‹ Histoire du BasEmpireChapitre 12 sur 26 · LIVRE QUARANTE-QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUARANTE-QUATRIEME

Jja prise de Rome affligeoit Vitigès. Il se repentoit An. 53r. d'avoir abandonné cette ville, et de s'être reposé sur la Casf - 1

7 r ep. na , oo}

foi des hahitans. Il rassemblent ses forces pour s'en re- 54,35. mettre en possession : mais, voulant prévenir, s'il étoit possible, les malheurs d'une guerre, que la valeur et l'expérience du général ennemi pouvoient rendre longue et sanglante, il demandoit la paix à Justinien. Il s'étoit fait connoîlre de ce prince à Constantinople du temps de Justin : « Souvenez-vous ( lui disoit-il dans sa lettre ) « des hommages que je rendois au neveu de l'empereur: « quel sera mon respect pour l'empereur même ! Jugez- « en par la démarche que je fais auprès de vous. Sans « vous avoir offensé, j'ai déjà ressenti les calamités d'une « guerre meurtrière. Après tant de sang répandu , je ne « vous demande que votre amitié, comme si je n'avois « aucun sujet de me plaindre. Si Théodorat a mérité « votre colère , je mérite votre bienveillance; je vous ai « vengé. Si vous chérissez la mémoire d'Amalasonte, j'ai « mis sa fille sur le trône. Ecoutez donc nos députés : « rendez-nous la paix, que nous n'avons jamais voulu « rompre. Fixez sur les deux nations la protection di- « vine en affermissant la concorde don? nos prédéces- «< seurs ont jeté les fondemens. » Il écrivit pareillement aux principaux officiers du palais qu'il connoissoit , pour les engager à seconder ses instances, et aux évêques de ses états , pour implorer le secours de leurs prières. Cette Réputation n'ayant point eu de succès, il ne resta plus au roi des Goths que la voie des armes.

Il voulut faire le premier essai de son bonheiiMt de Proc. Goth. ses forces sur la Dalmatie, dont Constantin étoit de- ' ,'C |€'

meuré le maître. Asinaire et Vligisale reçurent ordre d'aller lever des troupes» sur les bords de la Save , et de marcher ensuite à Salone. Vitigès leur donna aussi une flotte pour attaquer la ville , s'il le falloit , du côté de la mer. Cette expédition ne fut pas heureuse. Tandis qu'Asînaire alloit enrôler des soldats dans la province de Save , Vligisale , étant entré dans la Liburnie avec ce qu'il avoit de troupes , fut battu par les Romains près de Scardone, et se renferma dans la ville de Burne pour attendre Asinaire. Constantin , hors d'état de garder toutes les places de la Dalmatie, abandonna le reste pour conserver Salone. Il l'environna d'un fossé , et le pourvut de munitions de guerre et de bouche. Asinaire rejoignit son collègue avec une nombreuse armée de barbares, qu'il avoit attirés sous ses étendards, et tous deux ensemble vinrent investir Salone. Constantin sortit du port à la tête de sa flotte , prit ou coula à fond les vaisseaux ennemis. Les Goths , après avoir continué le siège du côté de la terre , furent bientôt réduits à se retirer , sans avoir gagné un pouce de terrain en Dalmatie.

Proc. Goth. Cependant Bélisaire, maître des environs de Rome, Ànîisi. in y ^ construire divers ouvrages pour en défendre les

Sifr. approches. Bessas eut ordre d'assiéger Narni , place trèsforte en Ombrie, à dix-ypt lieues de Rome. Blleétoit située sur une montagne escarpée , au bord de la rivière du Nar. Auguste y avoit fait bâtir un pont , que la hardiesse de son Élévation faisoit admirer comme un des plus beaux monumens de l'Italie. Bessas croyoit trouver une vigoureuse résistance ; mais , dès qu'il parut t les habitans ouvrirent les portes. Constantin n'en trouva pas non plus dans Spolette, ni dansPérouse, alors capitale de la Toscane. Vitigès-, ne pouvant encore sortir de Ravenne , où il attendoit Ma r ci as avec Us troupes que cet officier ramenoit de la Gaule, détacha un grand corps sons la conduite d'Unilas et de Pisas, pour s'opposer aux

progrès de l'ennemi. Constantin marcha à leur rencontre. Il y eut aux portes de Pérouse un combat où les Goths , supérieurs en nombre , disputèrent quelque temps la victoire ; mais ils cédèrent enfin à la valeur des Romains, et périrent presque tous dans la fuite. , Leurs commandans furent pris et envoyés à Bélisaire. A cette nouvelle, Vitigès se mit en marche le 21 de février, à la tête d'une armée que Procope fait monter à cent cinquante mille hommes. Il ajoute que les cavaliers étoient cuirassés pour la plupart , et les chevaux bardés de fer.

Plein de confiance, le roi des Goths méprisoit le petit ^>roc- Goth: nombre de soldats enfermés dans Rome avec Bélisaire. î7. ' Il craignoit uniquement de ne pas arriver assez tôt pour prévenir leur fuite. Comme il demandoit à tous ceux qu'il rencontroit sur sa route si Bélisaire étoit encore dans Rome, un prêtre lui répondit : Prince , n'oyez sur ce point aucune inquiétude; de toutes les pratiques de la guerre, il n'y a que la fuite que Bélisaire ne connaisse pas. En effet, ce général n'étoit pas même tenté d'abandonner Rome; mais, comme il avoit besoin de toutes ses troupes, qui montoit à peine à cinq mille hommes, il rappela Constantin et Bessas, leur ordonnant de laisser dans les places dont ils s'étoient emparées une garnison suffisante pour les défendre. Constantin obéit aussitôt; mais Bessas, n'ayant pas usé de la même diligence, n'étoit pas encore hors de Narni, qu'il vit toute la plaine couverte de cavaliers. C'étoient les coureurs de l'armée ennemie. Il les chargea brusquement , et les mit en fuite. Mais, comme le nombre grossissoit à chaque instant, Bessas, de peur d'être enfin accablé, rentra dans la ville ; et , après y avoir mis garnison , il en sortit à la tête de ses cavaliers, et vint à toute bride annoncer à Bélisaire l'arrivée prochaine des ennemis. Vitigès, toujours convaincu que les Romains ne songeoient qu'à lui échapper , marcha droit par la Sabine, sanss'ar-

rêter devant aucune place. Il vint camper à deux milles de Rome, sur le bord du Téveron, vis-à-vis d'un pont où Bélisaire avoit fait construire une tour, qu'il avoit garnie de soldats pour disputer le passage, et pour se donner le temps de faire entrer dans Rome une plus grande quantité de provisions. Pendant la nuit, vingtdeux cavaliers barbares de l'armée romaine passèrent au camp de Yitigès. Ce prince se préparoit à forcer le pont dès que le jour seroit venu ; mais la lâcheté des soldats qui gard oient la tour lui ouvrit le passage. Effrayés de la multitude des ennemis, ils s'évadèrent pendant la nuit; et, au lieu de retourner à Rome, ils prirent la route de la Campanie pour se soustraire au châtiment 'qu'ils méritoient.

Pnc. Coih. Le lendemain Bélisaire, n'étant pas instruit de leur * l,c* 1 ' retraite, s'approcha du pont avec mille cavaliers. Son dessein étoil de choisir un poste avantageux pour y faire camper ses troupes. Ce ne fut pas sans surprise qu'il vit accourir un gros de cavalerie ; c'étoit l'avaut-gardi» des ennemis qui venoit de passer le pont. Il crut devoir, payer de sa personne dans cette première rencontre , ex donner aux Romains l'exemple d'un courage capable de suppléer à l'inégalité des forces. Il devint donc soldat sans cesser d'être capitaine; et , couraut l'épée à la main à là tète de ses cavaliers, il chargea les escadrons ennemis. Il mon toit un puissant cheval, dressé à tous les roouvemens des batailles, dans lesquelles il servoit son maître avec autant d'agilité que de vigueur. Les transfuges, intéressés à faire périr Bélisaire, crioient de toutes parts, au cheval bai; et les Golhs, sans connoiire ni le cavalier ni le cheval , persuadés néanmoins que ce cri leur annonçoit un exploit important, s'accordoient tous à tirer sur Bélisaire. Les plus braves , étincelans d'ardeur , s'empressoient de le joindre, et se disputoient l'honneur de l'abattre à coups de lances et d'épées. Bélisaire , toujours en action f écartoit les uns, renversoit

les autres ; tout tomboit sur son passage. Mais sa force et sa bravoure auroîent enfin succombé , sans l'affection de ses gardes , qui , prodiguant leur vie pour sauver celle de leur général., se précipit oient au-devant des coups , lui faisoient un rempart de leurs boucliers et de leurs corps, et sembloient être devenus autant de Bélisaires. Plusieurs d'entre eux se firent tuer sur la place. Bélisaire eut le bonheur de ne pas recevoir une seule blessure , quoiqu'il servît de but à tous les traits des ennemis. Enfin les Goths, effrayés de ces prodiges de valeur , tournèrent bride , et furent poursuivis jusqu'à leur camp. Le reste de leur armée arrêta les Romains prêts à pénétrer dans leurs retranchemens, et força les vainqueurs de fuir à leur tour jusqu'à une hauteur , où' ils se rallièrent. Alors le combat recommença; les Romains , trop inférieurs en nombre , auroient eu peine à faire retraite , sans la valeur héroïque de Valentin , écuyer de Photins; il tint presque seul contfe toute la. cavalerie des Goths, et donna aux siens le temps de regagner les murs de Rome. Les barbares les poursuivirent jusqu'à la porte Salaria , nommée depuis , en mémoire de cette journée, la porte de Bélisaire. Les habitans, qui craignoient que l'ennemi n'entrât pêle-mêle avec leurs escadrons, refusoient d'ouvrir la porte malgré les instances et les menaces de Bélisaire, que le sang et la poussière dont il étoit couvert rendoient méconnoissable. D'ailleurs le jour baissoit, et quelques fuyards avoient répandu dans la ville que Bélisaire avoit été tué dès le commencement de l'action. Les barbares, accourus en foule sur le bord du fossé , brûloient dç le franchir pour achever la défaite des Romains , resserrés entre le fossé et la muraille. Ce qui restoit de soldats dans Rome, dépourvus de chef, et hors d'état de sortir malgré les habitans , demeuroient simples spectateurs du danger de leurs camarades sans pouvoir les secourir.

Le péril embrasa Bélisaire d'un nouveau courage.

/48o HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

Ayant f animé ses soldats de la voix et du geste, il s'élança sur les ennemis. L'obscurité du soir et la longueur de la course avoient déjà mis le désordre parmi les Goths : lorsqu'ils se virent attaqués par ceux qu'ils venoient de poursuivre , ils crurent avoir en même temps sur les bras toutes les troupes de la ville, et s enfuirent à bride abattue. Bélisaire, après leur avoir donné la chasse Jusqu'à une assez grand? distance, revint sur ses pas sans être poursuivi, et rentra dans Rome. On le re^ çut avec les transports de la plus vive allégresse. Ceux qui avoient pleuré sa mort pouvoient à peine en croire leurs yeux , et Rome se crut à l'abri de tout sous la garde d'un guerrier. ardent, intrépide, invulnérable. Dans ce combat, qui dura du matin jusqu'au soir, les Goths perdirent leute de leur cavalerie. Un de leurs officiers, nommé Vandalaire , s'étoit signalé parmi ceux qui s'acharnoient sur le général romain; il tomba percé de treize co\A>s, et fut laissé pour mort. Trois jours apïès, les barbares campés sons les murs, ayant envoyé sur le champ de bataille pour enterrer leurs morts, s'aperçurent que Vandalaire respiroit encore. On le secourut : il guérit de ses blessures, et jouit long-temps de sa

gloire. ;

Bélisaire ordonna aux habfcins de tenir des feux allumés, et d'être sur pied toute la nuit. Il fit la ronde autour des murs , et prit les précautions nécessaires pour éviter la surprise. Rome avoit quatorze portes ; il eu confia la garde à quatorze de ses capitaines. Bessas, chargé de garder la porte de Préneste, le fit avertir que les barfiares venoient d'entrer par celle de Saint-Pancrace , et de surprendre le quartier du Janicule. Sur cette nouvelle ceux qui se trouvoient avec le général , lui conseilioient de se retirer par une antre porte. Mais Bélisaire , sans s étonner, dépêcha .des cavaliers pour vérifier le fait; et, quand il eijt appris que c étoit une fausse alarme, il envoya dire aux quatorze capitaines de

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. /fài

ne s'occuper que de la garde de leurs portes, et de se reposer de tout autre soin sur sa vigilance. Rome n'étoit pas encore rassurée lorsque Vacis, capitaine goth, se présenta de la part de Yitigès devant la porte Salaria. Il reprochoit aux habitans leur perfidie : Quel est votre aveuglement , leur disoit-il, d'armer contre vous la puissance des Goths pour vous livrer aux Grecs , qui > sont hors détat de vous défendre! L'Italie a- 1- elle jamais vu venir de Grèce autre chose que des comédiens et des bouffons ? Il ajoutait beaucoup d'autres injures ; et, comme on ne lui répondoit rien , il se retira. Malgré les fatigues d'une si terrible journée , Bélisaire, encore à jeun , passa la nuit à donner des ordres ; et ce ne fut pas sans peine que sa femme et ses amis rengagèrent à prendre un peu de nourriture.

Les Goths vinrent le lendemain camper devant Rome, proc. Goth: dont ils espéroient se rendre aisément les maîtres, à jjj^j $'r# cause de l'étendue de son enceinte. Cette même raison , les mettant hors d'étal d'environner la ville entière, ils se partagèrent en six camps, pour embrasser l'espace depuis la porte Flaminia vers le Tibre au septentrion, jusqu'à la porte Prénestine à l'orient. G'étoit la moitié du circuit de Rome. Mais, comme Bélisaire pou voit, en rompant le pont Milvius , qui est à deux milles de Rome, leur ôter la communication du pays situé entre le fleuve et la mer , et les mettre, par cette précaution , dans l'impossibilité d'affamer la ville , ils établirent un septième camp dans la plaine, nommée le camp de Néron, entre le Vatican et le Tibre. Ainsi les Goths demeurèrent maîtres du pont et de tous les dehors. Chacun de ces camps étoit fortifié d'un fossé et d'une palissade. Ils coupèrent ensuite les quatorze acquéducs , tous bâtis de briques , si larges et si élevés , qu'un homme à cheval pouvoit se promener dans l'intérieur. Le général romain prenoit de son côté toutes les mesures que pouvoit lui suggérer la prudence.. Il se chargea en personne de la

défense des portes Pinciana et Salaria , voisines Tune de l'autre : c'étoit l'endroit le plus foible de l'enceinte , mais en même temps le plus propre à faire des sorties. Il fit murer la porte Fia mini a et la porte Prénestine, et boucher les aqueducs , de peur que les Goths ne pénétrassent dans Rome comme il |éioit lui-même entré dan» Naples.Les moulins du Janicule , qui fournissoient aux habitans toutes les farines, devenoient inutiles depuis que les Goths avoient coupé les aquéducs, dont l'eau servoit à les faire agir. Bélisaire en établit d'autres sur des bateaux au-dessous du pont de bois, où Teaa étoit plus resserrée et plus rapide. Les Goths tentèrent de lui ôlcr cette ressource en jetant de grands arbres et des cadavres pour rompre les moulins, ou du moins pour en embarrasser le mouvement. Bélisaire fit tendre des chaînes d'un bord du Tibre à l'autre ; elles servoient non-seulement à garantir les bateaux, mais encore à fermer le passage aux ennemis , s'ils entreprenoient d'entrer par le fleuve.

