CHAPITRE PREMIER
( Au 3ia. )
Tableau de la Tieîllesse de Tempire romain. — Anéantissement de la liberté par Constantin. -^ Fondation du (îespotisine. — Tableau de Tempire après la mort de Constantin. — Translation du siège de l'empire à Constantinople. — Érection d'un arc de triomphe à ConstantiiK — Prédilection de Constantin pour le christianisme. — Premières discordes ecclésiastiques. — Secte des circoncellions en Afrique. — Éducation des enfans de Con- /stantin. — Victoire de Constantin sur les Sarmates. — Établissement des jeux sarmatiques. — Édits de Constantin. -« Abandon des charges publiques. — Ordonnances de Constantin. — Son respect pour le culte chrétien. — Guerre entre Constantin et Licinius. — Bataille de l'Hèbre. — Fuite de Licinius. —Bataille de Chrysopolis. — Défaite et fuite de Licinius.. — « Son abaissement et sa mort. — Abolition du polythéisme. — Désordres dans l'empire occasionés par les courtisans. -^ Hérésie en Egypte excitée par Arius. — État de l'Église. — Sectes du synorétismc ^ des es8éni«ns et des thérapeutes. — Mœurs des
l * CONSTANTIN.
esscnicns. —Moeurs dc8 thérapeutes. —- Pit>pagatioii de l'Évau gile. — Causes de la haine des Romains contre le christianisnie.
— Progrès du christianisi^e. — Chute du polythéisme. — l?remiers ëvêques à Rome. — Pontifes de Rome jusqu'à Constantin.
— Le Paraclet. — Tableau des discordes causées par les schismes. •>- Élection d'un chef de TÉglise , nommé epsuite pafie. — L'excommunication. — Rurale du christianisme. — Naissance de Tarianisme. — Efforts de Constantin pour établir la paix dans l'Église. —CoBcile général. «"dôture du coiici)e. •— Abolition des combats de gladiateurs. — ^Mort de Crispns et de Fausta. -^Révolte contre Constantin. — Son départ définitif de Rome. — ^DécouYertqdu sépulcre de Jéfus-Chriat.-'Coustruotion d'une église nommée le Saint- Sépulcre, — Fondation de Constantinople dans Byzance. — Le siège de l'empire est fixé dans Cette ville. — Grands travaux dans Byzance, sous Constantin. ^- Dédicace *de Constant^nople k la Yîerge. «^ Institutions de Constantin.—Victoires du jeune Constantin si;|r les Goths. — Mort du philosophe Sopatère.— Révolution pariai les Barbjirei.
— Naissance de Julien l'Apostat. — Panégyriques de Constantin. -•• Révolte et mort de Calocére. — Partage de l'emj^re entre les enfans de Constantin. «—'Nouvelles dissensions de l'Église. — Exil et mort d^Eustathe. — Désobéissance de l'évêqiie Athanase au sujet d^Arius. -— Accusations dirigées contre lui. •<— Sa justîflcation' sa condamnation , sa dépositioii. — Réintégration d'Arius.— Arrivée d'Athanase à Constaniinople. — Sa justification devant Constantin. — Sa condamnation et son exil. -^ Triomphe et mort d'Arius. -^ Loi sur la juridiction épiscopale. — Autres décrets de Constantin. -^Déclaration de guerre aux Perses. — Maladie et bapté|ne de Constantin.— Rappel d^Athanase. -* Mort de Constantin.
Nou5 avons quitté ce Forum célèbre où hriUèrent tant d'orateurs éloquens, ce sénat que Cynéas avait pris pour une assemblée de rois, et où l'on admirait tant de vertus , ce Capitole où triomphèrent tant de héros ; et nous revenons
avec Constantin vers cet Orient voluptueux où rbomme, bercé par la mollesse, enivré par les plaisirs , parut toujours desliné à s'engourdir au sein du repos et à s'endormir dans l'esclavage*
Nous allons écrire l'histoire de la vieillesse TaUeau ae
'. 11^ 11 „.ï* vieillesse
de cet empire, dont la force colossale avait si de wm^re
^ ronaaiii.
long-temps fatigué la terre : l'histoire de cette ' vieillesse est triste , mais elle conserve cependant quelques traits qui raippellent son antique grandeur; si elle n'élève plus l'esprit, elle l'intéresse encore ; on y voit peu de ces actions héroïques <yii excitent l'admiration^ mais elle offre aax rois et aux peuples d'utiles leçons et de salutaires exemples : on y trouvera le courage plus occupé à se défendre qu'à conquérir; la politique s'y montre plus timide; l'intrigilfe y succède à l'audace, la trahison aux révoltes; on assassine au lieu de vaincre.
Des conjurations fréquentes détrônent encore quelques princes , maié elles ne produisent plus de révolutions que dans le palais; elles sont presque inllifférente» aux peuples, qui ne font que changer, non de sort, mais de maîtres.
u Depuis le pa.rtage de l'empire , comme le » dit Montesquiev , l'ambition des généraux » étant plus contenue, la vie des empereurs fut )» plus assurée ; ils^ purent mourir dans leur lit, 9 ce qui parut av(Hr un peu adouci leurs mœurs. M Us ne versèrent plus le sang avec tant de fé-
rocité; mais, comme il fallait que ce pouvoir » immense débordât quelque part ,j ou vit un » autre genre de tyrannie, mais plus sourde. » Ce ne furent plus des massacres, mais des ju- » gemens iniques, des formes de justice qui » semblaient n'éloigner la mort que pour flétrir » la vie. La cour fut gouvernée et gouverna par » plus d'artifice, par des arts plus exquis, avec' » un plus grand silence; enfin, au li^ de cette » -^hardiesse à concevoir une mauvaise action » et de cette impétuosité à la commettre, on ne » vit plus régner que les vices* des ânvps faibles « et des crimes réfléchis. ^) *
Depuis Auguste, les empereurs les plus ambitieux avaient respecté les formes républicaines; et l'es plus mauvais princes, se -montrant encore citoyens , se faisaient populaires pour se rendre absolus. Ces maîtres du monde ne commaiidàien|; à la terre qu'au nom du peuple romain : -le sénat légalisait leurs ordres ; les pontifes saiictifiaient leurs entreprises; les plus puissans et les plus illustres personnages de Rome décoraient leurs trônes, entouraient leurs personnes et soutenaient leur gloire par l'éclat de leurs triomphes. Peu de princes, même les plus lâches, se seraient crus dignes de conserver le nom et la puissance diimperator, s'ils n'avaient parcouru fréquemment les camps nombreux qui garnissaient les frontières de l'empire; ils quit-
taient souvent la toge^ et se montraient à la (été de ces invincibles légions qui faisaient respecter encore les Romaifts à l'époque t)ù la chute de leurs vertus et de leur liberté ne leur laissait plus d'autres titres à l'estime que le courage. Sous le régne dé Constantin ^ les traces de cet Aneamuse-
. 5 «• * . •! • menldela
antique système s etracêrent \ il ne se soumit aux liboné ^pr
, , , ^ ,, Coostanlin.
anciennes coutumes que jusqu au moment ou il n'eut plus de rivaux. Soigneux de détruire tout vestige -de liberté , il fit même disparaître de ses enseignes les lettres initiales des noms du sé^ nat et du peuple romain^ prenant poui^ prétexte la nécessité de les remplacer sur' le labarum par celles du nom de Jésus -Christ. Le peuple fut prFvé de tout droit d'élire, et le sénat de toute part réelle à la législation.
L'empereur craignait la puissance des grands, FondaUon et voulait cependant ménager leur, vanité : il "i'smT créa une foule de titres sans fonctions , ne confia l'autorité qu'à des officiers choisis par lui , et dont l'existence dépendait de sa faveur. La nation ne fut plus rien, le, prince fut tout; la cour remplaça la patrie, et la monarchie, n'étant plus légale, devint patrimoniale.
Les princes aveuglés par l'amour du pouvoir craignent toute limite à leur autorité ; ils oublient que les institutions, qui règlent et arrêtent leur marche, peuvent seules lui donner quelque sûreté, et qu'en ne voulant pas de barrière
T) . * CO.NSTANTIN.
contre Fabvs de la puissance^ ils la privent des seuls remparts qui , dans les jours de péril ^ peuvent la défendre.
Constantin ne s'aperçut point des dangers du despotisme qu'il fondait. Prince belliqueux, couronné par la victoire, chéri des soldats compagnons de ses triomphe»", il se vit respecté des peuples qu'il avait délivrés d'une foule de tyrans : son habile et heureuse activité empêchait tout péril de naitre, et rien ne lui ré^sta que le clergé quil avait franchi , élevé. et enrichi.
