‹ Histoire du Bas-EmpireChapitre 1 sur 52 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

(Ans de J.-C. 312-337.)

Tableau de la Tieâletae de Pempire romain. — AnéantiMement de la liberté par Constantin. — Fondation da despotiime. — Tableau de- Tempire aprts la mort de Constantin. — Translation dn siège de Tempire à Constantinople. — Érection d*nn arc de triomphe à Constantin. — Prédilection de Constantin pour le christianisme. — Premières discordes ecdésiastiqnes. — Secte des eirconcellimu en Afrique. — Éducation dea enfants de Constantin. — Victoire de Constantin sur les SarmatM. — - Établissement des jeux sarmatiques. — Édits de Constantin* «- Abandon des charges publiques. — Ordonnances de Constantin. — Son respect pour le culte chrétien. — Guerre entre Constantin et Lictnius. — Bataille de rHèbre. — Fuite de Licinius. — Bataille de Cbrysopolis. — Défa te et fuite de Lidnins. — Son abaissement et sa mort. — Abolition da polytiiéisme. — Désordres dans Pempire occasionnés par les courtisans. — Hérésie en Egypte excitée par Arins. — État de TËglise. — Sectes du syncrétisme, des esséniens f^t des théra^ pentes. — Mœurs des esséniens. — Hœnrs des tbérapeu'es. — Propagation de rÉvangile. — Causes de la haine des Romains contre le christianisme. — Progrès du christianisme. — Chute du polythéisme. — Premiers évéques k Rome. — Pontifes de Rome jusqu'à Constantin. — Le Paraclet. — Tableau des discordes causées par les schismes. — Élection d'un chef de l'Église, nommé ensuite paps.— -L'excommunication. — Morale du christianisme. — Naissance de l'arianisme. >-• Efforts de ConsUntin pour établir la paix dans l'Église. — Concile général. ^ Clôture du concile. — Abolition des combats de gladiateurs. — Mort de Crispus et de Fausta. — Rérolte contre Constantin. — Son départ définitif de Rome. — Découverte du sépulcre de Jésus-Christ. — Construction d'une église nommée \e Saint'Sépulcre, — 'Fondation da Constantinople dans Byzancc— Le siège de l'empire est fixé Vf 1

2 KMPIBB b'orIBNT. [812-887]

dans cette rille. — Grands traTaux dans Byianoe, «rai Gûtsiaiitin. — Dédicace de Gonstantinople à la Vierge. — Institntions de Constantin. — Victoirei dn jenne Constantin sur les Goths. — Mort du philosophe Sopalère. — Bérnlntion parmi les Barbares. — Naissance de Julien TÀpostat. — Panégyriques de Constantin. — Révolte et mort de Galocère. — Partage de l'empire entre les enfants de Constantin. — No^irelles dis^^nsipns de l'Églye. — Exil çè mort d'Eustathe. — Désobéissance de rév^ape Afhaiiasé. aq sqjpt d'Arius. ~ Aècnsations 4''igéç<[ confre Iui«— Sa justiûcation, jsa cbndjii,mnati^ji, sa ^^position^ — li^ntéçratjpn d'^finsi — Aifîvée d'Athànaêé à Constaniinojile. -^ èa jnstincation devant donstantîn. ^ Sa condamnation et son exil. -> Triomphe et mort d*Arius. — Lois sur la juridiction épiscopale. — Autres décrets de Constantin. — Déclaration de guerre aux Perses — Maladie et baptême de Constantin. — Rappel d'Athanase. •— Mort de Constantin. ■. i

Nous avons quitté ce forum célèbre où brillèrent tant d'orateurs éloquents, ce sénat que Cynéas avait pris pour une assem* blée de dieux, et où Ton admirait iàiit de vertus, ce Gapitole où triomphèrent tant de héros, et nous revenons avec Constantin vers cet Orient voluptueuse où l'homme, bercé parla mollesse, enivré par les plaisirs, parut toujours destiné à s'engourdir au sein du repos et à s'endormir dans l'esclavage.

Nopâ ailohs écrire l'histoire de là vieillesse dé cet empire; dont la force colossale avait si loiigtèiiipâ f^tigiié là tëi*i*è : l'histoire de cette vieillesse est triste , mais elle conserve cependant quelques traits (Jùiràppelleiit sôh aîlti^é graiidetir; si elle n'élève plus l'esprit, elle l'intéresse encore : on y voit tieu de ces actions héroï(iue« qui excitent l'admiration , mais elle offre aux rois et aux peuples d'utiles leifotis et de Salutaires exemples. On y trouvera le courage plus occupé à se défendre qu'à conquérir; la politique s'jr iildiitire pïnn timide; l'intrigue y succède à l'audace, la trahison aux révoltes : oh assassine au lleii de vàinei^.

Des conjurations fréquentes détrônent encore <|iiélqlies princes , mais elles ne produisent plus de révolutions que dans le palais ; elles sont presque indifférentes aux peuples, qui ne font que chmiger, non de sort, mais de maîtres,

« Depuis le partage de l'empire, comme le dit Montesquieu, « l'ambition des généraux étant plus contenue, la vie des « empereurs fut plus assurée; ils purent mourir dans leur

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« lit, ce qui parut avoir tin peu adouci leurs mœurs. Ils né « versèrent plus le sang avec tant de férocité ; mais, comme 11 a fallait que ce j)ouvoir immense débordât quelque part, on < vît un autre geiife de tyrannie, mais plus sourde. Ce ne fu- « rent plus des massacres, mais des Jugements iniques, des « formes dé justice qui semblaient n* éloigner la niort que a pour flétrir là vie. La cour fut gouvernée et gouverna par « plus d* artifice, par des arts plus exquis, avec un plus grand « silence ; enfin , ati lieu de cette hardiesse à concevoir tlne

• mauvaise action et de cette impétuosité à la commettre, on

• ne vit plus régner que les viceS de^ âmes faibles et des « crimes réfléchis. »

Dèpiiis Auguste, les eiiipèreui^ lès pltis ainbitieux avaient respecté les formes républicaltlès ; et les plus mauvais princes, se liiôntrant encore ëitoyeiis, se fei^lënt populaires pour se rendre absolus. Ces inaitreédu monde ne commdiidaifent â la terre qu'ail nom du peuple rbitiàîh ; le sénat légalisait leurs ordres , les pontifes saiictiflaiéiit leurs entreprises , leS pluà puissants et les plus illustres personnages de tiome décoraient leurs trônes, entouraient leurs përsoniîejs, et soutenaient leur gloire pafl' éclat de leurs triomphes. Peu de princes, même des plus lâches, se seraierit crus dignes de conserver le nom et la puissance àUmperator^ s'ils n'avaient parcouru fréquemment les camps nombreux qui garnissaient les frontières de l'empire; ils quittaient souvent la toge, et se montraient à la tête de ces invincibles légions qui faisaient respecter encore les Romains à l'époque où là chute de leurs vertus et de leur liberté ne leur laissait plus d'autres titrés à l'estime que le courage.

Sous le règne de Constantin, les traces de cet antique système s'effacèrent; il ne se soumit aux anciennes coutumes que jusqu'au moment où il n'eut plus de rivaux. Soigneux de détruire tout vestige de liberté, il fit même disparaître de ses enseignes les lettres iiiitiales des noms du sénat et du peuple romain, prenant pour prétexte la nécessité de les reinplacer sur le labarum par celles du nom de Jésus-Christ. Le peuple

4 BMPIBE B'oBIENT. [S12-SS7]

fut privé àe tout droit d'élire, et le sénat de toute part réelle à la législation.

L'empereur craignait la puissance des grands, et voulait cependant ménager leur vanité : il créa une foule de titres sans fonctions , ne confia l'autorité qu'à des ofiieiars choisis par lui, et dont l'existence dépendait de sa faveur. La nation ne fut plus rien, le prince fut tout ; la cour remplaça la patrie, et la monarchie n'étant plus légale devint patrimoniale.

Les princes aveuglés par l'amour du pouvoir craignent toute limite à leur autorité ; ils oublient que les institutions qui règlent et arrêtent leur marche peuvent seules lui donner quelque sûreté, et qu'en ne voulant pas de barrière contre l'abus de la puissance, ils la privent des seuls remparts qui, dans les jours de péril, peuvent la défendre.

Constantin ne s'aperçut point des dangers du despotisme qu'il fondait. Prince belliqueux, couronné par la victoire, chéri des soldats compagnons de ses triomphes, il se vit respecté des peuples qu'il avait délivrés d'une foule de tyrans : son habile et heureuse activité empêchait tout péril de naître, et rien ne lui résista, que le clergé qu'il avait affranchi, élevé et enrichi. * m

Tout despotisme est brillant lorsqu'il est décoré par la gloire; il donne même un bonheur apparent et passager quand il est exercé par un prince habile et juste. La force de Constantin assurait à l'empire un profond repos; l'équité, qui dicta la plus grande partie de ses lois, faisait jouir ses sujets d'une sécurité depuis longtemps inconnue. Ce ne fut qu'après sa mort que tous les vices de ce gouvernement sans contrepoids et de cette monarchie sans base éclatèrent dans toute leur difformité, et amenèrent en peu de temps la chute de l'empire , qui devint la proie des Barbares.

Dès que l'âme active de Constantin cessa d'animer les membres épars de cet empire colossal, ses faibles successeurs, semblables aux despotes efféminés de l'Asie, ne montrèrent plus rien de romain. Une lâche oisiveté les enchaîna au milieu d'une cour corrompue ; ils s'enfermèrent dans leurs

palais, toute leur puissance passa entre les mains des eunuques, des affranchis et d'une foule d'insolents domestiques, f Les plus grands personnages, les magistrats les plus res- « pectables , les plus braves guerriers, comme le remarque « un historien moderne, M. Le Beau, se trouvèrent ainsi à la « discrétion de cette foule de courtisans sans expérience et i sans mérite, qui ne peuvent servir l'État ni souffrir qu'on • le serve avec gloire. •

Invisibles pour la nation, au fond d'un plais impénétrable à la vérité, environnés de prêtres que l'ambitton éloignait de leurs devoirs, et qui ne s'occupaient que du soin d'associer leurs maîtres à leurs honteuses querelles, à leurs puériles disputes, et souvent à leura funestes erreurs, ces empereurs dégradés ne virent, ne pensèrent et ne régnèrent plus que par leurs favoris.

Depuis longtemps l'Italie , possédée par les conquérants du monde, enrichie des dépouilles de la Grèce, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Espagne, n'était plus, suivant l'expression de Montesquieu, que le jardin de Rome. Cette terre, couverte de palais, de maisons de plaisance, de parcs somptueux, consommait tout et ne produisait rien. On y .voyait en foule des riches efféminés, des esclaves consacrés au luxe et aux plaisirs, des gladiateurs, des baladins, des courtisanes, des pantomimes, mais presque plus de cultivateurs ni de soldats; les laboureurs ne se trouvaient qu'en Afrique, en Sicile, en Egypte. Les légions formées par des recrues tirées des pays conquis, comptaient dans leurs rangs peu de citoyens et une foule de Barbares^ plus disposés à piller l'empire qu'à le défendre. Le luxe de plusieurs cours et la multiplicité des offices faisaient sans cesse augmenter les impôts, dont le produit, dissipé par les favoris, était perdu pour la chose publique.

La translation du siège de l'empire à Constantinople, achevant d'écraser l'Italie, lui enleva le reste de sa population, de ses richesses, et l'ouvrit enfin sans défense aux sauvages enfants du Nord, qui triomphèrent sans peine de ces faibles descendants des vainqueurs de la terre, et plongèrent, pendant quel-

6 EMPIBE d'orient. [812-837]

gues siècles, le monde civilisé dans les ténèbres de la barbarie . C'est le récit dé cette sanglante et terribje révolution que nous allons commencer, il nous conduira promptement à répp(jue où, dans le Nord et dans l'Occident, s'élevèrent, au pfiilieu des débris de l'empire, ces nouvelles monarcbies, qui, après une longue nuit , sortirent enfin de ce chaos, fortes, brillantes, et firent reparaître dans la Gaule, dan§ la Germanie et dans la Bretagne modernes, les sciences, les lettres, les arts, et. toijs ces rayons 4e la gloire humaine qu'on avait cr^i^t de yoir disparaître pour toujours au milieu des ruines de la Grèce et de Rome.

En Orient, nous suivrons plus longtemps les faibles successeurs de Constantin; mais sans nous appesantir sur les honteux et tristes détails de cette suite monotone de tyrannies sans grandeur, de révolutions sans intérêt public, de crimes sans éclat ; nous esquisserons rapidement les règnes de ces princes, dont la plupart ne parurent sur le trône que comme des ombres^ et qui traînèrent plutôt qu'ils ne portèrent le sceptre des Césars, ^'usqii'au moment où les soldats fanatiques de Mahomet, les surprenant au milieu des disputes de leurs sectes fit des jeijx de leurs cirques, arrachèrent de leurs fronts les débris d'une couronne qu'ils ne pouvaient plus soutenir.

Constantin, fondateur de ce nouvel empire, parut dans les premières années de son règne plus occupé du soin de relever les aDciennes institutions que d'en créer de nouvelles. Libérateur de Borne, ses prenaiers actes eurent pour objet la réparation des maux produits par la tyrannie et des désordres qu'entraînent les guerres civile^. Triomphant sous les enseignes d'un culte nouyeai^, il m fit d'abord qu'affrancliir et pjpotéger une religion jusque-là proscrite. Ménageant le polythéisme, il le laissa quelque temps en possession de ses droits antiques et de ses honneurs.

Après avoir ramené la justice dans l'empire, il voulut y faire régner la tolérance ; par cette sage politique, il rétablit la paix intérieure et mérita cette affection sincère que les partis vainfiJi^ a^^ordent si x^ement aux vainqueurs.

Pll-dST] C0N3TAIfTIR. 7

Ce fut alors, dans r année 3 4 6 , qu' on lui éleira im arc de triomphe sur lequel on lisait cette inscription dictée par la reconnaissance, et non par la flatterie : « Le sénat et le peuple romain

• ont consacré cet arc de tripmphe à Constantin, qui, à Tinsc piration de la Divinité et par la grandeur de son génie, à t la tête de son armée, a su , par une juste vengeance, déli-

• vrer la république du joug d'un tyran. »

Ji'empereur répondit modestement à cet hommage, en attribuant sçs succès à Dieu seul. II fit placer au bas de la longue croix que portait sa statue, cette autre inscription : « C'est par

• ce signe salutaire, vrai symbole de force et de courage, que

• j'ai délivré votre ville, et que j'ai rétabli le sénat et le peuple

• rtmain dans leur ancienne splendeur. »

En même temps que par cette déclaration solennelle il montrait sa prédilection pour le christianisme, il résistait au zèle ardent des chrétiens qui Tentouraient, et leur interdisait toute réaction contre leurs persécuteurs : par un édit publié à Milan, il garantit à tous les citoyens de T empire la libre profession de leurs différentes religions; enfin, pour prouver combien il craignait de marcher sur les traces d'un tyran, il rendit une loi pour condamner à la torture tout délateur qui aurait accusé sans preuves un citoyen du crime de lèse-majesté.

Si ce prince eût persisté dans ces nobles sentiments, il au- |rut égalé en sagesse Marc-Aurèle et Trajan, qu'il surpassait peut-être en gloire militaire; mais Tivresse'du pouvoir et l'ambition des prêtres qui l'entouraient lui firent bientôt abandonner cette sage politique. Les chrétiens, à peine délivrés de la persécution, se divisèrent en sectes : l'empereur aurait dû ne se servir de son autojritéque pôuirleur défendre tout acte contraire à la tranquillité publique ; il fallait éviter, en se mêlant à ces querelles d'opinions, de leur donner une funel^te impor- ^nce, et sans doute, s4l n'eût point envisagé ces dissensions comme politiques, tes disputes métaphysiques des chrétiens p' auraient point eu plus d'influence sur le sort des peuples que les controverses des différentes écoles de philosophie qui 4ppuip^longt)^ps avaient partagé les esprits sans troubler

8 £MPIRB d'oKIEKT. [312-337]

la terre. Maisdès que le pouvoir de l'empereur intervint dans les affaires religieuses, elles se transformèrent en affaires d'État. L'esprit d'opposition et de liberté qui était sorti du sénat entra dans les eoncileSy l'audabe qui avait quitté la tribune reparut dans la chaire : les consciences résistèrent à l'autorité, les prêtres prétendirent commander aux âmes, comme les princes aux corps , et le monde s'accoutuma à reconnaître deux puissances, l'une spirituelle, l'autre temporelle, dont les passions ne laissèrent jamais marquer les limites avec précision.

Quelques princes, jaloux de leur pouvoir et mal entourés, opposèrent souvent l'hérésie aux dogmes reçus par l'Église, et proscrivirent ceux qu'ils ne pouvaient convaincre. D'autres, faibles, timorés, dominés par des prêtres ambitieux, cédèrent à la tiare une partie des prérogatives de leur couronne.

Le désir d'une vaine gloire, la soif des richesses, l'espoir de la puissance, répandirent dans l'Église les germes de la corruption ; cette religion morale, qui proscrivait toutes les passions, qui enseignait toutes les vertus, qui faisait un mérite de la pauvreté, un devoir de l'humilité, et qui ordonnait à tous ses ministres de prêcher aux hommes l'union, l'égalité, l'amour et l'oubli des injures , offrit à la terre le tableau scandaleux des dissensions les plus opiniAtres , de l'ambition la plus effrénée, des querelles les plus indécentes et des vengeances les plus cruelles.

Au nom de celui qui avait déclaré que son royauinc rCétait pas de ce monde, on se disputa honteusement les honneurs^ les richesses, la domination ; au nom du Dieu qui pardonne, on se lança réciproquement les foudres célestes j au nom du Dieu de paix, la terre fut ensanglantée.