Proc. Gotk. Le siège étoit à peine commencé , que le peuple, de Rome, accoutumé au repos et aux commodités de la vie, témoignoit déjà son impatience. La privation des bains, les vivres distribués avec économie, l'obligation de passer les nuits à monter la garde sur les murailles, la vue des campagnes ravagées, le peu d'espérance de tenir long-tçmps contre une armée si nombreuse , découragement les habitans. Ils murmuroient contre Béli-

saire,quî, par une témérité inouïe, n'ayant avec lui qu'une poignée de soldats , attiroit sur Rome toutes les forces des Goths , et l'engageoient dans une guerre meurtrière, où elle n'a voit nul intérêt. Les sénateurs n'osoient se plaindre hautement; mais ils n'étoient pas mieux disposés que le peuple. Vitigès, informé de ces mécontentemens, ne cherchoit qu'à les aigrir. Il envoya des députés, qui, s'adressant à Bélisaire en présence du sénat et des officiers de i'arméè, lui dirent de la part de

leur maître « que , si c'étaient les Goths que les Grecs « venoient chercher en Italie, ils avoient sous les yeux « Je camp de Yitîgès qui leur offroit la bataille ; qu'il « n'étoit pas juste d'envelopper les habitans de Rome «< dans des périls qui leur étaient étrangers, et de forcer « leur légitime souverain à les traiter en ennemis; que « Théodoric avoit comblé de faveurs la ville de Rome, « et qu'il lut avoit conservé sa liberté; qu'elle s'étoit « trahie elle-même en abandonnant des princes dont « elle n 'avoit jamais reçu que des bienfaits, et *nii, « maintenant encore , quoique offensés par sa révolte , « lui venoient offrir leur secours; que, pour ménager le « sang de son peuple, Vitigès vouloit bien permettre « aux Grecs de sortir de Rome avec leur bagage ; que, « s'ils s'obstinoient à soutenir un siège, le roi verroit « avec regret ses sujets s'ensevelir avec ses ennemis sous « les ruines d'une ville qu'il chérissoit. » Bélisaire répondit « qu'il livreroit bataille lorsqu'il le juger oit à « propos, sans prendre conseil de Vitigès; que Rome « appartenoit à l'empereur; et qu'en s'en mettant en « possession, il ne faisoit que rentrer dans son domaine; « que les Goths se flattoient en vain , s'ils espéroient la « reprendre , tant qu'il resteroit à Bélisaire un souffle de vie. » Les sénateurs gardoient le silence ; le seul Ficiélis, que Bélisaire avoit fait préfet du prétoire , prit la parole pour combattre les prétentions des Goths, et soutint avec zèle les intérêts de l'empereur.

Sur le rapport des députés, Vitigès, perdant toute es- Proc. Goth: pérance d'intimider Bélisaire, ne songea plus qu'à dis-*' ,»c,au poser ce qui étoit nécessaire pour l'attaque. Il fit construire des tours roulantes, égales en hauteur aux murailles de la ville , et qu'on faisoit traîner par des bœufs. On prépara grand nombre d'échelles, quatre béliers, beaucoup de fascines pour combler le fossé, et faire avancer les tours et les béliers jusqu'au pied des murs. Bélisaire, de son côté, borda les murailles de toutes les

machines meurtrières alors en usage dans les sièges; ba listes, onagres, catapultes, qui lançoient des javalots ou des pierres d'une énorme grosseur. Au-dessus de chaque porte il fit descendre des herses garnies de grosses pointes de fer, qui, dans le cas où les assiégeans approcheroient, pourroient s'abattre sur eux , les percer et les écraser contre les portes.

Proc. Goûu Le dix-huitième jour du siège , au lever du soleil , les . i,c.aa. (joths> conduits par Vitigès, marchèrent en ordre de bataille vers la porte Salaria. A la vue des tours et des béliers qui s avançoient à leur tête , les hahitans, glacés d'etïroi, s'étonnoient de voir rire Bélisaire, qui défendit à ses soldats de tirer sur l'ennemi qu'il n'en eût donné Tordre. Il leur sembloit qu'il y avoit de la folie à se faire un jeu d'un spectacle si terrible, et à laisser approcher le péril de si4 près. Déjà les Goths étoient au bord du fossé, lorsque Bélisaire , s'étant saisi d'un ârc$ tira sur un commandant ennemi , couvert d'une cuirasse, et lui perça le cou de part en part. Les habitans poussent un cri de joie , regardant ce début comme un bon présage. Leurs cris redoublent à la vue d'un second coup qni ne fut pas moins heureux. Alors Bélisaire commanda à ses soldats de faire une décharge générale sur les boeufs qui traînoient les machines. Cette nuée de flèches ayant abattu tous ces animaux , les tours et les béliers demeurèrent sans mouvement ; et Ton reconnut que Bélisaire avoit eu raison de rire de cet appareil , et de le laisser avancer jusqu'à la portée du trait. Vitigès t désespérant de réussir à cette attaque , y laissa une partie de ses troupes, avec ordre de tirer sans cesse pour occuper Bélisaire , et ne lui pas donner le temps de porter ailleurs du secours. Pour lui , prenant sur la gauche , il marche du côté de la porte de Préneste, où la muraille étoit plus basse; il avoit eu soin d'y faire préparer d'avance des échelles et des machines. Pendant que Vitigès faisoit ses approches vis-à-vis

de la porte Salaria , une autre partie de ses troupes attaquoLt le mausolée d'Adrien. C'étoit un superbe monument , élevé autrefois pour la sépulture de ce prince; au-delà du Tibre, vis-à-vis du pont AEliua, à cinquante pas de l'enceinte de la ville. Il étoit construit de marbre de Paros, et les pierres étoient jointes ensemble sans aucun lien. La base étoit carrée, et a voit sur chaque face la largeur d'un jet de pierre. Le reste de l'édifice s'élevoit en forme d'une tour ronde, et dominoitlesmurs-dé Rome. Le sommet étoit orné de statues équestres et "de chars de marbre d'un travail exquis. Comme ce bâtiment pouvoit tenir lieu de forteresse , on l'avoit joint aux murailles par le moyen de deux bras ; c'est aujourd'hui le château Saint- Ange. Bélisaire avoit confié ce poste à Constantin , qui veilloit en même temps à la sûreté de la muraille voisine , assez faiblement gardée, parce que le Tibre bordoit la ville de ce côlé-là , et que l'on étoit obligé de ménager les troupes pour suffire à la défense d'une si vaste enceinte. Constantin , ayant appris que les ennemis vouloieut passer le fleuve , et forcer la muraille en cet endroit , y accourut avec une partie de ses soldats. Dès qu'il sé fut éloigné, un détachement des Goths vint attaquer le mausolée. Ils approchèrent à la faveur d'un portique qui s'étendoit depuis l'église de Saint-Pierre , et ne furent aperçus que lorsqu'ils étoient déjà au pied de l'édifice. Dans cette posU tion ils n'avoient rien à craindre desbalistes, qui portoient à une certaine distance, et leurs larges boucliers les mettoient à couvert des flèches. Ils en lançoient euxmêmes une si grande quantité , que les assiégés n'osoient paroître. La place étoit presque investie , et Ton commençoit à planter les échelles, lorsque les Romains, ne trouvant pas d'autre moyen de se défendre , s'avisèrent de briser les statues du mausolée , et d'en jeter les pièces sur les assaillans, qui tomboient écrasés sous la pesanteur de ces masses. Les Goths furent forcés de s'éloigner ; et

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alors les Romains, s'animant les uns les autres par de grands cris, firent usage de leurs arcs et de leurs balistes, en sorte que les ennemis abandonnèrent l'entreprise , et prirent la fuite avec d'autant plus de précipitation que Constantin arriva dans ce moment, après avoir repoussé ceux qui tentoient de passer le Tibre.

Proc. Goth. Les Goths ne réussirent pas mieux à la porte Saint- /. 1 \ c. 4. ' Pancrace , qui fermoit le quartier du Jankule. L'élévation du terrain en rendoit l'accès difficile. Ils n'osèrent même attaquer la porte FJaminia , située entre des rochers, et que Bélisaire avoit fait murer. Entre cette dernière et la porte Pinciane, la muraille étoit depuis long-temps fendue depuis la moitié de sa hauteur jusqu'aux créneaux , en sorte que les deux parties, séparées Tune de l'autre, penchoient Tune vers la ville, Vautre vers la campagne. Bélisaire l'avoit voulu réparer; mais leshàbitans s'y étoient opposés, assurant que saint Pierre avoit promis deja défendre. Cette confiance n'étoit pas sans doute appuyée d'un fondement fort solide; néanmoins il est certain que, pendant un siège de plus d'une année , les Goths respectèrent cette seule partie des murailles, et que, ni de jour ni de nuit, ils ne tentèrent de profiter d'une brèche si favorable. Aussi dans la suite on se fit long-temps scrupule de la réparer. L'assurance des Romains avoit apparemment fait impression sur les Goths, nation très-religieuse', quoique arienne; et ce fut ce qui préserva cet endroit. Les barbares avoient une telle vénération pour les princes des apôtres, que durant le siège , loin de profaner leurs églisos situées hors des murs, ils laissèrent au clergé romain la liberté de les desservir comme en pleine paix.

Quoique Vitigès se fût éloigné de la porte Salaria pour aller attaquer ce qu'on nommoit le Parc , Bélisaire étoi? resté dans son premier poste. Avant que de le quitter, il fut. témoin d'un coup extraordinaire. Un Goth de grande taille et fort vaillant , couvert d'un casque et d'une

cuirasse, s 'étoit séparé du reste de la troupe pour se faire remarquer. Adossé contre un arbre, il ne cessoit de tirer aux créneaux. Un gros javelot, parti d'une batiste, vint lui percer la cuirasse et le corps, et, s'enfonçant dans l'arbre jusqu'à la moitié de sa longueur, y cloua ce. redoutable guerrier. Les Goths, épouvantés, reculèrent hors de la portée des machines, et cessèrent d'incommoder les assiégés. Cependant Bessas et Pérane , pressés par Vitigès, envoyèrent demander du secours à Bélisaire. Il accourut lui-même , laissant à un de ses lieutenans la garde de la porte Salaria. Le parc que Vitigès attaquoit étoit un enclos carré , dont un des côtés étoit fermé par la muraille de la ville, qui tomboit en ruine dans cet endroit ; les trois autres côtés , fermés d'un mur bas et sans défense , s'étendoient au-dehors. C'étoit le lieu où Ton enfermoit les lions et les autres bêtes féroces qui dévoient servir aux spectacles de l'amphithéâtre. Vitigès travaillent à pénétrer dans cet enclos, persuadé qu'ensuite il forceroit aisément la muraille de la ville, dont il connoissoit la foiblesse. Bélisaire , ayant rassemblé auprès de lui l'élite de ses troupes, rappela dans la ville ceux qui défendoient l'enclos , et posta tous ses soldats derrière la porte, sans autres armes que leurs épées. Il laissa les ennemis percer les murs du parc ; et dès qu'ils y furent entrés, ouvrant aussitôt la porte, il fit sortir sur eux Cyprien à la tête des plus braves. Les Goths, surpris de cette attaque imprévue , ne songent pas à se défendre. Ils fuient en désordre, se renversent, s'écrasent les uns les autres au passage de la brèche, tandis que les Romains les égorgent ou les assomment. On les poursuit dans la plaine; et comme leur camp étoit éloigné, il en périt un grand nombre dans la fuite. On mit le feu à leurs machines qu'ils a voient abandonnées. En même temps les barbares recevoient un pareil échec devant la porte Salaria. Les Romains , ayant fait tout à coup une sortie, les mirent en fuite, brûlèrent leurs machines, et les

poursuivirent jusqu'à leur camp , les massacrant à discrélion sans trouver de résistance. Procope dit qu'au rapport même des assiégeans, cette journée leur coûta trente mille hommes, sans compter les blessés , qui se trouvèrent encore en plus grand nombre ; ce q^ii paroît incroyable. Les Romains, chargés de dépouilles , rentrèrent comme en triomphe , chantant les louanges de Bélisaire ; et les Goths passèrent la nuit à pleurer leurs morts et panser les blessés.

fT'<fa!f' ^ans une s* P*mkle journée, parmi tant d'attaques Marc. chr. différentes , on* peut dire que l'activité des soldats les avoit multipliés. Cinq mille hommes distribués avec intelligence , et animés du même esprit que leur général 9 en avoient repoussé et défait cent cinquante mille. Mais Bélisaire sentoit bien que le danger est extrême pour quiconque est réduit à la nécessité d'être toujours heureux , et qu'on est bien près de périr quand on ne peut rien perdre sans perdre tout. Pendant que ses soldats se reposoient de leurs fatigues, il écrivit à Justinien pour lui demander un prompt secours. Après un récit modeste de ses conquêtes en Sicile et en Italie, il lui exposoit le petit nombre de ses troupes et la multitude des Goths. Il lui rendoit compte du commencement du siège , et attribuoit ses succès à l'arbitre souverain des événemens ; mais il représentoit « que ce seroit abuser des faveurs « de la Providence que de négliger les moyens humains; « qu'il avoit besoin d'hommes et d'armes pour combatif tre sans témérité des ennemis si nombreux ; que , sans « un renfort considérable , l'Italie étoit perdue sans res- « source avec l'honneur de l'empire, et qu'il seroit plus « honteux de perdre ce qu'on avoit conquis qu'il ne « l'eût été de ne pouvoir rien conquérir; qu'abandonner « Rome, ce seroit punir les Romains de s'être montrés « fidèles à leur légitime souverain ; et qu'il étoit impossi- « ble de garder cette grande ville sans des forces qui eus- « sent quelque proportion avec son étendue; qu'il étoit

HISTOIRE DU BIS-EMPIRE. l{8g

« facile de l'affamer , et qu'on ne devoit pas prétendre « que les habitans refusassent le pain des Goths pour « mourir de faim sous les étendards de l'empire. Pour « moi ( ajoutoit-il ) , je sais que ma vie vous appartient ; « je suis résolu de la sacrifier plutôt que de me rendre : « c'est à vous à juger s'il est du bien de votre service que «< Bélisaire s'ensevelisse sons les ruines de Rome. » Cette lettre réveilla l'empereur, qui, selon sa coutume, sembloit avoir oublié l'expédition depuis qu'il l'a voit commandée. Il assembla des troupes et des vaisseaux, et envoya ordre à Valérien et à Martin de passer au plus tôt en Italie. Ces deux capitaines étoient partis , dès le mois de décembre précédent , avec des recrues pour aller joindre Bélisaire ; mais ils s' étoient arrêtés en Acarnanie pour y passer l'hiver. La réponse de Justinien , qui assuroit Bélisaire d'une prompte assistance , soutint le courage des troupes, et redoubla leur ardeur.

Le dix-neuvième jour du siège, Bélisaire, ayant con- JW., Goth-. voqué les soldats et les habitans, leur dit « que , la durée '4 1 ' c*a5# « du siège étant incertaine , leur premier soin devoit être « d'éviter la famine; que, pour prévenir ce mal, le seul « dont leur courage ne pouvoit les garantir, il falloit « faire passer à Naples leurs femmes, leurs enfans et « ceux de leurs esclaves qui n'étoient capables de rendre « aucun service pour la défense de la ville; qu'il ne pouvoit « même leur distribuer chaque jour que la moitié de la « ration ordinaire , mais qu'il leur paierait l'autre moitié « en argent. » Tous se soumirent à cet ordre affligeant , mais nécessaire ; bientôt les vaisseaux qui se trouvoient dans le port furent remplis de femmes, d'enfans, de vieillards, et la voie Appienne fut couverte d'une foule de peuple qui prenoit par terre le chemin de la Campanie. Dans cette retraite ils n'avoient rien à craindre des ennemis, qui ne tenoient pas la ville enfermée du côté du midi, et qui n'osoient s'écarter de leur camp. Il sortoit sans cesse de Home des partis qui battoient la

campagne ; les Maures surtout , accoutumés aux courses et aux brigandages, massacroient et dépouilloient tous les Goths qu'ils trouvoient dispersés; et s'ils rencontraient une troupe trop nombreuse, ils lui échappoient par leur vitesse. Ainsi toute celte multitude sortit librement de Rome, et se retira soit en Gampauie, soit en Sicile.

