ^ quoique

.tantmople. Le peu de relations po- l'acte de donation ne soit que Se

laïques qui devoit exister entre un ^349. Il est peu probable qu'en ,^7

tres.pet,prmce et le chef d'un grand il eût, pour un état qui devoit être

réuni à un autre, des amWdeur

1 objet de celle deputation , non à Constantinople. comme impératrice , mais comme

4^4 HISTOIRE Dtî BAS-EMPIRE.

cette expression auroit pu choquer , mais à son maître: ïl termine cette lettre par prier sa puissance ducale de contracter une étroite amitié avec V empereur Jean Cantacuzene , dont le nom signifie la grâce ; nom gu'ii porte avec raison , parce quil est agréable h tout le monde. Le pape et le dauphin communiquèrent leurs lettres au marquis de Montferrat , et le détournèrent d'une entreprise que le souverain pontife avoit encouragée. Ce prince, dont l'armée navale étoit prête , licencia ses troupes : Thessalonique , contre laquelle elles étoient paticulièrement dirigées, se soumit à Gantacuzène aussitôt qu'elle eut apprit son entrée dans la capitale.

Cantacuzène fit une visite au patriarche , qui étoit enfermé dans la prison du palais. Il lui rappela les entretiens qu'ils avoient eus ensemble cinq ans avant , les promesses et les sermens faits par lui, et d'après lesquels il s'engageoit à ne pas permettre que l'impératrice se laissât surprendre par ses ennemis : il lui fit des reproches sévères de ce qu'au lieu de s'opposer aux attaques de la calomnie, comme il y étoit obligé par ses fonctions autant que par ses sermens , il les avoit secondées, contribuant à la guerre civile , persécutant sans pitié ses parens et ses amis, enfin refusant la paix avec emportement. « Du reste ( ajouta-t-il ) , j'ai tout oublié , et « c'est moins pour vous reprocher votre ingratitude que « pour vous faire voir que j'avois tout prévu , que je « tiens ce langage. Si vous n'aviez pas été condamné' « avant mon entrée à Constantinople , vous n'au- « riez jamais été inquiété pour votre conduite. Si « vous êtes convaincu de l'hérésie dont on vous accuse, « je ne puis vous promettre n)a protection ; mais je « vous la garantis si vous êtes justifié sur ce point , et « vous serez par rapport à moi comme si jamais vous ne <c m'aviez donné aucun sujet de plainte. Je ne m'oppo- « serai point à votre rétablissement sur le trône ponti-

« fical. » Le patriarche, surpris de celle bonté, pouvoit à peine en croire le témoignage de ses sens. Se rendant la justice qu'il méritoit , songeant à cette longue suite d'outrages dont il avoit abreuvé Cantacuzène , il s'attendoit à des châtiuiens. L'espérance brillant à ses yeux , il reprit courage , remercia l'empereur, et lui demanda le temps nécessaire pour se justifier. Trois jours après, ce prince lui fit une nouvelle visite, eut avec lui une conversation gaie , et lui demanda s'il avoit le désir de faire examiner son affaire. Il répondit affirmativement, déclarant que son innocence paroîtroit au grand jour. Cantacuzène fit prévenir les évêques , qui répondirent que leur dessein n'étoit pas d'enlever à Jean d'Apry le trône pontifical , à moins qu'il ne fût hérétique. îls désignèrent le jour auquel ils s'assembleroient au palais royal pour examiner sa doctrine , et s'y rendirent avec les principaux moines et les personnages les plus considérables de la cour. Le patriarche refusa de comparoître, soit qu'il se défiât de l'empereur, soit qu'il ne se sentît pas en état de se défendre. Trois sommations lui ayant élé faites inutilement , les évêques se préparoient à le condamner comme contumace, lorsque le prince les pria de suspendre leur délibération , espérant de le faire changer d'avis, en allant le trouver. Il l'exhorta vainement à tenir la promesse qu'il lui avoit faite : le prélat, obstiné, persista dans son refus. Le concile alors fit rédiger la sentence de déposition ; et comme le patriarche défendoit l'opinion déjà condamnée d'Acyndine et de ses sectateurs , opinion déclarée impie et sacrilège , ce prélat fut enveloppé dans le même analhème. Il se plaignit , intrigua , remua les esprits , réclama contre ia sentence du clergé , se prétendit mal jugé , fit tant que le corps des évêques supplia l'empereur de le chasser de Constantinople , pour empêcher qu'il ne caui)ât du trouble dans l'Eglise. Le prince crut qu'il étoit prudent de l'éloigner : en conséquence, il le fit partir pour Didy-

motique , où , ne pouvant se faire à un si grand change?» ment de situation , il tomba gravement malade , et même dans le délire. Dès que l'empereur en fut instruit , il ordonna qu'on le ramenât sans délai dans la capitale, et qu'on le remit entre les mains des plus habiles médecins. Tous les remèdes ne firent qu'aggraver le mal , et sa mort fut hâtée par la honte et le chagrin. Ainsi finit !e patriarche, dont réieclion fut une faute que devoit se reprocher Cantacuzène , et qu'il se chargea de punir lui-même en persécutant celui qui l'avoit commise; qui ne racheta point d'odieux vices par des talens , et qui ne se distingua que par son emportement, ses passions haineuses , ses injustices et sa mauvaise foi.

A peine avoit-il été déposé, qu'on ne s'entretenoit que du choix de son successeur. On croyoit que Grégoire Palamas réuniroit tous les suffrages, parce que l'on connoissoit, dit Cantacuzène, son savoir, la pureté de ses mœurs, l'austérité de ses vertus. Il se recommandoit encore par le noble courage avec lequel il avoit jiiravé tous ceux qui vouloient fomenter la guerre civile, et subi une captivité injuste, longue et douloureuse. L'em» pereur le favorisoit secrètement ; mais, soit qu'il trouvât que les éveques dévoient jouir de toute leur liberté , soit que le mauvais choix auquel il avoit contribué le rendît plus circonspect et plus timide , il se promit de n'user d'aucune influence. Les évêques et les moines étoienî divisés. Plusieurs de ceux qui avoient été persécutés pour l'empereur se destinoient pour récompense ïe trône vacant. Ce fut encore un motif d'après lequel ce prince résolut de demeurer dans la neutralité la plus absolue; enfin Isodore fut élu. C'étoit , suivant Cantacuzène, un homme d'une probité reconnue, d'une vie exemplaire, d'une capacité consommée, et d'une rare éloquence. D'autres lui reprochoient un zèle intolérant, et prétendent que ce fut ce qui lui fit perdre le siège de Mésembasie.. L'empereur ayant confirmé son élection ,

il fui sacré sans délai. Ce choix n'eut pas rapprobalson générale. Ceux qui avoient des prétentions sur la chaire patriarchale le blâmèrent hautement, et portèrent leur mécontentement au point de rompre Tunité de TEglise, et de s'en séparer pour se réunir à la secte d'Acyndîncj dont ils venoient de condamner les erreurs. Dans leur vaine présomption , ils formèrent un nouveau schisme, et calomnièrent Cantacuzène. Isidore commença l'exercice de ses fonctions par lever solennellement l'excommunication lancée contre ce prince par Jean d'Apry, quoique celui-ci eût rempli cette formalité lorsque l'empereur étoit allé le voir. Mais, conmie ce prélat n'étoit pas libre alors, on auroit pu contester la validité de son action , et le nouveau patriarche recommença, pour plus de sûreté.

Orchan , voulant complimenter rempereur, se rendit avec toute sa famille à Scutary. Cantacuzène s'embarqua sur une galère pour aller le trouver. Ils passèrent plusieurs jours ensemble, moins à s'occuper d'affaires que de chasse et de diverlissemens. Dans les repas, Orchan et l'empereur étoient assis seuls à la même table; les quatre fils que le premier avoit eus avant son mariage avec Théodora étoient servis à une autre. Les principaux d'entre les Turcs et les Grecs siégeoient sur des tapî^, Théodora reconduisit son père à Constantinople , accompagnée de ses quatre beaux-frères. Ils repartirent au bout de trois jours pour retourner en Bithynie, où le sultan les avoit précédés. On prétend que le motif secret du voyage de ce prince à Scutary étoit de délivrer son beau-père de Jean Paléologue, afin qu'il régnât seul sur l'empire. On présume de quelle manière un homme qui, dans les dangers, ne s'étoit pas permis une action condamnable, dut recevoir une telle proposition. Après avoir fait plusieurs dispositions pour rétablir l'ordre dans toutes les provinces , Cantacuzène forma le projet de faire rentrer sous son obéissance les villes qui ea

avoient été distraites. Dans ce but il envoya des députés au cîâie de Servie, et, paroissant ignorer la conduite qu'il avoit tenue, le titre qu'il prenoit, il lui renouveioit, en lui écrivant, l'expression de sa reconnoissance pour ses anciens services , et le prioit de lui remettre les villes dont il s'étoit emparé. Non content de prendre Phères et plusieurs places de la Macédoine , Etienne avoit corrompu à force d'argent et de promesses les principaux habitans de Bérée, pour les engager à chasser Manuel , fils de Cantacuzène , à le reconnoître et à lui livrer leur ville. Le craie chercha des prétextes vains et frivoles pour éluder une demande dont il ne pouvoit nier la justice. Cantacuzène fit partir une seconde ambassade chargée, si elle n'étoit pas plus heureuse que la précédente , de déclarer la guerre. Etienne , au lieu de répondre, assiégea d'autres villes situées sur la frontière de Tempire. L'empereur, indigné de celte conduite , rassemble à la hâte ses troupes, qu'il met sous les ordres de son fils Mathieu ; mais comme elles étoient loin de suffire , il demanda des secours à son gendre Orchan , qui lui envoya dix mille hommes , commandés par ses quatre fils et par Soliman. Cantacuzène leur défendit de commettre aucun dégât sur les terres de l'empire; mais aux yeux des Turcs il n'y a point de guerre sans pillage. Cette armée tint les Serviens en échec, et les empêcha d'aller plus avant. A peine arrivés à Mygdonia , les barbares, sachant que le pays relevoit du crâle, se mettent à le ravager, et font beaucoup de captifs et de butin. Pour jouir en paix du fruit de leur brigandage, ils s'enîbarquent sur l'Hellespont , et retournent chez eux. Cette expédition fit voir aux Serviens que les Grecs étoient trop foibles pour les combattre ; qu'obligés de recourir à des étrangers, ils couroient des risques en employant cette ressource sur laquelle ils ne por r oient pas compter, et que de pareils secours étoient plu< nuisibles qu'utiles, îls en devinrent plus hardis, et CantacuY

HISTOIRE DU BAS-EMPÏRE. /p9

zène sentit qu'il falloit ajourner sa vengeance , et ne compter que sur soi; il s'occupa des moyens d'orgâniser une armée pour punir Etienne, et reprendre ce qu'il avoit envahi.

Le premier de tous éloit le rétablissement des finances» Leur épuisement, causé par la guerre civile, réduisoit l'empire à un état de foiblesse qui le rendoit méprisable aux yeux des princes voisins. Les coffres du trésor étoient vides; on ne payoit plus d'impositions, parce que partout les terres étoient restées sans culture. C'eût été une injustice sans résultat que d'en exiger. Cantacuzène résolut de faire contribuer les riches, mais sans vouloir les forcer. Avant d'en venir là, croyant devoir disposer les esprits en faveur du projet qu'il avoit conçu , il fit beaucoup de promotions, sachant que les titres et les honneurs sont un des moyens de satisfaire la vanité les moins coûteux à l'état. Il profita de cette occasion pour donner à ses deux beaux - frères Jean et Manuel la dignité de sébastocrator. Pour dédommager Manuel son fils de l'injustice que lui avoient faite les habilans deBérée, il le créa despote , ainsi que son gendre Nicéphore Ducas. Il donna à son fils aîné Mathieu le rang immédiatement au-dessous des empereurs et au-dessus des despotes. Ce rang avoit été jadis établi par Michel Paléologue en faveur de son fils Constantin Porphyrogénète. Ces mesures préliminaires prises, Cantacuzène rassembla les personnes de toutes les conditions, marchands, soldats, artisans, cultivateurs, supérieurs de monastères. Il leur tint ce discours : « Vous n'avez point « oublié sans doute la prospérité dont on jouissoit dans « cet empire ; vos pères vous ont rappelé plus d'une fois «' l'éclat dont il brilloit : alors les peuples voisins soumis » à sa puissance lui payoient des tributs, et recherchoient « son alliance et sa protection. Cet état prospère avoit « pour principale cause l'amour de la patrie, et chaw que citoyen se faisoit un devoir de contribuer ^

44o HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

« suivant ses facultés , aux besoins de l'état. Maïs Tin- « térêt personnel , mis sans cesse en action par les dan- « gers inséparables de la guerre civile , a remplacé les « sentimens généreux qui rendent faciles les sacrifices « les plus pénibles. Cette guerre désastreuse , qui m'a « été suscitée dans le temps que je travaillons avec le plus « d'ardeur au bien de l'état, a ruiné nos provinces, « désolé nos campagnes, épuisé les finances, et causé « une disette générale. Bien loin de dominer sur les « nations voisines , nous subissons leur loi. Les Serviens «< se sont emparés de plusieurs de nos places , au mépris « des traités conclus avec eux; ils veulent prolonger et « poursuivre leur invasion, et de nouvelles places sont « déjà menacées. Désirant avec ardeur de venger tan^ « d'affronts, si j'en avois eu les moyens, je ne serois « point aujourd'hui devant vous, mais en présence de « l'ennemi. Il faut une armée, et nous n'en avons pas, « et nous sommes dans l'impossibilité d'en avoir tant « que les coffres du trésor seront vides. Nous n'avons « bientôt plus à choisir qu'entre le désespoir et la ser- « vitude la plus humiliante. Toute indifférence sur les « maux de l'état seroil un crime. J'appelle donc toute

votre sollicitude; je vous demande vos avis, je vous « proposerai les miens. Forçons nos amis à nous rendre « leur estime , et nos ennemis à nous craindre. Je vous « répète qu'il n'y a point de milieu entre la conservait tîon de l'empire et sa ruine. Il faut chasser l'étranger, *t ou subir son joug. Prenez donc une sage résolution, « et faites ce qui sera le plus avantageux pour votre

gloire déjà compromise , et même pour votre liberté', « qui court des risques. » Le but de Cantacuzène , en s'exprimant en termes généraux , sans rien prescrire, étoit d'exciter des sentimens généreux, et , ne voulant point lever de contributions, de persuader de les offrir. Les principaux membres de cette assemblée répondirent qu'ils n'ignoroient pas l'étendue des pertes causées

par la guerre, ni la triste silnatiou où l'on étoît réduit; ils pensoient qu'il falloit faire tous les eflbrts, employer tous les moyens possibles pour rendre à l'empire sa première splendeur; que, pour parvenir à ce but, chacun devoit fournir suivant ses facultés, afin que l'empereur s'opposât non- seulement au progrès de Tinvasion , mais qu'il repoussât les Serviens au-delà des frontières, et les fît rentrer dans leurs limites après leur avoir enlevé les villes qu'ils avoient prises. Ils terterminèrent par dire qu'ils étoient d'avis que les marchands et les artisans donnassent ce qu'ils pourroient pour la subsistance des gens de guerre , puisque , sans ce secours, le soldat, l'artisan et le marchand seroient enveloppés dans une ruine commune et subiroient le même sort.

Celte opinion étoit exprimée par les habitans de Con* stantinople. Cantacuzène leur donna des éloges , et dit qu'il avoit besoin d'argent pour les frais de la guerre. Il leur rappela qu'on s'étoit emparé de tous ses biens; que, sous le règne d'Andronic, il n'avoit point fait d'emprunts pour soutenir le poids des autres guerres; qu'alors les revenus particuliers avoient suppléé à l'épuisément des finances ; mais qu'étant entièrement dépouillé de tout, il étoit obligé d'avoir recours à cette contribution commune, comme au seul moyen de rétablir les affaires. Au lieu de prendre des mesures pour profiter des bonnes dispositions dans lesquelles paroissoit être rassemblée, il eut l'imprudence de la dissoudre , croyant avoir réussi dans son dessein. Il ne larda pas à s'apercevoir de son erreur. Soit qu'ils eussent cédé au premier mouvement , soit que leur langage ne fut pas siucère , ceux qui avoient paru consentir à faire des sacrifices , se retractèrent. Dans leur nombre étoient des gens d'affaires^ des banquiers, des gens enrichis pendant les troubles, beaucoup plus zélés pour leur intérêt que pour celui de l'état ; la plupart, conservant quelque animosité contre

Cantacnzène , parce qu'ils n'avoient point été de son parti , étoient depuis long-temps dans la résolution de s'opposer à ses projets, et de le contrarier secrètement. Tous protestèrent que leur intention n'étoit point de donner de l'argent, parce que, disoient-ils , ce seroit une chose étrange de leur demander pendant la paix, à titre d'araiîié , ce qu'ils n'avoient point accordé pendant les divisions et quand on avoit les armes à la main. L'empereur les devina ; il désiroit de les punir, mais il n'en avoit pas le pouvoir. Il fut obligé de dissimuler son mécontentement et de renoncer au projet d'équiper une flotte dont l'empire avoit plus besoin que jamais pour garantir les côtes et les provinces maritimes.