Toutes les pages de cette histoire, et^ pendant plusieurs siècles, celles de l'histoire moderne, ne seront que trop remplies des désordres, des crimes qui furent le résultat de ces funestes égarements; en la décrivant avec fidélité, il est juste, il est essentiel d'éviter toujoui*s une faute non moins commune, celle de confondre une religion simple, morale, tolérante, pa-

plJ-337] CONSTANTIN. 9

cifique, avec les passions et les excès de ses ministres. L'histoire n'est plus impartiale et ne conserve plus son noble caractère, lorsque, trop irritée des abus, elle accuse les principes; c'est tromper les hommes au lieu de les éclairer, que d'attribuer à la philosophie les erreurs des sophistes, à la liberté les crimes de l'anarchie, à la religion les faiblesses et les vices qu'elle condamne.

L'Afrique fut le premier théâtre de ces discordes. Cécillen, éyéque de Carthage, fut accusé par Donat d'avoir usurpé l'épiscopat et de s'être trouvé au nombre des traditeurs, c'est-à-dire de ces chrétiens qui, par faiblesse, dans le temps de la persécution, avaient découvert et sacrifié aux magistrats les livres saints. Cette querelle divisa l'Église ; soixantedix évéques d'Afrique déclarèrent Cécilien innocent et légalement ordonné ; le parti des donatistes, ardent et nombreux, ne voulut point reconnaître cette décision.

empereur, dans le dessein de terminer ce schisme, convoqua dans la ville d'Arles un concile (an 3 14) • le pape Sylvestre y envoya deux légats. Cette assemblée fit encore un décret favorable aux évéques Félix et Cécilien; elle rendit compte au pape de ses décisions et de ses motifs. Les évêques qui composaient ce concile ne donnaient alors au suc- , cesseur de saint Pierre que le titre de très-cher frère; ils l'invitèrent à publier leur décret et à le communiquer aux autres églises.

L'année suivante , d'airtres troubles éclatèrent en Palestine : les Juifs, irrités contre les chrétiens, exercèrent sur eux dts violences. Constantin réprima cet excès, déclara libre tout esclave chrétien appartenant à un Juif, défendit aux Israélites d'en acheter, et les menaça de la confiscation de leurs biens et de la perte de la vie s'ils forçaient un chrétien à se faire circoncire. En même temps il abolit dans tout l'empire Je supplice de la croix.

Les donatistes, toujours opiniâtres dans leur résistance, appelèrent à l'empereur du jugement du concile. Ce prince refusa d'aboi'd de juger cette querelle religieuse, qu'il ne

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croyait pas de sa compétence ; mais depuis, cbangeant d'opinion, il fit ordonner à Cécilien , par le proconsul d'Afrique , de se rendre à Home et de comparaître devant lui. Cet évêque n'obéit pas ; l'empereur, quelque temps après, se trouvant à Milan, jugea seul cette cause, et rendit un décret qifl déclarait Cécilien innocent et ses adversaires calomniateurs.

Cet acte d'autorité, dans une affaire qui n'intéressait que la conscience, fut approuvé dans la suite p^r l'un des plus ^fermes soutiens de la religion, saint Augustin, qui parut p!y voir que le désir de rétabiir la paix de l'Église. Mais on ne tarda pas à éprouver, l'inconvénient inévitable qui devait résulter de l'importance que donnait à ces misérables querelles l'influence du pouvoir souverain ; les donatistes ne res^ pectèrent pas plus l'autorité de l'empereur que celle du concile ; la confiscation de leurs biens ne put vaincre leur opiniâtreté; ils méprisèrent l'excommunication lancée contre eux, et ce schisme dégénéra en hérésie.

Une secte beaucoup plus dangereuse se porta en Afrique aux plus grands excès. Les circoncellions, paysans fanatiques, interprétant au gré de leurs passions les préceptes de l'Évangile , voulurent établir violemment sur la terre cette égalité absolue qui n'existe pour les hommes qu'après la mort : prenant le titre d.e protecteurs des opprimés, ils brisaient les chaînes des esclaves, leur donnaient lès propriétés . de leurs maîtres, affranchissaient les débiteurs de leurs engagements, massacraient leurs créanciers, prenaient audacieusement la défense des donatistes, et immolaient les catholiques à leur vengeance.

Sous prétexte que Jésus-Christ avait défendu à saint Pierre l'usage du glaive, ils ne s'armaient que de branches d'arbres, qu'ils appelaient bâton d'Israël^ et s'en servaient pour assommer leurs ennemis. Leur cri de guerre était louange à Dieu; leurs généraux portaient le titre de chef des saints. Loin de craindre l'autorité des magistrats et la rigueur des lois, on voyait plusieurs de ces furieux, égarés par le fanatisme^ se donner volontairement la mort dans l'espoir

CSi^-a^T] CONSTANTIN. -!{

d'pbtemr la palme du martyre. Us annonçaient d'avance cette réspla}ioii insensée, s'engraissaient comme les victimes destinées aux sacrifices, et j^e jetaient ensuite au milieu des flanmaes, ou se précipitaient du haut d'un rocher dans la mer. Tant que Fardeur des différentes sectes se consumait en vaines disputes, on se bornait à des excommunications ; une tolérance générale était peut-être le remède le plus utile que la raison pût dicter à l'autorité ; mais lorsque les sectaires joignaient l'action à la parole et se permettaient de violer les lois de l'État, de troubler la tranquillité publique et d'attaquer la vie ou la propriété de ïeurs concitoyens, il devenait juste et Indispensable alors que la puissance temporelle déployât sa force contre eux : l'empereur chargea les comtes Ursace ^ Taurin de punir leur audace; on fut obligé de les combattre, et on ne put étouffer cette révolte que par le massacre d'un grand nombre de ces fanatiques.

L'esprit de vertige des Juifs semblait alors s'être répandu dans toutes les parties du monde; il y portait la discorde, le fsmatisme qui avait fait de la Judée, pendant tant de siècles, un théâtre d'intrigues scandaleuses, de querelles opiniâtres, de guerres acharnées, et cette fureur de parti que ne put apaiser, dans Jérusalem, l'approche de l'ennemi armé pour la détruire. On doit remarquer que toutes les sectes produites par les écarts d'une vive imagination naquirent dans l'Orient. L'Europe avait soumis FÂsie par ses armes, et rOrient à son tour conquit l'Occident par ses opinions. On sait peu de détails sur les six années qui suivirent la révolte des circonçellions, et qui précédèrent celle où Licinius prit pour la seconde fois les armes contre l'empereur. Iji paraît que, pendant ce long espace de temps, Constantin resta en Illyrie, occupé à défendre les frontières de l'empire contre les Sarmates, les Carpiens et lei^ Goths. Il signala ses armes par de nombreux triomphes, s'empara de la Dacie et contraignit les Goths non-seulement à conclure la paix, mais à lui fournir quarante mille soldats, auxiUaires plus dangereux qu'utiles.

^2 EMPIBE p'oBÏENT, [312-9373

Eusèbe, toujours exagéré dans les éloges qu'il prodigue au protecteur des chrétiens, prétendait que Constantin avait subjugué toute la Scythie et conduit ses légions jusqu'à la mer du Nord. S'il étendit si loin ses conquêtes, on doit croire qu'il fut obligé d'abandonner prompteraent ce qu'il avait conquis, puisqu'on le revit encore fréquemment combattre les Barbares sur les bords du Danube. Ses victoires brillantes étaient loin d'être décisives, et les ennemis vaincus reprenaient bientôt leurs armes, ce qui faisait dire à Silénus que « les lauriers de Constantin ressemblaient aux fleurs du « jaitlin d'Adonis, aussitôt fanées qu'épanouies. »

Depuis la chute de la hberté, on trouve beaucoup d'incertitudes dans l'histoire : tel çst l'effet du despotisme ; les nations se montrent indifférentes, même à la gloire de* armes. Eli© devient un patrimoine particulier, presque étranger à la chose publique : ce n'est plus alors l'histoire de l'État, c'est celle d'un prince qu'on écrit, et les événements ne nous sont transmis que par des apologies ou par des satires.

En même temps que l'empereur combattait pour se défendre contre les anciens ennemis de Rome, il s'occupait du soin d'assurer à ses enfants la possession de son trône, et donnait à ses trois fils le titre de César. Il leur composa une maison et leur attacha une garde. Trop habile pour ne pas sentir qu'une puissance absolue, établie si nouvellement par la fortune devait être défendue par le courage, il s'occupa soigneusement de l'éducation de ces jeunes princes, les forma lui-même aux exercices, à la tempérance, les accoutuma à faire de longues marches, à supporter le poids des armes, à braver l'intempérie des saisons, et chargea les plus habiles maîtres d'éclairer leur esprit. Comme il croyait, d'après l'exemple de son père, que l'affection des peuples est la base la plus solide de la puissance des souverains, il s'efforça de graver dans le cœur de ses fils cette maxime : « La justice « doit être la règle du prince, et la clémence son senthnent. »

La nature et la fortune trompèrent la prévoyance de Constantin ; ses fils héritèreot de ses défauts et non de ses ver-

tus. Le seul de ses enfants qui aurait pu réaliser ses espérances, Crispus, élevé par Lactance, marchait sur les traces de son père, et voyait comme lui ses armes couronnées par la victoire; mais il périt bientôt victime de la jalousie de sa bcllemère et de Taveugle impétuosité de l'auteur de ses jours.

Son instituteur Lactance fut un des célèbres écrivains de ce temps. Son style était éloquent et pur; on Tappetait le Cicérbn chrétien. Il s'iilustra dans son apologie du^christianisme, et montra plus de force encore dans ses attaquas contre le polythéisme.

En 320, Tempereur nomma consul son troisième fils encore enfant; il ne lui permit que de signer des lettres de grâce, sans doute pour le faire jouir du plus heureux droit de la puissance.

Deux ans après, Constantin, rappelé dans les can^s par une invasion des Barbares, traversa le Danube, battit les Sarmates, et tua de sa main leur roi Rasimond. On établit à Rome, en faveur de cette victoire, les jeux sarmatiques.

Les travaux militaires n'empêchaient point ce prince actif de se livrer à ceux de la législation. Il ordonna dans tout Fempire de consacrer le dimanche à la prière et au repos. L'augmentation continuelle des taxes produisait son effet ordinaire : elle dégoûtait les hommes d'une vie infortunée; étouffant tous les sentiments de la nature, elle rendait les mariages plus rares, et portait les époux malheureux aux actions les plus coupables : ils exposaient la nuit, dans les rues et sur les grands chemins, leurs enfants qu'ils ne pouvaient nourrir. L'empereur publia des édits sévères contre ce crime ; mais, en même temps, ^omme il ne pouvait contraindre à se marier ceux qui gai^daient le célibat par principes religieux ou par misère, il abolit la loi Poppéa, dont les dispositions punissaient par des amendes tout, citoyen âgé de vingt-cinq ans et non marié.

Un de ses édits menaça de peines sévères les aruspices et tous ceux qui, par des opérations magiques ou par des philtres, profitaient de la crédulité des hommes, en leur promet-

^4 EMPIUB Ï>*<>JI1WÏT. i?l|-W'5

tant â$ seryir hMv haine pq leur amoiw*. Tran^geant cepeii' dant encore à eette époque avec 1^ supe^jtition du polythéisme, i) toléra les charlatanismes idolâtres qui n'avaienjt pour but que de guérir les maladies et d'écarter les orages.

Une autre loi, annulant toutes les çonflsçatioiis ordonnées par Dioclétien et par Galère, rendit ibiux /églises leurs J)iens et leur donna ceux des martyre morts sans héritiers.

Il publia contre le rapt un édijt trop sévère, qui ne distin* guait p|U( la séduction de la yiolence.

Presque toutes les villes des provinces étaient alors administrées par une sorte de sénat dpnt les membres s'appelaient Récurions y et les çhthduumvm : on les choisissait parmi les membres des fomiUes les pli^s distinguées, et la plupart des citoyens évitaient ou quittaient ces fonctions gratuites et onéreuses, parce qu'elles les assujettissaient à des contributions plus fortes que celles qu'on exigejait des autres habitants. Constantin, pour maintenir line institution utile, soumit à des peines pécuniaires tout citoyen élu qui refuserait ces charges ou les abandonnerait. Far le même édit il appliqua au profit de ces administrateurs les terres des citoyens qui mourraient sans héritiers.

Ainsi, dans la décadence de il' empire, tout esprit public se trouvant éteint, il fallait que le poiivoir absolu contraignit les citoyens à exercer les charges qu'autrefois leur ambition se disputait avec tant d'ardeur. I*' administration publique n'était plus regardée que comme une corvée. liCS of aciers, brevetés par l'empereur, solicitèrent et obtinrent l'exemption de ces charges publiques ; chs^cun fuyait les emplois qui ne le rendaient utile qu'au peuple, et ne cherchait avidement Çue ceux qui le rapprochaient des princes. Les places de|'JÉtaft n'étaient plus rien, les places de cour étaient tout. On s'accoutuma promptement à ne regarder les dignités de questeur, de préteur et même de consul, que comme des titres honorifiques ; leurs fonctions réelles ne furent remplies que par les comtes, les généraux, les offîciers de la maison de l'emperejar.

Cependant, comme Goststantin, juste par prinidpes autant qu'ambitieux par earactère, fut promptement inforo^é des plaintes qu'excitaient partout l'avidité de ses conseillers et la conduite arbitraire de sas gouverneurs de provinces, il défendit aux Juges et aux magistrats d'exécuter tous décrets, mémeks siens, s'ils étaient contrures aux lois, et il ordonna de n'avoir dans les jugements aucun égard à la naissance et au rang des accusés. « Le crime, disait-il, efface toçt privilège t et toute dignité, t

Telle était l'étrange contradiction qu'offraient alors, dans la conduite et dans les lois de l'empereur, l'attrait du pouvoir absolu, l'amour d» la justice et les souvenirs de la liberté.

U défendit par un décret aux percepteurs des contributions d'enlever aux agriculteurs leurs bœufs et leurs instruments du labourage. Jusqu'à cettQ époque la répartition des impôts avait été réglée par les notables de chaque lieu, et les riches se servaient de leur influence pour faire peser la plus grande partie de ce fardeau sur les pauvres. Constantin, dans l'espoir d'arrêter ces abus, chargea les gouverneurs de provinces seuls de régler cette répartition : c'était remplacer les inconvénients de l'aristocratie par les dangers plus grands de l'arbitraire.

L'empereur, soigneux de récompenser les soldats qui lui avaient donné la victoire et l'empire, leur distribua une grande qxûuiUté de terres qui se trouvaient vacantes.

Souvent les souverains, jaloux de leur pouvoir, préfèrent les soldats étrangers aux soldats citoyens. Constantin, plus frappé de l'utilité qu'il pouvait tirer du courage des Francs et des Goths que des périls futurs auxquels de tels auxiliaires expoaiûent l'empire, prit à son service les plus braves de ces guerriers. Ces mercenaires ne devinrent dangereux que pour ses successeurs. Ils servirent Constantin tyec zèle : Ëbonit, capitaine franc, se distingua par de brillants exploits dans la première guerre que Constantin entreprit contre Licinius, et qui lui valut la possession de la Macédoine, de la Grèceetdei'Ulyiie.

46 EMPIRE D*OBIENT. *[8I2-33T|

Quoique rempêreur ne fût pas encore baptisé, et que, par politique, il parût jusqu'à cette époque ménager l'ancienne religion de l'empire, il ne cessait pas un instant, même au bruit des armes, de montrer sa prédilection et son respect pour le culte du Dieu auquel il attribuait ses triomphes. On voyait, au milieu de ses camps, un oratoire desservi par des prêtres et par des diacres qu'il appelait les gardes de son âme. Chaque légion avait sa chapelle et ses ministres, et, avant de donner le signal du combat, l'empereur, à la tète de ses guerriers, prosterné au pied de la croix, invoquait le Dieu des armées, et lui demandait la victoire.

Licinius, son collègue et son rival, se moquait de ces pratiques qu'il appelait superstitieuses, tandis que lui-même, environné d'une foule de pontifes, de devins et d'aruspices, cherchait à lire sa destinée dans les présages et dans les entrailles des victimes.

Après la mort de Maxence et de Maximin, tout l'empire se trouvant partagé entre deux mattres, Constantin et Licinius, chacun d'eux ne s'occupa plus qu'à perdre son rival pour régner seul. La différence des cultes et des mœurs semblait alors diviser le monde romain en deux peuples, les chrétiens et les idolîitres. Les premiers regardaient Constantin comme leur défenseur, comme leur appui, comme leur chef. Licinius, qui ne s'était prêté jusque-là quo par politique au système de tolérance établi par Constantin, changea de façon d'agir dès qu'il eut vaincu Maximin, et, se plaçant à la tête du nombreux parti qui restait attaché au polythéisme, aux anciennes lois et aux anciens usages des Romains, il se déclara ennemi des chrétiens. Ce prince espérait écraser facilement, par le poids de l'immense population dont il protégeait les mœurs et la croyance, ces chrétiens si récemment tirés de l'esclavage, et à peine rétablis des profondes blessures que leur avait faites une longue persécution.

Les deux chefs étaient braves et habiles ; Licinius avait pour lui le nombre, la superstition, le respect qu'inspirent les choses antiques, et surtout cette opinion, presque gêné-

[3J î-337] CONSTANTIN . A 7

ralement établie, que la gloire de Rome était inséparablement liée an culte de ses dieux.

A ces vieilles traditions, tournées en ridicule par les phi* losophes, et qui, chez un peuple corrompu, n'étaient plus soutenues par les mœurs, Constantin opposait un parti d'hommes enthousiastes, d'autant plus ardents qu'ils avaient été plus comprimés, et des légions enorgueillies par une longue suite de triomphes, qu'aucun péril n'arrêtait, et qui croyaient, à la vue du labarum, être conduites à la victoire par Dieu même.