Rome étoit délivrée des bouches inutiles; mais elle manquoit de soldats pour garnir tous les postes, d'autant plus que les mêmes ne pouvoient être sans cesse en faction, et qu'il falloit nécessairement qu'une partie prît du repos tandis que l'autre faisoit la garde. Bélisaire enrôla les artisans, qui, manquant d'ouvrage pendant le siège, n'avoienl pas de quoi vivre; il leur assigna une paie journalière, et les divisa par compagnies, qui montaient la garde tour à tour, chacune leur nuit. Il chassa de la ville plusieurs sénateurs qu'il soupçonnoit d'entretenir intelligence avec l'ennemi. De ce nombre étoit Maxime , arrière petit-fils de celui qui avoit arraché le diadème et la vie à Valentinien ni. Craignant que les gardes des porles ne se laissassent corrumpre pour favoriser quelque surprise, il changeoit les clefs et les serrures deux fois le mois; et tontes les nuits il nommoit de nouveaux capitaines pour faire les rondes, chacun dans une étendue marquée. Leur fonction étoit de visiter les sentinelles, d'écrire leurs noms, de remplacer ceux qui se trouvoient absens, et d'en faire rapport au général, qui les châtioit selon les lois militaires. Pour tenir les sentinelles alertes et les défendre du sommeil, il faisoit jouer dès instrumens sur les murailles pendant tonte la nuit, 11 envoyoit au-dehors de la ville , et le long du fossé, des patrouilles , et surtout des Maures avec des chiens , afin que personne ne pût approcher sans être découvert.

Il restoit quelques païens dans Rome, mais caehés et en petit nombre. Quelques-uns d'eux, encore entêtés de

ïenrs anciennes superstitions, essayèrent pendant une nuit d'ouvrir le temple de Janus, pour se rendre ce dieu favorable pendant la guerre. . Ce n'étoit qu'un petit édifice carré, dans le Forum, vis-à-vis du lieu où s'assembloit le sénat. L'intérieur étoit revêtu d'airain ; la statue du dieu, haute de cinq coudées, étoit de même métal , ainsi que les quatre portes. Ce temple demeuroit fermé depuis que le culte idolâtre étoit aboli dans Rome. On s'aperçut le lendemain des efforts inutiles qu'on avoit faits pour l'ouvrir. Bclisaire, occupé de soins beaucoup plus importans, négligea de rechercher les auteurs de cette folle tentative.

Le mauvais succès des premières attaques mit Vitigès Proc. Goth. en Fureur ; il envoya ordre d'égorger les sénateurs qu'il ' 1 3 c' aJ* avoit conduits à Ravenne, comme otages de la fidélité de Rome. Plusieurs , ayant été avertis, s'échappèrent : de ce nombre étoient Cerventin , et Réparât , frère du diacre Vigile , qui fut pape bientôt après. Ils se retirèrent en Ligurie. Les autres furent massacrés. Après cette vengeance inhumaine , Vitigès , voulant ôter aux assiégés la communication de la mer qui leur étoit ouverte par le Tibre, résolut de se rendre maître de Porto. C'étoit alors une place très-forte, dont il ne reste plus que le nom. Elle avoit été bâtie par l'empereur Claude à l'embouchure du Tibre, sur le bras qui coule à droite : car ce fleuve, approchant de la mer, se partage en deux, et forme une île large de deux mille pas, qu'on appeloit file sacrée. De Porto, une voie spacieuse et Commode conduisoit à Rome, qui n'en est qu'à cinq lieues : ce • chemin servoit au transport des marchandises , soit par terre, soit dans des barques tirées par des bœufs. Sur l'autre bras on voyoit le port d'Ostie, ville autrefois considérable, bâtie dès le temps des rois de Rome, mais qui n'étoit plus qu'une méchante place sans murailles. La voie d'Ostie étoit couverte de forêts. On l'a voit abandonnée, parce qu'elle s'éloignoit du canal , et qu'il n'y

avoit point de tirage. Trois cents hommes auroient suffi pour défendre Porto ; mais Bélisaire n'a voit pas des soldats de reste. Les Goths s'en emparèrent sans peine , passèrent les habitans au fil de l'épée, et y laissèrent une garnison de mille hommes. La navigation du Tibre étant fermée aux Romains, leurs vaisseaux étoicnt obligés d'aborder à une journée d'Ostie , dans le port d'Antium , d'où il étoit difficile de voiturer les convois à Rome, faute d'hommes pour employer à ce travail.

Vingt jours après la prise de Porto , Martin et Valérien arrivèrent avec seize cents cavaliers, tirés pour la plupart des nations barbares qui habitoient les bords du Danube, Huns, Àntes, Esclavons. Ce renfort étoit considérable pour un général qui savoit faire usage des hommes. Dès le lendemain Bélisaire fit sortir de Rome uo de ses gardes , nommé Trajan , homme de courage , à la tête de deux cents cavaliers; il lui ordonna d'aller droit au camp des ennemis , et , lorsqu'il en seroit proche , de se poster sur une éminence qu'il lui montra ; de combattre les Goths à coups de flèches, lorsqu'ils viendroient pour l'attaquer , et de revenir à toute bride quand les flèches lui manqueroient. Trajan sortit par la porte Salaria , et Bélisaire fit charger les balistes et les autres machines placées sur la muraille. Tout se passa comme Bélisaire l'a voit ordonné ; et , lorsque les ennemis qui poursui voient Trajan furent arrivés à la portée des machines , on fit sur eux une si furieuse décharge , qu'ils furent obligés de regagner le camp avec une grande perte. Cette sorte d'escarmouche fut deux fois répétée les jours suivans , sous différens capitaines , et toujours avec tant de succès', que ces trois actions coûtèrent aux Goths quatre mille hommes.

Vitigès se figura qu'une semblable manœuvre lui réussirait également. Il fit partir cinq cents cavaliers, avec ordre d'imiter exactement ce qu'ils avoient vu faire aux Romains, Bélisaire en envoya mille sous la conduite

de Bessas , qui enveloppa lesGoths et les tailla en pièces. Le roi attribua cet échec à la lâcheté de ses cavaliers ; et trois jours après, en ayant choisi cinq cents autres parmi les plus braves de son armée, il leur commanda d'aller affronter l'ennemi , et réparer par leur courage l'honneur de la nation. Valérien et Martin sortirent sur eux à la tête de quinze cents cavaliers , qui les défirent , et les tuèrent presque tous. Les Goths imputoient ces disgrâces à leur mauvaise fortune ; mais Bélisaire , interrogé par ses amis sur la cause qui lui inspiroit tant de confiance , répondit « que, dès la première fois qu'il s'étoit vu avec « une poignée de soldats aux prises avec toute l'avant- « garde de l'armée ennemie , il avoit remarqué entre les « Romains et les Goths une différence qui faisoit dis- « paroître l'avantage que donnoit aux ennemis la su- « périorité du nombre : les Romains ( dit -il ) et leurs « troupes auxiliaires savent faire usage de leurs armes» « Nous sommes exercés à tirer juste. Tous nos coups « portent ; pour les Goths , ils tirent sans art et à l'a- « venture ; la plupart de leurs flèches sont perdues ; de « sorte qu'à compter les hommes , les Goths ont la « supériorité; mais si l'on compte les blessures , l'avan- « tage est du côté des Romains. » Après des tentatives si malheureuses , les Goths n'osèrent plus se hasarder par petites troupes, ni s'éloigner de leurs retranchemens pour donner la chasse aux coureurs ennemis.

Les soldats romains , enflés de leurs succès , avoient Pm. Gotht conçu un tel mépris des Goths , qu'ils brûloient d'envie '* 1 * c' de les combattre en bataille rangée. Bélisaire s'opposoit à cette ardeur inconsidérée , et s'en tenoit à son premier plan , d'affoiblir Vitigès par de fréquentes incursions. Mais les Goths, instruits à leurs dépens , et avertis par les transfuges , se trouvoient toujours sur leurs gardes. Enfin Bélisaire, voyant qu'ils ne lui donnoient plus de prise , se rendit à l'empressement de ses soldats. Ce général faisoit réflexion qu'un plus long refus les

découragerait , et qu'avec une telle disproportion de forces il lui seroit très - glorieux de vaincre , et trèspardonnable d'être vaincu. En cas de malheur, son habileté l'assuroit de la retraite. Après avoir tout préparé pour une action générale , il fit dénier son armée par les portes Pinciane et Salaria. Les Goths avoient un corps très-nombreux au-delà du Tibre dans les campagnes de Néron. Pour tenir ces troupes en échec , il envoya Valentin avec un détachement de cavalerie hors de la porte Aurélia , et lui donna ordre de se montrer toujours prêt à charger les ennemis , sans en venir à l'effet , et de les empêcher par ce moyen de passer le pont Milvius pour aller joindre Vitigès. Il avoit armé plusieurs habitans , artisans pour la plupart , et qui dans une action n'étoient propres qu'à prendre l'épouvante et à la communiquer. Il en fit une troupe séparée, qu'il plaça hors de la porte Saint-Pancrace, la plus éloignée du champ de bataille. En cet endroit ils pouvoient donner de l'ombrage aux ennemis campés dans les plaines de Néron , et paroître l'arrière-garde du corps que commandoit Valentin.

Dans cette journée Bélisaire ne vouloit faire usage que de sa cavalerie; il comptoit pour rien l'infanterie, dont les meilleurs soldats avoient chaugé de service; ils montoient des chevaux pris sur l'ennemi , et savoient déjà les manier avec assez d'adresse. Depuis plus d'un siècle l' infanterie romaine étoit presque anéantie. Les barbares, qui avoient envahi tant de provinces de l'empire , étant tous cavaliers , avoient mis en honneur la cavalerie ; c'étoit le seul genre de troupes qu'on crût pouvoir leur opposer. Comme les soldats se méprisent eux-mêmes lorsqu'ils se voient méprisés, les fantas*sins , devenus la plus vile portion des armées , avoient pris l'habitude de fuir dès le premier choc. Ainsi Bélisaire avoit dessein de laisser son infanterie sur le bord du fossé , pour couvrir , en cas de besoin , la retraite de

sa cavalerie. MaisPrincipius, Pisidien, garde de Bélisaire» et Tarmut, Isa u rien , tous deux connus par leur courage, lui représentèrent qu'il appartenoit à un général tel que lui de réformer les abus au lieu de s'y conformer, « Pourquoi ( lui disoient-ils) vous priver du service de « votre infanterie quand vous avez si peu de troupes « contre une armée si nombreuse? N'est-ce pas l'infan~ « terie romaine qui a subjugué l'univers ? Pourquoi « dégrader un genre de milice auquel Rome doit sa « grandeur ? Si depuis long - temps l'infanterie ne fait « rien de mémorable , c'est la faute de ses officiers ; ils « refusent de partager les fatigues et les dangers; ils ne « paroissent qu'à cheval à la tête de leur troupe , et « donnent l'exemple de fuir avant même que de tirer « l'épée. Incorporez - les avec les cavaliers , puisqu'ils « veulent l'être , et laissez - nous marcher à pied à la « tête de vos fantassins. Nous vous rendrons bon compte « des ennemis auxquels nous aurons affaire. » Le général ne se rendit pas entièrement , quoiqu'il connût la valeur de ces deux guerriers. Il croyoit l'occasion trop importante pour hasarder une telle épreuve. Après avoir placé une partie des fantassins avec le peuple aux portes de la ville et sur les murailles , pour servir les machines ? il consentit que le reste marchât sous la conduite de Tarmut et de Principius ; mais il ne leur assigna d'autre poste que l'arrière - garde , de crainte que leur fuite ne jetât le désordre dans le reste de l'armée.

Vitigès, de son côté , ayant fait sortir du camp toutes Proc. Goth, ses troupes, envoya dire à Màrcias, qui campoit dans * 1 ' 0,29 les plaines de Néron , de se tenir dans son poste , et d'em^ pêcheries ennemis qui étoient au - delà du fleuve de passer le pont Milvius pour venir attaquer par-derrière le gros de l'armée. On voit que cet ordre s'accordoit avec celui que Bélisaire avoit donné à Valentin : les deux généraux craignoient également que cette partie de l'armée ennemie ne passât le Tibre. Le roi des Goths rangea

ses troupes selon la méthode ordinaire, l'infanterie an centre, la cavalerie sur les ailes. Comptant sor la multitude de ses soldats , au nombre de plus de cent mille , et persuadé que huit mille Romains ne tiendroient pas devant lui , il ne voulut pas s'éloigner de son camp , afin de laisser à ses cavaliers un plus long espace entre le champ de bataille et les murs de Rome , pour tailler en pièces les fuyards.

La bataille commença dès le point du jour par des décharges de flèches où les Romains avoient l'avantage. Mais, quoique lesGoths perdissent beaucoup de soldats, les morts étoient si promptement remplacés , qu'on ne s'apercevoit pas de leur perte. Cette manière de combattre dura jusqu'à midi ; et les Romains , satisfaits d'avoir si long-temps soutenu avec honneur un combat si inégal, ne cherchoient qu'une occasion de faire retraite. A leur tête trois officiers faisoient admirer leur bravoure : c'étaient Athénodore , Isaurien , garde de Bélisaire; Théodorit et George, gardes de Martin, tous deux de Cappadoce. Ces trois guerriers alloient de temps en temps braver les ennemis , et renversoient à coups de lance tout ce qui se présentent devant eux.

Dans les plaines de Néron, les deux partis restèrent long-temps en présence , sans autre action que celle des cavaliers maures, qui voltigeoient autour des ennemis, et leur lançoient des traits. Les Goths , apercevant du côté du Janiculeune troupe considérable, n'osoient aller en avant de peur d'être enveloppés; mais le corps qui les tenoit en respect n'étoit pas entièrement composé de soldats. Des matelots, des valets , avides de butin , et la plupart sans armes, s'étoient mêlés avec les gens de guerre , et jetoient parmi eux la confusion et le désordre : sur le midi, cette multitude indisciplinée, s'ennuyant de son inaction , marcha contre l'ennemi malgré les ordres de Yalentin , qui ne pouvoit se faire entendre , et elle chargea vigoureusement les soldats de Marcias. Ceux-ci ,

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au lien de se retirer dans leur camp , s'enfuient sur les montagnes voisines. Les vainqueurs ne s'avisèrent ni de poursuivre les fuyards, ni de rompre le pont Milvius, ce qui eût rendu la ville de Rome maîtresse de la campagne au-delà du Tibre, ni de passer le fleuve pour prendre en queue ceux que Bélisaire attaquoit de front. Tout leur soin fut de piller le camp de Marcias et d'en enlever les dépouilles. Les Goths s'arrêtèrent quelque temps à les considérer ; et, quand ils les virent occupés au pillage et embarrassés de leur butin, ils fondirent sur eux avec de grands cris, en massacrèrent la plupart , et mirent les autres en fuite.

En même temps l'armée de Vitigès , appuyée contre son camp, résistoit aux attaques de Bélisaire. Le petit nombre des Romains rendoit leur perte beaucoup plus sensible. Déjà la plupart de leurs cavaliers étoient ou blessés ou démontés, lorsque la cavalerie de l'aile droite de Vitigès vint tomber sur eux, et les repoussa jusqu'à leur infanterie , qui tourna le dos. Cependant quelques fantassins s'attroupèrent auprès de Principius et de Tarmut qui, restés presque seuls, faisoient face aux ennemis et signaloient leur courage. Cette intrépidité étonna l'armée des Goths, et plusieurs escadrons en profitèrent pour se sauver. Principius se lit hacher en pièces plutôt que de reculer. Autour de lui périrent en gens de cœur quarante-deux fantassins, qui vendirent chèrement leur vie. Tarmut, armé de deux javelots, et combattant des deux mains à la fois, ne cessoit d'abattre à ses pieds tous ceux qui rapprochaient. Enfin, percé de coups, il etoit près de tomber de défaillance lorsqu'il vit accourir son frère En nés, chef des Isaures, qui se jeta entre lui et les ennemis avec un gros de cavalerie. Ranimé par ce secours imprévu, il reprit assez de force pour regagner en courant la ville de Rome , toujours armé de ses deux javelots. Arrivé à la porte Pinciane , couvert de sang et de blessures , il tomba , et

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ses camarades, le croyant mort, l'emportèrent dans la ville sur un bouclier. Il n'expira cependant que deux jours après , laissant beaucoup de gloire à ses compatriotes par la réputation de son éclatante valeur. A la vue d'une déroute si*générale , les habitans alarmés fermèrent les portes , de peur de donner entrée aux ennemis en même temps qu'à leurs soldats. Les fuyards , se voyant sans retraite, traversèrent le fossé, et, trembtans de crainte, le dos appuyé contre la muraille, ils restoient là sans défense , et sembloient n'attendre que le coup mortel. La plupart avoient rompu leurs lances dans le combat ou dans la fuite ; et , serrés les uns contre les autres, ils ne pouvoient faire usage de leurs arcs. Les Goths, accourus au bord du fossé, les accabloient d'une grêle de flèches , et se flattoient qu'il n'en échapperoit pas un seul , lorsque , voyant le haut des murailles bordé d'un grand nombre d'archers et de batistes qu'on pointoit contre eux , ils se retirèrent en insultant les vaincus. Telle fut l'issue de ce combat, qui apprit aux soldats de Bélisaire à se reposer de leur conduite sur la prudence de leur général ; et , à Bélisaire lui-même , à se défier de l'ardeur téméraire de ses soldats.

