‹ Histoire du blason et science des armoiriesChapitre 1 sur 48 · M DCCC XLVIII · texte numérisé non relu

M DCCC XLVIII

De là sont venus les escus,

Les armes qu’ores on voit peintes, . Armes qui jadis furent teintes

Dans le sang des premiers vaincus ;

De là les crys et les devises,

Le métail avec les couleurs

Dont , Curieux en mille guises,

Ils ont blasonné leurs valeurs.

S'il est une science qui, étudiée avec amour, ait excité un enthousiasme et une admiration portés jusqu’au culte et à la dévotion, et qui, plus tard, par un triste revirement de l'esprit humain, soit tombée dans le discrédit le plus complet, c’est à coup sûr celle du blason. L'art héraldique ne méritait, il

faut le dire, ni cet excès d’honneur, ni le mépris dont

postérieurement on a voulu le flétrir ; et si, de ces deux sentiments bien divers, l'engouement extrême au moyen âge, un froid dédain au commencement de ce siècle, il en est un qu’on puisse admettre, c’est le premier, à n’en point douter. Le blason formait réellement alors une science d’une haute importance sociale , qui avait ses lois, nommées lois d'armes, ses académies, les conseils des maréchaux ; et l'on exigeait des rois d'armes, ou officiers chargés d'exercer publiquement cette science, de scrupuleuses garanties d’érudition et de mérite personnel. Le blason, langue mystérieuse, langue ingénieuse et frappante, d’un usage universel pour la noblesse de la chrétienté, établissait entre tous les gentilshommes une confraternité héroïque; c'était la pierre fondamentale de l'édifice féodal, le ciment et la clef de voüle, comme dit un vieil auteur, de la hiérarchic aristocratique. C'était encore un enseignement permanent, une exhortation constante à la jeune noblesse de marcher sur les traces de ses aïeux : reproduits et multipliés à l'infini par la gravure, la sculpture, la peinture, sur les bannières dans les combats, sur la pierre des caves sépulcrales, sur les murs de la salle du conseil, sur les meubles et sur les livrées, entourés de leurs supports, de leurs cimiers, de leurs devises , les blasons de famille étaient pour les chevaliers, dont quelquefois ils pré-

sentaient les noms sous une allégorie parlante, une ‘personnification glorieuse, abstraite et immuable de leur race ; et, semblables à ces momies égyptiennes que les familles conservaient avec un soin religieux, par leür eontinuelle présence ils semblaient exhorter les fils à ne point dégénérer de leurs pères, établissant ainsi entre les descendants d’une mème lignée une rivalité généreuse. Comment une science si propre à éterniser le souvenir des grandes actions, à enflammer d’une noble émulation les fils avides d’imiter leurs vaillants ancêtres, et jaloux de ne point laisser flétrir le glorieux blason qu'ils en avaient reçu, eüt-elle pu ne point exciter l'admiration et l’enthousiasme ? Quoi ! la noblesse était tout alors, le roi s’honoraït d’être gentilhomme avant de s’enorgueillir du titre de monarque, et l'art dont les règles absolues établissaient une barrière infranchissable entre le noble et le vilain, l'art qui consacrait les droits de la noblesse et inserivait ses hauts faits dans le livre d’or de la chevalerie, n’eût pas été l’objet de la vénération générale! Comment, après cela, le moyen àge, si poétique, si plein de sentiments religieux, si fervent, si enthousiaste, dans l'esprit d'absorption, de travestissement, et pour ainsi dire de centralisation, avec lequel il semblait vouloir personnifier en sa seule époque toutes les grandes renommées et toutes les actions illustres des anciens temps ; comment le

moyen âge eüt-il pu ne point doter les héros des siècles précédents des attributs armoriés qui jouaient alors un rôle si glorieux et si important ? Alexandre, le vainqueur de Babylone, le chevaleresque Arthur de Bretagne, forment le sujet de magnifiques épopées dont la scène se passe sous les descendants de Charlemagne : pouvait-on se dispenser de leur attribuer le blason du rang qu'ils occupaient? Nous ne serons donc nullement surpris si la plupart des historiographes du blason lui assignent une antiquité fabuleuse ; nous n'éprouverons aucun étonnement à voir nos anciens chroniqueurs décrire sérieusement les armoiries de Jules César et de Vespasien, et nous donner comme très-authentique le blason de notre Seigneur Jésus-Christ, accompagné de tous ses ornements, parmi lesquels on distingue un heaume de marquis. |