Des deux parts, en se décidant à commencer la guerre, on chercha des raisons pour justifier l'infraction de la paix. Licinius prétendit que son rival, sous prétexte de marcher contre les Goths, était entré en armes sur son territoire, sans son aveu : Constantin accusa Licinius d'avoir cherché à fomenter dans Home une révolte contre lui, et d'avoir payé des scélérats pour l'assassiner.

Les deux armées, qui devaient décider du sort des deux empires, des deux princes et des deux cultes, se rassemblèrent et se trouvèrent bientôt en présence sur les bords de l'Hèbre.

Tous les prêtres, tous les devins de l'Orient promettaient à Licinius un triomphe certain ; l'oracle de Milet se montra moins courtisan. Consulté par ce prince, il lui répondit : « Vieillard, tes forces sont épuisées, ton grand âge t'accable; « il ne t'appartient plus de lutter contre déjeunes guerriers, n

Ce monarque, au moment de combattre, après avoir sacrifié des victimes, montrant à ses soldats les jtatues des dieux éclairées par mille flambeaux, leur dit : « Compagnons,

• voilà les divinités de nos ancêtres, les objets de notre an- « tique vénération; notre ennemi est l'ennemi de nos pères, « de nos lois, de nos mœurs, de nos dieux; il adore une di-

• vinité inconnue, idéale, ou plutôt on pourrait dire qu'il i n'en reconnaît aucune. Il déshonore ses armes en rempla- « çant les aigles romaines par un signe consacré au supplice « des brigands, par un infâme gibet. Cette bataille va déci-

• der de notre sort et de notre religion ; si cette divinité ob-

<8 EMPIRE d'oBIBNT. fMM87

« 3cure, ignoréi^) repaporte la victoire siir tan): dç diçuxiUus; « très et puissants, aussi re^outabfei^ par leur nombre que « par leur mçg'çsté, nous serons aloi:s forcés de lui éjeyer des f temples sur le^ débris de ceux que nos pères ont fondés. « M^is si, comme nous en avons l'assurance, nos dieux si- « gnalent aujourd'hui leur pouvoir en accordant le triomphfs « à nos armes, nous poursuivrons jusqu'à la mort cette secte « infôme dont l'impiété sacrilège mépi^se les loiç et outrage « le ciel. »

Dans cette journée, l'habileté de Constantin troinpa 1^ vieille, expériences de Llcinii^s. Dérobant sa marche à l'ennemi, il passa le fleuve dans un endroit qui n'était défendu que par un faible post<s. ]La victoire fut le prix de sa tactique savante et de son inconcevable témérité. Ouvrant le passage à ses troupes, à la tète de douze cavaliers, il renversa jet détruisit cent cinquante guerriers qui s'opposaient à sa marche. Ce fait, qui semble plus romanesque qu'historique, est attesté par Zozime, et l'on sait que cet écrivain était l'un des plus grands ennemis et Tua des plus opiniâtres détracteurs de ce prince.

Licinius, enfermé dans Byzance, s'en échappa précipitamment lorsqu'il vit sa nombreuse flotte vaincue par celle de son rival que commandait le jeune iCri^pus. Jl franchit le détroit, rassembla les débri9 de ses troupes, et, risquant un dernier effort pour disputer l'empire à son collègue, il lui livra bataille près de Ghrysopolis (an 323). Il fit encore porjter à la tète d( ses légions les images des dieux de Rome, de la Perse et de l'Egypte : mais, en n^éipe );çp»ps, troublé par l^. crainte que lui inspiraient les triomphes récents de la croix, et regardant le labarum comm^ pn étendard magique, i) donna l'ordre à ses soldats de ne point porter leurs regards sur ce signe funeste.

Jamais les légions de l'Orient n'ftvaijÇDt combattu avec succès celles de l'Occident. La victoire de (Constantin fut complète : il détruisit presque complètement l'arméçde Licinius, qui chercha son salut dans la fuit^.

Dans ces temps de ^é^^ddence, il ne paraissait point honteux de survivre à Fhpnneur et à la liberté ; on ne voyait plus de Gâtons ni même d'Antoines. Licinius, vaincu, se prosterna devant sou seigneur et maître, Reposant à ses pieds le diadème^ et sollicitant humblement la conservation d'une vie dégradée. Le§ prières de Constancie, sa femme, sœur de Tempereur, lui firent obtenir la grâce qu'il implorait ; mais la politicjue l'emporta bientôt sur la clémence, et le prince détrôné, étant accusé de former quelques intrigues pour recouvrer sa puissance, eut la tête tranchée par les ordres de Tempereur, dont ce meurtre ternit la gloire.

Pendant le cours de cette guerre, tous les partisans de l'ancien culte s'étaient formellement déclarés pour 1^ cause de Licinius. Sa chute entraîna celle du polythéisme. Constantin iririté ne crut plus nécessaire de montrer les mêmes ménagements pour l'idolâtrie. S'il ne persécuta pas les personnes, il comprima les opinions, et favorisa le zèle ardent des chrétiens, implacables ennemis de ces divinités fabuleuses, qui, suivant leur foi, n'étaient que des démons. Dans tous les lieux où Constantin crut que ses ordres n'éprouveraient pas une résistance invii]icible, il fît renverser les autels, abattre les temples, et surtout ceux consacrés à Bacchu$ et à l'impudicité. Cette attaque, dirigée contre une religion inséparablement liée aux lois, aux coutumes anciennes, lui Qt perdre l'affection des Romains. La capitale du monde, consacrée k Mars, à Jupiter, était elle-même un vaste Panthéon ; l'encens y fumait dan^ sept .cents temples consacrés aux dieux de l'Olympe par fa su^rstition, aiu fondatjeu^ de Aome pqir la reconnaissance, aux eippereifjrs par la coutume. L'autorité al^solue ne pouvait renverser promptemjent de si fortes et ^e si antiques barrières; et, malgré les effortjs des maîtres du monde, l'idol&trie conserva Joilgtemps dans Bon^e de nombreux partisans et un asile inviolable.

Dans tout le reste de l'empirie, l'exécutipn des ordres de Constantin fut proimpte et facile ; il écrivit ^u^ peuples d'jQrient en ces termes : « Ma victoire sur les eji^i^emis de f ^sus-

20 EMPIRE d'oBIENT. [812-857]

« Christ, la chute des persécuteurs des chrétiens prouvent « la puissance du Dieu qui m'a choisi pour é.tablir son culte « dans Tempire : c'est lui qui m'a conduit des rivages de la « Bretagne jusqu'au centre de l'Asie ; sa main puissante a fait « tomber toutes les barrières qu'on opposait à notre marche. « Tant de bienfaits exigent ma reconnaissance, et je dois par- « tout être le protecteur des hommes dévoués au Dieu qui « m'a protégé. Je rappelle donc tous les bannis, je remets « tous les particuliei's en possession de leur fortune, je rends « aux églises leurs richesses, et je veux que tous les chré- 0 tiens, forts de mon appui, se félicitent de mes triomphes et « jouissent de la prospérité qui les attend. »

Il parait surprenant qu'une révolution qui blessait les consciences, qui offensait la superstition, et qui changeait si brusquement le culte, les mœurs et les lois, n'ait point alors excité de révoltes : on eût dit que les idolâtres avaient cessé de respecter leurs dieux, et qu'ils ne croyaient plus à leur puissance depuis qu'ils s'étaient laissé vaincre par le Dieu de Constantin. Il est vrai que l'empereur employait, pour réussir, la persuasion autant que la force, et qu'en protégeant les chrétiens, il s'opposait à leurs vengeances. Dans l'un de ses édits, rendant hommage à la sagesse du Créateur, à la pureté de la morale chrétienne, il compare la douceur de son père, qui suivait les maximes de l'Évangile, à la cruauté de Galère, de Maxence, de Maximin et de Licinius ; et, déclarant que ses victoires n'ont été que le prix de son zèle pour établir le vrai culte de la Divinité, profané par les erreurs de l'impiété, il rappelle aux hommes que le culte d'un seul Dieu était la religion primitive ; que Jésus-Christ n'était venu sur la terre que pour rendre l'antique pureté à cette croyance, dont le polythéisme n'était au'une altération et qu'une corruption; s'adressant ensuite aux chrétiens, il réprime leur zèle trop emporté, leur défend toute persécution, ne leur permet d'autres armes pour vaincre les infidèles que celles de l'exemple et de la vérité ; il garantit aux opiniâtres adorateurs des idoles une tranquillité parfaite.

Sans vouloir refuser à ce prince le mérite de cette modération, il est cependant juste d'atténuer les éloges excessifs que la ûatterie lui a prodigués. Sa tolérance était un peu forcée; la majorité de la population de T empire restait idolâtre ; et il aurait craint, par trop de violence ou trop de précipitation, de compromettre sa puissance. L'autorité du sénat lui avait déjà fait sentir ce danger en maintenant dans Rome l'ancien culte, au mépris des décrets qui avaient ordonné la clôture des temples et la cessation des sacrifices.

Quoi qu'il en soit, si l'empereur se fût contenté d'établir et de protéger partout la liberté de conscience, les progrès de la foi chrétienne auraient été plus sages sans être moins rapides ; la religion et l'empire 'se seraient vus exposés à moins de troubles et de malheurs, si l'empereur avait moins rapproché les prêtres du trône, et s'il n'avait pas offert aux ministres d'un culte ennemi de tout ce qui est mondain, l'appât dangereux et presque irrésistible de la faveur, de la for- .tnne et de la puissance ; mais, flatté, pressé, entraîné parles évêques qui l'entouraient, ce prince montra bientôt autant de passion pour convertir que pour vaincre ; il aimait autant à prêcher qu'à combattre; ses courtisans l'applaudissaient avec enthousiasme, mais ils ne donnaient à leurs vices que le masque de la piété, et leur hypocrisie, couvrant de fausses couleurs une avidité sans frein et des concussions sans bornes, livra l'empire aux plus affreux désordres.

Les plaintes qui s'élevaient de toutes parts pénétrèrent enfin dans le palais. Constantin se montra honteux et indigné de ces excès. S' adressant un jour à l'un de ses favoris, il traça devant lui, sur la terre, avec sa lance, la figure d'un corps humain : « Entassez, lui dit-il, à votre gré les riches-

• ses de l'empire, possédez mêmelcmonde entier; il ne vous

• restera un jour que cet étroit espace de terre que je viens

• de mesurer, pourvu même qu'on vous l'accoixie. » L'événement vérifia ces paroles mémorables; car, sous le

règne de Constance, ce même courtisan, abusant toujours de son pouvoir, fut massacré par le peuple, et privé de sépulture.

22 BMPIBB d'obISNT. [812-887]

Quoique Tempire éprouvât tous les maux inséparables de la perte de la liberté, et souffrît de tous les abus qui suivent les progrès du pouvoir arbitraire, le souvenir de tant de guerres civiles attachait lés peuples au joug du prince qui les avait délivrés de tant de tyrans. Les Romains n'étaient pas heureux, mais ils vivaient tranquilles; les Barbares, tant de fois vaincus, tentaient plus rarement de passer leurs limites, et les éternels ennemis de Rome, les Perses, h' osaient pas encore s'affranchir dii traité honteux que leur avalent imposé Galère et Dioclétieri.

Après la défaite de Licinîus, Tempereur, voulant pacifier rôrient, fit lin long séjour à Nicomédie. Ce fut là qu'on lui décerna lé titre de Victorieux qu'il voulait et qu'il ne put transmettre à seâ enfants, comme il leur transmît son autorité. Il avait formé le dessein de se rendre en Egypte; une noilvellè alarmante qu'il reçut le força de renoncer à ce voyage. Il apprit qu'une hérésie, qui divisait tous les esprits, venait de faire éclater dans cette contrée le feu de la sédition. Avant de parler des troubles que produisit l'opiniâtreté de cette nouvelle secte, dont l'hérésiarque Arius était le chef, il est nécessaire de retracer en peu de mots l'état où se trouvait alors rÉglise, et quels avaient été, depuis trois siècles, l'esprit du christianisme, ses progrès et la cause de la haine constante qui s'était vainement opposée à sa propagation.

Puisque la Judée fut le berceau de ce culte, et que la religion de Jésus ne fit, suivant les auteurs ecclésiastiques, que perfectionner celle de Moïse, il est nécessaire de repprter nos regards sûr les diverses opinions qui s'étaient établies chez les Juifs avant la prédication de l'Évangile.

A l'exception de la secte dés ràchébites, peu importante et peu connriue, il paraît que les Hébreux, jusqu'à l'époque de leur captivité eh Syrie, et quelque temps après leur rçtpur en Judée, altérèrent peu la doctrine de Moïse, et que cène fut qu'environ trois siècles avant la naissance de Jésus-Christ qu'il s'établit dans leur croyance un mélange d'opinions philosophiques et religieuses.

t8i2-iS7] CONSTANTIN. 23

Soufi le règne des premiers Ptdlémêes, uri grand nombre de juifs, habitant alors Alexandrie, cédèrent àù dé^r de connaître les systèmes de plusieurs philosophes qui chei'chaleiit à concilier les opinions de Platon, de Pythagore, d*Hermès et de Zoroastre. Frappée de la conformité qui paraissait exister entre les idées de Platon et celles ée Moïse sur lii grandeur et la puissance de Dieu, ils se persuadèrent que eé philosophe ainsi que Pythagore avaient con^nu les livres de Moïse, et ëri avaient tiré ce qu'ils voyaient de sublime dahs leurs écrits. Ijs adoptèrent donc en partie ce système chiîriérique de coneàiation qu'on nommait le syncrétisme. D'autres iuiffe, qill avaient échappé aux malheurs dé leur patrie â l'époque dt la captivité, s'ét^nt sauvés en Egypte, se retirèrent ati inllieu des déserts pour éviter la haine qui les potirsûivalt Ôàhs Içs villes. Là, privés de livrés, èloignéi^ de leurs teihples, ils s'accoutumèrent à la vie ascétique ; quelques pythagoriciens, persécutés compé èiix,,cnercîièrerit iin asile dâris \à inëtiiè contrée; la conformité de leur sort rappi'ochâ lëiirs ot)ihi6ris, et ce mélange produisit les sectes des esséniens et des thérapeutes.

Lorsque Ptolémée Phîlàdël|ihe, dont la vertu tolérante voulait répandre partout le bonheur, sans distinction de parti, de secte çt de pays, permit aux Juifs exilés de retourner dans leur patrie, ib propagèrent eu Palestine leiir riouvelie doctrine. Les esséniens, accoutumés dans leur retraite â lirie vlè contemplative, â la pratique d'une morale austère, ne purent supporter la corruption qui s'était introduite dans Jérusalem et dan^ les autres villes de Judée attachées à leurs principes et à leurs usages; ils vécurent à part dans les campagnes, lôiii des cités ; la plus grande union régnait entre eux, et tous se secouraient mutuellement.

Tournés vers l'Orient, ils priaient Dieu avant le lever dd soleil, et 8e livraient ensuite au travail ; à la Cinquième heure du jour, ils se baignaient, et faisaient après en commun tm repas frugal, pendant lequel régiiait un profond sîleiice. Leurs mets étaient bénits par un prêtre. Èd sortiant dfe tablé,

24 EMPIBE d'oBIENT. [312-937]

ils rendaient grâces à Dieu, retournaient au travail, et le soir, se réunissant pour souper, observaient les mêmes usages et gardaient le même silence.

On les voyait toujours vêtus de blanc ; leurs biens étaient en commun. Suivant les principes de Pythagore, aucun néophyte n'était admis parmi eux c(u*après trois ans de noviciat, pendant lesquels on éprouvait sa discrétion, son zèle et ses vertus.

Un serment, rigoureusement exigé, leur faisait prendre l'engagement de ne point nuire à autrui, d'observer ponctuellement la règle de la communauté, de fuir les méchants, d'obéir aux lois, d'être fidèles au gouvernement, de ne point altérer la doctrine, et de perdre la vie plutôt que de révéler aux profanes le secret de leur religion.

Cette secte austère, et d'autant plus fanatique qu'eUe se croyait plus sainte, opposa dans la suite aux Romains une résistance invincible ; les plus cruels supplices ne purent obtenir d'eux aucune action, aucune parole contrai4^e à leur croyance.

Us se persuadaient que tout dans le monde était enchaîné et réglé d'avance par le destin; que l'âme, immortelle de sa nature, emprisonnée dans le corps, en sortait au moment de la mort pour recevoir, si elle avait été vertueuse, de grandes récompenses dans un lieu où régnait un printemps éternel, ou pour être tourmentée dans de sombres souterrains, si elle s'était laissé entraîner par le vice.

Les thérapeutes, plus exaitiés encore dans leur croyance, se consacraient à une vie entièrement contemplative, abandonnaient leurs familles, renonçaient à tous les biens, à tous les liens terrestres, et, se détachant de la matière, élançaient ardemment leur âme vers la Divinité, croyant dans leur extase que, dégagés de l'influence des sens, ils s'approchaient de Dieu et pouyaient jouir de la vue de toutes ses perfections.

.Ces nouvelles doctrines ne prirent point de crédit sur la plus grande partie du peuple, qui, sous le nom de saducéens, restait attachée aux anciennes opinions, ne comprenait que

ee qui frappait les sens, et ne croyait pas à Timmortalité de l'âme. Ceux d'entre les Juifs qui, sans adopter la morale pure des esséniens, admettaient le système immatériel de cette philosophie mystérieuse, s'appelèrent pharisiens. Au défaut de vertus, ils surchargeaient le culte de règles puériles, de longues prières, de pratiques superstitieuses, et voilaient, sous Tapparence d'une fausse piété, leur désir insatiable de pouvoir et de richesses. Dominant la multitude par leur indulgence pour les désordres, par leur gravité extérieure, par leurs austérités apparentes, ils s'emparèrent d'une grande autorité, ébranlèrent souvent celle des rois : tyrans lorsqu'ils exerçaient la puissance, factieux lorsque le gouvernement l'emportait, Ils furent une des principales causes des troubles et des guerres civiles qui déqhirèrent leur patrie.