Tout despotisme est brillant lorsqu'il est dé-* coré par la gloire j il donne même un bonheur apparent et passager quand il est exercé par un prince habile et juste. La force de Constantin assurait è l'empire un profond repos; l'équité qui dicta la plus grande partie de ses lois faisait jouir ses sujets d'une sécurité depuis long- Tahieau tcmps incounue. Ce ne fut qu'après sa mort que
de l'empire i • i
après la tous les Vices de ce gouvernement sans contre-
cunsiantin. polds ct dc CQttc mouarchic sans base éclatèrent
dans toute leur difformité^ et amenèrent en
peu de temps la chute de l'empire, qui devint
la proie des Barbares.
Dès que l'âme active de Constantin cessa d'aniiner les membres épars de cet empire colossal , ses faibles successeurs, semblables aux despotes efféminés de l'Asie, ne montrèrent plus rien de romain. Une lâche oisiveté les enchaîna
au milieu d'une cour corrompue; ils s'enfermèrent dans leurs palais; toute leur puissance passa entre les mdins des ^unùques^ des affranchis et d'une foule d'insolens domestiques. c< Les plus H grands personnages , les magistrats les plu» H respectables^ les plus braves guerriers, com- » mêle remarque un historien moderne, M.Lç » Beau , se trouvèrent ainsi, à la discrétion de » cette foule dé courtisans setns expérience et n sans mérite qui ne peuvent sesvir l'État ni » souffrir qu'on le serye avec gloire, h
Invisibles pour la n^on , au fond d'iin palais impénétrable à la vérité, environnés de prêtres que l'ambition éloignait de leurs devoirs , et. qui ne s'occupaient que du soin d'associer leurs maîtres à leurs honteuses querelles, à leurs puériles disputes , et souvent à leurs funestes erreurs, ces empereurs dégradés ne virent, ne pensèrent et ne régnèrent plus que par leurs .favoris.
Depuis long -temps l'Italie^ possédée par les conquérans du monde, enrichie des dépouilles de la Grèce, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Espagne, n'était plus, suivant l'expression de Montesquieu, que le jardin de Rome. -Cette terre , couverte de palais, de maisons de plaisance, de parcs somptueux, consommait tout et ne pro-^ duisa^t rien. On y voyait en foule des riches efféminés, des esclaves consacrés au lu^e et au}ç
plaisirs y des gladiateurs^ destaladins, des courtisanes, des pantomimes, mais presque plus de cultivateurs ni de soldats;. les laboureurs ne »e trouvaient qu'en Afrique, en Sicile^ en Egypte/ •Les légiqps, formées par des recrues tirées des pays conquis, comptaient dans leurs rangs peu -dé citoyens et une foule de Barbares, plus disposés à piller l'empire qu'à le défendre. Le luxe de plusieurs cobrs et k multiplicité des offices faisaient saHs cesse «augmen ter Tes' impôts, dont le produit, dissipé par Jes favoris, était perdu pour la chose publique.
Trawiaiion La trauslatiou du siège de l'empire à Constanl'^mpireà tinople, achevant d'écraser l'Italie, lui enleva nopie. le reste de sa population, de ses richesses,, et l'ouvrit enfin sans défense aux sauvages enfans du Nord, qui triomphèrent sans peine de ces faibles descendans des vainqueurs de la terre , et plongèrent , pendant quelques siècles , le monde civilisé dans les ténèbres de la barbarie. C'est le récit de cette sanglante et terrible révolution que nous allons commencer. 11 nous conduira promptement à l'époque où , dans le Nord et dans l'Occident, s'élevèrent, au milieu des débris de l'empire , ces nouvelles monarchies qui, après une longue nuit, sortirent enfin de ce chaos, fortes, brillantes, et firent reparaître dans la Gaule, dans la Germanie. et dans la Bretagne modernes , les sciences , les
CONSTAMTÏN. 9
lettres y les arts^ et touà ees rayons de la gloire humaine qu'on avait craint devoir disparaître pour toujours au milieu .dès ruines de la Grèce et de Rome.
£11 Orient nous suivrons plus loçg- temps les faible successeur» de Constantin y mais sans nous appesantir sur les tristes et honteux détails de cette suite monotone de tyranniés^sans grandeur, de révolutions s^ns intérêt public, de crimes sans éclat; nous esquisserons Mpidement les règnes de ces princes , dont la plupart ne pa-« rurent sur le trône que comme des ombres, et qui traînèrent plutôt qu'ils ne portértnt, le sceptre des Césars, jusqu'au moment où les soldats fanatiques de Mahomet , les surprenant au milieu des disputes de leurs sectes et des jeux de leurs cirques, 'arrachèrent de leurs fronts Içs débris d'une couronne qu'ils ne pouvaient plus soutenir.
' Constantin , fondateur de ce nouvel empire , parut dans les premières années de son règne plus occupé du soin de rele\^r les anciennes institutions que d'en créer de nouvelles. Libérateur de Rome, ses premiers actes eurent pour objet la réparation des maux produits par la tyrannie et des désordres qu'entraînent les guerres civiles. Triomphant sous les enseignes d'un culte nouveau , il ne fit d'abord qu'affranchir et pro^ téger une religion jusque -ta proscrite. Mena-
Googk
lO CONSTANTIN. ,
géant le polythéisme > il le laissa quelque temps en possession de ses droits antiques et de ses honneurs. ' ^ .
Après avoir ramené la justice dans l'empire , il voulut y faire régner la tolérance ;. par c^te sage politique ^ il rétahlit la paix inférieure et mérita cette affection sincère que les partis vaiiv eus accorcbeat si rarement aux vainqueuss. Tî:reciîon Cc fut alor$ qu'on lui éleva un arc d€v triomtriumphc à phe sur loquel on lisait cette inscription dictée
ConstaoliD. * * . , n •
par «la reconnaissance et non par la flatterie : Le sénat et le peuple romain ont consacré cet arc de triqfnphe à Constantin y qui y a V inspira^ tion de la Dignité et par la grandeur de son génie y a la tête de son armée y a su y par une , juste vengeance f délivrer la répubUcfiÂ^ dujoùg d'un tyran.
L'empereur répondit modestement à cet hommage y en attribuant ses succès à Dieu seul. Il fit placer^ au bas de la longue croix que portait sa statue , cette autre Inscription : C'est par ce signe salutaire y^vrai symbole de force et de courage, que f ai délis^ré votre ville ^ et que f ai ♦ ' rétabli le sénat et le peuple romain dans leur an^ cienne splendeur.
Pre'd.iec- Eu mémc temps que par cette déclaration so-
lioiidcCoD- , ...
sianiinpour lennelle il montrait sa prédilection pour le chris-
le clinstia- , , ^ * *
iHsnic. tianisme, il résistait au zèle ardent des chrétiens qui l'entouraient^ et leur interdisait toute
réaction contre leurs persécuteurs : par un édit» publié à Milan y il garantit à tous les citoyens de l'empire la libre profession de leur^ dlBPé** ];entes religions ; enfin , pour prouver dombien il craignait de marcher sur les traces des ty* rans , il rendit une loi pour condamner à la torture tout délateur qui aurait accusé sans preuves un citoyen *idu crime de lèse- majesté. Si ce prince eût persisté dans ces nobles sentimens^ il aurait égalé en sagesse Marc-Auràle et Trajan, qu'il surpassait peut --être en gloire militaire Jamais Tivresse du pouvoir et l'ambition des prêtres qui l'entouraient lui firent bien^ tôt abandonner cette sage politique. Les chré^ tiens , à peine délivrés de la persécution , se divisèrent en sectes : l'empereur aurait du ne se servir de son autorité que pour leur défendretout acte contraire. à la tranquillité publique; il ikllait éviter, en se mêlant à cer querelles d'opinions, de leur donner une funeste importance; et sans doute , s'il n.'eût point envisageais dis* sensions comme politiques, les disputes métaphysiques des chrétiens n'auraient point eu plus d'influence sur le sort des peuples que les controverses des différentes écoles de philosophie , qui depuis si long-tamps avaient partagé les esprits sans troubler la terre. Mais dés que le pouvoir de l'empereur intervint dans les affaires religieuses, elles se transformèrent en affaires
1 2 COWSTAIfTIN.
d'État. L'esprit d'opposition et de liberté qui é tai t sorti du sénat entra dans les conciles • l'audace qui avait quitté la tribune reparut dans la chaire : les consciences résistèrent à Fautoritè j les p^^étres prétendirent commander aiix âmes > comme les princes aux corps, et le mondp s'accoutuma à reconnaître deux* puissances, l'une spirituelle, l'autre temporefle, dont les passions ne laissèrent jamais marquer les limites avec précision.
