‹ Histoire du Bas-Empire, commençant à Constantin-le-GrandChapitre 8 sur 13 · DU SIEGE DE CONSTANTIN OPLE · texte numérisé non relu

DU SIEGE DE CONSTANTIN OPLE

^FiN de compléter font ce qui est relatif à la prise de Constantinople , nous avons cru qu'il ëtoit nécessaire de faire connoître Timportance de cette capitale pour Mahomet une fois maître du Bosphore. La description des avantages que donne cette mer, et de ceux qu'en a reçus la ville qui la domine, est Tobjet principal de cet appendice. Nous avons dit ( page 467 ) le motif pour lequel cette description ne pouvoit pas être insérée dans le texte. Nous la terminerons par un morceau inédit, qui donne une idée de l'état des arts à Tépoque où cette ville fut prise par les croisés en 1204 ) et met à même de faire un parallèle entre les deux év^nemens, et les acteurs dans l'une et l'autre catastrophe.

j.^ Description du Bosphore de Thrace.

Commençons par le Bosphore , décrit par Gilly , et non moins fidèlement qu'élégamment traduit par M. le comte d'Hauterive «. •

« Dans le dessein où je suis de faire la description de la nouvelle Rome , je crois qu'il me faut commencer par celle du Bosphore, créateur de Byzance bien mieux que Byzas, quoique ce fondateur ait été mis au rang des dieux. Mais Byzance pouvoit être fondée sans lui ; elle l'a été depuis par Pausanias et Constantin, après

• f^oY* pag- 4^7 <le ce volume.

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conthiens, te Pont-Eaxin, la merMëâtterfanéei lelRH) le Tanaïs , dont ancun ne peut servir de' boul aussi sûrement que te Bosphore. Ces mers sont trop^i spi)cieases : le Tana» glacé sert de pont aux barbares ; b Nil , trop long dans son cours , ne peut être fortifié pa^ tout. Le Bosphore, dans un espace limité , sert de clef à deux mers et à deux mondes. Marseille, Tareote, Yenise, abondent en poisson ; mais le Bosphore l'emporte sur les mers de ces trois cités. C'est par: le Bosphore que le printemps et Tautomne , les poissons des deux mers passent , comme par instinct , avec une r^or larité aussi invariable que celle qui fait voyager lei grues deux fois par an dans la mer intérieure , et eii une si grande abondance , qu'il n'est personne qui ne puisse en prendre autant qu'il en désire ; et ce n'est pas aux pécheurs seulement qu'il appartient de faire d'heureuses pêches, les moins adroits, les en fans, les femmes mêmes , en suspendant des paniers du haut de' leurs fenêtres , ou en jetant dans la mer des hameçons sans appitt prennent des palamides, et assez abondamment pour suffire à la Grèce et à toutes les nations du monde ; et sans désigner les espèces , un coup de filet heureux est capable de remplir plusieurs navires. Les huîtres sont communes dans tous les temps de Tannée sur les borà du Bosphore ; mais on en trouve une quantité infinie dans les temps surtout où les grues ne peuvent manger d'animaux sanguins. On trouve encore des coquillages inconnus à Rome et à Venise ; c'est le temps où les poissons accourent en bandes au Bosphore, et il s'y livre, entre eux et les dauphins , des combats tels qu'ils sont décrits par les historiens.

«( Si les habitans des rives du Bosphore ne prëféroient pas la chair des animaux ; s'ils aimoient le pois^ son comme les Vénitiens; s'ils pouvoient pêcher en toute liberté , et qu'ils ne fussent pas obligés de donner ^ en tribut la moitié àe leur pêche ^ et de réserver pour

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le prince toutes les palainides qui descendent du Pont- .Euxin , tous les marchés de Constautinople en regorge- . roient. Les Grecs avoient un ancien proverbe qui vani toit les poissons de THellespont : si quelqu'un appor-* Ntoit dans un pays, comme une rareté, des choses qu'on -y méprisoit comme trop communes-, c'est, disoient- ' ils , porter des chouettes à Athènes , du buis à Citorum , ' et du poisson dans THellespont. Or, le Bosphore est ' bien plus riche : les poissons , engraissés dans le Pont- 3 Euxin , ne passent dans THellespont que quand ils échap- : pent aux filets des pécheurs du Bosphore. Que dirai- : je encore ? Nulle mer n'est aussi douce qu'elle , et nul fleuve n'enrichit autant les terres de ses eaux ; car le Nil ne féconde pas TEgypte par aucune propriété qui lui soit particulière ; c'est que l'air et la terre y sont d'une aridité extrême, puisque les ruisseaux de l'Arabie, de l'Afrique, de la Médie, de Babylone, produi-» «ent le même heureux effet. D'où vient que les Byzantins retirent cent pour un des terres qu'ils ont dans la Libye, si ce n'est des ruisseaux dont le cours interrompu par des rochers va remplir des écluses qui sont dans les terres? Combien de fleuves en France, s'ils passoient au travers des sables qui couvrent la moitié du globe, y porteroient la fécondité. Le Bosphore, par sa douceur ^ attire des poissons dont le nombre surpasse celui des grains de sables du Nil. Il nourit non-seulement ceux qui naissent dans son sein , mais encore ceux qui viennent des deux mers. Le Bosphore porte d'ailleurs aux habitans de ses côtes , à ceux des contrées les plus éloi« gnées,*au Nil même, la cire, le miel , le froment , le vin , et tout ce qui est nécessaire à la vie ; de sorte qu'on pourroit dire qu'il est d'argent au printemps, d'or en automne , et qu'il mérite le nom de.Chrysorrhoas rnieux qu'aucun autre fleuve du monde , mieux que celui même qui arrose les plaines de Damas , qui a l'inconvénient de n'être pas navigable. Quelqu'un, peul-r

556 flrfSTOllLË DU BAS-tMTm.

êlre, tronvera Tâir de ce climat néboledx, et rapport fera ce passage d*Ap6Honim , qtri dit qhe dn haut dci cavernes de Cyziqne les Argonautes Wr^/»/ /f 5 bromllarà 'i/ui s'itendaiini sut le cours du Bosphore. Mais c'est moins à l'air dn Bosphore qu'il faut attribuer cet effet qu'à la distance de trente mille pas qui Téloigne de Cyeique, distance capable d'obscurd=r, aux yeux des specfatetirs, le plus serein de tons les horizons.