La guerre civile avoit développé des germes d'insurrection qui fermentoient sourdement , et Cantacuzène éîoit et devoit être l'objet du mécontentement des deux partis , parce qu'il contrarioit également les projets de l'un et les espérances de l'autre. Ses partisans et ses eaïienîis disoient qu'il ne savoit ni récompenser ni punir. La situation des aflaires pouvoit rendre le premier reprocht^ injuste, ou lui servir d'excuse ; mais le second est niérité sans aucune restriction. Plusieurs factieux qui s'étoient distingués pendant les troubles formèrent avec les financiers une ligue secrète pour renouveler des désordres qu'ils savoient faire tourner à leur profit. Il falloit , pour arriver à ce but, tâcher de mettre la division. L'occasion sembloit favorable ; car on voyoit s'asseoir à la fois sur le trône de Constantinople deux empereurs et trois impératrices. Ce phénomène , rare , Tétoit moins encore que l'union entre cinq souverains de trois familles différentes. Anne, Italienne, avoit auprès d'elle des Italiens honorés de sa confiance ; ses torts envers Cantacuzène étoient trop graves pour qu'elle les oubliât et les crût oubliés. Jean Paléologue commençoit à goûter les charmes du pouvoir, et peut-être à sentie que tout partage les empoisonne. Cantacuzène seul ne

voyait que le bien de l état^ et ne retenoit ce pouvoir que pour le préserver de sa ruine. Ce n'ëtoit point à ce prince que les factieux qui faisoienl ces réflexions pouvoient s'adresser. Ce fut donc conlre lui qu'ils dressèrent toutes leurs batteries. Leurs regards se tournèrent vers Paléoîogue, parlant de cette supposition vraisemblable que le jeune prince devoit finir par désirer de régner seul , parce que le trône lui appartenoit , tandis que son collègue et son tuteur ne le devoit qu'aux circonstances. Ils entreprirent de l'enlever à l'insu de l'impératrice sa mère , de le conduire au fort de Galata , pour le mettre à leur tête et détrôner Cantacuzène. Celui-ci fut heureusement averti du complot. lien fit arrêter les auteurs; mais, après les avoir retenus pendant quelques jours en prison, il leur rendit la liberté, et même les emplois dont ils étoient titulaires. Cette coupable indulgence révolta ses amis, qui s'en plaignirent avec amertume. Ils avoient déjà beaucoup d'humeur, parce que l'impératrice Anne leur faisoit toujours un accueil glacial lorsqu'ils se présentoient devant elle. Poussés à bout, et profitant de la conspiration qui venoit d'être découverte , ils vont trouver Cantacuzène et lui disent, sans pouvoir dissimuler leur colère , qu'il avoit eu tort d'exiger d'eux un serment de fidélité pour un jeune prince et pour une impératrice disposés à le trahir à la première occasion ; qu'ils ne pouvoicnt tenir ce serment sans être esclaves et dupes, ni le violer sans parjure; qu'en conséquence ils le prioîent de les en relever. Cetoit, disoient-ils , la première fois qu'on voyoil le vainqueur soumis au vaincu ne retirer du fruit de la victoire que la honte et l'esclavage. A quoi sert d'être fidèle, « si les honneurs, les richesses et les dignités sont pour « les traîtres? Si le complot eût réussi , nous serions « exposés maintenant aux proscriptions, à la perte de « notre liberté , à la spoliation de nos biens , à tous les « autres fléaux que les factions trament après elles. Nous

« n'avons pas piêié librement le serment que vons « avez exigé de nous : en violant le leur , nos ennemis « nous ont dispensés du nôtre ; mais nous aimons mieux « que vous nous affranchissiez vous - même , et nous « demandons qu'il nous soit permis de faire ce qui nous « conviendra. » L'empereur leur répondit qu'ils étoient injustes dans leurs accusations, puisqu'ils confondoient riunocent avec le coupable ; que l'impératrice étoit étrangère au complot, et que , si son fils y avoit en quelque part , sa jeunesse le rendoit excusable ; qu'il s'étonnoit de leurs reproches quand ils voyoient, à n'en pouvoir douter, que dans le partage de l'empire il ne s'étoit réservé que la peine de le gouverner ; qu'il ne trouvoit pas extraordinaire que ses ennemis le crussent incapable d'un pareil sacrifice , mais qu'il ne pouvoit revenir de la surprise que lui causoit l'injurieuse opinion de ses amis ; enfin qu'ils n'exigeroient pas sans doute qu'il dépouillât Jean Paléologue après lui avoir donné sa fiile en n)ariage. Il termina par leur déclarer que, loin de les relever de leur serment, il en réclanioit l'exécution, exigeant pour l'impératrice et son fils le respect qu'on lui devoit à lui-même.

Quand ils se virent ainsi reçus , ils s'imaginèrent que la princesse Irène seroit moins inflexible, et se présentèrent devant elle pour lui faire part de leurs plaintes et de leurs projets. Mais elle les traita plus sévèrement que son mari; leur ordonna , d'un ton qui ne souffroit aucune réplique , d'abandonner une entreprise dont les suites seroient plus désastreuses que ne l'avoit été la guerre civile. Frappés de l'air majestueux de l'impératrice Irène, ils se retirèrent sans oser proférer un mot. La plupart se tinrent tranquilles; mais les plus animés, ceux dont l'esprit étoit inquiet et remuant, se rendirent auprès de Mathieu , fils aîné de l'empereur. Us lui proposèrent de s'assurer de Did^motique, d'Andrinople , et de quelques autres villes, d'en former un état indé-

pendant ; promettant de l'y suivre et d'y vivre sous sa domination. Pour colorer cette proposition hardie , ils lui représentèrent que Cantacuzèneavoit plus d'affection pour son gendre et sa fille que pour ses autres enfans ; qu'il oublioit ceux qui s'étoient dévoués pour sa cause à tant de travaux et de fatigues ; que le complot tramé en faveur de Jean Paléologue et de concert avec ce jeune prince ne faisoit que trop présumer le sort auquel ils dévoient s'attendre ; que, lorsqu'on avoit une fois formé impunément de telles entreprises , on n'y renonçoit jamais; qu'il falloit pour lui comme pour eux un asile, dans le cas où ce complot seroit de nouveau tenté avec plus de succès. Ils ajoutèrent qu'ils ne lui conseilioîent point pour cela de se révolter contre son père, mais qu'ils le prioient seulement de les laisser en possession des villes qu'ils auroient prises , à la charge de le servir avec leurs troupes quand il leur en feroit la demande, et de ne rien entreprendre sur le reste de l'empire; lui faisant observer que ce plan les mettroit en sûreté contre leurs ennemis et Paléologue. Ces propositions séduisisirent Mathieu, qui recevoit de pareilles insinuations de la part de Jean Asan , son oncle maternel , avec lequel il est probable que les mécontens s'étoient concertés. Mathieu se mit en possession de Didymotique et d'Andrinople avec d'autant plus de facilité qu'on ne pouvoit se défier de ce jeune prince. Il écrivit ensuite à son père une lettre respectueuse dans laquelle il le supplioit de lui laisser le gouvernement de ces places pendant sa vie , à la charge par lui de reconnoître qu'il les tenoit des deux empereurs. A cette nouvelle, Cantacuzène devint furieux ( s'il faut l'en croire ), et jura de punir sévèrement les rebelles, sans en excepter son fils. Le résultat de sa colère fut d'envoyer l'impératrice Irène auprès de Mathieu pour le faire renoncer à son entreprise et le ramener à son devoir , ainsi que tous ceux qui partageoient sa rébellion. Le prince vint au - devant de sa

mère jusqu'à Oresliade. Son respect et sa tendresse pour elle lui avoîenl déjà donné des remords. Elle n'eut , dit rhistorien, qu'à commander, à l'heure même elle fat obéie. Elle adressa les reproches les plus sévères à ceux qui avoient fait révolter son fils , et leur déclara que , s'ils recommençoient , ils seroient impitoyablement livrés à la vengeance des lois, et qu'aucune considération ne sauveroit leur tête , ajoutant qu'ils étoient dans une erreur dangereuse , s'ils croyoient que , parce que plusieurs d'entre eux étoient ses proches parens , l'impunité devoit leur être assurée. La joie qu'éprouva cette princesse d'avoir apaisé cette révolte , qui pouvoit renouveler tous les maux de l'empire , fut cruellement troublée par la nouvelle de la mort d'Andronic, le plus jeune de ses enfans. Ce jeune prince venoit d'être enlevé par la peste, qui, cette année, dépeupla les trois parties du monde connu. Cantacuzène entre dans de grands détails sur ce fléau , qui éluda, dit-il , tout l'art des médecins, contre lequel il n'y avoit aucun remède, parce que, ce qui soulageoit les uns , §ervoit de poison aux autres. Andronic succomba le troisième jour. Il étoit dans la fleur de Tâge, remarquable par sa beauté, par Télégance de sa taille , et par son adresse à tous les exercices. Irène fut inconsolable, et sa douleur l'accompagna jusqu'au tombeau. Soit pour se distraire , soit pour faire connoître aux Grecs le jeune Paléologue, et pour l'éloigner des plaisirs auxquels il se livroit avec excès, Cantacuzène emmena ce jeune prince avec lui pour visiter plusieurs provinces de l'empire. Paléologue ne connoissoit encore que la mollesse des cours ; son tuteur vouloit l'accoutumer à la fatigue, à une vie active, et lui apprendre à faire succéder le travail au plaisir , à voir par lui-même les besoins de ses peuples, afin de s'instruire dans l'art d'y pourvoir , qui forme toute l'administration. Ils virent dans la Thracetous. les ravages qu'avoit faits la guerre civile. Cantacuzène v

vonîoît en inspirer l'horreur à son élève , et lui montrer à gouverner. Nous verrons si cette double leçon fut perdue, et même s'il est bien cerîaiu qu'elle ait été donnée.

De retour à Constantinople, Cantacuzène s'occupa sérieusement du soin de garantir l'empire de l'invasion des Turcs et des barbares. L'appel infructueux qu'ii avoit fait au patriotisme des Grecs pour les engager à venir au secours de l'état en réparant l'épuisement des finances, ne laissoit enlre ses mains aucun moyen efficace. 11 eut recours au seul dont il pût faire l'essai dans l'embarras où il se trouvoit , quoique ce moyen ne fut pas sans danger ; c'étoit de s'adresser aux princes chrétiens par l'entremise du pape, et de leur faire sentir ce qu'aucun d'eux ne soupçonnoit encore , l'influence qu'auroit pour eux l'invasion de l'empire grec par les Turcs. Il envoya donc au saint - père une ambassade composée de George Spanopuîe , protovestiaire ; de Sigère , préteur du peuple, et de François, Italien de naissance , et qu'il savoit être particulièrement connu de Clément vi , qui occupoit alors le trône pontifical. Cantacuzène savoit que ce pape étoit prévenu contre loi, parce qu'on l'accusoit auprès de sa sainteté de s'être servi des Turcs contre les chrétiens , et d'être cause des mauvais traitemens faits au second par les premiers. Il vouloit détruire ces préventions en donnant des explications franches sur sa conduite et sur la nécessité qui l'a voit rédoit à se servir, contre son inclination, des infidèles. Il désiroit de l'engager à leur faire la guerre, de concert avec les princes d'Occident, aux troupes desquels il donneroit avec joie passage dans ses états, et réuniroit les siennes pour combattre avec enx. Le pape reçut les ambassadeurs , et tint avec eux de longues conférences , dans lesquelles, à leur grande surprise , il leur fit le récit de la guerre civile avec autant d'exactitude que s'il eni avoit été le témoin, il leur ap-

prit qu'il tenoit tous ces détails de Zampée, cette dame italienne, qui, après avoir séjourné quelques années à la cour d'Anne de Savoie, qu'elle avoit accompagnée à Constantinople, n'étoit revenue dans son pays qu'à l'entrée de Cantacuzène dans la capitale. Elle n'avoit pu transmettre sur le compte de ce prince que des impressions défavorables, quittant une cour acharnée contre lui. Les éclaircissemens donnés par les ambassadeurs produisirent sur le pape l'effet désiré , parce qu'ils coïncidoient avec les détails contenus dans les lettres de Berihelmi, dau[)hin de Vienne. Le saint-père loua beaucoup la modération de l'empereur , qui , maître du trône et de l'autorité souveraine , n'avoit conservé que les devoirs qu'ils imposent. Il applaudit sans réserve au mariage d Hélène avec le jeune Paléologue, comme le seul moyen de confondre les droits et d'éteindre les prétentions. Sa sainteté fit rendre de grands honneurs aux députés , leur donnant les premières places en public, allant à leur rencontre quand ils lui rendoient visite , et les reconduisant à leur sortie. A leur audience de congé le pape les fit accompagner par deux évêques qu'il députoit à Cantacuzène : l'un, qui se nommoit Guillaume, étoit de Tordre des frères mineurs , et l'autre Hugues de Spert , de celui des frères prêcheurs : tous deux réunissoient à l'érudition, à la piété, les connoissances et l'usage du monde. Ils reçurent de l'empereur l'accueil le plus affable et dont ils furent tellement enchantés, qu'ils tinrent minutieusement note de toutes les paroles de ce prince. Après des complimens sur sa conduite et sa sagesse, ils étoient chargés de lui dire qu'à l'exemple de ses prédécesseurs, le pape avoit le plus grand zèle pour provoquer ou favoriser les expéditions contre les Turcs ; qu'il tâchoit de l'inspirer aux princes dltalie , en leur offrant de contribuer avec eux , et de donner son contingent en hommes comme en argent ; que ce zèle étoit augmenté depuis que Tempe-

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 4i9

reur étoit prêt à seconder cette importante entreprise. Ënfin ils passèrent à un article qui, pour n'être qne le dernier, étoit peut-êlrele principal aux yeux du saintpère. C'étoit la réconciiiation des deux églises. Si le prince la procuroit , il donnerait de la joie non - seulement à la terre , mais au ciel : non-seulement aux hommes , mais à Dieu .et aux anges, Cantacuzène renchérit encore sur ces expressions dans sa réponse. II protesta qu'il n'avoit point de paroles assez fortes pour exprimer l'excès de la passion, avec laquelle il la désirait ( la réunion ) ; que , s'il ne fallait que mourir ^ il présenterait volontiers son cou et son épée ; et que , si ses cendres pouvaient produire un si saint ouvrage , il dresserait lui - même un bûcher pour y être consumé. Après une dissertation fort édifiante sur la soumission que l'on doit aux décisions des conciles, l'empereur proposoit d'en convoquer un dans une ville maritime située à une égale distance entre Rome et Constantinople , parce qu'il ne pouvoit pas plus aller trouver le pape que lé pape ne pouvoit, de son côté, se rendre auprès de lui. Il finit par prier les ambassadeurs du saiutpère de l'inviter de sa part à désigner l'époque et le lieu, afin qu'il avertît le patriarche et les évêques de l'église grecque. Les nonces trouvèrent sa doctrine pnre^ et la proposition raisonnable. Ils partirent enchantés du prince, et comblés de présens. Ils firent au pape un récit fidèle de leur ambassade , et lui montrèrent leur journaL Clément vi approuva l'idée de convoquer un concile ,et fit dire à l'empereur qu'il verroit avec plaisir les évêques s'assembler, mais qu'il ne pouvoit convenir ni du temps ni du lieu de l'assemblée avant d'avoir consulté les prélats d'Occident. Quelque temps après, pour leur faire voir que le retard ne venoit pas de sa négligence , il lui manda qu'il soohaitoit la réunion ^ tomme l'affaire la plus urgente ; mais que, la guerre étant déclarée entre plusieurs princes d'Italie , il étoit de son

45() HISTOIRE r>U BAS-EMPIRE.

devoir, en qualité de leur père spirituel, de les èxhor-' fer à la paix; l'assurant que, dès qu'elle seroit conclue^ il conviendroit avec les évêques du jour et du lieu où le concile seroit rassemblé. L'empereur lui députa le frère Jean , religieux de l'ordre des frères mineurs de Galata , qui étoit particulièrement connu du saint-père ^ pour le remercier et le prier de conserver toujours les mêmes sentimens. Mais Clément vi mourut avant que ce projet pût avoir lieu. Si l'on examine le caractère des deux princes négociateurs, on conviendra que l'exécution de ce projet, si souvent et toujours si vainement commencé , auroit éprouvé beaucoup moins de difticnités sous leur règne que sous un autre. Il falloit, pour cette réunion, un concours de circonstances qui ne s'est peutêtre trouvé que sous Cantacuzène et Clément vi ^. En supposant que les princes de l'Europe eussent pris intérêt à la religion grecque quand le schisme auroit disparu ; que, par suite de cet intérêt , ils eussent défendu l'empereur contre les Turcs, la prise de Constantinople ne seroit point arrivée, et la même religion règneroit à Sainte-Sophie comme à Rome. Mais il est douteux que ce motif les eût armés, puisqu'un autre non moins pressant ne l'a point fait; celui de leur intérêt personnel ^ de leur propre sûreté même, menacée par des eonquérans barbares ; enfin de la défense de leurs prétendus droits ; car presque tous ces princes en avoient ou croyoient en avoir sur le trône, ou sur quelques-unes des provinces de l'empire.

^ Clément vi, François de naissance, fut élu en i54.2 , et mourut ta i552. Cantacuzène monta sur le trône en i347. Pendant qu'on faisoit pape le premier , on forçoit le second à se révolter. Cantacuzène auroit dû régner dès i542. Son refus à cette époque causa les plus grands maux à son pays. En prenant alors Je tiUe d'empcr«ur . ii n'y avoil poini

de guerre civile, et la réunion des deux églises auroit été facile. Pendant ces dix années, Cantacuzènene pouvoit s'occuper de ce projet dans les six premières , et Clément vi en fut empêché dans les quatre dernières. On verra Jean Paléologue lésigné , pour le faire réussir, aux plu» grands sacrifices.

krSTOtRE BiJ BÀS-EMPÏRE.

La ville de Médëe, construite sur les bords de la mer An. i34l çlePont, étoit gouverne'e par Tamprotitze, que l'impératrice Anne y avoit envoyé pendant ia guerre civile.» Ce gouverneur refusoit de reconnoître Cantacuzène , quoique ia paix fût proclamée. Ayant enrôlé un grand nombre de voleurs et de gens sans aveu , il dévastoit le pays. Dans les premiers mois de son règne, Tempereur, se sentant trop foible [)our le punir, fut obligé d'ajourner sa vengeance. îl avoit d'ailleurs à terminer des affaires plus urgentes. Dès qu'il fut en mesure, il laissa Manuel despote, son fils, à Constantinople, en qualité de gouverneur, et partit pour se rendre à Médée, avec le jeune Paléoiogue, sur une dés galères qu'il avoit fait construire pour cette expédition par Phaséolate , protostrator. Il envoya sommer Tamprotiîze de le reconnoître pour empereur. Ce rebelle, voyant qu'il ne pouvoit soutenir un siège, négocia, obtint des conditions avantageuses, et même des dignités. Maître de Médée, Cantacuzène renvoya Paléoiogue à Constantinople, divisa sa troupe en plusieurs détacbemens, qu'il distribua dans plusieurs places; et, ne conservant avec îni qu'un petit nombre d'hommes , il prit la route crAndrinople,où l'appeloient plusieurs affaires. Dans la route on l'avertit que deux mille Turcs, nouvellement débarqués en Thrace, étoient dans le voisinage. Se repentant d'avoir disséminé son armée, et n'ayant pas le ^emps d'en réunir une partie, il se vit dans la nécessité lie marcher contre lés Turcs avec son escorte. Le lendemain il les rencontra près du mont Limique, campés dans un lieu d'où ils ne l'aperçurent point. Connoissant leur manière de se battre quand ils n'étoient pas t^n présence d'une armée, et sachant qu'alors ils ne restoient pas long- temps réunis, il les suivit pendant la nuit à quelque distance. Au point du jour ils se dispersèrent. C'est alors qu'il les attaqua près d'une petite !Ville appelée Mésane, en îua plusieurs et fit des pi isen-.