Quelques princes , jaloux de leur pouvoir et mal entourés, opposèrent souvent l'hérésie aux dogmes reçus par l'Église, et proscrivirent ceux qu'ils ne pouvaient convaincre. D'autres , faibles, timovés, dominé^ par des prêtres ambitieux, cédèrent à la tiare une partie des pré- •^rogatives de leur couronner. Le désir d'une vaine gloire, là'soif des richesses, l'espoir de la puissance répandirent dans l'Église les germes de la corruption ; cette religion morale qui proscrivait toutes les passions, qui enseignait toutes les vertus, qui faisait un mérite de la pauvreté, un devoir de l'humilité, et qui ordonnait à tous ses ministres de prêcher aux hommes l'union , l'égalité, l'amour et l'oubli des injures, offrit à la terre le tableau scandaleux des dissensions les plus opiniâtres, de l'ambition la plus effré- ,née, des querelles les plus indécentes et des vengeances les plus cruelles.
CONSTANTIN. l^
Au nom de celui qui avait déclaré que son royaume ijl était pas de ce monde j on se disputa bonteuâfimentles honneurs , les richesse»^ la domination ; au^liom du Dfe'u qui pardonne , on se lança réciproquement les foudres célestes; au nom du Dieu de.paixi^ la terre fut ensanglantée. • Tojites les pages de cette histoire^ et, pendant plusieurs siècles , celles de l'histoire moderne , ne seront que trop remplies des désordres , des crimes qui furent le résultat de ces funestes égarement : en les décrivant avec fidélité , il est juste , îf est essentiel d'éviter toujoum une faute non moins comiiiune , celle de confondre-une religion simple, morale, tolérante f pacifique , *avec les passions et les excès de. ses mhiistres. L'histoire n'est plus impartiale et ne conserve plus sop noble caractère , lorsque , trop irritée de§ abus , elle accuse les principes ; c'jsst tromper les hommes au liçu de les éclairer, que d'attribut à la philosophie les erreurs des sophistes, à la liberté les crimes de l'anarcfiie, à la religion les faiblesses et les^ices qu'elle condamne.
L'Afrique fut le -premier théâtre de ces dis-^ Premières
1 1 discordes
cordes. Cécilien, évêque de Car4;hage, fut accusé par Donat d'avoir usurpé l'épiscopat .et de s'être trouvé au nombre des traditeurs , c'est-àdire de ces chrétiens qui, par faiblesse , dans le temps de la persécution, avaient découvert et sa-
ccclcsiasliqucs.
l4 ' COIfSTAWTIN.
crifiéaux magistrats les livres saints. Cette querelle divisa l'Église ; soixante-dix évéqjies d'Afrique déclarèrent*Cécilien*innocenl et légalement ordonné; le parti des d%natistes> ardent et nombreux, ne voulut point reconnaître cette décision.
^l'empereur, dans le dessein de terminer ce schisme, convoqua, dans la ville d'Arlef , un concile * : le pape Sylvestre y envoya deux légats. Cette assemblée fit encore un décret favorable aux évéques Félix et Cécilien ; elle rendit compte au pape de ses décisions et de ses motifs. Les évéques qui composaient ce concile ne donnaient alors a^u succes^ur de saint Pierre qfue le titre de très cherffkre; ils l'invitèrent à publier Ip ur décret et à le communique? «aux autres églises. •
L'année suivante, d'autres tropbles éclatèrent en .Palestine : les Juifs, irrités contre* les chrétiens, exercèrent sur eux des violences. Constantin réprima ces excès , déclara libre toftt esclave chrétfen appartenant à un Juif, défendit aux Israélites d'en acheter, et Tes menaça de la con- ' fiscation de leurs biens et de la perte de la vie ^ s'ils forçaient un chrétien à «se faire circoncire. En même temps il abolit dans tout l'empire le suppUce de la croix.
Les donatistes , toujours opiniâtres dans leur résistance^ appelèrent à l'empereur du jugement
'*' An de Jémis-^Ihrist 3 14.
CONSTANTIN. l5
du concllci^ Ce prince refu^ d'abord déjuger cette querelle religieuse qu'il ne croyait pas de sa compétence ; mais xlepuis ^ changeant d'opinion y il'fit ordonner à Gécilien y par le proconsul d'Afrique, de se rendre à iRome et de comparaître devant lui. Cet érêque n'obéit pasj Tenir pereur, quelque tempa après, se trouvant à Milan, jugea seul cette cause, et rendit un décret qui déclarait Cécilien innocent et ses adversaires calomniateurs.
Cet acte dSautorité , d^fts une affaire qui n'intéressait que la conscience, fut approuvé dans la suite par Tun des plus fermes soutiens de la religion , saint Augustin, qui>parut n'y voir que le désir de rétablir la paix de l'Église. Mais on ne tarda pas à éprouver l'inconvénient inévitable (jui de^^ait résulter de l'importance que donnait à ces misérables querelles l'influence du pouvoir souverain : les donatistes ne respectèrent pas plus l'autorité de l'empereur que celle du concile ; la confiscation de leurs biens ne put vaincre leur opiniâtreté j ils méprisèrent l'excommunication lancée contr'eux, et ce schisme dégénéra en hérésie.
Une secte beaucoup plus dangereuse se porta ?ecie de» en Afrique aux plus grands excès. Les circon** j^^^";'^^ ceUionSj paysans fanatiques, interprétant au gré de leurs passions les préceptes de l'Évangile , voulurent établir violemment sur la terre cette
lO CONSTANTIN.
égalité absolue qui n'existe pour les hommes qu'après la mort : prenant le titre de protecteurs des opprimés, ils brisaient les diaînes des esclavei^ leur donnaieiM^ les propriétés de leurs mcdtres, affranchissaient les«débiteurs de leurs engag^ens, ma^acraient leurs crêanciers/prenaient audaineusenient la défense des donatistes, et immolaient les catholiques à leur vengeance. '
Sous prétexte que Jésus- Christ avait défendu à saint Pierre l'usage do glaive , ils n^ s'armaient que de branches d'arbres, qu'ils appelaient bâton d'Israël y et s'en servaient pour assommer, leurs ennemis. Leuf cri de guerre était louange a Dieu ; leurs généraux portaient le •titre de chef s dès saints. Loin de craindre l'autorité des^ magistrats et la rigueur des lois , on vçyaitYl^sieurs de ces furieux , égarés par le fanatisme , se donner volontairement la mort dans l'espoir d'obtenir la palme clu martyre. Ils annonçaient d'avance cette résolution insensée, s'engraissaient co.mme les victimes destinées aux sacrifices, et se jetaient ensuite au milieu des flammes, ou se précipitaient du haut d'un rocher dans la mer. Tant que l'ardeur des différentes sectes se consumait en vaines disputes, on se bornait à des excommunications; une tolérance^ générale était peut-être le remède le plus Utile que la raison pût dicter à l'autorité j mais lors-
GONdTANTIN. I J
que les sectaires joignaient Faction à la pai'ole et se permettaient de violer les lois de l'État , de troubler la tranquillité publique et d'attaquer la vie ou la propriété de leurs concitoyens^ il de*^ venait juste et indispensable alors que la puissance temporelle déployât sa force contr'eux : l'empereur chargea les comtes Ursace et Taurin de punir leur audace ; on fut obligé de les combattre, et on ne put étouffer cette révolte que par le massacre d'un grand nombre de ces fanatiques.
L'esprit de vertige des Juifs semblait alors s'être répandu dans toutes les parties du monde ; il y portait la discorde , le fanatisme qui avait fait de la Judée, pendant tant de siècles, un théâtre d'intrigues scandaleuses , de querelles opiniâtres, de guerres acharnées, et cett* fureur de parti que ne put apaiser, dans Jérusalem , l'approche de l'ennemi armé . pour la détruire. On doit remarquer que toutes les secr tes, produites par les écarts d'une vive imagination,, naquirent daiis l'Orient. L'Europe avait soumis l'Asie par ses armes, et l'Orient à son tour conquit l'Occident par ses opinions. On sait peu de détails sur les six années qui suivirent la révolte des circoncellions , et qui précédèrent celle où Licinius prit pour la seconde fois les armes contre l'empereur. Il paraît que, pendant ce long espace de temps, Constantin resta
l8 CONSTANTIN.
en Illyrie, occupé à défendre les frontières dé l'empire contre les Sarmates, les Garpiens et les Goths. Il signala ses ariAes par de nombreux triomphes, s'empara de la Dacie et contraignit les Goths non - seulement à conclure la paix, mais à lui fournir quarante mille soldats, auxiliaires plus dangereux qu'utiles.