« D'autres diront peut-être que les bords du Bos- *phore sont inaccessibles et durs comme les Thracêsqai les habitoient ; mais il n'est point de mer, il n'est point de fleuve dont les rives soient aussi délicieuses que les siennes. Celles du Nil ne sont belles que d'un càîi; l'autre bord présente partout des champs arides et braies par le soleil. J'ai vu les rives du Pénée embellies -par la vallée célèbre de Tempe, que les forêts de TOssa et de l'Olympe ombragent, et dans le fond de laquelle le fleuve roule ses eaux ; ses bords sont verts, mais étroits, de peu d'étendue, et si élevés, qu'ils élon^ uent le voyageur, plus effrayé encore dn fracas du Pénée retentissant clans les roches. J'ai vu les beaux rivages des fleuves de Médie, qu'on honore aussi du nom de Tempe ; les prairies artilicielles dont ils sont ornés en feroient des lieux enchanteurs, si leur aspect n'étoit déshonoré par des montagnes de sables nues et arides. Mais je n'ai rien vu de comparable au vallon , au milieu duquel le Bosphore s'écoule couronné de collines s'élevant insensiblement sur (ii's vallées de la plus douce pente, partout ombragées de bosquets, partout chargties de vergers , de vignes , enrichies d'arbrisseaux , de fleurs, de fruits et de jardins fertiles. Il n'en est aucun qui ne l'emporte sur la vallée même de Tempe. Je passe sous silence trente ruisseaux intarissables qui vont se perdre dans la mer, et les fontaines rafraîchissantes. Je ne citerai que le Nymphe de Chalcédoîne, célébré parles anciens auteurs ; toutes les autres forment autant de

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. SSg

vallons, et on en compte plus de cinqoante remarquables par Tombre des arbres et la verdure des gazons dessinés et tailles avec un art admirable ; sur le bord ou distingue plus de trente golfes qui servent de ports, parmi lesquels on cite le Chrysocéras, dont le nom désigne sa richesse. Il fournit en effet àes trésors en marchandises de tout genre.

« Le Bosphore , autrefois, éloit orné d'une extrémité à l'antre d'anciens édifices, détruits par la guerre et rebâtis depuis avec tant de soin que, depuis le golfe Cératia jusqu'au promontoire Astias, les bords, les côtes, la mer même, est absolument couverte de maisons , de palais, de remises pour les bateaux, et d'asiles pour les poissons. Le Bosphore ne s'irrite pas contre le fondement des éditices qui le bordent , comme les autres détroits qui , brisant leurs rivages qu'ils couvrent d^ccume , épouvantent les habitans de leurs bords , et , rnurmurant tumultueusement, lancent les vagues frémissantes dans les ports qui retentissent de leur fracas, let sur les villes maritimes. Mais, doux et paisible, il baigne les murs et les faubourgs, et ne s'élève pas audessus du rivage , quoique celui - ci ne soit ni escarpé tii inégal. Jason , quand il bâtit un temple en l'honneur des douze dieux , me paroit avoir jugé que ce lieu ne convenoit pas seulement aux hommes, mais qu'il étoit digne encore de devenir le séjour des immortels. Apollon eut sept temples auprès du Bosphore ; le plus ancien étoit à Chalcédoine, et son oracle ne le cédoit pas an plus fameux. Il en avoit deux à Byzance, un dans le Xérolophe ; on y voyoit un trépied de la phjs grande antiquité; un autre étoit entouré de bois de laurier, au fond du golfe Chrysocéras; le quatrième n'en étoit pas éloigné ; le cinquième s'élevoit sur le promontoire Métope; le sixième dans le faubourg appelé Daphné, du bois de lauriers touffu consacré au même dieu, qui, luttant dans l'Olympe avec Mercure, soutint un com-

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« C'< encore qu% voit le renooveler le nuh bit ftrotfdé ei.1 ^ Venus , née de b mer, y

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1 c « Fa H t iCi fortereiief , non ao fOfe*

PArif, ger périmentét maie à edoi Jupiter , le plut révéri d *$ dieux ; à celui de' Nept ! , li ec lui au 1 Sosphore ménie ^ qui tient

M p4 -Euxtn , et qui en partage la garda

avec Byzai son (ils, fondateur de Byzance, cm, soi"* vaut Denysyon bAlit jadis un temple ao dieo de la mer. L*empire immédiat de Jupiter sur cette contrée est attesté par Texistence du smple de Jupiter-Doriost dont le nom s>st conservé jusqu'à nos jours , et par la statue placée sur le Bosphore , qui , malgré la suite infinie des guerres , a conservé les gages des faveurs du inattre des dieux , pendant qu'il permit que ^e$ images fussent ravies à la (^halcédoinc et à la Grèce. Quand LncnlUis enleva rApollon deColos, il n'osa touchera cette statue , qui passoit pour la plus belle de l'univers, et ce n'est qu'au Christ , le vrai roi des dieux , qu'elle a cédé la place qu'elle occupoit dans la citadelle. I M Quelle preuve plus marquée de l'afTection de ce

dieu que renlèvement d'Io, que Jupiter aima sur ses bords ? et n'est-ce pas encore dans les mêmes lieux que fut i^levée Céressa , mère de Byzas , qui fonda Byzance? Jupiter aima les rives du Bosphore. La mère des dieux eut la m(^me prédilection que lui, et voulut avoir un temple eu face du sien. Non - seulement les dieux y combattent entre eux , mais avec eux-mêmes de leurs

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 56l

avantages. Où Vénus est-elle plus fêtée qn^au Bosphore, dont les eaux sont plus salutaires aux troupeaux que celles des fleuves ? et c'est aussi là que tous les bergers des environs conduisent les leurs. Où Vénus prodiguet-elie plus de bienfaits? C'est sur le promontoire que les hommes a voient consacré un temple à Vénus amie de la paix; et dans le port des Lyciens, le lieu le plus froid du Bosphore, les vignes de Bacchus et les arbres de Cërès la défendent des atteintes rigoureuses du nord, et des vents brûlans du midi. Junon, dominant sur les deux rives du Bosphore, les embellit de coteaux semblables, de vallées égales , de fontaines et de prairies, et les enrichit des mêmes fruits. Où Pallajp, conservatrice des cités, protectrice des citadelles, p(>uvoit-elle placer une forteresse plus propre à commander aux deux mondes que dans le Bosphore? Où Pallas pouvoit-elle mieux faire valoir ses droits que dans cette citadelle où les premiers navigateurs Tadorèrent, dressèrent des autels à Minerve, et , sous sa sauvegarde, combattirent pour leur patrie, c^est-à*dire pour Byzance, la gloire du Bosphore? Elle eut encore sur le Bosphore un autre autel , dédié par les Mégariens à leur établissement dans ce pays. Diane , Cérès et Bacchus s^efforcent encore à Tenvi d'orner le Bosphore.

f< Mais pourquoi tant parler des dieux ? Indépendam* xnent de leurs faveurs , le Bosphore peut se glorifier de ses propres avantages ; et je me serois contenté d'en faire mention, si je n'avois voulu rassembler ici tous les noms antiques des autels , des temples et des autres nionumens consacrés dans ces lieux. J'ai appelé le Bosphore le séjour de^Jl|ux , parce que tous y avoient des autels. C'est avec nRon que des auteurs lui ont donné le nom Ae porte sacrée ; c'est avec raison que Jason y éleva un temple en l honneur des douze dieux. Au Bosphore , rien ne paroît Touvrage aveugle du hasard. Tout est disposé par la main d'une providence plus industrieuse