Proc.Goth. On en revint aux escarmouches, où les Romains l' 2,c# avoient ordinairement l'avantage. Aux cavaliers se joignoient de part et d'autre quelques pelotons de fantassins. Dans une de ces actions, Bessasse jeta tête baissée au milieu d'un escadron , tua de sa propre main trois des meilleurs cavaliers, et mit les autres en fuite. L'adresse des x Huns, exercés à tirer de l'arc ave^ justesse en courant à toute bride, incommodoit beaucoup les Goths, qui ne pouvoient ni les éviter ni les atteindre. Dans une sortie que fit Pérane hors de la porte Salaria, un fantassin romain , vivement poursuivi, tomba dans une fosse profonde. On en voyoit autour de Rome un grand nombre de cette espèce , où les anciens Romains avoient coutume de serrer leurs grains. Comme il n'étoit pas pos-

sible d'en sortir sans secours, et que le soldat n'osolt crier, parce que le camp ennemi étoit proche, il y passa la nuit ; et le lendemain un soldat goth y tomba par une aventure pareille. La conformité de fortune leur fit oublier la haine nationale; ils s'embrassèrent et se donnèrent parole de ne se pas sauver l'un sans l'autre. Us se mirent alors à crier de toutes leurs forces ; et les Goths étant accourus sur le bord, adx questions qu'ils firent , le soldat goth répond seul, et les pria de lui des* cendre une corde. Le Romain obtint de son camarade de remonter le premier, parce qu'assurément les Goths n'abandonneroient pas leur compatriote; au lieu qu'après avoir tiré celui-ci, ils se feroient un jeu de laisser l'antre dans la fosse. Les Goths furent surpris de voir sortir un Romain au lieu d'un Goth ; et ayant été instruits du fait, ils retirèrent ensuite leur soldat, qui obtint pour son compagnon la liberté de retourner à Rome.

C'étaient tous les jours de petits combats où les plus vaillans, animés par les regards de tant de spectateurs qui couvroient les murailles de Rome, faisoient montre de leur bravoure comme dans un amphithéâtre. Chorsamante, garde de Bélisaire,Hun de nation, accompagné de quelques Romains , poursuivit dans les plaines de Néron un corps de soixante-dix cavaliers. Ses compagnons ayant tourné bride pour ne pas trop approcher du camp ennemi, il continua sa poursuite ; et les Goths, s'étant aperçus qu'il étoit resté seul , revinrent sur lui. Il tua le plus hardi , chargea les autres, et les mit en fuite. LorsquHls furent à la vue de leur camp, la honte les arrêta , ils firent face ; mais , ayant encore perdu un des leurs, ils recommencèrent à fuir. Chorsamante les poursuivit jusqu'à leurs retranchemens ; et , plus heureux que prudent , il revint à Rome, où il fut reçut avec de grandes acclamations. Quelque temps après, ayant été blessé dans une rencontre , il fut forcé de rcstci; à Rome pen-

t-1 -YON g,

da nt plusieurs jours, moins tourmenté de sa douleur que de son impatience. Dès qu'il fut guéri , ce soldat, d'un * caractère fougueux. qne l'ivrognerie allumoit encore, jura dans le vin qu'il iroit seul attaquer les ennemis pour se venger de sa blessure , et voulut tenir sa parole lorsqu'il fut revenu de son ivresse. Il se fit ouvrir la porte Pinctane, sous prétexte qu'il avoit un ordre de Bélisaire, et courut vers lelramp des Goths. Ceux-ci le prirent d'abord pour un transfuge ; mais, lorsqu'ils le virent tirer sur eux , vingt cavaliers sortirent pour le mettre en pièces : il les soutint avec une audace intrépide. Enfin , enveloppé de toutes parts, furieux à l'aspect du péril , et toujours pins redoutable à mesure que croissoit le nombre des ennemis , il tomba percé de coups sur un monceau d'hommes et de chevaux qu'il avoit abattus'. Toute l'armée le regretta; et Bélisaire, qui n'auroitpas voulu sans doute n'avoir que des soldats de ce caractère , fut affligé de la perte d'un guerrier capable de ces coups de témérité, dont un prudent général sait h propos faire usage.

/roc* L %, Vers le solstice d'été , Etithalins aborda dans le port *• de Terracine , apportant de Constantinople l'argent destiné au paiement des troupes. Bélisaire, averti de son arrivée , lui envoya une escorte de cent soldats , sous la conduite de deux officiers. En même temps , pour tenir ensemble les ennemis, et les empêcher d'envoyer des partis battre la campagne, il faisoit mine de vouloir les attaquer avec toutes ses forces. Il rangea ses troupes aux portes de la ville , et les tint sous les armes jusqu'à midi , qu'il leur donna ordre de prendre leur repas. Les Goths demeuroient en bataille, s'at tendant à toute heure qu'il alloit marcher à eux. Enfin 'six cents cavaliers sortirent de la porte Pinciane , sous la conduite de trois gardes de Bélisaire , Artasinès , Perse , Bûchas, de la nation des Huns , et Cutilas , de Thrace. Les ennemis vinrent eu plus grand nombre au-devant d'eux, et l'on escarmoucha

long-temps, les deux partis fuyant et poursuivant ton r à tour; ensuite, échauffés par la colère, animés par les cris de Tune et de l'autre armée , et renforcés par de nouveaux secours, ils se mêlèrent et se battirent avec fureur. Après beaucoup de sang répandu , les Goths prirent la fuite. Cutilas , percé d'un dard à demi-enfoncé dans sa tête, ne laissa pas de poursuivre les ennemis , comme s'il eût été insensible à une si cruelle douleur. A son retour dans la ville , dès qu'on lui eut arraché le dard , il tomba en fréné* sie, et mourut peu de temps après. Arzès, autre garde de Bélisaire , revint avec une flèche enfoncée bien avant à côté de l'œil droit. Un habile médecin, nommé Théoctiste , qui , selon l'usage subsistant encore dans ce temps* là ,exerçoit aussi la chirurgie, entreprit de le guérir. Ayant reconnu qu' Arzès souffroit derrière le cou de vives douleurs, il jugea que le fer pénétroit jusqu'à cette partie ; et , après avoir coupé le bois qui sort oit à côté de l'œil , il fit au cou une large incision , et retira le reste de la flè- 0 che armée de trois pointes. Arzès guérit de sa blessure.

Les Goths étoient plus heureux dans les plaines de Néron. Martin et Valérien y avoient conduit un corps de cavalerie ; et quoiqu'ils combattissent avec courage , ils étoient près de succomber sous les efforts des ennemis. Bûchas, au retour de l'autre combat, eut ordre de let aller joindre avec ceux de sa troupe qui revenoient en bon état. L'arrivée de ce secours donna l'avantage aux Romains; mais la valeur de Bûchas lui coûta la vie. Gomme il poursuivoit l'ennemi avec trop d'ardeur, il se vit enveloppé de douze cavaliers. Ses armes résistoient à tous les coups; mais enfin il reçut deux blessures au défaut de sa cuirasse, et il alloityérir, si Martin et Va* lérien ne fussent accourus à son secours. Ils le dégagèrent et le ramenèrent à Rome, tenant son cheval par la bride. Il mourut trois jour%après. Sur le soir, Euthalius entra dans Rome avec l'argent de l'empereur. Les Romains et les Goths passèrent la nuit à déplorer leur perte res~

'pective. Jamais on n'avoit entendu dans le camp des Goths tant de cris lamentables ; aussi jamais journée ne leur avoit enlevé de plus braves guerriers , dont la plupart avoient péri sous le bras de Bûchas , qui étoit lui-même expirant. Tels furent les combats les plus remarquables qui se livrèrent pendant le siège de Rome. Il seroit trop long de rapporter les autres : il suffit de dire qu'il y en' eut soixante-sept , sans compter les deux derniers, dont nous parlerons dans la suite ; et Ton ne peut assez admirer les grandes ressources du génie de Bélisaire , qui , pendant une année de siège , toujours aux prises avec l'ennemi , sut , avec huit mille hommes , fournir à tant de combats, et fatiguer une armée près de vingt fois plus nombreuse que la sienne, et maîtresse de la campagne.

Proc. Goth. Rebutés de tant de pertes, les Goths résolurent de s'abstenir désormais de combattre, espérant de prendre Rome par famine. Pour y réussir, il falloit couper le passage des vivres du côté du midi. Entre la voie Appienne et la voie Latine s'élevoient deux aquéducs , qui , d'abords écartés l'un de l'autre, se croisoîent à deux lieues de Rome , et, après s'êlre éloignés à quelque distance, se rapprochoient ensuite et revenoient se croiser encore pour reprendre leur première direction. L'intervalle renfermé entre les deux points de jonction formoit une losange dont les Goths firent une forteresse, en bouchant de pierres et de terre le passage des arcades. Ils y placèrent un corps de sept mille hommes, pour arrêter les convois depuis le Tibre jusqu'à la porte Prénestine. Bientôt après le pain manqua dans Rome. Le peu qui en restoit étant distribué aux soldats, les habitans mouroient de faim , et la peste suivit de près la famine. Les riches avoient cependant encore quelque ressource. Tant qu'il y eut du blé dans les campafnes, il se trouvoit des soldats assez avides de gain et assez hardis pour aller le couper pendant la nuit ; ils en chargeoient leurs chevaux ,

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elle vendoient bien cher; tandis que les pauvres citoyens ne se nourrissoient que des herbes qu'ils arrachoient autour des fossés et au pied des murs, et qu'il fallôit même disputer aux soldats , qui venoient les faucher pour leurs chevaux. On vendoit secrètement, et contre la défense de Bélisaire, la chair des chevaux et des mulets qui mouroient dans la ville. Enfin tous les grains des environs étant consumés, leshabitans, réduitsà l'extrémité, vinrent en grand nombre trouver le général ; conduiseznous à l'ennemi, s'écrioient-ils , nous voulons sacrifier à l'empereur ce gui nous reste de forces ; nous nous tiendrons plus heureux de périr par le fer que par la famine. Bélisaire ne se rendit pas à leurs instances ; il leur répondit qu'il ne pouvoit les satisfaire sans les envoyer h une mort certaine ; que la faim qui leur faisoit désirer la bataille ne leur enseignoit pas l'art des combats ; que l'empereur envoyoit en Italie une forte armée, et qu'une nombreuse flotte , chargée de soldats et de provisions « côtoyoit déjà la Campanie ; que dans peu de jours ils seroient en même temps délivrés et de la disette et des barbares ; qu'il valoit mieux attendre une victoire assurée que de risquer à se perdre par une aveugle précipitation ; qu'il alloit donner les ordres nécessaires pour hâter t arrivée de leurs libérateurs.

En effet Bélisaire savoit qu'il lui venoit d'Cfrient de Proc. Goth» nouvelles troupes; mais il en exagéroit le nombre, pour '* a> c**' relever le courage des habitans. Il envoya Procope en Campanie, et lui ordonna de rassembler les navires, de les charger de blé, d'y faire embarquer tous les soldats qui se trouveroient dispersés dans la province, d'y joindre une partie des garnisons , et de se rendre avec cette flotte dans le port d'Ostie le plus tôt qu'il seroit possible. Mundilas accompagna Procope jusqu'aux frontière* de la Campanie , avec une escorte de cavaliers , pour le dé^ fendre contre les partis ennemis. Bélisaire n'avoit pas assez de troupes pour combattre ; mais il en avoit trop

5ftf HïSfOÎRK DÛ BAS-EMPIRE.

pour garder la viHe de Rome, surtout dans un temps de famine. Il en fit sortir une partie qu'il distribua dans les places voisines, avec ordre d'inquiéter sans cesse les Goths par des courses * de les surprendre par des embuscades , et d'enlever leurs convois. Magnus et Sinthuas se jetèrent dans Tivoli avec cinq cents hommes. Gontharis, àvec une troupe d'Hérules, prit poste dans Albe, d'où il fut bientôt chassé par les Goths. Martin et Trajan conduisirent un corps de mille hommes à Terracine. Antonine, femme de Bélisaire, partit avec eux; elle avoit une escorte pour la conduire à Naples, où elle devoit attendre en sûreté l'événement du siège. Valérien prit avec lui tous les Huns, et les fit camper à un mille de Rome, au bord du Tibre, près de l'église de Saint- Paul, afin qu'ils eussent plus de facilité à faire subsister leurs chevaux , et qu'ils pussent arrêter de ce côté-là les courses des ennemis.* Par ces dispositions, les Goths se trouvèrent eux-mêmes comme assiégés,4 ils manquèrent bientôt de vivres; la peste se mit dans leurs camps, sur* tout dans celui qui étoit renfermé entre les deux aqueducs; ils furent obligés de l'abandonner. La maladie s'étant communiquée au camp des Huns, ils rentrèrent dans Rome. Procope rassembla en Campanie cinq cents soldats„et une assez grande quantité de barqties, qu'il chargea de blé. Antonine le secondoit par son activité et par son intelligence.

troc. Coih. Dans cette conjoncture arriva le renfort que Tempe- Marcel, chr* reur envoyoit de Constantinople. Zénon, à la téte de trois cent^s chevaux, vint à Rome par la voie Latine, après avoir traversé le Samnium. Trois mille Isaures , commandés par Paul et par Conon, abordèrent à Naples, et dix-huit cents cavaliers à Otrante, sous la conduite de Jean , neveu de ce Vitalien qui s'étoit révolté contre Anastase. Jean se' joignit aux autres troupes, et marcha vers Rome le long du rivage de la mer, à la tête d'un convoi de grand nombre de chariots, à l'abri

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. desquels il se proposoit de se retrancher en cas d'attaque. Paul et Conon , suivis de la flotte, avoient ordre de gagner en diligence le port d'Ostie; c'était le rendezvous général. Les navires et les chariots étaient chargés de blé , de vin et de toutes les provisions nécessaires. Ils comptaient trouver Martin et Trajan à Terracine ; mais ces deux officiers étoient déjà retournés à Rome.