Ensèbe, toujours exagéré dans les éloges qu'il prodigue au protecteur des chrétiens , prétendait que Constantin avait subjugué toute la Scythie et conduit ses légions jusqu'à la mer du Nord. S'il étendit si loin ses conquêtes, on doit croire qu'il fut obligé d'abandonner promptement ce qu'il avait conquis , puisqu'on le revit encore fréquemment combattre les Barbares sur les bords du Danube. Ses victoires brillantes étaient loin d'être décisives, et les ennemis vaincus reprenaient bientôt leurs armes; ce qui faisait dire à Silénus que a les lauriers de Conn stantin ressemblaient 'aux fleurs du jardin » d'Adonis , aussitôt fanées qu'épanouies. »
Depuis la chute de la liberté , on trouve beaucoup d'incertitudes dans l'histoire : tel est l'effet du despotisme; les nations se montrent indifférentes, même à la gloire des armes. Elle devient un patrimoine particulier, presque étranger à la chose publique : ce n'est plus alors l'histoire de l'État, c'est celle d'un prince qu'on écrit; et les événemens ne nous sont trans-
mis que par des apologies ou par des satires. En même temps que l'empereur combattait ^«cation
* * * ^ des enfams
pour se défendre contre les anciens ennemis de deConsuu- Rome^ il s'occupait du soin d'apurer à ses enfans la possession de son trône, et donnait à ses trois fils le titre de César. Il leur coînposa une maison et leur attacha une garde. Trop habile pour ne pas sentir qu'une puissance absolue, établie si nouvellement par la fortune, devait être défendue par le courage, il s'occupa soigneusement de l'éducation de ces jeunes princes, les forma lui-même aux exercices, à la tempérance, les accoutuma à faire de longues marches, à supporter le poids des armes , à braver l'intempérie des saisons, et chargea les plus habiles maîtres d'éclairer leur esprit. Comme il croyait, d'après l'exemple de son père, que l'affection des peuples est la base la plus solide de la puissance des souverains , il s'efforça dé graver dans le cœur de ses fils cette maxime ; a La justice doit être la règle du prince , et la » clémence son sentiment. »
La nature et la fortune trompèrent la prévoyance de Constantin; ses fils héritèrent de ses défauts et non de ses vertus. Le seul de ses enfans qui aurait pu réaliser ses espérances. Crispus , élevé par Lactance, marchait sur les traces . de son père, et voyait comme lui ses armes couronnées par la victoire; mais il périt bientôt
20 CONSTAMTm.
victime de la jalousie de sabelle-mére et de Tayeugle impétuosité de l'auteur de ses jours.
Son instituteur Lactance fut un des célèbres écrivains de ^temps. Son style était éloquent et pur j on l'appçlait le Cicéron chrétien. Il s'illustra dans son apologie du christianisme^ et montra plus de force encore dans ses attaques contre le polythéisme^
En 520, l'empereur nomma consul son troisième fils encore enfant ; il ne lui permit que de signer lee lettres de grâce ^ sans doute pMir le faire jouir du plus heureux droit de la puissance. Victoire de Dcux aus après, Constantin, rappelé dans les
Conslantin * . . -rx i
snriessar- camps par uuc invasion des Barbares^ traversa
le Danube^ battit les Sarmates^ et tua de sa
ment des maîu Icur roi Rasimond. On établit à Rome , en
jeaxsan- . . , • '
matiqaes. favcur dc ccttc Victoire, les jeux sarmatiques.
Édits de Les travaux militaires n'empêchaient point ce prince actif de se livrer à ceux de la législation. Il ordonna dans tout l'empire de consacrer le dimanche à la prière et au repos. Vaugmentation continuelle des taxes produisait son effet ordinaire ; elle dégoûtait les hommes d'une vie infortunée; étouffant tous les sentimens de la nature^ elle rendait les mariages plus rares, et portait les époux malheureux aux actions les plus coupables : ils exposaient la nuit^ dans les rues et sur les graiids chemins ^ leurs enfans qu'ils ne pouvaient nourrir. L'empereur publia des
édits sévères contre ce crime j mais , en même temps , comme il ne pouvait contraindre à se marier ceux qui gardaient le célibat par principes religieux ou par misère, il abolit la loi Poppéa^ dont les dispositions punissaient par des amendes tout citoyen âgé de vingt-ciiu] ans et non marié.
Un de ses édits menaça de peines sévères les aruspic^ et tous ceux qui, par des opérations magiques ou par des phiîtfes, profitaient de la crédulité des hommes , en leur promettant de servir leur haine ou leur amour. Tratisigeant cependant encore à cette époque avec la superstition du polythéisme, il toléra les charlatanismes idolâtres qui n'avaient pour but que de guérir les maladies et d'écarter les orages. *
Une autre loi, annulant toutes les confiscations ordonnées par Dioclétien et par Galère , rendit aux églises leurs biens et leur donna ceux des martyrs morts sans héritiers.
Il publia contre le rapt un édit, trop sévère , qui ne distinguait pas la séduction de laviolence.
Presque toutes les villes des provinces étaient alors administrées par une sorte de sénat dont les membres s'appelaient décurions y et les chefs duunwirs : on les choisissait parmi les membres des familles les plus distinguées, et la plupart des citoyens évitaient ou quittaient ces fonctions gratuites et onéreuses, parce qu'elles les assujettis-
a 2 CONSTANTIN.
saient à des conf ributtons plus fortes que celles qu'on exigeait des atitres habitans. Constantin^ pour maintenir une institution utile, soumit à des peines pécuniaires tout citoyen élu qui refuserait ces charges ou les abandonnerait. Par le même édit il appliqua au profit de ces admi-^ nistrateurs les terres des citoyens qui mourraient sans héritiers.
Abandon Âiusi y daus la décadence de l'empire , tout
des charges , ii« »• •inii»
publiques, esprit public se trouvant éteint, il fallait que le pouvoir absolu contraignît les citoyens à exer^ cer les charges qu'autrefois leur ambition se disputait avec tant d'ardeur. L'administration publique n'était plus regardée que comme une corvée. Les officiers, brevetés par l'empereur, sollicitèrent et obtinrent l'exemption de ces charges publiques; chacun fuyait les emplois qui ne le rendaient utile qu'au peuple, et ne cherchait avidement que ceux qui le rapprochaient des princes. Les places de l'État n'étaient plus rien , les places de cour étaient tout. On s'accoutuma promptement à ne regarder les dignités de questeur, de préteur et même de consul, que comme des titres honorifiques; leurs fonctions réelles ne furent remplies que par les comtes , les généraux, les officiers de la maison de l'empereur.
ordon- Cependant, comme Constantin, juste par prin-
nancesde , * « i . . , /•
consianiin. cipcs autaut qu ambiticux par caractère , fut
promptement informé dés plaintes qu'excitaient partout l'avidité de ses conseillers et la conduite arbitraire de ses gouverneurs de provinces , il défendit aux juges et aux magistrats d'exécuter tous décrets y même les siens, s'ils étaient contraires aux lois^ et il ordonna de n-'avoir dans les jugemens aucun égard à la naissance et au rang des accusés, u Le crime , disait- il ^ efface » tout privilège et toute dignité. »
Telle était ré.trange contradiction qu'offraient alors , dans la conduite et dans les lois de l'empereur, l'attrait du pouvoir absolu, l'amour de la justice et les souvenirs de la liberté.
Il défendit par un décret aux percepteurs des contributions d'enlever aux agriculteurs leurs bœufs et les instrumens du labourage. Jusqu'à cette époque la répartition des impôts avait été réglée par les notables de chaque lieu , et les riches se servaient de leur influence pour faire peser la plus grande partie de ce fardeau sur les pauvres. Constantin, dans l'espoir d'arrêter ces abus, chai^gea les gouverneurs de provinces seuls de régler cette répartition^ c'était remplacer les inconvéniens de l'aristocratie par les dangers plus grands de l'arbitraire.
L'empereur, soigneux de récompenser le$ soldats qui lui avaient donné la victoire et l'empire, leur distribua une grande quantité de terres qui se trouvaient vacantes. ,
Souvent les souverains, jaloux de leur pouvoir, préfèrent les soldats étrangers aux soldats citoyens* Constantin, plus frappé de l'utilité qu'il pouvait tirer du courage des Francs et des Goths que des périls futurs auxquels de tels auxiliaires exposeraient l'empire , prit à son service les plus braves de ces guerriers. Ces mercenaires ne devinrent dangereUxque pour ses successeurs. Ils servirent Constantin avec zèle : Ébonit, capitaine frai»c, se distingua par de brillans exploits dans la première guerre que Constantin entreprit contre Licinius, et qui lui valut la possession de la Macédoine, de la Grèce et de rillyrie.
Quoique l'empereur ne fût pas encore baptisé, et que , par politique, il parût jusqu'à cette époque ménager l'ancienne religion de l'empire, il ne cessait pas un instant, même au bruit des arson resBeci mcs , dc moutrcr sa prédilection et son respect culte cUre- pour Ic cultc du Dlcu auquel il attribuait ses triomphes. On voyait, au milieu de ses camps, un oratoire desservi par des prêtres et par desdiacres qu'il appelait les gardes de son âme. Chaque légion avait sa chapelle et ses ministres, et, avant de donner le signal du combat, l'empereur, à la tête de ses guerriers , prosterné au pied de la croix , invoquait le Dieu des armées , et lui demandait la victoire.