Les caraïteSf moins nombnsux, parce qu'ils étaient plus raisonnables, tenaient un juste milieu entre ces partis exagérés : au restCj malgré l'inimitié qui régnait entre les esséniens,.les saducéens, les pharisiens, ils se regardèrent toujours comme de la même communion et ne s'accusèrent jamais d'hérésie, croyant apparemment, comme le dit Condillac, que les questions de la liberté, de l'immortalité de l'âme et de l'existence des esprits n'étaient que des choses problématiques, sur lesquelles on pouv^t différer d'avis sans violer la loi de Moïse.

Ce fut dans ce pays, divisé d'opinions, au milieu de ces questions de secte, que la lumière de l'Évangile parut. Jésus- Christ l'apporta, ses apôtres et ses disciples la propagèrent ; les premiers chrétiens furent des Juifs convertis; mais, dès leur premier pas, malgré les dispositions de ce peuple à croire aux prophètes et aux miracles, ils durent rencontrer et rencontrèrent en effet de nombreux obstacles.

La doctrine de Jésus-Christ irritait les pharisiens, parce qu'elle condamnait l'hypocrisie, l'ambition, la cupidité, et plaçait la foi et l'exercice des vertus au-dessus des vaines cérémonies et des pratiques superstitieuses. Moins contraire au système des esséniens, elle irritait cependant leur amourpropre en blessant leurs préventions à la supériorité qu'ils V. %

26 BMPIRB d'oAIBNT. [312-^37]

croyaient avoir par leur austérité sur toutes les écoles phUo* sophiques et sur toutes les sectes religieuses.

Les saducéens et la masse du peuple hébreu, plus attachés à la lettre qu'à Tesprit de la loi et des prophéties, attendaient pour sauveur un prince de la maison de David, fort par les armes, brillant de majesté^ éclatant par sa puissance, et qui étendît leur gloire mondaine et leur domination terrestre.

Ne croyant pas à F immortalité de l'âme, ils regardaient comme chimérique un royaume spirituel, un bonheur qui ne commençait que dans une autre vie, et ne pouvaient reconnaître comme le Messie lin homme obscur, un prophète pauvre qui n'avait d'autres armes que la parole, d'autre puissance que la vertu, n'ordonnait que des privations et îie promettait que des biens célestes.

l)'ailleurs, quoique Jésus-Christ et ses disciples se montrassent exacts à fréquenter le temple, à célébrer la Pàque, à se conformer aux rits prescrits, ils les regardaient coitime des innovateurs téméraires qui voulaient substituer une nouvelle loi à' celle de Moïse. Enfin les Hébreux, qui s'étaient toujours crus le seuj peuple chéri de Dieu, ne pouvaient supporter qu'une nouvelle secte appelât les autres nations à partager les lumières de la vraie croyance et les faveurs de la Divinité.

Telles furent leà causes qui portèrent la plus grande partie des Juifs à rejeter la nouvelle loi, et qui excitèrent leur haine opiniafre contre les chrétiens. Malgré ces difficultés, la doctrine dé l'Évangile prêchée en Palestine, s'étendit par le zèle des apôtres d'abord à Damas, à Antioche, et bientôt à Ëphèse et à Smyrne. Elle pénétra dans toutes les villes d'Asie, traversa la mer, parcourut l'Ariehipel, s'introduisit au milieu des temples antiques de la Grèce, dans les opulentes cités de Corinthe, d'Athènes et de Sparte. Arrivée en Egypte, malgré les ténèbres de la superstition, elle fit promptement de nombreux prosélytes dans Alexandrie. L'activité d'un commerce immense y réunissait les hommes de tous les pays, des sectateurs de toutes les religions, des philosophes de toutes les écolés; l'intérêt public y commandait la tolérance.

Rome , destinée à devenir un jour la capitale du monde chrétien, après avoir cessé d'être )a reine du monde idolâtre, ne tarda pas à recevoir dans ses murs tous les partisans de ce nouveau culte.

IJn passage dp Tacite prouve que du temps de Néron, fixante-dix ans après la naissance de Jésus-Christ, il existait déjà dans cette ville un grand nombre de chrétiens; mais à cette époque on les confondait encore souvent avec les Juifs. J4SL morale sévère de TÉvangile, préchée par des hommes pauvres et simples, était trop opposée à Torgueil des grands et aux mœurs corrompues des riches, pour être accueillie favorablement par eux. £lle ne devait être reçue avidement que par les malheureux, par les esclaves, par les opprimés, par tous ceux qui avaient besoin de Tespoir d'une autre vie pour se consoler des infortunes qu'ils éprouvaient sur la terre; aussi l'histoire laisse un voile d'obscurité sur les premiers pas du christianisme.

Commençant presque en i^lence cette immense révolution qui changea les opinions et les mœurs de la terre , le christianisme marchait, croissait dans l'ombre, et s'étendit iongten^ps avant d'attirer sur lui les regards dédaigneux de^ classes élevées, qui ne s'occupaient que des querelles des princes, des intrigues de cour, et qu'étourdissaient contii^uellement les triomphes ou les revers des armées, la chute ou l'.élévatipn des tyrans, l'agitation des assemblées publiques, la pompe des fêtes et la solennité des jeux..

Les hommes même les plus occupés de la recherche de la vérité, et qui se consacraient à l'étude de la philosophie, n'avaient alors, pour la plupart, d'autre but dans leurs travaux que d'approfondir les systèmes les plus propres à maintenir l'âme ^ajxs le calme au milieu des orages de la vie, à augmenter la somme de nos jouissancjes ,et à dlminujer celle de nos peines. C'était le bonheur terrestre qu'ils cherchaient; les uns Le plaçaient dans la vertu , les autres dans la volupté ; laissant au peuple la croyance du Tartare et de l'ÊJysée, Us lie ip,oguaiej^f; ^^s dieux de la ùble, ne çrQyaient pa^ &

28 EMIPIBE d'oBIENT. [ZH-BST]

d'autres, ou n'admettaient que des idées vagues de destin et de providence, et regardaient comme chimérique toute recherche d'une félicité placée au-delà des borûes de la vie.

Les premières notions confuses qui se répandirent sur la croyance des chrétiens n'excitèrent que l'étonnement et le mépris des partisans du culte établi. Accoutumés à n'adorer que le maître du tonnerre, que des astres brillants, des éléments formidables, des vertus éclatantes, des passions impérieuses et des héros déifiés, habitués à encenser l'amour. la fortune, la vengeance, la force et la gloire, ils regardaient comme insensés les sectateurs d'une doctrine qui sacrifiait tous les plaisirs et toutes les passions à l'idée, selon eux chimérique, d'une félicité éternelle, qui prêchait l'humilité aux grands, rappelait l'égalité aux princes, méprisait le luxe, honorait la pauvreté, et remplaçait les majestueuses divinités de l'Olympe par un Dieu inconnu, né dans la classe des artisans, éloigné pendant sa vie de toutes les grandeurs du monde, et condamné par ses concitoyens au plus honteux supplice.

S'il est facile de comprendre pourquoi les Romains méprisaient une croyance nouvelle , aussi éontraire à leurs idées qu'à leurs mœurs, il ne l'est pas autant d'expliquer les motifs de leur haine violente contre ce culte moral, et qui les portèrent à proscrire les adorateurs de Jésus-Christ, tandis que leur tolérance illimitée respectait partout les religions de tous les peuples et les superstitions de tous les genres.

Plusieurs causes contribuèrent à fomenter cette haine qui fit verser tant de sang. Les Juifs, se regardant comme le peuple chéri de Dieu, méprisaient les autres peuples; ils ne voulaient former aucun lien avec eux, supportaient avec indignation le joug des Romains, refusaient de rendre aux images des empereurs les hommages prescrits par les lois et par la religion de l'empire. Toujours disposés à la révolte quand toute la terre obéissait aux vainqueurs du monde, une destruction totale leur paraissait moins humiliante que l'asservissement. D'ailleurs la voix de leurs prophètes, qu'ils interprétaient au

gré de leurs désirs, leur faisait espérer l'appui du ciel et un triomphe éclatant.

Sous le régne de Néron, ils se révoltèrent, prirent les armes, chassèrent les Romains de leur pays, hravèrent l'autorité des maîtres de la terre, massacrèrent les troupes qui occupaient leurs villes, et firent reculer ces invincibles légions dont Jusque-là les Parthes seuls, dans l'Orient, avaient repoussé les armes.

Leur fanatisme et leur opiniâtre résistance les rangèrent au nombre des plus implacables ennemis de Rome; on sentit bientôt qu'on ne pouvait les soumettre sans les anéantbr.

Cette guerre furieuse et les excès auxquels se livrèrent les différentes sectes juives qui déchirèrent la nAilheureuse Jérusalem jusqu'au dernier jour de son existence, portèrent au plus haut degré l'exaspération des Romains contre ce peuple, contre ses lois et contre son culte. Les chrétiens, que l'on confondait avec eux, furent enveloppés dans cette haine, et dés lors il ne put exister de rapprochement ni de paix entre les adorateurs de Dieu et les sectateurs du polythéisme.

En vain les chrétiens opposaient aux accusations de leurs ennemis une morale pure, une vie humble, une parfaite soumission aux princes; en vain même leur accroissement prouvait avec évidence que, loin de partager la haine et le mépris des Juifs pour les autres peuples, ils voulaient les attirer tous à leur croyance; comme ils refusaient de participer aux cérémonies publiques et aux sacrifices dans un pays où les lois civiles et religieuses étaient inséparablement unies, on les traitait en factieux : ce n'était point comme adorateurs d'une divinité particulière qu'on les poursuivait, mais comme des rebelles aux lois. Leurs adversaires ne voi^laient point laisser dans l'indépendance les ennemis de leurs prêtres, de leurs temples, de leur luxe, de leurs passions, de leurs fêtes, de leurs jeux. Aucune transaction ne devait avoir lieu entre des croyances, des inœurs, des sentiments, des principes si opposés. La puissance déploya sa force : les proscriptions commencèrent sous le règne de Domitien, la terre fut couverte de

30 EMPIRE d'orient. £312-337]

martyrs. Mais la violence qui détruit les corps ne peut rien sur les esprits; on immole les hommes, mais on ne tue pas les opinions, et le sang de ces victimes humaines fortifia les racines de leur foi.

Le courage des chrétiens torturés et mourants excita d'abord la pitié, et bientôt l'admiration; les peuples, accoutumés à diviniser la force et l'héroïsme, se trouvaient disposés à placer dans le ciel ces martyrs, dont la fermeté affrontait tant de périls et tant de supplices pour défendre leur croyance. Beaucoup d'hommes commencèrent à regarder comme vraie une religion pour laquelle on bravait la mort. Aux yeux même de ceux qui regrettaient les antiques vertus, cette résistance invincible avait quelque chose de romain; et, lorsque tout ployait servilement sous le joug de la tyrannie, ces premiers chrétiens seuls semblaient, par leur courage, rappeler le souvenir de l'ancienne hberté.

Plus tard, quelques empereurs, assez sages pour sentir qu'on grandit tout ce qu'on persécute, et assez vertueux pour rendre justice aux principes moraux des chrétiens proscrits, écoutèrent favorablement leur apologie écrite par Justin, par Quadrat, par Aristide, philosophes convertis. La persécution se ralentit ; les prosélytes de la relig;ion se multiplièrent tellement, que du temps de TertuUien on voyait dans toutes les parties de l'empire beaucoup d'anciens temples vides d'adorateurs, et que la foi chrétienne comptait déjà sur un grand nombre d'appuis dans le sénat, dans les maisons des grands et dans les palais des princes.

Malgré les efforts cruels et infructueux de Commode, de Sévère, de Décius et d'Aurélien, le polythéisme, au lieu.de se relever, vit progressivement tomber sa puissance. Sous le règne de Dioclétien, la force des deux partis était presque égale, et c'est ce qui rendit là proscription si violente et si meurtrière, quand, après vingt a as de tolérance, ce prince, entraîné par Galère, publia l'édit qui ordonnait l'abolition du christianisme.

Cependant, malgré la foule de victimes que Galère, Maxi-

min, Maxence et Licinius immolèrent à leur superstUion et à leur politique, le christianisme conservait encore tant de sectateurs, que Constantin crut pouvoir, en se mettant à leur tête, balancer avec avantage les forces de ces adyersajires, combattre Rome et attaquer sans danger, sous l'enseigne de la croix, Mars et Jupiter même au sommet du Capitole : révénemeirt justiûa sa confiance et les calculs de sgi politique.

Pendant le premier siècle de Tère chrétienne, à J' époque où nous avons vu que les Romains se bornaient à mépriser la secte naissante des chrétiens, et les confondaient avec les J uifs, .rien n'éclairait les pas de cette religion, alors obscure et presque ignorée. Aucun acte public ne constatait son existence, aucun philosophe n'étudiait ses principes, aucun historien ne suivait sa marche. Les différentes communautés ou églises chrétiennes, travaillant dans Toi^bre à la propagation de la foi, à rétablissement de la discipline, à l'institution du gouvernement religieux des fidèles, dérobaient aux regards des magistrats et du pubUc leurs assemblées, leurs sacrifices, leurs livres, leur correspondai?ice. L'Église s'organisait avec mystère, et la tradition seule pouvait consei*ver, par un petit nombre de documents échappés aux proscriptions, l'histoire des premiers successeurs des apôtres.

Cette obscurité inévitable qui devait entourer le berceau du christianisme, et le silence universel des historiens profanes relativement aux chrétiens^ ont donné lieu aux doutes répandus par les adversaires de cette religion sur la résidence des apôtres à Rome, sur l'établissement de la hiérarchie ecclésiastique et sur la succession des premiers pontifes qui occupèrent la chaire romaine. De ce silence des autorités publiques et des historiens, ils ont même tiré des armes pour attaquer l'authenticité des Evangiles, l'institution des premières églises, et presque toutes les bases de la religion. Mais, suivant le témoignage des écrivains ecclésiastiques, qui, d'après les écrits des Pères de l'Église, ont pu seuls porter quelque lumière 3ur ja première époque de l'histoire

32 EMPIRE d'oBIÉIIT. [811-99'^

du christianisme, lorsque Néron voyageait dans la Grèce, Tan 67 de Jésus-Christ, le gouverneur de Rome ordonna le supplice de saint Pierre et de saint Paul : ce dernier, en qualité de citoyen romain, eut la tête tranchée; saint Pierre, comme Juif, fut crucifié. Sa femme était morte avant lui. Ëusèbe, qui écrivit deux cent cinquante ans après cet événement, dit que de son temps on voyait encore leurs portraits. Saint Lin succéda à saint Pierre dans r administration de Téglise de Rome ; après lui, saint Clet ou Anaclet, et ensuite saint Clément, occupèrent ce siège. Tels furent, dit Thistoire ecclésiastique, les trois premiers évêques de Rome, en avouant qu'on n'a aucune certitude sur Tordre et la durée de leur pontificat. Eusèbe croit qu'Anaclet mourut Tan 95 de Jésus-Christ. Cette niême année, qui était la dernière du règne de Domitien, Tapôtre saint Jean subit le martyre, après avoir étabh Polycarpe, son disciple , évéque de Smyrne.

A cette époque, pour la première fois, un homme éminent par sa naissance et par ses dignités parut et brilla dans les ' rangs des chrétiens; le consul Clément, parent de Bomitien, subit la mort pour la foi de Jésus-Christ.

Les pontifes qui gouvernèrent l'église de Rome, jusqu'à Constantin, furent, après ceux que nous venons de nommer, d'abord saint Évarîste : pendant que ce pape vivait, lei chrétiens furent persécutés par les ordres de Trajan. L'histoire ecclésiastique rapporte que saint Siméon, parent de Jésus-Christ, le dernier de ses disciples, et qui était évéque de Jérusalem, fut crucifié sous le règne de ce prince : elle dit qu'à cette même époque saint Ignace souffrit le martyre, et que ce fut alors qu'on vit les démons, c'est-à-dire les faux dieux, cesser de rendre des oracles.

Saint Alexandre, saint Sixte et saint Thélesphore succédèrent à Évariste. Thélesphore mourut martyr. Saint Hygin et saint Pie le remplacèrent. Ce dernier mourut l'an 1 57.

Après lui, saint Anicet occupa le siège de Rome pendant onze ans, vit l'Église attaquée par plusieurs hérésies, et

souffrit le martyre sous le règne de Marc-Aurèle, l^n -169.

Pendant le pontificat de son successeur, saiiiVSoter, Thérésie de Montan naquit et prit beaucoup de force. Saint Éleuthère fut pape pendant dix-huit ans* Sous son pontificat, la Gaule vit ses premiers martyrs, et F Angleterre reçut des missionnaires qui vinrent y porter. TÉvangile.

Après sa mort, saint Victor occupa le saint-Siége, et voulut séparer les églises d'Asie de la communion romaine, parce que les communautés de l'Orient ne s'accordaient point avec celles de l'Occident sur l'époque de la célébration de la Pâque.

Saint Zéphirin le remplaça. Ce fut pendant son pontificat que les chrétiens se virent persécutés par l'empereur Sévère. Saint Irénée souffrit le martyre à Lyon. Les auteurs ecclésiastiques nous ont transmis une lettré d'Irénée, dans laquelle cet évéque rappelle qu'il avait été élevé par saint Polycarpe, disciple de saint Jean. Cette même lettre contient la nomenclature des pontifes qui avaient occupé le siège de Rome depuis saint Pierre jusqu'à Zéphirin.

Tertullien, célèbre par ses écrits et par ses éloquentes apologies du christianisme, vivait alors. Il finit par embrasser rbérésie des montanistes.

Après Zéphirin, saint Caliste fut évéque de Eome, et subit la mort des saints. Ce fut pendant l'administration de ce pape que s'élevèrent dans la capitale du monde les premiers édifices publics consacrés au culte des chrétiens. L'empereur Alexandre Sévère leur céda une maison pour la célébration de leurs mystères.

