CHAPITRE VI
DES FOU miUIIES
§XL1X. — L'HermiDe.
Les fourrures qui sont comprises parmi les émaux sont au nombre de deux : Thermine et le yair.
V hermine est un champ d'argent moucheté de lable; ces mouchetures se terminent par trois pointes.
^ ^fc
L'hermine est portée dans le blason parce qu'elle est le symbole de la pureté ; cm-, dit un vieil .auteur, l'hermine eet la peau d*une petite beekMe bkmeJte,
114 SCIENCE RÈIIALmOUB.
de la forme d'une nmteUe , ayant cela de propre naiurdlmnent qu'elle abne mieux 9e laisser prendre et perdre la vie que de passer par un lieu infect, et plain de boue, làoàeUe saUiraU sa beUe peau.
L'hermine compose les armoiries da duché de Bretagne , et est en grande partie entrée (laiis celles de la noblesse bretonne. Je vais encore empruntei* h nos vieux chroniqueurs la belle légende de cette introducUoi) , en conservant autant que possible la naïveté de leurs rédts
§ L. — Légende du roi Arthur et de Ja sainte Vierge.
Or, en ce temps, régnait en Grande-Bretagne le vaillant roi Arthur, qui avait déjà accompli les plus merveilleuses aventures ; ne saurais dire combien de géants il avait pourfendus , combien de danioiselles éplorées il avait soustraites à la brutalité de leurs ravisseurs, à combien dVnchantements il avait mis fin ; et ce qui est mille fois plus beau , plus précieux et plus louable, quel nombre iniini d'églises il avait fondées, de quels dons magnifiques il avait enrichi les chapelles et ecdésioles les plus humbles de son royaume, et combien était grande sa dévotion à Dieu notre Père , à notre très-sainte mère TÉglise , et surtout à la benoîte Vierge Marie. Plus ne lui
* On reconnaît racilement ici le mélange si couiinun de faits anciens et nouveaux qui abonde tlans no? vieux lé^^t rulaires. Véritables mosaïques , leur3 récits se compustml de détails pris à toutes les sources; comme Tabeille, ils butinent toutes les fleurs.
DBS FOURRURES. lU
restait en Grande-Bretagne haute besogne à faire. Les bons paladins, les chevaliers de la Table Ronde erraient vainement fiar toutes les forêts à la quête daventures sans rencontrer le moindi'e nain qui les vint supplier d'accourir au secours de sa dame; nul n^osait mesurer sa vigueur contre ces champions éprouvés, qui jamais dans la lutte ne manquaient de faire routo dans la poussière cheval et cavalier. Or, à court de prouesses , de hauts ftiits d'armes que force leur était bien de ne point accomplir, puisque la Bretagne n'était moins bien purgée et nettoyée de brigands, bandits, enchanteurs, nécromans, sorciers et géants, qu'oncques ne le furent les écuries du roi Augias quand Hercule, le dompteur de monstres , comme dit le poëte , en eut enlevé toutes les souillures et immondices ; force était bien aux braves chevaliers de la Table Ronde et à leur vaillant prince et monarque de chercher dans des tournois, carrousels, banquets somptueux, des passe-tempfl dignes de leur illustre naissance. La cour de Bretagne était donc constammmt en féte, et la splendeur, la magnificence de Thospitalité qu'Ârtbur offrait à tout preux venu à sa cour pour mieux s'instruire des devoirs de la chevalerie, y attirait de tous les royaumes d'Europe et même dOrient la fine fleur des paladins. Parmi les chevaliers de haut parage qui brillaient dans les joutes par leur valeur, et à la table des festins par la joyeuseté de leurs propos, la mordante viveté de leurs reparties et les grâces d'un badinage léger et galant , nul ne Pem-
portait- sur messire Yves de Kerskao. Gai trobador, quand il prenait son cistre et chantait une canzone ou un sirvente, toute la cour charmée semblait suspendue à ses lèvres et écoutait longtemps encore même après qu'il avait cessé de chanter. Homme docte, il savait manier le calamus et trae^ d^une main habile sur le parchemin des caractères , des lettres, embellis des oiseaux, des fruits, des fleurs les plus délicatement disposés et enluminés, historiés, blasonnés avee un art infini. Mais c^est dans ce grand art du blason qu'il était passé maître ; aucun roi d'armes, aucun héraut ne savait mieux que lui la valeur des armoiries gravées sur les écus des chevaliers; au premier coup d'œil il reconnaissait à quelle nation , à quelle famille appartenait le guerrier qui se présentait , et pouvait dire Tanclenneté de sa race et les exploits par lesquels ses aïeux s'étaient signalés. Pourquoi faut-il, 6 mon Dieu, que tant et de si belles qualités fussent tombées en partage à celui que la cupidité avait porté à renoncer à Tallégeance de son s^gneur, à un homme que le démon de Favarice, idmt leo voraiw ( délivrez-nous-en , ô Seigneur avait tenté, et qui, aussi faible que la faible Éve, avait succombé aux suggestions du malin !