Il est facile de concevoir que la science héraldique fut au moyen âge l’objet d’une sorte de culte ; on comprend non moins aisément lacharnement avec lequel on s’est attaché, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui où nous vivons, à rabaisser, à dénigrer cet art qu'on traitait de frivole, à le représenter comme une espèce de passe-temps propre uniquement à amuser les loisirs des intelligences futiles et sans portée. L'esprit révolutionnaire, auquel était odieux le moindre souvenir du passé, qui

attaquait avec fureur toutes les institutions de l’âge féodal, avait naturellement dû envelopper lart du blason dans la proscription dont fut frappé tout ce qui était noble ou de vieille date.

Aujourd'hui la noblesse n’est plus en France qu'une distinction purement honoritique : les priviléges qu’elle possédait autrefois, l'autorité dont elle était revêtue, le prestige qui l’entourait, les immenses domaines qu’elle se transmettait sans morcellement de générations en générations, le respect de la hiérarchie, tout ce qui semblait enfin assurer sa durée, ce qui faisait sa grandeur et sa puissance , tout cela a été englouti dans l’abime des révolutions. Qu'il nous soit donc permis d’esquisser le tableau des immenses services que cette noblesse a rendus à la France, d'emprunter à nos annales le récit des actes héroïques qu’elle y a inscrits en si grand nombre !

Reportons nos regards sur le passé : combien l'histoire de cet ordre, auquel appartinrent pendant près de huit siècles les destinées de la France, n’offre-t-elle pas de pages admirables, d'exemples de dévouement sublime, de modèles de valeur, de courtoisie, d’affabilité, de grandeur et de patriotisme !

L'histoire de la noblesse, en effet, depuis Hugues Capet jusqu’au règne de Louis XIV, n’est rien autre

chose que Flhistoire de la France entière. Royauté, église, communes, tout émane d'elle, tout se rattache à elle: c'est la noblesse qui donne à Hugues Capet le droit de porter le sceptre enlevé aux indignes descendants de Charlemagne ; c'est elle qui fonde les monastères, édifie les églises, dote les abbayes ; c'est elle encore qui, concédant aux serfs de ses domaines des actes d’affranchissement, et aux bourgs des chartes de communauté, enfante le peuple : un jour il dévorera sa mère.

La noblesse, qu’un injuste préjugé accusa si longtemps de mépriser les lettres et d'ériger en titre d'honneur l'ignorance la plus crasse, a imprimé au monde, en grande partie, le mouvement civilisateur qui élève si haut l'ère moderne.

Ne sont-ce pas ces seigneurs taxés trop légèrement d’égoïisme et de cupidité, qui les premiers, à la voix du souverain Pontife, s’écrièrent : Diex ki volt, et quittant leurs riches domaines, les castels où ils menaient vie noble et joyeuse, laissèrent à la garde de Dieu leurs femmes et leurs enfants , déployèrent au vent leurs bannières , et, la croix rouge sur l'épaule, vinrent mourir pour la foi en Palestine?

A Bouvines, à Crécy, à Poitiers, à Azincourt, sur tant de champs de bataille où le sang français coula par torrents , qui voit-on toujours au premier rang, là où le danger est le plus grand, là où la mort,

comme le moissonneur qui abat sa récolte, fauche sans se lasser jamais et jonche le sol de cadavres ? c'est cette vaillante noblesse qui meurt en riant et de joyeux propos à la bouche !

Et lorsque la patrie, livrée à ces orgueilleux insulaires qu'après cinq cents ans nous retrouvons encore en face de nous comme nos plus ardents ennemis, semble à jamais. perdue ; quand un monarque anglais souille de sa présence le palais des rois très-chrétiens, et que le peuple égaré repousse le prince appelé au trône par sa naissance , personnification vivante de la nationalité française, n'est-ce point encore la noblesse qui se range autour de l’héritier fugitif, et dont l'épée chasse l'étranger et reconquiert à Charles VII le sceptre de ses pères ?