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que rimagînation de Thomme. Son entrée, du côté des rochers , large de vingt stades , ceinte de montagnes, étend en avant deux bras, comme pour appeler les navigateurs ; ensuite , insensiblement, dans une longueur de deux milles , elle se resserre jusqu'au promontoire de Myriée. Depuis ce point, le Bosphore se prolonge en droite ligne , et présente, dans une largeur de cinq milles, une/ quantité de golfes qui forment d'excellens ports. De là , par diverses anfractuosités, il se courbe selon toutes les directions jusqu'à Byzance , dont le promontoire , semblable à une proue , le divise en deax parties ; Tune , la plus grande et la plus rapide , se di^ rige vers la Propontide. Ses rivages s'éloignent peu à peu,. et forment enBn, entre Chalcédoine et Byzance, un intervalle de quatorze stades ^. Ils offrent un accès aux vaisseaux qui montent , et une issue à ceux qui descendent du Pont-Euxin. Que dirai-je encore du Bos- i phore , sans lequel Byzance n'existeroit pas , ou ne se- I roit qu'une ville vulgaire? Byzance, dont le véritable fondateur et le génie tutélaire est le Bosphore? C'est au Bosphore qu'il faut rapporter tout le bien que je dirai de cette ville célèbre que je vais décrire. »

2°. Description de Consianiinople.

» Cette ville est placée sur une péninsule de manière « à en occuper entièrement l'isthme ; car elle est baignée « de trois côtés diflférens par les eaux de la mer. Elle « n'est pas seulement fortifiée par cette position , mais « elle a ericore une immense étendue de champs unis à « ses faubourgs et enfermés de murs longs de vingt milles, *f sur un espace de deux journéeijÉp largeur. Anastase « avoit même étendu la péninsule Jusqu'au Pont-Euxin, « dont il avoit réuni les eaux avec la Propontide par « une muraille, de manière que les trois mers, formant « ainsi deux péninsules, faisoient de Constantinople la

* £aviron trois quarts de lieue de France.

HISTOIRE DU BÀS-EMPiai. 565

« citadelle de l'Europe , et lui donnoieut le droit de « commander au monde ; car le premier et le plus rare « de $e$ avantages est d'être entoure de trois mers ri- « ches en ports excellens.

« La Propontide au midi, le détroit dn Bosphore à « Torient, au septentrion son propre port , golfe très-sûr, « qui non-seulement peut être fermé par une chaîne, « mais qui, même sans chaitte , ne seroit d'aucune res- « source aux ennemis foudroyés, embrasés des deux « côtés par les batteries de Constantinople et de Galata , « qui ne sont pas éloignées de quatre stades. Que seroit- « ce si Tusage de nos fortifications y étoit en usage , si « Ton rétablissoit les quatre ports qu'on avoit jadis di- « visés et enfermés de murs ? Deux seulement suffirent « pour défendre, pendant trois ans, contre toutes les « forces de l'empire, sous Sévère , l'ancienne Byza'nce. « Elle ne succomba en effet que par la famine ; ca^ , <c outre les avantages qu'elle retire de la Propontide et « de la mer Egée , elle commande si bien au Pont , qu'en « le fermant par le Bosphore elle en défend l'entrée a «r tonte la terre , et dispose souverainement de ses im- «r portations et de ses exportations. Elle tire par la voie « de cette mer une si grande quantité de peaux de toute « espèce , de miel , de cire , d'esclaves , etc. , etc. , qu'elle « suffit à la consommation de la plus grande partie de m de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique. Elle importe des «c vins , des huiles , du blé , toutes les richesses des troi^ or parties du monde , et répand l'abondance dans la My<- « sie,la Dacie , la Pannonie, la Colchide, l'Ibérie, « l'Arménie, la Cappadoce, la Médie , le royaume des •c Parthes ; de sorte que toutes les nations barbares de ces te pays, et toutes les villes maritimes de nos contrées» si «c elles veulent participer aux trésors du Pont-Euxin, « sont forcées de rechercher son alliance. Ajoutez à cela « que le passage de l'Asie et de l'Europe né peut se faire « contre le gré de Byzance , placée sur deux continent

564 HISTOIRE DU BÀS-£UPIRE«

M qui n^cn formeroient qn^un , si THellespont n'existoH « pas ; mais rHellespont le cède au Bosphore par sa trop « grande largeur et le défaut de port; et n\*ût~il pas ces « désavantages, il seroit privé de la communication du « Bosphore y qui dépend absolument des Byzanjtîns. « L^exemple de Constantin conBrme ce que les obser- « vations font apercevoir sur ce sujet.

« Ce prince avoit en e£bt commencé à bâtir Constance tinople sur le promontoire de Sygée ; mais i I eut ensaite <c la sagesse de lui préférer le promontoire de Byzance. « Troie fut une ville célèbre; mais les Troyens furent « aveugles de ne Tavoir pas placée sur le Bosphore. Et <c tons ceux qui , avant Byzance, fondèrent des villes sur V rHellespont et sur laPropontide, furent aveugles aussi, « puisque leur célébrité ne fut que passagère , et qu'elles « obéiroient à Constantinople, si leurs murs se relevoient « sur leurs ruines. C'est pour cela qu'on doit l'appeler <c non-seulement la clef du Pont , mais encore celle de « la Propontîdeet de la mer Egée. On a vanté Cyzîqne « pour avoir joint une île à un continent par deux ponts, « et pour avoir séparé deux golfes opposés. Aristide diét soit d'elle qu'elle ctoil le lien du Pont et de la nier « Egée; mais qui ne voit combien ce lien étoit foible? « Cyzique est séparée de TEurope par toute la largeur «c de la Propontide , ce qui fait que le passage d'une mer «< à l'autre éloît indépendant des habitans de Cyzique. « Ce même passage est interdît à ceux-ci par les habiw tans des bords de l'Hellespont et par ceux de Byzance. « Je ne parle pas d'Héraclce , de Sélymbrie , de Chalcé- «c doine , situées sur les bords de la Propontide, villes <c puissantes jadis par les avantages de leur situation et « rindustrie de leurs citoyens , mais privées des res- « sources nécessaires d'un port parfait, tel que celui de « Byzance, inaccessible à tous les efforts de la puissance « humaine. Leurs ports ont été comblés, et d'ailleurs « ils ne pouvoient se servir du Bosphore et de l'Helles-

« pont que sons le bon plaisir de leur maître , tandis

* que les Byzantins ne dépendoient de personne dans « leur navigation illimitée. Rien donc ne peut survenir « qui soit fatal à Byzance comme à ces villes , et à toutes « celles qui sont maintenant couvertes de débris, ou « dont les ruines n'ont été réparées que pour former des «« villes inférieures et privées de leur ancien éclat.