Pour favoriser l'arrivée de ce secours, il falloit occu-

per les ennemis devant Rome. Dès le commencement du siège, Bélisaire avoit fait murer la porte Flaminia , directement opposée à la porte d'Ostie, par où le secours devoit entrer; en sorte que les Romains ne craignoient de ce côté-là aucune attaque , ni les Goths aucune sortie. Il fit démolir pendant la nuit le mur de clôture, et rangea dans ce poste la plus grande partie de son armée. Au point^du jour , Trajan et Diogène sortirent avec mille cavaliers parla porte Pinciane, sur la droite de la porte Flaminia , et allèrent lancer des traits dans le camp des Goths. Ils avoient ordre de prendre la fuite dès que les Goths sortiroient de leur camp. Lorsque Bélisaire vit les ennemis attachés à la poursuite de ses cavaliers qui les attiroient vers la ville, il fit ouvrir la porte Fia* minia et défiler toutes ses troupes, qui coururent droit au camp des ennemis , où il étoit resté peu de soldats. Pour y arriver , il falloit traverser une gorge étroite et bordée de roches escarpées. A l'entrée de ce lieu se présenta un Goth d'une taille avantageuse , armé de toutes pièces, qui appeloit à grands cris ses camarades, et se. préparoit à disputer le passage. Mundilas lui abattit la tête d'un coup de sabre, et se rendit maître du chemin. Les Romains arrivèrent au camp ; mais ils ne purent le forcer, quoiqu'il n'y fût resté que peu de soldats pour le défendre. Il étoit bordé d'un fossé profond, et d'un mur de terre garni d'une forte palissade. Cependant Aqutlin , cavalier de la garde de Bélisaire, ayant trouvé un endroit où le mur étoit ouvert, franchit le

5o6 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

fossé; et, renversant tous ceux qui s'opposoient à son passage, il traversa le camp malgré les traits qui tomboient sur lui de toutes parts. Sou cheval fut tué; pour lui, par un bonheur extraordinaire , il se sauva à pied à travers les ennemis, et rejoignit l'armée, qui, ayant renoncé à l'attaque des retrauchemens, venoit prendre en queue les G»;tiis répandus d;-ns la plaine. Alors Trajan, qui fuyoit avec sa Iroupe, fit volte-face, et retourna sur ceux qui le poursuivoient. Les Goths, enfermés entre deux corps ennemis, furent presque tous taillés en pièces, sans recevoir aucun secours des autres camps, où Ton ne songeoit qu'à se préparer à la défense. En cette occasion Trajan reçut un coup de flèche à l'angle intérieur de l'œil droit. Le bois se détacha au moment du coup , et tomba ; mais le fer s'étant enfoncé tout entier, resta dans la plaie, qui se guérit, sans que Trajan y ressentît aucune douleur. Cinq ans après, le fer commença à reparoître, en perçant la cicatrice. Procope , qui raconte ce fait singulier, dit que , lorsqu'il écrivoit ? il y avoit trois ans que le fer sortoit au-dehors de plus en plus; et que, selon toute apparence, il tomberoit bientôt de lui-même. La possibilité de ce fait m'a été attestée par un de nos plus célèbres anatomistes, ainsi que celle de la cure d'Arzès, que j'ai rapportée. Proc. Goth. Les Goths avoient perdu une grande partie de leur armée par la peste, par la faim, par le fer ennemi. Ils apprenoient qu'il arrivoit aux Romains un secours que la renommée leur rendoit beaucoup plus formidable qu'il n'étoit en effet. Ces motifs faisoient souhaiter à Vitigès la fin de la guerre. Il envoya donc à Bélisaire des députés, qui lui parlèrent en ces termes : « Romains, « nous étions vos amis et vos alliés quand vous êtes venus « nous faire la guerre. Nous ignorons encore la cause " qui vous a mis les armes à la main. Ce ne sont pas « les Goths qui ont enlevé aux Romains le domaine •< de l'Italie ; ce fut Odoacre qui détruisit la puissance

« romaine en Occident, et qui s'établit sur ses ruines. « Zenon, trop foible pour se venger du tyran , eut recours « à notre roi Théodoric ; et , pour récompenser son zèle, « il lui céda , à lui et à ses successeurs, tous les droits que « les empereurs avoient sur l'Italie. Nous n'en avons « pas abusé. Loin de traiter les naturels du pays comme « des vaincus, nous leur avons laissé leurs lois, leur reli- « gion , leurs magistratures. Quoique nous ayons sur la « Divinité des opinions différentes, jamais ni Théodoric, « ni ses successeurs n'ont porté atteinte à la liberté des « consciences. Nous protégeons les ministres de leurs « autels, nous respectons leurs églises. Ils possèdent « toutes les charges civiles; nous leur, avons permis de « demander tous les ans aux empereurs la dignité consu- « laire. Si c'est l'intérêt des Italiens qui vous amène, ils « sont plus heureux sons notre gouvernement qu'ils « n'ont été sous leurs empereurs ; si c'est le vôtre , nous ne « vous devons rien; mais, pour éviter toute contestation , « nous voulons bien vous céder la Sicile, sans laquelle « vous ne pourriez conserver l'Afrique. « s

Bélisaire répondit en peu de mots que Zenon avait envoyé Théodoric en Italie pour le service de l'empire , et non pas pour s'en approprier la conquête ; qu'auroitii gagné à la retirer des mains d'un tyran pour l'abandonner à un autre ? que Théodoria, après avoir dépouillé Odoacre, syétoit rendu aussi coupable que ce barbare , puisque c'éioit une usurpation également criminelle de ne pas restituer un bien au maître légitime , et a\ l'envahir. V ous nous offrez la Sicile , qui nous appartient de tout temps, ajouta -il; pour ne pas vous céder en générosité 9 nous vous faisons présent des Iles-Britanniques, qui sont beaucoup plus étendues que la Sicile. Cette raillerie fit entendre aux députés qu'ils s'obtineroient en vain à vouloir conserver l'Italie. Ils proposèrent d'ajouter à la Sicile Naples et la Campanie, et de payer un tribut pour le reste de l'Italie. Ils ne furent

5û8 HISTOIRE DU 1AS-EMPIRE.

pas ëconfés. Enfin ils demandèrent la permission d'envoyer à l'empereur , et une suspension d'armes pour le temps que dureroit la négociation. Bélisaire y consentit; et leur protesta qu'ils ne trouveraient en lui aucun obstacle à la paix. Les députés retournèrent rendre compte à Vitigès.

Gotk, La trêve n'étoit pas encore arrêtée lorsque la flotte parut à l'embouchure du Tibre en même temps que Jean arrivoit à Ostie. Quoiqu'on ne trouvât aucune opposition de la part des Goths, cependant, pour se garantir des attaques nocturnes, les Isaures bordèrent le port d'un fossé profond , et Jean se retrancha derrière ses chariots. Bélisaire vint les visiter pendant cette nuit avec une escorte de cent cavaliers. Ils les instruisit de la victoire qu'il venoit de remporter , et de la négociation entamée avec les Goths. Il les exhorta à ne pas différer de conduire à Home leur convoi, et promit de veiller à la sûreté du trajet. Lorsqu'il fut retourné à Rome, Antonine, revenue avec la flotte, tint conseil sur les mesures qu'il falloit prendre pour le transport des vivres. L'entreprise étoit difficile. On ne pouvoit sans péril prendre la route de terre, ni s'engager dans. un chemin étroit avec une longue file de chariots. Il n'étoit guère plus aisé de remonter leTibre, les ennemis étoient maîtres de la branche droite du fleuve, et, comme je l'ai déjà dit, la branche gauche n'a voit point de tirage. De plus, les bœufs dont le service auroit été nécessaire, soit par terre,foit par eau, étoient excédés de fatigue , et incapables d'un nouveau travail. Le seul parti qui parut praticable fut de remonter le fleuve à voiles et à rames. On choisit les chaloupes les phis légères, et on les borda d'une clôture de planches, pour mettre l'intérieur à couvert des traits. * Quand on les eut chargées à proportion -de leur grandeur, et qu'on y eut fait embarquer les tireurs d'arc et les matelots, on attendit le vent, et dès qu'il fut favorable on mit a la voile. Les Isaures demeurèrent au

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port pour garder la flotte , et le reste de l'armée côtoyoit les chaloupes par le chemin d'Ostie. Ils avançoient à la faveur du vent dans les endroits où le fleuve couloit en ligne droite; mais, dans les détours, les voiles n'étant plus d'aucun usage,*il falloit, à force de rames, vaincre la rapidité de l'eau. Les Goths en garnison dans Porto, ou campés le long du fleuve, n'osoient troubler cette navigation, pour ne pas apporter d'obstacle à la conclusion de la trêve , qu'ils désiroient ardemment. Lorsque les troupes et le convoi furent entrés dans Rome , la flotte se hâta de retourner à Constantinople, parce qu'on approchoit du solstice d'hiver; et Paul demeura dans le port d'Ostie avec une troupes d'Isanres.

On convînt enfin d'une suspension d'hostilités pen- Proc. G»th. dant trois mois , pour donner aux députés de Vitigës le ~Luv. temps de rapporter une réponse de l'empereur. On fit l'échange des otages : c etoit Zenon du côté des Romains, et de la part des Goths, Vlias, officier de distinction. Bélisaire donna une escorte aux envoyés pour les conduire à Constantinople. L'imprudence de Vitigès rendit cette trêve aussi préjudiciable à sa nation que l'eût été la continuation de la guerre, et sa mauvaise foi en causa bientôt la rupture. Il commença par rappeler au camp la garnison de Porto , qui manquoit de vivres : à peine fut-elle sortie, que Paul, qui étoit à Ostie avec ses I saur es, se logea dans cette place importante. Les Romains, maîtres de la mer, ne laissoient point entrer de vivres dans les ports occupés par les Goths. Ceux-ci furent obligés par cette raison d'abandonner encore Centnmcelles , aujourd'hui Civita-Vecchia, ville de Toscane , grande et peuplée, à quarante milles de Rome; et les Romains s'en emparèrent. Il en fut de même de la ville d'Àlbe; en sorte que les barbares, enveloppés de toutes parts, ne cherchoient qu'une occasion de surprendre les Romains et de rompre la trêve. Vitigès se plaignit à Bélisaire de l'invasion de ces

places, déclarant qu'il se feroit justice par les armes , si on tardoit de les rendre. Bélîsaire ne tint compte de ces menaces , et répondit qu'il ne concevoit rien aux caprices de Vitigès, qui prétendoit ne pas perdre ce qu il ne vouloit pas garder. De ce moment les deux partis entrèrent en défiance mutuelle. Le général romain, qui ne craignoit plus de manquer de troupes, distribua dans les contrées voisines différens corps de cavalerie. Il envoya dans le Picenum Jean , neveu de Vitalien , avec deux mille chevaux. Il ne restoit dans ce pays que des femmes et des en fans : tous les hommes a voient suivi l'armée de Vitigès. Jean avoit ordre de s'abstenir de toute hostilité tant que les Goths observeraient la trêve ; mais , dès qu'elle seroit rompue, il devoit ravager la province, enlever les enfans et les femmes, piller les biens des Goths, sans toucher à rien de ce qui appartenoit aux Romains : s'il rencontroit des places fortes qu'il ne pût emporter d'emblée, il lui étoit recommandé de revenir sur ses pas avec son butin, sans S'engager plus avant, pour ne pas laisser d'ennemis derrière lui. Proc. Goth. Dans ces heureuses conjonctures Bélisaire se vit idem,ànecd. sur le point de perdre la vie par un attentat imprévu. c' Présidius, Romain d'une naissance distinguée , établi

à Ravenne , s'étant rendu suspect aux Goths dans le temps que Vitigès se disposoit à marcher vers Rome, avoit pris la fuite , et s'étoit retiré à Spolette , où cornmandoit alors Constantin. De toutes ses richesses , il n'avoit sauvé que deux poignards enrichis d'or et de pierreries. Constantin , aussi avide de richesses qu'il étoit brave , les lui fit enlever, et refusa de les rendre. Présidius vint à Rome pour s'en plaindre à Bélisaire ; mais , le trouvant accablé de soins plus importans , il garda le silence jusqu'à la trêve, qui donnoitau général le temps de respirer. Alors il demanda justice ; et Bélisaire, soit par lui-même, soit par d'autres, pressa plusieurs fois Constantin de se laver d'un reproche si hon-

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leux. Constantin tonrnoit en raillerie tontes les instances qu'on lui faisoità ce sujet. Enfin Présidius, voyant passer Bélisaire dans une place de Rome , courut à lui , et , saisissant la bride de son cheval , il lui demanda à haute voix si les lois de l'empereur autorisoient ses officiers à dépouiller ses sujets. Malgré les menaces et les efforts des gardes, il ne quitta prise qu'après que Bélisaire lui eut donné parole de lui faire rendre ses deux poignards. Bélisaire estimoit Constantin ; c'était un de ses, meilleurs officiers , qui venoit de rendre des services importans pendant le siège de Rome ; il ne vouloit pas le pousser à bout, et cherchoit des moyens d'apaiser Présidins, en le dédommageant avec avantage. Mais Automne avoit juré la perte de Constantin ; elle ne pouvoit oublier qu'un jour Bélisaire étant outré de colère contre un de ses amans, dont il avoit découvert l'intrigue, Constantin lui avoit dit: pour moi, je pardonnerois plutôt a un galant qui m'outrage qu'à une Jemme qui me déshonore. Connoissant donc l'humeur opiniâtre et hautaine de cet officier, elle saisit l'occasion de le perdre, et fit entendre à son mari qu'il y alloit de son honneur beaucoup plus que de l'intérêt de Présidins. Le lendemain Bélisaire , trop facile à recevoir toutes les impressions de sa femme , manda Constantin en présence d'un grand nombre d'officiers, et l'exhorta, d'abord avec douceur, à restituer ce qu'il avoit pris. Comme celui - ci répondoit arrogamment qu'il jetteroit plutôt les deux poignards dans le Tibre; Vous ignorez donc, lui dit Bélisaire irrité, que j'ai droit de vous commander , et en même temps il ordonna de faire entrer ses gardes. Constantin , frappé de cet ordre comme de Son arrêt de mort , devint furieux, et, tirant son poignard , il courut sur Bélisaire , qui , pour éviter le coup , n'eut que le temps de se sauver derrière Bessas. Constantin, hors de lui-même, alloit les percer tous deux , lorsque Valérien et Ildiger , ar-

rivés depuis peu d'Afrique, se jetèrent sur ce forcené et s'en rendirent maîtres. Les gardes lui arrachèrent le poignard , le traînèrent dans une chambre voisine , et l'y massacrèrent par ordre du général , conseillé par Anton ine. Constantin méritait la mort, mais un assassinat ' . ne fut jamais un châtiment légitime. Pmc. Goth, Vitigès, sans égard à la trêve, essaya de faire entrer des soldats dans Rome par un des aqueducs qu'il avoit rompus au commencement du siège. Ils pénétrèrent assez avant ; mais une épaisse muraille , dont ils le trouvèrent bouché , les obligea de retourner sur leurs pas , et leur entreprise ayant été découverte, Bélisaire fit doubler la garde des aquéducs. Les Goths tentèrent ensuite l'escalade. Ils choisirent le temps où les Romains pren oient leur repas , et marchèrent vers la porte Pinciane avec des échelles et des torches allumées ; ils espéroient brusquer un assaut , et mettre le feu à la ville. Mais Ildiger , qui étoit de garde en cet endroit , les voyant approcher en désordre, courut au-devant d'eux et les / repoussa. L'alarme s' étant répandue dans la ville , la muraille fut en un moment couverte de soldats, et les Goths regagnèrent leur camp. Vitigès eut recours à la ruse. La muraille , le long du Tibre , étoit basse et sans défense ; les anciens Romains s'étoîent persuadé que le fleuve suffisoit pour mettre cette partie hors d'insulte , et Bélisaire n'y tenoit qu'une garde assez foible. Le roi des Goths gagna par argent deux habitans logés dans ce quartier près de l'église de Saint- Pierre. Ils dévoient , à l'entrée de la nuit suivante , porter aux soldats en faction un outre de vin , les inviter à boire , et , lorsque la nuit seroit avancée, jeter dans leur boisson un somnifère que Vitigès leur avoit mis entre les mains. Les Goths tenoient des bateaux tout prêts pour faire passer un corps de troupes qui monteroient à l'escalade dès que la garde seroit endormie. Le reste de l'armée se préparoit à donner en même temps un assaut général.

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Tout étoit convenu , lorsqu'un des deux habîtans vînt de lui-même découvrir le Complot et dénoncer son camarade. Celui-ci fut arrêté sur-le-champ ; et , après qu'on lui eut coupé le nez et les oreilles, on l'envoya, monté sur un âne , au camp des ennemis. Les barbares , rebutés de tant de vaines tentatives, perdirent l'espérance de s'emparer de Rome.

