D'OU SONT SORTIS LES PREMIERS SEIGNEURS DE BEAUJEU
SOMMAIRE. — /. L'origine des premiers seigneurs de Beaujeu est asse^ obscure et incertaine. — //. Leurs armes font conjecturer qu'ils sont sortis de Flandres. — III. Ce qui est contredit par Paradin et Severt. ■ — IV. Les comtes de Fore^ n'avaient rien dans le Beaujolais. — V. Opinion de l'auteur sur ce sujet.
I. — L'origine des premiers seigneurs de Beaujeu est assez obscure et incertaine, et tous ceux qui en ont écrit par occasion à cause de la connexité que cette histoire pouvait avoir avec celle qu'ils écrivaient en ont parlé avec tant d'incertitude qu'il est assez malaisé de les accorder ; je ne ferai pas pourtant ici comme fit autrefois le grand Alexandre qui ne pouvant dénouer le nœud gordien le trancha tout court, c'est-à-dire que je tâcherai de dénouer petit à petit cette difficulté en colligeant les diverses opinions des auteurs dont j'ai eu connaissance, comme sont les frères Paradin, Claude et Guillaume, qui ont été tous deux chanoines de Beaujeu et le dernier doyen; Jacques Severt, qui a été aussi chanoine en la même église, qui a traité par occasion des seigneurs de Beaujolais, en son livre chronologique des archevêques de Lyon; le sieur André Duchesne, qui a bien mérité de tous les savants pour leur avoir donné de si belles lumières dans la connaissance de l'histoire, en
a dit quelque chose en son Histoire de Bourgogne, comme aussi le sieur Guichenon en celle de Savoie, et M. Le Laboureur, ancien prévôt de l'Ile-Barbe, dans divers ouvrages qu'il a donnés au public.
Après avoir concilié et conféré tous ces auteurs les uns avec les autres, je dirai ce que l'étude et le travail m'ont pu donner d'intelligence là-dessus; sans toutefois me vouloir si fort attacher à mon sentiment que je ne le soumette toujours très volontiers au jugement d'autrui, je me contenterai de sonder le gué, afin que quelque autre franchisse le pas avec plus de certitude et de fermeté.
IL — Il se rencontre ici, dès l'entrée, une difficulté assez considérable, savoir d'où sont sortis les premiers seigneurs de Beaujeu, pour à laquelle répondre les armes de Flandres que les seigneurs de Beaujeu ont toujours portées dans leur écu, à la différence du lambel de gueules, avec le cri Flandres, comme j'ai remarqué dans ma seconde partie, semblent favoriser l'opinion de ceux qui veulent dire qu'ils en soient originaires, car, s'ils sont cadets des comtes de Forez (comme c'est l'opinion commune de Paradin et de Severt), quel rapport a le lion de sable à son lambel de gueules de cinq pièces, au dauphin pâmé d'or sur gueules qui ont toujours été les armes de Forez, que l'on dit être sortis des comtes d'Albon, dauphins de Viennois l ? Et puisque, selon Duchesne, en son Histoire de Bourgogne, livre III, on ne lit rien des comtes de Forez l'espace de 80 ans, savoir est depuis le roi Robert jusqu'à Philippe Ier que commença à paraître un comte de Lyon et Forez, duquel toutefois le nom n'est exprimé et qui fut père de Guillaume, comte de Lyon et Forez, qui accompagna Godefroy de Bouillon à la Terre Sainte, l'an 1097, quelle apparence y a-t-il que nos seigneurs de Beaujeu, qui sont antérieurs à ces comtes de Forez [de] plus d'un siècle, soient sortis d'eux, vu qu'ils n'en ont aucune marque en leurs armes et cri de guerre?
III. — Je ne veux pas contester ce que Paradin et Severt, après Belleforest % dans le commentaire qu'il a fait sur la cosmographie de Munster, ont écrit d'Artaud, comte de Lyon et Forez, qui avait deux frères,
