LIVRE CENT-SEPTIÈME
Le départ d'AmIr laîssoit Cantaciizène sans ressources An. i34i. contre ses ennemis. Ils se présentoient de toutes parts pour i'investir. Le craie vînt à Sicna , dans la Thrace, à la iête d'une puissante armée. Alexandre, roi de Bulgarie, rassembla la sienne près de Stibne , conforme'ment au traité qu'il avoit conclu avec le grand-duc au nom de Jean Paléologue. De son côté le patriarche , renouvelant ses invectives contre l'empereur , l'accusant de trahison , excite le peuple de Constantinople à prendre désarmes: tous obéissent, les uns par crainte, et les aulres par inclination ou par amour du pillage. C'est ainsi que se forma une armée nombreuse , niais moins redoutable que des troupes disciplinées. Apocauque prit le commandement de cette multitude. Avant son départ , îe patriarche se proclama, de sa propre autorité, père et tuteur du jeune empereur, annonçant qu'il sacrifieroit ses jours pour la conservation de ceux de ce prince. Soit que le grand-duc se défiât de ce prélat, soit qu'il crût que la présence de Jean Paléologue produiroit beaucoup d'effet quand on le verroit à ses côtés , il crut devoir l'emmener avec lui. Il se rendit à Héraclée, dans la Thrace. Momitzile , à qui l'empereur Gantacuzène avoit confié le comm«indement des forts de Mirope, s'étoit acquis une grande réputation comme homme de guerre, par son activité , sa valeur , et la manière dont il avoit formé sa troupe : il auroit pu résister à une armée. Apocauque, à la tête de la sienne, craignoit avec raison cette poignée de monde. N'osant l'attaquer, il fit faire à Momitzile les offres les plus avantageuses pour lui faire trahir Cantacuzèoe. Il réussit : un aventurier de
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la trempe de Momltzile ne pouvoit être à l'abri de la séduction. Tant d'ennemis dévoient écraser l'empereur, et sa perte paroissoit inévitable. Ne pouvant en choisit un pour le combattre, parce que tous les autres venoient fondre sur lui , il se détermine à s'emparer d'une position avantageuse, où la défense fût facile et sûre. Dans ce but il se dirige vers Gratianopoiis, ville peu considérable en elle-même, mais très-fertile par sa situation, et qui dominoit sur la province de Chalcidice. Il savoit bien qu'il ne pouvoit ni la prendre de vive force, ni faire un siège en règle, parce qu'il n'en auroit pas eu le temps. Mais il comptoit sur des intelligences qu'il entretenoit avec des personnes mécontentes du grand-duc, i qui les tenoit renfermées dans cette place. Il leur envoya i des émissaires pour s'informer des moyens de se rendre j maîtres de la ville : elles Kii promirent de ne rien négliger, et lui firent dire que, lorsqu'il verroit un flam-t beau allumé pendant la nuit ou de la fumée pendant le jour, ce seroit le moment de commencer l'attaque^.
Sur ces entrefaites, le crâîe ayant appris qu'un corpç de Turcs de l'armée d'Amir erroit dans le pays, ne! s'étant point trouvé au lieu du rendez- vous pour s'em-' barquer avec ce prince, résolut de les attaquer. Il fit unj choix dans ses troupes, et mit cette élite sous le con*-^ .mandement d^ui capitaine servien nommé Préalimpe,' estimé comme un des plus braves de sa nation. 11 avoitj ordre de marcher contre les Turcs , et de les exterminer. Il les atteignit dans un lieu appelé Sîéphanienne. Le terrain étoit montueux et boisé. Les Serviens, voyant qu'il étoit impossible dy pénétrer à cheval, descendent tous, et laissent leurs chevaux à la garde de quelques hommes; ils marchent avec peine, à cause de la pesanteur de leurs armes. Les Turcs font semblant de fuir, et leurs ennemis redoublent d'efforts pour les joindre. Quand les premiers jugèrent que les seconds étoient à une grantle distance de leurs chevaux j ils tournent rapir
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«lement , et, au lieu d'aller aux Serviens , arrivent à leur camp , rnonîent sur les chevaux, et fondent sur l'ennemi , qu'ils assomment d'autant plus facilement, qu'il ne pouvoir ni fuir ni combattre dans les défilés où
' il venoit de s'engager avec tant d'imprudence. A cette nouvelle le crâle perdit l'envie de continuer la guerre ,
I et reprit le chemin de son pays. Cet événement eut pour Cantacozène un résultat doublement avantageux. 11 le délivra d'un de ses ennemis, et lui donna un seeours
j sur lequel il ne comptoit pas. Les Turcs, après leur
I victoire, vinrent lui offrir leurs services pour l'aider à s'emparer de Gratianopoîis : ils étoient au nombre de trois mille cent. L'empereur accepta leurs offres, et fit des présens à leurs envoyés. D'après le traité qu'il conïclut avec eux, ils s'engagèrent à rester avec lui pendant I quarante jours pour une somme qui ne leur seroit |[ payée que quiiize jours après leur arrivée. Cantacuzène , 1 n'ayant point d'argent, espéroit pouvoir en faire venir , pendant ce délai de Didymotique. Ils acceptent avec ■ cette clause , et se rendent auprès de l'empereur. Le lendemain , vers le milieu du jour, on vit s'élever tout à coup au-dessus de Gratianopoîis un tourbillon de fumée : c'étoit le signal convenu pour l'attaque. Les prisonniers le donnoient après avoir égorgé la garnison. A l'instant même l'empereur s'approche, et fait son entrée sans obstacle dans une place importante , et dont les circonstances augmentoient le prix. Il y trouva l'argent nécessaire pour payer les Turcs. Un homme de la lie du peuple avoit été tout à coup élevé à la première magistrature de la ville, soit parce qu'il s'éloit fait remarquer par les injures qu'il vomissoit contre Cantacuzène , soit parce qu'ayant trouvé un trésor, comme le faisoient croire ses énormes dépenses, il avoit acheté cette faveur. Il s'appeloit Angelitze. Quand la vifle fut prise, on fit des recherches dans sa maison : il fut obligé
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de rendre les sommes qu'il avoit cachées. L'empereur les confisqua.
Quelque temps avant la reddition de Gratianopolis ^ ce prince avoit envoyé des ambassadeurs au roi de BnU garie pour lui rappeler ses anciens engagemens, et l'engager au moins à la neutralité. Alexandre, au lieu dô faire une réponse à ses dépêches , partit avec son armée pour se rendre dans la Morée y soumettre quelques places fortes. Celle d'Hyperpiracion attendoit une gar-*liison que ce roi avoit annoncée. Gantacuzène ^ devenu plus fort avec les Turcs , confie le commandement de Graîianopolis à Mathieu , ainsi que celui des autres vil les de Chaîcidice , et se dirige à marches forcées vers les Bulgares. Mais Alexandre ne l'attendit pas. Au premier bruit de son approche il fait passer l'Hèbre à ses troupes avec tant de précipitation, que des chevaux et des soU dats se noyèrent, et que tout le bagage fut perdu. Au lieu d'une garnison de Bulgares, Hjperpîracion ert reçut une qu y mit l'empereur , et le roi de Bulgarie se hâta de conclure la paix.
Ainsi débarrassé de deux ennemis puissans presque sans coup férir, Gantacuzène vouloit attaquer le troi-' sième ; c'est-à-dire Apocauque, qui, au lieu de com-^ biner ses opérations avec ses alliés, se tenoit renfermé dans Héraclée. Mais, au moment d'exécuter ce projet, un événement le força de le suspendre. Momitzile ayant brûlé des vaisseaux qui appartenoient au sultan Amir, les Turcs résolurent de le punir, et déclarèrent à l'empereur qu'ils ne marcheroient sur Héraclée que lors* qu'ils se seroient vengés. Voyant qu'il feroit pour les retenir d'inutiles efforts, il leur donne un détachement de Grecs pour les aider à poursuivre Momitzile. Celuici , jugeant bien que Gantacuzène ne resteroit pas spec-* tateiir oisif de cette querelle , et connoissant l'habileté de ce prince, prit beaucoup de précautions, fit retirer
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les gens de la campagne dans les forts , et se prépara à livrer bataille. Mais, reconnoissant bientôt l'infériorité de ses troupes, il se contenta d'observer celles de l'ennemi , de les harceler , ayant l'intention de les attaquer dans leur retraite. Il alla les attendre près de la ville de Périthéorion. De son côlé , Gantacuzène les atiendoit à Cumatzène. ïmpatieiiî de leur retour , il s'avance ft'ayant avec lui qu'un très-petit nombre d'hommes armés , et s'arrête à Mizène, ville ruinée depuis long-tempso Accablé par la chaleur du jour, il se laisse gagner par le sonmieil. Un songe , pendant lequel il croit entendre une voix qui l'avertit d'un grand danger , le frappe au point qu'il s'éveille dans le trouble et i'inqniétude. Ses espions l'avertissent au moment même qu'on apercevoit des troupes ; il croit que ce sont les siennes. Conservant cependant quelques doutes , il envoya Tarchaniote en reconnoissance pendant qu'il alloit prendre son armure. Il achevoit de s en revêlir, lorsque Tarchaniote revint , annonçant que c'étolt l'ennemi , et qu'il le suivoit. A l'instant même parut ÎMomitzile , qui, sachant que l'empereur étoit à Mizène sans suite, accouroit , pour l'enlever, avec mille hommes des plus lestes de son armée. Gantacuzène , conservant toute sa présence d'esprit , dispose ses gens autour de lui, et marche en bon ordre sur la route de Cumatzène. Voyant la lenteur de cette marche, Momitzile, qui s'aUendoit à une fuite précipitée, craint qu'on ne veuille le faire tomber dans 4juelque piège. Il divise sa troupe en trois bandes, et leur donne l'ordre de s'avancer avec beaucoup de précaution. Quand il eut pMssé les ruines de Mizène , dans lesquelles il supposoit quelque embuscade, reconnoistant son erreur, il fond sur la petite escorte de l'empe- 1 reur avec une extrême impétuosité. Gantacuzène , qui étoit derrière ses gens , les fait arrêter , et se prépare au choc : il fut violent. L'empereur se bat comme un lion ;
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son cheval tombe percé de coups. Un de ses officiers , nommé Lantzaret , lui cède le sien. Comme il y montoit, il reçut un coup de sabre sur son casque. Lantzaret resta sur la place percé de dix-huit coups d'épée ou de lance. Enfin, après beaucoup de peine, le prince arriva sain et sauf à Cumatzène , échappant à Momitzile , qui , craignant qu'on ne sortît de cette ville pour venir au secours de l'empereur, se retira. Cantacuzène envoya visiter Lantzaret pour savoir s'il respiroit encore : il ïi'étoit pas mort de ses blessures. L'empereur le fit transporter dans la ville, et prit tant de soin de lui, qu'en peu de temps il fut parfaitement guéri : il le récom^ pensa généreusement. Michel Bryenne fut tué dans ce combat. Momitzile envoya à l'impératrice deux prisonniers de marque qu'il avoit faits dans cette rencontre : c'étoient Orpalmène et Théodore Gaballaire. Ce présent n'étoit point désintéressé; le chef des partisans en demanda le prix. La princesse le créa despote. S'étanî,un peu de temps après, réconcilié avec Cantacuzène, celui-ci le fit sébastocrator , pensant qu'il valoit .mieux î'avoir pour ami que pour ennemi, et qu'il étoit trop puissant pour être châtié. Le terme que les Turc$ avoient pris pour servir l'empereur étant expiré, ils demandèrent à se retirer. Ayant fait d'inutiles tentatives pour les engager à rester, il les renvoya en Asie par l'Hellespont.
Jean Paléologue étant attaqué d'une maladie assez dangereuse pour exciter des inquiétudes , le patriarche^ qui étoit venu retrouver ce jeune prince à Héraclée, le ramena dans la capitale. Apocauque , informé de la re-^ traite des Turcs , et jugeant Cantacuzène affoibli pair cette défection , crut que c'étoit le moment d'attaquer Didymotique, regardée comme la principale ville et le boulevard de l'empire de ce prince. L'arrivée d'un secours que lui envoyoit le roi de Bulgarie , malgré son
IraîtG de paix , le fortifia dans son projet. De son côté , Gantacuzène , qui se doiitoil du dessein de son ennemi, parce qn'une entreprise sur cette ville étoit ce qu'il avoit de mieux à faire , ne la perdoit pas de vue, et songeoit à l'aller défendre. Laissant en Chaîcidice son fils avec des forces suffisantes , et son beau-frère Asan dans la Morée avec des garnisons pour les villes qui re- Gonnoissoient sa puissance , il prit avec le reste de ses troupes la route de Didymotique. Apocauque partit i d'Héraclée pour se diriger sur le même point. Il s'arrêta devant le fort d'Emputhion, qu'il avoit l'intention d'assiéger. Il fit dresser des machines pour battre les murailles : mais leur élévation et leur épaisseur les met- ^ toit à l'abri , et rendoit ses efforts impuissans. Cette [j forteresse étant abondamment pourvue de vivres et de \ munitions , la garnison fit une vigoureuse résistance, j Apocauque y perdit beaucoup de monde, et , désespé- ! rant de prendre cette place, résolut d'en abandonner le i| siège. Pendant qu'il réfîéchissoit au parti qu'il pren- [i droit , son gendre , le protostraîor , se baignant dans [' l'Hèbre, fut entraîné par la rapidité du courant , et se îi noya. Le grand-duc prit le deuil, et fut dans Tafflictiori .1 pendant quelques jours. Il profita de ce malheur pour ij avoir un prétexte de lever le siège. I Supposant probablement que Gantacuzène croyoît aussi facilement que par le passé aux expressions de re~ pé^itir comme aux protestations d'amitié , il lui députa Synadène pour lui dire que, s'il n'avoît pas pris le fort d'Emputhion , c'étoit uniquement par égard pour lui et par le souvenir de leur ancienne liaison. Il lui faisoit en même temps demander une entrevue, ayant à l'entretenir des affaires les plus secrètes comme les plus importantes , et qui ne pouvoient être confiées à d'autres. Il lui représentoit qvi'il seroit bien allé le trouver, mais qu'il ne le pouvoit tant qu'il porleroit les attributs de la souveraineté , parce qu'il raanqueroit de respect à
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l'impératrice, ainsi qu'au jeune Paléologue. Enfio , craignant qu^il ne voulût point consentir à quitter son costume pour le recevoir , il le supplioit de trouver quelque moyen ponr lui accorder une conférence. L'expérience avoiî rendu Cantacuzène moins crédule et moins confiant. Indigné de la fourberie d'Apocauque , il lui répondit qu'il étoit bien le maître de continuer le siège d'Emputhion , s'il v^ouloit faire tuer ses soldais : qu'il n'étoit pas étonnant qu'il répiignâtà le voir revêtu des marques de la dignilé impériale , parce que des yeux malades sont blessés par l'éclat du soleil ; que, quant à lui , voulant bien avoir quelque complaisance pour le grand-duc, qui paroissoiî avoir tant d'envie de le voir , il trouveroit le moyen de le satisfjrire sans prendre ni quitter les marques de la souveraineté : ce seroît en s'offrant à ses regards avec un casque , une cuirasse et des cuissards, parce qu'on ne sauroit distinguer aucun costume sous cette armure. Apocauque approuva cet expédient , quoiqu'il n'eût l'air que d'un défi ; et fit répondre qu'acceptant cette proposil ion , il paroîtroit dans le costume indiqué. Il partit aussitôt pour s'approcher de Didymoîique , eî dépêciia l'archevêque de iMacra pour prévenir Cantacuzène, et lui dire qu'ainsi qu'ils en étoient convenus, il se présentoit, non comme un ennemi , mais en ami. Il chargea ce prélat de lui remeîlre , en signe de suspension d'armes , l'empreinte d'un cachet. L'empereur, en voyant un évêque, crut, d'après le caractère de cet envoyé, qu'Apocauque étoit de bonne foi ; il se prépare à le recevoir , et sort bientôt armé de pied en cap. Il mit aux portes de la ville des sentinelles pour maintenir l'ordre , eî défendit fiux autres Goida>:s de sortir peîîdaoi la conférence. Au lieu de s'approcher, Apocauque envoie des gens de trait qu'il fait suivre du reste de ses troupes, avec ordre d'attaquer, ils tirèrent, et mirent le feu aux maisons situées hors des remparts. La garnison sort furieuse , fond sur
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les assaillans , et en tue un grand nonibre. Les antres se retirent précipitamment. Cantacuzène fit (ies reproches à révêqne sur le rôle qu'il jouoit en se rendant: l'agent d'une perfidie , et le renvoya an grand-duc. Voyant toutes ses ruses sans résultat , ce dernier parcourt la Morée avec sa cavalerie et ses soldats à la légère, y met tout à feu et à sang , el part ensuite en triomphe pour Constanîinople , sans avoir pu prendre une seule ^des places qui tenoient pour l'empereur , el dont les garnisons se défendirent avec bravoure. Fendant ces événemens , Momitziie , qui profiloit pour son intérêt particulier de cette guerre civile, accrut sa puissance au point de se détacher des deux partis , d'abandonner égelement Cantacuzène et l'impératrice, et de se déclarer indépendant. Quoique revêtu de la qualité de despote par cetle princesse , il prenoit ses villes et tomboit sur ses troupes aussi-bien que sur celles de Fenipereur. Il inquiéta beaucoup son fils Mathieu par son intrépide :activiîé , le harcelant avec quatre mille hommes de cavalerie aussi adroits et aussi déterminés que lui.
Le retour précipité d'Apocauque avoit une cause propre à lui causer de vives alarmes. Il étoit averti du projet qu'avoienî en général tous ceux chargés de l'administration des affaires , de faire à l'impératrice , en plein conseil , des représentations sur îa ruine de l'empire , dont les Turcs, les Serviens, les Bulgares possétloient des villes et des provinces, et de prier cette princesse de faire la paix avec Cantacuzène. Ils exécutèrent ce projet avant l'arrivée du grand- duc. îls firent voir à l'impératrice que îa guerre ne pou voit qu'être funeste â l'état , même dans les chances les plus avantageuses. Si l'on remporte la victoire, Paléologue ne régnera que sur des ruines, et l'empire n'ofïrira que des lambeaux : il Cantacuzène est vainqueur, îa capitale est détruite, Anne trouvoit ces raisons sans réplique ; et Gahalas, l^rand logothète , les nppuyoit de tout son crédit et
d'une éloquence persuasive. Apocauque arrive sur ces entrefaites, mais trop tard. Au lieu de descendre au palais pour saluer l'impératrice , comme il avoit coutume de le faire, il se rend à l'église de Sainte- Marie- Hodégéirie pour y faire ses prières, et se retire ensuite dans ia tour de Mangane , qui lui appartesioit , et qu'il avoit jadis fortifiée afin de s'y défendre en cas de nécessité : projet qui peut paroître douteux d'après sa conduite pendant la guerre. Dès le lendemain îe patriarche va l'y voir : il en reçoit des reproches sangîans. Apoeauque se plaignit avec huraeur de son inconstance et de sa légèreté : il s'étoit cruellement trompé sur son compte , puisqu'il prêtoit l'oreille à ceux qui consei!loient de faire la paix : sans la guerre, il y auroit longtemps que Paîamas seroil assis à sa place sur le trône patriarcha! : s'il croit par ce changement éviter le sort que lui réserve leur ennemi commun , il est complète-^ ment dans l'erreur : il sait , à n'en pouvoir douter , que les châlimens les plus épouvantables lui sont destinés; que la rage <ie Cantacuzène ne peut être assouvie que par sa mort et la ruine entière de sa famille : il n'a donc d'autre parû à prendre qu'à faire tout ce qui dépendra de lui pour continuer la guerre. Le patriarche, qui n'avoit cédé que par peur , ayant une peur plus considérable du sort qu'on lui présentoit , se rendit sans peine. Alors îe grand-duc l'envoya de sa part à l'impératrice pour hii dire « qu'il étoit surpris de ce que, dans « le temps qu'il s'exposoit à tant de dangers pour elle et « pour ses enfans, elle s'occupoil si peu de ses intérêts; K qu'elle ne devoit point avoir oublié tous les sacrifice^ « qu'il lui avoit faits jadis en méprisant les faveurs g% « les bienfaits de Canlacîizcne ; qu'elle devoit savoif « qu'il avoit forcé ce rebelle à mendier honteusement « des secours chez des princes étrangers; qu'il venoit d(i « le réduire à la dernière extrémité ; qu'il arrivoit pou|' « loi en porter la nouvelle, et lui annoncer que
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« factieux consentoit enfin à quitter ia pourpre pour « rentrer dans la société comme un simpie particulier, « et confondu avec les autres citoyens : et c'étoit dans « un pareil moment , en arrivant au port , qu'on vou- " loit traiter avec un usurpateur qui s'avouoit vaincu, « et traiter de puissance à puissance ! Il ne pouvoit s'ex- « pîiquer un pareil projet. » Ce moyen étoit trèsadroit , parce que l'entrevue de Cantacuzène et d'Apocauque pouvoit lui donner quelque vraisemblance, et le grand-duc inspiroit par ce mensonge des regrets. Il finissoit par dire à l'impératrice que, par son imprudence , ayant ruiné les affaires , qu il avoit mises en si bon état , et résolu de s'acconmioder avec le rebelle, il se reliroit pour n'être pas témoin d'une pareille honte; «Tjue , si elle vouloit revenir à ses premiers projets et continuer la guerre , il la serviroit avec le même dévouement que par le passé ; mais que , si elle persîstoit à vouloir la paix , ce qui seroit pour elle une source de misères et de calamités , il se conduiront, lui grandduc, comme il jugeroit à propos, et sauroit bien pourvoir à sa sûreté , étant plus en état que personne de faire avantageusement ses affaires. Le ton que prenoit cet intrigant pouvoit en imposer ; et le patriarche donnoiî d'autant plus d'importance à ce langage, qu'il nedoutoit point de sa sincérité. Apocauque sentoit qu'il valoit mieux le persuader et faire une dupe que de l'avoir pour confident, parce que de cette manière le prélat, convaincu lui-même le premier, seroit bien plus propre k convaincre les autres en donnant à ses impostures i'acçent de la vérité.
