VALENTINIEN , VALENS
La populace y toujours amie des nouveautés, le proclame Auguste; une foule de paysans séduits par ses promesses accourt près de lui; ce cortège tumultueux force les portes du palais , y installé le nouvel empereur et le conduit ensuite au sénat, vide de sénateurs, et que remplit une tourbe d'absctirs conjurés. Tous les fonctionnaires s'éloignent; tous les propriétaires et les marchands se renferment dans leurs maisons : Pro^ cope régne, mais il règne sur une ville qui n'offre à ses yeux qu'un vaste désert dont le silence l'épouvante ^ Cependant, trop avancé pour reculer, il s'empare du port et des arsenaux, fait paraître devant lui des aventuriers qui trompentle public en se présentant comme ambassadeurs de puissances étrangères : en même temps il fait arriver des courriers qui répandent le faux bruit de la mort de Valens. L'audace la plus téméraire trouve toujours des admirateurs : le belliqueux et bouillant prince Hormisdas se déclare pour un usurpateur qu'il croit prêt à venger Julien et ses amis. Les Goths donnent des secours à Procope; les joviens et les herculiens se rangent sous ses enseignes; enfin Faustine, veuve de l'empereur Constance , donne un nouvel éclat au nouvel Auguste en l'épousant, pour remonter sur le trône dont elle n'était descendue qu'à regret. Bientôt Procope se voit à la téta d'une nombreuse armée que les mécontens grossissent
ET VALENTINIEN 11. a85
chaque jour. Si son génie eût égalé son ambition, il aurait peut-être changé encore une fois la destinée de l'empire.
Le lâche Valens tremblait dans Césarée, par- Ucbcic lait d'abdiquer pour conserver sa vie , et ne cédait qu'avec peine à la fermeté de ses ministres qui le forçaient de garder le pouvoir suprême.
Au milieu de ces incertitudes, une invasion rapide aurait augmenté la crainte, déconcerté la prudence et soumis l'Asie : on subjugue tous ceux qu'on étonne.
Procope fit la guerre méthodiquement etiperdit tout en pcirdant du temps. Entré en Asie, il voulut s'assurer des postes fortifiés, s'empara de quelques villes, et ne se rendit maître de Cyzique qu'après un long siège. Un premier succès contre les généraux de Valens resta sans fruit , parce que l'usurpateur ne sut pas en profiter. Cette temporisation, qui n'est utile qu'à ceux qui se défendent, permit à Valens de se remettre de sa frayeur j il regagna l'affection des peuples en investissant de nouveau le vertueux Salluste de la préfecture de l'Orient. Lupicinu& amena les légions de Syrie à son secours; enfin le général Arinthée, que sa beauté, sa force et sa vaillance faisaient comparer aux anciens héros de la Grèce, marcha, suivi de peu de troupes, contre un corps nombreux de rebelles, s'approcha d'eux audacieusement , leur ordon-
^84 VÀLiaSTINIEN, VALEiîS
na, comme s'il était leur chef^ de lui livrer . rofficier qui les commandait , çt fut obéi. Magnani- Lcs armécs de Valens étant réunies, le vieux
initéci*Ai» , n • ' 1 '
héiion. Arbétïon, autrefois consul et général sous 1^ régne du grand Constantin, quitte sa retraite, prend le commandement des troupes : on avait oublié ses concussions, ses vices; on ne se souvenait que de ses exploits : les deux armées se rencontrent à Tbyatire en Lycie et se livrent bataille. Des deux côtés le courage était égal, ]a fureur pareille, le succès semblait incertain. Au milieu de la mêlée, Arbétion jette son casque, offre aux regards des combattans sa chevelure blanche, sa figure vénérable : « Mes enfans, » crie-t-il aux soldats, reconnaissez votre père M et votre chef, imitez ma vieille fidélité, re- » joignez les drapeaux de l'empereur élu par » vous, qui a reçu vos sermens, et fuyez l'usur- >) pateur qui viole vos lois et qui vous trompe. » A ces mots le combat cesse; tous les guerriers de Procope se soumettent aux ordres d' Arbétion.
Fuite L'usurpateur, abandonné, s'enfuit dans les Procope. bois avec deux officiers qui, le jour suivant, dans le dessein de racheter leur vie par une perfidie , enchaînent Procope et le traînent au camp iu\périal, où on lui tranche la tête. L'empereur profita de la trahison et punit les traîtres. Ils partagèrent le supplice de leur victime. Le faible Valens, au lieu d'attribuer à ses
ET VÀLENTIKIEÎT II., 285
fautes les troubles que lé courage de ses généraux venait d'apaiser^ en accusa ses peuples, prétendant qu'ils avaient attiré sur eux le courroux du ciel par leur funeste penchant pour la magie. Il publia des édits sévères contre ceux qui piiofessaient cette fausse science.