La trêve élant rompue , Jean , neveu de Vitalien , P'oc. GothA reçut ordre d'entrer en action dans le Picénum. C'étoit c/ir/ un guerrier plein de feu , intrépide , infatigable , qui ^-««mc./. vivoit en simple soldat. A la tête de ses cavaliers , il mit à feu et à sang toute la contrée. Ce fut sans doute les cruautés auxquelles il s'abandonna en cette occasion qui lui attirèrent le surnom de Sanguinaire , qui lui est donné par quelques auteurs. Vlithée, oncle de Vitigès, étant venu à sa rencontre avec une armée, fut défait et tué dans le combat ; et les Goths n'osoient plus paroître en campagne. Jean prit Aterne et Ortone. Auximé et Urbin n'avoient qu'une foible garnison ; mais comme ces deux places étoient assez fories par ellesmêmes pour l'arrêter long - temps , il passa outre , et vint se présenter devant Rimini, à une journée de Ravenne. La garnison, qui se défîoit des habîtans, abandonna la ville , dont il s'empara. En laissant derrière lui Auximeet Urbin, il contrevenoit aux ordres de son général ; mais, plus capable de commander que d'obéir, il ne prenoit conseil que de lui-même. Cette présomption le porta souvent à contredire Bélisaire , contre lequel il avoit , ce semble , une secrète jalousie ; ce qui nuisit souvent au bien des affaires. En cette occasion , il se persuada que le vrai moyen d'obliger les Goths à lever le siège de Rome étoit de menacer d'assiéger Ravenne, et il n'y fut pas trompé. Dès que les Romains furent dans Rimini, Matasonte, qui ne pouvoit souffrir Vitigès, qu'elle avoit épousé malgré elle, envoya

5l4 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

secrètement proposer à Jean de la prendre pour femme , promettant de lui livrer Ravenne.

Lorsque les Goths apprirent la prise de Rimini et le danger de Ravenne , ils sou ffr oient beaucoup de la disette ; et la trêve, qu'ils avoient si mal observée , alloit expirer sans qu'ils eussent encore reçu aucune nouvelle de leurs députés. On approchoit de l'équinoxe du printemps : un plus long séjour ne lent permettoit qu'un surcroît de fatigues, sans aucune apparence de succès. Ils prirent donc le parti de se retirer; et, après avoir mis le feu à leurs camps , ils se mirent en marche de grand matin , après un an et neuf jours de siège. Les Romainsjes voyant partir, ne savoient ce qu'ils dévoient faire : la plupart de leurs cavaliers étoient dispersés en différons postes; il ne leur restoit pas assez de forces pour attaquer une armée encore très-nombreuse. Toutefois Bélisaire leur ordonna de prendre les armes ; et comme les ennemis tournoient du côté de la Toscane, lorsqu'il vit que plus de la moitié de leurs troupes avoit passé le pont Milvius , il fît sortir ses soldats par la porte Pinciane , et chargea avec vigueur ceux qui étoient encore en-deçà du pont. Cette dernière action ne fut pas moins vive qu'aucune des précédentes. Les Goths soutinrent le premier choc avec courage, et tuèrent aux Romains autant de soldats qu'ils en perdirent euxmêmes. Enfin, forcés de prendre la fuite, se pressant et s' écrasant les uns les autres pour passer le pont les premiers, ilstomboient en grand nombre, percés des traits de leurs camarades ou de ceux de leurs ennemis. La foule en précipitoit beaucoup dans le Tibre, où ils étoient engloutis. Dans ce combat, Longin et Mnndilas, gardes de Bélisaire , signalèrent leur valeur. Mnndilas tua de sa main quatre officiers barbares, qui vinrent l'attaquer séparément. Longin contribua le plus à la victoire; mais il perdit la vie, au grand regret de toute l'armée.

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Ce fut ainsi que se termina ce fameux siège. Il avoit commencé au mois de mars 53y , et ne fut levé que vers la fin du même mois de Tannée suivante. La gloire d'une si longue résistance avec si peu de forces n'est due qu'au courage et à la capacité du général. Ce n'étoit pas Rome , c'étoit Bélisaire que Vitigès assiégeoit. La ville étoit facile à prendre; ellejn'avoit pu tenir contre des armées beaucoup plus foibles ; mais Bélisaire étoit invincible. Je n'ai pas voulu interrompre l'histoire de ce siège par le récit de ce qui se passa dans le même temps, soit à Constantinople , soit à Rome même , où le pape Silvère éprouva les traitemens les plus indignes. Pour éclaircir ces événemens , il faut reprendre de plus haut la conduite que Justinien et Théodora tenoient alors au sujet de la religion.

Justinien , élevé par d'habiles maîtres , sous les yeux Anast.Agap. d'un oncle qui étoit fort ignorant, n'avoit pas besoin £^;^c£ d'un grand fonds de science pour se croire très-savant. Il ibpaA^'Ba décidoit en docteur des matières de religion. Assis dans ron. *' un cercle d'évêques, il ai m oit à disputer sur les questions les plus épineuses. Il écrivit sur l'incarnation, et Giannone composa d'autres ouvrages théologiques. Il adressoit des i!t , c?6?" avertissemens , des instructions aux hérétiques , dont il attribuent la conversion à la force de ses raîsonnemens et quelquefois à l'efficacité de ses prières. Il prétendoit même donner des leçons aux évêques catholiques ; et ceux-ci, soit par simplicité, soit par flatterie , adruiroient la profondeur- de ses connoissances. Ils ne se sentaient pas assez forts pour tenir contre un controversiste dont le dernier argument étoit l'exil. Tous n'avoient pas la fermeté du pape Agapet, qui, soutenant la doctrine catholique contre Justinien , prévenu alors en faveur d'Anthime , sectateur d'Eutychès, ne s'effraya pas de ces paroles tranchantes : Soyez de mon avis, ou je vous enverrai aux extrémités de l'empire. Ce prince n'auroit mérité que des éloges, si, laissant la décision

5i6 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

du dogme à l'autorité ecclésiastique, il se fût renfermé dans ce qui regarde la discipline. 11 se portoit avec raison pour protecteur des saints canons. Les constitutions qu'il publia sur ces matières peuvent se diviser en deux classes , selon qu'elles concernent les personnes ou les choses. Pour les personnes, l'empereur faisoit profession de suivre les canons; pour les choses , il prétendoit être en droit de faire des règlemens. En conséquence , il prescrivit l'ordre des jugemeus et la forme de l'administration du temporel des églises. Il publia des lois sur la simonie, sur les élections. Ce fut lai qui établit que, pour donner un évêque à une église vacante , le clergé et le peuple choisiroient trois sujets , et qu'ils enverroient le décret d'élection au métropolitain, qui en nommeroit un des trois. Il fit aussi des lois sur les mariages; mais cette partie du droit avoit jusqu'alors sans contredit appartenu aux princes. Il réforma les abus que le relâchement avoit déjà introduits dans le clergé, et publia de sages règlemens pour les monastères. Ses constitutions canoniques furent unanimement reçues et suivies après sa mort. L'Eglise lui sut gré d'avoir réglé les procédures ecclésiastiques, et d'avoir spécifié ce que les canons n'ordonnoient qu'en général. Soit en réunissant plusieurs provinces eu une, comme il réunit THonoriade à la Paphlagonie, et les deux provinces du Pont ensemble ; soit en les partageant, comme il divisa l'Arménie, en quatre départemens, il ne changea rien dans la distribution des diocèses , laissant aux métropolitains leur ancien district. Ce prince est le premier qui ait donné aux évêques un tribunal pour juger des causes ecclésiastiques, tant civiles que criminelles. Depuis Constantin, le pouvoir de l'Eglise se bornoit à décider des points de foi , à corriger les moeurs par des censures, à terminer les différends par voie d'arbitrage. Les ecclésiastiques étoient soumis aux magistrats séculiers , qui prenoient connoissance de leurs affaires, les jugeoient

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et les puoissoient selon l'exigence des cas. Le clergé de Rome, à cause de l'émineuce de son Eglise, avoit seul le privilège d'être cité devant le pape, sans être obligé de comparoître devant les tribunaux séculiers. Cependant le pape même n'a voit aucune juridiction ; ce n'étoit pas par forme de justice qu'il prononçoit, mais par arbitrage et par voie d'amiable composition. Justinien ordonna que dans les actions civiles les clercs et les moines seroient premièrement cités devant leur évêque, qui déckieroit leurs différends sans procédure et sans appareil. Si , dans le terme de dix jours, l'une des parties déclaroit qu'elle ne vouloit pas s'en tenir au jugement du prélat, la cause étoit portée devant le magistrat; et si sa sentence s'accordoit avec la décision de l'évêque, on nepouvoiten appeler; s'il jugeoit différemment, il y avoit lieu à l'appel. En matière de crime, on pouvoit s'adresser , soit à l'évêque, soit au juge séculier; mais à l'évêque seulement, s'il étoit question d'un délit ecclésiastique, comme d'hérésie, de simonie, ou d'autres crimes concernant la religion ou la police de l'Eglise. La sentence prononcée contre un clerc par un juge laïc ne pouvoit être exécutée sans la permission de l'évêque; s'il la refusoit, on avoit recours à l'empereur. Par un privilège spécial, les évêques furent dispensés de plaider, pour quelque sujet que ce fût , par-devant les tribunaux séculiers; et ce même privilège fut accordé aux religieuses. C'est ainsi que , par la faveur de ce prince, les évêques étendirent leurs droits de juridiction ; cependant ce n'étoit point encore une juridiction proprement dite, parce qu'ils n'avoient ni territoire, ni force coactive. Les intentions de Justinien étoient droites, et ses er- Liicmt.

1»t • é. • • brev. c. 10.

es points dogmatiques ne vinrent jamais que E^a».l. 4,

dn sa légèreté et de sa vanité naturelle. Mais sa femme c- 9, lv

• Ltontius de.

Théodora prenoit toujours avec chaleur le mauvais parti, sertis art,. 5. Elle soutenoit opiniâtrement celui d'Eutychès, et Sévère ^Theoph. ^p, étoit son théologien. Ce faux patriarche d'Antioche , »w.

5l8 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

Fleury hist. chassé de son siège sous le règne de Justin , s'étoit retiré artïii1. dans Alexandrie avec Julien d'Haï icarnasse. Deux esprits Le Quien,s{ turbulcns s'étoient bientôt divisés, et avoient formé christ, t. * , deux sectes opposées , quoique également attachées à la Pp™.Z£%. doctrine d'Eutychès. Après la mort de Timothée, pa- ^•39. triarche d'Alexandrie, Théodose, sectateur de Sévère, élu par le clergé , fut protégé des magistrats et des courtisans qui dépendoient de Théodora. Les moines et le peuple, déclarés pour les sentimens de Julien , chassèrent Théodose et intronisèrent Gaïen , qui se soutint pendant environ trois mois. Au bout de ce temps arriva le chambellan Narsès, envoyé par l'impératrice pour rétablir Théodose. Le peuple prit les armes en faveur de Gaïen; il y eut au milieu d'Alexandrie de sanglans combats , où les femmes signalèrent leur zèle fanatique en accablant les soldats de pierres et de tuiles qu'elles lançoient du haut des toits. Narsès , pour réduire cette multitude forcenée , mit le feu à la ville, et força Gaïen à prendre la fuite. Théodose, teint du sang de son peuple, prit possession du siège épiscopal , et l'occupa seize [mois parmi de& séditions continuelles. Enfin Justinien, pour calmer ces troubles, le rappela , et lui assigna pour exil le faubourg de Syques, où il ne cessa de dogmatiser jusqu'au règne de Justin second. Les partisans de Gaïen , mort en Sardaîgne, suivirent Théodose à Constantinopie ; ils élevoient autel contre autel ; et la division des deux partis subsista tant que vécut Justinien ; mais la préférence du prince empêcha les voies de fait , et leur animosité s'exhala en disputes et en libelles. L'empereur fit nommer évêque d'Alexandrie le moine Paul , dont la doctrine étoit orthodoxe. Paul ne tint pas long-temps le siège. Comme il avoit reçu du prince l'autorité de destituer les magistrats et les o'fficiers, qui fomentoient la discorde en favorisant l'hérésie, il entreprit d'ôter le commandement des troupes à Elie , revêtu de cette charge. Un diacre, nommé Psoës, ami d'Elie, voulut

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 5lf)

en avertir le commandant par une lettre qui fut interceptée. L'évêque, irrité, accusa Psoës de divertir les revenus de l'Eglise, dont il étoit économe, et en écrivit à l'empereur. En attendant la réponse du prince , il mit l'accusé entre les mains deRhodon, préfet d'Egypte, qui le fit mourir dans la prison. Rhodon avoit été poussé à cette violence par un des premiers de la ville , nommé Arsène; il avoit ordre d'exécuter tout ce que l'évêque lui commanderoit , et Arsène, ennemi de Psoës, avoit supposé des ordres de l'évêque* Sur les plaintes des parens de Psoës , l'empereur , justement courroucé , fit amener à Constantinople Rhodon et Arsène , qui furent condamnés à mort. Paul lui-même , quoiqu'il protestât de son innocence, fut exilé à Gaza, où Justinien le fit déposer par trois évêques. Il eut pour successeur Zoïle, qui fut lui-même déposé, parce qu'il refusoit de souscrire à la condamnation de trois chapitres dont nous parlerons dans la suite. Après la mort de Rhodon, le gouvernement de l'Egypte fut donné an sénateur Libère, employé deux ans auparavant dans les négociations de Théodat , et qui avoit renoncé au service de ce prince perfide pour s'attacher à Justinien. Mais à peine fut-il dans Alexandrie, que l'empereur, par un effet de son inconstance naturelle, lui substitua un Egyptien nommé Jean Laxarion. Les amis de Libère s'en plaignirent à l'empereur, qui répondit qu'il ignoroit cette entreprise de Laxarion, et que Libère devoit rester en place. Laxarion, de son côté, fit porter des plaintes de ce que Libère refusoit de lui céder le gouvernement ; et , par la même foi blesse, Justinien assura qu'il n'avoit rien changé à la destination de Laxarion. Ces réponses contradictoires allumèrent ium; guerre civile dans Alexandrie. Les partisans des deux contendans prirent les armes; Laxarion fut tué; et, sur les plaintes de ses amis, Libère fut mandé à Constantinople , et jugé par le sénat, qui , voyant évidemment par les pièces du procès que

l'empereur seul étoit la cause de tout le mal, déclara

Libère innocent.

^ Libérât. Malgré l'ascendant de Théodora sur l'esprit de son .hiast.Joan. mari, elle ne put rompre les liens qui attachoient l'emii. Bonif. h. pereur à la chaire de saint Pierre. Il consultent les souve-

itarontus. ■

FieuryJnjt. rains pontifes; il déféroil à leurs conseils. Après l'élection an. 21, a5^ de chaque nouveau pape, il lui envoyoit sa profession de j*% oj. et recevoit avec respect la bénédiction apostolique.

L'ambition d'un diacre nommé Vigile troubloit alors la paix de l'Eglise romaine, et en renversoit la discipline. Boniface n, qui avoit succédé à Félix m , séduit par les insinuations de ce diacre, entreprit, contre toutes les règles , de le désigner pour son successeur. Il obligea son clergé et ses suffragans à faire serment qu'après sa mort ils éliroient Vigile. La cour de Ravenne, le sénat et le peuple de Rome se récrièrent contre une innovation si contraire à la liberté canonique. Le pape lui-même rougit de sa foiblesse ; il reconnut sa faute dans un concile, et brûla l'acte de cette élection anticipée. Après,sa mort, Vigile fit jouer inutilement tous les ressorts de l'intrigue. On lui préfera Jean Mercure, prêtre de l'Eglise de Rome; et ce diacre, corrompu et corrupteur, eut la honte d'avoir attiré sur le clergé la censure séculière , et même celle d'un prince hérétique. Le sénat rendit un arrêt sévère contre la brigue et la simonie ; et Athalaric, qui vivoit encore, confirma par un édit ce que le sénat avoit ordonné. Ce fut au pape Jean n que Justinien envoya Hypace, évêque dEphèse, et Démétrius de Philippes, pour le consulter sur une question suscitée par quelques moines du monastère des Acémètes, et qui causoit un schisme dans Constantinople. Ces deux évêques apportoient en même temps des présens pour l'église de Saint-Pierre. Le pape condamna les moines ; et, comme ils persistoient dans leur obstination , il les retrancha de sa communion; ce qu'avoit déjà fait Epiphane, patriarche de Conslanlinople. Ilrépondit à l'empereur par une lettre

datée du 25 mars 534 » dans laquelle il le félicite de la pureté de sa foi , et l'exhorte à la clémence envers les hérétiques qui reviendront de leurs erreurs. Quelque temps auparavant, l'empereur, pour étouffer les divisions, avoit engagé six évêques catholiques à conférer avec six autres du parti de Sévère. Ces derniers furent confondus; mais il ne s'en trouva qu'un seul qui eût la sincérité et le courage de reconnoîlre hautement son erreur, et de se réunir à l'Eglise. Stratège, fils de l'Egyptien Apion, célèbre du temps d'Anastase, assistoit à cette conférence de la part de l'empereur.