« Toutes celles qui étoient situées dans son voisinage " ont été anéanties sans retour. Memphis est détruite; « le Caire-babylonien , jadis un simple château , est de-

* venu une riche cité, qui cependant ne jouit pas des « avantages* de Byzance. Je ne cite pas là Babylone « d'Assyrie, qui , même dans les jours de sa splendeur , « vît bâtir à côté d'elle une cité dont la grandeur égaloit « la sienne. Pourquoi Alexandrie ne s'est-elle pas relc- « vée, si ce* n'est parce qu'elle devoit plus à Tindustric « i\es hommes qu'à la nature de sa position? La sainteté « de Pierre et le sentiment de la grandeur romaine ont •( rétabli Rome plutôt que l'avantage des lieux , privés « de la ressource d'un port. Je ne parle pas d'Athènes et •f de Lacédémone, qui ne durent leur gloire qu'au caracu tère de leurs vertueux habitans. Je passe sous silence « Corinthe et Carthage, les deux yeux de la mer inté- « rieure , détruites à peu près dans le même temps ; Co- « rinthe, rebâtie par Jules César, détruite encore irrévo- « cablement ; Carthage, anéantie de la même manière, «c quoique située sur une péninsule très-propre à fournir f< un port aux vaisseaux ; mais elle ne joignoit pas deux '< mers. Corinthe étoit aussi sur les deux mers ; elle étoit « la forteresse du Péloponèse, la clef, la maîtresse de ce la Grèce ; mais, en unissant la double mer , elle ne u pouvoit se rendre maîtresse dès deux golfes comme une « péninsule; les forces de la Macédoine ne purent la re- « lever ; tandis que Cyzîque et Chalcis , faulre clef de la « Grèce, purent aisément le faire en ajoutant le secours M de l'art à la nature. Pendant qu'en très-peu de temps

566 HISTOIRE BU BAS-fiMPIAB. •

« on f)eut faire le tour de ces îles et communiquer d*im <t golfe à Tautre, malgré les ports destinés à rendre «c Cyzique et Cbalcis maîtresses du passage. Gonstanti- (( nople dispose souverainement de celui des deux mers, « qu'il est impossible de faire communiquer, ftt-onle *t tour de Tunivers pour passer du Pont-Euxin dans la <« mer Egée. Je ne parle pas de Venise ^ qui commande « moins la nier qu'elle ne souffre de ses insultes , et « qui s'étudie plus à se défendre d'elle qu'à la maîtriser. « Je ne parle pas de toutes les villes placées sur la mer « qui ne réuniront jamais les avantages assurés à By- « zance, non-seulement pour dominer sur les autres, a mais encore pour jouir des délices de la vie. Jamais, « ou bien rarement , elle n'éprouve la disette des denrées <f nécessaires à la subsistance des hommes ; les cam- « pagnes de Thrace , greniers inépuisables , versent « leurs blés dans son port , quelquefois en sept jours de ff temps, et jamais il ne faut plus de vingt jours ponr « recevoir les productions de l'Asie, dont les champs « si voisins abondent en froment ainsi qu'en pâturages. « Je ne parle pas des vins, si faciles à transporter des « coteaux du Bosphore, de la Propontide, de l'Helles- « pont ; ce qui faisoit dire à Théopompe que Byzance « étoit une grande foire. Ses habitans, en effet, sans fc cesse sur le port ou dans les marchés, passoient leur I» vie dans les tavernes. Ménandre, dans l'Aulitride, ft dit que tous les marchands s'enivroient à Byzance. Je « bois, dit un de ses acteurs, toute la nuit, et je ni'é- « veille avec quatre têtes. Les auteurs comiques repro- « chent au« Byzautins que pendant 1^ durée d'un siège « les empereurs ne pouvoient les contenir qu'en multî- « pliant les tavernes auprès des murs : ce qui prouve en « même temps le caractère vicieux des Byzantins , leur « disposition à la révolte, et la richesse de leur ville. Ceux « qui ont vu Constantinople savent quelle est la <|uan- « tilé d'animaux dont on s'y nourrit. On ne verroit

- ir

HI5TOIRE DD BÀS-EMPIRE. 567

« nulle part autant de gibier, si la chasse étoît permise. « Les marchés, en tout temps, abondent en fruits de toute « espèce ; et si les étrangers n'a perce viîent pas cet avan- « tage, qu'on juge le parti qu'en tirent les Turcs, à qui « le suc des fruits fait oublier la privation du vin ? « L'abondance du bois y est telle', qu'aucune partie de « l'Europe et de l'Asie ne peut entrer en comparaison « avec elle ; car, depuis la Propontide jusqu à Colchos,et au-delà, on voit des forêts immenses et éternelles, « dans un espace de plus de quarante journées de che- « lYiin , de manière qu'elle fournit des bois de construc- « tion à l'Egypte, au golfe Arabique, aux nations voi- « sines, aux peuples les plus éloignés; et, de toutes les « villes du monde , elle est la seule qui ne se ressente f jamais du défaut de bois, soit pour le chauffage, soit « pour la construction des édifices, soit pour celle des «( bâtimens, inconvéniens graves que nous avons va <c supporter de notre temps aux plus grandes villes de «c l'Europe et de l'Asie,

« Marseille, Venise, Tarente, sont siirabondamment

« approvisionnées de poisson; mais Consfantinople est

« plus riche encore qu'elles; les poissons des deux mers

M passent devant elle ; ils traversent le Bosphore , lais-

« sent Chalcédoine, et viennent s'offrir d'eux-mêmes aux

« pécheurs de Byzance , qui d'un coup de filet peuvent

«< remplir vingt navires. Ils remontent ensuite au prin-

« temps en troupes si nombreuses, qu'on les frappe à

«< coups de pierre comme des volées d'oiseaux; les fem-

« mes, du haut de leurs fenêtres, pèchent avec des cor-

« beilles ; les pêcheurs prennent tant de palamides, qu'ei-

«( les suffisent à l'approvisionnement de la Grèce et de

«r la plus grande partie de l'Europe et àê l'Asie ; et , sans

^< parler de toutes les espèces de poissons , ils prennent

«( une si grande ^.quantité d'huîtres, que tout le temps

« que les Grecs consacrent à leurs longs jeûnes, tous les

« marchés de Constantînoplé en sont remplis. Si By-

« zance n'avoit pas d^ailleurs autant de montons et de « bœufs ; si les habitans aSmoient le poisson ; si les pèa cheurs étoient industrieux comme les Marseillois et « les Vénitiens, et que la pêche fût libre; qu'on ne fût « pas obligé de donner la moitié des poissons au grand- « seigneur, les marchés en regorgeroient.Quelqu'un peut- <c être reprochera rinsahibrité de son atmosphère. Quant <( à moi , j'ai trouvé qu'elle étoit beaucoup plus saine « que celle de Rome. Dans le long espace de temps que « j'y ai vécu , à peine ai-je vu un hiver froid , et les cha- « leurs de l'été y sont tempérées par les vents du nord, « qui sans cesse agitent et purifient l'air. Les vents du « midi calment la rigueur de l'hiver ; ils sont partout « pluvieux , hors à Constantinople , où ils ëclaircissent «< Thorizon. Quant à la peste, on peut assurer qu'elle « seroit moins affreuse , moins mortelle, sans la multi- « tude et la malpropreté des esclaves qu'on trouve dans « tout le Levant.