A cette époque , dans tout l'empire romain , les c*hrétiens comme les païens , également superstitieux, croyaient aux charmes ^ aux philtres, à l'évocation des esprits infernaux, aux sortilèges employés pour inspirer l'amour ou la haine , et pour priver un ennemi de la raison ou de la vie. Les catholiques et les ariens ajoutaient presque autant de foi aux prédictions des sorciers, que les idolâtres aux oracles. Tous s'accordaient à regarder comme criminelle la sorcellerie, et personne ne se montrait assez sage pour comprendre que, s'il n'existait pas de. sorciers, l'autorité ne «devait pas combattre une chimère, et que, si, au contraire, les sorciers étaient doués de la force et de la science qu'on leur supposait, toute loi contr'eux serait impuissante.
' On persécuta tous ceux qui étaient soupçonnés de magie. Sous ce prétexte, les différentes sectes s'accusèrent réciproquement; les païens furent particulièrement tourmentés, et l'esprit de parti ouvrit par ce moyen un champ fertile à la cupidité des délateurs..
286 VALElîTIMIEN, YALENS
Lorsque Valentinien ajtprlt la révolte de Procope^ il donna des conseils à son frère pour diriger sa conduite y mais il ne lui envoya point de secours : une invasion des Allemands dans la Gaule , la piraterie des peuples du Nord qui infestaient FOcéan, le soulèvement des Pactes et des Calédoniens en Bretagne , et l'armement des Maures en Afrique^ occupaient tous ses soins et employaient toutes ses forces. Il publia , comme Yalens^ des édits sévères contre les magiciens, et les fit exécuter avec une extrême rigueur. Cruauté* Valens fut cruel par faiblesse, Valentinien * niên? '" Tétait par caractère; inaccessible à la crainte^ emporté /barbare^ il punissait de mort le moindre délit. Dès qu'un mot excitait sa colère, on entendait sortir de sa bouche ces paroles courtes et terribles : « Qu'on le brûle ^ qu'on le dé- » capite f qu'on l'assomme ! » Près de la chambre où il couchait , on voyait , enfermés dans deux cages, deux ours énormes, dignes favoris d'un tyran. L'un se nommait l'Innocence , l'autre Mica-'Aurea. L'empereur se plaisait à leur faire dévorer, devant lui , les malheureux qu'il avait condamnés. Après de longs services , Uln-nocence reçut de lui une vaste forêt pour apanage et pour retraite.
Plus féroce que ces deux ours, le barbare M^imin irritait les ressentimens de Valentinien, inondait l'Italie de sang, et, lorsqu'il fut gorgé
ET YALENTTNIEN II. 287
d'or et rassasié de victimes j il obtint pour récompense la préfecture des Gaules.
Les prisons de Rome, de Milan, d*Ântioche, étaient remplies d'infortunés que la délation y entassait. Cependant la vertu de Salluste, qui lut-* tait avec fermeté contre la tyrannie, allégea souvent le poids des maux qui affligeaient l'Orient.
Ce qui paraît inexplicable dans ces temps bar- ses insubares , c'est le contraste étonnant que présente d'une part la cruauté des princes, et de l'autre la sagesse de leur législation. Lorsque Valenti-»nien ne cédait point à la violence de quelque re^ sentiment particulier, ses lois, dictées par la justice, portaient l'empreinte de l'amour du bien public, et l'oiu ne peut que donner des éloges aux mesures qu'il prit contre l'exposition des enfans , et aux édits qu'il publia pour protéger les progrès des sciences , particulièrement ceux de la médecine. Il établit des académies à Rome et à Constantinople. On lui dut une belle inatitutiôn, dont l'objet était de réformer de grands abus : il créa soixantenleux défenseurs, chargés de porter au trône les requêtes des pro* vinces, les plaintes des villes, et de soutenir les droits des peuples. Sourd aux cris de l'esprit de parti , il toléra tous les cultes , permit de célébrer les mystères d'Eleusis, protégea les aruspîces, et réprima l'avarice du clergé chrétien. Il défendit sagement aux magistrats d'acheter
288 VALENTINIEN, VaLENS
des biens-fonds dans les provinces qu'ils administraient,, ne croyant pas légitime un contrat qui pouvait ne pas être libre.
Mort Valehs était soumis à ses volontés: mais, incapable de montrer cette fermeté qui écarte 1 mtrigue , il céda aux conseils d'un prêtre qui l'avait baptisé, favorisa l'arianismp, et ordonna au préfet d'Egypte de cbasser Athanasede son siège. Le peuple en armes défendit son évêque; l'autorité se vit contrainte de plier sous l'ascendant du pontife. Âthanase termina ses jours en paix, laissant après lui cette renommée durable qu'on ne doit qu'aux grands talens unis à de grandes vertus.
Sa mort fut une calamité pour son Église; l'arien Lucius lui succéda et persécuta les catholiques.