452 MîSTOtRÈ DU BAS-ÈMPîS^È.

niers. Caramahémet, un de leurs chefs, fut percé d'une lance, et mourut sur îa place. L'autre, nommé Maratumane, se réfugia sur une colline avec les siens. De ce poste, tirant sur les Grecs, ils en blessèrent plusieurs^ et tuèrent des chevaux. Cantacuïène défendit à ses soldats detirer,et, s'approchantseul des Turcs, leur ordonna de se rendre. Ils le connoissoient pour avoir servi sous ses ordres pendant la guerre civile. Sur la parole qu'il leur donna qu'il ne leur seroit fait aucun mauvais traitement, ils descendirent et se prosternèrent devant lui. Pendant qu'il s'entretenoit avec eux, leur reprochant leur conduite envers lui, qui n'avoit point cessé d'être leur allié, son gendre Nicéphore, accompagné de plusieurs seigneurs, croyant qu'il couroit quelque danger, l'exposèrent au plus grand qu'il eût encore rencontré, tombant l'épée à la main sur les Turcs, qui ^ se fiant à la parole qu'on leur avoit donnée , étoient désarmés et tranquilles. Neuf soldats et leur capitaine furent tués dans cette attaque imprévue. Les autres tirèrent à l'instant leur cimeterre , et, pouvant tuer facilement l'empereur qui étoit au milieu d'eux , se retinrent, parce qu'ils virent qu'il blâmoit avec sévérité la conduite imprudente de Nicéphore. Il leur dit dans leur langue de se retirer sur la hauteur qu'ils occupoient, pour s'y défendre, si l'on vouloit continuer cette injuste attaque. Us allèrent en effet s'y mettre en ordre de bataille. Après avoir traité son gendre comme il le méritoil, il alla au-devant des Turcs, leur fit des présens pour les récompenser de leur confiance et les engager à retourner dans leur pays : ce qu'ils tirent aussitôt. Dans le même temps, Mathieu , son fils aîné, gouverneur des villes de Chalcidice, battoit de son côté une autre troupe de Turcs qui ravageoient ce pays. S'abandonnant trop à son ardeur, en les poursuivant il fit une chute de cheval ; et, comme il étoit en avant de ses soldats, il ne vit autour de lui que les ennemis

contre lesquels il fut forcé de se battre à pîed. Ayant en le bonheur de tuer celui qui s'approcha le plus près de lui, les autres hésitèrent; ce qui donna le temps aux Grecs d'arriver et de délivrer leur général. L'empereur se rendit de Mésane à Didymolique. Il y fut attaqué d'un mal de reins qui le contraignit à rester dans l'oisiveté pendant une année. Contrarié de cette inaction, il eut recours aux plus habiles médecins, qui ne lui procurèrent aucun soulagement. Il fuiit par laisser agir la nature, et guérit sans remèdes.

Les Génois de Galata crurent que la maladie de Cantacuzène étoit pour eux une occasion favorable d'exécuter leurs projets. Toujours ennemis secrets des Grecs, violant toujours les traités, ils necessoient d'être pour Constantinople des voisins dangereux. Ils avoient la prétention d'être maîtres de la mer; et le délabrement de la marine grecque, dont le vieil Andronic ne s'étoit point occupé pendant son long règne, donnoit quelque fondement à cette prétenîion. Les efforts de Cantacuzène pour la relever, dès qu'il fut sur le trône, leur causèrent des inquiétudes. Ils avoient sollicité de ce prince l'abandon d'un terrain situé au-delà de leur forteresse. Ils vouloient y construire des fortifications pour la rendre imprenable. Si cette concession leur eût été faite, ils tenoient en respect et la ville et le port. Cantacuzène, qui connoissoit l'importance de cette position, refusa leur demande. Sentant que , pour les contenir, il falloit une marine, il fit équiper quelques vaisseaux» mais en nombre insuffisant , parce que l'état des finances ne permettoit pas d'en construire davantage. Il créa des intérêts opposés aux leurs, afiiî de diminuer un peu leur puissance : ce fut de changer le tarif des douanes auxquelles étoient soumis les vaisseaux marchands qui arrivoieut à Constantinople. Ce tarif étoit le même que celui qu'on payoit au port de Galata. Par la diminution qu'y mit l'empereur dans les prix de tous les articles^

Jes négocians avoient intérêt de préférer Gonstantinopîe; Au iieii d'y perdre, le gouvernement y gagna beaucoup, parce que , si le droit étoit moindre , il se répéloit bien plus souvent, tous les bâîimens affluant dans le port de Consîanîinopîe, tandis que celui deGalata étoit presque désert. Malgré le refus qu'on leur avoit fait du terraiu sur lequel ils vquloient élever une citadelle, ils ne renoncèrent point au projet de fortifier celle qui existoit. ïis ne pouvoient le faire sans Tagrément de la cour; mais , sous prétexte de construire des maisons , ils. amassèrent des matériaux , compîaiit les mettre en œuvre à la première occasion. Tel étoit l'état des choses, lorsqu'ils apprirent la maladie de Gantacuzène. Celte nouvelle fut pour eux le signal de l'aîtaque. Dès qu'ils la surent, ils mirent le feu pendant la nuit aux maisons des Grecs les plus rapprochées des leurs. Le lendemain ils armèrent leurs vaisseaux, leurs barques, brûlèrent des navires aux environs de la capitale, prirent ceux qui pouvoient leur servir, et, parcourant la côte, pillèrent les habitations et ravagèrent la campagne. Ensuite ils construisirent une tour, ainsi qu'une haute muraille. Hommes , femmes , tous travaillèrent avec ardeur. Pendant ces travaux, et pour se donner îe temps de les achever , quelques-uns députèrent vers l'impéralrice Irène pour excuser les mauvais procédés de leurs compatriotes, les désavouer, et promettre qu'ils seroient punis. Irène, pendant Tabsence de son mari, convoque le conseil. On fut unanimement d'ayis de faire la guerre aux Génois. Ceux-ci, qui se faisoient rendre compte de re qui se passoit, furent bientôt instruits de cette résolution , quel que soin que Ton prît de la tenir secrète^ C'est alors qu'ils ne gardèrent plus de mesure, et bru-! lèrent tous les chantiers, remplis alors des bois de construction que l'empereur avoit achetés. A l'exception de^ quelques bâtîmens qui n'étoient point dans le port, foute h marine fut détruite. Non contens de se mettrcj^

HISTOIRE DU BAS-EMPIîlE. l^SS

en défense à Galala par ces nouvelles fortifications , ils portèrent l'audace jusqu'à vouloir attaquer la capitale. L'impératrice Irène donna l'ordre à Manuel son fils de réunir tous les soldats qui étoienl à Constantinopîe , ainsi que tous les hommes en état de porter les armes, (Je îes placer de manière à défendre la ville, et de se mettre à la tête d'un détachement pour aller attaquer les Génois à Galata. Ceux-ci, loin de s'attendre à un coup de main, étoient occupés de tous les côtés soit à commettre des dégâts, soit à préparer l'assaut qu'ils méditoient. Manuel réduisit en cendres un grand nombre de maisons, ainsi que plusieurs marchandises, et se retira sans avoir rencontré d'obstacle dans son expédition. L'annonce de troupes que devoit envoyer Cantaçuzène rendit le courage aux Byzantins. On les vit tous, dans le danger commun , disposés à faire des sacrifices : les uns apporloient leurs armes, les autres livroient leurs chevaux ; les ouvriers, les artisans, les domestiques s'exercèrent au maniement des armes, apprirent à tirer de l'arc; tous étoient en mouvement, et Constantinopîe présentoit le spectacle d'une place d'armes à la veille d'un assaut. Pour le donner, les Génois réunissoient tous leurs moyens. On étoit alors dans l'automne. Leurs vaisseaux marchands restoient à Galata. Ils s'en servirent pour leur entreprise. Ils avoient de bonnes troupes et des approvisionnemens faciles à renouveler. Us placent sur leurs trirèmes des machines de siège, embarquant sur leurs galères leurs meilleurs soldats, et s'approchent des murs de la capitale, tandis qu'une autre troupe des leurs, débarquée sur le rivage, devoit attaquer par terre. Au signal convenu, ce double assaut marche de front. Les Grecs opposent une résistance égale; le danger augmente leurs forces. Après avoir essuyé le premier choc, ils s'élancent comme des furieux sur les Génois, et en tuent un grand nombre. Ceux-ci se retirèrent à }ft faveur des ténèbreSo

45^ HISTOIRE DU BAS-EaîPIRE.

Ce fut peu de jours après que l'empereur, quoique souffrant de sa colique néphrétique, se fit transporter de Didymotique à Gonstantinople. A peine fut-il arrivé que les marchands se présentent en foule au palais pour le supplier d'arrêter, par de promptes mesures, le brigandage des Génois, offrant de contribuer aux frais de la guerre. Gantacuzène leur répondit d'un air sévère , et leur rappela le refus qu'ils lui avoient fait lorsqu'il s'étoit adressé à eux pour les engager à venir au secours de l'état. Il leur démontra que ce refus, en le mettant dans rimpossibilité de subvenir aux besoins les plus urgens , étoit cause de l'audace des Génois. Ces reproches mérités furent terminés par l'ordre de contribuer aux frais, et la nomination de Constantin Tarchaniole pour recevoir les sommes qu'ils verseroient dans les coffres du trésor, îl fit aussitôt construire des vaisseaux, parce qu'il étoit impossible de s'en passer pour imposer la loi aux Génois, et les faire rentrer dans le devoir. Comme ils étoient maîtres de la mer , on étoit obligé de transporter par terre, dans un lieu nommé Contoscale, où l'on fabriquoit les navires, le bois que l'on tiroit de la montagne de Sargence : ce qui ne pouvoit se faire qu'à force de bras. Cette obligation, coûteuse et fatigante, faisoit croire aux Génois que l'empereur leur laisseroit l'empire de la mer. Mais, quand ils virent que ce prince ne se rebutoit pas des difficultés; qu'il faisoit construire des vaisseaux, et qu'il finiroit toujours par en avoir, ils lui envoyèrent demander la paix. Cantacuzène reçut leurs députés d'un air sévère, leur reprocha leur perfidie, \i% facilité avec laquelle ils violoient les traités quand ils croyoient y trouver leur intérêt et l'impunité. Il leur déclara formellement qu'ils n'avoient pas d'autre moyen de le disposer à leur accorder la paix que de commencer par abandonner l'espace de terrain dont ils s'étoient emparés, par détruire les murailles dont ils avoient çlos ce terrain , ainsi que tous les travaux nouvellement

construits , enfin par se remettre dans la situation où ils se trouvoient avant d'avoir pris les armes. Ils rejetèrent celte proposition avec hauteur, et répondirent que, s'il ne leur cédoit pas le fort, ils se défendroient jusqu'à la dernière extrémité.

En faisant cette cession, l'empereur mettoit sa marine dans la dépendance des Génois. Il leur répéta l'ordre de détruire ce fort, et de rendre le sol. Furieux de ce qu'on leur dictoit des lois quand ils se croyoient en position d'en donner, ils recommencent la guerre et commettent plus de dégâts qu'ils n'en avoient encore fait. Ils élevèrent sur le plus grand de leurs vaisseaux une haute machine pou» battre les murailles de Constantinople , et de laquelle ils pouvoient lancer des pierres d'un tel poids, que l'homme le plus robuste n'étoit pas en état de les soulever. Au moyen de plusieurs galères ils approchèrent ce vaisseau des remparts, et lancèrent dans la ville quantité de pierres. Cantacuzène, sans renoncer au projet de se défendre par mer, quoiqu'il manquât de navires, envoya des troupes pour incommoder l'ennemi par terre, et fit dresser du côté du port des machines dont l'effet étoit si bien calculé, que les pierres atteignoient Galata. On y ruina de cette manière plusieurs maisons, beaucoup de vaisseaux, et particulièrement celui sur lequel éioit cette grande catapulte qui le rendoit immobile et l'empêchoit de faire aucune manœuvre. Il fut enfoncé. Ceux qui le montoient eurent beaucoup de peine à se sauver. Les Génois, un peu déconcertés, envoyèrent à trois différentes reprises demander la paix, et reçurent les mêmes réponses, c'est-à-dire l'ordre de détruire leurs travaux et de restituer le terrain. Pendant ces ambassades l'empereur pressoit la construction de ses galères. Elle furent achevées et remplies de matelots et de soldats. Phaséolate commandoit celles qu'il avoit fait construire dans une rivière dont les eaux se per~ Soient dans la rade de Gonstt^nîinople , et le grand-daç

Zampîacon celles qu'il avoit fait bâtir au Contoscale: L'envie de se distinguer lui fit faire les siennes pins grandes que les autres, avec un étage au-dessus des rameurs et des tours; addition mal calculée, qui fit plus de mal que de bien. La veille du jour où ces vaisseaux dévoient être lancés à la mer, il parut un navire génois richement chargé, forcé par le calme de se mettre à l'ancre près de l'île du Prince. Aussitôt quatre galères impériaîes^ s'avancent pour le combattre. Les Génois se défendent avec une telle vigueur , qu'ils empêchent l'abordage ; mais les Grecs y jettent des matières combustibles, et, pendant que l'ennemi s'occupoit du soin d'en arrêter les ravages, entrent dansjje vaisseau et tuent beaucoup de Génois. Pendant qu'ils avoient l'avantage , le bruit se répandit que les galères de Galata s'approchoient, et les Grecs remontent précipitamment ^ur les leurs, abandonnant cinquante de leurs cama^ rades sur le vaisseau génois. Le bruit n'avoit aucun fondement. Les cinquante Grecs étoient à la discrétion âe 1 ennemi. Heureusement pour eux on avoit besoin vie leurs bras pour éteindre le feu qui faisoit des progrès, lu offrirent leurs secours, et convinrent que, si les Grecs revenoient à la charge, l'équipage seroit sauvé, et que, si les galères arrivoient de Galata , la vie seroit accordée aux cinquante prisonniers. Les Génois tirèrent à bord le vaisseau à demi-brùlé au moment où l'attaque alloit recommencer, et ceux qui montoient ce bâtim'ent tinrent leur promesse et sauvèrent les Grecs.

Le lendemain, tout étant prêt, la flotte impériale parut , plus belle et plus imposante , au rapport de Cantacuzène, que toutes celles qu'on avoit jusqu'alors vues à Constantinople. Les rangs de galères étoient suivis de beaucoup de bâtimens à un rang de rames , de barques et de bateaux chargés d'hommes dont la haine pour les Génois et la vengeance faisoient autant de soldats. Les Génois furent d'abord épouvantés de ces

préparatifs; ils eurent Tinteiition de tirer leurs vaisseaux avec des cordages du côté de Galata, pour se défendre du haut de leurs murailles. Les galères impériales étoient à Fancre dans le port de Néorion. La cavalerie marcha sous la conduite du despote, fils de l'empereur, pour attaquer Tennemi par terre pendant que l'on combattroit sur mer. La plupart des Génois vouloient se renfermer dans l'enceinte de Galata, prétendant qu'il valoit mieux centraliser leurs forces que de les partager sur plusieurs points. Leur amiral combattit vivement cette opinion. Leur rappelant la supériorité de leur marine sur celle des Grecs, dans les temps même où cette dernière avoit d'habiles matelots, il leur fit voir combien cet avantage devoit être plus grand dans les circonstances où l'on se trouvoit, puisque ces vaisseaux, construits à la hâte , étant montés par des gens inexpérimentés, étrangers à la mer comme aux manœuvres, n'opposeroient aux galères génoises, renommées par la promptitude des mouvemens , qu'une masse immobile et sans action : ce seroit une impardonnable lâcheté que (l'abandonner aux Grecs une victoire certaine pour combattre sur un terrain où elle ne pouvoit être que douteuse : enfin il répondit de cette victoire, si les Génois vouloient le laisser maître de disposer à son gré de la marine de Galata. Ranimant par son ardeur le courage de ses compatriotes, et prenant ce ton que donne l'assurance du succès, il obtint ce qu'il demandoit. Il rassemble sans délai tous les vaisseaux disponibles , en forme une flotte , et va se mettre en station prèa» du promontoire de Gonstantinople, par où celle des Grecs devoit déboucher. Elle ne larda point à paroître. Sa marche lente, embarrassée par le mauvais ordre et l'inégalité des bâtimens, par les vices de leur construction, par l'ignorance de ceux qui remplissoient les fonctions de matelots, inspira la plus grande joie à l'amiral ennemi^ gui vit dans cette flotte une proie facile et promplei

46o HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

mais il n'eut pas l'honneur du combat. Au moment où les galères tirées de Néorion, ayant dépassé la porte Eugène, joignoient celles de Phaséolate, un vent impétueux s'éleva tout à coup; les vaisseaux de Zamplacon, chargés de tours et de machines, furent renversés dans la mer. Phaséolate courut les plus grands risques par la chute d'un étage de celui qu'il commandoit, et qui entraîna dans l'eau les soldats. Il y en eut environ deux cents de noyés. Manuel Philanthropène, ami de l'empereur, fut du nombre de ceux qui périrent. Les Génois brûlèrent les galères qui , moins massives que celles de Zamplacon , donnant moins de prise au vent, ne furent pas endommagées. Témoin de ce désastre , la troupe qui devoit attaquer par terre , saisie d'une terreur panique, s'enfuit, et se réfugia dans Gonstantinopîe, L'empereur, affligé de cet événement, ne perdit point courage, et donna des ordres pour que l'on construisît de nouvelles galères.