Saint Urbain et saint Pontien exercèrent successivement le pontificat. Ce dernier fut exilé par Maximin. Le même prince mit à mort saiht Ëuthère, son successeur. Après lui, saint Fabien occupa le siège de Rome quatorze ans. Saint Denis fut envoyé par lui à Paris, saint Saturnin à Toulouse; l'empereur Décius persécuta les chrétiens et ordonna le supplice de saint Fa'bien.

La violence de cette persécution laissa le siège de Rome

34 EMPIBE d'orient. [312-337]

vacant pendant seize mois. Saint Corneille, en 25 1 , fut élu pape, combattît l'hérésie des novatiens, et s'unit, pour soutenir l'Église, avec saint Cyprien, évêque de Carthage, ausîsi oélèbre par se^ talents que par son zèle pour la foi. Après quinze mois, saint Corneille termina son pontificat par le fiaartyre.

Saint Luce, qui le remplaça, fut d^abord banni, puis rappelé et ensuite condamné à mort. Saint Etienne, son successeur, éprouva le même sort, ainsi que Sixte IL En Afrique on trancha les jours de saint Cyprien.

Saint Denis, vanté pour son érudition, et saint Félix, furent papes, l'un pendant dix ans et l'autre pendant cinq. Ce fut sous le pontificat de leur successeur, saint Eutichienj que la cruelle persécution d'Aurélîen eut lieu, et que l'hérésie des manichéens se répandit dans le monde.

Saint Caïus occupa douze ans le siège de Rome ; sous son pontificat, saint Denis, premier évêque de Paris, eut la tête tranchée en 287.

Saint Marcellin fut élu évêque de Rome en 296, sous le règne de Dioclétien. L'édit de cet empereur, qui détruisît tant de temples, répandit tant de sang et livra aux flammes tant de livres saints, fit donner à cette époque le nom de Vère des martyrs. Elle commença en 304 ; la rigueur de cette longue persécution força les chrétiens de laisser le siège de Rome vacant près de quatre années. En 308, saint Marcel Toccupa, et fut remplacé par saint Eusèbe. Celui-ci eut pour successeur saint Mëlchiade. Ce fut sous son pontificat que Constantin arbora l'enseigne de la croix, détrôna Maxence et s'empara de Rome. Saint Sylvestre, élu pape aprè3 lui, gouverna l'Église pendant vingt et un ans, et vit naître l'hérésie d'Arius.

Par ce précis rapide, ou voit que nous devons à la tradition seule quelques notions sur l'histoire de l'établissement du christianisme. Dans le premier siècle, les auteurs profanes ne parlaient point d'une religion nouvelle presque Ignorée par eux, et les persécutions qui commencèrent au

[812-837] CONSTANTUf. 35

règne de Domitien n'ont pas permis que les actes des premiers successeurs des apôtres vinssent jusqu'à nous.

Les renseignements positifs ne datent que du moment où le christianisme, assez répandu pour exciter la curiosité des philosophes, l'attention des magistrats et la jalousie des pontifes, fût attaqué par les uns, et persécuté par les autres. Il parait que de tous les écrivains de ce temps, Celse fut celui qui écrivit avec le plus de force contre la religion chrétienne. Quadrat, qui avait succédé à saint Denis l' Aréopagite, comme évêque d'Athènes, répondit à Celse, et dans l'année 124 présenta son apologie du christianisme a l'empereur Adrien.

A cette époque, une nouvelle secte, née dans l'Orient, prenait beaucoup d'empire sur les imaginations ardentes et augmentait encore la confusion des idées qu'on avait alors sur la religion chrétienne. Les gnostiques ou illuminés, mêlant ensemble les principes de l'Évangile, ceux de Zoroastre et de Pythagore, avec les systèmes séduisants de Platon, prétendaient que Dieu, ou la perfection infinie, qu'ils nommaient aussi Paracletj était un océan de lumières dont il sortait continuellement des émanations auxquelles ils donnaient le nom iléons. Ces éons, plus oii moins parfaits, suivant qu'ils s'éloi gnaient plus ou moins de leur source, formaient une échelle graduée depuis l'esprit éternel jusqu'à la matière brute, depuis la lumière jusqu'aux ténèbres. Les bons et les mauvais génies, les esprits célestes, les astres, les prophètes, les hommes éclairés par une science divine étaient des éons. Plus on se détachait de la matière pour se rapprocher de l'esprit, et plu» on se trouvait susceptible, en remontant cette échelle mystérieuse, de jouir du vrai bonheur, de connaître la vérité et d'entrer même en communication avec les êtres intermé* diaires, c'est-à-dire avec lés esprits.

Plusieurs philosophes païens, pour soutenir leurs dieux, déjà discrédités et livrés au ridicule par Lucien, adoptèrent les fables d'Alexandrie et prétendirent que ces divinités de roiympe étaient des éons. Un grand nombre de chrétiens égarés adoptèrent une partie de ce système, et tous, s*aban-

36 EMPIBB d'oBISNT. [S12-S37]

donnant aux écarts de leur imagination , se divisèrent en plusieurs écoles différentes. Les montanîstes ne regardèrent Jésus-Christ que comme un éon. Montan, lui-même, le chef de cette secte, se disait illuminé par le Faraclet et le plus parfait des éons.

D'autres admettaient deux principes, ceux du bien et du mal, qui se combattaient éternellement. Cette erreur donna naissance au manichéisme.

Les valentiniens confondaient le Verbe de rËvangile avec celui de Platon. On accusait une grande partie des gnostiques, dont les assemblées nocturnes et mystérieuses s'appelaient agapes f de se livrer aux plus honteuses superstitions et de renouveler les scandaleuses débauches des bacchanales; et comme alors Topinion publique ne faisait aucune distinction entre toutes ces sectes nouvelles, les chrétiens se virent souvent confondus avec les illuminés, et leurs assemblées religieuses furent traitées avec la haine et le mépris qu'inspiraient les rassemblements licencieux des gnostiques.

Lorsque Antonin occupa le trône, la morale de l'Evangile se vit défendue et disculpée avec force et succès par saint Justin dans l'année ^50. U réfuta toutes ces calomnies dont la fausseté était démontrée encore plus évidemment par la simplicité, la sagesse et la vertu de ceux qui avaient embrassé la foi de Jésus-Christ.

L'Église chrétienne alors pouvait se défendre plus glorieusement par les exemples que par les écrits ; pure comme le sont toutes les institutions près de leur source, le luxe et la corruption ne s'y étaient point introduits. Ces premiers chré* tiens, pauvres, humbles, zélés, charitables, courageux, ne connaissant d'autres passions que l'amour de Dieu et du prochain, devaient paraître, aux yeux de leurs ennemis mêmes, des modèles de la plus parfaite philosophie, comme ils étaient dans l'opinion de leurs frères des modèles de sainteté. Aussi, malgré l'habitude de la superstition et la crainte des supplices, ce culte austère qui proscrivait si rigoureusement toutes les Jouissances mondaines, acquérait sans cesse de nou-

veaux et de nombreux partisans, tant on se sentait entraîné par Tadmiration pour des hommes qui, dans un siècle de dépravation, conservaient des mœurs si pures, et qui, au milieu d'une époque de décadence et d'asservissement, gardant une liéroique Ifberté, opposaient tant de vertus aux vices, tant de douceur à la haine et un si ferme courage à la tyrannie.

Les armes^ d'une brillante éloquence ne tardèrent pas à venir au secours du christianisme persécuté. Tertullien et Origène prirent la défense de cette religion, et, par de nombreux écrits, s'efforcèrent de prouver la pureté des principes et la vérité des faits sur lesquels elle était fondée.

Origène porta le zèle jusqu'au fanatisme, et se mutila pour être plus certain de dompter ses passions. Cet égarement fut condamné par l'Église. Tertullien, entraîné par une imagination ardente, ftuit par tomber dans l'erreur des montanistes. L'un et Tautre, enthousiastes de Platon, avaient adopté une grande partie des opinions de ce philosophe. C'est dans les écrits de Tertullien qu'on trouve le plus d'arguments pour établir la succession des évéques dans les principales églises depuis les apôtres.

Origène fit un immense travail pour comparer et concilier toutes les versions de TÉcriture : Tun de ses plus remarquables ouvrages fut la réfutation du livre de Celse. Saint Grégoire Thaumaturge, célèbre par ses talents^ était disciple d'Origène.

Depuis le milieu du second siècle, l'histoire de l'Église ne manque plus de documents certains ; elle a plutôt à se plaindre de la multiplicité des lumières qui se présentent pour éclairer sa marche, et, après avoir cherché péniblement la vérité au milieu du silence des contemporains et à la lueur incertaine des traditions, elle se trouve tout à coup jetée dans la confusion des sectes, des hérésies, et dans toutes ces controverses dont la subtilité métaphysique parait si éloignée de la simplicité de l'Évangile.

Les discordes souvent sanglantes, produites par ces diffé*

rents schismes, forment une triste partie du tableau que V. »

38 EMPIBE d'orient. [318-337]

nous devons tracer. Nous admirions les principes purs d'un culte dont les ministres étaient pauvres et persécutés, nous aurons à déplorer les erreurs et les passions qui troublent la paix d'une Église riche et triomphante.

Les lumières les plus pures sont bientôt altérées par les faiblesses humaines, et, semblable à la république romaine, rÉglise chrétienne se corrompit dès que ses conquêtes lui donnèrent l'empire du monde.

Les premiers chrétiens n'ambitionnaient de trésors et d'honpeurs que dans le ciel ; leurs différente» communautés, soumises à des règles simples et d'une e:^écution facile, étaient gouvernées par des prêtres et par des diacres. Les successeurs des apôtres qui les présidaient, prirent ensuite le titre d!évêques : ils administraient les sacrements, maintenaient la disciplineT régla'ent les cérémonies, consacraient les ministres, dirigeaient les fonds communs, et jugeaient en arbitres les différends que les fidèles ne voulaient pas soumettre aux tribunaux des idolâtres.

Comme les gentils, c'est-à-dire le^ hommes des nations étrangères à la Judée, composèrent bientôt la mftjorité des chrétiens, pn cessa de suivre la loi de Moïse; et, ^près la dispei^sion des Juifs, sous le règne d'Adrien^ on finit par regarder comme hérétiques les chrétiens, qui, sous le nom de nazaréens, persistaient à suivre la loi judaïque.

Chaque congrégation chrétienne élisait son évêqufi. A la Ou du deuxième siècle, les chrétiens, plus multipliés, formèrent des synodes provinciaux, dont les amphictyoïii et la ligue achéenne leur avaient peut-être donnée l'idée. Cet établissement accrut la puissance des évêques; ils tfy faisaient d'abord que des exhortations fraternelles; bientôt le besoin de l'ordre, et peut-être l'ambition, leur firent <;ontracter l'habitude de commander, et Ton ne tarde pas à leur entendre dire, comme saint Cyprien, que « les princes et les magis- « trats n'ont qu'un domaine terrestre et passager, tandis que « l'autorité épiscopale vient de Dieu, et s'étend sup ce «'monde et dans l'autre. »

La communauté des biens s'opposait au prosélytisme ; on y renonça. La nécessité de régler une administration qui s'étendait chaque jour établit la hiérarchie. L'égahté, à laquelle prétendaient les prêtres, disparut devant la puissance des évéques; ceux-ci cédèrent la prééminence aux métropolitains, et presque tous reconnurent pour le premier d'entre eux et pour leur chef, Tévêque de Rome, comme sucoegseur de saini; Pierre, auquel on attribua dans la suite exclusivement le nom de pape. Mais cette suprématie ne s'établit pas sans obstacle ; on lui résista souvent en Afrique et en Asie ; car on voit toujours se renouveler, dans les affaires du ciel comme dans celles de la terre, Téternel combat de la république et de la monarchie.

Le sacrifice absolu, qu'autrefois les fidèles étaient contraints à faire de leurs biens, fut réduit k la dime et aux offrande^.

Sévèremeut attentive au mainttoi} de la foi, chaque société religieuse séparait de sa communion ceux qui s'étaient seuils . lés de quelques crimes, ou qui professaient des principes contraires à la doctrine et à la morale chrétiennes. L'excommunié n'avait plus de part aux cérémonies, aux sacrements, aux distributions, et chacun fuyait sa présence, La réconciliation était plus ou moins difficile^ suivant les différentes règles reçues dans chaque pays. £n Galatie, un apostat obtenait sa grâce après cinq ans de pénitence ; en Espagne, on lui refusait l'absolution jusqu'à l'article de la mort.

On chercherait vainement dans les annales du monâe un . plus rare modèle de vertu, de morale, d'austérité, que celui qui fut offert à l'admiration des hommes peu daot près de trois siècles par les chrétiens. Ce qui les distinçaatt surtout, c'était une vertu douce, tendre, active, qui les portait à soigner les malades, à secourir les pauvres, à consoler les malheureux, à aimer tou§ les hommes, même leurs persécuteurs, à se regarder tous comme égaux et comme frères.

On ne voit rien dans les écoles de philosophie qui donne une juste idée de cette passion pour l'humanité, de cette

40 EMPIRE d'oRIEINT. [312-837}

bienveillance universelle que les chrétiens nommèrent charité. Les anciens philosophes, admirables dans leurs préceptes pour enseigner la justice, pour prescrire la tempérance, pour augmenter la force, pour conseiller la modération, ne s'adressaient presque jamais qu'à l'esprit; les apôtres parlaient au cœur. Zenon, Platon, Socrate, ne rapprochaient les hommes que par les chaînes du devoir. L'Évangile les unissait par les liens de l'amour. Enfin c'est par cette vertu que le christianisme conquit l'univers. Les pompes, les trophées, la richesse, la puissance, les voluptés du paganisme disparurent à la voix du Dieu bon qui dit asx hommes : Aimez-vous et pardonnez-vous.

Pour gouverner les premiers chrétiens, les évêques n'eurent longtemps à employer d'autre force que celle de l'exemple ; mais la puissance, la richesse et le repos altérèrent les mœurs du clergé : peu de chrétiens résistèrent aux erreurs et à la dépravation d'un siècle corrompu. Tout dans l'empire romain participait à sa décadence, et, sans avoir égard aux diatribes des ennemis du christianisme, on peut juger, par le tableau que nous a transmis, du temps de Constantin, l'évêque Eusèbe, des désordres scandaleux qui affligeaient l'Église, et dont il attribuait la cause à son accroissement, à son luxe et à sa prospérité.

C'est dans cet état de puissance ascendante et de pureté décroissante que Constantin trouva l'Église chrétienne, lorsqu'il la ût triompher de ses ennemis, et l'associa, pour ainsi dire, à l'empire du monde.

Après sa victoire, le désir de dominer augmenta l'ardeur des sectes, qui, jusque-là, ne s'étaient combattues que dans l'ombre. Vingt ans auparavant, un des évêques de Thébaïde, nommé Mélèce, convaincu d'avoirsacrlfié aux idoles, avait été déposé par Pierre, évéque d'Alexandrie.

Dans l'Egypte et dans une grande partie de l'Orient, 1'^clectisme avait succédé au syncrétisme. Les partisans de ce système se croyaient le droit de choisir dans chaque doctrine religieuse ou philosophique ce qui plaisait le plus à son

imagination, et ia plupart faisaient dans leur croyance un mélange bizarre de christianisme, de platonisme et de pythagorisme. Les partisans de Mélèce ne furent point découragés par sa condamnation. Ce schisme s'étendit, et bientôt on vit marcher avec éclat sur ses traces un homme éloquent et ambitieux : c'était Arius.

Comme il parut d'abord disposé à se repentir de ses erreurs, Achiilas, évéque d'Alexandrie, le rétablit dans sa communion ; mais ses vrais sentiments ne tardèrent pas à éclater. Le successeur d'Achillas, qu'on nommait Alexandre, dans une instruction adressée à son clergé, ayant parlé de la conformité des substances qui existe entre Dieu et Jesus- Christ, Arius, qui avait adopté quelques opinions des gnos tiques, accusa hardiment son évéque d'hérésie, nia la divinité de Jésus-Christ, et déclara publiquement que le fils, étant engendré, avait été tiré du néant, et ne pouvait avoir une substance conforme à celle de son père.

L'éloquence d' Arius entraîna beaucoup de chrétiens, et lui fit même parmi les prêtres et les évêques, un grand nombre de partisans. Né au milieu des déserts de la Lybie, son génie avait toute l'ardeur de ce climat brûlant; instruit par les livres des anciens philosophes, il joignait la subtilité grecque à la chaleur africaine; sa piété apparente voilait son ambition, une humilité affectée déguisait son audace : tel le représentent les écrivains orthodoxes de ce temps. Ils prétendent tous que l'Église n'eut point de plus formidable ennemi.

Le peuple, les prêtres le suivaient en foule ; les femmes surtout, entraînées par le feu de ses paroles, embrassaient sa cause avec passion. Cette secte s'étendit rapidement en Egypte, en Syrie, en Palestine. Les adversaires d' Arius, aussi ardents que lui, le combattaient non-seulement avec zèle, mais avec fureur. Ainsi l'arianisme, dès sa naissance, divisait toutes les familles, agitait toutes les villes. Chaque place pubHque semblait transformée à la fois en école de théologie, en théâtre de discorde, et devenait souvent un champ de bataille.

42 BMPIRB B'ohIBNT. [812-887]

Uh concile de cent évêques, convoqué à Alexandrie, excommunia Arius, ainsi que les évêques Théonas et Second. Ce Jugement excita de violentes plaintes; le célèbre Eusèbe, évêque de Nicomédie, voulut exiger d'Alexandre le rétablissement d' Arius dans sa communion, et Gonstâncie, sœur de l'empereur, appuya ses sollicitations.

Arius, banni d'Alexandrie, se vit accueUli favorablement par un autre Eusèbe, évéque de Césarée, célèbre par son esprit et puissant à la cour. Enfin un concile, convoqué par les deux Eusèbe à Nicomédie, se déclara pour les opinions d' Arius , et les pères qui composaient cette assemblée, écrivirent en faveur de l'hérésiarque à tous les évéques de l'empire.