Licinius , son collègue et son rival , se moquait
de ces pratiques qu'il appelait superstitieuses, tandis que lui-<mémey environné dunfe foule de pontifes, de devins et d'aruspices, cherchait à lire sa destinée dans les présages et dans les entrailles des victimes.
Après la mort de Mnence et de Maximin, tout Guerre en-
19 • , 1 A. treCon-
1 empire se trouvant partagé entre deux maîtres, siamin et
^ . « • • • 1 1»» 5 Licinius.
Constantin et Licinius; chacun deux ne s occupa pTus qu'à perdre *on rival pour régner seul. La différence des cultes et des mœurs semblait alors diviser le monde romain en deux peuples, les chrétiens et les idolâtres. Les premiers regardaient ^Constantin comme leur "^défenseur, comme leur appui, comme leur chef. Licinius , qui nes'était prêté jusque-là que par politique au système de tolérance établi par Constantin, chan^ gea de façon d'agir dès qu'il eut vaincu Maximin, et se plaçant à la tête du nombreux parti qui restait attaché au polythéisme, aux anciennes lois et, aux anciens usages des Romains, il se déclara ennemi des chrétiens. Ce prince espérait écraser facilement, par le poids de l'immense population dont il protégeait les mœurs et la croyance, ces chrétiens si récemment tirés de l'esclavage, et à peine rétablis des profondes blessures que leur avait faites une longue persécution.
Les deux chefs étaient braves et habiles; Licinius avait pour lui le nombre , la superstition , le respect qu'inspirent les choses antiques, et
surtout cette opinion , presque généralement établie , que la gloire de Rome était inséparablement liée au culte de ses dieux.
 ces vieilles traditions , tournées en ridicule par les philosophes^ et qui ^ chez un peuple corrompu , n'étaient plus soutenues par les mœurs y Constantin opposait un parti d'hommes enthousiastes y d'autant plus ardens qu'ils avaient été plus comprimés y et des légions enorgueillies par une longue suite de triomphes, qu'aucun péril n'arrêtait, et qui croyaient, à la vue du labarurriy être conduites à la victoire par Dieu même.
Des deux parts ^ en se décidant à commencer la guerre, on chercha des raisons pour justifier l'infraction de la paix. Licinius prétendit que son rival, sous prétexte de marcher contre les Goths, était entré en armes sur son territoire, sans son aveu : Constantin accusa Licinius d'avoir cherché à fomenter dans Rome une révolte contre lui y et d'avoir payé des scélérats pour l'assassiner.
Bataille Lcs dcux armécs, qui devaient décider du sort des deux empires , des deux princes et des deux cultes, se rassemblèrent et se trouvèrent bientôt en présence sur les bords de l'Hèbre.
Tous les prêtres, tous les devins de l'Orient promettaient à Licinius un triomphe certain ; l'oracle de Milet se montra moins courtisan.
CONSTANTJN. tàj
Consulté par ce prioce , il lui répondit : « Vieil- » Isurd , tes forces sont épuisées ^ ton grand âge » faccable; il ne t'appartient plus de lutter >i contre de jeunes guerriers. »
Ce monarque^ au moment de combattre, après avoir sacrifié des victimes, montrant à ses soldats les statues des dieux éclairées par mille flambeaux, leur dit : « Compagnons, voilà les » divinités de nos ancêtres, les objets de notre » antique vénération ; notre ennemi est l'ennes » mi de nos pères, de nos lois, de nos mœurs, )) de nos dieux; il adore uiie divinité incon- >i nue , idéale , ou plutôt on pourrait dire qu'il » n'en reconnaît aucune. Il déshonore ses armes )} en remplaçant les aigles romaines par un » signe consacré au supplice des brigands, par » un infâme gibet. Cette bataille va décider de » notre sort et de notre religion ; si cette divi- » ni té obscure, ignorée, remporte la victoire » sur tant de dieux illustres et puissans , aussi » redoutables par leur nombre que par leur » majesté , nous serons alors forcés de lui élever » des temples sur les débris de ceux que nos » pères ont fondés. Mais si, comme nous en » avons l'assurance, nos dieux signalent aujour- >* d'hui leur pouvoir en accordant le triomphe » à nos armes, nous poursuivrons jusqu'à la » mort cette secte infâme dont l'impiété sacri- » lége méprise les lois et outrage le ciel. »
28 COKSTANTm.
Dans cette journée l'habileté de Constantin trompa la vieille expérience de Licinius. Dérobant sa marche à l'ennemi^ il passa le fleuve dan$ un endroit qui n'était défendu que par un faible poste. La victoire fut le prix de sa tactique savante et de son inconcevable témérité. Ouvrant le passage à ses troupes , à la tête de douze cavaliers, il renversa et détruisit cent cinquante guerriers qui s'opposaient à sa marche. Ce fai t , qui semble plus romanesque qu'historique y est attesté par Zozime , et l'on sait que cet écrivain était l'un des plus grands ennemis et l'un des plus opiniâtres détracteurs de ce prince. Fuite Licinius, enferiné dans Bysance , s'en échappa icinms. pr^^.jpj^g^jjjjjjjg^^ lorsqu'il vit sa nombreuse flotte
vaincue par celle de son rival que commandait le jeune Crispus. Il franchit. le détroit, rassembla les débris de ses troupes, et, risquant un dernier effort pour disputer l'empire à son collègue , il lui livra, bataille près de Chrysopo- Baiaiiicde Us "^ . Il fit cucorc porter à la tète de ses légions rysopo.s.j^^ Imagcs des dieux de Rome , de la Perse et de l'Egypte : mais, en même temps, troublé par la crainte que lui inspiraient les triomphes récens de la croix, et regardant le labarum comme un étendard magique , il donna l'ordre à ses soldats de ne point porter leurs regards sur ce signe funeste.
* An de Jésus-Christ 333.
CONSTANTM*
Jamais les légions de TOrient n'avaient com- D<çraiieei battu avec succès celles de l'Occident. La vie* ''crail. '" toire de Gqpstantin fut complète ; il détruisit presque entièrement l'armée de Licinius , qui chercha son salut dans la fuite.
Dans ces temps de décadence il ne paraissait son point honteux de; survivre à l'honneur et à la^'etsT^r" libertéj on ne voyait plus de Gâtons ni même d'Ântoines. Licinius , vaincu , se prosterna devant son seigneur et maître, déposant à ses pieds le diadème, et sollicitant humblement la conservation d'une vie dégradée. Les prières de Constancie, sa femme, sœur de l'empereur, lui firent obtenir la grâce qu'il implorait ; mais la politique, l'emporta bientôt sur la clémence , et le prince détrôné, étant accusé de former quelques intrigues pour recouvrer sa puissance, eut ' la tête tranchée par les ordres de l'empereur, dont ce meurtre ternit la gloire.
Pendant le cours de cette guerre, tous les Aboiuion partisans de l'ancien culte s'étaient formelle- thëEleT ment déclarés pour la cause de Licinius. Sa chute entraîna celle du polythéisme. Constantin irrité ne crut plus nécessaire de montrer les mêmes ménagemenspour l'idolâtrie. S'il ne persécuta pas les personnes, il comprima les opinions, et favorisa le zèle ardent des chrétiens, implacables ennemis de ces divinités fabuleuses qui, suivant leur foi, n'étaient que
3o CONSTANT JN.
des démons. Dans tous les lieux où Constantin crut que ses ordres n'éprouveraient pas une résistance invincible , il fit renverser les autels , abattre les temples, et surtout ceux consacrés à Bacchus et à l'impudicité. Cette attaque , dirigée contre une religion inséparablement liée aux lois , aux coutumes anciennes , lui fit perdre l'affection des Romains. La capitale du monde, consacrée à Mars, à Jupiter, était elle-même un vaste Panthéon ; l'encens y fumait dans sept cents temples consacrés aux dieux de l'Olympe par la superstition, au fondateur de Rome par la reconnaissance, aux empereurs par la coutume. L'autorité absolue ne pouvait renverser promptement de si fortes et de si antiques barrières f et, malgré les efforts des maîtres du monde , l'idolâtrie conserva long - temps dans Rome de nombreux partisans et un asile inviolable.