Il était advenu que dame Mahault, tante du susdit baron , dame de Brelidy et de TArgentière , de Muzelle, etc. , és pays de Gaule» vint à mourir, délaissant une bien riche succession, tant en or, argent, joyaux et pierreries, qu'en beaux castels, bonnes villes , nombreux manants et serfs. Dame
DBS FOURRIDRES. 117
Mali au 11 laissait aussi une fille qui fui uiise en possession de ce susdit bel héritage. Messire Yves de Kerskao y prétendit, disant que la lignée féminine en devait être exclue, et que par réversion d hoirie aux màles, selon titres souscrits par le bisaïeul de dame Mabault en ses volontés ultimes, si la descendance masculine déchéait, ce qui étail arrivé, il devenait chef de la maison. Litige s'eusuivit et procès par devant messieurs du parlement de Lutèce. Or, comme il ne put produire ces litres, fut-il débouté et rien irobtint. Alors dans son ire connuença-t-il à blasphémer, se vouant à Satan plutôt que de renoncer à la proie qu'il convoitait ; et par les su^'gestions du malin esprit s'en vint-ii trouver une sorcière experte dans Tart diabolique de contrefaire les écritures, et ne saiton à quel prix ni pour quel pacte infernal consentitelle à lui façonner titres propres à spoliei* l'héritière, d^autant plus quMl était assuré de Tappui de Flolo, l\in des tribuns de Rome qui était gouverneur de Gaule sous le règne de Léon l^'^, empereur des Romains. Mais Dieu ne voulut point que le diable triomphât, et Tasluce satanique fut mise à néant. Yves se retira alors ès Bretagne, et songeait à exciter guerre entre Arthur et Flolo , pensant qu'il Tavait trahi et ne lui avait montré bien bon vouloir. Or Arthur mieux ne soullait désirer que conquêtes à faire et prouesses à accomplir, et d^autant plus justement que Flolo, en vrai mécréant et païen, et sacrilège, et damné adorateur des idoles, persécutait les pieux serviteurs de Jésns-Christ, et blasphémant
surtout la très-beooite Vierge Marie qui tant était chère à Arthur « partout faisait abattre ses révérendes images et cliàsses. Mais Loulcsfois jusqu'à présent Arthur, par les prières de la belle Yseult, était demeuré au château de Windsor qu'il avait fait faire et fondé, et où avait été premièrement commencée la noble Table Ronde dont tant de vaillants hommes et chevaliers sortirent et travaillèrent en armes et en prouesses par tout le monde.
Or un jour, lorsque Tété va à déclin, que Toiseau a perdu la voix, que les vignes sèchent, que meurent les roses, que les arbres se dépouillent, que les chemins se jonchent de feuilles, Arthur était à Windsor, en son palais, environné de barons, de chevaliers, de pages, de dames, de jeunes filles et de jeunes hommes. 11 tenait la tète inclinée en pensera d'aventures et de prouesses* Ives de Kerskao était allé à la chasse, parce qu'il se souvenait du très-gentil pays de Gaule dont il était banni. 11 portait un petit faucon qu'il avait nourri, et tant vola le faucon par rivières, qu ii prit un héron. Ives, de retour au castel , fait rôtir le héron, le met entre deux plats d^argent, sintroduit dans la salle du festin du roi, suivi de deux maîtres de vielle, d'un quistreneur (joueur de guitare) et de deux bachelettes, filles de marque; elles chantaient, accompagnées du son des vielles et de la guitare. Ives s'écrie : « Ouvrez les rangs, laissez passer les preux; voici viandes à preux. Le héron est le plus couard des oiseaux; il a peur de son ombre. Je donnerai le hé-
ron à celui d'entre vous qui est le plus poltron; à mon avis, c^est Arthur; déshérité du noble pays de ia Gauie, dont les Césarieiis Tont chassé; mais le cœur lui a failli « au roi des braves, pour lutter contre Rome, et pour sa l&cheté il mourir privé de ce beau royaume, que notre très-saint père le pape lui avait donné. »
Arthur rougit de colère et de mal talent , le cœur lui frémit ; il jure, par le Dieu du paradis et par sa douce mère, qu^avant que six mois soient passés il aura défié limpie Flolo.