Le grand-logothète Gabalas vint aussi pour complimenter Apocauque sur son retour, et reçut de lui les mêmes reproches. C'étoit un homme dont l'opinion* avoit beaucoup de poids, soit pour le talent de s'exprimer avec élégance, soit par fa réputation dont il jouissoit ; il falloit donc l'attacher à sa cause. Le grand-
fînc iiii témoigna beaucoup de surprise sur son chaîigement, avouant que ies grandes qualités dont il étoit doué, c'est-à-dire, son esprit, son instruction, ses taîens, sa grande sagacité, rendoient ce changement inexplicable à ses yeux; que', pour y croire, il falloitse rappeler que les plus grands génies n'avoient pas été toujours exempts d'erreurs. Il lui peignit Cantacuzène animé du désir de la vengeance , ayant le projet de l'exercer particulièrement sur le grand-logolhète , parce qu'il croyoifc avoir à se plaindre plus de lui que des autres, li lui lit voir ensuite combien la guerre leur étoit avantageuse tant que leur ennemi conmiun seroit en vie, et qu'il falioit la faire sans relâche. Quand l'empire soulîrsroît qiieîques pertes, on ne devoit pas s'en mettre en peine, parce qu'il valoit mieux commandeF à moins de sujets que de le devenir de son ennemi. Ces considérations furent terminées, de la part d'Apocauque , par l'offre de sa fdle et du partage de l'autorité, pourvu que Gahalas renouvelât ses anciens sermens, et fût déterminé à faire et conseiller ia guerre, A cette condition il devenoit associé au gouvernement de l'empire, et gendre d'Apocauque. Cet homme devoit avoir un grand nombre de filles, ou promettre toujours la même sans tenir sa promesse, car la plupart des enga-^' gemens qu'il contractoit avec ses complices sont ter-f minés par l'olfre d'une fille en mariage. Dans celle qu'il fit à Gabalas on remarque une clause singulière , et qui ieroit croire que cetîe fille avoit été promise à d'autres. Le grand (hic juruit que rien n'empêcheroit ce mariage; qu'il n'en seroit détourné par aucune considération^ quand même Gabalas deviendroit épileptique , imbécille, fou furieux, ou qu'il seroit attaqué de quelque autre infismité.
Après avoir ainsi remis Gabalas dans ses intérêts, il le chargea d'aller avec le patriarche trouver l'impéra'* trice. Tous deux firent entendre le même langage ^
celte princesse. Ils tâchèrent de lui prouver qu'il n'j avoit que le grand -duc qui fût capable de résister à Cantacnzène, et lui dirent qu'il avoit juré qu'il ne s'ac- •corderoit jamais avec lui à moins d'une circonstance : c'étoit celle où l'on s'obstineroit à vouloir conclure la paix; alors le grand-duc iroit lui même chercher son ennemi pour l'introduire dans la capilale, seul moyen de désarmer sa colère. Une particularité qui frappa beaucoup l'impératrice fut i'ôbnndon prétendu des marques de îa digniîé impériale consenti par Cantacnzène, au rapport d'Apocauqr$e. Nous avons vu en quoi consistoit cet abandon ; mais le récit des circonstances, controuvées ou dénaturées, qui accompagnoient ce fait, le rendoît assez vraisemblable. L'impératrice y crut donc. Cet abandon terminoit er> quelque sorte la querelle, puisqu'il donnoit lieu de présumer que celui qui se résignoit à le faire se ciépouilloit volontairement de l'autorité souveraine , et , rentrant dans la foule, renonçoiî à ses prétentions. En supposant le fait réel , on s'étoit trop pressé, et l'on auroit tort de traiter avec un souveraiîi qui ne l'étoit plus. Anne , sentant la justesse de ce raisonnement , n'eut point de peine à se rendre ; mais, se souvenant qu'elle avoit été souvent trompée par Apotrauque, elle auroit voulu consulter ceux en qui elle plaçoit sa confiance. Tous étoient ou détenus dans les prisons, ou gardés à vue chez eux par ordre du grand-duc; et , soit par foiblesse , soit par suite de l'état de nullité dans lequel on tenoit cette prin<esse, elle n'avoit point empêché ces actes arbitraires. Privée, par sa faute, de conseils et d'amis , elle consentit à tout ce qu'on lui proposoît, et continua de laisser au grand-duc la direction généralG des affaires Ainsil. 'on publia de nouveau la
• Il est nécessaire de rappeler que l)eaucoup moins rnesuié dans ses
nous suivons le récit de Gantacuzène, expressions, et moins sage dans ses
en ayant soin de noter les circon- jugemens, parce qu'il est souvent
stances sur lesquelles il n'est point partial. Ainsi nous devons faire re-
d'accord avec jNicépIiore Grégoras, marquer que ces deux Lislorieas
guerre, Apocaiiqiie reprit ie gouvernement général, ef \ii encore une fois dans ses mains le sort de l'empire.
Son arrogance , sa brusquerie et son despotisme lui avoient fait un grand nomhre d'ennemis. Il le sentoit, et forma le projet de changer de manières, et de se conduire avec plus de modération, craignant qu'à force de se rendre odieux, il n'inspirât le désir de vivre sous Cantacuzène pluiôt que sous lui. Afin de faire croire qu'il vouloit sincèrement la paix, il proposa d'envoyer une ambassade à ce prince; ce qui fut accepté avec empressenienl. Le but de cette ambassade étoit d'inviler Canfacuzène à se dépouiller de la souveraine puissance, ainsi quil y avoii consenti. Elle étoit composée de deux sortes de députés ; George Pépagomène et Synadène rétoient par l'impératrice et son conseil ; l'évêque de Phiiîppopolis, et Cabasilas, trésorier de l'église, dev-oient parier au nom du patriarche et du clergé. Apocauquè a voit présidé à la rédaction des dépêches dont les pre^ îuiers étoient chargés, et le patriarche à celle que l'on confioit aux seconds. Le grand - duc disoit dans les siennes , en s'adressant à Cantacuzène , que , puisqu'il reconnoissoit V extravagance et t impiété de ses entre^-^ prises , ainsi que la multitude et l'énormité des maux qu'il avoit accumulés sur l'état, et que , condamnant sa conduite , il demandoit à quitter les marques de la dignité impériale , on approuvoit cette résolution , comme très-juste en elle-même et très-utile pour lui; que , pour prouver le désir qu'on avoit de faire la paix , on lui
donnent à l'impératrice Anne de Grégoras nous paroît hasardée, tan- Savoie chacun un motif différent de dis que celle de son rival ( comme la conduite de cette princesse avec historien ) est confirmée par toute la Apocauquè. Suivant Cantacuzène, vie de l'impératrice, qui, dans la elle agit par Tolblesse et par crainte; circonstance présente, pouvoit atft Nicéphore l'accuse d'avoir eu pour tendre l'arrivée du grand-duc avant le grand-duc un coupable penchant, de se déterminer à faire la pai^, si Du reste , ces deux historiens sont elle avoit eu de rinclinaîion pour d'accord sur les faits. L'opinion de cet intrigant.
HISTOIP.E DU BAS-EMPÎRE.
envojoît des députés, afin de l'assurer qu'il n éprouveroît aucun mauvais îrailement ni les châtimens qu'il avok mérités, et de lui remettre une lettre qui devoit lui servir de sauf- conduit. On déterminoit ensuite les sommes qu'il recevroit pour l'entretien de sa famille. Ces dépêches étoient signées de l'impératrice et des principaux officiers de l'empire. Le patriarche , dans les siennes , prenoit le ton d'un prédicateur qui tend ies bras au pécheur pénitent. Supposant que Cantacuzène se reconnoîssoit comme auteur de la guerre civile; qu il avouoit avoir violé les sermens les plus sacrés, outragé l'amitié dofît l'empereur Andronic l'avoit honoré , formé les entreprises les plus injustes pour la ruine de l'état ; mais que, repentant de ses crimes , et ne pouvant plus résister aux remords qii'ils lui causoient , il offroit , pour mettre fin à sa conduite infâme , de quitter le costume impérial, lui, patriarche, lui annonçoit avec joie que l'Eglise le recevroit avec charité, et qu'il l'attendoit avec impatience. Un langage aussi offensant ne pouvoit guère amener de réconciliation. Il y avoit une contradiction re^ marquable entre le choix des ambassadeurs et les missives dont ils étoient chargés. D'après ce choix et le rang des députés, on pouvoit croire qu'ils alloient trouver un personnage éminent en dignité, et le contenu des lettres devoit faire croire qu'elles étoient adressées, sinon au dernier des hommes, du moins à un factieux ordinaire.
L'ambassade, arrivée à Pamphyle , envoie prévenir Cantacuzène de son arrivée, et demande audience, en l'avertissant qu'en lui parlant elle ne peut lui donner le titre d'empereur, et que, s'il persiste à vouloir le prendre, elle sera dans l'obligation de retourner à Gonstantinople. L'importance de l'étiquette éîoit si grande, qu'y renoncer dans l'exercice d'une fonction équivaloit presque à la démission de l'emplai ou de la dignité d'où cette fonction émanoit Cantacuzène ^ au-dessus de ce pré ^
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jîigé , supposant d'ailîears dans la démarche qn'oïi faisoit un désir sincère de la paix , et croyant que les députés y vouîoient travailler avec zèle , passa , par amour pour le bien général, par-dessus les formalités, et répondit qu'il consentoit au sacrifice qu'on le prioit de faire. ïl reçut les ambassadeurs avec beaucoup d'affabilité, lut leurs dépêches, leur fit voir l'inconvenance des termes dans lesquels elles étoient rédigées, et les envoya prendre du repos. îl convoqua pour le lendemain une grande assemblée, devant laquelle il fit venir les députés, et soumit en leur présence, à l'examen le plus sévère, la conduite qu'il avoit tenue. Passant une revue exacte de toutes ses actions depuis la mort du jeune Andronic, il prouva qu'il n'avoit rien fait que de juste et d'avantageux, soit pour les enfans de ce prince, soit dans l'intérêt de l'état. ïl permit aux ambassad'eurs, et les pria même d'énoncer tous les griefs qu'ils croiroient avoir contre lui, toutes les accusations dont il étoit l'objet, tous les reproches qu'on supposoit mérités de sa part, s'engageant à répondre à tout avec franchise, à se justifier, à donner enfin toutes les explications nécessaires pour mettre dans le plus grand jour son innocence et la droiture de ses intentions. Ces discussions durèrent six jours, et parurent faire convenir qu'i^pocauque et ses complices étoient seuls cause de la guerre. Elles furent suivies de l'audience de congé, dans laquelle l'empereur tint un discours énergique et fier. Il rétablit les faits dénaturés par Apocauque relativement à l'abandon de son costume, interpellant Synadène , qui faisoit partie de l'ambassade, et qui étoit venu le trouver à Didymoîique de la part du grandduc, ïl le somma de dire si l'expédient demandé pour cacher les marques de la dignité impériale n'avoit pas consisté, non à s'en dépouiller comme l'avoit raconté l'imposteur, mais à les couvrir d'une armure; et demanda si c'étoit là renoncer à l'empire et vouloir rentrer
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«ans îa vie privée. Après avoir fait voir ia conduite i fausse et tortueuse d'Apocauqne, qui renoncerait plutôt à respirer Pair qu'à mentir, il passa au patriarche, et, [ traçant les devoirs que lui iniposoient ses fonctions, il déniontroit qu'il n'en avoit rempli aucun. Dans ce long ; discours, qu il prononça réellement eu qu'il a fait depuis pour l'insérer dans son histoire , Cantacuzène mêle , j suivant le goût du temps , des dissertations théoiogiques , I étrangères à la question , avec les raisonnemens qui s'y il rapportoient.
Pendant le séjour de ces ambassadeurs à Didjmotique , il arriva des députés envoyés par îa ville de Phères. Ils venoient de la part des habitans de cette ville faire leurs soumissions à l'empereur, et lui demander pardon de leur révolte et du crime qu'ils avoient commis en égorgeant son envoyé. Ils firent une description pathétique de l'horrible situation à laquelle les réduisoient les Serviens par leurs brigandages. Ils demandoient ou l'intervention de Cantacuzène pour déterminer le craie à retirer ses troupes, ou des secours contre ce prince, ils prièrent l'en)pereur d'envoyer un commandant à Phère. Cette scèise se passa devant les ambassadeurs de Constaniinople , et Cantacuzène en profita pour leur faire envisager tous les maux causés par la guerre civile. 11 voyoit d'aiTieurs avec niaisîr qu'ils éîoient témoins de la reddition d'une des villes les plus fortes de l'empire. Il parla devant eux de l'incapacilé de ceux qui gouvernoient l'état , et <]e la servitude dans laquelle ils (enoient l'impératrice. Les ambassadeurs ayant répondu que cette princesse étoit maîtrî'sse de ses actions et ne leur laissoit que l'obéissance en partage, il leur dit qu'il n'avançoit rien légèrement et sans avoir des rensti^:Demens certains; (|ue, du reste, l'épreuve en étoit facile; qu'il alloit les faise accompagner par Chrysoberge, chargé d'une mission secrète pour l'impératrice, avec défense d'en rien communiquer aux ministres. S il obticat celte
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audience parlicuiière , ce sera une preuve qu'elle est libre ; si Ton veut que l'envoyé ne lui parle qu'en pré*sence du conseil, il en faudra conclure qu'elle n'est pas maîtresse de ses actions. Il congédia les ambassadeurs €?t leur accorda quinze jours pour lui rendre réponse. Ghrysoberge partit avec eux, malgré tant d'exemples efFrayans qui dévoient l'empêcher de se charger d'une mission pour CanJacuzène. Ce prince nomma l'un de ses officiers pour aller prendre possession en son nom de la ville de Phères, et pour la gouverner. Il écrivît ensuite au crâle pour le prier de rappeler ses troupes. Soit qu'Etienne vît que les affaires de l'empereur se rétablissoient, soit qu'il eût des remords de sa conduite, il avoit donné les ordres nécessaires pour la retraite des Serviens, et prévenu les désirs de l'empereur. Les per-^ sonnes que ce dernier envoyoit à ce prince furent prises êt dépouillées par Momilzile.
De retour à Consîantinople, les ambassadeurs rendirent compte de leur mission. Les ministres en furent très-mécontens. Ils interrogèrent Ghrysoberge, qui leur répondit qu'il ne devoiî conférer qu'avec l'impératrice, lis le menacèrent pour le faire parier, et des menaces passèrent aux effets. On le fit cruellement frapper ât verges en place publique. Bien loin de trahir son secret, il dît qu'il s'éioit attendu à tous les mauvais traitemens; qu'il o'îgooroit point le sort qu'avoit éprouvé Brûlas, mais qu'il s'étoit dévoué pour le service de son maître. Las de le maltraiter sans en rien tirer, les ministres firent cesser son supplice et le renvoyèrent de la ville. Cantacuzène, voyant qu'il n'y avoit plus aucun espoir de faire la paix , s'avança vers la ville de Garelle. A son approche , Gontostéphane , qui en étoit gouverneur, la lui remit. On lui livra Gaîabolène, officier de l'impératrice. Au lieu d'user de l'injuste droit de représailles pour venger Ghrysoberge, l'empereur renvoya cet officier à la princesse en défendant qu'on lui fît la moindre
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injure. Il le chargea de nouvelies propositions de paix, qui furent rejetées comme les précédentes.