Dans tout le reste de Tempire , l'exécution des ordres de Constantin fut prompte et facile ; il écrivit aux peuples d'Orient en ces termes : «Ma M victoire sur les ennemis de Jésus -Christ, la w chute des persécuteurs des chrétiens prou- » vent la puissance du Dieu qui m'a choisi pour » établir son culte dans l'empire ; c'est lui qui h m'a conduit des rivages de la Bretagne jus- » qu'au centre de l'Asie ; sa main puissante a » fait tomber toutes les barrières qu'on opposait
CONSTANTIN. 3l
» à QOtre marche. Tant de bienfaits exigent ma I) reconnaissance y et je dois partout être le pro- » tecteur des. hommes dévoués au Dieu qui m'a » protégé. Je rappelle donc tous les bannis , je » remets tous les particuliers en possession de » leur fortune, je rends aux églises leurs ri- » chesses, et je veux que tous les chrétiens, » forts de mon appui, se félicitent de mes » triomphes et jouissent d'avance de la prospé- M rite qui les attend. »
Il paraît surprenant qu'une révolution qui blessait les consciences , qui offensait la superstition, et qui changeait si brusquement le culte, les mœurs et les lois , n'ait point alors excité de révoltes : on eut dit que les idolâtres avaient cessé de respecter leurs dieux, et qu'ils ne croyaient plus à leur puissance depuis qu'ils s'étaient laissé vaincre par le Dieu de Constantin. Il est vrai que l'empereur employait , pour réussir, la persuasion autant que la force, et qu'en protégeant les chrétiens il s'opposait à leurs vengeances. Dans l'un de ses édits, rendant hommage à la sagesse du Créateur, à la pureté de la morale chrétienne , il compare la douceur de son père , qui suivait les maximes^ de l'Évangile, à la cruauté de Galère, de Maxence, de Maximin etdQLicinius; et, décla* rant que ses victoires n'ont été que le prix de son zèle pour rétablir le vrai oulte de la Dtvi-
52 COSSTÀNTÏN.
nitéy profané par les erreurs de rimpîibé^ il rappelle aux homme^s que le culte d'un seul dieu était la religion primitive; que Jésus -Christ n'était venu sur la terre que pour rendre l'antique pureté à cette* croyance , dont le polythéisme n'était qu'une altération et qu'une corruption; s'adressant ensuite aux chrétiens , il réprime leur zèle trop emporté , leur défend toute persécution, ne leur permet d'autres armes pour vaincre les infidèles que celles de l'exemple et de la vérité, et garantit aux opiniâtres adorateurs des idoles une tranquillité parfaite/ Sans vouloir refuser à ce prince le mérite de cette modération, il est cependant juste d'atténuer les éloges excessifs que la flatterie lui a prodigués. Sa tolérance était un peu forcée ; la majorité de la population de l'empire restait idolâtre; et il aurait ^craint, par trop de violence ou trop de précipitation , ' de compromettre sa puissance/ L'autorité du sénat lui. avait déjà fait sentir ce danger en maintenant dans Rome l'ancien culte , au mépris des décrets qui avaient ordonné la clôture des temples et la cessation des sacrifices.
Drfwrdres Q^^^ 4^'*^ ^^ ^^^^9 si l'cmpcreur sc fût conpt«ï^"I tenté d'établir et de protéger partout la liberté r<^"ouîS- de conscience, les progrès de la foi chrétienne ""*• auraient été plus sages sans être moins rapides; la religion et l'empire se seraient vus exposés à
moins de troubles et de malheurs , si l'empereur avait moins rapproché les prêtres du trône ^ et s'il n'avait pas offert aux ministres d'un culte ennemi de tout ce qui est mondain l'appât dangereux et presque irrésistible de la faveur , de la fortune et de la puissance : mais, flatté^ pressé , entraîné par les évêques qui l'entouraient^ ce prince montra bientôt autant de passion pour convertir que pour vaincre ; il aimait autant à prêcher qu'à combattre; ses courtisans l'applaudissaient avec enthousiasme, mais ils ne donnaient à leurs vices que le masque de la piété , et leur hypocrisie, couvrant de fausses couleurs une avidité sans frein et des concussions sans bornes, livra l'empire aux plus affreux désordres.
Les plaintes qui s'élevaient de toutes parts pénétrèrent enfin dans le palais. Constantin se montra honteux et indigné de ces excès. S'adressant un jour à l'un de sea favoris , il traça devant lui , sur la terre, avec sa lance, la figure d'un corps humain : « Entassez , lui dit - il , à » votre gré les richesses de l'empire , possédez » même le monde entier; il ne vous restera un » jour que cet étroit espace de terre que je >âens » de mesurer, pourvu même qu'on vous l'ac- » corde. »
L'événement vérifia ces paroles mémorables ; car, sous le règne de Constance, ce même cour-
tisan, abusant toujours de son pouvoir , fut massacré par le peuple et privé de sépulture.
Quoique l'empire éprouvât tous les maux inséparables de la perte de la liberté y et souffrit de tous les abus qui suivent les progrès du pou-* voir arbitraire 9 le souvenir de tant de guerres civiles attachait les peuples au joug du prince qui les avait délivrés de tant de tyran^. Les Ro^ mains n'étaient pas heureux , mais ils vivaient tranquilles ; les Barbares , tant de fois vainrcus ^ tentaient plus rarement de passer leurs limites ^ et les éternels ennemis de Rome, les Perses, n'osaient pas encore s'affranchir du traité hon- . teux que leur avaient imposé Galère, et Dioclétien.
iiciesieen Âprès la défaite de Licinius, l'empereur, ciié/p" voulant pacifier l'Orient, fit un long séjour à Nicomédie. Ce fut là qu'on lui décerna le titre de Victorieux qu'il voulait et qu'il ne put transmettre à ses enfans, comme il leur transmit son autorité. Il avait formé le dessein de se rendre en Egypte j une nouvelle alarmante qu'il reçut le força de renoncer à ce voyage. Il apprit qu'une hérésie qui divisait tous les esprits ve-naît de faire éclater dans cette contrée le feu de la sédition. Avant de parler des troubles que produisit l'opiniâtreté de cette nouvelle secte , dont l'hérésiarque Arius était le chef, il est nécessaire de retracer en peu de mots l'état où se
Arius.
trouvait alors l'Église , et quels avaient été , depuis trois siècles y l'esprit du christianisme , ses progrés et la cause de la haine constante qui s'était vainement opposée à sa propagation.
Puisque la Judée fut le berceau de ce culte, f^y^l et que \à religion de Jésus ne fit , suivant les auteurs ecclésiastiques , que perfectionner celle de Moïse , il est nécessaire de reporter nos regards sur les diverses opinions qui s'étaient établies chez les Juifs avant la prédication de l'Évangile.
A l'exception de la secte des rachébites, peu importante et peu connue, il parait que les Hébreux, jusqu'à l'époque de leur captivité en Syrie , et quelque temps après leur retour en Judée , altérèrent peu la doctrine de Moïse, et que ce ne fut qu'environ trois siècles avant la naissance de Jésus -Christ qu'il s'établit dans leur croyance un mélange d'opinfons philosophiques et religieuses.
Sous le règne des premiers PloléméeS, un sectesdu grand nombre de Juifs , habitant alors Alexan- mcdescsdrie, cédèrent au désir de connaître les sys- destuéra
peules»
témes de plusieurs philosophes qui cherchaient à concilier les opinions de Platon, de Pythagore, d^Hermès et de Zoroastre. Frappés de la conformité qui paraissait exister entre les idées de Platon et celles de Moïse sur la grandeur et sur la puissance de Dieu, ils se persuadèrent
que ce philosophe ainsi que Fythagore avaient connu les livres de Moïse', et en avaient tiré ce qu'ils voyaient de sublime dans leurs écrits* Ils adoptèrent donc en partie ce système chimérique de conciliation qu'on nommait le syncrétisme. D'autres Juifs, qui avaient échappé aux malheurs de leur patrie à l'époque de la captivité , s'étant sauvés en Egypte, se retirèrent au milieu des déserts pour éviter la haine qui les poursuivait dans les villes. Là, privés de livres, éloignés de leurs temples, ils s'accoutumèrent à la vie ascétique; quelques pythagoriciens, persécutés comme eux, cherchèrent un asile dans la même contrée; la conformité de leur sort rapprocha leurs opmions, et ce mélange produisit les sectes des esséniens et des thérapeutes. Mœurs des Lorsquc P tolémée Philaclelphe , doAt la vertu tolérante voulait répandre partout le bonheur, sans distinction de parti , de secte et de pays , permit aux Juifs exilés de retourner dans leur patrie , ils propagèrent en Palestine leur nouvelle doctrine. Les esséniens, accoutumés dans leur retraite à une vie contemplative, à la pratique d'une morale austère, ne purent supporter la corruption qui s'était introduite dans Jérusalem et dans les autres villes de Judée ; attachés à leurs principes et à leurs usages, ils vécurent à part dans les campagnes, loin des cités; la plus grande union régnait en-
essëniens.
CONSTANTIN. 5j
tr'euXy et tous se secouraient mutuellement.