Constantin gémissait des troubles qui déchiraient l'Église, dont il avait cru consolider par ses armes la paix et la prospérité.

Dans le dessein et avec l'espoir de rapprocher les esprits, 11 blâma l'un et l'autre parti d'avoir mis en discussion des questions insolubles pour V esprit humain. Ces subtilités ne lui paraissaient pas essentielles à la religion, et, comme elles ne devaient pas, selon ses principes, rompre l'union chrétienne, il invitait chacun à garder pour lui ses opinions, et à cesser de disputer sur ces mystérieux objets : « Lais- « sez-moi, leur écrivait-il, des nuits sans trouble, des jours « sereins et une lumière sans nuages. Où trouverai-je du « repos si les serviteurs de Dieu se déchirent? Je voulais me « rendre dans vos contrées, vos discordes me ferment le che- « min de l'Orient : réunissez-vous pour me le rouvrir. »

On ne répondit à ces sages conseils que par d'autres discussions sur l'époque à laquelle on devait célébrer la fête de Pâques. Osius, évêque de Cordoue, chargé des lettres et des ordres de l'empereur, fit de vains efforts pour rétablir la paix.

Un nouveau concile fut réuni dans Alexandrie, mais l'aigreur des partis rendit toute conciliation impossible, et, comme on crut que l'empereur inclinait du côté des adver-

[3l2-3d7] COnSTAimN. 4^

Baires d' Aritis, la foreur des sectaires s'accrut à tel pdnt que, dans (plusieurs villes, on mutila, on brisa les statues de ce prince.

Quelques courtisais dénoncèrent avec chaleur cet attentat, dans l'intention d*exciter son courroux. Constantin, portant alors la main sur son visage, leur dit en souriant : « Je « ne me sens pas blessé. » Ce mot, répété dans tout l'empire, commanda le respect aux factieux, ettesilence aux flatteurs. Cependant Tempereor, voyant que ces querelles prolongées menaçaient la tranquillité publique, convoqua un concile général à Nicée en Bithynie.

Ce fut à cette époque que le prince publia plusieurs lois fort sages pour augmenter l'autorité paternelle, pour régler Témancipation des mineurs, pour réprimer les excès de l'usure, qui étaient portés à tel point qu'on crut faire une grande réforme en réduisant l'intérêt du prêt, en argent, à douze pour cent, et en nature à trois boisseaux pour deux. Si, à cet égard, les mœurs publiques étaient trop relâchées, de leur côté les évêques se montraient trop austères. Ils regardaient tout intérêt comme usuraire; leur zèle, plus ardent qu'éclairé, les empêchait de voir qu'interdire aux prêteurs tout profit, c'était porter une atteinte mortelle au crédit et au commerce.

Dans l'année 325, le concile de Nicée ouvrit sa session : c'était la première fois qu'on voyait l'Église tout entière rassemblée.

Elle offrit aux regards du monde la réunion d^un grand nombre de prélats respectables par leurs vertus, célèbres par leurs talents, et dont les tortures avaient souvent éprouvé le courage. L'un d'eux, Paphnuce,. qui administrait un diocèse dans la Thébaïde, portait sur son front Tempreinte du fer des bourreaux. En le voyant, Constantin s'approcha de lui avec respect, et baisa plus dévotement que j^olitiquement cette cicatrice ; il ignorait les conséquences dangereuses de ce pieux abaissement, et ne prévoyait pas que l' ambition 1^ enorgueillirait de cet hommage rendu par la puissance, non

44 EMPIRE d'oHIENT. [812-387]

au sacerdoce, mais à la religion et à la vertu. On ne comptait dans cette assemblée que dix-sept évêques ariens : le plus redoutable rival d'Arius fut un jeune prêtre, nommé Athanase, que l'évêque Alexandre avait élevé. Athanase, destiné par le sort à jouer un rôle éclatant dans ces querellas religieuses, déploya, dès qu'il prit la parole, une éloquenbe vive et brillante, qui frappa d'étonnement les ariens, la cour et le concile.

L'empereur, entouré de tous les pontifes chrétiens, se vit assailli par une foule de requêtes et de mémoires qui contenaient un grand nombre de plaintes et d'accusations que faisaient réciproquement l'un contre l'autre les évêques de toutes les églises de l'empire. Après en avoir pris connaissance, ayant convoqué devant lui ces prélats : « Je remets, « leur dit-il, la décision de tous vos procès à un jour fixe, « ce sera celui du jugement dernier : Dieu est votre seul « juge ; je ne prononcerai point sur de telles causes. Vous « n'avez qu'un unique devoir^ remplissez-le; il consiste à « vivre sans mériter de reproches et sans en faire à votre « prochain. Imitons, croyez-moi, la bonté divine : oublions « et pardonnons. »

En même temps, il jeta au feu tous ces libelles, et ajouta ce peu de mots : « Gardons-nous de rendre publiques les fal- « blesses des ministres de la religion, de scandaliser le peu- « pie, et d'autoriser par là ses désordres. »

Le concile s'ouvrit le jour où l'on célébrait la fête de l'apôtre saint Jean. Arius soutint ses opinions avec adresse ; Athanase les combattit avec véhémence. Gomme on n'écrivit point tous les actes de ce concile, l'histoire ne nous a pas transmis les détails de ce fameux procès ; elle n'a conservé que la profession de foi, les canons et les lettres synodiques qu'on y rédigea. La dernière séance se tint dans le palais de l'empereur. 11 paraît qu'Osius, accompagné de deux légats, présida l'assemblée au nom du pape Sylvestre. Gonstantin se rendit sans gardes au concile.

« Pontifes de l'Église chrétienne, leur dit-il, mes vœux

[312-337] CONSTATÏTIN. 45

« sont enfin remplis ; après tant de faveurs que j'ai reçues « du ciel, celle que je désirais le plus vivement était de vous • voir tous réunis près de moi dans un même esprit. J'ai « renversé la tyrannie qui vous persécutait par une guerre « ouverte. Triomphons aujourd'hui de ce génie du mal qui « travaille à notre destruction par ses artifices et par une «guerre intestine. Vainqueur de mes ennemis , j'espérais « ne jamais adresser à l'auteur de mes succès que les vœux « de ma reconnaissance ; la nouvelle de vos discordes m'a « plongé dans une profonde douleur ; c'est pour faire cesser « cette division, le plus funeste des fléaux, que je vous ai « tous réunis. Ministres d'un Dieu de paix, faites renaître « parmi vous l'esprit de charité que vous devez inspirer aux « autres ; étouffez toute semence de haine ; rétablissez, con- « solidez voire union : ce sera l'offrande la plus agréable à « votre Dieu, et l'hommage le plus doux pour votre prince. »

Les historiens ecclésiastiques disent qu'Arius présenta au concile une profession de foi artificieu sèment rédigée, dans le dessein d'éluder plutôt que de résoudre la difficulté ; mais ses adversaires déjouèrent cette subtilité en proposant de déclarer que Jésus-Christ était consuhstantiel à son père. Cette déclaration précise ne permettait pas de subterfuges ; on dressa le formulaire que signa la majorité des Pères, et que les ariens refusèrent presque tous de souscrire. Quelques-uns seulement se soumirent par crainte plus que par conviction à la décision du concile. Eusèbe de Césarée fut de ce nombre ; mais ils ne tardèrent pas de revenir contre ce jugement, en disant que le mot consubstantiel ne signifiait que semblable et non conforme en substance. Le concile excommunia les dissidents.

Quelle révolution soudaine dans les opinions, dans les esprits, dans les usages! L'empire romain semble tout à coup offrir à nos regards surpris un autre pays et d'autres hommes. On quitte les réalités de la terre pour s'élever dans les nuages et dans les régions mystérieuses du ciel. La subti lité remplace la force, les opinions succèdent aux intérêts ;

4l& , EMPIRB d'orient. [812-887]

ce n'est plus la politique, c'est la métaphysique qui gouverne le monde. Tout dans les idées parait à la fois exalté, obscurci, rétréci; l'histoire ne nous transmet plus que de longs discours au lieu de grandes actions, et le gl^ve de la parole reste seul actif et tranchant, tandis que celui de la victoire, s'émoussant chaque jour, laisse l'empire livré sans défense ►à l'avidité des Barbares.

Par une autre décision on établit que la fête de Pâques se célébrerait partout suivant l'usage de l'Église d'Occident.

Mélèce éprouva l'indulgence du concile ; on lui permit de remplir les fonctions épiscopales. On s'occupa ensuite d'une autre secte, celle des purs ou novatiens : ils ne reconnaissaient qu'à Dieu seul le pouvoir d'absoudre. Attaquant ainsi l'intérêt fondamental des prêtres et le pouvoir de TÉglise, ils voulaient la priver du droit et de la faculté de lier par l'anathème et de délier par l'absolution. En vain on voulut les ramener à l'opinion reçue : ils refusèrent tout accommodement et furent excommuniés : mais ce qui rendit surtout ce premier concile œcuménique, c'est-à-dire universel, le fiîus célèbre de tous, ce fut la profession de foi qu'.on y rédigea, et qui sert encore aujourd'hui de règle à l'Église romaine*

Après la clôture du concile, tous les évêques retournèrent dans leurs diocèses. L'empereur avait payé leur voyage et les avait défrayés pendant leur séjour, Il écrivit à toutes les communautés chrétiennes de l'Egypte pour les inviter à se réunir au corps de l'Église, et sévit avec rigueur contre les évêques qui persistaient dans leur opposition. Eusèbe de Nicomédie et Théognis de Nicée furent exilés dans les Gaules.

Sur ces entrefaites, l'évêque d'Alexandrie mourut et désigna pour son successeur Athanase, qui chercha en vain par la fuite à éviter son élévation. Il fut élu. Sonépiscopat dura quarante-six ans ; son zèle opiniâtre, son austère fierté, sa vive éloquence et ses malheurs le rendirent célèbre ; il se vit cinq fois banni et courut souvent risque de la vie.

Constantin, revenu à Rome, publia une loi pour abolir les

[312-337] COKSTARTIN. 47

combats de gladiateurs, jeux sanglants qui ne s'accordaient pas avec la morale chrétienne, mais qui plaisaient encore aux Romains; car ils conservèrent plus longtemps leur férocité que leur courage.

Constantin défendit parun décret, aux généraux et aux officiers, d'exiger du peuple des vivres et de l'argent. La raison de ce prince le portait à vouloir réprimer toutes les passions privées qui s'opposaient à l'intérêt public; mais il était trop impétueux pour triompher des siennes. Ce fut à cette époque (en 326) que, trompé par l'impératrice Fausta, il ordonna la mort de Crispus, son fils, qu'elle avait faussement accusé d'un amour incestueux. Éclairé sur cette imposture, 11 vengea ce jeune prince par un nouveau crime : Fausta périt, et Constantin^ tourmenté d'un repentir tardif, fit élever en honneur de l'infortuné Crispus une statue dont le corps était d'argent et la tête d'or; sur son front on avait gravé ces mots : C est mon fils y injustement condamné.

Les Romains, dont l'humeur turbulente avait survécu à la perte de leur liberté, saisirent le prétexte de ces deux actes sanguinaires pour faire éclater leur haine contre un prince ennemi de leur culte et de leurs jeux. Constantin fut insulté dans Rome ; ses favoris lui conseillèrent de faire charger la multitude par ses troupes : il parut prendre un parti plus sage, celui de se montrer supérieur et insensible à ces offenses; mais la blessure resta ouverte dans le fond de son cœur. Il partit pour l'Illyrie/ abandonna Rome et n'y revint Jamais.

Sous le consulat de Constance et de Maxime, la princesse Hélène, mère de l'empereur, âgée de soixante-dix-neuf ans, et qui se trouvait alors en Palestine, se rendit à Jérusalem et visita le Calvaire, dont les païens avaient fait un temple consacré à Vénus. L'histoire ecclésiastique rapporte que cette princesse, indignée, fit abattre les statues de la déesse, renverser les murailles, et qu'en fouillant la terre, on découvrit le sépulcre de Jésus-Christ, sa croix et celle des deux voleurs qui avaient péri à côté de lui. L'empereur donna

48 ' EMPIRE d'obiekt. [313-337]

ordre & Draeilien, gouveroeur de la VaJestine, de bdtir dans ce lieu uoe église qu'on nomma le Saint-Sépulcre.

L'empereur lit attacher à son casque les cJous trouvés sur la croix. Eu 327, Hélène mourut, on transpoita son corps & Borne ; il y fut enfermé dans un tombeau de porphyre. Constantin lui éleva une statue et donna son nom à Drépaoe, nt fondée en Bîthynie.

tant dans sa piété filiale, il avait fait graver sur les monnaies. Sous le consulat de Jaustus, l'empereur, appelé de nouveau dans ludace des Barbares, battit les Sarmates, les > Goths. Après les avoir vaincus, il recomment que Jamais la guerre qu'il avait décla- . rée aux temples de l'idoldtrie.

Ayant appris qu'eu Palestine, autour du chêne de Membre, dans le lieu où l'on prétendait qu'Abraham avait été visité par des anges, on voyait quelques chrétiens, mêlés avec les sectateurs de plusieurs religions différentes, confondra cesdifférentscultes et sacrifier aux idoles, il défendit ces réunions et fonda une église en cet endroit.

Depuis quelques années, le christianisme étendait ses racines en Ethiopie par le zèle de quelques hommes ardents et austères qui avaient voulu fuir dans les déserts la vue des tyrans, le spectacle de la décadence de Rome et la contagion d'un siècle con-ompu. Ces fervents sectateurs et des vertus antiques et de la morale chrétienne furent les premiers ermites. La persécution de Dioclétien multiplia leur nombre; il se réunirent et peuplèrent de monastères les solitudes de l'Afrique : ceux de saint Antoine et de saint Paeômc furent les plus fameux.

L'éloigncmcut augmentait la vénération qu'inspirait leur ^ vertu sévère, et les peuples, accoutumés par le polythéisme il ne pas douter des prodiges, croyaient avidement à tous les miracles qu'on attribuait à leur sainteté.

Constantin, irrité contre Rome, exécuta le grand projet que la bainc plus que la politique lui avait dicté. Dans l'an-

[ai2-d37] . CONSTANTIN. 49

née 328, il posa dans Byzance les fondements d'une nouvelle ville qu'il nomma Constantinople et dont il fit le siège de Tempire. Il poussa les travaux avec tant d'activité qu'en 330 on les vit terminés.

Cette ville fameuse, ancienne colonie de Mégare, avait été fondée par Byzas, six cent soixante ans avant Jésus-Christ. Libre pendant quelques années, elle passa ensuite sous la dépendance des Perses et des Lacédémoniens : les Athéniens s'en emparèrent. Rome, qui promettait la liberté à tous les peuples qu'elle voulait asservir, accorda aux Byzantins le droit d'être gouvernés par leurs propres lois. Sévère assiégea B^^zance, la prit et la détruisit presque entièrement. A peine était-elle rebâtie, lorsque Gallien renversa de nouveau ses murailles; les Hérules la saccagèrent; Licinius en fit le centre de ses forces. Saint André y prêcha l'Évangile.

Constantin, sous prétexte d'occuper une position plus avantageuse pour défendre l'empire contre les Sarmates, les Goths et les Perses, mais animé réellement d'une profonde haine contre Rome, résolut de porter à l'extrémité des frontières le centre de vie et d'activité de l'empire romain. Il * fit de Byzance sa capitale, étendit son enceinte et la remplit de superbes monuments.

On y bâtit un Capitole ; on y construisit des aqueducs ; deux édifices majestueux furent destinés aux assemblées du sénat. Une vaste place publique, entourée de colonnes et d'arcades dorées où l'on admirait un grand nombre de statues, était décorée par le milliaire d'or : cette place se nommait Augustéon.

Au centre de la ville, les regards étaient frappés par la beauté d'une autre place circulaire qu'on appelait la Salle de Coîiatantin^ et au milieu de laquelle s'élevait une colonne de porphyre servant de base à la statue de l'empereur. Cette statue dont on avait changé la tête, était celle d'Apollon trouvée dans ïlium. On renferma dans sa base une partie de la vraie croix, qu'on disait avoir été découverte dans le saint Sépulcre par Hélène.

50 EMPIRE b'oHIENT. [3i2-4(37]

Rien n'égalait, même dans Rome, la magniflcenee dti palais impérial de Byzanee, qui, s' élevant sur le bord de la mer, aux lieux où Yon voit aujourd'hui le sérail, semblait dominer l'Europe et l'Asie.

Au milieu de la salle du trône, brillante de marbre, d'or et de pourpre, on avait attaché une grande croix enrichie de pierreries : Apollon pythien, les muses de l'Hélicon, les trépieds de Delphes, enlevés à leurs temples déserts, ne servaient plus que d'ornements : la curiosité venait admirer ces dépouilles de l'idolâtrie dans ce palais superbe.

Constantin fit bâtir dans Byzanee plusieurs églises, et entre autres celle de Sainte-Sophie, qui depuis devint la principale mosquée des sectateurs de Mahomet.

L'empereur, occupé de la salubrité de ^ nouvelle ville autant que de sa magnificence, fit construire, sur le modèle de ceux de Rome, de vastes égouts dont les eaux s'écoulaient dans la mer.

Impatient de faire briller Constantinople du plus grand éclat, il accorda d'importants privilèges à tous ceux qui venaient s'y établir, et, par un décret très-arbitraire, il priva du droit de tester tous les propriétaires de fonds en Asie, qui, à une époque fixée, ne seraient pas possesseurs d'une maison à Constantinople.