De Garelle, l'empereur se dirigea vers une forteresse importante nommée la grande Carie. Il la prit par composition. Pendant qu'il y séjournoit, Vatace, protocygène, vint se rendre à lui avec nn bon nombre de troupes, et lui livra Polybote, ville de Thrace, ainsi que le fort de Tévistasis. Ce Vatace déclara franchement qu'ayant cru toutes les calomnies répandues par Apocauque, il avoit pris les armes contre Cantaoïzène, mais que, du moment où il reconnut qu'il étoit dans l'erreur, il forma îa ferme résolution d'abandonner le parti du grand-duc, quoiqu'il eût intérêt d'y rester, puisque son fils devoit épouser la fille du patriarche , et sa fille le fils d'Apocauque. Pour le dédommager , l'empereur le fit grand-stratopédarque , et distribua des pensions aux membres de sa famille. Continuant le cours de Ses expéditions, il parcourut la Ghersonèse, dont toutes les places se rendirent, à l'exception de Gallipoli et d'Examille. Pendant son séjour dans ce pays, nn sultan d'Asie, nommé Soliman, y vint débarquer avec ses troupes, et lui fit présent d'armes, de chevaux et d'hommes. Avec ce secours, il réduisit nn grand nombre de forts et de bourgs à son obéissance. Etant à Myriafyte, il envoya sommer les habitans de Gora de se rendre. Ils répondirent par des injures et des imprécations, et déclarèrent qu'ils se défendroient jusqu'à la dernière extrémité. Pendant qu'ils se livroient à leur fureur, il survint un tremblement de terre , dont les secousses furent assez violentes pour renverser les deux tiers des maisons. Croyant voir une punition du ciel dans cet événement , ils vinrent se jeter aux pieds de l'empereur, qui leur pardonna , et les garantit du pillage auquel se prép^noienî déjà les Turcs, et n»ême fit rétablir à ses dépens les édifices détruits. Mais à peine ces travaux furent-ils achevés, que les habllans
chassèrent, les gens de Cantacuzène, et se re'iinirent sous la puissance de ses ennemis. Cette ingratitude fut punie par les troupes de l'empereur, qui les tourmentèrent eÊà leur firent beaucoup de mal pendant la durée de iM guerre. jt L'impératrice Anne et le patriarche , inquiets de|i progrès que faisoit l'empereur, et s'imaginant qu'Apocauque seul étoit en état de les ari êter, lui donnèrent le commandement général de toutes les troupes de l'em4 pire , avec des pouvoirs absolus et une autorité illimitée.' Il partit aussitôt pour Béraclée avec toutes les troupes disponibles, il établit dans cette vilie son quarlier-gcîiéral , et s'occupa des moyeiîs de venir à bout de Cantacuzène. Pensant que l assassinat étoit le plus facile e| le plus prompt, il chercha quelqu'un qui voulût s'eij charger, espérant être plus heureux dans cette nouvelW| tentative qu'il ne l'avoit été dans la précédente. 11 crut pouvoir s'adresser à un homme qu'il avoit fait mettre en prison comme partisan de Tempereur. 11 s'appeloit Longin. Il lui fit les offres les plus brillantes, s'il vouloit se charger d'une lettre pour ce prince, et profiter de l'occasion que lui donnoit son caractère d'envojé pour se défaire de Cantacuzène. Longin accepta. Dans la letti'e dont il le chargea, le grand-duc proposoit à l'empereur de retirer ses troupes du pays, s'engageant, s'il y con-. sentoit , à remmener les siennes. Il finissoit par une menace, et lui disoit qu'il savoit bien à qui il avoit affaire, et qu'il déçoit le connoîlre. Canîacuzène répondit par une suite d'ironies sanglantes. « Votre fierté m'é- « tonne (lui disoit-il ) , elle ne convient point à votre «' âge. Dans votre jeunesse vous étiez peureux comme «' un lièvre; par quel prodige êtes-vous {levenu sur la <' fin de vos jours plus fougueux qu'un sanglier ? Cette « métamorphose n'est pas la seule. Jadis ami du men- « songe , vous ne disiez pas un mol de vrai : uîainlenant « je n'ai qu'à me louer de la frauchise avec laquelle vous
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Vc VOUS exprimez en disant, que je vous comtois bien, « Oui , je vous connois en effet ; c'est vous que j'ai tiré de îa fange pour vous ëiever bien au-dessus de voire w mérite ; c'est vous que j'ai préservé d'un supplice « infamant auquel vous étiez condamné pour vos « bassesses; c'est vous que j'ai garanti de la juste fureur « du prince, qui vous apprécioit à votre juste valeur;, w c'est vous que j'ai comblé de bienfaits, et qui ne les « avez reconnus que par la plus noire ingratitude ; c'est « vous qui manquâtes tant de fois à vos sermens , et qui , « trompant vos amis par des promesses perfides, les w tenez étroitement renfermés pour vous dispenser de tf tenir votre parole. Je vous connois donc bien , comme w vous dites; mais vous me connoissez fort mal, vous, « en me conseillant de me retirer dans ma maison. Je « suivrai ce conseil dans un autre sens que celui que « vous lui donnez. Un empereur n'a point d'autre maison w que l'empire, et je ne goûterai de repos qu'après en w avoir pris possession. J'éprouve un déplaisir extrême de tf vous avoir donné îa peine de venir à Héracîée dans cf la caducité de l'âge. J'irai vous trouver dans quatre jours w pour vous soulager, et, si l'envie de vous battre vous 'v prenoit, je vous en olîrirois l'occasion avec joie. »Cantacuzène écrivoït cette lettre de Cariopole , ville qui venoit de se rendre à lui, et dans laquelle Longin étoit venu le trouver. On ne sait s'il essaya de remplir la commission secrète dont il étoit chargé, ou s'il en fit la confidence à l'empereur; mais Gantacuzène se contente d'en rendre compte sans parier de la manière dont se conduisit l'en- ^voyé d'Apocauque. Il ne se servit point de ce Longin pour porter sa réponse au grand-duc, mais du gouverneur de la ville d'Apros, qui venoit de se soumettre, ' Suivant la promesse qu'il en avoit faite , ce prince jîs'approcha d'IIéraclée. îl se tint assez long-temps en préiisence d'Apocauque: las de l'attendre, et voyant queper- ^Ijonne ne sortoit de la ville, il partit; et, marchant sans HIST. DU BAS-E3iP. TOM. XI, %^
être poursuivi, il passa la nuit sur les bords du fleuve Almire , croyant qu'en prenant la route de Constantinople , le grand-duc sortiroit d'Héraclée pour garantir îa capitale. Mais il demeura renfermé dans cette ville. L'empereur campa ses troupes à Daphnidion, poste qu'il occupa avec une poignée de Grecs. Les Turcs coururent aux environs de Constantinople , qu'ils ravagèrent. Les cantons voisins de la Propontide furent pillés. Les gens de la campagne, épouvantés, se sauvoient sur des barques, que l'excès du poids faisoit enfoncer. On incendia des villages. On croyoit qu'Apocauque , qui s'étoit vanté de préserver la capitale , alloit arriver ; mais il ne parut point. Ne se croyant même pas en sûreté dans Héraclée, il s'embarqua , et revint par mer à Gonslantinople. Canîacuzène vouloit faire voir à cette capitale, ainsi qu'à ceux qui gouvernoient l'état , jusqu'à quel point éloit fondée l'idée qu'on avoit des talens et de la bravoure du grand- duc. En augmentant le nombre des mécontens, il croyoit forcer à demander sérieusement la paix; et renonçant enfin à son système , qui n'inspiroit aucune crainte, il fit la guerre comme on la lui faisoit.
Après avoir ravagé pendant huit jours les environs de Gonstantinople , il revint dans la Thrace , dont la. plupart des villes, se voyant abandonnées d'Apocauque, reconnurent son obéissance. Il rassembla les commandans que l'impératrice y avoit placés, les traita tous avec affabilité , leur permit d'emmener leurs équipages » donna des chevaux à ceux qui n'en avoient pas , et les chargea de solliciter la paix de sa part à leur arrivée dans la capitale. On pouvoit remarquer entre sa conduite et celle du grand - duc un contraste frappant. Tous les impériaux qui tomboieut au pouvoir de Gantacuzène étoient traités avec douceur : on ne leur faisoit aucune injure ; ils n'éprouvoient aucune privation : on parloit devant eux avec respect de l'impératrice et du jeune empereur, et de leurs ministres avec décence : on rendoit
à la plupart la liberté. Mais il n'en éloit pas ainsi dans îe parti opposé. Le grand-duc faisoit dépouiller les prisonniers ; il outrageoit leur maître en l'accablant d'injures devant eux, les forçoit d'en faire autant , et , quand ils s'y refusoient , les jetoit en prison après les avoir maltraités. Celte différence dans les deux rivaux provenoit de celle de leurs caractères, et peut-être du calcul. L'un étoit humain et l'autre barbare. Celui-ci pouvoît croire qu il valoit mieux iîispirer de la terreur , être sans pitié , pour parvenir à son but, que de se montrer compatissant; et, dans cette idée, il s'abaudonnoit à sa férocité naturelle. Celui-là, pensant que la douceur étoit ! un meilleur moyen, sui voit son penchant, en y ajoutant j peut-être un peu de calcul. îl est possible que tous deux ij se soient trouîpés. Si le talent d'Apocauque eut été en i rapport avec sa cruauté , Cantacuzène éîoit perdu sans y xessource. Il l'éloit encore, si ce talent, qui manquoit ♦! à son rival, n'eût réparé les fautes que pouvoit lui faire (| commettre l'excès de sa bonté. Il n'étoit point rebelle , et il ne sa\oil pas l'être.
Ayant réduit la plus grande partie des villes de la 1 Thrace, Cantacuzène s'avança vers Andrinople et Biif; aie, parcourant le littoral de la mer du Pont, inquiétant I les places qui retusoient de se rendre, et prenant posj session des autres. Voulant devenir maître d'AndrinopIe^ j il envoya des émissaires pour traiter avec les amis qu'il
il avoit dans cette ville , et dont le nombre augmentoit de- I puis qu'on pouvoit s'apercevoir que le succès de son ftl entreprise acquéroit de jour en jour plus de probabi- 4i lités. ils l'invitèrent à s'approcher de l'une des portes il qu'ils lui désignèrent, et promirent de la lui ouvrir. Il i; les remercia, loua leur zèle, et, leur recommandant ide ne rien entreprendre qu'il ne fût au pied de leurs i; murailles , il leur indiqua le jour qu'il avoit choisi Ipour s'y rendre. Mais, dans leur impatience, ils préivinrent l'époque convenue, et inaaquèreat leur coup-
Ils avoient été long- temps tourmentés par un citoyen obscur nommé Brane , qui fut nommé gouverneur pour les avoir dénoncés au grand-duc. Revêtu de Taulorité , cet homme excita contre eux la populace , qui tua plusieurs des amis de Cantacuzène. Désirant de se venger , les autres, au lieu d'attendre Tordre de l'empereur, se voyant les plus forts, parce que Brane, dans l'exercice de ses fonctions , avoit fait beaucoup de niécontens , se rassemblent pour attaquer le gouverneur. Appuyés par une partie du peuple surchargé d'impôts, ils remportent l'avantage, et font des prisonniers. Manuel, fils d'Apocauque, commandoit la garnison. Craignant d'être la victime de cette révolte , il se sauve au fort de Bucelle. Brane se rend, et demande bassement la vie. Maîtres de la ville, les principaux amis d'Apocauque ne le furent pas assez de la partie du peuple qui les avoit soutenus pour l'empêcher de se livrer au pillage. Elle parcourt les rues d'Andrinople , entre dans les maisons des plus riches habitans , en commençant par celle de Brane , et les dépouille. Presque tous s'abandonnent ensuite à la débauche ; et , gorgés d'alimens et de liqueurs, tombent dans une complète ivresse. Ceux du parti contraire, qui les observoient sans leur opposer de résistance, profitent du moment, se réunissent à leur tour, attaquent ces hommes ensevelis dans le sommeil, en tuent un grand nombre, mettent les autres eu prison , et rappellent Manuel Apocauque, ainsi que Brane, qui s'étoit caché. L'un reprit le gouvernement de la ville , et l'autre le commandement des troupes. Extrêmement contrarié de l'issue d'une entreprise qui paroissoit certaine, et qui n'avoit échoué que par la faute de ses amis et l'intempérance' de leurs partisans , l'empereur fut obligé de renoncer à la possession d'une des villes les plus importantes de l'empire. Il reçut quelque consolation d'un personnage qui fit une démarche à laquelle il ne pouvoit s'attendre^
C eloit Manuel Apocaiiqiie, le fils du grand-doc. îi lui fit dire que , ne doutant point d'abord de la sincérité de son père, il avoit cru l'empereur coupable des crimes dont il l'accnsoit , sans oublier cependant que sa faluilie lui devoit sa fortune; qu'étant dans cette erreur, il s'étoit rangé parmi ses ennemis ; qu'ayant reconnu depuis combien on le caîomnîoit, il étoit resté dans le parti du grand -duc , espérant toujours que la paix seroit conclue, et mettroit fin aux calamités publiques: mais, voyant enfin l'opiniâtreté avec laquelle le grandduc persistoit à vouloir la guerre, il avoit pris la ferme résoiuiion de passer sous les drapeaux de Cantacuzène. Cette déclaration pouvoit n'être qu'un piège; mais l'empereur , trop loyal pour concevoir des soupçons, répondit à Manuel en le louant de son projet ; et , lui donnant lesmoyensde l'exécuter avec impunité , peu de jours après, il le vit arriver près de lui.
Voulant se dédommager par la prise de Bizie, Fempereur s'avança vers celte ville , et fit sommer les habitans de se rendre, en leur représentant combien étoifc vaine l'espérance qu'ils avoient dans un secours qui ne leur arriveroit point. Ils lui répondirent avec modération , mais sans rien promettre : croyarit qu ils n'éioient pas éloignés de le reconnoître , il ne voulut point que ses troupes fissent du dégât dans les tnvîrons, pensant que cette conduiîe les détermineroit à se rendre. ïl rentra dans Apros. Pendant qu'il étoit dans celte ville, un particulier nommé Amzas vint lui dire qu'il éU^iî parti de Constantinople avec Scarane ; €pje , dans la roîile, ce dernier lui avoit confié , dans l'espoir de le rendre soîi complice, le projet d'assassiner Cantacuzène ; projet formé par Apocanque , qui, dans ce but, avoit corrompu Scaraue. Ce dernier fut arrêté sur - ie - cbamp, La garde de l'empereur , voulant l'égorger dans le premier moment , le prince l'en empêcha , jurant que celui qui tueroit cet homrae scroit puni comîiie soiî
complice. Il interrogea lui-même l'assassin; qui fil Faveu de son crime , et dit qu'Apocauque i'avoit suborné par des prësens et de magnifiques promesses. Scarane étoit robuste et paroissoit intrépide. L'empereur commanda de le mettre en prison , témoignant l'envie de l'interroger encore pendant la nuit ; mais il le fit mettre en liberté , favorisant lui-même son évasion, afin qu'il échappât à la fureur de ses soldats. Il récompensa largement Amzas.
Voyant que la viile de Bizie ne répondoit point à son attente, il l'envoya sommer une seconde fois, prévenant leshabitans que, s'ils ne se rendoient point, leurs terres seroient exposées au pillage, dont il avoit bien voulu les préserver jusqu'alors. Ils tinrent une assemblée générale dans laquelle ils délibérèrent sur le parti qu'ils avoient à prendre. Ils résolurent de se soumettre , soit parce qu'ils reconnoissoient la justice de la cause de l'empereur , soit parce qu'ils redoutoient la puissance de ses armes. Permettant à leur gouverneur , George Faîéologue , de se retirer avec son bagage à Constantinople ainsi qu'à leur évêque , qui craignoit la colère du patriarche, ils envoyèrent à Tempereur une ambassade composée de six députés ; deux de la noblesse , deux du clergé, et deux de la bourgeoisie. Ils lui portoient Jes eu f> i]p la ville. Ils lui dirent que , trompés par îeurs comn^andans , ils avoient cru aux calomnies dont il étoit Tobjei ; mais qne , revenus de leur erreur, et gémissant des maux de la guerre , ils venoient au nom de leur ville se soumettre à son obéissance. Cantacozène les lona de leur conduite , leur fit des présens, et partit avec eux pour se rendre à Bizie. Le peuple et les grands sortirent en foule pour le recevoir et le ramener en triomphe dans leurs murs. Arrivé près de la porte , Cantacuzène s'arrêta , ne voulant point faire un pas qu'on ne lui eût promis de se conformera l'ordre qu'il dormoit ^ de faire précéder son nom et celui de^r
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE, o5g
rîmpëratrîce Irène des noms de rimpéralrice Anne, et de Jean Paléologue , dans la proclamation qu'on alloit f:n*re lorsqu'il seroit entré, exigeant que cet ordre fût suivi dans les prières publiques. Dès qu'il eut pris possession de Bizie , il en donna le gouvernement à Manuel Asan , son beau -frère et gendre du protoslrator , qui avoit des parens dans cette ville. Manuel étoil connu des habitans. Synadène, son beau -père, étoit dans le même temps cruellement puni de son inconstance. Re'compensé d'abord par Apocauque , qui le fit protovestiaire pour avoir abandonné Cantacuzène à Gynaïcoeastre, il lui déplut bientôt, fut, par ses ordres, gardé à vue dans sa propre maison , et mourut de cbagrin , de bonté, et de remords. L'empereur remplaça l'évêque de Bizie par le patriarche de Jérusalem , qui s'étoit retiré près de lui pour éviter les persécutions du grandduc. Après avoir pris plusieurs dispositions relatives à l'administration de la ville et du territoire, il prit la route de Cariopolis , et réduisit , soit par la force , soit par des négociations, les places qui ne s'étoient pas encore rendues.
N'osant se mesurer avec Cantacuzène, qu'il ne vouîoit combattre qu'avec le poignard d'un assassin, Apocauque,qui voyoitquela plupart des villessesoumettoient à son ennemi, que les autres restoient dans une irrésolution dont il éloit facile de prévoir le résultat , crut devoir jouer un nouveau rôle, afin qu'on ne lui reprochât point son oisiveté. D'après son ordre , on publia sur toutes les places publiques de Constantinople qu'il alloit reîidre lui-même la justice, et terminer tous les procès qui troubloient la paix des familles. Etablissant son tribunal dans le monastère du Sauveur, il passa les jours à jnger les différends et les contestations que les particuliers avoient entre eux. Cantacuzène le compare ironiquement à Rhadarnante , sans donner aucun détail sur les sentences de ce nouveau magistrat. Il se contente
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de faire remarquer le ridiciile dont se couvroit par celle conduite un généra! qui , au iieu de prendre des mesures pour éloigner l'ennemi marchant vers la capitale, choisissoit pour se faire juge le moment où l'empire couroit les plus grands dangers, et quittoit le commandement des troupes. Depuis long-temps il éludoit la promesse qu'il avoit faite à Gabalas de lui donner sa fille en mariage ; et celui - ci , voyant toujours de nouveaux délais énoncés par Apocauque , résolut de s'en plaindre > et de le faire expliquer. Il le somma donc un jour de tenir sa parole» Ayant épuisé tous les prétextes , le grandduc lui fit les plus belles protestations, et lui dit qu'il n'avoit rien tant à cœur que d'en faire son gendre ; mais que sa femme et sa fille avoient la plus grande aversioa pour ce mariage , à cause de l'excès de son embonpoint i il lui conseilla de tâcher de le réduire dans des bornes convenables. Dans le serment fait précédemment, et par lequel Apocauque s'engageoit à passer par-dessus Tépilepsie et la folie, il avoit oublié l'excès de santé. Gabalas se douta d'abord que cette singulière défaite n'étoit qu'une raillerie , et qu'on se moquoit de lui ; mais \i\ passion qu'il avoit pour la iille du grand-duc l'aveugloit au point de le déterminer à faire tout ce qui dépendroiÊ de lui pour cesser de mériter le reproche qu'on lui faisoit. îl eut recours à un charlatan italien, qui lui promit de réduire sa taille à de justes proportions. Pour y parvenir il mit son malade , on plutôt sa victime, à la diète, lui donna des vomitifs, le purgea , lui fit prendre des bains , le tint dans Tinaciion , et finit par altérer son tempérament , sans diminuer sa corpulence. Gabalas perdit la santé, et conserva son embonpoint. Craignant qu'il ne s'aperçût enfin de sa fausseté, le grand-duc résolut de se défaire de cet homme , qui ne pouvoit plus être d'aucune utilité pour lui. Il mit dans son secret quelques amis, qu'il envoyoit tous les jours et plusieurg fois dans la journée avertir le grand-logothète de se tenir
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snr ses gardes, parce que l'impératrice ëtoît furieuse contre lui. Après avoir exigé qu'il s'engageât par serment à ne jamais révéler un secret de cette importance, ces amis of6cieux lui promirent de tâcher de connoîîre la cause du courroux delà princesse, et revinrent accroître ses alarmes en lui disant que ce courroux étoit d'autant plus à craindre que l'impératrice évitoit avec soin d'en laisser pénétrer la cause. Ce manège fit ce que n'avoit pu faire le charlatan. Rongé d'inquiétude et de chagrin, Gabaîas maigrit au point de devenir étîque. Apocauque joua la surprise quand il le vit dans cet état , et lui fit , avec un air d'intérêt, des questions auxquelles Je logothète répondit par la confidence de ses peines et la prière de l'aider de sa puissance et de son crédit. Le traître, qui en savoit plus que lui , répondit qu'en eiïet il avoit entendu parler des mauvaises dispositions de l'impératrice à son égard , mais qu'il ne croyoit pas que ce fût aussi sérieux : qu'il lui conseilloit de mettre ses biens en sûreté, parce qu'ils vivoient dans un temps où l'on étoit aussitôt abattu qu'attaqué par la calomnie ; que lui-même avoit pris toutes ses précautions pour déposer ses richesses dans les forts d'Epibate et de iMangane , afin de les conserver. Gabaîas n'avoit rien de mieux à faire qu'à suivre son exemple , et devoit songer à sauver les objets les plus précieux en les confiant à ses amis. Ces insinuations perfides produisirent tout leur effet. Le grand-logothète , ne soupçonnant aucun piège , fit porter ses meubles et son argent dans diffé rentes maisons. Aussitôt Apocauque envo3^a prévenir l'impératrice de ce qui se passoit. Cet avis fut accom pagné de réticences, de conjectures snr les motifs do la conduite de Gabaîas en détournant son bien. Sans doute il vouloit se retirer vers Cantacuzèiîc ; peut-être même exciter une révolte en faveur de ce rebelle. La princesse , préparée par des bruits avant - coureurs répandus autour d'elle j ne douta point des projets do
Gabalas , et chercha les moyens d'en empêcher l'exécution. Le grand-logothète, ayant mis- son bien à couvert, recevoit tous les matins de nouveaux avertissemens. Apocanque sortit alors de la capitale pour aller dans une petite ville de Pont, nommée léro, où l'appeloient, dîsoit-il en partant , des affaires de famille. Il avoit pour ve'ritable motif de ce voyage Tintention d'éviter tout soupçon de la part de Galabas, et principalement de le mettre dans l'impossibilité d'avoir recours à sa protection quand le moment fatal arriveroit. Avant de se mettre en route , il avoit pris toutes les mesures et donné tous les ordres nécessaires pour le dénouement de cette intrigue. Les prétendus amis de Gabalas allèrent le trouver tout en larmes pour lui dire que l'impératrice venoit de signer l'ordre de l'arrêter. Des inconnus subornés se présentèrent dans les maisons voisines et dans la sienne, et demandèrent à lui parler. Jugeant sa perle inévitable, il se réfugia dans l'église de Sainte- Sophie; et, craignant que la sainteté du lieu ne fût pas respectée , il prit un habit de moine. Apocauque , qu'on tenoit au courant, revint dans la capitale, alla visiter le grand-logothète , et , le voyant dans ce costume , lut exprima la plus vive douleur, déplorant la triste condition de sa fille, qui alloit être ainsi réduite à un triste veuvage. Il joua si bien son rôle, et son affliction parut si profonde à Gabalas, que celui-ci crut devoir relever son courage, et lui représenter l'instabilité des choses de ce monde, dont personne n'étoit à l'abri. Apocauque se consola sans le secours du temps ni de la philosophie. Le grand-logothète reçut bientôt après l'ordre de se retirer dans le monastère de la Sainte-Vierge , et fut ensuiie mis en prison, sous prétexte qu'il avoit le projet de s'évader. C'est ainsi que le grand -duc récompensoit ses amis et leur tenoit les promesses qu'il leur avoit laites. On doit convenir que cette longue et cruelle mystification ne s'accorde point avec l'idée qu'on devoit se
faire de la pénétration de Gabalas, d'après les éloges que Ini donne l'historien Gantaciizène.