* Et pour ne pas imiter les auteurs qui louent tout, « je dirai que le malheur de ce séjour est d'être habité « par des barbares sans culture; non que le climat ne « soit très- propre à adoucir les mœurs , mais Tabon- « dance de tout les corronipt au point de leur faire ou- « blier qu'ils sont de tous côtés environnés d'ennemis « acharnés; et, quoique nés pour commander, privés « d'institutions et de discipline , enorgueillis d'ailleurs « par le sentiment de leurs richesses , et comme par « une sorte d'instinct du climat , ils négligent les moyens « d'affabilité et de bonté que les hommes emploient les uns à l'égard des autres pour s'unir ; ce qui fait qu'un jour leur insolence leur attirera des ennemis , ou fera w naître des dissensions qui les détruiront comme ont «c été les chrétiens auxquels ils ont ôté la vie et l'em- « pire. Mais qu'ils s'égorgent mutuçllement , qu'ils « s'embrasent , qu'ils anéantissent leur ville, sa silua- 5< tion , la dépendance du Pont - Euxin , qui sans elle

« s'îsoleroîl des autres mers, comme il le fut jadis, et « seroît infesté par les barbares habitans de ses côtes, « lui donnera toujours des réparateurs.

« En effet , sî ces hommes féroces iravoîent été tant •f de fois domptés p^r le maître de Constantinoplc, qui « pourroît voyager par terre ou par mer dans les villes ««maritimes du Pont ? qui oseroit traverser le Bos- « phore, habité des deux côtéà par des brigands? El si «« quelqu'un parvenoît enfin à naviguer dans le Pont, « trompé par les feux que les habitans du détroit allu- « ment pour égarer les navigateurs , il tomberoit entre « leurs mains. Non - seulement Byzance peut empêcher « cette navigation , mais elle seule peut la rendre pos- « sible. Ainsi Constantinople , la citadelle de l'Europe " contre les brigands du Pont et de TAsie , et contre « ceux de cette contrée , seroit encore détruite , que « quelque fondateur , engagé par les avantages de sa si- « tuation , la releveroît aussitôt. Quel conquérant rava- « gea avec plus de fureur une ville que ne le fit Sévère, « le destructeur de Byzance ? Cependant, après l'avoir « renversée de fond en comble, il réfléchit que cette « ville, utile de tout temps à tout l'univers , étoit encore « le boulevard de l'empire romain contre les brigands « dn nord; et il la rétablit en lui donnant le nom de « son fils. Je finis par dire que toutes les viUes du monde « périront ; mais tant qu'il y aura des hommes, célle-cî « sera immortelle. >»

Il est facile de sentir, d'après cette description, tous les avantages que procuroit Constantinople , et combien elle, avoit d'appas pour Mahomet. La nature, en faisant concourir la mer à sa sûreté, à sa conservation, à la nourriture de sa population, à son commerce, à sa défense , avoit laissé si peu de choses à faire à l'art de défendre les places, que ses progrès n'y pouvoient presque rien ajouter.

3® Rapprochement entre les deux sièges de

Constantinople.

Cette capitale fut prise en 1204 par les croisés, en 1453 par les Turcs. Si Ton avoit sur l'un de ces deux événemens autant de renseignemens qu^on en a sar Tautre, on pourroit établir un parallèle digne d'intérêt. Le petit nombre de faits que nous possédons donne lieu à des rapprocheniens, des oppositions, des remarques qu'il n'est pas inutile d'indiquer rapidement.

1® En 1204 9 les croisés s'emparèrent de Constanti* nople par occasion. La conquête de cette ville n'étoit point le but de leur expédition. Etonnés de l'avoir faite, ils en profitèrent , la pillèrent, et se partagèrent l'enapire- Comme ils n'en connoissoient ni Tétendue , ni la topographie, ils commirent des erreurs telles, qu'il seroit impossible , quoique l'acte de partage existe , de désigner le lot de chacun. Il y en eut à qui l'on donna des provinces démembrées depuis long-temps. D'autres furent jouées aux dez. Cet état de répartition est remarquable sous deux rapports , qui démontrent également l'ignorance des copartageans. Beaucoup de villes ou de cantons étoient omis , et l'on en portoit qui ne faisolent plus ou même qui n'avoîent jamais fait partie de Tempire. La plupart des noms sont défigurés et méconnoissables. Dandolo , doge de Venise, eut une partie considérable*. Laville-Hardouin fut créé maréchal de Romanie; et le comte de Blois, fait duc de Nicée, ne jouit jamais de son duché.

i"" En 1453, Mahomet n'avoit plus que Constantinople à prendre. Par les soins de ses prédécesseurs et par les sieîis, toutes les provinces étoient ou conquises ou

^ A en juger par ce titre , domi- à la valeur ; mais il se trouvoit à aoe

nus (juartœ partis et diinidice iin- époque où la seule qui lui fût per*

pevii romani, ce héros nona>;énaire mise étoit l'espoir de vivre dam iJ

mëritoit toutes les récompcDiies dues mémoire des boinmes.

HISTOIRE DU BÀS-EMPIRE. S^l

Séparées de la métropole^ et, par cet isolement, affoiblies et connue mises en réserve pour être dévorées qaand il conviendroit au vainqueur. Le sultan finissoit

. par où les croisés avoient commencé. Aussi son empire

•^ dure encore ; celui des confédérés disparut an bout de cinquante ans.

3<> On agita dans le conseil de Venise , et deux siècles

, après , dans le divan du grand-seigneur , une question de la plus grande importance. Dans le premieron proposa

: d'abandonner Venise et de transférer le gouvernement et la population tout entière à Constantinople. Le sénat fîit partagé, et le sort des deux états dépendit d'une seule vdix, qui étoit pour laisser les choses in statu quo.

EMle fut appelée la voix de la Providence. De cette voix dépendirent le déplacement de la capitale et le changement de la patrie. Dans le divan, la surveille de la prise de Constantinople , on mit en délibération s'il falloit lever le siège ou le poursuivre. Chalil ébranla le sultan pour le premier parti, par la force de ses raisons; mais Zogano , qui connoissoit le penchant de Mahomet , le séduisit en le flattant. Ce qui prouve les difficultés réelles qu'il éprouvoit , c'est qu'il fut obligé d'abandonner à ses soldats, en toute propriété y habitans et richesses , qu'il auroit bien voulu conserver pour lui. Malgré Tardeur que donnoient cet abandon et l'avidité qui en fut la suite , l'événement fut douteux jusqu'à la blessure de Justiniani.