1. G : Chorier, 1. XI, § 14, fol. 829. Guichenon, Hist. de Savoie, fol. 1194. 2. G : vol. I, fol. 317, 2.
Etienne, comte de Forez, et Humbert, seigneur de Beaujeu, fondé sur une épitaphe de l'église Saint-Irénée de Lyon : hic jacet Artaudus cornes Lugdunen. et cornes Forensis et domimis Bellijoci, anno y y 3. Et cette autre, rapportée par Belleforest ; hic requiescunt dominus Artaudus cornes Lugdunensis et Forensis, dominus Stephanus, f rater ejus, et Amphredus Bellijoci domhus et pater ejus et f rater eorum ; obiit dictus Artaudus, anno dohi nogentesimo nonagesimo tertio. Severt ajoute que sur la tombe de pierre de ces seigneurs étaient gravées les armes que portent les seigneurs de Beaujeu, qui est le lion de sable en champ d'or, au lambel de gueules; à ce compte, il faudrait dire que les premiers comtes de Forez portaient telles armes et que les seigneurs de Beaujeu, descendus d'eux, prirent le lambel pour brisure et marque de cadets, et qu'ensuite les comtes d'Albon étant entrés dans la maison des comtes de Forez par le mariage de Guigues Raimond d'Albon, frère de Guigues, VIe du nom, comte d'Albon et de Grenoble, avec Raimonde de Lyon, fille d'Artaud, Ve du nom, comte de Lyon et de Forez, environ l'an 1085 *, eussent quitté les armes des anciens comtes de Forez, qui devaient être ce lion de sable, pour y mettre les leurs qui*est le dauphin, mais posé le cas que cela fût, pourquoi les seigneurs de Beaujeu ont-ils retenu le mot de Flandres pour cri de leurs armoiries ?
IV. — Et ce qui m'étonne le plus est, comme j'ai dit au ch. IV de ma première partie, quel droit pouvaient avoir les comtes de Forez dans le Beaujolais, qui est dans le diocèse de Mâcon, vu que les duchés et les comtés en ce temps 2-là étaient limités selon l'étendue d'un archevêché ou évêché, quoique ces derniers eussent été formés selon l'ancienne police des duchés et comtés de l'Empire romain, car puisque, selon Duchesne, au lieu sus allégué3, lorsque Lothaire, fils de Charles le Simple, bailla le Lyonnais en dot à Mathilde, sa sœur, la mariant à Conrad, roi de Bourgogne, qui y mit des comtes en son nom, l'un desquels fut Artaud, comte de Lyon, mentionné par une charte de l'an 993, avec Tetberge, sa femme, et Hugues, abbé, son frère ; ce prince ne lui donna rien dans le Maçonnais où il n'avait rien, et partant je ne vois point que Beaujeu ait jamais appartenu à ces comtes de Forez pour l'avoir pu bailler à un de leurs cadets, vu que dans tous les traités
1. G : Hist. de Savoie, fol. 1194. — 2. G : pays. — 3. G : toi. 425.
Ij6 HISTOIRE DU BEAUJOLAIS
que les archevêques de Lyon ont fait avec les comtes de Forez, toutes les terres de Forez y sont mentionnées et il n'y a pas un mot de celles de Beaujolais, quoique ce pays s'étende en plusieurs paroisses du diocèse de Lyon. Severt n'a pas été assez hardi pour développer cette difficulté et s'est contenté de dire que Guillaume Ier, comte de Lyon, l'an 913, père d'Artaud Ier, pouvait avoir été peut-être appelé de Flandres par Charles le Simple, pour gouverner le Lyonnais, avant que son fils Lothaire l'eût baillé en dot à Conrad, roi de Bourgogne, qui y voyant ses enfants en crédit leur en laissa le gouvernement, et que ce Guillaume pouvait être le troisième fils de Baudouin, comte de Flandres, qui mourut a Gand, l'an 918.
V. — Pour moi, si je me sentais assez fort de dire ici mon sentiment, j'oserais dire que ce premier seigneur de Beaujeu serait sorti cadet de quelque maison de Flandres, comme je le présume par les armes et par le cri de Flandres, et qu'au temps que tout le royaume était en proie sous Charles le Simple, il pécha en eau trouble aussi bien que les autres, et que, s'étant cantonné et fortifié dans le château de Beaujeu, il s'étendit, petit à petit, à la ronde, se faisant reconnaître par les simples gentilshommes, sous ombre de les protéger et maintenir, comme il était puissant et sorti de bonne maison ; puis en acquérant tantôt une place, tantôt une autre, il fit si bien ses affaires dans la conjoncture du temps que ses successeurs composèrent cet état et cette province de diverses pièces prises et tirées des diocèses de Lyon, Autun et Mâcon, laquelle a subsisté dans cet état jusqu'à aujourd'hui.