Bientôt la nouvelle capitale éclipsa l'ancienne; mais si elle l'effaça en puissance, elle la surpassa de beaucoup en servitude. Rome, qui avait créé ses princes, s'était toujours vue respectée par eux; Constantinople, au contraire, devant son existence aux empereurs, les regarda comme ses maîtres. Droits, intérêts, tout changea; les peuples parurent devenir la propriété des monarques; le langage s'altéra comme la pensée; les mots n'eurent plus la même signification ; la vertu ne consista plus dans l'amour de la patrie, de l'indépendance et des lois ; on plaça l'honneur non dans la fidélité aux principes, mais dans le dévouement au prince. L'obéissance à l'église, la soumission au trône, formèrent tout le cercle des devoirs ; le monarque fut regardé conuno

[311-887] CONSTAIVTm« 54

représentant seul TÉtat : tous les sentiments, comme tous les droits, durent se concentrer et se confondre dans sa personne ; et ce fut d'après ces nouvelles règles de morale et de politique que l'histoire jugea pendant beaucoup de siècles les caractères et les actions des hommes dans les monarchies modernes.

Rome avait été consacrée à Mars; l'empereur, dans Tan* née 330, sous le consulat de Gailicanus et Symmaque, fit la dédicace de Gonstantinople, qu'il consacra à la Vierge.

Les dépenses prodigieuses occasionnées par la translation du siège de l'empire, et par la fondation d'une nouvelle Rome, obligèrent Constantin à écraser les peuples par des iâipôts énormes. Il assujettit à de lourdes taxes les marchands, les artisans, les mendiants même et les lieux de prostitution. Constantinople seule fut exempte de ce fardeau qu'elle faisait peser sur l'empire, et ses habitants se virent affranchis de tous impots indirects et personnels.

Un nouveau sénat, formé dans la capitale de l'Orient, malgré l'extrême faveur que l'empereur, lui accordait, ne put obtenir de l'opinion publique la considération et le respect attachés au nom du sénat qui restait à Rome, et le peuple ne donna aux sénateurs byzantins que le titre de clari, ré-i servant pour les sénateurs romains celui de clarissimi. Tous les efforts de l'autorité souveraine ne purent effacer cette différence maintenue par la puissance des souvenirs.

L'empereur, pour assurer la tranquillité de ses vastes États, créant un nouvel ordre d'administration publique, confia l'exercice de son autorité à quatre chefs principaux, nommés pré f et s du prétoire ; il lit entre eux le même partage qu'on avait vu établir autrefois par Dioclétien entre les quatre Césars; mais le système de Constantin était mieux conçu et moins dangereux, puisque ces préfets étaient révocables : leurs quatre districts se divisaient en diocèses : l'Orient en contenait cinq, l'Italie trois, les Gaules trois. Les préfets du prétoire étaient supérieurs à tous les autres magistrats : autrefois ils commandaient la garde prétorienne ;

32 EMPIRE d'oBIENT. £3*2-337]

mais, dans ce nouveau système, leur autorité devint pure ment civile, et les troupes furent mises sous les ordres de deux généraux nonimés maîtres de la milice.

L'empereur institua une nouvelle dignité supérieure à celle de préfet, ce fut la dignité de patrice^ mais il ne lui attribua que de grands honneurs sans fonctions. Constantin chargea les ducs de la défense des frontières, en leur assignant des terres qu'ils transmettaient à leurs enfants, et qu'on appelait bénéfices. Ces ducs, après de grands services, obtenaient quelquefois le titre de comte , qu'on regardait alors comme supérieur, et que portaient les principaux officiers du palais.

Le nom de cofnteétsit ancien et datait du règne d'Auguste : on appelait comités Augusti les sénateurs qui accompagnaient ce prince dans ses voyages.

Le fondateur du nouvel empiré connaissait les hommes et la dépravation de son siècle ; il savait que les Romains n'avaient plus la fierté qui rend libre, et qu'il ne leur restait que la vanité qui rend courtisan. Dépouillant les citoyens de leurs droits, il les en dédommagea par des titres ; et les principaux personnages de l'empire se consolèrent de la perte de leur indépendance, en se voyant traités de révérence, 'HéminèncCy de grandeur et de magnificence.

Pour maintenir le respect du pouvoir absolu, il faut qu'il brille de l'éclat de la victoire, et ia gloire militaire est ce qui fait le plus d'illusions sur la perte de la liberté.

En 332, Constantin reprit les armes, et fit la guerre contre les Goths. Le jeune Constantin, son fils, commandant un corps d'armée, défit cent mille de ces Barbares, les contraignit à payer un tribut annuel et à donner en otage Ariaric, un de leurs princes.

Jusqu'alors l'empereur avait cru convenable et prudent d'éloigner ses frères des affaires publiques; mais en 333, voyant sa puissance consolidée, il nomma Dalmace, son frère, consul et censeur. La peste et la famine désolèrent l'empire;

[Si3-857] CONSTANTIN. 53

Constantin, par ses soins actifs, par ses libéralités, soulagea les souffrances du peuple.

Ce fut à cette époque que le philosophe Sopatère vint à la cour d'Orient, et osa soutenir la cause de l'ancien culte contre le christianisme : il plut à Tempereur. Ce prince, doué d'une imagination vive, aimait l'esprit, cultivait les lettres et venait de rouvrir les écoles d'Athènes. La faveur de Sopatère éveilla l'inquiétude des prêtres ; le peuple , toujours disposé au fanatisme , éclata en murmures séditieux ; Constantin , effrayé de ce mouvement, sacrifia le philosophe à ses ennemis, et lui fit trancher la tête.

L'empereur^ dont les prêtres échauffaient sans cesse le zèle, ne se bornait pas à combattre les rois étrangers ; il travaillait sans relâche à leur conversion et comblait de présents leurs ambassadeurs pour les attirer à sa croyance. Étant informé que le roi de Perse, Sapor, maltraitait les chrétiens, il lui adressa des lettres pressantes en leur faveur : « Croyez, lui écrivait-il, « que l'empereur Valérien ne s'est attiré ses longs malheurs • qu'en persécutant les adorateurs de Jésus-Christ, et que mol «je ne dois mes vlctoh'es qu'à la protection de ce Dieu. »

Ses arguments furent sans succès; il réussit mieux en fournissant aux Perses , sur leur demande , des armes qui leur manquaient , et dont ils ne tardèrent pas à se servir contre lui.

Cette année fut marquée par peu d'événements. Constant, le plus jeune des fils de l'empereur , reçut le titre de César. Constantin , frappé de tous les prodiges qu'on racontait du pieux ermite saint Antoine, lui écrivit pour lui exprimer l'admiration que lui inspirait l'autorité de sa vertu. C'est ainsi qu'un zèle impolitique portait alors ce prince à encourager cette ferveur pour la vie ascétique, qui dégarnissait les camps, enlevait aux travaux de la campagne et aux emplois publics un grand nombre d'hommes utiles, et dépeuplait les villes pour peupfer les déserts.

On doit cependant convenir que les fautes mêmes de Constantin avaient souvent pour motif de louables intentions.

54 EMPI&B D'ohIBNT. [812-587]

Ce prince possédait le mérite qu'on retrouve chez tous les hommes qui ont fait de grandes choses : dans tous les rangS; dans tous les genres où l'on yoyalt la vertu paraître et le talent briller , ils attiraient les regards , fixaient l'attention de l'empereur, et recevaient de lui des marques d'estime et de fiivem*. L'art de régner consiste surtout dans Thabileté des choix, et ceux de Constantin tombaient presque toujours sur des personnes distinguées par leur capacité et par leurs actions.

En changeant la constitution de l'empire, Constantin n'avait point osé abolir le consulat , et tous ceux qu'il éleva à cette dignité furent des citoyens faits pour l'honorer.

En ^H , il nomma consuls Lucius Ranius et Acconcîus Optatus, qui avaient mérité l'estime publique comme préteurs et comme proconsuls. Paulinius Anicius', renommé par son éloquence , et dont on vantait l'équité , reçut le même honneur.

A cette époque, on vit éclater une grande révolution parmi les Barbares dont les armes avaient le plus fréquemment menacé les frontières de l'empiré. Depuis que les Goths s'étaient vus forcés par les Romains à conclure la paix, leur ardeur inquiète, pour se consoler de ces revers, cherchait une autre proie : sous la conduite de leur roi Gébéric , ils marchèrent contre les Sarmates , les battirent complètement et livrèrent leur pays au pillage. Les vaincus désespérés armèrent leurs esclaves, qu'on nommait limagantes. Cette nombreuse population d'hommes longtemps opprimés se servit de la liberté qu'on lui rendait pour satisfaire sa vengeance. Après avoir chassé les Goths, ces fiers affranchis se servirent de leurs forces contre leurs maîtres , s'emparèrent de leurs propriétés et les contraignirent à la fuite.

Trois cent mille Sarmates vinrent demander asile à Constantin , qui commit la haute imprudence, au lieu de les disperser dans l'empire, de les incorporer dans ses troupes, et de leur donner des terres en Thrace, en Macédoine et en Pannonie. Ouvrant ainsi le passage aux ennemis de Rome,

[m-SBT} CONSTANTIN. 55

il prépara sa destruction, et ces Barbares sans patrie obtin^ rent après leur défaite, comme suppliants, les possessions que pendant plusieurs sièdes leurs armes s'étaient en vain efforcées de conquérir.

£n S35, Tempereur nomma consul son second frère Jules Constance ; ce jeune prince eut d'un premier mariage un fils nommé Gallus ; ayant ensuite épousé Basiline, sœur de Julien^ comte d'Orient, il devint père du fameux Julien , surnommé rApostat.

L'empereur célébra dans sa nouvelle capitale la trentième année de son règne (337). Ce fut à cette époque qu'Eusèbc de Gésarée prononça son panégyrique. Un de nos écri* vains, Thomas, remarque avec raison que la révolution ^i s'opérait alors dans le monde créa un nouveau genre d'éloquence. « Le droit de parler au peuple, dit-il, avait ap- « partenu dans Bome libre aux magistrats , et dans Borne « esclave aux empereurs. Ce droit , qui faisait partie de la « souveraineté , commandait aux volontés en dirigeant les I opinions. H passa sous Constantin aux ministres des au- • tels , et les discours religieux succédèrent aux discours « politiques. »

Ainsi, Rome vit fleurir successivement Téloquence républicaine animée par de grands intérêts ; sous les premiers empereurs, l'éloquence monarchique, fondée sur la nécessité de flatter et de plaire ; à l'époque de Marc-Aurèle, l'éloquence philosophique; enfin, au moment où la doctrine de l'Évangile renversa le polythéisme, on vit naître l'éloquence chrétienne qui tenait à des idées, à des principes , à des objets entière ment nouveaux. Le monde réparé , la terre réconciliée avec le ciel, un pacificateur entre Dieu et l'homme, un nouvel ordre de justice , une vie à venir et de grandes espérances on de grandes craintes au-delà des temps, tel était le tableau qae cette éloquence présentait aux hommes* Elle tendait li élever la faiblesse, à rabaisser l'orgueil , à égaliser les rangs par la vertu» Mêlée de force et de douceur, empreinte de l'esprit des livres sacrés et des imaginations ardentes de

56 EMPIfiE d'orient. [812-337

r Asie, elle prit une teinte orientale, inconnue jusqu'alors au:» orateurs romains.

Constantin fut également loué par les orateurs des deux religions. Le temps ne nous a conservé que sept de ces éloges. Un seul passage, tiré de Tun de ces panégyriques où T orateur païen place déjà Constantin au nombre des dieux , suffirait pour donner une idée de la férocité des mœurs romaines à cette époque.

L'orateur peint son héros vainqueur des Francs sur les bords du Rhin, et lui prodigue les plus grands éloges pour avoir fait servir le carnage des vaincus aux amusements de Rome. « Vous avez, dit-il, embelli de leur sang la pompe de « nos spectacles; vous nous avez donné la délicieuse jouis- « sance de voir une foule innombrable de captifs dévorés par (( les bêtes féroces ; de sorte que ces Rarbares , en expirant , « souffraient encore plus des outrages de leurs vainqueurs « que de la dent des animaux et des angoisses de la mort « même. »

Le panégyrique prononcé par Eusèbe , évéque peu orthodoxe, courtisan flatteur, historien suspect, offre un mélange, commun alors, de la philosophie de Pythagore, de celle de Platon et de la docttine des livres sacrés. INe se bornant pas à représenter Constantin comme vainqueur de l'idolâtrie , il compare son empire sur la terre avec l'empire éternel de Dieu sur l'univers, reconnaît qu'il a un commerce immédiat avec la Divinité, l'invite à faire connaître aux fidèles le grand nombre de visions et d'apparitions dans lesquelles Jésus- Christ s'était manifesté à ses regards, fait l'éloge le plus pompeux de ses vertus et le plus exagéré de ses exploits.

Reprenant ensuite la sévérité épiscopale , il lui rappelle les principes de FËvangile, l'instruit, le loue, le trompe à la fois, et, mêlant le style de la chaire à celui de la cour , lui prodigue tour à tour les flatteries et les leçons.

Au milieu des solennités de cet anniversaire, un prêtre, poussant au plus haut degré l'adulation, et voulant paraître animé d'un esprit prophétique, prédit à l'empereur qu'après

[3iî-M7] CONSTANTIN. 37

avoir bien régné sur les hommes de ce monde, il régnerait dans l'autre à côté du fils de Dieu. « Cessez cette indigne I flatterie, répondit le prince; je n'ai pas besoin de vos • éloges, mais de vos prières. »

Jusqu'à ce moment, Constantin, paisible possesseur de l'empire, n'avait point eu d'autres séditions à réprimer que celle de quelques sectaires fanatiques. Cette année (335) un officier ambitieux, nommé Calocère, osa lever l'étendard de la révolte; à la tête de quelques troupes qu'il avait séduites, il s'empara de l'île de Chypre. Le jeune Dalmace, neveu de Constantin, combattit ce rebelle, le vainquit, le fit prisonnier, et^ abusant cruellement de sa victoire, le fit brûler vif.

Ce fut alors que l'empereur, abandonnant le sage système qu'il avait suivi jusque-là, et commettant la même faute que Bioclétien, accéléra la ruine de l'empire en le divisant. Ayant donné sa fille Constantine en mariage à son second frère Annibalien, il le créa roi de Pont et deCappadoce. Dalmace gouverna sous le même titre la Thrace, la Macédoine et la Grèce; l'empereur donna en partage à Constantin, son fils aîné, les Gaules. l'Espagne et la Bretagne. Constsmt régna sur l'Illyrie et sur l'Afrique. Constance, le second et le plus aimé de ses enfants, obtint pour son lot r We, la Syrie et l'Egypte.

La renommée de l'empereur était parvenue jusqu'aux extrémités du monde ; il reçut à Constantinople leis hommages (les monarques de l'Inde, qui lui envoyèrent des ambassadeurs et des présents.

Tout s'abaissait devant sa puissance; l'esprit de discorde qui agitait l'Église résistait seul à son autorité. Constancie sa sœur, veuve de Licinius, avait donné sa confiance à un prêtre arien insinuant et adroit ; en mourant e|Ie le recommanda A l'empereur, sur l'esprit duquel il prit bientôt assez d'ascendant pour le déterminer à rappeler Arius, ainsi qu'Eusèbe de Nicomédie et Théognis. Forts d'un tel appui, les deux Eusèbe et les évéques de leur parti résolurent de perdre Athanase ; mais avant de l'attaquer, ils cherchèrent

58 EMPIBE d'orient. [312-837]

à le priver de son plus ferme soutien, d'Eustathe, évéque d'Antioche.

Trompant d'abord ce prélat sous l'apparence d'une fausse amitié, ils se réunissent et se concertent à Jérusalem, reviennent à Antioche, y convoquent un concile presque entièrement composé de leurs amis, et y font paraître une courtisane éplorée, portant dans ses bras un enfant dont elle accuse Eustathe d'être le père.

Le concile, sans vouloir écouter l'accusé, le dépose : cette violence excite dans la ville un grand tumulte ; on court aux armes ; les deux partis sont prêts à s'égorger. Acace, comte d'Orient, apaise la sédition. Eustathe, mandé par Constantin, allait déconcerter l'imposture; ses ennemis changent d'attaque et trouvent de faux témoins qui l'accusent d'avoir autrefois outragé l'impératrice Hélène. L'empereur, trompé, ne se donne pas le temps d'approfondir l'accusation ; cédant à sa colère, il exile Eustathe et donne aux ariens un triomphe complet. La mort de cet évêque, qui succomba bientôt en Thrace h ses chagrins, délivra ses adversaires d'un ennemi redoutable.

Eusèbe de Nicomédie sut profiter avec activité de l'avantage que son parti venait de remporter; il décida l'empereur à écrire une lettre à Athanase, pour lui ordonner de recevoir Arius dans sa communion. Ce prélat, fier et indépendant, désobéit. Le caractère de cet homme célèbre offrait un mélange rare de douceur et de fermeté. Par l'une, il était parvenu h fixer l'humeur mobile des Alexandrins et à se concilier leur constante affection ; par l'autre, il se faisait respecter de ses partisans et craindre de ses ennemis.

Ceux qui avaient prévu que sa résistance exciterait le courroux de l'empereur l'accusèrent d'avoir fomenlé une révolte en Egypte, d'avoir profané les" livres saints, et d'usurper la puissance en établissant ai^bitrairement des impôts sur le peuple d'Alexandrie. . .-.

La haine égare plus souvent qu'elle n'éclaire ; l'accusation

était si peu vraisemblable qu'on ne pouvait la soutenir. L'innocence d'Athanase fut reconnue.

Ses ennemis ne se laissèrent pas décourager par cet échec. A cette même époque (336), Arsène, évêque d'Hypséiis en Thébaïde, disparut tout à coup. Les méléciens, unis aux ariens, accusent publiquement Athanase de la mort de cet évéque, qu'il avait fait périr, disaient-ils, par des opérations magiques. Ils prétendent qu'avant sa mort ce malheureux a été mutilé; ils montrent môme partout une de ses mains fu' Athanase avait foit couper, ajoutant que Jusque-là ils n'avaient pu trouver son corps, caché avec soin par son meurtrier. v

En vain les moines d'un couvent où l'évéque Arsène était venu quelque temps vivre en retraite attestent qu'il est vivant : les ariens soutiennent que ce prétendu Arsène est un imposteur.