Pendant que le vaste empire grec étoit déchiré par la guerre civile, celui de Trébisonde, dont nous avons vu l'origine éprouvoit des révolutions, tout circonscrit qu'il étoit. Basile Comnène , fils d'Alexis , héritoit de ce trône, que la mort de son père laissoit vacant; mais il lui fut disputé, et ne le dut qu'à sa valeur. Les papes faisoient de vains efforts auprès des princes de la famille de Comnène pour les ramener à la communion de l'église de Rome. Ils opposèrent une résistance ouverte et franche. Sans consentir, comme les empereurs de Constaptinople, à des discussions inutiles quand elles ne sont pas dangereuses, Jean Comnène se distingua particulièrement en luttant à la fois contre le souverain pontife et contre Michel Paléologue, lorsque celui-ci voulut la réunion des deux églises. Ce fut même cette résistance qui valut à Jean le titre d'empereur. Les Grecs qui, en général , étoient opposés à ce projet, virent avec une surprise approbative un prince foible , presque sans états, sans armées, sans finances, rester fidèle à leur cause, qu'ils regardoicnt comme juste, et repousser également les insinuations d'un pape et les menaces du chef d'un grand empire. Prétendant que dans cette cause, sacrée à leurs yeux, Comnène méri-
Voy. ÎIv. 96 de cette histoire.
Comnène rendit en i2o4 le duché de Trébisonde indépendant ; m;tis ce ne fut que Jean Comnène « qui « souQril que les Grecs rappelassent « empereur de Trébisonde , comme '( s'ils eussent voulu faire connoître K que c'étoit Comnène qui étoit leur «véritable empereur, puisque Mi- « chel Paléologue , qui fiiisoit sa rési- « dence à Constantinople , avoit « quitté le rite grec pour celui de «Rome.» f^oy, ïournefort , t. 5, p. 78, Les empereurs grecs dispo-
sèrent de cette principauté jusqu'en i2o4i qu'Alexis Comnène, profitant de l'invasion des Latins et de la prise de Constantinople par Baudouin , comte de Flandre , en prit pos.aession avec le titre de duc. Quelques historiens l'appellent seigneur de Trébisonde. Le nom de cette ville, que les Turcs appellent Tra^ pazoJîa,lm vient de sa forme, qui est celle d'un trapèze. Ce petit empire ne fut détruit que huit années après celui de Constantinople,
564 ' HISTOIRE DU BÂS-EMPÎÎIE. 1
toit bien mieux le titre d'empereur que Pale'ologae, ils I le lui donnèrent. Jean l'accepta, le transmit à ses suc- * cesseurs; et, malgré le peu d'étendue de leurs domaines et l'impossibilité de défendre ce titre si l'on vonloit le leur contester, ils figuroient encore comme empereurs de Trébisonde à l'époque où nous sommes. Basile Gomnène ii , gendre d' Andronic le jeune , mourut sans enfans légitimes; mais il laissa deux bâtards qui furent, ainsi que leur mère, chassés ignominieusement de Trébisonde par Irène, veuve de Basile. Cette princesse if envoya des députés à son père pour le prier de lui i choisir un mari qui méritât et sa main et le trône ] qu'elle lui destinoit. Andronic n'éîoit point à Constan- ' tinople lorsque ces ambassadeurs arrivèrent dans cette j capitale; et ce prince mourut peu de temps après son > retour, sans avoir pu re nplir le désir de sa fille. Cantacuzène , chargé d'abord momentanémeiit de la direc- i lion des affaires, et forcé de prendre les armes ensuite pour se défendre, auroit eu de bonnes excuses pour i oublier la demande d irène;mais, comme cette prin- M cesse étoit fille de son ancien ami , il se fit un devoir de s'en occuper. Il connoissoit l'attachement des Trébisontins pour la famille des Comnènes , et savoient qu'un changement de dynastie pourroit occasionner les plus grands troubles dans ce petit empire. D'après ces considérations, il crut agir prudemment en envoyant à la princesse Michel Gomnène , frère d'Alexis. Mais ce prince, ayant cinquante-six ans, déplut à la jeune douairière, ainsi qu'aux sénateurs, qui lui auroient préféré l'un des bâtards du dernier roi , parce qu'ils auroient, en qualité de conseil de régence, gouverné l'empire. I^îichel parut bientôt dans la rade, escorté de trois vaisseaux. Les sénateurs le fêtèrent et le conduisirent en triomphe au palais. Mais, pendant qu'il se livroit au sommeil, ils entrent avec des soldats dans son appartement, se saisissent de sa personne, après avoir
OU massacré ou envoyé en prison ceux qui Favoient accompagné. Ils le remirent à un eunuque qui, soutenu par un détachement de troupes, fit embarquer Michel. On le conduisit dans une ville dont il avoit le commandement. Trois sénateurs s'emparèrent de l'autorité, et, l'exerçant despoliquement , se rendirent odieux. Le peuple crioit hautement, et le mécontentement général étoit partagé par la garde du palais. On députa secrètement auprès de l'impératrice Anne pour prier cette princesse d'envoyer à la place de Michel Comnène le fils de ce prince, qui n'avoit guère que vingt ans. Anne y consentit. Elle le fit partir avec des troupes italiennes. Dès que les sénateurs apprirent cette nouvelle, ils armèrent leurs partisans. Le peuple s'arme de son côté. Au moment où les deux partis alloient en venir aux mains, les Italiens enfoncent les portes de la ville, et y font entrer le nouvel empereur. Les sénateurs étoient les plus foibles. Outre les troupes étrangères que le prince amenoit avec lui, il avoit le peuple et la garde pour le défendre. Mais il ne jouit pas long temps du trône, et le perdit par sa faute. Dans l'âge où les passions ont le plus de force, il en fut l'esclave, et mena la vie la plus licencieuse. Il é[)uisoit le trésor en le prodiguant aux comédiennes, ainsi qu'aux compagnons de ses débauches. Las de ses débordemens, et plus encore du ton dédaigneux avec lequel il écouta leurs représentations, les gardes qui l'avoient fait monter sur le trône, en le demandant à l'impératrice, l'en firent descendre, le renvoyèrent ,et rappelèrent son père. lis mirent à son retour des conditions qui leur donnoient des privilèges et l'impunité, parce qu'ils avoient la force en main. Le peuple ne changea que de tyrans : au lieu d'un il en eut plusieurs milliers, dont l'inévitable influence se faisoit sentir sur tous les points. Il courba la tête sous le joug militaire le plus insupportable de tous. Des plaintes se firent entendre de tous les côtéo. La factioii des séna-
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teurs, qui n'étoit que comprimée, se joignit à la muîl^ tude. La scène changea. Les gardes du palais furent obligés de lutter à leur tour. Les deux partis se trouvèrent encore une fois en présence. Au lieu d'en venir aux mains, ce qui eût infailliblement amené la ruine de l'état , ils se contentèrent de discuter. Aucun parti ne voulant céder à l'autre l'autorité, ils convinrent de la laisser à Michel Comnène , qui devint ainsi un prince absolu. Le peuple s'en trouva mieux, parce qu'il fut également à l'abri de la puissance militaire et de celle du sénat. Quant à la princesse Irène, elle alla finir ses jours à Constantinople. On ignore si elle abandonna Trébisonde avant l'arrivée du jeune Comnène , et quel rôle elle joua dans ces révolutions. On sait seulement qu'elle ne fut l'objet d'aucun regret , et que la rumeur publique l'accusoit d'avoir hâté les jours de son mari. An. 1545. Cantacuzène , pendant que ses troupes étoient en quartiers d'hiver, apprit que l'impératrice Anne avoit député secrètement vers Orchan pour le mettre dans ses intérêts et lui demander des secours. Orchan étoit, de tous les sultans turcs, celui qui avoit le plus de puissance, et ses troupes les mieux disciplinées. Il pouvoit faire pencher la balance en faveur de celui des deux partis pour lequel il se décideroit. Les provinces les plus voisines de l'empire grec étoient sous sa domination. Ilcommandoit dans la Paphlagonie maritime, et jusqu'en Phrygie. La politique et la prudence exigeoient donc de Cantacuzène qu'il employât tous les moyens possibles pour empêcher l'alliance de ce prince avec l'impératrice. Il lui envoya des ambassadeurs chargés fl'obtenir au moins sa neutralité. Mais Orchan aimoit la guerre et ceux qui la faisoient avec talent. C'étoil un motif de préférence pour l'empereur. Il en avoit un autre encore. Il désiroit d'épouser la fille de ce prince, renommée pour sa beauté. Il congédia donc les envoyés de 1 impératrice sans leur donner de réponse, accueillit
ceux de Gantacuzène, vers lequel il députa son eunuque Catzas pour conclure avec ce prince un traité d'alliance. La situation des états d'Orchan ajoutoit encore un prix à cette alliance , par la facilité qu'elle donnoit de faire arriver à peu de frais , en un instant , des troupes turques. Plusieurs fois elles traversèrent la nier ( sans être demandées) pour agir hostilement contre les villes qui refusoient de se soumettre à l'empereur «. Avec le corps d'armée qu'Orchan mit à sa disposition Gantacuzène conquit toutes les villes situées sur le Pont , à l'exception de Sozopole. Il enleva de force une place assise sur les bords du lac de Dercée, ainsi que le fort d'Empyrite, près de Constantinopîe. li retourna bienlôt à Didymotique , afin d'y combiner un plan d'opérations pour cette campagne, qu'il vouloit pousser avec vigueur. Après avoir réuni dans cette ville tous les soldats grecs rangés sous ses drapeaux et les troupes turques, il marcha sur Constantinopîe. Il se campa vis-à-vis de la porte Gyrolimne, sans que personne osât sortir, quoique la garnison se fût portée de ce côté. Apocauque, pendant qu'on étoit en présence devant cette porte, parut à une autre avec un petit détachement , et rentra sur-le-champ à la vue des hérauts d'armes que l'empereur lui envoya. Gantacuzène alla passer la nuit au pont du Ghameau. Le lendemain il demeura dans son camp , n'y conservant qu'un petit nombre de soldats. Les autres, tant grecs que Turcs, allèrent au pillage. Les premiers enlevèrent beaucoup de bétail, et les seconds firent un grand nombre de prisonniers. Gantacuzène étoit obligé de tenir cette conduite pour forcer la capitale à la paix.
« Ici Gantacuzène , dont nous sui- au lion la panthère , à la panthère le
vons le récit, met dans son histoire chat, ensuite la cigogne et l'hyppo*
un songe de son fils Manuel, qui, centaure. Il finit gravement la des;-
dans son rêve , voit changera chaque cription de ce songe par dire quo^
fois qu'on s'en servoit l'empreinte n a pu savoir encore ce cjuilsi^nî-
du cachet de aon père , et succéder Jioit,
Le faubourg de Galata, toutes les fois que Constant!-** nople étoit menacée, couroit (ies risques, et les Génoiâ qui rhabitoient faisoient cause commune avec cette capitale. Mais, dans cette guerre, iis n'avoient point encore pris parti, lis ne vouloient le faire qu'avec connoissance de cause; et, jusqu'à ce moment , les bruits contradictoires sur les causes de la guerre les avoit tenus dans la plus grande incertitude. D'une part, ils entendoient dire que l'ambition arraoit Cantacuzène , le portoit à conspirer contre l'impératrice et ses enfans, et que, si le patriarche et le grand-duc ne s'étoient opposés à ses projets criminels, c'en étoit fait de la famille impériale. De l'autre, ils n'ignoroient ni \e\ dévouement de Cantacuzène au prince Andronic , ni la coiuiaite généreuse qu'il avoit tenue en refusant de partager avec son ami l'autorité souveraine, ni la modération qu'il avoit toujours mise dans toutes ses actions. Ne pouvant ni refuser de croire des témoignages aussi dignes de foi que leur paroissoient être ceux de l'impératrice et du patriarche, ni se persuader ce qu'ils trou voient incroyable, ils résolurent de s'en «îcîaircir, de dissiper tous leurs doutes, et de provoquer toutes les explications nécessaires. Ils crurent y parvenir en choisissant deux moines de l'ordre des frères mineurs, hommes prudens, savons dans la science des Latins, et versés dans la philosophie d'Arisiote L'un étoit supérieur de l'ordre, du pays et parent de l'impératrice, avec laquelle il passa de Savoie à Consîantinople. Il se nommoit Henri. Il fut choisi , parce qu'ayant beaucoup de crédit, soit par la considération dont il i jouissoit personnellement, soit par l'honneur d'appartenir à la princesse , il devoit trouver dans ces circonstances plus d'assurance pour parler et répondre à
• * Expressions de Cantacuzène. qui savoit îa philosophie d'Afistote. On cro) oit alors propre à tout celui
l'empereur, et plus de facilité pour découvrir la vérité Ils se présentèrent au camp, et Cantacuzène les fit entrer sans délai et paroître devant lui. Henri dit à ce prince « qu'ayant appris qu'il éfoit si près d'eux ils etoient venus pour conférer avec lui sur cette guerre « cruelle qui désoloit l'empire; que, ne pouvant en " découvrir la cause parce qu'ils en entendoient parler ■< diversement à différentes personnes, suivant l'amour '< ou la haine qu'elles avoient pour les deux empereurs « et ne voulant en croire aucune , parce qu'elles ne' parlo.ent qu'en faveur de leur parti, ils le supplioient de leur faire un récit fidèle de ce qui s'étoit passé. >. 1^ empereur les loua de leur projet, et leur témoigna qiJ une des plus grandes contrariétés qu'il eût éprouvées , éloit de n'avoir pas encore rencontré quelqu'un qui voulût se donner la peine d'examiner sérieusement e sujet de la querelle pour en connoître la cause et 1 auteur. Il leur déclara qu'étant fort aise d'avoir des juges aussi éclairés, e! surtout cherchant d'aussi bonne foi la vérité, il leur feroit le récit le plus fidèle et le plus circonstancié des événemens. Il reprit l'affaire dès son origine. Sa conduite à la mort d'Andronic l'irigrat.tude d'Apocauque, celle du patriarche, les cruautés commises envers sa mère et ses parens, la spoliation de «us ses b.eiis, les persécutions .Ifrigées contre ses amis, les demandes réitérées de la paix et renouvelées à chaque occasion , malgré les refus les plus injurieux; les (raiteniens laits a ses ambassadeurs, rien ne fut oublié dans ces conférences, qui durèrent deux jours et deux nuits. Le seul reproch,., qui ne paroissoit pas sans fondement c eto.t ses alliances avec les étrangers; il y répondit en disant d abord qu'il n'avoit fait que suivre l'exemple de ses ennemis, qui s'en étoient servis les premiersensuite qu'Apocauque ïy avoit forcé en livrant aux Serv.ens et aux Bulgares des villes qu'il faisoit rentrer
HIST. DU BAS-EMP. TOM. XI. o'
SOUS la domination grecque par les traite's qu'il avoit conclus avec eux. Il prouva que , si ses ennemis n'avoient plus d'étrangers à leur solde, c'est que ceux-ci préféroient son parti au leur ; qu'Orchan leur avoit refusé des troupes qu'il mettoit gratuitement à sa disposition; que Soliman , à qui le grand-duc avoit député Isaac Asan panhypersébaste pour lui demander des secours, n'en avoit point voulu donner; et que même Apocauque, croyant avoir plus de crédit, s'étoit transporté à la cour de ce prince, qui lui refusa même une audience. Cantacuzène démontra qu'il n'avoit pris les armes que par line indispensable nécessité.
Les deux moines le prièrent de leur permettre d'exposer dans toute leur force les raisons de ses adversaires, afin que la vérité sortît de cette discussion, brillante de tout son éclat. L'empereur y consentit avec joie. Henri prit hardiment la parole, et proposa ses doutes et ses objections. Gantacuzène y répondit avec franchise. Le moine lui déclara qu'il devenoit son ami et son admirateur, d'ennemi et d'accusateur qu'il étoit avant cette entrevue , lui avouant que tout ce qu'il avoit entendu dire contre lui avec tant de détails, de sermens et de protestations, sembloit a ses yeux digne de foi; qu'il étoit détrompé ; qu'il publieroit partout l'étendue de sa prudence et la grandeur de son courage. Il finit par le supplier de lui dire franchement s'il s'opposoit à la paix.
<c Je laisse , répondit Gantacuzène, à mes ennemis le « choix de la guerre ou de la paix ; il dépend d'eux de « mettre fin aux maux de ma patrie, ou de consommer « sa ruine. Si l'on veut me reconnoître pour empereur « et pour collègue de Jean Paléologue, j'accorde à l'in- « stant une amnistie générale ; je laisse à mes ennemis « les biens qu'ils m'ont enlevés; mes amis imiteront « mon exemple. Aucune recherche ne sera faite; ceux « que l'impératrice a placés conserveront leurs emplois ;
« je ne vengerai point les injures que j'ai reçues; tout « sera oublié , même la mort de ma mère, l'emprison- * « nement de mon fils , qui , n'ayant que douze ans , ne « pouvoit faire aucun mal. Si ce que je propose ne pa- « roît pas raisonnable, qu'on prenne des arbitres ; que « l'impératrice, que le patriarche, que les plus consi- « dérables du clergé comme de l'empire soient du « nombre, et forment un conseil, au jugement duquel « jë déclare d'avance que je me soumettrai. Si je suis « trouvé coupable, je consens à être traîné au supplice, « et j'appelle sur ma tête la honte et l'infamie; je pro- « noncerai moi-même ma condamnation. INIais si mon « innocence est reconnue, non par mes amis, dont le <( témoignage seroit suspect , mais par Vimpératrice et « le patriarche, la justice veut que mes calomniateurs « subissent le sort qui m'étoit réservé. Eh bien! je re- « nonce à cette satisfaction que donnent les lois. Je veux « bien être condamné si je suis convaincu ; et si l'on me « proclame innocent, je fais grâce à mes accusateurs, « et consens qu'ils n'aient d'autre châtiment que la « honte, inséparable de la calomnie. Je me contenterois « de gouverner avec le fils de l'empereur Andronic, Si » les ornemens de la souveraine puissance offusquent « mes ennemis et blessent leurs yeux, je les déposerai: «f si mes troupes leur inspirent des craintes, je ne me « ferai suivre que de dix personnes. Je quitterai la w pourpre, j'entrerai dans Gonstantinople conmie un « simple particulier. J'ai fait pour le bien de l'empire « de plus grands sacrifices que celui-là. L'éclat de ma '« gloire tient-il donc à un changement de costume? Si * je suis condamné, que me serviroit de porter les orne- '« mens impériaux? Si je suis justifié, quelle peine « éprouverai - je pour m'en être volontairement dé^ pouillé, puisqu'alors ce seroit pour les reprendre avec " l'approbation de tous les gens de bien? Ai-je de la
« honte ou du chagrin en les quittant le soir pour goû- « ter le repos de la nuit? Si mes ennemis portent la « haine au point de tout souffrir plutôt que de me voir « sur le trône, ce sont des hommes attaqués d'un mal « incurable, et dont l'esprit est aliéné. Pour n'être pas « au repos des autres, comme au bonheur de mon pays,, « un obstacle éternel, je consentirois à mourir; car il « n'y a point de différence entre la mort et l'abdication « de la puissance souveraine pour s'ensevelir dans, « l'obscurité. Mais, avant de me réduire à une condition, « privée, il faudroit que j'eusse fait proclamer haute- « ment que c'est par une suite de mon amour pour la « paix et par un acte libre de ma volonté que je me « dévouerois à la retraite; autrement les Grecs, les « Romains , les barbares pourroient supposer que , « n'ayant pu soutenir le poids de la guerre, j'aurois « renoncé à la couronne et préféré une vie honteuse à « une mort honorable. Je passerois pour un usurpateur « injuste, un parjure sacrilège, et répondrois à ridéei| « que mes calomniateurs ont voulu donner de moi. « J'exigerois donc, avant de prendre ce parli, qu'il fût « déclaré, par un décret au nom du sénat, du peuple « et du clergé , que je fais à ma patrie le sacrifice de la « couronne ; j'exigerois encore qu'on remît en liberté « tous ceux qui en sont privés pour ma cause , et , « comme, par ma retraite, je me serois mis dans l'im- « possibilité de leur donner des dédommagemens, qu'oa « leur rendît leurs biens ; je demanderois enfin qne^ « sous la foi publique , on s'engageât à ne pas tourmenter mes parens ni mes amis, à ne point punir « les militaires qui ont combattu sous mes drapeaux., « mais à les considérer comme je l'aurois fait si j'avois « conservé le trône. Oui, je ie répète, si l'on veut exé- « cuter de bonne foi toutes ces conditions; si Ton m'en « donne des garanties , je renonce à la couronne ; je re-
mets toutes les villes soumises à mon obéissance; je « rends tout ce que j'ai conquis, et je me retire au « mont Athos , ou dans quelque autre solitude aussi pro- '< fonde. »
Henri écoutoit en silence , éprouvant un mélange de surprise et d'admiration. Il pria l'empereur de lui dire si son intention étoit qu'il gardât le secret sur leurs conférences et sur sa résolution , ou s'il lui permettoit de les rendre publiques. Non-seulement Cantacuzène lui accorda ce qu'il lui demandoit , mais il lui ordonna de ne rien taire de ce qui s'étoit passé entre eux; et, pour ne laisser aucun doute, il fit écrire son discours, le signa en lettres rouges , le scellant de son cachet d'or^ Caniacupour marque de t inviolable fidélité avec laquelle il le^^'^^* ^'^* vouloit observer.