4° A l'exception de la captivité , qui n'étoit point dans les mœurs des croisés, le pillage de 1204 * et celui de 1453 se ressemblent beaucoup, et prouvent que ce terrible droit dévolu par la guerre est peu susceptible de progrès ou de perfectionnement. Quelque grandes que soient les différences dans les mœurs , dans la civilisation , dans les religions et le langage , la tactique est partout

^ f^ay, tom. 9 de cette édition , pag. So4 et •oîr. , la dcicription du pillage de laoj.

la même. Il y a cependant , à l'avantage des Tares, une circonstance particulière et remarquable , c'est que les églises ne furent pillées qu'en partie , et que les croisés n'en épargnèrent aucune , quoiqu'ils fussent chrétiens. Les tombeaux furent également outragés à l'une et l'autre époque.

5° Grâces à Mahomet , qui n'a^oil donné qve les hommes et leurs biens y les monumens furent respectes par les ennemis Aqs arts , tandis que les croisés se distinguèrent par leur barbarie, emportant ce qui ponvoit être déplacé, brisant et mutilant le reste. Ils se conduisirent en vrais Turcs. Pendant les cinq siècles qui précédèrent leur expédition , ou plutôt de{ltiis Jiistinien , les arts ne firent aucun progrès, parce que l'empire grec passa d'usurpateur en usurpateur. « Mais, « comme il n'y a rien de si rare (dit un écrivain*) « qu'un pouvoir dont l'origine soit absolument pure, « on appeloit légitime ce qui étoit injuste depuis quelque temps. » Les Paléologues ne tardèrent donc pas à être regardés comme légitimes. Ils régnèrent depuis 1260 jusqu'en i453. Occupés sans cesse à se débattre contre le schisme et les Turcs, ils n'eurent ni le temps, ni la volonté, ni les moyens d'embellir leur ville. Elle devoit donc offrir en i453 ce que les croisés y avoienl laissé en 1204. Voyons ce qu'ils y trouvèrent à celte époque. Nicélas Choniate ^ va nous en faire la description en des termes qui prouvent et sa douleur et son indignation. « Ces regrets éloquens (dît son traduc-

^ Cette remarque , d'une grande * Ainsi surnommé , parce qu'il justesse, est de M, le comte Oaru, éloit de Chonœ en Phrygie. L'emdans son Distoire de Venise. Le tour pereur l'avoit fait sénateur et grand épigrammatique avec lequel elle est logothète. Il a fait le récit de ses exprimée force le lecteur de s'y ar- aventures , lorsqu'il échappa de rêier et de consulter un moment sa Conslanlinople avec sa famille « mémoire. Plus il passe en revue l'entrée des croisés. Ce récit, trèsà*oi'i^ines du pouvoir, ]^\\i%i\lvou\ G. intéressant , se trouve dans le code prouves à l'assertion de l'historien quième volume de THist. du prtsid. de Venise. Cousin.

HISTOIRE DU BÀS-EMPIKK. S'jZ

« teur ) d'un homme qui fut témoin des ravages faits « par les peuples d'Occident à Constantinople dans le « treizième siècle , feront voir que tous les Latins n'ont « pas admiré les ouvrages des Grecs, et que tous les « barbares ne sont pas Turcs.

€< « Les brigands qui se rendirent maîtres de Constantinople, affamés d'or, comme tous les peuples barbares, se livrèrent à des excès inouïs de pillage et de désolation. Ils ouvrirent les tombeaux des empereurs qui décoroient Thiéron du grand-temple; ils enlevèrent les richesses qui s'y trouvoient , les perles, les pierres précieuses , les diamans ^ trésors respectés depuis tant de siècles , et dont ils s'emparèrent avec une avidité effrénée. Ils outragèrent le corps de l'empereur Justinîen, que l'injure des temps avoit épargné. Us admirèrent ce prodige , mais ils n'en dépouillèrent pas moins le cadavre de ses vêtemens funèbres. On peut dire que ces conquérans féroces n'ont fait grâce ni aux vivans ni aux morts: ils ont insulté Dieu ; ils ont outragé ses ministres ; ils ont épuisé tous les genres d'impiété. Enfin ils ont déchiré en lambeaux ce magnifique voile dii'grand temple tissu d'or et d'argent pur , estimé plusieurs millions de mines, et beaucoup plus beau que celui qu'on voit à présent. '*

« A ce brigandage en succédèrent bientôt de nouveaux. Le besoin d'argent ( car l'avarice des barbares n' est-elle pas insatiable?) les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils jetèrent au feu. Cette Junon d'airain mas* sif , colossale, qui ornoit le forum de Constantin , brisée en morceaux, fut fondue la première. Un chariot at-

a Ce morceau est intitulé : Dis- monumens détruits ou mutilés par cours de I^icétas Ghoniate sur les les croisés eu i ao4.

574 HISTOIRE DU BÀS-EMPIRK.

télé de quatre chevanx put à peine traîner la tète y^Ëj qu^an palais. Le beau Paris fut aussi renversé de sa l>tte;l il étoit auprès de Vénus, et lui présentoit la pomme,!/ source d'une discorde fatale. Qui n'admira pas les relieft de cette pyramide élevée qui dominoît sur toutes les colonnes, dispersées dans la ville? Tous les oiseaux dont les chants célèbrent le printemps y étoient représenta. On y voyoit les travaux de Thomme des champs, les instrumens du labourage, les meubles de la ferme, les lirebis bêlantes, les agneaux bondissans : une immenier mer s'étendoit au loin ; elle étoit peuplée d'une foolc innombrable de poissons, dont les uns tomboient dam les filets des pécheurs, d'autres échappoient de leiiiiP mains, et , recouvrant leur liberté , se précipitoient dam les flots. Des amours, deux à deux, trois à trois, bus^ se défiant, exprimoient leur folâtre joie en luttant oa en se jetant des pommes. Sur le sommet argii de la pyramide étoit une statue de femme que les vents faisoieot tourner clans tous les sens, et qu'on appeloit pour cette raison anémodulion. Cet ouvrage prodigieux fut con- | damné aux fourneaux, ainsi que la statue équestre, héroïque et colossale du Taurum , placée sur une base en forme de table, et que quelques-uns croyoient être celle deJéus, fils de Marie , parce que le cavalier , étendant la main vers le soleil couchant , sembloit montrer Gabaon. La plupart disent cependant que c'étoît Bellérophon; car le cheval voloit sans frein dans la plaine, indépendant , comme Pégase, du cavalier qu'il portoit^et battant Tair de ses ailes en même temps qu'il frappoit la terre de ses pieds. Une fable répandue alors rapportoit que sous l'ongle du pied gauche intérieur étoit cachée la figure d'un homme de la faction verte, on d'un Romain des pays occidentaux , ou peut-ôtre d'un Bulgare. Du reste, cet ongle étoit inséparablement attaché à la base pour qu'on ne pût avoir la figure qu'il recéloit ; mais quand on eut mis le cheval en pièce pour le jeter