Epiphane étant mort en 535 , après quinze ans d'épisco- Eva$. L 4 , pat, Anthime,évêque de Trébisonde, fut transféré sur le c'Aaàst!iust.

siège de la ville impériale par la faveur deThéodora. C'é- Prc*-

* •* u - Jx - x c x\ > «• • • * ■ j- LIem in

toit un hérétique déguisé. Son élévation inspira tant d as- A$ap.

suranccaux sectateurs d'Eutyches, que Sévère et Pierre ^^'Jat.' d'Apamée, les deux chefs du parti, se rendirent aussitôt à b™> c- *°>

Constahtinople avec un moine de Syrie nommé Zoara, fheoph.p. propre à seconder leur audace. Ils commencèrent à tenir l///Jt,^JC des assemblées et à débiter leurs erreurs. Niersès, patriar- »6. che d'Arménie, d'intelligence avec ces hérétiques, séduisit une grande partie de sa province, qui conserve encore de Cc^np'^7l' nos jours la doctrine d'Eutychès. Ce fut dans ces con jonc- p f>;. tures que le pape Agapet , qui venoit de succéder à Jean n, Mal-elu>P' arriva le 2 de février 536 à Constantinople , oùThéodat P«siadDal avoit envoyé pour engager Justinienàun accommode- i<iâiiy,hisi. ment. Le pape, ne pouvant obtenir de l'empereur la paix €™tl*s^ Ly*' qu'il demandoit pour lesGoths, voulut la procurer à TE- M« gîise. Il refusa constamment de communiquer avec Anthime, à moins que celui-ci ne donnât par écrit une profession de foi conforme aux dogmes catholiques, et qu'il ne renonçât au siège de Constantinople pour retourner à Trébisonde, celle translation d'un évêché à un autre étant contraire aux canons. Justinien, excité par Théodora, employa vainement les promesses et les menaces : le pape demeura inflexible, et sa fermeté l'emporta sur

5aa histoire du bas-empire.

le crédit de l'impératrice, sur l'opposition des évêques courtisans, et sur Justinien même, qui consentit à la déposition d'Anthime, si ce prélat refusoit de faire preuve de sa foi. Anthime , soutenu dans son opiniâtreté par Sévère, refusa de comparoître dans le concile assemblé par Agapet ; il fut déposé. On condamna en même temps Sévère, Pierre et Zoara. Menas, estimé pour la pureté de ses mœurs et de sa doctrine, fut placé sur le siège de Constantînople, et reçut des mains du pape Fonction épiscopale. Agapet mourut au mois d'avril t dans le temps qu'il se préparoit à retourner en Italie; ses funérailles furent honorées du concours de tout le peuple catholique; et quelques mois après son corps fut transporté à Rome. Le nouveau patriarche, pour consommer l'ouvrage de ce saint pontife, assembla un nombreux concile : Anthime y fut déclaré hérétique, infracteur des canons, et, comme tel , privé de l'évêché de TrébisonoV Ses trois complices furent frappés d'anathème. L'empereur , entièrement désabusé, confirma ces deux jugemens par une constitution adressée à Mennas, dans laquelle il défend, sous des peines très-rigoureuses , de transcrire et même de garder les écrits de Sévère; il bannit Anthime et les trois autres du territoire de Constantinople , et leur interdit l'entrée des grandes villes, leur permettant seulement d'habiter dans les lieux déserts et écartés, de crainte qu'ils ne corrompent les simples par le poison de leurs erreurs. JW. Goth. Théodat étoit encore à Ravenne lorsqu'on apprit en jJemanecJ. ^tane ^a niort d'Agapet. Ce prince, craignant qu'on rie h m^ SUr 'e sa*n'"s^Se im partisan de Justinien, envoya c.LT ordre d'élire le sous- diacre Silvère, dont il se croyoit ^a. Tun assuré- Un procédé si contraire à la discipline canoni- Theoph.p. que révolta tous les Romains; et peu s'en fallut qu'on **hU. mise. nen vînt à une sédition. On députa au roi des évêques l'j4nâst Sih» Pour ^a*re c*es remontrances; il ne répondit que par PagiadJjâ- des menaces : il fallut obéir. Une partie considérable du

ro/i.

HISTOIRE DIT BAS-EMPIRE. Oli")

clergé refusa d'abord de reconnoîlre le nouveau pape : FfeuryJiût.

• •/.■•ai ■ ecclès. Loi ,

la crainte força bientôt leur consentement, et la sage c, 5-, 58. conduite de Silvère effaça l'irrégularité de son élection. #rwff/"r Cependant Vigile ne perdit pas de vue la dignité su-/». 5:9^c prêmeà laquelle il aspiroit depuis long-temps. Il avoit

te? inscnp.

accompagné le pape Agapet à Constantinople, et s'étoit MCL^)Y}l6/;/ insinué dans les bonnes grâces de Théodora par sa Roma ancomplaisance à embrasser les sentimens qu'elle proté- UCUi P'ù/K3' geoit. Il traita secrètement avec cette princesse, qui lui promit le souverain pontificat , et sept cents livres d'or, à condition qu'il se déclareront contre le concile de Chalcédoine, qu'il rétabliroit Anthime, et qu'il entreroit en communion avec Sévère et ses partisans. Vigile promit tout pour satisfaire son ambition; et, par son conseil , Théodora écrivit à Silvère qu'elle le prioit de venir à la cour; ou , s'il ne pouvoit faire ce voyage , de casser les décrets des deux conciles tenus par Agapet et par Mennas, et de remettre Anthime en possession du siège de Constantinople. Vigile étoit persuadé que Silvère ne feroit rien de ce que demandoit l'impératrice , et il n'y fut pas trompé. A la lecture de ces lettres, Silvère s'écria en soupirant : Je vois bien que cette affaire sera cause de ma mort. Il répondit à Théodora que rien ne pourrait jamais le contraindre à rappeler un hérétique juridiquement condamné et obstiné dans son erreur. La princesse, outrée de dépit, employa l'instrument le plus pernicieux et le plus propre à seconder ses mauvais desseins. Elle instruisit Antonine de ses intentions. Vigile revint à Rome pendant le siège ; et , pour s'assurer du succès , il intéressa l'avarice d'Antonine en lui promettant deux cents livres d'or. Cette femme, exercée aux forfaits les plus odieux , vint à bout de persuader à Bélisaire que le pape trahissoit l'empereur, et qu'il entretenoit intelligence avec Vitigès. On suborna des témoins, on supposa des lettres. Bélisaire soupçonnoit Vigile d'être l'auteur de l'intrigue; mais pressé par sa

femme, intimidé par les lettres de l'impératrice, il eut la foihlesse de se prêter à cette violence. Le pape eut ordre de se rendre au palais de Pincius , où Bélisaire avoit choisi sa demeure. Comme il prévoyoit l'orage prêt à fondre sur sa tête, il se réfugia dans l'église de Sainte-Sabine. Mais, Bélisaire lui ayant promis avec serment qu'on n'atteuteroit ni à sa vie ni à sa liberté, il vint au palais. Àntonine, feignant d'être malade, s'étoit fait mettre.au lit , et Bélisaire étoit assis à ses pieds. En voyant entrer le pape , elle s écria : Dites-moi, pape Silvhre , quel mal vous avons-nous fait, nous et les Romains , pour vouloir nous livrer aux Goths? Le pape, demandant une information juridique , et offrant de confondre la calomnie, Bélisaire changea de discours; et comme ce guerrier, quoique assez religieux, n'avoit guère d'autre théologie que celle de la cour , il exhorta le pape à condamner le concile de Chalcédoine pour apaiser l'impératrice. Voyant qu'il ne pouvoit rien gagner sur son esprit , il le laissa retourner dans son asile. Le lendemain, par une subtilité indigne d'un si grand homme, il le rappela une seconde fois ; et, comme s'il eût été quitte de son serment, il se saisit de sa personne, et le fit embarquer pour être conduit à Patare en Lycie, où Théodora avoit fixé le lieu de son ex.il. Ensuite, pour se, conformer aux intentions de Timpéra- 1 rice , il gagna les plus accrédités du clergé, et fit nommer Vigile pour successeur. Vigile ne fut pas plus tôt élevé sur le saint-siége, que, pour commencer à exécuter ce qu'il avoit promis à Tnéodora, il envoya des lettres de communion à Anthime,à Sévère, à Théodose d'Alexandrie, déclarant qu'il approuvoit leur doctrine. Mais, comme il n'étoit pas moins avare qu'Antoniiie , il se dispensa de lui payer les deux cents livres d'or , sous prétexte qu'il ne pouvoit tenir parole sans se rendre coupable de simonie.

Justinîeu, occupe de ses écrits théologiques et de la

construction de l'église île Sainte-Sophie, ignoroit ce qui se passoit à Rome. Tandis qu'il discutait les matières en docteur, Théodora les décidoit en souveraine. L'évêque de Patare vint instruire l'empereur de l'exil de Silvère, et lui fit des reproches du scandaleux traitement exercé sur le chef de l'Eglise. Le prince , à demi réveillé par de si justes plaintes, ordonna que Silvère fût reconduit à Rome; qu'on examinât de nouveau s'il étoit auteur des lettres qu'on l'accusoit d'avoir écrites à Viligès : que , s'il étoit cou pable , on le fit évêque de quelque autre église; mais que, s'il se trouvoit innocent, on le rétablit dans son siège. Théodora fit d'inutiles efforts pour empêcher l'exécution de ces ordres. Siivère fut ramené à Rome, et son retour fit trembler Vigile sur la chaire de saint Pierre. Mais cet usurpateur se tira de danger par un nouvel attentat. Appuyé du pouvoir qu'Antonine avoit sur son mari, il obtint de Bélisaire que Silvère fût mis en sa garde; et, dès qu'il l'eut entre ses mains, il le fil conduire dans l'île de Palmaria, ou dans celle de Pontia, sur les côtes de la Carnpanie, où il le laissa mourir de faim. Selon Procope, Silvère y fut assassiné par Eugène, qu'Antonine avoit envoyé à ce dessein , et Justinien ne tira nulle vengeance d'un forfait si atroce. Quelque temps après, Bélisaire, touché de repentir, fit bâtir à Rome une église , comme pour réparer le crime de sa cruelle condescendance. Vigile, après avoir acheté par tant d'horreurs la place la plus sainte de l'Eglise, cessa d'être méchant dès qu'il n'eut plus d'intérêt de l'être. Devenu pape, sans contestation , par la mort de Silvère, il fit tout le contraire de ce qu'il avoit promis à Théodora. Il frappa d'anathème Anthime et Sévère; il écrivit à Justinien et à Mennas des lettres tout-à-fait orthodoxes ; et , par un changement subit, il se déclara hautement pour la doctrine catholique, qu'il avoit trahie jusqu'alors.

A ia fin de celte année, Constanlinople vit célébrer Pnc.œdif.

5a6 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

/. 1 , c. i y 2. la dédicace du plus fameux temple que le christianisme f^LLde ait élevé en Orient. L'église de Sainte-Sophie, bâtie par struct.iemp. Constance, réparée par Théodose le jeune après un

S.Sophiœ m . ' », r J * ,

historié By - incendie, décorée par tous les empereurs, avoit ete re- Zpuui"heni. ^u'le en cendres dans la furieuse sédition du mois de

dcscrîptio janvier 532. Justinien entreprit aussitôt de la rebâtir, Sop}JœnUe non pas telle qu'elle avoit été, mais avec une magnifi- J^^' L * ' cence <lu* 'a rendît le plus bel édifice de l'univers. 11 y

Novel. 5 , épuisa ses trésors; il rassembla de toutes les parties de ^oîycas, p. l'empire d'excellens ouvriers, et des matériaux précieux. *6> 7 Anthémius de Tralles, le plus habile architecte de ce

Marc. chr. ■

Cedr. t>. temps-là, dressa le plan, et commença l'ouvrage; mais ù?jllJopk.p. il mourut après en avoir jeté les premiers fondemens. *H » ,97- Isidore de Milet l'acheva , et les connoisseurs observent

uxlct. *lue 'e P^an est supérieur a l'exécution. Codin rapporte Anast. hist. que le ciment dont on se servit pour lier les pierres ^Bedelmont. étoit fait d'orge bouilli dans de l'eau, où l'on mêloit de c distant et *a cnaux» ^es tessons ou des tuiles pilées, et desécorces twi. Cang. d'orme hachées. Il falloit que l'eau ne fût ni chaude, d*tr'topos. m fr°*de, nîaîs tiède, pour employer ce ciment, qui , Constant. L selon cetauteur, donnoit à la structure la même soli- 17. ' dité que le fer. Comme ce superbe bâtiment subsiste £"J;f«£f0/! 3" encore , réduit en mosquée, j'en donnerai une descrip- Grelot 9 ie- i[on abrégée , d'après nos plus célèbres voyageurs. De la ly-age de plus grande place de Constantinople, nommée VAugus- Consiiinii- ig0n pon arrivoit dans une cour carrée, environnée

iioplc. 7 m ... .