Le moine remercia l'empereur, et le supplia de faire retirer ses troupes, afin de ne pas consommer la raine d'un pays pour la conservation duquel on vouloit conclure la paix. L'empereur lui promit de rassembler dans l'espace de trois jours toutes ses troupes, et de les emmener, lui témoignant être disposé à faire plus encore, s'il le désiroit , à sa considération. Henri , qui sentoit qu'il obtenoit déjà beaucoup, borna là sa demande, et prit congé de Cantacuzène. De retour dans la capitale , il s'empressa d'aller rendre conjpteau grand-duc, ainsi qu'au patriarche, du résultat de sa conférence; il leur remit la déclaration dont il étoit porteur, et ne leur dissimula point que, s'ils refusoient l'accommodement proposé, le tort seroit de leur côté, et qu'ils seroient cause de tous les maux de la guerre. Comme Apocauque et le prélat craignoient les Génois et le crédit que pouvoit avoir le moine auprès de l'impératrice , ils lui tirent un accueil gracieux, et lui promirent de lui rendre réponse dans peu de jours. Sachant de ce moine que l'empereur devoit faire retirer ses troupes , le grand-duc ^ arma tous les gens de guerre qui se trouvoient à Con-
stantînople, et fit ordonner des prières publiques dans toutes les églises, pour le succès de l'entreprise qu'il mëditoit. Après deux jours de préparatifs, dès qu'il apprit par ses espions que , fidèle à sa parole , Cantacuzène faisoit manœuvrer ses troupes pour évacuer le pays , il fit sortir sa cavalerie et son infanterie , qu'il rangea en bataille hors de îa ville. Se faisant lire un rapport qui constatoit la retraite de l'empereur, il témoigna beaucoup de dépit de le voir échapper à sa vengeance. Il envoya dire ensuite au patriarche , et publier dans les places et carrefours qu'au premier bruit de son apparition Cantacuzène avoit pris la fuite, et que son armée étoit dans une complète déroute. Le patriarche lui répondit : Uimpie s'enfuit, sans que personne le poursuite ; rentrez en triomphe. Apocauque obéit , et reçut de nombreux complimens sur une campagne aussi brillante; complimens auxquels il répliquoit par l'expression de la colère qu'il éprouvoit d'avoir perdu l'occasion de livrer bataille. L'empereur, qui se faisoit informer de ce qui se passoit, enleva de vive force, en se retirant , les forts de Régio , d'Atyra, de Damocrana , et la ville de Sélivrée; fit réparer la forteresse d'Apamée , mit garnison dans une place située sur les bords du lac de Dercée : ensuite il se rendit à Didymotique. Les détachemens qu'il laissa dans ces diverses places couroient le pays, le dévastoient, et réduisoient ainsi les environs de Constantinople à un éta| déplorable.
Le grand-duc, et son digne complice le patriarche, voulant prévenir la demande du moine Henri , qui n'avoit point oublié leurs promesses, lui remirent des dépêches pour Cantacuzène, en lui disant qu'ils accordoient au prince tout ce qu'il avoit demandé. Henri leç crut sur parole. Ne connoissant point la langue grecquci il ne put voir jusqu'à quel point la réponse étoit conforme à ridée qu'on lui en donnoit; et, se croyant cou-
pable du moindre délai qu'éprouveroit la conclusion de la paix s'il tardoit à remettre cette lettre , il se rendit en diligence auprès de l'empereur à Didymotique , et lui dit en le saluant : Voici la paix ; le patriarche et le grand- duc vous accordent tout ce que vous açez désiré. Le prince , ayant lu les dépêches, lui demanda en riant s'il en connoissoit le contenu. Henri répondit que, ne sachant point le grec, il s'étoit contenté de la signature et de la parole du patriarche. Alors Cantacuzène lui traduisit la lettre. Voici ce qu'on lui disoit : « Vous
aviez précédemment offert au grand-duc , le très- « fidèle et très-cher sujet de notre empereiu' , de renon- « cer à la qualité dont vous usurpiez le titre , à condition « qu'on ne vous puniroit point pour avoir excité la
guerre civile. On vous le promit; mais, comme vous « ne respiriez que le meurtre et le sang, vous manquâtes « à votre parole. Vous ne pouvez plus aujourd'hui user
de la même perfidie, parce que vous seriez condamné « par votre propre Jettre, et par le lémoign.ige de Henri , « qui est digne de foi. Nous approuvons le projet que « vous formez de renoncer à la puissance souveraine , « de rendre les villes que vous avez usurpées pour les « gouverner tyranniquement , de vous retirer enfin, « soit au mont Athos, soit dans une autre solitude. Il *f n'y a maintenant plus rien à faire qu'à prendre jour
pour l'exécution. Quant aux assurances que vous dé- « sirez pour la délivrance de vos amis et la restitution « de leurs biens, il ne faut pas vous en mettre en peine; « nous avons assez de prudence et d'équité pour savoir « ce qu'il convient de faire pour concilier la justice avec « les intérêts de l'état. » Pendant cette lecture , Henri donnoit des marques de surprise et d'indignation. Cantacuzène lui dit qu'il n'y avoit rien de honteux, quand on aimoit la vérité , d'être trompé par des gens qui sont accoutumés à la trahir; qu'il pouvoit, d'après cette expérience, porter un jugement sur ses ennemis, et
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connoitre dans lequel des deux partis étoit le bon droit; Henri revint à Constantinople , détrompé sur le compte du grand-duc et du patriarche, qu'il avoit jusqu'alors crus de bonne foi. Il étoit chargé de la part de l empe- j reur d'adresser des reproches à ceux qui l'avoient envoyé ; d'annoncer au grand-dnc qu'il reviendroit au premier jour, et de l'inviter à se préparer au combat. Mlis il aima mieux rentrer à Galata sans voir Apo- l cauqne. Celui ci , qui fut instruit de son retour, l'en- i voya chercher pour savoir ce qui s'étoit passé. Il refusa de se'rendre auprès du grand-duc, lui fit faire des re- ! proches sanglans par ceux qu'il lui députoit , ajoutant que l'empereur viendroit se faire justice lui-même, et qu'on se préparât à le bien recevoir. j
En attendant qu'il parût, Apocauque voulut mettre à profit son absence pour faire quelque nouvelle démonstration de courage et d'audace. En conséquence i il voulut enlever le fort d'Em pyrite, et le fit cerner par ses troupes. Les murailles étoient épaisses et. fortes : après les avoir battues inutilement pendant trois jours, | faisant jouer toutes les machines de guerre, il rentra dans la capitale. L'épuisement des finances le mettoit^ dans le plus grand embarras. Le pays , récemment dévasté parles troupes de Cantacuzène, n'offroit aucune ! ressource : plus loin presque toutes les villes reconnois- ' soient son obéissance , et bientôt , suivant les apparences ,|| le pouvoir d'i\pocauque et l'empire n'auroient d'autreS bornes que la capitale. Il étoit à craindre que l'impératrice ne songeât sérieusement à conclure la paix, n'ayant plus aucun moyen de faire la guerre. Pour se tirer d'em-i barras, le grand-duc imagina d'établir un droit de péagië' sur tous les vaisseaux marchands qui viendroient abor- ' der dans la Propontide. L'auteur de ce projet le fit adopter par l'impératrice. Tous les courtisans le louèrent en public, regrettant qu'on ne l'eût pas mis plus tôt à' exécution, et déplorant la négligence par laquelle on'
avoit perdu pendant tant d'anne'es une occasion si facile et si simple de remplir les coffres du trésor. Plein de sa chimère, Apocauque se rend dans le port d'Hiero, fait disposer et mettre à l'ancre un grand navire chargé de soldats pour lever un tribut sur les marchands étrangers, et leur refuser le passage. Mais, comme ce navire r n'étoit pas plus fort que ceux à qui l'on vouloit faire la loi , qu'on n'avoit point armé la côte pour le protéger, les hâtimens traversoient sans rien payer , se moquant d'Apocauque et de ses douaniers.
Cantacuzène reparut suivant la promesse qu'il en avoit faite, et se tint quelque temps devant la porte de Carsie. Voyant que personne ne sortoit , ii alla camper au Pont-de-pierre, lieu situé près de la capitale , abondant en pâturages, et d'où l'empereur pouvoit inquiéter Constantinople , et faire voir à ses habitans qu'il ne fuyoit pas l'occasion de se mesurer avec Apocauque. Henri vint l'y trouver , et l'assurer que l'impératrice n'étoit point cause de la guerre , mais le patriarche et le grand-duc , qui l'empêchoient de faire la paix, l'épouvantant par les plus terribles menaces , et lui faisant voir sans cesse en perspective le^iassacre de ses enfans comme suite inévitable de toute réconciliation avec Cantacuzène. Celui-ci , qui n'avoit d'autre moyen de désabuser cette princesse que des protestations tant de fois répétées , voyant qu'on tournoit toujours dans le même cercle , résolut de pousser vigoureusenïent la guerre. Il commença par se concerter en secret avec les amis qu'il avoit à Constantinople , afin de connoître d'une manière exacte la situation des esprits. Tous furent d'avis que , dans ce moment , une tentative sur la capitale seroit hasardée , et même dangereuse ; qu'ils ne pourroient le secourir, et l'exhortèrent à ne rien précipiter. Il crut devoir ajourner son projet, et marcha sur Andrinople, que Paraspondyle, qui en étoit gouverneur, remit entre ses mains, ainsi que tous les forts qui
défendoient celle ville. Zernomiane imila l'exemple d'Andrinople. Elle éloit de même commande'e par Hiérax , l'un des capilaines qui s'étoient le plus distingués depuis le commencement de la guerre civile par leur acharnement contre Canlacuzène. Il en éloit de même de Paraspondyle et d'un autre officier nommé Mancaphas. L'empereur les fit venir, leur dit qu'il n'ignoroit point avec quelle ardeur ils avoient combattu contre lui dans les intérêts de Paléologue; que, bien loin de le trouver mauvais, il les louoit de celte fidélité; qu'il ne blâmoit point Apocauque ni ses partisans de prendre les armes, mais seulement de l'attaquer par des calomnies; que , ne gênant personne dans ses opinions , il les laîssoit maîtres de suivre le parti contraire au sien ; que, s'ils vouloient se réconcilier avec lui , il auroit pour eux la même considération qu'il avoit toujours eue; que , loin d'être l'ennemi des enfans d'Andronic , et de vouloir leur ruine , il vouloit les maintenir en possession de la souveraineté ; que , lorsque l'aîné seroit en âge ejt en état de tenir les rênes du gouvernement, il les lui remeltroit ; que , s'ils vouloient le suivre, ils ne porteroient point pour cela les armes contre l'empereur; enfin qiAl dépendoit entièrement d'eux, ou de servir dans ses troupes , ou de retourner à Gonstantinople. Après avoir remercié Canlacuzène, ils lui demandèrent trois jours pour se consulter sur la détermination qu'ils dévoient prendre. Ils revinrent le trouver au bout de ce délai , pour lui déclarer qu'ayant reconnu que sa conduile et ses actions tendoient au bien de l'état et à celui de la famille impériale , ils étoienl prêts à braver tous les travaux et toutes les fatigues de la guerre pour combattre à ses côlés. Pour ne lui laisser aucun doute sur leur dévouement , ils offrirent de lui faire le serment de fidélité. Canlacuzène ne le reçut qu'après leur avoir encore une fois proposé de retourner dans leurs familles. Il rendit ensuite, à Hiérax le gouverne-
ment de Zernomiane et celui d'Andrinople à Parâspondyle. La Thrace fut bientôt presque entièrement soumise.
Amir s'impatientoit de ne point tenir la promesse qu'il avoit faite à son ami; mais des obstacles imprévus l'empêchoient de l'exécuter , et le retenoientchez lui. Les Latins avoient brûlé ses vaisseaux, et, couvrant la mer des leurs, auroient interdit le passage s'il en avoit eu à sa disposition. D'un autre côté , le voyage par terre étoit long et difficile , et même compromettoit les frontières d'Amir. Il étoit en discussion avec Sarcane, sultan de Lydie , et son voisin , sur les limites de leurs états respectifs. Partir avant que ce différend eût été terminé, c'étoit exposer son territoire. Voulant, à quelque prix que ce soit , tenir sa parole , Amir abandonne à Sarcane le canton qui faisoit le sujet de leur querelle, à condition qu'il le laisseroit passer avec ses troupes à travers ses états. Le souverain de Lydie accepte avec joie cette proposition , donne même au sultan d'Ionie son propre fils , pour apprendre sous son commandement l'art de la guerre. Amir part à la tête de vingt mille cavaliers , arrive en Thrace , et bientôt à Didymotique, portant des présens à son ami. il le pria instamment de de se mettre sur-le-champ en campagne avec lui, parce qu'il étoit dangereux de laisser ses Turcs dans l'oisiveté. D'ailleurs il vouloit aller réprimer l'insolence de Momitzile. Mais les Grecs n'étoient pas prêts. Les Turcs , impatiens du pillage , demandèrent d'aller , en attendant , faire un tour en Bulgarie. Cantacuzène fit de vains efforts pour les détourner de ce projet, parce qu'il avoit conclu un traité d'alliance avec Alexandre. Ils répondirent qu'ils n'en avoient point fait ; que le roi des Bulgares étoit leur ennemi , qu'ils pouvoient conséquemment l'attaquer sans scrupule. Ils entrèrent sur les terres de ce prince , enlevèrent une grande quantité de prisonniers et de bétail qu'ils amenèrent avec eux à
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Didymolique. Pendant cette irruption, les Grecs avoient achevé leurs préparatifs. On partit pour aller combattre Momitzile , qui devenoit de jour en jour plus redoutable. Il s'étoit emparé de la ville de Xanlia , des forts de Macrope , et sa domination s'étendoit jusqu'à la Morée. Au premier bruit de l'arrivée des Turcs et des dispositions qu'on faifoit contre lui, ce guerrier envoya faire des excuses à l'empereur , promettant pour l'avenir une fidélité à toute épreuve ; mais la manière dont il avoit tenu les promesses précédentes détruisoit l'effet de celle-ci. L'artifice de Momitzile ne lui ayant pas réussi , il résolut de se défendre , quoiqu'il n'eût que quatre mille hommes à opposer à une armée nombreuse. Il s'avance plein d'audace , et, dans sa confiance présomptueuse, envoie sommer de se rendre le fort de Périthéorion , qui se trouvoit sur sou chemin. La garnison et les habitans Ini répondirent en l'invitant de s'occuper des Turcs , comme alîaire plus pressée , l'assurant que leur forteresse seroit le prix de la victoire. Comme il étoit aussi cruel qu'entreprenant , craignant sa colère dans le cas où il battroit l'ennemi , ils reçurent Raïque , son^ neveu , accompagné de cinquante hommes , afin que , s'il gagnoit la bataille, il fît la paix avec sou oncle. Les Turcs, qui précédoient les troupes de Cantacuzène , furent les premiers qui parurent à la vue de Momitzile. ^ Celui-ci , qui vouloît diminuer les désavantages de l'infériorité de ses soldats en nombre, leur avoit , pour y remédier , appris une manœuvre au moyen de laquelle ils se dispersoient en un instant pour se reformer sur un point plus éloigné. Au premier choc ils exécutent cette manœuvre, et les Turcs , qui prenoient cette troupe pour l'avant-garde d'une armée , continuent leur marche, et s'avancent jusqu'à la ville de Mygdoiiia. L'empereur et le sultan x\mir, qui suivoient, voyant que lessoldats deMomitzilen'avoient fait que changer de place , rangent leur armée en bataille , la disposent de
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manière que l'ennemi ne pouvoit que se replier sur les Turcs. Amir commande l'aile droite , Asan Taile gauche , et Cantacuzène la fleur de l'armée, composée des plus braves, choisis parmi les Grecs et leurs alliés. On en vient aux mains avec une égale ardeur des deux côtés. Le sentiment du danger donnoit à Momitziie une nouvelle audace ainsi qu'à ses compagnons d'armes : mais la lutte étoit trop inégale. Il perdit beaucoup de ses gens, et se vit obligé de reculer jusqu'aux murailles du Périthéorion , dont les habitans refusèrent de lui ouvrir leurs portes. Là , n'ayant plus assez d'espace pour faire manœuvrer sa cavalerie , il fit mettre pied à terre à ses soldats , et les ramena au combat. Tant qu'ils eurent leur chef à leur tête , ils firent des prodiges de valeur ; mais dès qu'il eut été tué, perdant tout courage , ils jettent leurs armes et se laissent prendre. Aucun n'échappa. Cantacuzène regretta Momitziie, parce qu'il étoit brave , et déplora l'usage qu'il avoit fait de ses talens militaires. Il laissa sa veuve libre de rester , ou de retourner en Bulgarie. Elle prit ce dernier parti, emportant ses richesses avec elle. L'empereur prit possession de Xantia , résidence ordinaire de Momitziie.