Tournés vers l'Orient, ijs priaient Dieu avant le lever du soleil, et se livraient ensuite au travail ; à la cinquiéa^ heure du jour ils se baignaient, et faisaient après, en commun, un repas frugal , pendant lequel régnait un profond silence. Leurs mets étaient bénis par un prêtre. Çn sortant de table, ils rendaient grâce à Dieu, retournaient au travail , et le soir, se réunissant pour souper, observaient les mêmes usages et gardaient le même silence.
On les voyait toujours vêtus de blanc ; leui's biens étaient en commun. Suivant les principes de Pythagore, aucun néophyte n'était admis parmi eux qu'après trois ans de noviciat , pendant lesquels on éprouvait sa discrétion, son zèle et ses vertus.
Un serment, rigoureusement exigé , leur faisait prendre l'engagement de ne point nuire à autrui, d'observer ponctuellement la règle de la communauté , de fuir les méchans , d'obéir aux lois, d'être fidèles au gouvernement ^ de ne point altérer là doctrine, et de perdre la vie plutôt que de révéler aux profanes le secret de leur religion.
Cette secte austère, et d'autant plus fanatique qu'elle se croyait plus sainte, opposa dans la suite aux Romains une résistance invincible ; les plus cruels supplices ne purent obtenir d'eux
aucune action y aucune parole contraire à Içur croyance.
Ils se persuadaient que tout dans le monde était .enchaîné et réglé d'avance par le destin ; que l'âme, immortelle de sa nature^ emprisonnée dans le corps, en sortait, au mo- ,ment de la mort, pour recevoir, si elle avait été vertueuse, de grandes récompenses dans un lieu où régnait un printemps éternel , ou pour être tourmentée dans de sombres souterrains , si elle s'était laissé entraîner par le vice» MœuM Les thérapeutes, plus exaltés encore dans leur peuies. croyance, se consacraient a une vie entièrement contemplative, abandonnaient leurs familles, renonçaient à tous les biens, à tous les liens terrestres, et, se détachant de la matière, élançaient ardemment leur âme vers la Divinité, croyant dans leur extase que, dégagés de l'influence des sens , ils s'approchaient de Dieu et pouvaient jouir de la vue de toutes ses perfections.
Ces nouvelles doctrines ne prirent point de crédit sur lapins grande partie du peuple, qui, sous le nom de saducéens, restait attachée aux anciennes opinions , ne comprenait que ce qui frappait les sens, et ne croyait pas à l'immortalité de l'âme. Ceux d'entre les Juifs qui, sans adopter la morale pure des esséniens , admettaient le système immatériel de cette philoso-.
CONSTANTIN. 5g.
phie mystérieuse^ s'appelèrent pharisiens. Au défaut de vertus , ils surchargeaient le culte de règles puériles^ de longues prières, de pratiques superstitieuses, et voilaient, sous Tapparence d'une fausse piété , leur désir insatiable de pouvoir et de richesses. Dominant la multitude par leur indulgence pour les désordres, par lieur gravité extérieure, par leurs austérités apparentes , ils s'emparèrent d'une grande autorité , ébranlèrent souvent celle des l'ois ; tyrans lorsqu'ils exerçaient la puissance , fâc-deux lorsque le gouvernement l'emportait, ils furent une des principales causes des troubles et des guerres civiles qui déchirèrent leur patrie.
Les caraîtes, moins nombreux parce qu'ils étaient plus raisonnables, tenaient un juste milieu entre ces partis exagérés : au reste , malgré l'inimitié qui régnait entre les esséniens , les saducéens, les pharisiens, ils se regardèrent toujours comme de la même communion et ne s accusèrent jamais d'hérésie, croyant apparem* ment, comme le dit Condillac, que les questions delaliberté, de l'immortalité de l'âme etde l'existence des esprits n'étaient que des choses problématiques, sur lesquelles on pouvait différer d'avis sans violer la loi de Moïse.
Ce fut dans ce pays, divisé d'opinions, au Propagamilieu de ces questions de secte , que la lumière vaugUe. de l'Évangile parut. Jésus-Christ l'apporta, ses
apôtres et ses disciples la propagèrent; les pre^ roiers chrétiens furent dfis Juifs convertis ; mais^ dés leur premier pas, malgré les dispositions de ce peuple à croire aux prophètes et aux miracles, ils durent rencontrer et rencontrèrent en effet de nombreux obstacles.
La doctrine de Jésus - Christ irritait les pharisiens, parce qu'elle condamnait l'hypocrisie, lambition, la cupidité, et plaçait la foi et l'exercice des vertus au-dessus des vaines cérémoniesr et des pratiques superstitieuses. Moins contraire au système desesséniens, elle irritait cependant leur amour-rpropre en blessant leurs prétentions à la supériorité qu'ils croyaient avoir par leur austérité sur toutes les écoles philosophiques et sur toutes les sectes religieuses.
Les saducéens et la masse du peuple hébreu , plus attachés à la lettre qu'à l'esprit de la loi et des prophéties, attendaient pour sauveur un prince de la maison de David, fort par les armes, brillant de majesté, éclatant par sa puissance , et qui étendit leur gloire mondaine et leur domination terrestre.
Ne croyant pas à l'immortalité ^e l'âme, ils regardaient comme chimérique un royaume spirituel , un bonheur qui ne commençait que dans une autre vie , et ne pouvaient reconnaître comme le Messie un homme obscur, un prophète pauvre qui n'avait d'autres armes que la parole.
d'autFe puissance que la vertu ^ n'ordonnait que des privations et ne promettait que des biens célestes.
D'ailleurs , quoique Jésus-CI)rist et ses disciples se montrassent exacts à fréquenter le temple^ à célébrer la.Pâque^ à se conformer aux rites prescrits , ils les regardaient comme des inno^ vateurs téméraires qui voulaient substituer une . nouvelle loi à celle de Moïse. Enfin les Hébreux, qui s'étaient toujours crus le seul peuple chéri de Dieu, ne pouvaient supporter qu'une nouvelle secte appelât les autres nations à partager les lumières, de la vraie croyance et les faveurs de la Divinité.
Telles furent les causes qui portèrent la plus grande partie des Juifs à rejeter la nouvelle loi, et qui excitèrent leur haine opiniâtre contre les chrétiens. Malgré ces difficultés, la doctrine de l'Évangile, prêchée en Palestine, s'étendit par le zèle des apôtres d'abord à Damas, à Antioche,^ et bientôt à Ephèse et à Smyrne. Elle pénétra dans toutes les villes d'Asie, traversa la mer, parcourut l'Archipel, s'introduisit au milieu des temples antiques de la Grèce, dans les opulentes cités de Corinthe, d'Athènes et de Sparte. Arrivée en Egypte, malgré les ténèbres de la superstition, elle fit promptement de nombreux prosélytes dans Alexandrie, L'activité d'un commerce immense y réunissait des hommes de
tous les pays ^ des sectateurs de toutes les re* ligions, des philosophes de toutes les é<îoles; rintérêl public y commandait la tolérance.
Rome^ destinée à devenir un jour la capitale du monde chrétien^ après avoir cessé d'être la reine du monde idolâtre ^ ne tarda pas à recevoir dans ses murs tous les partisans de ce nouveau culte.
Un passage de Tacite prouve que du temps de Néron 9 soixante-dix ans après la naissance de Jésus-Christ , il existait déjà dans cette ville un grand nombre de chrétiens ; mais à celte époque on les confondait encore souvent avec les Juifs. La morale sévère de rÉvangile , prêchée par des hommes pauvres et simples ^ était trop opposée à Forgueil des grands et aux moeurs corrompues des riches , pour être accueillie favorablement par eux. Elle ne devait être reçue avidement que par les malheureux^ par les esclaves, par les opprimés, par tous ceux qui avaient besoin de l'espoir d'une autre vie pour se (Consoler des infortunes qu'ils éprouvaient sur la terre; aussi l'histoire laisse un voile d'obscurité sur les premiers pas du christianisme.
Commençant presque en silence cette immense révolution qui changeâtes opinions et les mœurs de la terre, le christianisme marchait, croissait dans l'ombre, et s'étendit long-temps avant d'attirer sur lui les regards dédaigneux des classes
CONSTANTIH. ^5
élevées qui ne s'occupaient que des querelles des princes^ des iutrigues des cours , et qu'étourdissaient continuellement les triomphes ou les revers des armées, la chute ou l'élévation des tyrans 9 l'agitation des assemblées publiques, la pompe^des fêtes et la solennité des jeux.