Il est nécessaire de s'arrêter un moment pour comparer le récit de Cantacuzène avec celui de Nicéphore Grégoras. Celui-ci n'est qu'historien, tandis que l'autre a joué le premier rôle dans le fait qu'il raconte. C'étoit «raprès ses soins que se faisoit cette expédition : aussi glisse-t-il légèrement sur les nombreuses fautes qu'il commit ou laissa commettre. Nicéphore, suppléant à son silence, n'omet rien, n'oublie rien; et l'énumération qu'il se complaît à faire des fautes de Cantacuzène est telle, qu'il est impossible d'en trouver une seule que le prince n'ait pas commise. On agit avec tant de précipitation, qu'on ne songea pas plus à lester les vaisseaux, qu'à préalablement exercer les hommes qui se faisoient subitement soldats ou matelots, sans savoir manœuvrer ni se battre. Il sembloit , à voir les dispositions de celte flotte, qu'au lieu de combattre sur mer, elle n'eut d'autre destination que de transporter d\in rivage à l'autre des ouvriers et des artisans , sans obstacle , et sans qu'on eûl

à craindre un ennemi qui contrariât la traversée. Nicé^ phore dit qu'à la vue des Génois les Grecs se précipi-' tèrent dans la mer. Cette circonstance paroît peu probable, parce que, la flotte des Grecs étant plus nombreuse, ils dévoient se croire les plus forts; et leur compatriote auroit dû, par intérêt pour l'honneur national, ne pas les faire prévenir l'action du vent par une terreur pa-> mque. Il résulte du parallèle des deux récits que l'auteur de l'un dit trop , et celui de l'autre trop peu ; mais tous les deux s'accordent sur l'issue fatale de cette entreprise. Les habitans de Galata célébrèrent solennellement le jour de la victoire : ils équipèrent leurs vaisseaux, les parèrent , les couronnèrent de guirlandes de fleurs, et se promenèrent sur la mer, passant et repassant devant le palais impérial, portant en triomphe les drapeaux des vaincus. Ils s'imaginoient que l'empereur, abattu par cette disgrâce, leur laisseroit la libre possession de leur forteresse et du terrain sur lequel elle étoit construite : ils croyoient même qu'il alloit leur demander la paix. Mais ils reconnurent bientôt leur erreur, en apprenant les nouveaux préparatifs qu'on faisoit d'après l'ordre de Cantacuzène , qui , profitant de la leçon qu'il avoit reçue, prenoit toutes les mesures nécessaires pour le succès d'une nouvelle tentative. Etonnés de cette fermeté , sentant qu'une guerre long-temps prolongée leur seroit nuisible, parce que, pour la soutenir, il leur faudroit renoncer pendant sa durée à toute entreprise commerciale : prévoyant enfin que la victoire , quand bien même elle leur seroit fidèle, ne les rendroit jamais maîtres d'une ville et d'une population aussi considérable que celle de Gonstantinople, ils résolurent de faire la paix. Ils hésiloient cependant, parce qu'il leur paroissoit humiliant de faire les premières avances, lorsqu'une galère , arrivée de Gênes , vint les tirer d'embarras. Le sénat leur envoyoit l'ordre positif nonfeulement de conclure la p$ix, mais de satisfaire les

4^2 HISTOIRE DU ÈÀS-EMPÎRÈ.

Grecs sur tous les points eu contestation; de rendre îé terrain dont ils s'étoient empare's; de détruire tous les travaux qu'ils avoient faits; de payer aux Grecs tous les frais de cette guerre injuste ; de s'engager , sous la foi du serment, à ne jamais renouveler à Ta venir de pareilles prétentions; enfin» de vivre dans la meilleure intelligence avec les sujets de Tempire. Cantacuzène n'auroit pu dicter des conditions plus favorables à ses intérêts. La république avoit su calculer les suites de cette guerre, dont la durée, les causes et les suites auroient porté une atteinte mortelle à son commerce. Elle avoit su voir que plusieurs puissances de l'Europe prendroient nécessairenient fait et cause pour les Grecs; que la confiance qu'elle inspiroit seroit détruite par cette violation des traités; enfin que Venise seule suffisoit pour venger l'empire, et se réjouiroit de ses succès, parce qu'elle en retireroit tout le fruit. Telles étoient les causes de l'ordré qu'elle donnoit. Les Génois de Galata obéirent. Les articles furent bientôt arrêtés. Ils remirent entre les mains du despote le nouveau fort et tout ce qu'ils avoient usurpé. Cantacuzène fit venir ensuite les principaux dé ces commerçans, les accueillit avec grâce, et leur dit qu'il n'avoit insisté sur la restitution du terrain pris par eux que pour défendre les droits et l'honneur de l'empire; qu'ils dévoient convenir combien il étoit injuste de leur part de vouloir payer par l'usurpation l'hospitalité que leur accordèrent ses prédécesseurs, les concessions qu'ils leur firent, et changer en droits ces bienfaits pour en obtenir par la force de nouveaux avantages. Il ajouta que, puisqu'ils renonçoient d'euxmêmes à leur entreprise, il ne vouloil pas leur enlever un terrain auquel ils paroissoient attacher un si grand prix. En conséquence , il donna l'ordre à son fils de le leur livrer, et d'en retirer les soldats qu'il y avoit mis pour le garder. Touchés de procédé, les Génois se rendirent auprès du jeuç^ prince , proclamèrent les

louanges de son père , et jetèrent autour du drapeau de i'enipire des pièces d'or que les soldats ramassèrent. Telle fut la fin de cette guerre. Gantacuzène ne dit pas si l'ordre du sénat relatif aux dédommagemens reçut son exécution. Le silence qu'il garde, ainsi que Nicéphore, sur l'impératrice Anne et Paléologue, est également remarquable. Irène ^ en l'absence de son mari, convoque le conseil , donne des ordres , prend des mesures, fait des dispositions. Gantacuzène arrive, se charge de tout) et, dans son récit, ne nomme ni le fils ni la veuve d'Andronic.

Tarchaniote étoit , ainsi que nous l'avons dit, chargé de lever la contribution volontaire à laquelle s'étoient obligés les habitans de Constanlinople. Il fut accusé d'avoir profité de la guerre contre les Génois et les Grecs, pour commettre des exactions criantes. Les plaintes augmentèrent au point de faire craindre une révolte. On attaquoit même Gantacuzène, en prétendant qu'il n'étoit point étranger à ces concussions, et qu'il avoit sa part dans les sommes reçues ou levées par Tarchaniote, et qu'on faisoit monter à plus de trois cent mille écus d'or. L'empereur, irrité de ces bruits , qui produisoient le plus mauvais effet , convoque tout le peuple, et donne à Tarchaniote l'ordre de rendre ses comptes au milieu de l'assemblée. Celui-ci fait voir, i.par ses registres, à ceux qui avoient contribué, que la recette ne s'étoit pas élevée à plus de cinquante mille écus, qu'on avoit employés à l'équipement de la flotte^ avec une somme plus considérable tirée des coffres de l'état. Gantacuzène mit à profit cette circonstance. Il s'apercevoit que les particuliers n'étoient point disposés à subvenir aux besoins de l'empire, et que , tant qu'on n'invoqueroit que leur patriotisme et leur bonne vo-lonté, l'on n'obtiendroit que des sommes très -insuffisantes. Convenant avec lui-même que la faute qu'il avoit commise , en ne suivant point la marche de se&

464 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. Il

prédécesseurs, et du dommage qu'il causoit à l'élat par 1 une douceur qui terioit de la timidité, il établit des j| impôts. Un muid de bled porté par l'étranger fut taxé f à un écu. Il ordonna que les vignerons paieroient un écu pour cinquante censés de vin , et que ceux qui l'achèteroient des vignerons paieroient double , non-seulement parce qu'ils étoient plus riches , mais parce qu'ils prqfitoieni en repos du travail d'auirui. Par les anciens statuts de l'empire , les marchands dévoient payer dix pour cent, ils furent taxés à cinquante. Cantacuzène se contente de dire que , par ce moyen , les Grecs équi^ pèrent en très- peu de temps deux cents vaisseaux, amassèrent des richesses immenses , et devinrent n)aîtres de la mer. Mais il ne parle pas de l'effet que durent produire ces impôts , et ce changement dans sa conduite, qui le faisoit passer d'un excès à l'autre. Il acquit ainsi les moyens de se faire respecter de ses ennemis. Il commença par s'occuper du soin de faire rentrer l'île de Chio dans la puissance des Grecs. Dans ce but il envoya des députés à la république de Gênes pour réclamer cette île, conformément aux traités. Le sénat ne nia point que cette demande ne fût conforme aux principes de la justice, mais il représenta son impuissance , parce qu'elle étoit étrangère à l'invasion de cette île , faite par quelques nobles qui, s'étant déclarés indépendans, avoient à leurs frais armé des vaisseaux, et fait cette conquête.*» Il ajouta que , ne pouvant les réprimer par la force , il chercheroit l'occasion de les surprendre. Ils envoyèrent cette réponse par Jacques Herminio et Pinello Antaroy qu'ils nommèrent ambassadeurs à la cour de Gonstantinople. L'empereur ne reçut point de pareilles excuses^ et donna un délai d'après lequel on seroit tenu de lut rendre l'île, sinon il la reprendroit à force armée. Ort convint cependant de part et d'autre d'un traité singu-^ lier, et dont voici les conditions: « Les Génois dévoient Jouir pendant dix ans (à compter du jour où Canfa- ,

HISTOIRE DU BAS-EMPIREî 4^5

ciizène étoit monté sur le trône ) de ia viiie principale qui a retenu le nom de Fîle , et qu'ils en toucheroient les revenus , en payant seulement à l'empereur vingtdeux mille ëcus d'or par an ; ils élèveroient au milieu de cette ville l'étendard de l'empire; leur évêque seroit élu, selon la coutume , par le clergé de Constantinople ; leurs prêtres prononceroient son nom dans leurs prières; le reste de l'île rentreroit sous la domination de Gantacuzène , quinommeroit un gouverneur. Quand un Grec auroit un procès avec un Grec, il seroit jugé par le gouverneur ; quand un Génois en auroit un avec un Grec, on choisiroit un juge dans chaque nation. A l'expiration des dix années, les Génois abandonneroient entièrement l'île. » Siméon Véniose et plusieurs des nobles de Gênes ne voulurent point accepTér ces conditions , et dirent qu'ils aimoient mieux être déclarés ennemis de la république que de renoncer à leurs droits sur Chio. Pendant ces négociations, Cibo, le plus\ puissant des seigneurs de l'île , établi gouverneur de Phocée par les Génois, députa secrètement vers l'empereur pour faire ses soumissions à ce prince, et le prévenir que, s'il vouloit lui faire passer du secours , il lui remetlroit l'île entre ses mains. L'empereur le loua de sa bonne volonté, le priant cependant de ne rien entreprendre jusqu'au retour des ambassadeurs qu'il avoit envoyés à Gênes, et jusqu'à ce qu'il eût une réponse de cette république , parce que ce seroit agir peu loyalement que de faire la guerre au moment où il traitoit de la paix. Mais Cibo ne voulut point attendre, et dans l'ardeur de son zèle, il se perdit. Ayant rassemblé des Grecs à Phocée, il fit voile vers Chio , tomba à l'improviste sur les Génois , les défit , blessa Véniose , et força les autres à se retrancher dans leurs murs. Le même jour, André Pétrile, Génois, se rendant de Smyrne à Constantinople avec deux galères, passant devant l'île, apprenant ce qui se passoit , aborde et porte du secours à

lïIST. DU BAS-EMP. TOM. XI. 5o

ses compatriotes. Cibo fut tué dans cette attaque, et les Phocéens, se voyant sans chef , retournèrent chez eux. Les Génois ne surent point si l'empereur avoit eu quelque part à cetle expédition. Ils lui rendirent l'île, ainsi que celle de Phocée , dont il donna le gouvernement à Léon Calolhète , qu'Apocauque avoit persécuté.

La paixn'étoit rien moins que rétablie dans la Morée. Tour à tour ravagée par les Turcs, qui y faisoient de fréquentes incursions , et par les Latins , qui s'étoient rendu maîtres de TAchaïe, elle ajoutoit à ces deux fléaux celui de la guerre civile; et ses habitans, au lieu de se réunir contre l'ennemi commun, étoient armés îes uns contre les autres. Cantacuzène , voulant y rétablir l'ordre, fit partir des galères sous les ordres de Manuel, despote, qu'il chargea du soin de pacifier cetle province, et de^se metire à l abri des étrangers. Manuel fît cesser la guerre civile par des mesures vigoureuses , en châtiant ceux qui en étoient les auteurs ou la fomentoient sourdement. Il fit ensuite un traité avec les La-tins, qui s'engageoient à ne plus commettre d'hostilités ; se justifiant de leur conduite passée , en disant que la l^uerre que se faisoient les habitans de cette province ks leur avoit fait considérer comme des ennemis de Cantacuzène. Quant aux Turcs, Manuel les battit tellement en plusieurs rencontres, qu'il leur ôta l'envie de revenir dévaster le pays. Ce prince, mettant sa gloire à faire succéder le repos et la prospérité aux troubles et à la famine qui régnoient en Morée, prit à cet effet des dispositions sages qui le firent arriver au but qu'il se proposoit. En peu de temps les terres furent cultivées, l'abondance reparut , et les opérations commerciales reprirent leur cours. Mais les deux partis n'étoient que comprimés, et n'osoient rien entreprendre, parce qu'ils craignoient Manuel. Ils résolurent de se réunir contre le prince. Lampude trama cetle conspiration* C'éîoil un factieux adroit et profond. Le parti opposé

sien ayant élé victorieux, il fut dépouillé de ses biens. La réputation qu'il avoit d'être d'un naturel méchant et d'un esprit inquiet, le fit considérer du prince comme un homme dangereux, qui devoit être surveillé. Cependant Lampude , étant venu le supplier de lui par- • donner le passé , lui promettant avec serment de lui garder une fidélité inviolable , rentra dans les bonnes grâces du prince, qui lui fit rendre son bien. En peu de temps il devint riche et puissant ; mais il partageoit les vices de ses compatriotes. Le peuple de la Morée étoit haineux et vindicatif. Les familles dans ce pays lèguent à leurs enfans la haine qu'ils ont contre d'autres familles, et cet héritage se transmet d'âge en âge. îls n'observent, dit Cantacuzène , qu'une seule loi, c'est celle de Soîon , qui décîaroit infâmes tous ceux qui demeuroient neutres dans une sédition. Pour faire respecter à l'avenir les côtes de la Morée, Manuel jugea qu'il falloit qu'elle entretînt un certain nombre de galères , et que les particuliers contribuassent aux frais de cet armement. Lampude sollicita de ce prince l'autorisation de faire cette levée, l'assurant que la connoissance qu'il avoit du pays et des habitans le rendoit plus propre qu'un autre à remplir celte mission ; qu'il sauroît aplanir toutes les difficultés, et lui renouvela les protestations de son dévouement et de sa fidélité. Manuel lui accorda ce qu'il demandoit.

Lampude partit avec des instructions dont il se garda de faire usage, parcourut la Morée, fit des reproches aux habitans des villes, des bourgs et des campagnes, 3ur leur lâche inaction , sur l'état de servitude auquel ils se dévouoient, au lieu de conserver et de défendre la liberté que leur avoit laissée leurs ancêtres; les excitant à prendre les armes, il les assura que le despote , bien loin d'oser en venir aux mains, seroit trop heureux de pouvoir s'échapper, li obtint par ses intrigues tant d'empire sur eux , qu'il leur fit prendre l'engage-

ment (l'altaquer le même jour leurs gouverneurs, et lorsqu'ils les auroient pris, de marcher contre Manuel , que cette mesure préliminaire auroit privée de tout secours. Ils exécutèrent ce projet ; et , s'étant rendu maîtres au jour convenu de tous ceux qui commandoient dans les villes et dans les bourgs, ils se rassem-^ blèrent , formèrent une troupe nombreuse , et s'avancèrent contre le despote sous les ordres de Lampude, qu'ils avoient élu leur général en chef. Manuel ramasse à la hâte ses soldats au nombre de trois cents, qu'il mène aux rebelles, qui, n'osant soutenir leur présence, se dispersèrent à l'instant. Plusieurs se renferment dans des places fortes , qu'ils furent ensuite obligés de rendre par famine. Le despote imita son père et leur pardonna. Mais ils ne demeurèrent pas long-temps tranquilles, et, plus tard , lorsqu'ils apprirent la mésintelligence des deux empereurs, et que le jeune Paléologue s'étoit mis en possession de la souveraine puissance , j tous les habitans de la Morée se soulevèrent spontanément , tant à cause de leur naturel inquiet et remuant fju'à rinsiigation des fils d'ïaac Asan , que Jean avoit envoyés pour gouverner ce pays. Une seule ville resta dans l'obéissance, parce que la citadelle, occupée par une garnison impériale étoit imprenable. Manuel ne se découragea point. Constant dans son entreprise, faisant marcher de front la prudence et la fermeté , ce ' prince finit par réduire tous les habitans, et par leur j faire sentir qu'il valoit mieux cultiver leurs terres, élever des bestiaux , que de s'enlre-détruire. Il rétablit la tranquillité, qui ne fut plus troublée pendant son gouvernement. Les Latins l'attaquèrent, mais , ayant été j liattus, ils devinrent ses alliés, et l'aidèrent à triompher ; . des Turcs. Ils l'accompagnèrent dans une irruption qu'il i ^ fit en Béotie contre le prince Roger de Loria. Manuel \ ^ se fit chérir par sa douceur et son exactitude à tenir ses : ^ promesses. Les princes voisins se contentoient de sa pa- « j,

HÎSTOTRE DU BAS-EMPIRE. l{Og

roIe, et, dans leurs conventions avec lui, n'exigeoient jamais le serment.