Le crâle de Servie , contre la foi des traités , assiégeoit Phères. Ce prince, voyant que lesGrecs se détruisoient , crut n'avoir rien à craindre d'eux; il s'empara de quelques villes , et , ne pouvant enlever celle de Phères , la réduisit à la dernière extrémité. La tenant éh'oitement bloquée, interceptant tous les convois, de manière que les habitans souffroient toutes les horreurs de la^fa ruine. Etienne avoit dans cette place une faction à la têœ de laquelle étoit Manuel Asan , oncle de l'impératrice Irène, Constantin Paléologue , oncle du dernier Andronic, et son gendre Démétrius Zamplacon , grand - stratopédarque, s'opposoient avec vigueur aux pariisatîs des Serviens, qu'ils comprimoient , parce que ceux-ci étoient moins nombreux. Mais, le siège rendant les souiliances
et les privations communes, on étoit plus disposé à prêter l'oreille à la proposition de se rendre faite par les amis du craie. Dans ces circonstances Constantin et Démétrius demandèrent du secours à Cantacuzène, et lui députèrent des envoyés , qui firent à ce prince le tableau de la situation de Phères. Aussitôt l'empereur fait partir Jean Brienne, chargé d'aller inviter de sa part le craie à se retirer, sinon qu'il allait marcher contre lui à la tête de ses alliés. Il lui faisoit en même temps des représentations sur sa conduite, lui disant qu'il n'oublieroit point les services qu'il lui avoit rendus , mais que ce n'étoit point agir contre les devoirs que lui împosoit la reconnoissance que de défendre ses sujets contre lui. Après avoir député Brienne, il marcha vers Christopole , et se campa dans le bourg de Gabriel pour se rapprocher de Phères, et se tenir dans un lieu d'où il pouvoit facilement secourir les villes inquiétées par les Serviens. Le député revient bientôt, annonçant qu'à son arrivée , et sur le bruit de la marche de Cantacuzène , le craie avoit levé le siège. Ce prince faisoit dire à l'empereur qu'il se retiroit pour lui laisser la liberté d'entrer dans Phères i s'il le jugeoit à propos, et que son intention étoit d'exécuter leurs traités. Brienne donne quelques détails sur la situation de la ville qui exigeoit une surveillance particulière, parce que la faction du craie, dévouée à ce prince , ne négligeroit aucune occasion de soiilever le peuple. Cantacuzène assemble un conseil pour savoir ce qu'il y avoit à faire, parce que des événem»s qui se passoient à Conslantinople , et dont nous allons rendre compte, exigeoient peut-être qu'il prît la route de cette capitale.
Pendant que l'empereur soumettoit laThrace, battoit Momitzile et délivroit Phères, Apocauque continuoit avec le même succès le cours de ses intrigues. Alarmé des progrès que faisoit Cantacuzène, sachant qu'il s'étoit rendu maître de toutes les villes situées dans
î intérieur des terres , de presque toutes les troupes grecques, et que, de plus, il avoit re^ de puissans secours des étrangers, il crut trouver dans l'affection du peuple une ressource suffisante contre son ennemi , et tâcha de se le concilier. Il devint donc affable et populaire , mais il commençoit un peu tard, et le peuple, qui n'accorde sa confiance qu'à ceux contre lesquels il n'a pas de prévention , ne pouvoit la donner à celui qui l'avoit tourmenté pendant long-temps et trompé toujours. Alors Apocauque se persuada qu'en s'alliant à l'impératrice, en engageant cette princesse à faire épouser sa fille à Jean Paléologue , il trouveroit , dans toutes les chances , un abri certain sous cette puissante égide. Il n'auroit probablement pas cette fois éludé le mariage, si son intrigue eût réussi. Craignant qu'elle ne rejetât ce projet avec le mépris qu'il méritoit , il se servit d'un moyen diabolique pour mettre cette princesse dans sa dépendance; ce fut d'écrire sous son nom au pape Clément vi. Anne disoit à ce pontife qu'ayant été élevée selon les lois dans la religion des Italiens, et dans un profond respect pour la doctrine de l'église romaine , elle n'avoit point cessé d'être intérieurement attachée à cette église ; qu'obligée d'épouser un prince d'une autre religion, elle avoit été forcée de dissimuler ses sentimens , et de consentir d'être la victime des intérêts politiques; qu'elle regardoit toujours le pape comme son père , son maître et son guide dans la foi ; que , dès son arrivée à Constantinople , elle avoit eu le projet de reveni? à sa religion , et d'obliger ses sujets à l'embrasser , mais que des guerres cruelles l'en avoient toujours empêchée. Elle demandoit le pardon de la faute commise par elle en approuvant extérieurement le rite grec, conjurant le pontife de lui donner contre ses ennemis un secours qui la mît en état de les vaincre , afin qu'elle pût ensuite faire une profession publique de la religion catholique romaine , et , par son I exemple, entraîner l'empire. Apocauque confia cette
lettre à un peintre, nomme' Pre'posite, qu'il ne mit point dans son secr^ , mais dont il exigea la promesse avec sermenl de ne jamais confier à personne qu'il fût chargé de dépêches de la part "de 1 impératrice. Clément, ravi de joie en recevant cette lettre, vit dans cette démarche une faveur particulière de la Providence, et se hâta de répondre à Timpéralrice. Il la louoit de sa fermeté, de sa constance à persévérer dans la religion de ses pères malgré les exemples qui dévoient lui faire embrasser la communion d'une église schismatique; ranimoit son courage, et finissoit par lui donner sa bénédiction G'étoit à peu près le seul secours dont le saint-père pût disposer ; mais Apocauque n'en demandoit pas davantage. Préposite lui remit la réponse du pape. L'objet que se proposoit le grand-duc étoit rempli. Il avoit des armes contre la princesse, si elle refusoit de souscrire à sa demande. Alors il auroit lu publiquement la réponse du pape, pour exciter contre elle le peuple, qu'il savoit superstitieusement attaché à sa reiigion. Il espéroit même que, dans une révolte , il se seroit porté vers le palais pour massacrer Fimpératrice et ses énfans. Dans cette révolution il se seroit emparé de l'autorité. Si ce projet manquoit , il avoit celui de s'enfermer dans le fort de Mangare , ou de passer sur une galère dans
^ La cour de Eome a toujours prétendu que la lettre de l'impératrice Anne étoit réellement de cette princesse. Nous avons présenté le récit de Cantacuzène. L'incrédulité de la cour s'explique en diplomatie , où ce qui blesse les convenances entre souverains, et le respect qui leur est dû, ne doit être ni conservé par l'histoire ( quoique l'histoire doive conserver les faits ) , ni considéré comme possible , et moins encore vraisemblable. L'mfaillibilité, mise en défaut dans cette circonstance, ajoutoit encore.au devoir
imposé par la diplomatie , et en faisoit une nécessité. Cependant il est.
dans l'ordre des choses possibles, qu'un premier ministre se permette une si audacieuse infidélité ; et com-' me elle étoit et dans le caractère et dans l'intérêt d'Apocauque , cette infldélilé rentre ici dans l'ordre des choses vraisemblables. L'espèce d'esclavage dans lequel il tenoit l'impératrice étroitement circonvenue par ses soins , l'ignor^mce dans laquelle il la laissoit, comme nous le voyons, sur la plus grande partie des événemens , lui assuroient l'impunité.
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k forieresse d'Epibaie , et d'y fini.- ses jours dans l'i„. dépendance; mais il n'eut pas le temps de consommer son entreprise. L'instant fatal approchoit par sa faute et les précautions qu'il prit pour mettre en ses mains toute la puissance la lui firent perdre avec la vie.
Pour parvenir à son but, voyant qu'il ne pouvoit se conciiier l'aff-fiction du peuple, qui ne passe jamais de la cramtea l'amour, Apocauque résoKit d'obtenir par h terreur cette obéissance qu'on refusoit à des avances donc on se défioit , et qu'il auroit vouiu devoir au dévouement Il forma près de lui une garde nombreuse , choisie dans les gens les plus déterminés, et dont il fit, par nue haute paie, des instrumens dociles. Toutes les fois qu'il sortoit, il se faisoit escorter par de farouches soldats qui ecarto.ent brutalement ceux qui auroient été tentés de s'approcher de cet ignoble tyran. Il «voit pris «„ logement à la porte de Bois, voisine du port, près de îaquell,. on tenoit une galère toujours prêle à mettre à la voile pour transporter le grand-duc au moindre danger ït ne pouvoit plus se dissimuler qu'il étoit l'objet de la haine générale. Ou voyoit ses deux fils sous les drapeaux de Canlacuzène , le plus jeune étant allé rejoindre son frère. Les succès de l'empereur le rendoient tour à tour sombre ou furieux. Il dit un jour à ses intimes dans un accès de rage, que, si son ennemi se rendoit maître de Consîantinople, il n'y trouveroit que la terre et I a>r : Je ruinerai tout le reste, ajoutoit- il, quar^d ji décrois me ruiner mm-même. Les parens, les amis de 1 empereur, qn. jou.ssoient encoçe de la liberté en fu renl privée ,1'après ses ordres. Il en fut de n,ême'de tous ceux qui avoient eu quelques rapports avec ce prince tons furent dépouillés de leurs biens. Comme ils étoient plus de deux cents, et que ce nombre devoit augmenter de tous ceux qui, par leur fortune , pouvoient causer quelque ombrage au grand-duc, il.donna des ordres ponr agran,hr les prisons, et s'occupa plus particulièrement
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de celie qui étoit construite dans le palais de Constatltin. Il mit dans la distribution un raffinement cruel, où looi fut calculé pour tourmenter le détenu et le tenir dans ua état de gêne continuel. Chaque jour il visitoil les constructions, pressant les ouvriers, les encourageant par des promesses et des distributions ;. les effrayant par des menaces lorsque leurs travaux ne répondoient point à sa barbare impatience. Ceux qu'on avoit déjà renfermés dans la partie qui n'étoit pas susceptible d'agrandissement ou de nouvelles distributions, étoient témoins de ces mesures. Tous les juurs ils voyoient Apocauque, entendoient ses exhortations et ses propos. Ne pouvant douter de la rigueur des traitemens qui leur étoient destinés dans les prisons qu'on leur préparolt avec tant de soin; voyant que cette prison ne seroit pour eux qu'un tombeau dans lequel on vouioit les ensevelir tout vivans, ils résolurent de s'en délivrer par la mort d'Apocauque ou par la leur. Mais des obstacles qui paîoissoient insurmontables s'opposoient à l'exécution de cette entreprise, ils n'avoient point d'armes , et toutes les fois que le grand-duc entroit, ce n'étoit jamais sans être accompagné d'une garde nombreuse, ni sans avoir donné préalablement l'ordre de faire rentrer les prison-^ riiers quand il arrivoit à l'heure à laquelle on leur pernietloit de descendre dans la cour pour y respirer un air moins insalubre que celui de leurs cachots. Malgré ces précautions ils ne perdirent pas Tespérance. Ils mi^ rent dans leur complot Alexis , propre i eveu d'Apon cauque, qui Favoit fait jeter en prison. Ce jeune homme ii'étoit pas l'un de ses ennemis les moins ardens. Tousk épièrent l'occasion en silence , se gardant bien de laisser, I ien échapper qui pût ou trahir leur projet ou faire naître le moindre soupçon. Un jour, pressé de vérifier si l'ordre qu'il avoit donné la veille relativement aux construclions étoit exéçuté, le grand-duc franchit le èeuiî de la porte, précédant sa garde , qu'il laisse en-
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dehors el, n'ayant q,.'un ho„u„e avec lui . se trouve rn.heu des pr.sonniers avant q«'„„ eût eu le ternps de les fa,re rentrer. A sa vue ils s'éiancent spontané! ment sur Ku , n'ayant d'autres armes q„e des pierre. L a., d eux tronve un bâton dont ii le frappe sur !a téte " «n 1 apostrophant , en reprochant au ciel de lais 4-
de end en homme qui veut vendre chèrement sa vie La uue.quo.qne u.égale, étoit longue, lorsqu'na détenn la l.ut cesser d un coup de hache qu'il avo.t .rrachée des nia.ns d un ouvr.er. Ses gardes, au lieu de venger sa mort, se dispersent à l'instant. Les prisonniers p^endi! mu son corps au haut des murailles, et, „,atan, sa téte -unep.que, la montrèrent en spectacle au peuple Ils se préparèrent d ahord à se défen.lre contre ceux „u. v.endro.ent les attaquer bientôt , et se flânèrent au poi de cro.re non-seu ement que l'.mpèratHce leur acc'r-
derou une amnistie, mais mén.e des rd^on-penses po^r- .vo.r dehvré les Grecs de l'ennemi de l'état. Des "îe "a p.u.c«se apprit cet événement, elle donna l'ordre à Isaac Asan , panhypersébaste, d'aller apaiser la sédition «t de promettre aux prisonniers qu'il ne leur sero t «ucun mal, pourvu qu'ils sortissent, et que chacun m S.at chez soi. Mais les soins du gouverlnient In ii venoit d'être en même temps chargé l'empêcÎven d exécuter cet ordre. Les prisonniers passèrent e /e " d« lour et la nuit suivante sans être inquiétés I d pendoit d'eux de se sauver. Le fol espoir qu' h avoieni comptant sur des récompenses l"s perdit t s L
!ençiemam,Zéphreste,domestiqued'Apo auq,-e hômm! v.olent e, cruel , le seul qui eût et qui méritât to^ confiance de son maître . par l'analogie des deux c . teres, rassemble les matelots avec lesquels il vivoi, f " niiherement, excite, par leur moyen h nr T venger la mort du grand-duc. L'ent:;'ri'; ÏZl^: h.s prisonniers, sans armes, ne pouvoient r;!;!;:f.
OBB îliSTOïRE DU ÉàS-EMPIRE,
line nmhitiule armée et furieuse. Ils se réfngièrerity pour la plupart, dans l'église des neuf Ordres, asile ordiuairemeiit inviolable; mais le peuple les y massacra, bâïïs respect pour la sainteté du lieu. Grégoras décrit les nUitilations horribles qui furent exercées à cette occasion. Il rend même la princesse Anne complice de ces t:ruautés. Cette accusation, que les autres historiens îi'ont point faite, ne semble inventée que pour appuyei* celle du prétendu penchant d'Anne pour Apocauque, qui, si elle eût été fondée, n'auroît pas eu besoin de supposer des lettres pour mettre cette princesse dans s^^ dépendance. Parmi les prisonniers qui parviiirent à se sauver étoieut ceux qui venoient de massacrer le grandduc , et particulièrement Raoul , qui lui avoit abattu la têle d'un coup de hache Ainsi mourut Apocauque, qui causa dans l'empire la guerre civile. Il sembloiè qu'elle dût finir avec lui ; mais il en fut autrement. Les actions de cet intrigant l'ont assez fait connoître sans qu'il soit besoin de rien ajouter. Revenons à Cantacuzène , que nous avons laissé dans le bourg de Gabriel.
Lorsqu'il assembla son conseil, il avort reçu de ses amis et de l'impéralriee Irène, qui lui envoya on courrier pour cet objet, la nouvelle de la mort du grand-duc. La ville de Phères exigeoit sa présence, afm qu'il en chassât la faction du craie. Il hésitoit entre Phères et Conslantinople. Âmir, et Soliman, fils de Sarcane , étoient présens à rassemblée, parce qu'il vouloit avoir leur avis. L'opinion générale fut qu'il n'y avoit rien de si avantageux que de marcher sur Constantiiiople ; que la reddition de cette capitale entraînoit celle de toutes les provinces, et terminoit tout ; qu'il falloit profiter,
« Ducas est d'accord avec les au- niers , auxquels échappa son aïeuî
très historiens sur les principales Michel Ducas , déguisé en moine,
circonstances. 11 diffère quant au Ainsi, d'après sa version, les déte-^
résultat, faisant assassiner plui^ieurs nus, au lieu d'clre victimes, en au^
j*eiàonuGS du pa'ais pur k-s i^iison» reicut fait. Hist.de Mich.Ducas, c, 5>
sans aucun délai, de la mort d'Âpocanqiie, et qu'il étoit dangereux de négliger une si belle occasion. Cantacuzène, qui ne croyoit point que le coup étoit décisif comme ils le pensoient , leur fit des représentations dictées par sa prudence ordinaire. « Il n'est rien* moins que certain , leur dit-il , que les prisonniers restent maîtres du palais de Constantin. Ils n'ont ni armes, ni provisions, et ne peuvent résister , s'ils sont attaqués. Dans ce cas, nous arriverons trop tard à leur secours, et nous nous serons mis dans une position plus désavantageuse que celle où nous sommes, parce que nous n'aurons plus en tête celui que nous regardions comme l'auteur de la guerre et comme l'objet de la haine générale , circonstance qui semble donner à notre entreprise un autre caractère. S'il est vrai, comme vous le prétendez, que la capitale soupire après notre arrivée, que les prisonniers aient eu du secours, on peut bien attendre quelques instans. L'espérance incertaine de les délivrer ne nous doit pas faire abandonner un bien certain qui est entre nos mains. La ville de Phères est une place très-imporîante , et l'un des boulevards de l'empire. Il est nécessaire que nous la possédions. Je pense qu'il est un moyen de concilier tous les intérêts, et votre avis avec le mien. Je vais marcher sur Phères avec trois mille hommes pendant que l'armée prendra la route de Constanlinople. Je ne resterai qu'un jour , temps suffisant pour chasser les restes de la faction du craie et pourvoir aux besoins les plus pressans. Je repartirai sur-le champ. N'ayant pris avec moi que des soldats armés à la légère , je ne larderai point à rejoindre les autres troupes que le poids de leur armure force à marcher à petites journées. Ainsi nous prendrons les mesures essentielles pour la conservation de Phères , sans arriver plus lard à Constanlinople. Enfm , quand bien même nous perdrions en ce moment l'occasion da prendre celte capitale , nous ne perdrions pas l'espé^
rance de nous en emparer, an lieu qu'une fois entre le^ mains du craie, Phères y reste, ainsi que les antres villes de la Macédoine, qu'elle entraîne avec elle, et qui suivent sa destinée. « Cet avis sage et prudent fut partagé par les'^rincipaiix officiers de l'armée de Cantacuzène; mais Amir , Soliman et les Turcs le combattirent vivement, et reproduisirent toutes les objections que l'empereur avoit réfutées. Leur intérêt n'étoit pas le même que celui de ce prince, qui songeoit à l'avenir, à Tintégralité de l'empire grec, dont il ne vouloit point laisser entamer les frontières. Les Turcs raisonnoient en alliés qui veulent jouir. Il fallut donc céder, et l'on marcha sur Gonstantinople. A leur approche de cette ville , ils apprirent que les prisonniers avoient été massacrés; que la tranquillité, troublée seulement pendant trois jours, étoit rétablie; qii Isaac Asan , panhypersébaste , étoit chargé du gouvernement de concert avec son collègue CAvr^?nie , my^îîa'ie , sous la direction du patriarche, qai cuiiidi .o., ' -.^son influence. Cantacuzène apprit encore que la veuve du grand-duc se retiroit dans la forteresse d'Epibate avec d'immenses richesses qu'Apocauque avoit, disoit on , ramassées peu de temps avant sa mort , en Faisant venir tout l'or et l'argent dissénûné par lui, pour montrer tous ces trésors à l'impératrice , et la faire consentir au mariage de sa fille avec le jeune empereur Paléologue.
Cantacuzène vit avec chagrin que ses crointes s'étoîent réalisées. Il blâma les Turcs de l'avoir privé, par leur impatience , de îa ville de Phères et de toute la Macédoine , qui, dans le désespoir d'être secourus par lui, dévoient s'être rendus aux Serviens. Fâchés , de leur côté/ de n'avoir pas plus écouté ses observations, ses alliés consentirent à revenir ur leurs pas. On reprit donc le chemin de la IMacérioine. Les troupes furent obligées de séjourner près d'Apamée, parce que Soliman y tomba gravement malade. Il étoit attaqué d'une fièvre inflam^
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înatoîre très-violente. Pour la faire cesser , on fit ilsage àe remèdes qui, par l'excès du froid, rarrêtèreiit tout à coup, et lui glacèrent le sang. Amir, à qui ce Jeune prince étoît confié, et qui sentoit toute l'imporlanco d'un dépôt si précieux , conçut les alarmes les plus vives et les mieux fondées. Pour faire cesser les défaillances de Soliman, et lui rendre la chaleur, il lui fit prendre de la thériaque et du vin vieux, il réussit, les forces revinrent , le sang reprit son cours , mais la fièvre reparut. Les médecins eurent recours à leurs premiers remèdes, dont l'effet fut si prompt, que le malade mourut surle-champ. Ils accusèrent Amir d'avoir empoisonné le prince en lui donnant du vin, malgré les défenses de Mahomet. Le sultan craignoit que cette imputation calomnieuse ne fût crue de Sarcane , qui^ pendant qu'il étoit loin de ses états, pouvoit facilement s'en emparer. Un prompt retour étoit nécessaire. Cantacuzène îe sentit, et ne s'opposa point au départ de son ami , qui fit assez de diligence pour précéder la nouvelle de îa mort de Soliman. Les difficultés qu'il eut à persuader Sarcane de son innocence prouvèrent qu'il avoit sagement faifc de revenir chez lui. La mort du jeune Soliman eut des suites fâcheuses pour l'empereur, qu'elles privèrent d'un allié puissant et dtfvoué. Ce prince eut la douleur de voir s'accomplir tout ce qu'il avoit prévu. Etienne prit Phères, toutes les villes liées à celle-là par un même système de défense, opni elle étoit la clef, et la Macédoine. Fier de ce succès , il se fit proclamer empereur des Grecs et des Serç'iens , et céda le titre de craie à soa fils, en lui abandonnant toute l'ancienne Servie, composée du pays situé entre l'embouchure du Danube, <lans le Pont-Euxin, et Scopies , ville construite sur le fleuve Axius. La vanité que lui causoit un vain titre lui fit abandonner un domaine ceijiain pour ne retenir que des provinces conquises , q\û, pour être conservées , deiiiandoient l'emploi de toutes ses forces réunies. Canta=3
HISTOIRE BU BÂS-EÎUPÎRE.
cuzène , affoibli par la retraite d'Amir et par les pro^ grè$ de son ennemi , ne pouvant plus rien entreprendre, l'entra dans Didymotique.