Si

lu

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. S'jS

dans le creuset , on ne trouva qb^uù cachet enveloppé aan drap de laine. Les Latins , peu curieux du sens des ciÉactères dont il portoit Tempreinte, le mirent au ' feu avec les autres débris de la statue. »

ÎIL

« Les barbares, ennemis de tout ce qui est beau, n'épargnèrent pas davantage les autres statues de THippodrome : ils anéantirent tous les monumens de Tantiquité. Les médailles chargées d'inscriptions intéressantes Furent vendues, sans égard à leur valeur. On les changea pour rien , et des pièces rares qu'on avoit recueillies à grands frais devinrent dans leurs mains une vile monnoie. Ainsi périt l'Hercule Trihespérus, ce grand et magnifique chef- d'œuvre de sculpture qu'on voyoit dans le Cophius. Il étoit couvert de la peau du lion; rimmobilitéde l'airain n'empéchoit pas qu'on ne vit ses yeux se rouler avec fureur; il ne portoit point de carquois; son arc n'étoit point dans ses mains ; il n'étoit plus armé de sa massue ; mais roidissant la main et la jambe droite avec effort, et fléchissant le pied gauche jusqu'aux genoux, appuyant sur son coude sa main gauche qu'il tenoit élevée , et sur laquelle sa tête , opprimée par la douleur, étoit à demi-soutenue, il déploroit sa destinée ; il maudissoit les travaux qu'Eurysthée , jaloux ^e sa gloire , lui imposoit sans l;)esoin , abusant insolemrment des faveurs de la fortune. Sa large poitrine , ses larges épaules, sa chevelure épaisse, ses bras nerveux, les muscles robustes qui dessinoient ses reins et sa stature enfin étoient faits, comme je le présume, sur •J| vraie mesure attribuée à Hercule par Lysimaque, dont cette statue de bronze fut le premier et le dernier ouvrage de ce genre. Sa forme colossale étoit telle , qu'un fil qui mesnroît la circonférence d'un de ses pouces pouvoît ceindre un homme, et que la dimension de sa xuîsse égaloit la taille des hommes les plus grands. Ces

5^6 HISTOIRE DU BÀS-EMPIEK.

destructeurs, qui mettent la vengeance au -dessus de toutes les vertus et s^en attribuent la prérogative, nt 1^ respectèrent pas ce symbole de la force humaine. » « 1 (

« On fit fondre encore Vâne chargé , marchant eu niant contre Tânier qui le suîvoit. Auguste avoit fait placerce groupe dans ia ville d' Actium , que les Grecs appellent Nicopolis, en mémoire de la rencontre qu'il avoit faite d'un âne et de son conducteur , une nuit qu'il alloit a la découverte de l'armée d'Antoine, dont ce villageois loi indiqua le camp, en lui répondant qu'il s'appeloit Ni< cou ( heureux ) , et son âne Nicandre ( vainqueur ), et qu'ils portoient des provisions à l'armée de César. La truie et la louve qui allaitèrent Romulus et Rémus eurent le nic^me sort , et pour des monnoies de la plus médiocre valeur. Ainsi furent sacrifiés les plus véoérables monumens de notre antiquité. Il en est de même de rhomme qui combattoit un lion ; de Thippopotame dont le train de derrière se termine en qiieue écailleuse; de l'éléphant qui agitoit sa trompe; àes sphynx , femmes charmantes par la partie antérieure de leur corps, terminée ensuite en monstre horrible. Les plus extraordinaires étoient celles qui paroîssoient marcher déployant leurs ailes et défiant les plus agiles oiseaux; et le cheval indompté, dont l'oreille inflexible, la bouche fi*emissante et les bonds, signes de sa joie et de sa fierté, ;hinonçoient l'indépendance. J'ajouterai l'horrible Scylla, femme depuis la tête jusqu'à la ceinture , femme ^ipntesque, dont l'attitude exprimoit la force et la férocité; SCS flancs vomissoient les monstres qui se préripilèreut sur le vaisseau d'Ulysse pour dévorer ses malheureux compagnons. Ou voyoit encore dans l'Hippodrome un aigle d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et k plus bel instrument de ses prestiges. Quand ce philo sophe vînt à Conslantinople, les Byzantins, dont le

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séjour ëtoit infecté par des serpens, le coDJnrèrent de les garantir de ce fléau. Le magicien, ayant évoqué dans une orgie secrète les plus puissans démons ^ après la célébration de ses coupables mystères, fit placer sur une colonne un aigle dont la vue, semblable au chant des syrènes, avoit tant de charme, qu'elle enchaînoit les spec^ tateurs. Comme il déployoit ses ailes pour s'envoler, un serpent qu'il tenoit sous ses pieds s'efforçoit d'arrêter son essor en l'enveloppant des reglis de son d^Hij^s tortueux, s'élançant lui-même pour saisir ses ailes; mais le monstre gonflé de venin faisoit de vaines tentatives. Serré dans les griffes de l'oiseau , il semhloit moins lutter contre lui que s'assoupir de lassitude : il retenoit ses poisons impuissans. Tandis que l'aigle, avant de signaler sa victoire par des cris de triomphe , faisoit un dernier eff^ort pour enlever avec lui son ennemi dans les airs, comme la joie de ses yeux et 1 agonie du monstre le faisoient augurer* En voyant le serpent ainsi abattu, on ne pouvoit s'empêcher d'espérer que le vainqueur, dédaignant de se repaître de cette vile proie.» laisseroit tomber en même temps ce cadavre et ses poisons ; qu'il effraieroit par cet exemple ceux qui désoloient Byzaoce, et leur persuaderoit de fuir dans leurs asiles.

« Un prodige de plus dans cet ouvrage admirable étoit le cadran dessiné sur les plumes des ailes» qui iodi^ quoit les heures du jour à ceux qui connoissent ces caractères , quand le ciel n'étoit pas couvert de nuages. »

« Que ditai-]e d'Hélène , de la blancheur de ses bras» de sa jambe parfaite, de sa taille divine, de cette Hélène qui conduisit toute la Grèce soiis les murs de Troie , et causa la ruine de cette superbe ville ? Elle s'enfuit en Egypte ; et ce ne fut que dans un âge avancé qu'elle désira de rentrer dans b Laconie. N'adoucit- elle pas la^