§ Ll. — Le Combat
Or Arthur avait tenu sa promesse , et comme le printemps fut venu , que les violettes ès champs ré-
pnndeiil leurs douces et tant suaves odeurs, que les oiseaux gazouillent sous le feuillage et voleteiit de branche en branche ; que les prairies se blasonnent de marguerites d'argent, les champs de bluets d'azur, de œquelicots de gueules; que les haies revêtent leur robe de sinople, et les moissons leur casaque d'or; il était jà débarqué ès pays de Gaule, et trouva>t-ii le pays gras et plantureux de toutes choses, les granges pldnes de blés et d'avoines, les maisons pleines de toutes richesses, riches bourgeois, chars, charrettes, chevaux, pourceaux, moutons « bœufs, qu^on nourrissait dans ce pays-là, et des plus beaux biens du monde; mais d'ennemis, point d'apparence. Le vaillant roi Arthur
m SCIENCE HÉRALDIQUE.
avait envoyé cii avant de sa bataille cinq cents armures de fer et deux mille archers, et Tristan de Léonais les comniaiulait; mais jusque alors ii âvail vu que gens fuyant d'aussi loin qu'ils oyaient par- 1er, laissant leurs maisons et granges toutes pleines. Alors commençait à se désespéier Arthur, disant qu'il n'était mie venu pour combattre manants et villains, mats preux chevaliers à lances non émoulues et badelaires traiiciiantes. Soudain des trompettes retentirent à rentrée du camp où s'était arrêté Tempereur de Bretagne, et Arthur, s^étant eiiquis ce que signifiait ce bruit inusité à telle heure, apprit -il avec une bien vive liesse, que c'étaient hérauts envoyés par Flolo, qui lui venaient demander audience de la part de leur maître, à cette fin de lui assigner rendez^-vous de bataille.
Si fut grand Thenr du roi des preux, vous le laisse à penser, et ordonna-t-il aussitôt que le héraut fut amené sous sa tente, où se réunirent tous les paladins de la Table Ronde, que point n^entrcprendrai de vous iiouiuier, car leurs noms et gloire par toute la terre sont moult bien connus. Adonc s'y présenta le héraut, et dMne voix éclatante, défia, au nom de Flolo, le i)lus brave champion de Tarmée bretonne, disant qu'il ne fallait verser tant de sang pour décider la querelle, mais que si paonr n'arrêtait les chevaliers de la Table Ronde , de s entreprmdre à lui; ioelui-là qui demeurerait vainqueur aurait la possession de la Gaule. Et ainsi avait pensé et bien imaginé Flolo, que point ne lui feraient défaut
DBS FOURRURES. lit
d'accepter les braves ciievaliers de la Table Ronde, qui onoques n'avaient reculé» et lui , étant d'une stature toute gigantale , n^ayant pas moins de dix pieds de haut, et déracinant avec son bras si fort le ciiène le plus vieux et le plus solide., si cuidait-il facile-ment triompher de radversaire téméraire qui s'oserait mesurer à lui , et , par ainsi , garder le beau royaume de Gaule. £t quand eul fini de parler, le héraut lança par la salle le gantelet de fer du géant FiolOy en criant trois fois: « Qui ramasse, qui ramasse, qui ramasse? Braves chevaliers, ne craignez point la mort. Los et guerdon aux preux. »
Tous aussitôt, Perceval, Ivan le Gallois, Tristan de Léonais , Amadis , Roger de ComouaîUes, se précipitèrent comme un trait pour ramasser le gantelet et avoir la gloire du combat; mais Arthur les arrêta tous. « C'est à moi, ditril, de paraître dans la lice, puisque le prix du tournoi à moi seul est réservé. » Et se tournant vers le héraut : « Va dire à ton maître qu^Artbur le défie à un combat à mort , sans merd ni miséricorde ; et que Dieu accorde la \ ictoire à la cause la plus juste. — Âmen, » dirent en chœur tous les chevaliers; et tous se signèrent pieusement de la dextre , tandis que le païen héraut , se croisant les bras , riait d'un air ironique.
Le lieu du combat fut choisi en Tile Notre-Dame de Paris, propice à il iec; et là, à la vue des deux armées, les deux champions parurent dans l'arène. Arthur avaitouï dévotement messe le matin , et dit avec foi et coniiance en Dieu ses oraisons accoutumées , et avait
m SCIENCE HÉRALDIQUE.
sortoul imploré Tappoi et protection de la très-sainte
Vierge Marie, sa bonne mère et vénérée patronne; tandis que Flolo , contempteur de Dieu et des saintes avait invoqué Bacchus et demandé à dame Ivrognerie de lui donner force et courage.