L'empereur envoya dans le même temps au sulîan ^"^^9d'Egypte une ambassade au sujet du patriarche de Jérusalem , qui avoit été persécuté pour sa cause , et des chrétiens de la Palestine, pour lesquels il réclamoit la bienveillance de ce prince. Lazare ayant été, sous le règne d'Adronic, élu patriarche par les évêques de sa province, il vint, selon l'usage, à Constanlinople pour ' faire confirmer par l'empereur son élection. Un moine, nommé Gérasime , Tayant calomnié, le prince avant de prendre une décision, voulut que Lazare se justifiât, et chargea des ambassadeurs qu'il envoyoit au sultan de conférer avec les évêques, et de prendre avec ces prélats des renseignemens sur Taccusalion dont le nouveau patriarche étoit l'objet. Andronic étant mort sur ces entrefaites, et la guerre civile ayant commencé, Lazare fat soupçonné de favoriser le parti de Canlacuzène, condamné par l'implacable Jean d'Apry, sans concile, sans preuves, sans procès, sans même être accusé, et Gérasime élu à sa place. Se voyant traité de la sorte , Lazare voulut se réfugier à Didymotique auprès de l'empereur , et, s'évadant de Constantinople, il se rendit furtivement à Galata. Le patriarche Jean , averti de sa fuite, envoya prier les Génois de le lui livrer. Ceux-ci donnèrent au prélat réfugié chez eux le choix d'entrer dans Téglise latine, avec la promesse d'y occuper les premières dignités, et de recevoir des honneurs du saint-père, ou d'être reconduit dans la capitale, et remis entre les mains de son ennemi. Il répondit avec indignation , rejeta leurs offres , se moqua de la vaine prétention qu'ils avoientdelui faireadopterléurs opinions, et leur annonça qu'il les ramèneroit plus aisément aux siennes par la solidité de ses raisons qu'ils ne l'attireroient dans leur erreur par les promesses ou les menaces. Le v6yant inébranlable , ils s'emparèrent de sa personne ^ lui

lièrent les mains derrière le dos, et le condviisirent dans cet état au patriarche de Constaiitinople , croyant qu'il en seroit maltraité. Mais la manière dont Lazare avoit repoussé les séductions et bravé les menaces des Génois faisoit du bruit ; et comme elle étoit connue et approuvée dans la capitale, Jean d Apry se crut obligé de le bien recevoir. îl le fît asseoir à côté de lui, l'entretint familièrement , lui donna le titre de confesseur, et le renvoya sans lui faire ni bien ni mal. La détresse dans laquelle se trouva Lazare , qui ne demandoit ni ne recevoit aucun secours , le força d'aller trouver Cantacuzène, auprès duquel il resta pendant la guerre civile. Ce fut donc pour ce prélat que l'empereur le députa vers le sultan , en le faisant accompagner de Sergopuîe^ citoyen de Gonstantinople.

Le sultan, fîat{é de l'honneur que lui faisoit Cantacuzène, envoya le patriarche dans la ville sainte , avec ordre au gouverneur musulman de chasser Gérasime , de mettre Lazare à sa place, de lui rendre de grands honneurs, et de lui accorder toute la protection dont il pourroit avoir besoin. L'éloge qu'il avoit entendu faire de l'empereur, qui passoit pour avoir conquis le trône ( premier de tous les mérites aux yeux des princes turcs, qui ne songeoient qu'à s'agrandir et ne revoient que conquêtes) , inspiroit au sultan d'Egypte le désir de contracter une alliance avec le prince grec. îl lui écrivit une longue lettre, dont voici quelques fragmens. « Que

Dieu prolonge les jours de Cantacuzène, grand, pru- « dent , lion, fort, la colonne inébranlable des baptisés, « le défenseur de la doctrine de Christ, Tépée des Mait cédoniens; le Samson , le roi des Grecs, des Servieos, « des Valaches , des Rr.ssieiîfe , la gloire de la doctrine « des Ibériens et des Syriens , l'héritier de leurs terres , le « maitre des mers, des fleuves et des îles. Demandez ce « qu'il vous plaira à notre puissance et à notre famille qui ic a la lumière et la sainteté en partage Nous avons

HîSTOÎllE DU EAS-EMPÎRE.

<* donné audience à votre ambassadeur, et nous lui avons « accordé tout ce qu'il nous a demandé. li nous a de- « mandé le rétablissement d'une vieille église de Saint- « George; à quoi nous avons satisfait : il nous a demandé « la permission d'aller adorer, avec ses compagnons, le « lieu de la sainte résurrection « ; ce que nous lui avons « aussi accordé , et nous avons nommé un ambassadeur « pour l'accompagner dans son voyage. Il a adoré autant « de temps qu'il a voulu, et il est revenu fort content. <t Quant à i'édit qu'il nous a demandé , par lequel il fût « défendu d'inquiéter les chrétiens qui habitent dans *^ les saints lieux de Jérusalem , et par lequel il soient <ï mis sous notre protection, de telle sorte que, tant « ceux qui demeurent dans ces saints lieu.v que ceux « qui y viennent pour adorer, ne soient plus injuriés,

« nous avons donné tous les ordres qu'il a souhaités

« Il nous a /demandé encore la délivrance de tous ceux « de vos sujets qui se trouveront esclaves dans l'étendue « de nos états : nous sommes bien aise de vous faire « savoir la coutume que nous observons à cet égard, « qui est d'échanger les prisonniers, et de ne renvoyer « les Grecs que nous tenons qu'en recevant nos sujets « que les Grecs tiennent. Il a aussi demandé pour les « marchands la liberté de demeurer tant qu'il leur « plaira sur nos terres : nous lui avons fait expédier un « édit sur toutes ces choses. Si vous désirez quelque « chose de plus, faites nous le savoir. » Après de grands éloges sur la générosité avec laquelle Cantacuzène a pardonné à ses ennemis, sur l'alliance qu'il a contractée avec le jeune Paléologue en lui donnant sa fille^ le sultan termine par des souhaits, par la formule en usage

» Ces expressions dans la bouche convenances en tenant ce langage ,

du sultan d'Egypte sont remarqua- et parlant avec décence d'une reii-

bles , ainsi que toute cette lettre gion dont tous les musulmans soaî

dont nous ne donnons qu'un très- ennemis jurés, yqy. liist. de Canta-

court extrait. 11 semble que le prince cuzètie, liv. 4^ chap. 1 1\ , traductioa

turc eût un seatimeat parfait des cilée.

dans l'Orient, qui prescrit et rend obligatoire l'exprès-sion d'un hommage à sa religion. Il finit ainsi sa lettre : « Que Dieu étende votre cœur et votre empire, « et vous donne cent pour un ; qu'il rende votre épée « formidable ; qu'il vous fasse heureux par sa magni- « ficence , ainsi soit-il. J'en prie le Dieu Très haut. Cette « lettre a été écrite le quinzième jour du mois de saapan , « l'année sept cent cinijuantième de Mahomet. Elle a « été écrite par l'ordre du Très - haut. Gloire soit à la « grande gloire de Dieu. Je prie et j'adore Mahomet «f et ses disciples, qui sont les phis illustres créahires de « Dieu. » Gérasime, ayant été chassé de Jérusalem, vint trouver le sultan pour dénoncer Lazare. Mais il mourut subitement trois jours après son départ. Le sultan ne lui ayant ^survécu que de peu de temps, son successeur, bien loin d'hériter de ses dispositions envers les chrétiens, excita contre eux une violente persécution. On s'empara de Lazare : on voulut le corrompre et l'engager à embrasser Tislamisme, dans l'espoir que les chrétiens du pays suivroient son exemple. Il défia ses bourreaux, qui le condamnèrent à mort. Le sultan voulut qu'on lui fit grâce, et qu'on punît sa désobéissance d'une autre manière. Ce n'étoit point ce prince qui exerçoit ces cruautés, mais un de ses satrapes nommé Sich, qui fit inhumainement déchirer Lazare à coups de nerfs de bœuf, et jeter ensuite dans un cachot. Sich , ayant péri quelque tenjps après d'une mort violente, le patriarche fut mis en liberté, et rétabli sur son siège. Après la mort du satrape , le sultan , moins cruel que lui , ne maltraita plus les chrétiens. Il se contenta d'exiger qu'ils portassent des vêtemens de la même forme , mais d'une couleur différente de celle dont se servoient les Turcs. Lazare fut dans la suite envoyé par le sultan , en ambassade à la cour de l'empereur Jean Paléoîogue.

Isidore , patriarche de Constantinople , sacra dans le même temps plusieurs évêques , entre autres, Grégoire

Palamas , qui venoit d'être nommé archevêque de Thessaioniqiie. A son départ pour aller prendre possession de son siège , Cantacuzène lui donna des lettres pour Alexis Métochite , protosébaste, et pour André Paléolugue, qui coramandoient dans cette ville. L'empereur leur recommandoit le nouvel archevêque : mais , au lieu d'avoir pour le prélat des égards , ils ne voulurent pas le recevoir , déclarant qu'ils ne reconnoissoient pas Cantacuzène , qu'ils accusoient d'avoir dépouillé Jean Paléologue de la souveraineté. Il est probable que ce refus, ou plutôt celte révolte , dont nous verrons les suites , augmenta les dégoûts que ce prince prétendoit éprouver depuis long-temps dans l'exercice du pouvoir, et donna plus d'intensité au désir qu'il avoit de s'en démettre, et de se retirer du monde. C'est à l'occasion de la conduite des gouverneurs de Thessalonique qu'il exprima ce désir avec plus de force , et qu'il forma le projet de le satisfaire. Il raconte que la nécessité de se défendre l'obligea seule à différer sa retraite; et que, lorqu'ii fut monté sur le trône , les soucis et les inquiétudes ne firent qu'accroître son envie. Il ne faut pas oublier que nous n'avons que lui pour garant de sa sincérité ; qu'ayant composé son histoire dans la solitude , et long-temps après l'époque où nous sommes, il a peutêtre eu l'intention et l'adresse de vouloir préparer d'a« vance le lecteur à cet événement , et ^ faisant de nécessité vertu, couvrir l'humiliation de sa chute. Quoi qu'il en soit , comme l'abdication volontaire ou forcée d'un empereur est digne d'observation , celle de Cantacuzène mérite d'être étudiée, pour connoître toute l'étendue de son sacrifice , et savoir jusqu'à quel point il fut libre ou contraint. C'est dans ce but qu'il est nécessaire de raconter (d'après lui-même) qu'à l'époque où Métochite et Paléologue lui firent l'insolente réponse dont nous avons parlé , l'empereur fut tourmenté d'un plus and désir que jamais (ce sont ses expressions) de

mener une vie tranquille. îi en fit pari à i'impe'rntrîce îrène , sa femme. Elle approuva son dessein , et tous deux demeurèrent d'accord , Fun , de se retirer et de se mettre sous la direction de Philoîhe'e , évêque d'Héraclëe en Thrace, quiavoit été supérieur d'un couvent du mont Athos ; l'autre, de se faire religieuse dans le monastère de Marthe, sœur du premier des Paléologues. Dans l'intention probablement de s'éprouver lui-même , Canfacnzène voulut prendre les conseils de Philothée, tant à r.iuse de ses connoissances dans les lettres sacrées et profanes que parce que ce prélat avoit une grande expérience dans les exercices monastiques. Ce fut le motif pour lequel il choisit le monastère de Saint- Mamas , qui , quoique dans la ville d'Héraclée , étoit fort solitaire. îl est vraisemblable qu'il communiqua ce projet à quelques-uns de ses amis , puisqu'il parle de deux qui vouioient partager le même sort , et préférer la soliîude aux grandeurs de ce monde : c'étoient Nicolas Cal>asilas et Déniétrius Cydone , pour qui ce sacrifice éloit moins grand , s'ils avoient , comme le dit l'historien , la passion de l'étude. Aucun obstacle ne contrarioit leur désir, puisqu'ils n'étoient ni l'un ni l'autre eogagf^s dans les liens du mariage. Ils varièrent tous les trois dans le choix du couvent, et, pour des raisons que nous ne cuuîîoissons pas , préférèrent à Saint-Mamas celui de Mangaue. C'est d'après ce motif que ce dernier iuonastère « fut doté par Caritacuzène : il y affecta de grands biens pour la subsistance des trois solitaires qui dévoient s'y retirer. Au n>oment où il paroît que tous les trois s'occupoienî sérieusement de ce projet , fleux évé-

« Cette doiiition , fail" d'a.'ance , rex-imen que nous faisons, il est de

peut laiic croire à la léalilé du pro- notre devoir de n'omettre aucune

jet. Ceper.dunt beaucoup de princes circonstance. Canlacuzène dota -t -il

et de personnes riches ont doté des le couvent pour s'y retirer, ou le

couvens sans avoir eu l'idée de s'y choisit- 1 -il parce qu'il l'a voit doté P

retirer. Ll en pouvoit être ainsi de Jusqu'à quel point le post hoc ergo

Caxilacuzène, dont la piété ne peut propier hoc doit-il recevoir son ap-

êlre révoquée en doute. Mais, dans piication ?

HÎSTOÎHE DU BAS-EMPÎRE. 4?^

neniens forcèrent de rajourner, eî détournèrent l'attention de Gantacuzène en rendant son intervention ne'cessaire ; c'étoient i'éiection d'un nouveau patriarche pour remplacer Isidore, qui venoit de mourir, et les troubles de Thessalonique , qui fournissoient l'occasion de reprendre cette ville avec moins de difficulté.

Isidore , patriarche de Constantinople , mourut après avoir gouverné son église , pendant deux ans et sept mois , avec une charité exemplaire , suivant Gantacuzène. Nicéphore Grégoras le traite de visionnaire , qui prétendoit être en commerce avec le ciel. Cet historien raconte qu'il vouloit faire passer ses songes pour des oracles , et qu'il avoit prédit à l'empereur , sur une pareille autorité , qu'il triompheroit facilement des Génois de Galata. Ce seroit d'après un motif si puéril que le prince crédule auroit comuds toutes les fautes que nous avons fait remarquer, et précipite l'attaque , comptant sur la victoire que lui promettoit Isidore, Si le reproche est fondé , Cantacuzène n'a pas eu la franchise d'en faire l'aveu. INicéphore représente le patriarche comme l'objet de toutes les railleries depuis que l'événement avoit si peu justifié la prédiction , et le fait mourir d'un chagrin dont l'action fut puissamment secondée par une dyssenterie. Dès que ce prélat eut rendu le dernier soupir , les intrigues commencèrent pour la possession du premier siège de l'église grecque. Les évêques , divisés à cause de l'opinion du moine Barlaam , que les uns con<Jamnoient , tandis qu'elle etoit admise et approuvée par les autres, fiottoient incertains dans leur choix. C'est ici que la vérité n'est pas facile à connoître , parce que les deux historiens qui nous ont transmis le fail peuvent être également taxés de partialité. Cantacuzue ne fait que l'indiquer, en disant qu'il nomma Callixte, moine du monastère des ïbériens à\i mont Athos, ajoutant qu'il y fut décidé par la réputation de vertu qu'avoit ce religieux : ce qui détermina

l'emperenr à lui envoyer une galère pour le transporter"! à Constantinople. Nicéphore, au contraire , prétend que \ le prince , affectionnant la secte des palamites, choisit Cal- t lixte parce qu'il étoit présenté par les prélats de cette secte. Il peint ce moine comme un homme dur et brutal, j toujours prêt à frapper , et de la plus grande ignorance. 1 Avant l'élection , l'impératrice Irène et le prince son époux sollicitèrent Nicéphore en faveur de Callixte^ et le prièrent de ne pas user de son influence contre ce candidat ; mais il fut inexorable , tenant fermement à l'opinion contraire à celle des palamites. Nous aurons occasion de revenir sur l'opposition des deux historiens, à propos du concile convoqué pour examiner la doctrine d'un moine qui divisoit l'église grecque en deux partis. Canlacuzène fit sacrer Cailixte par les évêques de Thrace ' qui se trouvoient à Constantinople. Nicéphore assure * que ce fut avec répugnance qu'ils prêtèrent leur ministère , et que , moins courageux que lui , ils n'osèrent résister à l'autorité souveraine. Ensuite il représente ce patriarche persécutant tous ceux qui ne croyoient point aux rêveries des palamites; les jetant en prison, défendant , quand ils mouroient , qu'on leur donnât la sépulture ; ne voulant point qu'on restât neutre dans cette querelle fort peu importante, exigeant à cet effet une réponse catégorique, d'après laquelle il accordoit sa protection ou décîaroit sa haine. Nicéphore , en avouant que Gantacuzène n'autorisoit point ces excès, l'accuse de les laisser impunis. Il y avoit à peine trois mois que Callixie étoit sur le trône patriarchal , qu'un grand* nombre d'évêques , fatigués de sa conduite tyrannique , se séparèrent de sa communion. Cette rupture causa du scandale. Le patriarche nioit avec serment les accusations dont il étoit l'objet, et récriminoit contre ses accusateurs. Cantacuzène , affligé, et même honteux (toujours suivant Nicéphore) de ces disputes, conjura Caîiixte et les évêques de les faire cesser , d'avoir entre

eux une mutuelle indulgence, et de couvrir leurs fautes d'un voile épais. Ce conseil fut suivi , et la tranquillité momentanément rétablie. Gantacuzène se tait sur ces faits dans son histoire , et ne parle de Callixte qu'à l'occasion du concile qu'il fut obligé de convoquer. Si ce patriarche mérite les reproches dont sa mémoire est chargée , il faut convenir que l'empereur n'étoit pas heureux dans son choix. Jean d'Apry , qu'il éleva sur le trône patriarchal malgré le clergé, et contre toutes les convenances, se conduisit de manière à faire présumer que Gantacuzène renonceroit à se mêler des élections ; et cependant , sans lui , celle de Callixte n'eût pas eu lien.