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férocité de ces barbares habitans ? N'amolUt-elle pas cei âmes (le fer?. Tout étoit possible à celle duni les regarda eiichciinoient ceux qui roiisidéroient ses attraits. .Son iin^^se senibloit pouvoir opérer ces mêmes prodiges. Qu(>i(|ue veine sans dignité, elle laissoit éclater aux yeux avides tonte la fraicbeur de ses charmes mal voilés p;tr une tunique légère, par son voile , sa couronne, et leÀ tresses de ses cheveux , plus déliés que les fils invisibles <ie l'araignée. Sa chevelure, attachée seulement à la hauteur du col , flottoit au gré des vents , et retoroboit jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa belle bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, senibloit offrir un passage à sa voix; et le plus doux sourire, se plaçant aussitôt sur ses lèvres, en f^isoit passer toute la joie dans Tâine de ceux qui la voyoieat ; aucune langue ne peut peindre, et la postérité ne sentira jamais tout ce qu'il y avoit de grâce répandue dans ses yeux , dans le contour de ses sourcils , et sur tous les autres charmes de ce corps divin. Mais , ô fille d^e Tindare! modèle de beauté, triomphe des amours, émule de Vénus , chef-d'œuvre de la naUire, digne prix d'une interminable guerre ! qu'as- tu fait de ce Népenthés, don inestimable de la fen»me de Thoiiis ? Où est la toute- puissance de tes charmes ? Pourquoi n'en faistu p;is aujourd'hui sur le cœur de ces barbares Tusa^e heureux que tu en faisois autrefois? Peut-être les destins ont-ils voulu que le feu dt)nt tu embrasas tant do cœurs servît à te consumer un jour ; et les descendai).< d'Euée ont-ils voulu , peut-être par ressentiment , te condamner aux flammes que ta beauté alluipa dans liion? Mais non , la soif de l'or ne permet pas de* recourir à d autres motifs, soif barbare, qui seule a ravagé la terre et détruit les rares et sublimes ouvrages i\es arts. Ces barbares , d'ailleurs insensibles au pouv«)ir de la beauté, vendent leurs femmes pour quelques oboles , ne se passionnent que pour ce vil métal , passent les jours entiers

HISTOIIS DU BAS^BMPI&B. £79

à )ou6r, et finissent leurs jours forcenés par des combats féroces^ établissant, pour prix de la victoire, leurs bienb, leurs femmeSi les femmes qui les ont rendus pères, et tout ce qu'ils possèdent ; enfin jusqu'à ce trésor dont la conservation est la plus vive passion de tous les hommes , la liberté ! Ne nous étonnons pas ( je cite ces vers , en parlant d'hommes sans culture et sans lettres, parce qu'ils regardent Hélène ),

« Ne nous tâtonnons pas que taut de maux affreux « Affligent à la fois lH(%'tt la Grèce ; « Sa beauté dans le ciel eût diviaé les dieux, «El donné de ralarmc à plu» d'une dées»e. »

Sur le piédestal, on voyoit une jeune femme d\ine tailU admirable, dont la chevelure relevée sur. le front étoil tressée en arrière avec beaucoup de grâce ; elle étoit placée de manière qu'on pouvoit y atteindre avec la main. La sienne, qui n^étoit appuyée sur rien, soutenoit un cheval par un de ses pi(*ds avec autant d'aisanccl que si c'eût été un fuseau. Le cavalier éloit robuste et armé ; ses jambes étoient couvertes dHme espèce de bot-* tines, et il avoit Tattitude guerrière. Le cheval dressoil les oreilles comme s'il eût entendu le son de la trom* peite ; le col élevé, Toeil plein de feu, il sembloit se précipiter en avant avec fureur, ses pieds de devant , suspendus en V^iir , antionçoient l'ardeur des batailles;

« Au-delà de celte statue, proche de la borne occidentale des courses, qu'on appeloit de Ribio^ on voyoit des statues , trophées de ceux qui avoient vaincu dans les jeux. D'un signe de la main, ils ordonnoirnt au conducteur (le ne pas abandonner les rênes auprès de la borne , mais dé faire tourner les chevaux en les reti-^ rant à soi et les aiguillonnant plus vivement, atîn que, se trouvant plus (6t au-delà du terme , ils obligeassent lenrs rivaux de premli*e un plus grand détour., et de se

58o HISTOllE BU BA8-BMFtRK«

laisser vaincre malgré la supërioritë de lears coorsien. « Il est difficile d'exprimer toal ce qa'ôn ponrrtiitdire sor ce sujet , qu'il n'esl pas d'ailleurs dans mon but de traiter plus longuement. Uo spectacle, pins intéressant, et le plus curieux de tous parla perfection âe l'ouvrage, étoît celui d^une espèce de bœuf placé sur nne base de pierre; il n'avoit^ni la queue ni le col aussi long que ceux d'Egypte , et il est difficile d'assigner ^posilivement ' le genre de cet animal ; il en étouffbit entre ses dents un autre dont le corps étoit gihii d'écaillés si aiguës, qu'on ne pouvoit le toucher impunément. On croyoit communément que le premier de ces monstres étoit un basilic, et l'autre un aspic. Quelques-uns pensoienlque c'étoit un hippopotame , et d'autres un crocodile. Peu m'importe la diversité de ces opinions ^ je ne veux parler que du nouveau genre de combat qu'on voyoit entre ces deux animaux, victimes l'un et l'autre de leor fureur» tous les deux vaincus et vainqueurs, recevant et se donnant mutuellement la mort. Le plus grand, infecté des venins de son adversaire , couvert de pustules de la tête aux pieds, étoit d'un vert livide, couleur qae son sang extravasé contractoit de la fermentation des poisons dont il étoit saturé ; ses genoux fléchissoient , et l'on voyoit bien qu'il seroit étendu par terre, si les jambes qui lui servoient de bases ne i'appuyoient par leur masse. L'autre animal, brisé par les dents de son ennemi , remuant à peine sa queue venimeuse , ouvroit sa gueule , et marquoit les efforts qu'il faisoit pour s'échapper de cette horrible prison ; mais il ne le pouvoit ; ses pieds, son dos, et la partie de son corps à laquelle sa queue tenoit , étoient absolument enfermés dans la mâchoire de son vainqueur ; l'avantage étoit donc égal de part et d'autre : ils combattoient avec autant de succès, et périssoient aussi malheureusement. J'ose dire que cette issue commune de guerres mortelles n'est pas le sort particulier de ces animaux furieux , et qu'elle me-

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nace également les hommes, les nations, celles, par exemple, qui ont détruit notre empire; car, luttant ensuite les uns contre les autres, ces peuples barbares se détruisent aussi , se ravagent et s'anéantissent par la volonté de ce dieu suprême , ennemi des nations avides de guerre et de carnage , de ce dieu qui veut que le juste seul marche en paix sur les monstres des déserts et les foule à ses pieds. >»

Les sentimens de Nicétas sont mieux compris depuis le mois d'avril 18 1 4- Il est fâcheux qu'on n'ait point d'objet de comparaison entre ces monumensetceux que les Turcs trouvèrent en i453.

Jeao et Manuel, dans leur inutile voyage en Europe, virent » Venise plusieurs monumens enlevés à Constantinople par les croisés , entre autres , ces quatre chevaux de Corinthe que nous avons possédés à notre tour : ils ne durent pas les apercevoir sans émotion

fIN D£ l'histoire DU BA8-EMPIBE.

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TABLE

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