Athanase, muni d'une lettre d'Arsène, qui lui demandait de rentrer dans sa communion, vient à Gonstantinople, se justifie et calme momentanément le ressentiment de Tempereur. Les troubles que cette discorde excitait dans Alexandrie s'apaisent; mais, après le départ d'Athanase, les deux Easèbe parviennent de nouveau à séduire l'empereur et à lui hlre croire que le crime de l'évéque d'Alexandrie est avéré, et qu'il met en jeu pour se justifier un faux Arsène. Constantin, trop crédule, abandonne Athanase et le livre au jugement de ses ennen^s ; il fut obligé de comparaître à Tyr, devant un conseil composé d'évêques presque tous ariens en présence d'Archélaûs, comte d'Orient, et du comte Denis. Là se renouvelle la scène d'Eustathe : une femme effrontée paraît et accuse Athanase d'avoir triomphé de sa pudeur. Tfanothée, prêtre attaché à l'évéque d'Alexandrie, et qui se trouvait alors assis près de lui, s' adressant à cette femme, s'écrie vivement : « Quoil c'est moi que vous accusez d'un « tel crime? » — « Oui, c'est vous-même, lui répond-elle « en le menaçant d'un geste furieux : je vous connais trop « bien; c'est vous qui m'avez déshonorée. »

60 EMPinE d'orient. [312-3373

Cette étrange méprise, qui justifiait si évidemment Taccusé, fit rougir les accusateurs, et excita la risée des comtes et des soldats qui assistaient à cette séance.

Les ennemis de Tévêque d'Alexandrie persistent néanmoins dans l'infâme projet que leur dictait une haine implacable, lui reprochent le meurtre d'Arsène, et offrent aux regards du concile la main sanglante de cette prétendue victime.

Athanase, après un moment de silence, demande aux juges si Arsène est connu par eux. Plusieurs répondent qu'ils l'ont vu souvent : alors il fait entrer dans la salle un homme enveloppé d'un grand manteau, lui découvre la tête, et le véritable Arsène paraît aux yeux surpris de tous les assistants.

Athanase, prenant ensuite successivement les bras de cet homme qu'il dégage du vêtement qui les couvrait : « Voilà, « dit-il, Arsène vivant, avec ses deux mains; Dieu ne nous « en a pas donné davantage ; c'est à mes accusateurs à vous « dire à présent où ils ont trouvé la troisième. »

La justification était sans réplique; mais la raison, par son évidence, ne fait qu'irriter la passion; les ennemis d' Athanase passent rapidement de la consternation à la fureur; ils l'accusent d'être un magicien, un enchanteur, se précipitent sur lui pour le massacrer, et le comle Archélatls parvient avec peine à le sauver de leurs mains. Enfin le concile, violant toutes les lois divines et humaines,, condamne Athanase, le dépose, lui défend de rentrer dans Alexandrie, et, pour comble d'infamie, Arsène signe lui-même cette condamnation.

Ce n'était point assez de perdre Athanase, il fallait faire triompher Arius. L'empereur, oubliant comme beaucoup de princes, qu'un monarque cesse d'être chef de l'État quaûdil se fait chef d'un parti, et qu'il ne peut plus rien pour l'intérêt général quand il favorise l'intérêt privé, seconda la haine des ariens ; et cette partialité prolongea les troubles de l'Église.

On fit par ses ordres, dans ce temps, avec beaucoup de

solennité, la dédicace de l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Tous les évéques et tous les fidèles de T Orient qui s'y rendireat furent défrayés par le trésor public. Constantin y convoqua un concile ; mais pour le réunir on attendit le moment où la plupart des évéques catholiques avaient déjà quitté Jérusalem.

Ce concile accueillit la justification d'Arius, le réintégra dans ses fonctions sacerdotales ; enfin il invita par des lettres pressantes toutes les églises de l'empire à recevoir Arius dans leur communion et à proscrire Athanase.

L'évéque d'Alexandrie, indigné de tant de persécutions, courut à Constantlnople pour invoquer la protection de l'empereur. Ses ennemis lui fermaient avec soin l'entrée du palais : mais comme l'empereur, un jour, traversait à cheval la ville, Athanase parait tout à coup devant lui. Constantin, prévenu et irrité, ne veut pas s'arrêter pour écouter sa justification : l'évéque alors, élevant la voiK, lui dit hardiment : • Si vous me refusez justice, si vous ne vouiez pas m'ent tendre en présence de mes calomniateurs, je prendrai Dieu f pour juge entre vous et moi. »

L'empereur, cédant à sa fermeté, consentit à sa demande. Il se justifia facilement des accusations absurdes de magie, de meurtre et d'impiété; mais les deux Eusèbe lui reprochèrent sa résistance au prince, son esprit turbulent, le firent considérer comme un chef de faction, et l'accusèrent d'avoir accaparé les grains en Egypte pour affamer Constantlnople^ Leurs nombreux partisans appuyèrent cette dénonciation. Constantin, aveuglé par eux, prononça la condamnation d' Athanase, et l'envoya en exil à Trêves.

Ses ennemis, profitant de ce succès, firent convoquer un concile à Constantinople. On pressait l'empereur de déposer Atlianase et de lui nommer un successeur. Ce prince n'y voulut pas consentir; mais il accueillit favorablement Arius; et donna Tordre formel à l'évéque de Constantinople, Alexandre, de recevoir cet hérésiarque dans sa communion, et, sans nul retard, de l'admettre publiquement dans l'église.

63 BSCPIHB d'oBISNT. [812-397]

Ce décret consommait la victoire de Tarianisme. Au moment où l'ordre devait s'exécuter, Alexandre, prosterné ftu pied de Tautel, disent les écrivains catholiques de ce temps, invoque Dieu et lui demande de faire disparaître Arius, afin que la présence d'un hérétique ne souille pas FEglise.

Cependant l'heure fatale arrive ; Arius à la tête d'nn nombreux et brillant cortège, traverse la ville en trioo^phe ; mais, atteint tout à coup d'une vive douleur, il se voit forcé d'en-» trer seul dans une maison, et ne reparaît plus.

Impatients de le revoir, ses amis le cherchent avec in- ' quiétude ; ils le trouvent étendu sur la terre, nageant dans son sang; ses entrailles étaient sorties de son corps. Les catholiques regardèrent cet événement comme un miracle, les lUriens comme l'effet d'un sortilège, les hommes sans superstition comme un assassinat.

L'évèque d'Alexandrie, plus animé par l'esprit de parti que par l'esprit du christianisme, rassembla le peuple, et rendit à Dieu de solennelles actions de grâces pour la mort de son ennemi.

Tandis qu'Athanasé, éprouvant le sort de tout homme disgracié, ne trouvait point de défenseur à la cour, saint Antoine, du fond de son désert, écrivit en sa faveur à Constaiir> tin; mais ce prince se montra inexorable.

Eusèbe rapporte que, dans ce temps, l'empereur publia une loi sur la juridiction épîscopale, qu'il donna le droit aux évéques de juger sans appel, et ordonna aux tribunaux de déférer toutes les causes aux juges ecclésiastiques dès qu'une partie le demanderait, et malgré toute opposition de Impartie adverse.

Quelques jurisconsultes ont contesté l'existence de cette loi que rappellent cependant des codes postérieurs. Par ce zèle impolitique qui favorisait l'ambition du clergé aux dépens de la puissance civile, on commençait une grande révolution dont l'effet devait être de placer non plus l'Église dans l'État, mais l'État dans l'Église.

L'empereur, dans ujx autre édit, inexécutable d^qs un

t«lJ-$373 CONSTANTIN. 63

siècle de corruption, assimila l'adultère à rhomicide, et lai appliqua les mêmes peines. Une disposition étrange, et bien contraire à Tesprit d'égalité que veut la justice et que doit inspirer la religion, exceptait des rigueurs de ce décret les cabaretières, les comédiennes, les servantes, les femmes d'artisans. « La sévérité des jugements, disait Tempereur, I n'est pas faite pour des personnes que leur bassesse rend • indignes de l'attention des lois. »

Par d'autres décrets, il rendit les divorces plus difficiles et plus rares, il défendit à tous les fonctionnaires publics de légitimer les enfants qu'ils auraient eus de filles publiques, d'affranchies, de revendeuses, et des femmes qui combattaient dans les amphithéâtres.

Plus les mœurs se dépravent, plus la nécessité d'une lé* giidation sévère se fait sentir. Les douze tables suffirent longtemps à Borne vertueuse et libre ; on ne vit naître les codes volumineux qu'au moment où elle fut près de sa chute. Us immortalisèrent leurs auteurs sans prolonger l'existence de l'empire. Malgré les effors de Constantin pour réformer les abus, ses officiers se livraient à tant de concussions et opprimaient tellement le peuple par leur avidité, qu'il invita, par un édit, tous les citoyens à lui porter directement leurs plafntes, et menaça en même temps tous les fonctionnaires publics de leur faire trancher la tête si leurs eractions étalent prouvées.

Depuis les victoires de Galère et la paix conclue par Dio» clétien, les Perses, affaiblis par leurs défaites, n'avaient point osé reprendre les armes; mais l'inimitié qui régnait entre le$ deux empires annonçait que le calme ne serait pas de longue durée.

Tout ennemi de Constantin était reçu avec honneur en Perse, et il accueillait avec faveur tous les Perses qu'on chassait ou qui s'exilaient de leur pays.

Le prince Hormisdas, dont l'humeur altière et cruelle avait offensé les grands de ce royaume, s'était vu privé par eux de ses droits au trône, et jeté dans une obscure prison,

64 EMPISB d'orient. [812-337]

OÙ il languit quinze années. Son Jeune frère, Sapor, fut proclamé roi après la mort de leur père ; enfin la femme d'Hormisdas, exposant sa vie pour sauver son époux, corrompit ses gardes, et lui fit parvenir dans son cachot une lime dont il se servit pour briser ses fers. Traversant la Perse sous le vêtement d'un esclave, il vint demander un asile à Constantin, qui le reçut avec joie, l'admit dans son palais, lui persuada d'embrasser le christianisme, et lui donna de hauts emplois dans son armée, espérant que son nom pourrait lai faire uu parti et affaiblir, par des divisions, cet empire dont il méditait la conquête.

Ces intrigues irritaient la cour de Sapor, impatiente d'ailleurs de s'affranchir d'un traité honteux; de son côté, Constantin reprochait au roi de Perse, ses rigueurs contre les chrétiens. De part et d'autre on se disposait à la guerre. En 337, Sapor la déclara ouvertement, et écrivit à l'empereur qu'il fallait çpmbattre ou lui rendre les cinq provinces cédées par Narsè^ à Bioclétien. Constantin répliqua qu'il lui porterait bientôt sa réponse lui-même à la tête de ses légions.

Les troupes de Sapor étaient déjà entrées en Mésopotamie et la ravageaient. Constantin, ayant assemblé promptement son armée, se rendit à Nicomédie ; il y célébra la fête de Pâques avec solennité, ordonna que toute la ville fdt illuminée, et fit distribuer de grandes aumônes dans tout l'empire.

Ce prince, croyant toujours sa gloire aussi intéressée au triomphe de la religion chrétienne, qu'à celui de ses annes, prononça publiquement dans son palais un discours sur l'immortalité de l'âme, comme s'il eût pressenti que la sienne allait bientôt en jouir dans un monde nouveau.

Peu de jours après, atteint par une maladie grave, il tente vainement de chercher des secours aux eaux d'Héiénopolis, revient près de Nicomédie dans le cbâteau d'Achiron, rassemble près de lui plusieurs évoques, et les prie de lui administrer le baptême. « Voici, leur dit-il, le Jour auquel J'aspi-

[Hl-^T} COHSTAHTIlf. 65

« rais avec ardeur ; je voulais laver mes péchés dans le

• Jourdain, où notre Sauveur s'est baigné. Dieu m'arrête

• et veut que ce soit ici que je jouisse de cette faveur. • Après la cérémonie, il ajouta ces mots : « Me voilà vrai*

• ment heureux, vraiment digne d'une vie immortelle I Ah t

• que je plains les hommes privés de l'éclat de la lumière

• qui frappe mes yeux I •

Ses officiers en larmes priaient le ciel de lui conserver la vie : c Compagnons, leur dit-il, la vie où je vais entrer est

• la vie véritable ; je connais les biens qui m'aUendent, et

• je me hâte d'aller à Dieu. »

C'est ainsi qu'Eusèbe raconte les derniers moment de ce prince; d'autres historiens prétendent qu'il fut baptisé à Eome, et que le pape Sylvestre le guérit miraculeusement de la lèpre ; ces fables, inventées plusieurs siècles après, avaient pour objet de prêter quelque vraisemblance à l'acte de donation qu'on attribuait faussement à Constantin, et par lequel on prétendait qu'il avait cédé au pape Rome, son territoire et la côte occidentale d'Italie. La i^daction de cette pièce absurde est digne du temps d'ignorance où elle fut fabriquée. L'empereur y parle des satrapes de son conseil. Il n'est pas nécessaire que l'histoire s'occupe plus longtemps d'un conte qui ne trouve plus à présent de créance ni d'appui.

L'empereur distribua en mourant de grandes largesses à Rome et à Constantinople, confirma le partage de ses États, et fit jurer aux légions d'être fidèles à ses enfants et à l'Église. II donna son testament au prêtre arien qui jouissait de sa confiance, et lui enjoignit de ne le remettre qu'entre les mains de Constance, le plus chéri de ses enfants.

Son dernier acte fut un acte de justice; il rappela d'exil Athanase, et lui permit de retourner à Alexandrie. Ce prince mourut le jour de la Pentecôte, le 22 mai 337, scus le consulat de Félicien et de Titien. Sa vie avait duré soixantetrois ans et son règne trente.

Au moment de sa mort on parut oublier ses erreurs et

66 EMPIBE D'OHI£I<iT. [312-3371

môme ses. crimes ; on ne se souvint que de ses exploits et de ses grandes qualités. Ses gardes, ses soldats exprimaient leur douleur par de profonds gémissements ; chaque famille semblait porter le deuil de son chef. Tous, se rappelant les malheurs passés, effrayés des malheurs à venir^ regrettaient un si ferme appui.

: Ses restes, enfermés dans un cercueil d'or, furent transportés à Constantinople; on y éleva son corps sur une estrade entourée d'un grand nombre de flambeaux; et pendant tout le temps qui s'écoula jusqu'à l'arrivée de Constance, les grands ofiiciers, les sénateurs, les comtes, les généraux se rendaient journellement au palais pour remplir leurs fonctions comme si l'empereur eût encore vécu.

Dans tout l'empiré, les légions, respectant peu la royauté des frères de Constantin, jurèrent de ne reconnaître d'autres princes que ses enfanta.

Constance, arrivé dans la capitale, conduisit le corps de son père à Téglise des Apôtres, où il fut déposé dans un tombeau de porphyre.

Rome, que Constantin avait dépouillée de son antique grandeur, partagea cependant la douleur commune. Le peupie romain se reprochait d'avoir irrité ce prince et de l'avoir forcé par ses outrages à se réfugier dans Byzance. H réclama • vainement le droit de conserver dans la capitale du monde la dépouille mortelle de son libérateur.

La gloire humaine, même lorsqu'elle n'est pas pure, excite l'enthousiasme dès qu'elle cesse d'être un objet d'envie : tous les partis, qui décriaient Constantin vivant, l'adorèrent après sa mort. Les chrétiens le comptèrent parmi les saints, et les païens le placèrent au nombre des dieux, dont il avait renversé les temples.

De tous les hommes qui ont brillé sur la terre, Constantin est peut-être celui qui a fait dans le monde la plus grande révolution. 11 détruisit l'idolâtrie, fit triompher le christianisme, abaissa Rome, éleva JByzance, porta la force de l'em»

[SlJ-â3TJ CONSTANTIN. 6T

pire dans TOrient, et, ouvrant TOccidentaux Barbares, prépara l'existence nouvelle de l'Europe.

Déplaçant la souveraineté, il l'ôta au peuple et la donna au trône. Partout, depuis son règne, l'esprit général des nations prit une direction nouvelle ; les droits, les principes, les intérêts, tout ce qui influe sur le gouvernement des hommes, tout changea, et, en pai*courant l'histoire des temps qui suivirent cette époque célèbre, on croit entrer dans un monde nouveau.

Comparé avec justice aux plus mauvais et aux meilleurs princes, Constantin réunit dans son caractère les idées les plus opposées. Les partisans de Maxence éprouvèrent sa clémence, les persécuteurs des chrétiens son humanité ; il se montra féroce pour les prisonniers francs et pour les rois captifs qu'il donna en spectacle aux Romains, et qu'il fit déchirer sous la dent des animaux du cirque ; meurtrier de son beau-père et de son beau-frère, assassin de sa femme et de son fils, il pardonna souvent à des rebelles et souffrit patiemment des injures. Zélé pour la justice, il opprimait la liberté; prodigue pour les pauvres par humanité, il laissait piller les provinces par faiblesse ; jaloux de la puissance du trône, il lui donna dans l'Église une rivale dangereuse, en favorisant l'ambition de ses ministres.

Dans les camps, son activité, sa tempérance, son courage, rappelaient les héros de l'ancienne Rome; à Byzance, à Nicomédie, la pompe de sa cour, son luxe et sa mollesse ne semblaient offrir aux regards qu'un descendant de Darius.

Sa législation fut douce et sa politique barbare ; aux vertus de Trajan il joignit la violence de Sévère, et souvent les crimes de Néron,

Pour être juste, on doit aitribuer ses erreurs à son siècle, ses crimes à ses passions, sa rigueur à son caractère, sa clémence, sa bienfaisance à sa religion, et ses exploits à son génie.

68 BMPIHE d'OBIENT. [887-a5Aj

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