Dbsensiom Daus Ic même temps Rome était le théâtre
"quesà des scènes les plus scandaleuses; XJrcin et Damase, dont saint Jérôme lui-même blâme le luxe indécent, se disputèrent, par les artnes^ le siège pontifical. De part et d'autre des flots de sang furent versés au nom d'une religion qui abhorre le sang.
Les femmes ne furent pas même épargnées dans ce massacre; Damase l'emporta, et le lendemain de son triomphe on trouva dans l'église
Victoires cent trente-sept cadavres.
* nien "^*" Valcntinicn , ne voulant pas se mêler des que*^
KT VALENTIWIEN 11/ ^^89
relies des évéques, les laissa combattre , et cou*^ rut dans la Gaule s'opposer aux progrés des Barbares. Malgré les victoires de Constantin et les triomphes de Julien , Rome avait conservé l'ancienne coutume de payer, sous le titre de présens ^ des tributs annuels aux Barbares , usage funeste qui datait du temps de Caracalla et de Commode^ première époque de la décadence romaine.
XJrsace, grand-maitre des offices , ayant refusé de payer ce tribut ^ les Allemands prirent les armes; les légions bataves^ qui formaient l'élite de l'armée des Gaules^ démentirent en cette circonstance leur ancienne renommée; après une courte résistance, malgré les efforta des deiix généraux romains qui les comman.daient, elles prirent la fuite et perdirent leurs aigles.
Yalentinien, pour punir leur faiblesse, les licencia et dégrada leurs officiers. Désespérés de cette humiliation méritée , ils implorèrent tous la clémence du prince , et demandèrent à grands cris qu'on leur donnât l'occasion de réparer leur honte. L'empereur, touché de leur repentir, leur fit rendre leurs- armes. Jovinus, à leur tête, marche sur Metz , surprend une division allemande, force son camp, et la taille en pièces. Après ce succès, il se porte, sans perdre de temps, sur la route de Châlons, rencontre, dans I. 19
Gqogle
290 YAtENTINIEN , VALENS
les plaines qu'arrose la Marne, la grande arméç dea Barbares, lui livre bataille, remporte une victoire complète, tue six mille Allemands, revient à Paris, et y reçoit de Valentinien la dignité de consul pour prix de ses exploits, . L'éclat de ce triomphe fut souillé pai' un crime I au mépris du droit dès gens, le roi des Allemands, tombé dans les fera, fut pendu par des soldats romains.
sonîniré- Valcutinjen, suivi de son fils Gratien et ac- Sn dangj'r! compagué par les généraux Jovinus, Sévère et Sébastien, passe le Rhin et entre dans le pays de Wurtemberg. Les Allemands s'étaient retranqliés sur la montagne de Salicinium; l'empevew^f s'étant avancé imprudemment pour reconnaître cette position, se vit tout à coup entouré par une foule de Barbaresi, Son intrépidité le sauva; son armure fut brisée, il perdit son casque; mais il se fit jour au travers dés ei^nenns, et revint presque seul dans son camp.
Bientôt il attaque la montagne, et „ après un combat long et sanglant, s'en empare. Les Alleoftands prennent la fuite; Sébastien leur coupe 1a retraite et en fait un affreux carnage. Ce! s^uccèa termina la caoïpagna; Valentinien emrplqya h reste die l'anaée à fortifier la frontière du Rhin,
D9:nsce temps m peuple ascendant d^s Van* dakfs A et qui devin4i bientôt fameusx sou^ ie aow
ET VALENTJjS'JO n. 2gi .
Ae Bourguignons, croissait en nombre et en force dan» les forêts de la Lusace et de Ja Thuringe. Leur gouvernement paraissait plus républicain que monarchique* Le sacerdoce y jouissait d'une grande autorité^ le grand -prêtre Sinistus était inviolable^ tandis que le chef de la nation, qui portait le titre de Hindinosj n'exerçait qu'un pouvoir très borné , et rendait eompte de sa conduite au peuple , qui pouvait le destituer.
, Les Bourguignons, depuis quelques années, sontr«i»< étendaient leur puissance par des^ invasions sur crien roi le territoire des Allemands. Leurs sanglantes mabd.. querelles n'étaient interrompues que par de courtes trêves» Valentinien fomenta leurs diVi-* sions, et conclut avec Macri^n, roi des Aile-* mands, un traité d'alliance que les Barbares exécutèrent phis fidèlement que les Romains.
D'autres peuples, devenus depuis trop célèbres par leurs ravages, infestaient alors les côtes de la Gaule : c'était une foule d'aventu^ tiers sortis des rivages de la mer du Nord. Exercés à la piraterie, enhardis par de premiers succès^ enrichis par de nombreux pillages, ils formaient depuis quelques années, sous le nom de Saxons y un corps de nation formidable. Les Bomaim repoussèrent d'abord leur invasimi pair la force, et ensuite, les trompant par des artifices trop communs dans ee siécie de corruption^