de quatre portiques, au milieu de laquelle étoit un bassin d'eau jaillissante. C'est que les Grecs ont coutume de se laver le visage et les mains avant que d'entrer dans une église. Après avoir traversé un double portique , on entroit dans le temple par neuf portes d'un bois précieux, curieusement travaillé; ces portes furent brûlées dans un grand incendie, sous le règne de Michel Curopalate, qui en fit faire d'autres en bronze, où son nom se lit encore en gros caractères. L'édifice , tourné vers l'orient, selon l'ancien usage, étoit de forme carrée,

plus long que large, seulement de la profondeur du sanctuaire. Il a voit quarante - deux toises de longueur sur trente-huit de largeur, et cent quarante-deux pieds de hauteur, sans y comprendre le dôme, de dix-huit toises de diamètre, et de dix-huit pieds d'élévation. Tout le bâtiment portoitsur huit grosses piles et vingthuit colonnes de marbrede diverses couleurs. La nef, s'arrondissant aux deux extrémités , formoit un ovale. Le long des trois côtés de la nef régnoit une galerie haute, où les femmes s'assembloient ; car dans les églises grecques elles sont séparées des hommes. Les chapiteaux des colonnes étoient d'airain doré ou argenté. Les plus beaux marbres dont les murs étoient revêtus , les compartimens de marbre et de porphyre, qui formoient le pavé du temple, l'or, l'argent , les pierreries et la mosaïque des voûtes , une infinité de lampes de tous les métaux précieux et de toutes les formes, éblouissoient les regards et partageoient l'admiration. Le sanctuaire étoit incrusté d'argent ; et l'on rapporte que Justinien y employa quarante mille livres pesant de ce métal. L'autel, qui, suivant l'usage des Grecs, étoit unique, brîlloit d'or et de pierreries. Six piliers massifs de ce métal le soutenoient. La table étoit un ouvrage merveilleux, composé de tous les métaux fondus ensemble , et semé de pierres précieuses. Au pourtour on lisoit une inscription qui exprimoit l'offrande et la prière de Justinien et de Théodora. L'an 558, le dôme, fendu alors eu plusieurs endroits par les fréquens tremblemens de terre, tomba, dans la partie orientale, tandis qu'on travailloit à le réparer. Cette chute écrasa l'autel, les portes du sanctuaire et l'ambon, c'est-à-dire, le jubé. Justinien lent rebâtir par Isidore, neveu du premier architecte. Il fut élevé de vingt pieds au-dessus de sa première hauteur. Basile Bulgaroctone le répara encore après un accident semblable , et l'on dit qu'il en coûta mille livres d'or pour le seul échafaudage, Cet autel t si riche et si pré-

cieux, ne subsiste plus. Les musulmans n'en ont point dans leurs mosquées. Lorsque Mahomet second prit Constantinople, il entra à cheval dans Sainte-Sophie; et, après avoir fait sa prière à genoux sur l'autel, il le fit abattre. Ce prince infidèle n'osa même entrer ainsi dans cette église qu'après avoir su que les chrétiens mêmes n'en faisoient pas scrupule. En effet , sous le règne des derniers empereurs chrétiens d'Orient, la vanité des Grecs étoit venue à un tel point, que les personnes de quelque distinction entroient à cheval dans Sainte-Sophie , ou s'y faisoient porter en litière. Pour éviter les incendies, Justinien n'employa point de bois de charpente ; il fit recouvrir la voûte avec de longues tables de marbre. Le baptistère, placé à l'occident , étoit si spacieux, que l'on y tint des conciles, et que le peuple s'y réfugioit en foule dans les temps de sédition. Ce temple, magnifique en lui-même, est encore relevé par les exagérations des Grecs, qui le préfèrent à Saint- Pierre de Rome; ce que les connoisseurs n'accordent pas. Les Turcs n'ont rien changé au corps de l'église ; et s'ils en ont retranché quelque partie, ce ne peut être que les bâtimens extérieurs, comme le palais du patriarche et les logemens du clergé et des officiers. Ils ont , à ia vérité , effacé ou défiguré les images de peinture et de sculpture; les mahométans n'en souffrent point dans leurs mosquées : mais les traces de ce qui en reste ne font point regretter cette perte ; ces arts avoîent alors entièrement dégénéré. Le portail ne s'accorde nullement avec la majesté et la beauté de l'intérieur; c'est un ouvrage tout-à-fait conforme à la grossièreté du siècle de Justinien , déjà demi-barbare. Il est étonnant qu'on ait si bien réussi dans les autres parties. Les Turcs, qui interdisent aux chrétiens l'entrée de leurs mosquées, sont surtout attentifs à n'en pas laisser entrer dans Sainte- Sophie ; ils sont persuadés que le dôme s'écrouleroit aussitôt qu'il y monleroit un incirconcis.

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 5â£

L'ouvrage étant achevé au bout de six ans de travaux continuels, Justinien en célébra la dédicace, le 27 de décembre. Tout le clergé de Constantinople sortit en procession de l'église de Sainte-Anastasie. Le patriarche Mennas étoit assis dans le char de l'empereur , qui suivoit à pied à la tête de tout le peuple. Le prince, ravi de joie , chantoit à haute voix : Gloire h Dieu qui a daigné se servir de mon ministère pour achever cetle sainte entreprise ! mais sa vanité , qui s'oublioit rarement dans les actions les plus religieuses , lui faisoit ajouter ces paroles : Salomon , je t'ai vaincu. On dit même que, pour mieux faire sentir l'avantage qu'il donnoit à son église sur le temple de Jérusalem , il fit représenter Salomon dans une contenance triste et humiliée, regardant avec jalousie le nouvel édifice. Il ne montra pas moins de petitesse en se faisant ériger à lui-même, sur une colonne, une statue colossale d'airain , dans la place de l'Augustéon, devant l'église de Sainte-Sophie. Il étoit à cheval, couvert d'armes défensives, tenant dans la main gauche un globe surmonté d'une croix , étendant la droite vers l'orient, comme pour défendre aux Perses d'avancer au-delà de leurs frontières. Nous verrons bientôt que ce geste menaçant, frivole invention de la flatterie, ne fut pas capable d'imposer à Chosroës. Cette statue subsista jusque dans le seizième siècle; et Pierre Gilles rapporte qu'étant à Constantinople, il la vit transporter du sérail à l'arsenal , où elle fut fondue pour l'usage de l'artillerie.

Les biens attachés à l'église métropolitaine par Constantin et ses successeurs étoient fort considérables. Mais le faste des évêques de Constantinople et l'ambition des ecclésiastiques qui sollicitoient des places dans cette église , avoient multiplié le clergé à un point excessif. Justinien fixa le nombre des clercs à quatre cent quatrevingt-cinq, outre quarante diaconesses. Ce nombre s'accrut encore de tejle sorte , qu'il fallut qu'Héraclins en

53o HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

retranchât beaucoup pour le réduire à six cents. Sous Constantin Monomaque, la multitude des clercs absorboit les revenus au point que la messe ne se disoil plus que les grandes fêtes, les samedis et les dimanches. Cet empereur ajouta les fonds suffisans pour la faire célébrer tous les jours. Lorsque le* François se furent rendus maîtres de Constantinople, ils établirent dans Sainte-Sophie un chapitre de chanoines, à l'exemple de ce qui se pratiquoit dans les églises laïines. Sur la fin de l'empire, le nombre des clercs de cette église montoit à huit cents. Les ministres de la mosquée jouissent encore des revenus de onze cents boutiques de Constantinople , que Constantin et Anastase avoient attachés à la principale église pour faire les frais des funérailles. Proc. Vand. Pendant que Bélisaire défendoit Rome contre les i-*i8C 16 ' efforts de Vitigès, Germain , neveu de Justinien , tra- TJieoph.p. vailloit à réduire en Afrique un ennemi moins puissant jdarcél.chr. que le roi desGoths, mais plus redoutable par ses artifices et par son courage. Après le massacre de Marcel et des autres capitaines , Stozas , devenu maître de leurs troupes, qu'il avoit jointes aux siennes , donnoit la loi en Numidie. Théodore et Ildiger, que Bélisaire avoit laissés dans Carthage, voyoient tous les jours déserter leurs soldats , et n'osoient marcher à la rencontre du rebelle , dans la crainte d'être abandonnés des autres. Germain , qui , dès la seconde année du règne de son oncle Justinien, avoit fait connoître sa valeur par la défaite des Antes, demeuroit depuis neuf ans dans l'inaction; la haine de Théodora rendoit inutiles les talens de ce brave guerrier. Enfin la nécessité obligea le prince à remployer; il l'envoya en Afrique : mais , selon sa coutume , il ne lui donna que fort peu de soldats; c'étoit une escorte plutôt qu'une armée. Dès que Germain fut arrivé à Carthage , il fit la revue des troupes ; et , ayant reconnu que les deux tiers s'étoient donnés au rebelle, il résolut de rétablir l'armée romaine avant que de se hasarder

à combattre. Il y avpit à Carthage peu de soldais nui n'eussent des parens ou d'anciens camarades dans l'armée de Stozas. Il ne fut pas difficile à Germain , naturellement libéral, de gagner leur cœur; il leur persuada que l'empereur l'a voit envoyé pour soulager les soldats opprimés et pour châtier les oppresseurs. Ce discours se répandit dans le camp de Stozas ; la plupart de ceux qui s'étoient jetés dans son parti revinrent à Germain , qui les reçut avec bonté , et leur fit payer leur solde pour le temps même qu'ils avoient servi contre l'empire. Cette générosité attira les autres; ils desertoient par bandes du camp de Stozas , et se rendoient à Carthage. Le général se vit bientôt en état de livrer bataille.

Stozas , de son côté , craignant de voir son armée anéantie par la désertion , résolut d'employer au plus tôt ce qui lui restoit de forces , et marcha en diligence vers Carthage. Il fit entendre à ses soldats qu'il avoit des intelligences dans l'armée ennemie ; que ceux qui paroissoient l'abandonner agissoient de concert avec lui , et que , dès qu'ils le verroient devant la ville , ils reviendroient sous ses étendards. Après avoir rassuré les esprits par ces mensonges, il alla camper à une lieue et demie de Carthage. Germain fit sortir son armée ; et , l'ayant rangée en bataille , comme il étoit instruit des discours de Stozas, et qu'il vouloit s'assurer de la fidélité de ses troupes : « Soldats ( leur dit-il ) , vous n'avez pas à vous « plaindre de l'empereur ; il vous a tirés d'une vie mi- « sérable pour vous ceindre l'épée, et déposer entre vos « mains l'honneur de l'empire. La plupart d'entre vous « n'ont payé ce bienfait que d'ingratitude. Il oublie votre « faute; mais souvenez-vous qu'il vous a pardonné. Il « ne vous demande pour réparation que ce qu'il étoit « en droit d'exiger de vous avant que vous fussiez cou- « pables. Honorez par votre valeur le nom romain que « vous avez recouvré ; effacez par le sang du rebelle la « trace de votta rébellion. Pour moi , en récompense

« des bons traitemens que vous avez éprouvés de ma « part , voici ce que je vous demande : qu'aucun de vous « ne reste malgré lui sous mes enseignes : si quelqu'un « veut passer dans l'armée ennemie , je lui en donne la « liberté ; qu'il porte avec lui ses armes ; j'aime mieux « un ennemi déclaré qu'un soldat perfide. » Ces paroles excitèrent de grands cris ; tous protestent de leur zèle pour l'empereur; tous, levant les raaius, s'engagent par les plus terribles sermens à faire preuve de leur fidélité. Les soldats de Stozas, ne voyant aucun effet de sës promesses , prennent l'épouvante , et , s'étant débandés , ils regagnent , en fuyant, la Numidie, où ils a voient laissé leurs femmes et leur butin.

Germain les poursuit, et les atteint dans une plaine nommée Scoles. Il se range aussitôt en bataille. Il forme une ligne de ses chariots , laissant des intervalles pour le passage de son infanterie. Il se place lui-même à la gauche avec l'élite de sa cavalerie; il jette le reste sur l'aile droite. Stozas, ne pouvant éviter le combat, ranime le courage des siens, et les range, non pas en ligne selon l'ordonnance romaine , mais par pelotons , à la manière des barbares. Il avoit à sa suite un corps trèsnombreux de cavaliers maures, commandés par leurs rois Yabdas et Ortaïas. Ces princes, naturellement perfides, envoyèrent secrètement promettre à Germain de se ranger de son côté dès que le combat seroit engagé. Mais le général romain , qui comptoit peu sur leur parole, ne leur ayant fait aucune réponse, ils prirent leur poste derrière l'armée de Stozas, dans le dessein d'attendre l'événement et de se joindre au vainqueur. Lorsque les denx armées furent à la portée du trait, Stozas, qui ne manquoit pas de valeur, apercevant à l'aile gauche des Romains l'enseigne générale, voulut courir à cet endroit. Mais les Hérules qui faisoient partie de l'armée rebelle , et qui connoissoient la force invincible de Germain , arrêtèrent cette ardeur impétueuse , et le déter-

minèrent à charger l'aile droite , qui prit bientôt la fuite et perdit tous ses étendards. Déjà les rebelles commençoient ^ entamer l'infanterie, lorsque Germain, renversant tout ce qu'il rencontroit devant lui , vint à la tête de ses cavaliers fondre sur Stozas. En même temps l'aile droite se rallia : ce fut alors une affreuse mêlée , où les combattans des deux partis , semblables les uns aux aut très par les armes, l'habillement et le langage, se massacroient sans se reconnoître. Germain, qui portoit partout la terreur , mais qui aimoit mieux sauver un Romain que de faire périr cent ennemis, crioit à ses soldats de ne tuer personne sans lui avoir demandé le mot du guet. Pendant qu'il donnoit ces ordres et l'exemple d'une héroïque valeur, son cheval fut abattu d'un coup de javelot , et ce grand capitaine alloit périr, si ses gardes ne fussent accourus à son secours, et ne l'eussent promptement transporté sur un autre cheval. Stozas profita de ce moment pour s'échapper par la fuite, et Germain courut au camp ennemi. Il y trouva un nouveau péril. Stozas y avoit laissé un grand corps de troupes, qui , fraîches encore, et presque égales en nombre à l'armée romaine, vinrent au-devant de Germain, et firent balancer la victoire. Mais un détachement , ayant attaqué par un autre endroit , entra sans résistance , et chargea par-derrière les rebelles , qui prirent enfin la fuite. Les vainqueurs se jettent en foule dans le camp; et, sans songer à poursuivre les ennemis, ils se disper* sent pour courir au pillage. Germain , craignant que les rebelles ne se rallient et ne reviennent fondre sur eux dans ce désordre , place ses gardes à la porte du camp ; et, courant de toutes parts, il s'efforce par ses cris, par ses menaces , de remettre ses soldats en ordre. Mais il parle à des sourds ; ses soldats le fuient comme un ennemi, et ne s'occupent que de leur butin. Par bonheur, les Maures , qui n'avoient pas secondé Stozas dans le combat, achevèrent sa défaite. Il avoit d'abord couru à leur

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escadrons pour y chercher du secours; mais, voyant qu'on se disposoit à le recevoir en ennemi, il avoit pris la fuite avec cent cavaliers. Les fuyards s'étant ralliés autour de lui en assez grand nombre, il revenoit à la charge, lorsque les Maures fondireut sur sa troupe, et, Tayant taillée en pièces, allèrent se joindre aux Romains pour avoir leur part du butin. Tous les rebelles échappés du carnage vinrent se jeter aux pieds de Germain, qui leur fît grâce, et les admit dans ses troupes. Stozas , suivi de quelques Vandales, se réfugia en Mauritanie, où il épousa la fille d'un prince du pays , et y fixa sa demeure. Ainsi se termina cette rébellion qui avoit coûté tant de sang. Elle ne fut pas tellement éteinte qu'il ne restât encore dans les esprits quelque étincelle de révolte.

Un garde de Théodore, nommé Maximin, voulut tirer avantage de ces mauvaises dispositions pour reprendre le rôle qu'avoit abandonné Stozas. Ce méchant homme , plus capable de former des desseins hardis que de les conduire , trouva des esprits propres à entrer dans ses vues. Mais il eut l'imprudence de s'ouvrir à un ami de Théodore nommé Asclépiade , qui , après avoir pris conseil de son ami , alla découvrir la conjuration à Germain. Le général , selon sa douceur et sa bonté naturelle , entreprit de gagner Maximin plutôt que de le punir ; il le fit venir, et, sans lui faire connoître qu'il fut instruit de ses sourdes pratiques, il loua sa valeur, et lui dit qu'il le mettoit au nombre de ses gardes. Cétoit un poste très-honorable auprès du général , et l'on n'y entroit qu'en prêtant un nouveau serment de fidélité, et au général et à l'empereur. Germain espéroit que cet engagement seroit un frein capable de contenir Maximin : celui-ci , au contraire, le regarda comme un moyen plus sûr de réussir dans ses perfides complots. Un jour de fête , pendant que Germain étoit à table avec ses amis, on vint lui dire qu'il y avoit à sa porte une grande troupe

de soldats, qui murmuroient hautement de ce qu'on ne leur payoit pas leurs montres. Il retint Maxim in auprès de lui, et donna ordre secrètement à ses domestiques d'ohserver tous ses mouvemens sans qu'il s'en aperçût. Il envoya ses autres gardes pour dissiper les séditieux. Ceux ci avoient déjà quitté la porte du palais pour courir au Cirque, où étoit le rendez-vous général. Les gardes y coururent avec eux, et, sans donner aux conjurés le temps de s'assembler ni de se reconnoître, ils chargent à grands coups d'épée ceux qu'ils y trouvent , tuent les uns, amènent les autres à Germain. Il fit aussitôt arrêter Maximin , qui, ayant été juridiquement convaincu d'avoir, contre son serment , continué ses intrigues pernicieuses, fut pendu aux portes de Carthage. Germain se contenta de punir ceux qu'on avoit pris sur le fait , sans permettre d'autre recherche; et pendant deux ans qu'il gouverna l'Afrique, la paix et la justice régnèrent dans cette contrée, jusqu'au moment où Théodora , son ennemie, le fit rappeler, ainsi que nous le dirons dans la suite.

Fllf DU QUATRIÈME VOLUME.

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