‹ Histoire du Beaujolais (volume 2)Chapitre 72 sur 171 · G : prophète · texte numérisé non relu

G : prophète

de Mâcon par saint Louis, ayant fait reluire les rayons de la couronne un peu plus loin que la comté de Paris et d'Orléans, les seigneurs, qui auparavant tranchaient du souverain, voyant le domaine du roi accru et qu'il envoyait des intendants dans les provinces qu'on appelait missi dominici, ils commencèrent à y voir plus clair et à craindre le proverbe qui dit qu'il fait mauvais être voisin d'un grand chemin, d'une rivière et d'un grand seigneur. Et comme auparavant, à cause de la distance qu'il y avait de Paris chez eux, ils s'en faisaient beaucoup accroire à cause que quand le roi les voulait châtier il fallait qu'il passât par les terres d'autrui qui auraient pu lui disputer le passage, selon leurs forces et l'appui de leurs voisins, soit pour l'alliance qu'ils avaient entre eux ou que les uns tussent hommagers des autres, comme fit Guillaume IX, dit le Saint, dernier duc d'Aquitaine, qui vint au secours du comte d'Auvergne contre Louis le Gros qu'il fit retirer, alléguant que le comte d'Auvergne était son homme, et que s'il avait failli c'était à lui aie représenter à Sa Majesté. Quand les rois eurent étendu peu à peu leur domaine dans les provinces, les choses commencèrent d'aller d'un air et fallut reconnaître une cour de parlement établie à Paris par Philippe le Bel, Fan 1304, qui commença tout doucement à rogner les ailes aux petits roitelets du royaume, qui se sont vus tous ensuite, ou peu s'en faut, réduits sous le domaine de la couronne.

Or, les seigneurs de Beaujeu étant de cette nature, il n'y a point de doute qu'ils n'aient été souverains comme les autres puisqu'ils en avaient toutes les marques, ils donnaient des privilèges à leurs sujets, ils créaient des notaires, comme il appert des lettres de Henri II, du mois de novembre 1548, par lesquelles il déclara qu'il n'entendait que son édit de création de notaires et tabellions eût lieu en Beaujolais, au préjudice des anciens notaires de ce pays, et supprima l'office de notaire et tabellion dont Me Hugues Charretton avait été pourvu par le roi François Ier. En second lieu, ils légitimaient des bâtards, ils avaient leur scel et leur chancellerie, leur chambre des comptes ; ils convoquaient et faisaient assembler leurs vassaux en guerre et composaient une armée, comme on peut voir dans les privilèges de France, où le prince dit qu'il pourra y entrer avec son armée, et, dans l'accord que Guichard II fit avec Paltonard, touchant Villiers, il est dit que toutes les fois qu'il voudra y mener son armée on sera tenu de lui remettre

le château. Ils faisaient battre monnaie, je ne dis pas seulement en Dombes, dont il n'est pas ici question, mais en Beaujolais, dont les coins se voient encore au trésor de Villefranche ; bref, ils avaient les mômes prérogatives et autorités dans leur pays qu'avaient chez eux les comtes de Chalon, d'Auxonne, de Mâcon, de Forez, et tant d'autres ; s'ils n'ont pas porté titre de comte, c'est qu'il ne s'est pas trouvé dans leur état une ville décorée du titre d'évêché non plus que dans le Bourbonnais, où les anciens seigneurs de Bourbon n'étaient pas de plus haute qualité qu'eux, non plus que les Bermond, d'Anduse, en Languedoc, qui étaient souverains aussi bien que les sires d'Albret, de Pons, de la Marche, de Montmorency, de Guines, de Coucy, de Turenne et tant d'autres dans le royaume qui vivaient dans cette liberté que leur permettait alors la faiblesse et le peu de force des rois de la troisième lignée.

Ce fondement posé, je viens à un autre, qu'on ne saurait disputer, qui est l'origine de nos anciens seigneurs de Beaujeu; car soit qu'on les fasse sortir puînés ou cadets de la maison de Flandres ou de celle de Forez, de quelque souche qu'on les prenne, ils seront toujours princes, ce qui se prouve fort bien par l'acte de la fondation du monastère et abbaye de Belleville, faite, l'an 1159, par Humbert II, seigneur de Beaujeu, portant ces mots : fundatio abbatiœ et ecclesix beatx Mariée de Bellevilla per illustrissimum et potentem principem Humbertum de Bellojoco ; l'acte de fondation des Cordeliers de Villefranche qualifie Guichard son fondateur : magnificus et potens ; celui de la fondation d'Aigueperse : illustris et potens dominus Ludoviciis, tous lesquels titres ne se donnaient en ce temps-là qu'aux princes, comme était Louis de Forez; de plus, si ces seigneurs n'eussent été de la qualité, GuichardII aurait-il dû prétendre d'épouser Luciane de Montlhéry, qui avait été fiancée au roi Louis le Gros et séparée à cause de la parenté qui était entre eux. Estime-t-on un petit honneur d'épouser la fiancée d'un roi de France et, pour arriver à ce degré, suffit-il d'être simple gentilhomme ? Guichard III aurait-il pu aspirer au mariage de Sibille de Hainaut, sœur d'une reine de France, femme de Philippe-Auguste et sœur de Baudouin et Henri, tous deux consécutivement empereurs a Constantinople, sans que je fasse mention d'Éléonore de Savoie, femme de Louis de Beaujeu, qui était cousine germaine de Margue-

rite de Provence, femme du roi saint Louis, Éléonore étant fille de Thomas de Savoie, comte de Flandres, et Marguerite, fille de Béatrix, frère et sœur, enfants de Thomas Ier, comte de Savoie. Je ne parle pas beaucoup des belles alliances qu'ils ont contractées avec les maisons de Forez, de Bourgogne, de Savoie, de Genève, de Chalon, de Baugé et tant d'autres des plus illustres de France qu'on pourra voir dans la suite de leur généalogie ; mon premier dessein a été de faire voir que, quoique l'on ne qualifie pas nos seigneurs de Beaujeu du titre de princes, mais seulement du nom de sires et barons, ils étaient vraiment princes, non point à cause de leur souveraineté de Dombes, où personne ne leur dispute cette prééminence, et quiconque la voudrait révoquer en doute il n'aurait qu'aller faire sa déclaration au greffe du bailliage de Trévoux, sans aller au parlement séant à Lyon, ni non plus pour leur gouvernement souverain qu'ils avaient dans le Beaujolais, mais bien pour leur origine qu'ils tiraient, ou des anciens comtes de Flandres ou de Forez, et, s'ils n'eussent pas été de la qualité, le pape Innocent II, fuyant la persécution de l'antipape Anaclet et se réfugiant en France, ne serait pas venu à Beaujeu implorer le secours dudit seigneur; les personnes de cette qualité ne vont point mendier l'assistance des simples gentilshommes, qui, quand ils auraient pouvoir de les maintenir sous leur protection, n'oseraient l'entreprendre sans la permission du souverain, dans la juridiction duquel ils sont.

René Chopin, parlant de la fondation de l'église collégiale de Beaujeu, use de ces mots : Ber ardus Bellijoci princeps Vandelmodis uxor et Humberius filius extruxerunt primum Bellijoci templum ; et Severt dit, après Claude Paradin, que ces princes n'avaient mis au commencement dans ladite église que des prêtres sociétaires et que leurs enfants les instituèrent chanoines, et au Cartulaire de l'église de Beaujeu on y lit ces mots : Guichardus, Humberti filins, princeps famosissimus.

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