Sur ces entrefaites , Canîacuzène reçut des dépêches a de Métochite, protosébaste , et des principaux citoyens de Thessalonique. Ils lui demandoient un secours pour empêcher que la ville ne tombât au pouvoir des Serviens, qui la menaçoient. Métochite expliquoit la conduite qu'il avoit tenue, et la justifioit par la nécessité dans laquelle il s'étoit trouvé d'obéir à Paléologue , n'ayant aucun moyen de lui résister. Ce gouverneur avoit brûlé en place publique la lettre dont Palamas étoit chargé. Le protoséi)asle regardoit cette action comme une révolte manifeste , et la fit envisager sous ce point de vue par ceux des Thessalonicîens qui jouissoient de sa confiance. Ils partagèrent son indignation, et, se réunissant aux troupes dont Métochite pouvoit

Pour opter entre le silence de Gantacuzène et les déclamations injurieuses de Nîcépliore Grégoras , dont nous ne faisons qu'indiquer les accusations contre Callixte, on n'a que son propre jugement; et peutêtre le meilleur parti seroit de croire que l'un est trop emporté , trop exagéré, et l'autre trop discret et trop réservé. Le savant auteur de Voriens CïirisLÎanus ( Michel Le^iui^n, do-

minicain ) ue sauroit être une autorité, parce qu'ayant écrit dans le dix-septième siècle , il n'a pas eu d'autres source que celles où chacun peut puiser. Il paroîtroit avoir lormé son opinion sur le récit de JNicéphore , qu'il adopte ; et comme Gantacuzène se tait, Wicéphore n'étant point contredît, on semble avoir un motif suffisant de croire à son témoignage.

disposer , ils se déclarèrent contre Paléologue et les télés. Paîéologue excita les matelots à prendre les armes. Les citoyens, qui précédemment avoient appris à leurs dépens qu'il ne failoit pas perdre de délai , tombent à la pointe du jour sur le gouverneur, et le chassent de la ville. Il se réfugia près du crâîe, et de là se retira au mont Athos. Les zélés, qui avoient jusqu'alors affecté un grand dévoilement pour l'empereur Jean , fils de la princesse Anne, et présent» Métochite et son parû comme ennemis de ce prince, levèrent le niasque, et cabaièrent pour livrer Thessalonique aux Serviens. Le craie les accueillit, les encouragea, répandit l'argent avec profusion pour corrompre les chefs de l'autre parti. Il attachoit le plus grand prix à la possession de Thessalonique, qui, passant pour être la seconde ville de l'empire, recevoit de sa situation une grande importance, et donnoit au craie de grands avantages. Il n'épargna donc rien pour s'en emparer ; ni la ruse, ni la force, ni l'argent, ni les menaces : tout fut inutile. Mais le protosébasteet les citoyens se trouvèrent dans la position la plus critique, parce qu'ils étoient également hors d'état de résister aux Serviens, et de contenir une population que l'idée d'un siège et de la guerre glaçoit d'effroi. Ce fut dans ces circonstances qu'ils députèrent vers Gantacuzène. Ce prince leur fit dire de soutenir le siège jusqu'à son arrivée , promettant d'arriver bientôt à leur secours. Il envoya sur-le champ demander des troupes à son gendre Orchan , qui fit partir vingt mille hommes de cavalerie , sous la conduite du prince Soliman , son fils. L'esïîpereur s'embarquoit en même temps pour passer en Macédoine, emmenant avec lui Jean Paléologue , pour ne pas le laisser , dit-il, à la disposition des barbares. Il rappelle à cette occasion que, peu de temps après le mariage de sa fille Hélène avec le. jeune empereur, Orchan avoit envoyé des gens d^me haute taille, adroits et robr.sîes , sous la conduite d'un

eunuque , pour servir Pale'oîogue. Cantacuzène ajoute que le but réel, mais secret, étoit de le massacrer. Présumant que cette assertion sans preuve pourroit être contestée, il prétend que c'étoit chez les Turcs une pratique constante de se défaire par l'assassinat du rival ou du compétiteur d'un prince allié. La mort de Jean Paléologue laissoit Cantacuzène paisible possesseur du trône. Tel étoit le motif qui faisoit agir Orchan. L'empereur raconte qu'ayant été averti de cet odieux projet, il ne permit pas que le jeune prince parût sans lui hors du palais pendant le temps que les ambassadeurs du sultan séjournèrent à Constantinople. Son intention étoit de délivrer Thessalonique , d'y laisser son gendre, et de revenir dans la capitale achever les préparatifs qui dévoient le mettre en état de reconquérir sur le craie toutes les villes et provinces que ce dernier avoit prises. Anne n'y voulut point consentir, et le pria de lui ramener son £is. Ce fut en vain qu'il voulut lui faire voir l'utilité de la présence du jeune empereur à Thessalonique, après la reddition de cette ville, parce qu'elle seroit facilement contenue. Son plan étoit de rejoiiidre Jean Paléologue avec une armée formidable pour reprendre ensemble les villes de la Macédoine, de la Thessalie et de l'Acarnanie, usurpées par les Serviens. L'impératrice persista dans sa prière de lui ramener le prince après la prise de Thessalonique A son départ l'empereur, ayant appris que les Turcs traversoient l'HelIespont , se fit descendre à terre pour se concerter avec leurs chefs, il leur indiqua les routes qu'ils dévoient prendre pour empêcher que la Macé-

■ °' Cantacuzène , après avoir rendu som de iler à cette circonstance les

compte de sa proposition , de son événemens que nous verrons bientôt

plan , et du refus de l'impératrice , arriver, et de se rappeler en temps

ne se permet aucune observation, et lieu l'assassinat médilé par Orchan

Ce n'est cependant pas sans inten- pour opposer le service rendu alors

tion qu'il est entré dans ces détails à la conduise que tint plus tard leso

peu intércssans en eux-mêmes. Paiéologtie ? A-t-il voulu laisser à son lecteur le

48o HîSTOIRE DU BÀS-EMPIRE.

doine , qu'il espéroit pouvoir bientôt faire rentrer sous sa domination, ne fût ravagée, et leur recommanda de ne causer aucun dommage. Ayant donné le commandement de l'armée de terre à Mathieu , qu'il chargea de montrer le chemin aux alliés, il se rembarqua, après être convenu du jour où se feroit , près de Thessalonique , la jonction de leurs troupes respectives. Au lieu de se rendre à Thessalonique, il voulut , chemin faisant , prendre Anactaropale , et s'arrêla devant celte place. Il n'est pas inutile de remarquer dans Cantacuzène cette marche constamment suivie par lui, et qui souvent miisit à ses affaires : nous en avons vu plusieurs exemples. Tous prouvent que, s'il ne perdoit pas de vue le but d'une entreprise , il faisoit un détour pour y parvenir, et ne s'avançoit pas directement vers ce but. Anactaropole étoit vme ville de la Thrace gouvernée par un homme d'une naivSsance obscure , nommé Alexis. Il étoit du bourg de Beliicome en Bithynie, avoit servi pour Apocauque dans la guerre civile , et commandé une barque de pirates. A la mort du grand-duc , n'ayant plus de protecteur, il conçut le projet de s'emparer d'Anactaropoîe , espérant que la possession de cette ville lui donneroit la facilité de prendre celle de Chrislopoîe. Maître de ces deux places , il comptoit harceler les habitans de la Thrace, ceux de Lemnos , et séparer leur pays du reste de l'empire. Il ne réussit que dans la prise d'Anactaropoîe , et fit de cette ville le centre de ses courses maritimes et de ses brigandages. îi avoit dans le port un grand nombre de galères et de barques. Il est probable qu'il sut se faire aimer ou craindre des habitans , puisqu'ils le secondèrent , et firent une vigoureuse résistance. Après trois jours d'une attaque infructueuse , quoiqu'il usât de tontes les machines propres au siège , Cantacuzène fut obligé de renoncer à son entreprise et de se retirer, croyant venger l'affront qu'il éprouvoit en brûlant les vaisseaux d'Alexis. Pendant qu'il perdoit

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 48l

son temps, les Turcs relournoient dans leur pays. On crut d'abord que c'étoit par suite de leur haine contre Paléologue ; mais, en rapportant cette conjecture, Canîacuzène dit qu'elle n'avoit aucun fondement, et que la véritable cause de la retraite de ses alliés étoit l ordre que reçut Soliman de son père. Orchan lui prescrivoit de revenir le plus secrètement qu'il pourroit, parce qu'il avoit besoin de ses troupes pour se défendre contre ses voisins, qui i'avoient attaqué d.-puis leur départ. Il lui défendoit de déclarer le sujet pour lequel il se retiroit. Soliman obéit, traversa l'Hèbre, fit une irruption sur les terres d. s Bulgares, et revint en Asie avec du butin et des prisonniers.

Mathieu, que cette défection afFoîbîissoit en le réduisant aux seuls Grecs, qui étoient en petit nombre, et conséquemment insuffisans pour combattre même les postes des Serviens cantonnés dans le pays, licencia sa troupe, et prévint son père, qui fut très-contrarié de cette nouvelle. Cependant il continua sa route. Etant à Tancre pour passer la nuit près d'AmphIpoiis , il fut â^^â par le gouverneur de cette ville, nommé Brajan , son ancien ami, de l'arrivée d\ine flotte de vingt-deux vaisseaux turcs qui venoient pour dévaster le pays. A la pointe du jour il engagea ces Turcs à se joindre à lui pour attaquer Thessaionique. Ils y consentirent sans difficulté. L'empereurles conduisit sur-le-champ devant cette ville, qu'il trouva dans le plus grand désordre, parce que ses amis, ayant épuisé tous les moyens de contenir le peuple, commençoient à s'abandonner au désespoir. L'arrivée de Cantacuzène rétablit le calme : les cris de joie et les applaudissemens succédèrent aux plaintes , aux reproches; et les deux partis qui, la veille, étoient près d'en venir aux mains , déposèrent spontanément les armes. Le vainqueur rassembla les habitans , et ne perdit pas l'occasion de leur faire un discours' qu'il n'a pas cru devoir conserver. L'éternelle répétition

mST. DU BAS-EMP. TOM. XI. 5l

de son innocence, l'énumération des faits dont npiT* avons vu le récit, et îes reproches que méritoit la conduite des zélés, tels sont les objets que l'orateur traita dans ce discours. Ce qui valoit mieux, c'est la mesure qu'il prit pour faire disparoître les causes des troubles en donnant l'ordre de transférer les principaux factieux à Constantinople, et de chasser les autres de Thessalonique. Il reprit ensuite sur les Serviens les forts situés dans les environs de cette ville.

Peu de jours après la soumission des habitans de Thessâlonique, on vit arriver dans le port de cette ville quatre galères vénitiennes sur l'une desquelles étoit un ambassadeur nommé Jacques Bragadin , d'une des plus illustres famille de cette république. L'objet de sa mission étoit d'engager Gantacuzène à se joindre aux Vénitiens pour faire la guerre aux Génois. Ces deux peuples, presque toujours en guerre, parce que leurs intérêts étoieni toujours en opposition , ne déposoient les armes que pour les reprendre, et ne concluoient de traité que pour I les rompre. Depuis que la famille Paléologue occupoit | ïe trône, les Génois a voient acquis une grande puis- j sance et des privilèges. Ils saisissoient habilement l'oc- i casion d'en accroître le nombre ou l'étendue. Dans la guerre civile, ils avoient plutôt protégé que secouru l'impératrice et son fils , dont ils obtinrent de nouvelles concessions , et consolidoient ainsi leurs établissemens sur les côtes de l'empire d'Orient. Maître du détroit par , lequel l'Archipel communique avec la mer Noire, ils ] eurent la témérité d'établir un droit, et l'insolencti j d'interdire ce passage à tous les bâtimens de guerre^! ^ même à ceux de l'empereur grec. Ce droit fut reconnia [ par le Soudan d'Egypte, qui paya fort cher la permis- |^ sion d'envoyer sur les côtes de la Circassie un vaisseau ^ pour acheter des esclaves. Les Génois et les Yénitieii^ p avoient reçu des Tartares une égale autorisation pour |j commercer avec eux. L'un de ces marchands (on ne, „,

Mit s'il éid t de Venise ou de Gênes ) , ayant pris querellé avec un Tartare qui lui donna un soufflet, lui passa sur-le-champ son épée au travers du corps. Les barbares vengèrent leur camarade, pillèrent sans distinction tous les comptoirs établis sur la côte de Tana, en détruisirent une partie, et massacrèrent plusieurs Européens l^es Génois et les Vénitiens convinrent entre eux de ne plus commercer avec ce peuple, et de ne pas leur fournir les denrées dont ils avoient le plus de besoin, parce qu ,1s s'en étoieut fait une habitude. Cet empire dé 1 habitude dont ils ne pouvoient secouer le ions tout, barbares qu'ils étoient, les obligea de faire quelques avances pour ramener chez eux les objets Hont ils ne ' savoient plus se passer ; et comme les Vénitiers leur etoient moii.s odieux que les Génois, ils s'adressèrent aux premiers, avec lesquels ils renouèrent en secret leurs anciennes relations. Les seconds , regardant celle conduite comme un manque de foi, résolurent d'en tirer vengeance. Ils s'emparèrent un jour de tous les vaisseaux sortis de Venise pour trafiquer dans la mer Noire et même de tous ceux qui appartenoient aux diverses' colonies de cette république. Cette capture se lit sans aucune déclaration de g.jerre. Il n'y avoit aucune proportion entre l'offense et le châtiment. Furieuse à son tour . Venise jura de ne pas laisser cette insulte impunie. Elle equippe une flotte de trente-cinq galères, dont elle donne lecommandement à Marc Ruccinio. ainsi qu'à Morosini. Ces deux amirau. entrent dans la bai? de Cavislo, traversent une escadre génoise composée de quatorze vaisseaux, l'attaquent, et s'en emparent malgré la belle résistance de Philippe Doria. Comme celte victoire n éto.t rien moins que décisive , Gênes conservoi toujours toute sa supériorité. Venise lui chercha partout des ennemis. Supposant que Cantacuzène en! treroitavec joie dans la ligue qu'elle formoit, parce quil avoit contre les Génois des plaintes gr ves eï

fondées, elle sollicita son alliance, et lui envoya un ambassadeur. Tels sont et la cause et le motif pour lesquels l'empereur vit arriver dam le port de Thessaîonique quatre gaièies vénitiennes. La république ne se trompoit point sur les dispositions de Cantacuzène. Il étoit outré contre les Génois, mais en même temps obligé de dissimuler son ressentiment , parce qu'il n'avoit pas les moyens de le satisfaire, ayant sur les bras les Serviens, dont la puissance, augmentée par la guerre civile, lui causoit de justes alarmes. Il répondit à l'ambassadeur qu'il ne pouvoit s'occuper pour le moment que de son ennemi, contre lequel il lui falloit réunir tous ses moyens. Bragadin lui répliqua que son gouvernement se chargeroit de faire restituer par le crâle toutes ses conquêtes, fondant cette présomptueuse promesse sur une circonstance qui prouve et Tinfluence qu'avoit alors Venise et le parfi qu'elle savoit en tirer. Etienne, quoique souverain indépendant , étoit membre du sénat de cette république , qui croyoit qu'à ce tilre le crâle lui devoit obéissance, et qu'il s'empresseroit , lorsqu'elle i lui en donneroit l'ordre, de rendre aux Grecs ce qu'il |' leur avoit pris. Il est probable que cette garantie ne parut pas suffisante à l'empereur, qui persista dans son refus ei renvoya l'ambassadeur avec des préseiis.

Depuis que le crâle avoit usurpé le titre d'empereur , ! il prenoit âes mesures, et faisoit des dispositions qui ! prouvoient que son intention étoit de le garder. Sentant toute l'importance de la ville de Bérée, qui le rendoit maître d'une province de l'empire grec, il ne négligea rien de ce qui pouvoit lui en assurer la conservation. L'exil des principaux habifans et de ceux qui pouvoient avoir de l'influence, leur remplacement par des Serviens, une garnison formée des meilleurs gens de guerre, la i construction de deux citadelles, d'une double muraille, i tels étoient les moyens de défense employés par Etienne. I Ils paroissoient irrésistibles. Leur excès causa cependant (

la perte de ia place , et le prince se la vit enlever parce qu'il avoit voulu trop faire pour la rendre imprenable. Des deux citadelles, Tune étoit achevée et confiée à la garde des Allemands, l'autre, dont le tracé occupoit un terrain immense , parce qu'elle devoit être construite sur un plan gigantesque, exigeoit pour son développement la destruction d'un grand nombre de maisons, dont on avoit chassé les propriétaires. C'étoit plutôt une ville qu'une citadelle. Elle devoit avoir une grande tour et trois petites, calculées de manière à résister à la double attaque que feroienî simultanément une armée de siège et les citoyens qui la seconderoient. Quelque célérité qu'on eût mis dans les travaux ils n'étoient pas encore entièrement achevés. Cantacnzène sentit qu'il n'avoit pas un moment à perdre. Il disposa ses troupes, au nombre desquelles étoient des Turcs qui, après avoir dévasté la Macédoine , s'éloient joints à ses soldats. Parmi leurs prisonniers étoit le fils de Marzelat, premier berger du pays, qui jadis avoit gardé les nombreux troupeaux de l'empereur. Les plus riches d'entre les Serviens lui confioient les leurs. Cet homme se jeta aux pieds du prince pour le supplier d'user de son pouvoir sur les Turcs pour lui fairè rendre son fils. Cantacnzène raconte que , par un mouvement indépendant de sa volonté et précédant toute réflexion , il tira cet homme à part et lui dit qu'il s'engageoit à lui faire rendre son fils, s'il vouloit l'aider à prendre Bérée et dresser des échelles autour de cette place. Marzelat promit plus qu'on ne lui demandoit, parce que , pendant la nuit , il gardoit les troupeaux des Serviens entre les deux murailles sans qu'il y eût de garnison. L'empereur combine aussitôt sur ce renseignement l'expédition qu'il médite. îl donne ordre à ses matelots d'amener à l'embouchure du fleuve qui se jette dans la mer près de Bérée, les Turcs pour l'attendre dans un endroit désigné; iT devoit, de soîh côté , conduire par terre ses soldats, en laissant fils à