Si fort les deux diampions se heurtèrent en cou* rant Tun contre fautif , que leurs coursiers roulèrent avec eux dans la poussière, et leurs lances s'étaient brisées contre leurs boucliers. Alors se relevèrent prestemrat, et mettant Tépée à la main, s*attaquèrent avec fureur. Marteaux sur enclume du torgeron ne tombent ni plus drus ni plus broyants que les bonnes lames ne frappaient sur les casques et armures; et la lourde épée du géant, semblable à une énorme massue, tombait comme un rocher sur la tête d Arthur, qui, malgré sa vigueur, sentait ployer sous lui ses genoux et craignait de choir. Déjà les braves paladins, gémissant en leurs cœurs, cuidaient le roi perdu, taiiL le géant romain avait l'avantage, et levant sa lourde arme, pendant qu^Àrthur était déjà incliné vers la terre, s^apprètait à roccire, quand tout à coup s'apparut entre ces deux valeureux champions la sacrée Vierge Marie, qui de Fenvers de son manteau, fourré d*hermine, couvrit le bouclier d'Arthur, dont Flolo demeura tellement effrayé et interdit, qu'en l'instant il perdit la vue, et au même temps Arthur, quoique grièvement blessé, lui déchargea un coup furieux de Cahhurne ( sa bonne épée) sur la tète, et le laissa tout roide mort sur k place: de laquelle vision Arthur ayant
DBS FOUBRimiS. Iti
été averti de circonstance en autre, fit bâtir une église en Thonneur de la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu , au lieu dù est i firésent Féglise Notre- Dame de Paris, et délibéra avec Hoel (surnommé le grand ) son neveu , sixième loi de cette province de Bretagne, de prendre à Favenir les hermines pour leurs armes , qui ont été depuis continuées par ses soooesseura , rois et ducs de Bretagne, laqueile fut unie et incorporée pour jamais à la couronne de France, au grand contentement des Bretons, sous le règne de François I^'^, du consentemrat des estats de cette province, en Tannée 1K3S.
§ LU. — U Tair.
Le voir est un métal d'argent et d'azur; on le
désigne par des peaux blanches et bleues, taillées en formes de petits écussons placés par rangées, opposés les uns aux autres, de manière que la base de chaque petit écusson blanc soit toujours à côté de la base de chaque petit écusson bleu.
Le vair, vulgairement parlant, était autrefois
m SCIENCE HÉRALDIQUE.
une doublure en fbumire du manteau écarlate des
nobles personnages; cette doublure étail faite de petits morceaux de fourrures de différentes couleurs, cousus ensemble, et de là fourrure voir, de variis cotoribus. Un sire de Coucy, combattant contre les Turcs, en Hongrie, s^aperçut, au fort de la mêlée, que ses gens prenaient la fuite et que ses bannières étaient abattues ; il s'avisa alors d'arracher le vair de son manteau, et l'arborant au bout de sa lance , il rallia à lui tons ses hommes d'armes et gagna la victoire. Depuis ce temps, le fmcé de vatr et de guende» apparaît dans les armoiries de Couey.
Il peut arriver que rhermine et le vair soient faits d'autres émaux que d^ai^ent et d'azur; on dit alors, en blasonnant, herminé ou vairé d'or ou de gueules. Les c4)uleurs et les métaux ne doivent jamais, comme je Tai déjà dit, être superposés dans une armoirie. Cet usage, très -ancien, reriit une nouvelle consécration sous le règne de Philippe - Auguste.
Après la bataille de Bouvines, Mathieu I*'^ de Montmorency, se présenta devant ce prince, et couvert de blessures et de sang, lui offrit douze drapeaux pris sur Tennemi. Le roi trempa le doigt dans le sang du guerrier, et lui dit, en traçant une croix sur son écu, qui alors était d^ar (jaune) à la croix émargent (blanc), cantonnée de quatre alérions d'azur: « 0 brave homme, je veux qu'à l'avenir vous portiez votre croix d'argefU en croix de gueules (rouge),
et que vous lyouticz, en souvenir des drapeaux que vous m'apportez, douze aigles désarmés (alérions), aux quatre qui sont déjà sur votre écu. » Depuis ce temps, la croix d'argent de métal n'est plus sur le fond de métal des armoiries de Montmorency ,
ce qui était contraire aux règles de Tart héraldique.
CHAPITHE YII
DES FIGURES, PIÈCES ET MEUBLES