Ce prince avoit laissé dans les environs de la capitale un corps de troupes sous les ordres de Yatace, pour surveilier la garnison de cette ville et dévaster le pays. Aplesphare, un des généraux qui commandoient celte prnison , ayant fait une sortie avec un délachenient , fut battu, pris, et sa troupe détruiie. Vatace, qui n'a-gissoit que conformément à son intérêt particulier , n'avoit embrassé le parti de Cantacuzène que pour se venger d'Apocauque , qui , après lui avoir vendu le gouvernement de Thessalie , le lui enleva pour le donner à l'un de ses fils. Voyant que la cour n'avoit pas un seuî capitaine en état de commander les troupes et de dirigée les opérations militaires , il calcula qu'en s'attachant à l'impératrice, il seroitîe premier de l'armée, et par son rang, et par son expérience, et parsestalens. Apocauque, son ennemi personnel, n'existoit plus ; le patriarche , auquel il étoit allié, parce que son fils avoit épousé la fille de ce prélat, ne pouvoit iêtre contre lui. Sentant le besoin qu'on avoit de son secours, il pensa qu'il trouveroit bien plus d'avantage dans le parti de la cour que dans celui de l'empereur. Il écrivit donc à cette princesse, et lui offrit de combattre pour elle, promettant d'achever la ruine de Cantacuzène par le moyen des Turcs, dont il connoissoit parfaitement la langue, et 9vec lesquels il n'avoit jamais cessé d'entretenir de$ rapports pa? ticuliers. Elle reçut ses offres avec d'autant plus de joie qu'elles étoient conformes à ses désirs secrets. Toujours agitée des craintes chimériques que lui inspi-^ îoit Cantacuzène, elle cherchoit quelqu'un qu'elle pût opposer à ce prince. Elle accorda donc à Vatace toutes les conditions qu'il exigea. Il commença par envoyer demander des troupes au sultan de Lydie. L'empereur,, instruit de ce qui se passoit, dépêcha vers le générajl.
qui rabantlonnoit ainsi le protosébaste Calothète, pour îiii faire des reproches sur son ingratitude et pour l'inviîer à venir le trouver, promettant de lui accorder tout ce qu'il de'sireroit. Vatace ne nia point qu'il eut fait un traité avec l'impératrice, mais il assura qu'il compïoit bientôt expliquer sa conduite à Cantacuzène et lui demander amnistie. Cet oit une manière de gagner du temps. Il attendoit les Turcs pour se prononcer. L'empereur, qui concevoit des soupçons, et qui savoit que Vatace réunissoit à la prudence le courage et le savoir , avouant guil n'avoit point son pareil à Coustantlnople , crut devoir faire tout ce qui dépendoit de îui pour le retenir dans son parti. En conséquence, il lui députa Nicéphore Métochite, grand-logothète. Métochite apprit en route que Vatace s'éloit ouvertement sévolté; que les Turcs, dont il avoit demandé les secours, étoient déjà arrivés à Téristasis. ïl revint donner cette nouvelle à l'emtpereur. Plusieurs villes de la Thrace, gouvernées par les amis ou les parens du perfide Vatace^ suivirent son exemple. Ces malheurs n'empêchèrent pas Cantacuzène de se préparer à la guerre contre ce nouvel ennemi. Celui-ci se garda bien de dire aux Turcs qu'il les avoit fait venir pour combattre l'empereur, dont ils étoient précédemment les alliés. Il leur déclara qu'il alloit les mener au pillage, croyant qu'il suffisoit de leur montrer des troupeaux à prendre et des citoyens à rançonner. IMais il se trompa. Les Turcs, qu'il conduisit près de Garelîe, lui demandèrent avant d'attaquer cette ville si elle n'appartenoit pas à Cantacuzène. En le leur disant , il leur promit un riche butin ; mais ils devinrent furieux de ce qu'il les avoit trompés, se jetèrent sur lui , le tuèrent, emmenèrent son fils et ses soldats en captivité, retournant dans leur pays sans commettre aucun acte d'hostilité contre les villes et les villages où l'autorité de l'empereur étoit reconnue. Le$ villes qui s'étoient révoltées avec Yalace deaieurèrerit
5r)4 HISTOIRE DU EÀS -EMPIRE.
après sa mort dans le parti de l'impératrice. La garnîsoîi du fort d'Empyrite livra le gouverneur, nommé Arcentitze, à celte princesse. Jean Apocauque , frère du grandduc, s'étant ménagé des intelligences dans la ville de Reggio, fut introduit pendant la nuit dans cette place. An. i546. Cantacuzène , qui , pour résister à Vatace , avoit réuni des troupes et fait des préparatifs, résolut de les employer contre la capitale, espérant terminer d'un seul coup tous ses revers. H avoit avec lui Hiérax, qui conduisoifc la garnison de Zernomiane , et Paraspondyle sur la fidélité desquels il croyoit devoir compter. Il ordonna à ce dernier de mener tous les soldats qui éîoient à An- j drinople , excepté Brane, Mugdute et Francopule, qui jadis avoit fait révolter les habilans de cette ville et per- | sécuté les partisans de l'empereur. Cet ordre étoit donné ' pour éviter qu'on ne crût qu'on les iraînoit à la guerre contre leur volonté. Paraspondyle força Francopule de partir, quoiqu'il fût malade. Dès qiîe l'empereur le vit,, il fit de grands reproches à Paraspondyle, non-seulement de lui avoir désobéi , mais parce qu'il avoit traité ; durement un malade. Il demanda pardon à l'empereur, qui recommanda Francopule à ses médecins, et vint s'établir au pont du Chameau. Ses amis sortoient la ; nuit de Constantinople pour conférer avec lui sur les moyens de se rendre maître de cette capitale. Ilsavoienti le projet de déboucher la porte Xylocerte , qui étoit I murée et condamnée depuis long-temps. Pendant ceS; conférences, Francopule, dont la santé se rétablissoit se promenoit dans le camp. Il aperçut un de ses amis^ qu'il savoit devoir être dans la capitale. Etonné de le^ voir, il lui demanda depuis quand et dans quelle intention il en étoit sorti. Celui-ci, qui connoissoit la haine de Francopule contre Cantacuzène, et qui n'avoit aucune raison de soupçonner qu'il eût changé de senti-mens, crut pouvoir lui confier son secreL il le fit avec; d'autant plu^dc confiance , qu'ayant été lié intimement
avec Francopuîe, il pouvoit en avoir besoin dans l'entreprise dont il étoit chargé, ne doutant point qu'il ne prît plaisir à le seconder. Il ne s'agissoit rien moins que d'empoisonner Gantacuzène. Cet homme avoua donc à son ancien ami que ceux qui commandoient à Constantinople Favoient envoyé pour se défaire de l'empereur ; qu'il y avoit six mois qu'il en épioit l'occasion ; qu'après beaucoup d'efforts inutiles, de peines et desoins, il étoit parvenu à être cuisinier du prince; qu'il avoit le projet de lui donner le soir même une coupe de poison; enfin, puisqu'il avoit le bonheur de rencontrer Francopuîe , il vouloit l'associer à son action , afin qu'il eût part aux récompenses qu'il en attendoit. Francopuîe fit semblant d'approuver ce projet et d'accepter la proposition qu'on lui faisoit. Ensuite il pria ^ son anii de lui montrer le poison. L'autre le lui remit entre les mains. Francopuîe ne voulut plus le lui rendre. L'empoisonneur, voyant qu'il s'étoit trompé, et craignant d'être pris , s'enfuit et rentra dans Constantinople. Francopuîe alla tout raconter à l'empereur , et lui montra le poison. Ce prince lui donna une récompense proportionnée au service, étonné de cet enchaînement de circonstances qui faisoit qu'il devoit la vie à la désobéissance de Paraspondyle,
Sur ces entrefaites, Hiérax, que les bienfaits de Canîacuzène n'avoient point gagné , et qui , en les acceptant , attendoit l'occasion de le trahir, étant de garde à la tête du camp, sortit de son poste, entra dans Constantinople , convint avec les ministres des moyens de tuer l'empereur, et revint au camp sans qu'on se fût aperçu de son absence. Mais les amis de Cantacuzène , informés de cette entrevue , en firent aussitôt donner avis au prince. Celui-ci, qui ne pouvoit croire à tant de perfidie , leur fit dire qu'ils se trompoient ; que ses en- 'nemis répandoient ce bruit pour le porter à traiter Injustement Hiérax , ou pour engager ce dernier à
Ogb HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
quitter son parti. Ayant reçu cependant des avertissemens plus précis, il fil venir Hiérax, lui rappela ses promesses et ses sermens, l'en releva , lui donna la liberté de retourner à Constantinople et de servir contre lui. Hiérax jura qu'il étoit innocent; que ses soupçons étoient injurieux; qu'il n'avoit jamais cessé de lui être fidèle, et , pour le convaincre , lai remit une image de saint George qu'il portoit toujours sur son cœur. La remise de ces sortes de reliques étoit le gage îe plus sacré que l'on pût donner de sa sincérité, et la preuve la plus incontestable de son innocence. Quelques jours après, Hiérax s'introduisit encore pendant la nuit dans la capitale pour prendre de nouvelles mesures, les premières ayant été découvertes. Cette intrigue fut croisée par une autre quiavoit le même but , c'est-à-dire îa mort de l'empereur. Un Grec, du parti de ce prince, nommé Paraspondyle (autre que celui dont nous avons parlé) , sortit du camp pour aller conférer avec les ministres. Il y étoit lorsqu'il vit arriver Hiérax, qui ne !e reconnut pas. Devinant l'objet de cette visite , et calculant que ce compétiteur seroit mieux récompensé que lui , Paraspondyle résolut de le dénoncer à Canlacuzène. Dans cette intention , il coupa des poils du cheval d'Hiérax , et partit avec ce témoignage de sa perfidie. Il se promettoit deux avantages de sa démarche: îe premier étoit de s'insinuer , par ce service, dans les bonnes grâces de Tempereur, et le second de le tuer avec plus de sécurité pendant son sommeil. Au point dîi jour , les amis de Cantacuzène le firent avertir de la visite d'Hiérax et de son entretien avec les ministres. Au même instant Paraspondyle confirme leur rapport, et raconte que, dans les soupçons qu'il avoit de sa tra^ hison , et voulant se délivrer de ses doutes, il Tavoit guivi, vu eîitrer chez les ministres, et que, cherchant un moyen de le convaincre, il s'étoit avisé de couper^ yne touiïe de poils de son cheval II la présente ea
tilSTOïIlE DÛ BAS-EMPIRE.
finissant son rapport. L'empereur, enseveli dans des réflexions, se consultoit pour savoir queile conduite il devoit tenir avec Hiérax, lorsqu'on vint lui dire que la garnison de Constanlinople faisoit une sortie. G'étoit un parti d'Allemands. L'affaire ne fut pas se'rieuse. Le • seul Hiérax reçut deux blessures légères et perdit son cheval. Il fut sauvé cependant et rapporté au camp. L'empereur alla le visiter dans sa tente, et lui dit de prendre garde que saint George ne voulût se venger de son parjure et d'avoir profané son image. Hiérax répéta ses sermens et ses protestations ; mais il fut interdit quand le prince lui montra les preuves de son mensonge. Se voyant découvert , il prit la fuite le soir même , et se rendit auprès de l'impératrice, qui le reçut avec des transports de joie, et lui donna les gouvernemens qu'avoit eus Vatace. Paraspondyle ne fut pas plus heureux. Voyant qu'il inspiroit des soupçons et qu'il étoiî observé, il se réfugia dans la capitale, où l'on accueilloit tous les ennemis de Cantacuzène. Ce prince ne tarda pas lui-même à savoir que ses amis étoient esjpionnés, et qu'il leur seroit impossible d'exécuter dans le moment le projet qu'ils avoient formé de l'introduire par la porte Xylocerte, leva le camp pour se ! rendre à Sélivrée. Toutes ces tentatives d'assassinat lui jfaisoient voir qu'il n'y avoit pour lui que des dangers jsans gloire auprès de Gonstantinople.
J Arrivé dans Selivrée , il choisit trois cents soldats iipour les conduire à Hiéro, ville située à l'embouchure de la mer du Pont, et dont il vouloit s'emparer, quoiqu'il n'y eût aucune intelligence. Ses soldats dressèrent ks échelles sans être aperçus, et quelques-uns montèrent sans accident ni sans obstacles. Mais, au lieu d'attendre leurs camarades et d'aller leur ouvrir les portes, ils se livrèrent au pillage, comme s'ils eussent été les maîtres de lâ place, et perdirent par leur impaûenîe avidité tout le ffuilde la victoire. Les habitans^ ^tyaat reconnu
SgB lilSTOIRÉ DU ÈAS-EMPÎKÉ,
le petit nombre , renversèrent les e'chelles , et se défendirent avec bravoure. ïi n'y eut cependant qu'un soldat de tue'. Cette entreprise ayant manqué , Cantacuzène prit la route d'Andrinople. Le patriarche de Jérusalem , ainsi qu'un grand nombre d'évêques, se trouvoient alors dans cette ville. L'empereur résolut de profiter de leur présence pour se faire sacrer avec toutes les formalités convenables, îl commanda aux orfèvres de faire une couronne d'or, ainsi que tous les ornemens nécessaires pour cette cérémonie. Les préparatifs exigèrent du temps. Elle se fit au mois de mai. Cantacuzène fut couronné par Lazare, patriarche de Jérusalem , le jour où l'église grecque célébroit la fête de Constantin et d Hélène sa mère. Le même prélat couronna ensuite l'impératrice irène. On jeta au peuple des pièces d'or et d'argent i on fit des festins et des rejouissances publiques. Oa n'omit rien de ce que les circonstances perraettoient de faire. Les évêques , rassemblés à cette occasion , délibérèrent sur la question de savoir s'ils dévoient demeuref dans la communion du patriarche de Gonstantinople ^ depuis qu'il s'étoit permis de tenir enfermés dans leurs maisons un grand nombre de prélats. On déclara à l'unanimité qu'il falloit se séparer de lui. L'enipereur, ayant confirmé leur sentence, le nom de ce patriarche fut retranché des prières publiques, et l'on défendit de le reconnoîîre. L'armée de Cantacuzène le supplia de proclamer pour son successeur Mathieu son fils, afin que , s'ils avoient le malheur de le perdre, ils ne restassent pas sans souverain. L'empereur les remercie, et, leur représentant combien leur demande blessoît les convenances, il leur dit: « Ce n'est point contre les enfans « d'Andronic que j'ai pris les armes; les mauvais trai-* « temens dirigés contre moi n'ont en rien altéré Talfee-
« Canlacuzène seul donne ces dé- et le lecteur verra par la suite de» tails. Aucun autre historien ne fait évënemens la cause et le motif de tnenlion de cette prière de l'aimée, cette remarque.
HT^STOIRE DU BAS-EMPÎtlE. J'^g
te iîon qae je leur porte. J'ai pn, du vivant de leur père, « prendre entre ies mains Fautorité souv^^raine: je ne « l'ai point fait ; il m'étoit facile de m'en emparer à sa « mort : je ne le voulus point , quoiqu'il en témoignât « le désir dans ses derniers momens. Je n'ai cédé qu'à " vos prières. Je n'ai garde de changer de sentimens « envecs la famille ifnpériale , soit que je me rende « maître de Constantinople , soit que je fasse un traité « pour être reconnu empereur. Je tiend rai Jean Paléo- •< iogue comn)e mon collègue : je lui donnerai ma fille « en mariage : si cette union ne peut avoir lieu , je trouve verai d'autres moyens de confondre les intérêts et de
détruire toute inquiétude ombrageuse. Vous voye7. « que je ne puis vous accorder ce que vous me demandez. ' Ce seroit aller contre mes principes que de m'asso-
cier mon fils. Les empereurs ne viennent pas comme « les plantes ; il faut que l'ancien meure avant q\i'on eu c élise un nouveau. Oui, je le jure, si tous les peuples « venoient s'offrir à moi , si tous les rois me donnoient « leur couronne à condition que je sa^^rifierois Jean « Paléologue, je préférerois la plus extrême misère et la " retraite la plus obscure plutôt que de régner sur tous
les hommes à une condition aussi criminelle. Je suis ^< retenu dans ce devoir non-seulement par mon respect « et ma reconnoissance pour le père, mais encore par « la justice que je dois au fds, qui, dans un âge foibi(î et « dans l'innocence de cet âge, n'a pris et n'a pu prendre « aucune part aux persécutions dont je suis Tobjet. Si « vous aviez jamais la coupable intention de recon- « noître un autre que ce jeune prince, sachez d'avance « que, bien loin de vous seconder, je m'y opposerois de « tous les moyens qui seroient en mon pouvoir. « Quoique cette résolution exprimée avec tant d'énergie contrariât l'armée , elle ne put refuser à Cantacuzèoe le tribut de son admiration et de son respect.
Peu de temps après son coaronoemeoi.^ Cantacuzène
4oO HISTOIïlE UïJ BAS-EMPIRE.
apprit des événemens désastreux qui lui causèrent iloé douleur d'autant plus vive qu'il en ëtoit ou la cause ^ ou du moiiis l'occasion. Il s'agit de Thessalonique , ville commerçante et populeuse, où, dans des temps de paix, îa tranquillité étoit souvent troublée parce qu'elle renfermoit toujours dans son sein des esprits factieux ou remuans. Elle pouvoit moins qTi'one autre échapper aux désordres qui désoloient Fempire. Le grand-duc en a voit confié le gouvernement à son fîîs Jean Apocauque, qui se distinguoit par uné modération dont son père ne lui donnoit pas l'exemple. Il ne favorisoit ni ne persécutoit les partisans de Gantacuzène ; mais, par cette impartialité même, il ne pouvoit manquer de déplairë à ses ennemis. Ces derniers étoienl nombreux et puissans, parce la fureur qui les animoit sans cesse ajoatoit à leur force. Couvrant cette fureur du nom de zèle , iîa se faisoient appeler les zélés , recevoient parmi eux tous les bandits qui se présentoient , et les gens perdus de débauche. La seule condition nécessaire pour être admis dans cette troppe étoit la haine contre l'empereur. A leur tête étoit Michel Paléologue , fier d'un nom qu'il déshonoroit en se faisant le chef d'une pareille bande. Non content de partager l'autorité avec le gouverneur , il tâchoit de l'attirer tout entière alin d'en jouir toui seul. N'osant cependant prendre les armes contre lui k cause du grand-duc, qu'il craignoit,ilagissoit sourdement et remplaçoit l'audace par la ruse, Jean Apocauque, à qui cet envahissement rendoit Paléologue odieux, ne vouloit point employer des moyens violens contre lui, à cause de la populace, que son rival remuoit à son gré. Bien certain de ne pouvoir l'arrêter dans ses prétentions, il vit que le seul moyen de reconquérir son autorité étoit de se défaire de Michel. Pour y parvenir, il gagna l'affection des principaux habitans de Thessalonique et de ceux qui a voient de l'attachement pour Cantacuzène. Tous Faigrireat davantage, et par leurs propos et leurs plaîoteS'
augmentèrent sa haine contre Paiéologoe. La plupart avoient éprouvé , de la part de ce dernier, ou du parti dont il disposoit , des mauvais traitemens : quelques-uns avoient été mis en prison ; d'autres bannis ou proscrits» et n'étoient rentrés qu'en faisant des sacrifices : tous respîroient la vengeance ; on résolut de le tuer. Celui qui avoit le plus souffert de l'injustice de Michel se chargea de l'exéculion. Apocauque les rassemble dans une maison écartée , leur fait cacher des armes sous leurs habits; et, ces mesures prises, envoie inviter Paléoîogue à se rendre auprès de lui sans délai pour se concerter ensemble sur un objet d'intérêt général très-urgent. On avoit choisi cette maison afin d'éviier que le peuple ne se soulevât dans le premier moment. Paiéoiogue , qui savoit que le gouverneur le craignoit, se trouve au rendez - vous avec un très-petit nombre de gens, parce qu'il n'avoit aucune méfiance dans sa sécurité ; il s'exprime avec humeur et tient un langage propre à révolter Apocauque et ceux qui formoient cette espèce de conseil. Ces derniers répliquent par des paroles piquantes, i afin de Tirriler davantage. Michel les menace; et comme jusqu'alors tout avoit plié devant lui , étonné d'une résistance toute nouvelle, il conçoit des soupçons, et veut se retirer. Mais celui qui s'étoit chargé de le tuer le joint au moment où il sortoit de la maison, lui passe son sabre au travers du corps , et i'étend sur la place. A cette nouvelle , les zélés se cachèrerit au lieu de prendre les armes. Le peuple même, qui commençoit à se fatiguer de la conduite impérieuse de Paiéoiogue, ne remua point. Il ne prit aucun intérêt à ses partisans parce que, depuis quelque temps, ils exerçoient des vexations dont ' on peut se faire une idée par celle-ci. Ils tenoient le soir , au coin des rues , des tonneaux, qu'ils environnoient de torches. Tous ceux qui passoient étoient obligés de s'arrêter pour proférer des injures contre Canîacuzène , sous peine d'être plongés dans l'eau. Comme personne oe
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refiisoit, ils ne pouvoîent se donner le spectacle qu'iîs cherchoient. Alors ils exigèrent qu'on tînt un langage qui ne coûtoit rien ; ils prenoient au collet ceux qu'ils ne connoissoient pas , et les plongeoient dans les tonneaux, en disant qu'ils les baplisoient de nouveau. Les amis ou parens des gens qu'on maltraitoit ainsi prirent fait et cause pour eux, et tombèrent sur les zèles; de manière que , lorsque ceux - ci se cachèrent à la mort de Paiéoîogue , croyant avoir contre eux un parti formidable , ils ne trouvèrent aucun appui dans le peuple.