Thessaîonîqiie. Cette entreprise , qui n'étoit pas sans danger, devoit avoir Heu la nuit suivante. Les mesures prescrites s'exécutent en effet. Cantacuzène arrive et s'avance silencieusement au Heu du rendez-vous ; mais il n'y trouva point les musulmans. L'embouchure du fleuve étant pleine de sable et de limon , les matelots ne pouvant surmonter cet obstacle , les vaisseaux restoient immobile. L'empereur, qui ne pouvoit s'expliquer la cause de ce retard, étoit dans des transes mortelles. Il se croyoit obligé de renoncer à son projet, et se soumettoit en murmurant à la nécessité , lorsque la mer montante dégagea les vaisseaux et les fit entrer dans le peuve. On débarque à la hâte, mais en ordre. Les Turcs et les Grecs se réunissent ; on marche vers Bérée. Marzelat paroît pour servir de guide, annonçant à Cantacuzène que ses compagnons dévoient préparer les t'chelles. L'empereur, à l'approche des murailles, l'envoya devant pour s'assurer que les échelles étoient prêtes, ïl revient bientôt sur sés pas annoncer qu'il n'y en avoit pas de faites. « Cet accident mit Cantacuzène ^ dans une « fâcheuse perplexité. Ses soldats et beaucoup d'habitans, « chassés par le craie , qui faisoient tous leurs efforts pour « rentrer dans leur patrie , coupèreilt à la hâte des arbres « d'une hauteur égale à celle des murailles, et firent « quatre écheHes, dont , faute de clous, ils attachèrent « les échelons avec les cordons des tentes. Des soldats, « conduits par Marzelat et par des citoyens de Bérée ^ ?« les appliquèrent à la muraille sans que ceux du dedans « s'en aperçussent. 11 y montèrent incontinent après, et f< entrèrent dans la ville. Dès que l'empereur vit ses gens « entrés , il divisa son armée en deux ; et , ayant pris une « partie tant de sa cavalerie que de son infanterie , il « marche vers les échelles, et envoya le reste attaquer « la citadelle d'un autre côté pour jeter la terreur dans. 5* le cœu? des ennemis. Ceux qui étoient montés les

<^ HIst. de Cantacuzène , liv. 4>

premiers sétoient saisis de quelques soldats, en les « menaçant de la mort s'ils parloient. Ensuite ils allé- « rent à l'une des portes nomme'e la porte Opsicienne ^ « et commandèrent à ceux qui la gardoient de les aider « à la rompre pour y recevoir Tempereur, qui se pré- « senta bientèt. » De ce poste, le prince dirigea ropé-* ration, qui , par le grand nombre d'exilés, devint si facile , qu'on auroit pu se passer de soldats. Les habitans qui n'avoient point été chassés n'en supportoient pas avec plus de patience le joug des Serviens, et parmi ces derniers étoit une classe de gens qui, ne sachani: pas plus attaquer que se défendre, étrangers aux combats, demeuroient à Bérée uniquement pour y jouir des agrémens du climat et pour plaire au craie. Cette classe, inutile dans un siège, formoit , avec les citoyens qu'on avoit laissés, une grande partie de la population. La garnison étoit dans une telle sécurité, qu'elle n'en sortit qu'à la vue des exilés, aux cris des Grecs, aux acclamations des habitans. Elle court aux armes, dans l'intention de se défendre et de se sauver. Les officiers qui commandoient cette garnison étoient au nombre de trente, tous de qualité, mariés, ayant leurs familles à Bérée. Ils se réfugient avec leurs soldats dans la plus grande des deux citadelles, et s'enferment dans la haute tour. Les Allemands gardoient Tautre citadelle, située près de la Porte royale. Il y avoit en-dehors une grande quantité d'ouvriers tirés de tous les pays de l'obéissance du craie. Tous montèrent sur leurs echafauds. Les Grecs et le peuple pillèrent les maisons habitées par des Serviens. Cantacuzène donna des ordres pour empêcher les Turcs d'entrer, afin de garantir la ville. Les Allemands se défendirent jusqu'à ce que l'empereur parut ; c'étoient les mêmes qui l'avoient servi fidèlement malgré l'ordre d'Etienne. Cette circonstance les fit traiter plus favorablement que des prisonniers de guerre ; on leur donna des armes, des chevaux et de l'argent. Les Serviens

4B8 HISTOIRE DU BAS-EMPîREo

sortirent de leur tour sur la promesse qu'il ne leur seroil f^iît aucun mal. On les renvoya désarmés. Les Grecs reconduisirent les ouvriers loin de la ville, afin d'empêcher les Turcs de les dépouiller. L'empereur, vouloil renvoyer les trente commarjdans; mais ils le supplièrent de les retenir prisonniers, parce qu'ils craignoient que le craie ne soupçonnât leur fidélité , et ne les accusât d'avoir livré la ville. Quelques-uns obtinrent ensuite la permission de retourner chez eux; d'autres s'évadèrent, ïl n'y eut point de sang répandu. Les Turcs, paisibles spectateurs de la prise d'une place qu'ils auroient voulu piller, parce qu'ils croyoient que le pillage leur en étoit dû , demandèrent à Gantacuzène la liberté de se dédommager par eux-mêmes sur les terres du crâle. Elle leur fut accordée. Ils enlevèrent beaucoup de bestiaux et de butin , mais peu de prisonniers, parce que les Serviens se renfermèrent dans leurs villes et dans leurs forteresses.

Gantacuzène partit de Bérée avec ses troupes pouf sVmparer d'Edesse. Il croyoit la prise de celte dernière aussi facile que celle de l'autre , mais il étoit dans l'erreur. Les Edessiens n'avoient ni les mêmes sujets de mécontentement contre les Serviens, ni le même désir de rentrer sous la domination des Grecs. Le crâle n'avoit pas, comme à Bérée , chassé une partie des habitans , et tourmenté l'autre. Non-seulement les princi-f paux se déclarent contre l'empereur , n)ais ils animent le peuple, et montent sur leurs murailles. Ils se moquent de la vanité dn prince , qui prétendoit prendre en peu de temps, avec quelques troupes, une place dont le crâle n'a voit pu s'emparer en seize ans avec une armée nombreuse. La moitié de la ville étoit inaccessible, et garanlie par une inondation. D'épaisses murailles , flanquées de tours , des précipices rendoient l'autre partie , sinon imprenable , au moins d'un accès difficile. Quatre capitaines serviens , renommés par leur

bravoure , commandant une garnison déterminée à se bien battre et secondée par la populalion, ajontoient aux obstacles. Quelque contrarié qu'il fût de renoncer à son entreprise, Cantacuzène se vit obligé de céder à la nécessité : la prudence lui défendoit de faire une tentative inutile. Après avoir consulté ses officiers , qui jugeoient con)me lui que la conquête d'Edesse étoit une prétention ridicule, il donne ses ordres pour la retraite. Comme on se disposoit à l'effectuer , quelques soldats vinrent le prier de leur faire part de la résolution qu'il avoit prise. Il leur demande en raillant s'ils croyoient plus à propos d'attaquer la place que de lever le siège. Ces braves le conjurèrent d'attaquer, promettant de te rendre maître de la ville. L'empereur, sachant que cet enthousiasme étoit partagé par leurs camarades, révoque les ordres donnés, commande aux officiers de mettre les soldats sous les armes , à ceux-ci de préparer les échelles , enfin à ses alliés de se tenir prêts pour l'assaut. Au point du jour il range son armée en bataille, place les Turcs du côté que le marais rendoit inaccessible, afin que la ville ne fût point pillée. Il ne voulait se servir d'eux que pour occuper une partie de la garnison , qui pouvoit toujours craindre qu'on ne rendît le marais praticable, ou le supposer en voyant des troupes placées de ce côté. Après avoir distribué ses troupes sur divers points autour des murailles, il s'en réserva l'élite pour attaquer la citadelle, l'endroit le plus fort , et défendue par les plus braves d'entre les Serviens. Il avoit annoncé publiquement d'avance des récompenses , et promis quatre mines d'or à celui qui le premier planteroit l'é~ tendard sur la muraille , trois au second, et deux à c^lui qui y monteroit le troisième. Le combat dura depuis le lever du soleil jusqu'au milieu du jour , avec un égal acharnement de part et d'autre. Il se ralentit ensuite du côté des assiégés , dont plusieurs avoient été tués ou blessés. En les voyant foiblir , les Grecs appliquent les

échelles , et mettent le feu à l'une des portes. On escaîade au même instant, pendant qu'une partie des soldats ; entre par la porte détruite, et la ville est prise d'assaut. L'empereur arrête le pillage qtie+es premiers avoient commencé. On renvoya lesServiens; les quatre capitaines furent mis en lieu de sûreté, et les partisans du | craie chassés. \

Laissant sous le commandement de George Lysique \me garnison suffisante , Cantacuzène revint à Bérée. La prise d'Edesse entraîna la reddition de Staridole, Fétrée , Strobe , Notie, Lycostome , et d'autres forteresses, qui se soumirent. Après avoir donné quelques jours de repos à ses troupes , il entreprit de nouvelles expéditions contre les Serviens. Ils possédoient sur la frontière de Thessalie une ville construite au haut d'une montagne , environnée de tous côtés par des précipices, €t fortifiée ainsi par la nature et l'art. Elle étoit sous les ordres de Préalimpe , gouverneur de la Thessalie pour le crâîe, et l'un des Serviens les plus braves et les plus habiles. Ce fut cette place imprenable que l'empereur voulut enlever : il l'investit avec ses troupes. Préalimpe, qui ne se fioit pas aux habitans , mit au milieu les femmes et les enfans, les hommes aux extrémités, afin de les forcer à se défendre. Il ne voulut pas recevoir les citoyens qui habitoient les maisons situées | hors de la ville , leur commandant de se défendre à la faveur de leur position. Quand les Grecs furent rassemblés , ainsi que les Turcs , Cantacuzène leur permit d'aller piller aux environs , ne réservant autour de lui qu'un petit nombre de soldats. Ceux à qui Préalimpe avoit refusé l'entrée de la ville , craignant le choc des assiégeans , vinrent se réunir aux Grecs, et en logèrent plusieurs dans leurs maisons. Au retour des Turcs, qui rapportèrent beaucoup de butin , on fit toutes les dispo- \ sitions nécessaires poiu' l'attaque. Les habitans avoient ouvert leurs portes ; ils étoient contenus par la crainte de

voir leurs femmes et leurs enfans massacrés par les Serviens, qui les retenoient en otage. Comme on ne poiivoit approcher des remparts , Temperenr plaça dans les fndroîts les moins inaccessibles , à portée du trait , des détachemens qui dévoient tirer sur ceux qui paroîtroient au haut des murailles. D'autres, couverts de leurs boucliers , parvinrent avec beaucoup de peine au pied des murs , et les sapèrent. L'ouverture qu'ils y firent donnoit dans l'intérieur d'une maison abandonnée. La personne à qui cette maison appartenoit y rentrant par hasard au moment où les sapeurs achevoient leur opéjration , elle appela au secours. Les Serviens accoururent, et tuèrent ceux qui avoient fait la brèche. Une pluie violente força le reste de l'armée à se mettre à couvert dans le camp. Cantacuzène , désespérant de s'emparer de cette ville , revint à Bérée , suivi des principaux habitans du pays. A son arrivée , il trouva plusieurs députés que lui envoyoient les citoyens des villes prises depuis quelques années par les Serviens. Ils le prioîent de venir les délivrer, offrant de le reconnoître. La plus importante étoit Scopies , dont le craie avoit fait la capitale de ses étals. Elle appartenoit aux Serviens depuis l'époque du règne du premier des Paléoîogues , sous lequel elle avoit été démembrée de l'empire. Quoique îe craie fût averti de Tapproche de Cantacuzène , el qu'il eût une puissante armée en Hongrie , il n'osa " se mesurer avec ce prince , et fit dire à la garnison de Scopies de se défendre comme elle pourroit. Elle se rendit à la première sommation. Etienne l'accusa plus tard de perfidie ; mais elle se justifia devant l'archevêque, qui , pris pour juge , déclara que , le crâle ayant refusé des secours , elle avoit agi avec prudence. Un grand nombre de villes suivit l'exemple de Scopies. Ceux qui comnjandoient des troupes offrirent d'en faire autant.

à- Expression de Cantacuzène , qui va bientôt se donner un démenti à {pi-imême.

Parmi ces derniers on distinguoit Clapaine et Tolistlas. j Le premier étoit parent d'Etienne , et le second avoit possédé des gonvernemens. Tous deux envoyèrent promettre à l'empereur de lui rendre le pays dans lequel ils commandoient , si ce prince vouloit s'y transporter ; mais il ne crut pas devoir se fier à eux. Il confia le gouvernement de Bérée à Diplovatace, protovestiaire, qui i re'unissoit l'adresse au courage , et qui , dans une négociation entre plusieurs villes et Nicéphore Sarentène, | avoit fait preuve d'habileté. Cette disposition prise, il se rendit avec son gendre à Thessalonique , dans l'in- \ tention de s'emparer du fort Gynaïcocastre , d'où \eè j Serviens venoient piller les environs de cette ville. Ce ! fort avoit été construit par le jeune Aiidronic , à une petite journée de marche de Thessalonique , ei pour J servir à la défense de cette place. Le commandant, nommé Balque , offrit de se rendre , en priant cependant l'empereur d'attendre , pour y placer une garnison , qu'il eût mis en sûreté sa famille et ses biens. Il demandoit quinze jours : le prince les accorda. Balque envoya ses meubles et ses troupeaux à Thessalonique , comme des gages de sa fidélité ; mais il se joua de ses sermens , et se réunit au craie , qui crut enfin qu'il étoit dans ses intérêts de paroître , et de ne pas laisser Cantacuzène reprendre tranquillement les conquêtes qu'il avoit faites.

En effet , ce prince ayant appris que l'empereur , après avoir partagé ses troupes, s'étoit rendu à Thessalonique, se mit à la tête des siennes, et prit la route de cette ville. Qnand il en fut près, il députa vers Cantacuzène, et lui fit faire des reproches sur son ingratitude et sur la facilité avec laquelle il oublioit les services qu'il lui avoit rendus. Disposé cependant à l'indulgence, Etienne lui offroit le pardon et la paix , en l'invitant à lui donner un rendez - vous pour conférer ensemble sur leurs intérêts respectifs. Cantacuzène ac-

çepta la proposition. On convint du jour et du lieu de l'entrevue. Les deux empereurs, couverts de leur armure, accompagnés d'un détachement de troupes, et le craie , suivi d'une escorte nombreuse , se trouvent au rendez-vous. Ce dernier prit la parole , rappela l'hospitalité qu'il avoit donnée à Gantacuzène dans un temps où , n'ayant point de ressources , il s'étoit adressé à lui , qui, ne lui ayant aucune obligation, ne lui devoit rien ; fit Ténumération des offres d'Apocauque et de rimpératrîce , des avantages qu'ils lui prometloient , s'il vouloit livrer son hôte; appuya sur la constance de ses refus, et sur la générosité avec laquelle, contre ses propres intérêts , il avoit mis à sa disposition ses meilleurs officiers, comme ses plus braves soldats : mettant en parallèle avec ces faits la conduite du prince , son aggression , ses hostilités, il fit voir son ingratitude , et termina par le conjurer de renoncer à son entreprise , et de consentir à un traité par lequel chacun devra conserver ce qu'il possède , lui faisant observer que , s'il retient par droit de conquête une petite portion de l'empire, Gantacuzène retient, lui, de bien plus grandes portions d'un grand nombre d'états. L'exposé du craie etoit conforme à la vérité , sauf les restrictions. Il ne disoit rien qui ne fût vrai, mais il ne disoit pas tout, et gardoit le silence sur la conduite qu'il avoit tenue postérieurement à celle dont il parloit , et qui méritoit tous les éioges qr/il se donnoit.

Caniacuzène , dont nous suivons le récit , avoue qu'avanl de répondre il se recueillit pendant quelques moniens ; et l'on doit convenir qu'il en avoit besoin, s'il tînt le discours qu'il rapporte, et dont la longueur est démésurée autant que les répétitions en sont fatigantes. Il commence par une déclamation sur le peu d'équité que font paroître les hommes quand il s'agit de leurs intérêts; ce qui le mène à l'injustice du craie , qui a trahi son serment et ses traités. Il convient de

tous les services qu'il en a reçus, insistant particulièrement sur son accueil et les honneurs qu'il lui a rendus ou fait rendre à sa cour, lui cédant la première place ^ honneur dont il lui est plus redevable que de la conservation de sa vie ^. Après des hommages pour la princesse Hélène, à laquelle étoit probablement due cette généreuse hospitalité, l'empereur passa aux conventions faites entre le craie et lui , dont il offre la preuve en reproduisant l'acte de serment reçu par l'archevêque, et rédigé par les principaux officiers de la cour d'Etienne qui assistoient à cette conférence. L'exposé de ces^ conventions le conduit naturellement à l'examen de ce qui a élé fait de part et d'autre pour les exécuter. Une fois sur ce chapitre, Gantacuzène avoit d'abondans matériaux pour suppléer au coupable silence du <ïrâle. Intrigues , attaques souterraines, complots honteux, sé-^ ductions, agression ouverte, déclaration de guerre^ rien n'est oublié. Gantacuzène avoit même une lettre d'Etienne qui le condamnoit. Suivant la marche adoptée par son rival , il oppose à cette série d'actions perfides , à ces violations de traités ou de sermens , sa propre conduite ; c'est - à - dire les avertissemens qu'il faisoit donner au craie lorsque les Turcs dévoient arriver*; le respect qu'il observoit toujours , ne se croyant dégagé de ses sermens que depuis les sommations inutilement adressées au prince de Servie pour lui rappeler les siens. Venant à Tobjet direct de la contestation, c'est-à-dire aux conquêtes du craie, l'empereur le pria de se souvenir que, lorsqu'il étoit en sa puissance, il avoit refusé { quoiqu'il n'eût aucun moyen alors de soutenir sa ré-

* Lorsque riiistoricn fait cet aveu placées. En se rappelant que tantôt

(liv. 4 j ch. 20 ) , il n'étoit plus em- le frère Josaphat tenoit la plunae , et

pereur , ni guerrier , mais moine, tantôt l'empereur Gantacuzène , oa

Cette circonstance peut servir à a le mot de l énigme. César écrivoit

expliquer les citations de l'Ecriture sur le champ de bataille , c'est à-dire

sainte, les dissertations morales ou immédiatement après l'événement,

l-eligieuses qu'on trouve dans ses et ne quittoit i'épée que pour prendre

«iicours f et qui souvent y sont dé- Ja plume.