Les hommes même les plus occupés de la recheix^he de la vérité , et qui se consacraient à l'étude de la philosophie , n'avaient alors, pour la plupart, d'autre but dans leurs travaux que d*approfondir les systèmes les plus propres à maintenir l'âme dans le calme au milieu des orages de la vie , à augmenter la somme de nos jouissances et à diminueir celle de nos peines. C'était le bonheur terrestre qu'ils cherchaient; les uns le plaçaient dans la vertu , les autres dans la volupté; laissant au peuple la croyance du Tartare et de l'Elysée , ils se moquaient des dieux de la fable, ne croyaient pas à d'autres, ou n'admettaient que des idées vagues de destin et de providence, et regardaient comme chi-^ mérique toute recherche d'ime félicité placée au-ileià des bornes de la vie.
Les premières notions confuses qui se répandirent sur la croyance des chrétiens n'excitèrent que l'étonnement et le mépris des partisans du culte établi. Accoutumés à n'adorer que le maître du tonnerre , que des astres brillans , des élé« mens formidables, des vertus éclatantes, ^es
passions impérieuses et des héros déifiés^ habitués à encenser l'amour, la fortune , la vengeance, la force et la gloire, ils regardaient comme insensés les sectateurs d'une doctrine qui sacrifiait tous les pldlîsirs et toutes les passions à l'idée , selon eux chimérique, d'une fé* Hcité éternelle, qui prêchait l'humilité aux grands, rappelait l'égalité aux princes, méprisait le luxe, honorait la pauvreté , et remplaçait les majestueuses divinités de l'Olympe par un . Bien inconnu, né dans la classe des artisans, éloigné pendant sa vie de toutes les grandeurs du monde , et condamné par se& concitoyens au plus honteux supplice.
Gfjiscs ae S'il est facile de comprendre pourquoi les Ro-
U haine des . , , , * ii •
Romains mams méprisaient une croyance nouvelle , aussi
contre le *■ ^ ^
çhrisiia- contraire à leurs idées cra'à leurs mœurs , il ne
nisme. ^ *
l'est pas autant d'expliquer les motifs de leur haine violente contre ce culte moral , et qui les portèrent à proscrire les adorateurs de Jésus- Ghrist> tandis que leur tolérance illimitée respectait partout les religions de tous les peuples et les superstitions de tous les genres. v
Plusieurs causes contribuèrent à fomenter cette haine qui fit verser tant de sang. Les Juifs, se regardant comme le peuple chéri de Dieu, méprisaient les autres peuples; ils ne voulaient former aucun lien avec eux, suppoDtaient avec indignation le joug des Romains,
refusaient de rendre aux images des empereurs les hommages prescrits par les lois et par la religion de l'empire. Toujours disposés à la révolte quand toute la terre obéissait aux vainqueurs du monde, une destruction totale leur paraissait moins humiliante que l'asservissement. D'ailleurs la voix de leurs prophètes , qu'ils interprétaient au gré de leurs désirs , leur faisait esp^er Tappui du ciel et un triomphe éclatant.
Sous le règne de Néron ils se révoltèrent, prirent les armes, chassèrent les Romains de leur pays , bravèrent l'autorité des maîtres delà terre, massacrèrent les troupes qui occupaient leurs villes, et firent reculer ces invincibles légions dont jusque-là les Parthes seuls, dans TOrient, avaient repoussé les armes.
Leur fanatisme et leur opiniâtre résistance les rangèrent au nombre des plus implacables ennemis de Rome; on sentit bientôt qu'on ne pouvait les soumettre sans les anéantir.
Cette guerre furieuse , et les excès auxquels se livrèrent les différentes sectes juives qui déchirèrent la malheureuse Jérusalem jusqu'au dernier jour de son existence , portèrent au plus haut degré l'exaspération des Romains contre ce peuple, contre ses lois et contre son culte. Les chrétiens, que l'on confondait avec eux, furent enveloppés dans cette haine, et dès -lors ifne put exister de rapprochement ni de paix entre
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les adorateurs de Dieu et les sectateurs du polythéisme.
En vain les chrétiens opposaient aux accusa-* tions de leurs ennemis une morale pure^ une vie hupible^ une parfaite soumission aux princes , en vain même leur accroissement prouvait avec évidence que , loin de partager la haine et le mépris des Juifs pour les autres peuples^ ils voulaient les attirer tous à leur croyance; com^ me ils refusaient de participer aux cérémonies publiques et aux sacrifices dans un pays où les lois civiles et religieuses étaient inséparablement unies ^ on les traitait en factieux : ce n'était point comme adorateurs d^une divinité parti-* culière qu'on les poursuivait^ mais comme des rebelles aux lois. Leurs adversaires ne voulaient point laisser dans l'indépendance les ennemis de leurs prêtres, de leurs temples, de leur luxe, de leurs passions, de leurs fêtes, de leurs jeux. Aucune transaction ne devait avoir lieu entre des croyances, des mœurs, des sentimens, des principes si opposés. La puissance déploya sa force , les proscriptions commencèrent sous le règne de Domitien , la terre fut couverte de martyrs. Mais la violence qui détruit les corps ne peut rien sur les esprits; on immole les hom* mes , mais on ne tue pas les opinions, et le sang de ces victimes humaines fortifia les racines de leur foi.
OONSTAKTIN. fyj
Le courage des chrétiens torturés et mourans Progrès excita d'abord la pitié , et bientôt l'admiration; "nilme/* les peuples, accoutumés à diviniser la force et rhéroîsme, se trouvaient disposés à placer dans le ciel ces martyrs , dont la fermeté affrontait tant de périls et tant de supplices pour défendre leur croyance. Beaucoup d'hommes com-^ mencèrent à regarder comme vraie une religion pour laquelle on bravait la mort. Aux yeux mêmes de ceux qui regrettaient les antiques vertus y cette ré^stance invincible avait quelque chose de romain; et lorsque tout ployait servilement sous le joug de la tyrannie, ces pre«miers chrétiens seuls semblaient, par leur cou«rage, rappeler le souvenir de Tanciennei liberté.
Plus tard quelques empereurs, assez sages pour sentir qu'on grandit tout ce qu'on perse-cute, et assez vertueux pour rendre justice aux principes moraux des chrétiens proscrits, écoutèrent favorablement leur apologie écrite par Justin, par Quadrat, par Aristide, philosophes convertis. La persécution se ralentit ; les prosélytes de la religion se multiplièrent tellement , que du temps de TertuUien on voyait dans toutes les parties de l'empire beaucoup d'ancien» temples vides d'adorateurs , et que la foi chrétienne comptait déjà sur un grand nombre d'ap* puis dans le sénat, dans les maisons des grands et dans les palais des princes.
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Choie da Malfi^ré les efforts cruels et infructueux de
polytbëis-
me. Commode , de Sévère , de Décius et d'Aurélién , le polythéisme y au lieu de se relever, vit progressivement tomber sa puissance. Sous le régne de Dioctétien la force des deux partis était presque égale, et c'est ce qui rendit la proscription si violente et si meurtrière , quand , après vingt ans de tolérance, ce prince, entraîné par Galère, publia l'édit qui ordonnait l'abolition du christianisme.
Cependant, malgré la foule de victimes que Galère, Maximin, Maxence et Licinius immolèrent à leur superstition et à leur politique, le christianisme conservait encore tant de sectateurs, que Constantin crut pouvoir, eti se mettant à leur tête, balancer avec avantage les forces de ses adversaires^ combattre Rome et attaquer sans danger, sous l'enseigne de la croix. Mars et Jupiter même au sommet du Capitole : l'événement justifia sa confiance et les calculs de sa politique.
Fendant le premier siècle de l'ère chrétienne, à l'époque où nous avons vu que les Romains se bornaient à mépriser la secte naissante des chrétiens et les confondaient avec les Juifs, rien n'éclairait les pas de cette religion , alors obscure et presque ignorée. Aucun acte public ne constatait son existence, aucun philosophe n'étudiait ses principes , aucun historien ne sui-
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vait sa marche. Les différentes commiinautés ou églises chrétiennes^ travaillant dans Tombre à la propagfation de la foi y à rétablissement de la discipline > à l'institution du gouvernement religieux des fidèles ^ dérobaient aux regards des magistrats et du public leurs assemblées^ leurs sacrifices^ leurs livres, leur correspondance. L'Église s'organisait avec mystère > et la tradition seule pouvait conserver, par un petit nombre de documens échappés aux proscrip-» lions, l'histoire des premiers Successeurs des apôtres.
- Cette obscurité inévitable qui devait entou-* rer le berceau du christianisme, et le silence universel des historiens profanes relativement aux chrétiens, ont donné lieu aux doutes répan^dus par les adversaires de cette religion sur la résidence des apôtres à Rome , sur l'établissement de la hiérarchie ecclésiastique et sur la succession des premiers pontifes qui occupèrent la chaire romaine. De ce silence des autorités publiques et des historiens ils ont même tiré des armes pour attaquer l'authenticité des Évangiles, l'institution des premières églises et presque toute» les bases de la relifi;ion. Mais, sui- Premiers