Apocauque, débarrassé de son rival , donna beaucoup d'influence aux amis de l'empereur, et, renonçant à son système de modération , épousa chaudement leurs intérêts , et devint persécuteur à son tour. Il ne sentit point assez que dans une grande ville de commerce il y a toujours une masse de citoyens fort indifiTérens aux querelles politiques. Il agit contre les zélés, envoya jusqu'à Platanion pour en arrêter quelques - uns ; il en chassa d'autres ; il en fit mettre en prison. Les plus obscurs, les plus dangereux et les plus coupables échappent toujours à ces mesures. Comme le parti des zélés étoit composé de tous les partisans de l'impératrice, il y avoit nécessairement des gens riches. Plusieurs ne furent pas ménagés. Apocauque craignit ou d'avoir trop laissé faire , ou d'être allé trop loin. Il se retira dans la citadelle , où les amis de Cantacuzène continuèrent de le voir avec la même liberté , et de lui confier leurs projets ou leurs pensées. Quand il sut leurs secrets, il taxa les plus riches, qui payèrent l'amende pour éviter une condamnation plus grave. Cantacuzène, en rendant compte de cette conduite, prétend que, dans le fond du cœur, Jean Apocauque lui étoit dévoué ; qu'il ne faisoît semblant de suivre le parti de l'impératrice que dans la crainte que son père ne lui enlevât le gouvernement de Thessaionîque, ou même ne le punît sévère-
HISTOIRE DU îîAS-EMril\E. l^oS
ment, car il savoit qu'il étoit implacable; enfin que^ par celle dissimulation , il se metloit à l'abri de sa colère et trouvoit le moyen de remplir ses coffres. Cependant il en avoit trop fait conire le parti de son père pour que celui-ci ne reçût aucune plainte. Quoi qu'il en soit, mort d'Apocauque le délivra de ses craintes et le rendit maître de ses acûons. Il en profita pour se déclarer en faveur de Cantacuzèrie. Dès qu'il fut instruit de la mort tragique du grand - duc , il envoya des députés à l'empereur pour le reconnoître , lui déclarant qu'il le regardoit comme digne seul de l'empire, non-çeulement à cause de ses grandes qualités , mais en dédommagement des injustices qu'on lui avoit fiiites; qu'il avoit depuis long temps le dessein de passer dans son parti , mais qu'il avoit été retenu par la crainte de son père ; qu'il saisissoit avidement l'occasion d'exécuter ce, projet , et le faisSoit avec d'autant plus de plaisir, qu'en se donnant à lui il lui donnoit la ville de Thessalonique , la seconde de l'empire; enfin qu'il le prioit d'en venir prendre possession au plus tôt , afin de n'éprouver aucune difficulté. Après avoir fait partir ces envoyés, il assembla les habitans pour leur proposer de se rendre à Cantacuzène. Tous acceptèrent, même George Cocalas, qui s'étoit fait remarquer p^ir son inconstance depuis le commencement de la guerre, en changeant alternativement d'opinion et de parti; et même encore André Paléologue, l'un des ennemis les plus prononcés de l'empereur, grand partisan de la faction des zélés, mais njoins emporté qu'eux , et qui , pour ce motif, fut épargné lorsqu'on agit contre cette faction. Quand la résolution de se rendre eut été prise, on s'occupa de choisir des ambassadeurs pour députer vers Manuel, fils de Cantacuzène. Ce prince étoit alors à Bérée , où son père l'avoit envoyé pour gouverner la ville et recevoir toutes celles du pays qui voudroient se soumettre à l'empereur. Ses pouvoirs étoient même illimités j et
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son père l'avoit laissé maître d'accorder toutes les grâces qui lui seroient demandées. Nicolas Cabasilas et Pharmace, ayant réuni tous les suffrages, se présentent devant Manuel pour remettre les clefs de Thessalonique , €t solliciter pour les habitans de cette ville une exemption des impôîs et des charges pour les plus considérables des gens de guerre , et des récompenses pour les autres. Manuel ne crut pas devoir contester aucune des conditions , et, leur accordant tout de bonne grâce, il leur exprime le désir de faire ce qui dépendroit de lui pour leur plaire et gagner leur affection. Au retour des ambassadeurs , Apocauque rassemble lesThessalonîciens pour leur faire part de la réponse du prince. Tous applaudirent au récit que firent Pharmace et Cabasilas de ce qui s'éloit passé et du résultat de leur mission.
Cocalas et Paléoiogue seuls témoignèrent du mécontentement. Le dernier, jaloux de ceux à qui l'on promettoit des récompenses, et plus hardi que son collègue, causa assez de trouble dans l'assemblée pour empêcher qu'elle ne prît aucune détermination. Il en sortit pour s'emparer de la porte située du côté de la mer. Ce côté <]e la ville n'étoit habité que par des matelots, des pê- <:heurs et des ouvriers. Les matelots, élevés militairement , faisoient la principale force de Thessalonique. Intrépides et cruels, on les voyoit toujours à la tête des exécutions sanglantes et des séditions. La foule les sui~ voit toujours, parce qu'il falloit avec eux, lorsqu'ils se révoltoient , être complices ou victimes. André Paléoiogue, leur chef, s^étoit concilié leur dévouement et leur respect. îl ne réclamoit jamais en vain leur appui. Ils parurent au premier signe pour le défendre ou le seconder. Cocalas, qui parîageoit les sentimens d'André, et qui avoit des prétentions sur le gouvernement de la ville, imagina de tendre un piège à Jean Apocauque, dont il se plaignoit amèrement, prétendant qu'il lui Avoit fait manquer un mariage avantageux. Apocauque
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ne vonloit pas armer ouvertement; il perdit des momens précieux en conférences , oubliant ou ne sachant pas qu'avec des gens comme ceux qui se révoltoient il falloit ïîgir. Il donna le temps aux zélés de sortir de leurs cavernes, bien déterminés à se venger d'une manière terrible des traitemens qu'on avoit fait éprouver aux leurs, et de la contrainte dans laquelle on les tenoit. Ils excitèrent le peiipîe et le rendirent furieux. Les citoyens armés et les soldats formoient tous ensemble un nombre de huit cents. Ils se croyoient déshonorés s'ils étoient; vaincus par des matelots : mais il ne s-agissoit rien moins que de la vie. Apocauque , continuant de se bercer du fol espoir d'accommoder les affaires , députe encore une fois vers les rebelles, et leur envoie un capitaine nommé Cotéanitze. Avant qu'il eût ouvert la bouche, les zélés, qui ne vouloient que le pillage et non la paix, s'élancent sur lui, le frappant de leurs lances et de leurs épées. Sa cuirasse le garantit ; il ne fut blessé qu'à la main, et se sauva. Jean Apocauque, voulant punir cette insolence , résolut d'attaquer les matelots et les zélés. En ne perdant pas un instant il auroit pu les vaincre, parce que les rebelles n'avoient point encore excité le peuple. Mais Gocalas , qui les protégeoit , détourna le gouverneur en lui promettant de faire une tentative auprès de Paléoîogue, et répondant du succès. Ce n'étoit que pour donner à celui-ci le temps de grossir et former sa troupe. Apocauque remit l'attaque au lendemain. Il passa la nuit sous les armes devant la citadelle, avec ses huit cents hommes, pendant que Paléoîogue dressoit les matelots et les zélés. On ne voyoit sur le bord de la mer que flambeaux allumés; on n'entendoit qu'un mélange confus de cliquetis d'armes, de cris, de braits de trompe. Plus sileiK-ieu^e, la troupe d' Apocauque étoit rangée en bon ordre, bien résolue d'en venir aux mains, espérant qu'une partie du peuple combaftroit avec elle, et certaine de Iroover
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une retraite sûre dans la citadelle. Elle comptoît de plus sur un secours de Bérée, parce que, dès que Paléoiogae eut pris les armes , on avoit envoyé prévenir Manuel, fils de Cantacuzène , en le priant d'amener du secours ou d'en envoyer. Pendant cette nuit, Cocalas passoit de l'un à l'autre parti, sous prétexte de réconcilier les deux chefs, mais dans l'intention de les animer davantage, et de rendre compte à Paléologue des mesures que prenoit Apocauque. Il parvint même à corrompre les officiers de celui-ci, et leur fit promettre de refuser de se baltre au moment où rengagement anroit lieu. Quand il eut obtenu cette promesse, il leva le masque, se déclara pour le peuple, et se mit à sa tête pour combattre Apocauque. Dès qu'on fut, de part et d'autre , à la portée du trait , les officiers s'écrièrent qu'ils ne vouloient pas tuer leurs compatriotes, et qu'il falloit se retirer dans la citadelle. Les soldats approuvèrent ce conseil , et se mirent en devoir de l'exécuter. Vainement Apocauque leur fit voir que le terrain étoit favorable à la cavalerie ( car presque tous étoient montés ) ,* vainement il invoqua le devoir et l'honneur, mêlant les prières aux menaces : tout fut inutile. Ils persistèrent à répondre qu'on devoit préférer la défense à l'attaque , quand on n'avoit d'autre ennenii que ses concitoyens. Entrés dans la citadelle ils refusèrent de monter, disant que rien ne les obligeoit à tuer les Thessaloniciens , ni à se faire tuer par eux. Ne doutant plus de la trahison, Apocauque voulut s'enfuir avec quelques-uns de ses amis; mais Stratigins, l'un des principaux zélés, s'étoit emparé des clefs de toutes les portes de la vilfe. Apocauque, s'étant présenté à celle qui donnoit du côté du port , et l'ayant trouvée fermée, ordonna aux habitans de la rompre. Ils lui dirent que, puisqu'il avoit attiré le peuple contre eux, ils s'occupoient du soin de se défeuilre, et n'avoient pas le temps de venir à son secours. Il parvint cependant à se cacher
pendant le pillage; mais il fut découvert et mis en prison. Le lendemain, an point dn jour, il arriva des troupes de Bérée. Dès qu'elles surent ce qui s'étoit passé, elles pillèrent le pays et retournèrent sur leurs pas. Ainsi le fils du grand- duc se perdit pour n'avoir pas saisi l'instant delà possibilité. Plus tôt , il battoir Paléologue en prévenant l'arrivée des zélés ; plus tard , il étoit secouru. Vers le milieu de la journée on répandit le bruit que les prisonniers s'étoient rendus maîtres de la citadelle; qu'ils avoient égorgé la garde, et se disposoient à faire entrer des troupes étrangères. A cette nouvelle, inventée par les zélés pour avoir occasion de tuer les détenus , et plus particulièrement Apocauque, îa populace, ivre et furieuse, se rassemble. Les bourgeois, effrayés, craignant pour leurs biens et pour leur vie, offrent d'obéir à cette multitude, en reçoivent l'ordre d'aller chercher les prisonniers et de lei' jeter du haut des murailles* On les amène après les avoir dépouillés de leurs vêtemens. Apocauque fut jeté le premier. Il tombe sur ses pieds, et reste ainsi debout exposé aux regards de la populace, qui, croyant voir dans cette chute invraisemblable la protection du ciel? n'osoit en approcher. Elle auroit respecté ses jours; mais un zélé, traitant la pitié de foiblesse, s'avance et tranche la tête d'Apocauque. Les autres s'acharnèrent sur son corps, qu'ils percèrent de coups, quoique privé de vie. Le plus grand nombre des prisonniers furent traités de la même manière. A mesure que les zélés prononçoient leur nom on les précipitoit du haut des murailles. On les achevoit, si la chute n'étoiè pas mortelle , et même on mutiloit leurs cadavres. Cette sanglante expédition achevée, la populace, dont la rage n'étoit point assouvie, se répandit dans la ville, entra dans les maisons pour y commettre de nouveaux massacres. Elle n'épargna même pas celle de Cocalas, devant laquelle elle se présenta pour demander Pharmace, son beau-frère.
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qui s'y étoit réfugié, comptant trouver un asile chez Foo des chefs des factieux. On vouloit le punir de îa faveur dont il avoit joui près d' Apocauque. Pour le sauver, il auï'oit fallu des vertus que n'avoit point Cocalas. Il le livra kii-mêiîie, et le vit égorger sous ses yeux. Cantacuzène a transmis des détails sur la barharie des Thessaloniciens dans ce massacre. Ils la portèrent au point de se partager les membres des victimes, et l'un des bourreaux mangea de la chair humaine. II y avoit dans le port un vaisseau qui appartenoit à Cantacuzène ; les zélés le coulèrent à fond et noyèrent l'équipage.
Mathieu, iiis aîné de l'empereur, que son père avoiî laissé en Thrace pour reprendre les villes qui s'étoient soustraites à son obéissance, eut des succès qui ranimèrent le courage du parti. Ce jeune prince , étant averti qu'Hiérax marchoit à la tête d'une partie de la garni- 5on de Constanlinople , s'avança contre lui, le battit complètement , et se vit au moment de le prendre. Cette victoire ramena du monde sous ses drapeaux, et iit retitrer plusieurs villes dans sa puissance. Cantacuzène étoit à Sélîvrée, ne perdant point de vue Constantinople. Il négocia de nouveau avec les amis qu'il avoit dans cette capitale ; mais , ayant appris d'eux que le moment n'étoit pas encore favorable, il ajourna son projet. Dans le même temps son ami, le souverain de Smyrne, étoit obligé de se défendre dans cette île. Depuis la séparation des deux églises, les papes avoient coutume de nonmier et de sacrer un patriarche de Constantinople , qui ne portoit qu'un vain titre, comme les princes d'Europe è qui l'on voyoit prendre celui d'empereur des Grecs. Les souverains pontifes prétendoient que la ville de Constanlinople ayant autrefois relevé de leur puissance , ce seroit de leur part reconnoître qu'elle auroit eu le droit de s'en affranchir, et renoncer au leur, s ils ne nommoient pas un patriarche. En conséquence ii y avoit en Italie une succession de
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patriarches de Constanîinopie ; et comme dans cette capitale on en vit quelquefois trois, et souvent deux à la fois, parce qu'on les de'posoit, ou qu'ils étoient forces de se réfugier dans un couvent , le siège patriarchaL étoit loin de manquer de titulaire. Celui que le pape venoit de nommer et de sacrer, prétendant à son tour qu'il avoit des droits sur les e'glises qui relevoient de ce siège , forma le projet d'aller prendre possession de celle de Smyrne, et de profiter des troupes qui se trouvoient à bord de douze galères sous le commandement du capitaine Martin. Arrivé dans le port, le prélat lui fait part de ses intentions. Martin et les autres commandans font de vains efforts pour le détourner de cette entreprise, dont ils lui représentent la témérité. Le patriarche n'en tient compte, et les entraîne. Il entre dans l'église sans obstacle , et , pour en prendre possession , y célèbre les saints mystères au milieu des troupes italiennes. Amir, averti de ce fait , arrive avec son armée. Les Italiens se sauvèrent dans la citadelle. Le patriarche fut massacré près de l'autel , revêtu des ornemens pontificaux et dans l'exercice de ses fonctions. Martin et plusieurs officiers éprouvèrent le même sort. Si le sultan n'eût pas été dans l'île, les Latins s'en seroient probablement emparés. La facilité d'une entreprise de cette espèce, et le voisinage de Sarcane , em|)êchoient Amir de voler au secours de son ami , et le forçoient de rester dans ses états.
La prise de l'île deChio qui eut lieu à cette époque, eut, par ses suites, sur les affaires de Cantacuziène une influence avantageuse pour ce prince. Trente-deux nobles génois ayant équipé plusieurs galères à leur frais, cherchoient à former un établissement qui les mît à l'abri des factions dont leur patrie étoit agitée. L'île de Chio sembloit leur offrir toutes les conditions qu'ils âésiroient; mais il falloit en faire la conquête , et pouvoir la conserver. Ils combinent une attaque en règle , et font
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joiier un grand nombre de machines. Les Grecs se défendent avec courage, et l'espoir de recevoir des secours de Constantinople leur fait prolonger leur résistance. Presse's par la faim , ils furent obligés de se rendre. L'impératrice, qui manquoit de marins, d'argent et de vaisseaux , ne put préserver cette île importante , et s'affligea de sa perte. Pour plaire à cette princesse , ceux qui gouvernoient équipèrent un petit nombre de vaisseaux pour porter des vivres aux habitans , ne sachant point encore qu'ils avoient été forcés de capituler. Phaséolate, beau-frère de Cinname Mystique, commandoit cette expédition. Ayant appris la reddition de l'île, il revint, et rencontra un vaisseau marchand de Gênes richement chargé, facile à prendre parce qu'il n'étoit point armé. Phaséolafe l'attaque, s'en empare, le pille et passe l'équipage au fil de l'épée. Les Génois de Galata , indignés de cette action , se rassemblent , déclarent Phaséolate leur ennemi personnel , le mettent hors du droit des gens , et promettent une récompense à celui qui leur apportera sa tête. Soupçonnant que le gouverneur avoit secrètement approuvé sa conduite, ils arrêtèrent qu'ils cesseroient à l'instant même d'approvisionner Constantinople , et décernèrent des peines contre ceux d'entre eux qui fourniroient une seule mesure de grains à cetîe capitale. La cour, menacée de la famine, fit restituer aux Génois ce qui leur avoit été pris, leur donna tous les dédommagemens qu'ils exigeoient , et renouvela les traités passés avec eux ; mais ils ne se calmèrent qu'en se réservant le droit de punir Phaséolate. Ils prièrent souvent rimpératrice de le leur livrer , et , dans chaque circonstance, ils renouveloient leurs prières, y mêlant quelquefois les menaces. Phaséolate partageoit avec Asan et Cinname le gouvernement de l'état , et dirigeoit plus particulièrement la guerre contre Cantacuzène. L'impératrice, qui l'aimoit et le croyoit dans ses intérêts, n'écouta point la demande des Génois. Elle se trouvoit.
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dans un grand embarras, parce qu'elle ne voiiloit point rompre avec les ennemis de celui qui jonissoir de toute sa confiance. Elle cherchoit des voies d'accommodement, promettoit de leur faire justice lorsque les affaiies le lui permettroient. Elle instruisit Phaséolate de toutes les démarches des Génois, et l'avertit de veiller sans cesse à sa sûrelé, parce que ses ennemis étoient capables de tout. Phaséolate profita de l'avis pour se former une garde particulière, chargée exclusivement de sa personne. Nous verrons bientôt l'usage qu'il en fit.
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