HISTOIRE DU BAS-^EMPIRE, l^gS

soin don ) de lui céder aucune ville prise, et déclara qu'ayant et le souverain pouvoir et la force en main, il étoit peu probable qu'il fût disposé à faire une concession honteuse. Il termina par l'exhorter à la paix, et par l'engager à restituer les provinces qu'il avoit envahies. Etienne, qui n'avoit rien à répliquera des faits g parut interdit. Comme un long silence étoit un aveu de sa défaite et de sa honte , il pria l'empereur de s'écarter un peu des nombreux témoins de cette conférence, afin de l'entretenir à part. Lorsqu'ils furent seuls , le craie avoua tous ses torts , reconnut qu'il avoit violé ses sermens et ses traités; mais il supplia l'empereur de lui laisser ses conquêtes en reconnoissance des services importans qu'il lui avoit rendus, lui représentant combien il seroit humiliant et de quel opprobre il se couvriroit en faisant des restitutions qui lui avoient coûté tant de sacrifices. Cantacuzène persista dans son refus , déclarant positivement qu'il ne pouvoit céder la plus petite por^ tion de l'empire. Les deux princes se séparèrent sans être plus avancés qu'ils ne l'étoient avant cette longue conférence.

Le lendemain il y en eut une nouvelle. L^un ne con-* sentoit pas à céder , ni l'autre à rendre. Etienne employa vainement la flatterie, vantant lestalensde Cantacuzène, dont la gloire , disoit-il , l'empêchoit de dormir , ou troubloit son sommeil en le réveillant tout à coup. Lui seul lui avoit inspiré des craintes , tandis qu'il bravoit ou méprisoit ses autres ennemis. L'empereur lui reprochant de s'être abaissé au point d'accepter une place dans le sénat, lui, possesseur d'un état plus vaste que ne l'étoit celui de cette république , il se justifia par la terreur qu'il avoit de ses armes , disant qu'il falloit moins s'étonner de cette démarche que de ce qu'il n'en avoit pas fait de plus indigne de son rang pour trouver des protecteurs contre sa puissance. Malgré tant d'aveux humilians , vrais ou feints, et dont nous n'a-

49^ HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. f

vons d'autre garant que Cantacuzène, le craie ne ce'doil rien, vouloît tout garder, de manière qu'il y avok entre son langage et sa condoite , et même dans ses discours, une contradiction que l'historien n'a pas remarquée. Le résultat de cette grande terreur étant de persister dans un refus qui n'en supposoit aucune , on seroit presque en droit de conciure que le crâle se nioquoît de Cantacuzène, ou celui-ci de son lecteur, Non-senlement Etienne n'accordoit rien , mais, en priant ! l'empereur de se contenter de Bérée et d'E lesse , il I sembloit vouloir lui faire sentir qu'il avoit le droit de | réclamer ces villes. ïl revint à la charge sur la honte j dont il se couvriroit , non - seulement aux yeux de ses | sujets ^maîs^wcore des princes voisins, en abandonnant ainsî ses conquêtes. L'empereur, voyant son obstination , lui déclara sèchement que, puisqu'il ne vouloit pas se rendre à la justice , il l'obligeoit d'avoir recours ; à la force ; et qu'il alloit retourner à Constantinople I pour faire tous les préparatifs nécessaires, afin de prendre les armes au printemps, ajoutant qu'il ne les déposeroit i! que lorsque les Romains seroient délivrés et les Serviens j| asservis. Le crâle, effrayé de cette menace , parce qu'il sa- j voit que le prince ne changeoit pas aisément de résolution, ' le pria de se calmer, de ne pas tout exiger , de faire de ; son côté quelques concessions , déclarant lui confier seê. ' propres intérêts, et le prendre pour juge. L'empereur, i réfléchissant sur cette proposition , voyant qu'il seroit ji impossible de tout obtenir , et hasardeux de remettre ; la décision de cette affaire au sort des combats, dont l'issue est incertaine; sachant qu'il ne pourroit entreprendre une guerre sans le secours des Turcs, presque aussi dangereux, comme alliés, que les ennemis, par l'amour du pillage, se détermine à partager le différend, j « Quoique rien ( disoit-il au crâle ) ne doive paroître | « aussi juste à tous ceux qui ont la moindre notion de | »« justice que de rendre ce que vous avez pris , contre j

HISTOIRE DU BAS=-EMPIREb 497

'ù 1-es traites conclus et le droit des gens, je consens à « céder la moitié de mes droits. C'est à vous mainte- « nant à vous décider pour la paix ou la guerre. » Sans attendre la réponse d'Etienne , il assigna de suite à i'empire l'Acarnanie , la Thessalie , la Serviane , avec les villes maritimes des environs; Bérée, Edesse, Gynaï-cocastre, Mygdonia, ainsi que les bourgs, villages et forts situés sur les rives du Strymon jusqu'aux frontières de Phères et les montagnes Tantessanes : au craie , Siène , Phères , ^iélénique , Strombitze , Castoria , d'autres places de Macédoine , à la charge par Etienne de s'abstenir de tout acte d'hostilité. Le craie ayant accepté ce partage , l'empereur traita magnifiquement ce prince et sa suite dans le lieu même des conférences ^ en présence du jeune Paléologue, qui aida Cantacuzène à faire les honneurs du repas. On convint ensuite que le lendemain il seroit nommé cinq commissaires par les deux puissances contractantes , l'une pour recevoir les villes qui dévoient être restituées et l'autre pour les aendre. Cet accord fait, Etienne rentra dans son camp j et les deux empereurs retournèrent à Thessalonique.

Pendant la nuit, quelques Grecs vont trouver le orale dans le dessein de lui faire rompre le traité qu'il venoit de conclure. Ils font à ce prince un tableau de la situation de Cantacuzène, et de la mésintelligence secrète qui régnoit entre les deux empereurs. Cantacuzène n'avoit point d'armée, ni moyens d'en former une de long-temps : on étoit loin de le reconnoîfcre pour légitime souverain dans toutes les parties de l'empire ; ses enn-emis n'avoient point changé de sentimens, et n'attendoient que l'occasion pour lé faire voir ; ses amis , choqués de son ingratitude, instruits par une expérience t:oûteuse, ne prendroient plus les armes pour sa défense, et se repentoient de l'avoir fait. Tel étoit l'exposé que firent ces brouillons , qui le terminèrent en disant que certains des dispositions de Jean Paléologue , qui né

fflST. DU BAS-EMP. TOX Xï. 5^

consîdéroît son beau père que comme un usurpateur ; iis poiîvoient assurer d'avance (^ne ce jeune prince se réuni roit au craie pour le combattre et se faire rendre un trône snr lequel lui senî^voit des droits. Etienne, transporté de joie, remercia ces fciclieux, et promit de servir avec chaleur le prince Paléolo^uf' et d'éponser sa querelle Des le point du jour, il envoya signifier à Cantacuzène qu'il rompoit le traité conclu la veille; et qu'il alloit reprendre les armes , à moins qu'il ne lui cédât non-seulement les provinces en contestation , mais «ncore plusieurs autres villes. Cantacuzène répondit au prince, qu'il Tattendoit et qu'il étoit prêt à lui livrer bataille. Il étoit moins inquiet du sort du combat que des élémens d'une nouvelle guerre civile qu'il voyoit se préparer, parce qu'il sa voit l'entretien que les Grecs avoîent eu pendant la nuit avec Eîieuîîe. Celui-ci fit de grandes dispositions ; et comme ses soldats ne partageoient point son ardeur et ne pouvoient s'expliquer un changement aussi prompt , il les harangua pour relever leur courage , leur peignit Canlacuzèïje comme un hommebien moins formidable qu'ils ne se le figuroient; qui ressembluit à celui qui se noie , assurant que ses compagnons n'étoient autour de lui que pour l'enfoncer ■et Tempêcher de reparoître sur Teau. La certitude qu'il avoit de la division qui exisîoit parmi les Grecs motivoit autant sa confiance que ses ressources. Le jour suivant il range son armée en bataille , et marche sur Thessalonique. L'empereur s'avançr)it pareillement de son côté, et les deux partis furent bientôt en présence. Ils y restèrent long-temps sans s'attaquer. Enfin ie craie envoya demander à Cantacuzène s'il vouloit faire la paix, à condition que chacun retiendroit ce qu'il possédoit , sinon qu'il falloit se battre. Le prince répondit qu'il aiuioit mieux l'avoir pour ami que pour ennemi , pourvu qu'il exécutât le traité ; que, s'il vouloit en venir aux mains , il étoit disposé à ie recevoir vigou-

reusement ; qu'autant il lui répngnoit d'être l'agresseur , autant et plus il mettroit d'ardeur à se défendre. Etienne répliqua qu'il ne désiroit point le combat , qu'il ne le provoquoit pas , et que , s'il avoil fait marcher ses troupes, c'étoit pour se retirer dans son camp, et non pour livrer bataille ^. Il y rentra sur-le-champ en effet pour y passer la nuit. Le lendemain il traversa le fleuve Axius, et mit le siège devant Edesse.

Cantacuzène résolut de s'embarquer pour Gonstantinopleet de laisser à Thessalonique le jeune Paléologue, en lui donnant pour conseil son beau - père Andronic Âsan. C'étoit une double faute. Il avoit promis à Timpératrice de lui ramener son fils : il confioit ce prince à quelqu'un qui l'avoit déjà trahi une fois. Il ne pouvoit douter des projets qu'avoient les factieux , ni de leurs vues sur le jeune empereur pour Texécution de ces projets. Il devoit craindre que Paléologue ne voulût de luimême secouer le joug d'un tuteur importun, et qu'il ne fît ou qu'on ne lui suggérât une réflexion fort naturelle sur le partage d'un trône qui devoit et qui pouvoit encore être à lui Svul. Ce résultat étoit toujours inévitable. li falloit le prévoir et tâcher de le prévenir en armant Paléologue contre lui-même par le travail et l'application aux affaires; en lui apprenant à régner, au lieu de le laisser dans l'inaction ; enfin en le confiant à des mains habiles et pures, quand on seroit obligé de s'en séparer, au lieu de le mettre en des mains infidèles. Avant de partir, il fit à son pupille un sermon , et lui donna des avis sur la conduite qu'il avoit à tenir, l'exhortant à se défier d'Etienne, dont l'intérêt étoit de les brouiller ensemble , d'exciter une guerre civile , afin de pouvoir non - seulement garder ses conquêtes , mais

* jVous n'expliquerons ni les in- mens, et peut-être ici commence la

conséquences du erâle , ni même ço/z/m51o« de ce dernier , dont il sera

celles de Canlacuzène. L'avenir parlé plus tard, pourra donner quelques éclaircisse-

bob HISTOîPiE DU BAS -EMPIRE.

en faire de nouvelles. 11 l'avertit qu'on ne manqaeroiî pas de le calomnier dans son esprit, et de tâcher de lui' faire croire qu'il vouioit lui enlever le trône et la vie ; et c'étoit en voyant si bien dans l'avenir que Tempeleur laissoit abandonné à loi-mêiiie un jeune homme entouré de flatteurs, et dans l'âge où les passions commencent à exercer leur empire ! Sa conduite ne tard.î point du reste à être blâmée. On prétendit qu'il éloi-^ gnoit Paiéologue de Gonstantinople aBn de pouvoir avec plus de facilité fiiire couronner empereur Mathieu ^ son fils aîné. Une circonstance, qu'il est difficile d'attribuer au hasaid , comme on l'a fait, vint à l'appui de cet injurieux soupçon. C'est l'oubli que fit un jour , du nom de Jean Paiéologue, le pontife qui proclamoiî, conformément à l'usage , les princes qui avoient droil aux prières publiques. Cette omission causa de vives alarmes à l'impératrice Anne , qui ne put la supposer involontaire. Elle s'en plaignit amèrement à Cantacuzène , qui , après avoir protesté de son innocence , donna l'ordre de proclamer avec plus de solennité que de coutume le nom de Paiéologue. C'étoit peut - être moins réparer la faute que la constater , et prolonger le souvenir et les conjectures auxquelles elle avoit donné lieu.

En connaissant le caractère du crâîe de Servie , il éîoî! plus facile de prévoir que d'empêcher la conduite de ce prince, parce qu'on n'étoit pas en mesure. Pendant que l'empereur se rendoit à Constantinople , Etienne prenoit la route d'Edesse. Il y avoit conservé des relations avec plusieurs habitans de cette ville, qui lui rendoient. compte de ce qui s'y passoiî, et s'occnpoient des moyens de la lui livrer. Il fut convenu qu'Etienne feroit préparer des échelles pour les appliquer aux murailles lorsqu'ils lui en donneroieut le signal. Ce projet s'exécuta sans obstacle. Le jour indiqué, le craie s'approcha de la .viile, et Tescalade se fit paisiblement. Ses gens, arrivés

HISTOIRE DU EAS-EMPÎRE. 5oi

ëe l'aufre côté, agissant de concert avec lenrs cama-^ racles, abattent nn pan de mur assez large pour qn'oîi piit facilement introduire de la cavalerie. Lysiqne , gouverneur d'Edesse, averti trop tard, accourt avec sa garnison ; niais , en voyant î'arme'e d'Etienne défiler paria brèche, il n'eut que le temps de se sauver dans la citadelle avec deux cents hommes. Vivement poursuivi par le crâle , il est atteint d'une fièche à îa cuisse, et blessé de manière à ne pouvoir faire un pas de plus. Ses soldats , découragés par cet accident, mettent bas les armes sur la parole qu'on leur donne qu'il ne leur sera point fait de mal. Maître de la ville et de la citadelle , Etienne renvoya Macroducas, et la garnison dont il ëtoff commandant , après l'avoir désarmée. Ce prince réserva toute sa rigueur ou plutôt sa cruauté contre Lysique. Il n'a voit point oublié l'aîTront que lui fit ce capitaine à Castoria , sous le règne du jeune Andronic. Après uii avoir inhumainement fait arracher la barbe (?n sa présence, il ordonna qu'on le conduisit à Scopies ^ pour y être puni. IMais la mort prévint le supplice de Lysique, qui succomba diius îa route, accablé par la douleur physique et morale que lui causoient la honte, sa blessure et îe froid. Eûenne, ayant aban-^ donné la ville au pillage, les Serviens y mirent le feu , chassèrent les habitans au mois de janvier dans un hiver rigoureux, et commirent mille excès. Hors d'état de se venger avec les seules ressources que lui offroit l'empire, Gantacuzène se vit obligé d'avoir recours aux étrangers , mais il ne savoit à qui s'adresser. Les Turcs , en pillant leurs alliés, faisoient payer trop cher le* secours qu'ils leur donnoient. D'ailleurs on ne pouvoit compter sur eux , et l'envie de retourner dans

Cette circonstance piouve que fois que rhistorlen glisse rapidement

Sropies éloit retombée au pouvoir sur les revers de l'empereur, quani

fiu crâle, quoique Gantacuzène ne il en parle, et ne s'y arrêle que lofi-

parle que de la conquête qu'il en qu'il y a trahison ou crua'is.é avoit faite. On. s'aperçoit plus d'une

leur pays les prenoit au moment où l'on en avoit le plus de besoin. Ils venoient récemment de ravager les états du roi de Bulgarie.

Cantacuzène crut que c'étoit une occasion de se liguer avec ce prince. Il lui députa des ambassadeurs pour lui représenter que l'irruption de ces barbares étoit moins un effet de leur puissance que de la mésintelligence qui régnoit entre des princes dont l'intérêt devoit être le même; qu'il seroit facile de les arrêter en se réunissant contre cet ennemi commun, et surtout en renonçant à des conquêtes injustes; que, si le craie avoit voulu tenir ses sermeit* et rendre ce qu'il avoit usurpé, il n'en se~ roit pas réduit à chercher des alliés ; enfin , dans la ferme résolution de ne recourir aux Turcs qu'à la dermère extrémité , il invitoit x\lexandre à réunir ses forces aux siennes pour interdire aux barbares le passage deThrace et faire entendre raison au crâîe. L'empereur avoit des hommes, mais point d'argent pour les payer. Il offroit les uns au roi de Bulgarie, s'il vouloit accorder l'autre; ce qui lui étoit facile en levant les impositions établies pour la dépense de l'armée navale. Si celte proposition étoit acceptée , Cantacuzène s'engageoit à mener ses galères dans l'Hellespont pour garantir le pays d'Alexandre de l'insulte des Turcs, et comprimer ensuite le craie, s'il ne vouloit pas se faire justice. Le roi paroissoit bien disposé; mais cependaiit il ne se décidoit pas, et la négociation traînoit en longueur. Un jour de fête, traversant avec les députés les rues de Ternove, sa capitale, il entendit le peuple crier à haute voix qu'il falloir accorder à Cantacuzène ce qu'il lui demandoit, parce que c'étoit le seul moyen de les garantir de l'invasion des Turcs. Alexandre , sachant des ambassadeurs qu'ils n'entendoient pas ce qu'on lui disoit , le leur expliqua 4ans leur langue; et , prenant la demande de son peuple pour un avertissement salutaire, il consentit à s'unir svec l'empereur pour agir de concert avec lui, soit contre

HISTOIRE DtJ BÀS-EMPÎRE. 5o5

les Turcs , soit contre ie craie. Cantaciizène fut au comble de la joie iorsqu il sut qu'Alexandre éloit prêt à contribuer aux frais de Tarmée navale. Il donna surle-champ des ordres pour réqnipemeut des vaisseaux, et It netloiement de THeptascale, grand bassin tellement rempli de sable el de limon , que depuis plusieurs années un seul vaisseau marchand ne pouvoit y tenir. La joie de Tempereur ne fut pas de longue durée : le roi de Bulgarie retira sa parole, donnant pour excuse les reproches que lui faisoit son beau-frère sur ce qu'il consentuit honteusement à payer des contributions aux Grecs, et leur accordoit volontairement ce qu'ils n'avoient jamais pu obtenir de lui par la force des armes. Affligé de ce changement, Cantacuzène fit de vains efforts auprès d'Alexandre. Etienne vouloil le détourner de toute entreprise avantageuse : ce n'étuit point être tributaire que de contribuer à une dépense nécessaire pour le salut de la Bulgarie; la solde payée volontairement aux matelots , ne pouvoit être traitée de tribut ou d'impôt. Telles sont les représentations inutiles que fit Cantacuzène, et qui ne produisirent aucune impression sur l'esprit d'Alexandre. L'empereur lui prédit que les Turcs ravageroient impunément ses terres, et qu'un jour, mais quand il ne seroit plus temps, il se repentiroit de n'avoir point écouté ses conseils.

Page 1