Guerres d'Italie, luttes contre la domination . espagnole, dissensions intestines, querelles religieuses, dans tous ces grands mouvements qui depuis lors jusqu’à nous ont agité le monde, toujours le principal rôle n’appartint-il pas à la noblesse ?

Or est-il possible d’en bien étudier lhistoire, de déméler Porigine des chefs, héros de tant de pages éclatantes inscrites dans nos annales, de suivre avec intérèt la filiation des maisons si fécondes en grands hommes pendant toute la durée du moyen âge, si la science héraldique ne vient en aide aux investi-

gations de l'historien ou de lantiquaire, et ne lui ouvre, pour ainsi dire, l'accès à une nouvelle voie de recherches intéressantes ? La science du blason est indispensable aux études historiques et archéologiques. Il faut, pour bien comprendre et juger cette époque du moyen âge si brillante et si colorée, pouvoir lire ce langage emblématique commun à tous les peuples de l’Europe, langage dont les signes disent l'histoire d’un monument souvent mieux que de nombreuses pages.

Avec quelle joie, d’ailleurs , l’intelligence n’assistet-elle pas à l'existence animée de ces temps pleins de poésie où l’homme de guerre, l’homme d'église , le bourgeois, le trouvère, la douce châtelaine, le pieux pèlerin, se pressaient aux abords du champ clos du tournoi pour assister aux pas d'armes depuis longtemps annoncés ! avec quel bonheur ne se promène-t-on pas dans le vaste et poétique champ de ces innombrables symboles qui témoignent du courage de nos ancêtres !

D'ailleurs encore, si la France est notre patrie, la France n’est pas seule le monde, tout ce que nous avons détruit chez nous n'a pas disparu chez les autres nations. Îl faut bien nous persuader qu’en franchissant la Manche, le Rhin, les Alpes, et les mers même, nous retrouvons partout, fort et vivace, le poétique et mystérieux langage du blason, et que

nous paraissons au delà de nos frontières n’avoir pas complété notre instruction en négligeant de nous. familiariser avec une étude utile et curieuse. Ïl ne faudrait pas non plus supposer que cette étude ne présentät d'utilité qu'aux hommes titrés qui peuvent avoir des relations par leurs fonctions et leur position avec la noblesse étrangère ; ce serait commettre une grave erreur ; en effet, les historiens , les antiquaires, les numismates, les poëtes, les peintres, les gens de lettres , les sculpteurs, les graveurs, les architectes, les touristes , doivent connaïtre la science héraldique, doivent savoir blasonner une armoirie, à peine de tomber dans de déplorables erreurs.

Parcourez les galeries historiques du palais de Versailles ; ouvrez les volumes de cette collection vraiment nationale qui a pour but de remettre en lumière les noms les plus célèbres de nos guerriers, les armoiries de nos anciens preux. Écussons et insignes , tout est jeté dans le même moule. Les écus ont la même forme, et les blasons le même type que s'ils étaient tous du xv° au xvin® siècle; ils manquent absolument du caractère de leur époque. Si la représentation d'objets autrefois vénérés et source puissante d'émulation et de gloire est ainsi faussée, c’est qu’on les traite avec trop de dédain pour les étudier : que d'artistes ont besoin de lecons sur ce point! Au moins, à Versailles, les métaux et les émaux n’ont-ils

pas été dénaturés ; mais il n’en est pas ainsi partout, et l’on a vu, dans un tableau de la naissance de Henri IV, déployer les chaînes de Navarre en champ d'azur. On ne verrait pas, sur la place Louis XV, Rouen gratter les fleurs de lis d’or de son chef, et Lille, tout en ayant le courage de conserver sa grande fleur de lis d'argent, l’étaler sur un champ d'azur au lieu d’un champ de gueules; on ne verrait pas la ville de Paris, non-seulement répudier son noble chef semé de France, mais transformer en azur le champ de gueules où flotte sa nef d'argent. Non, sans la connaissance du blason, il est impossible d’avoir une intelligence vive et claire du moyen âge ; il est bien souvent impossible, sans le secours des symboles héraldiques , de déterminer l'époque où fut fondé un monument, d’en désigner le pieux auteur, malgré lécu armorié qui timbre le portail de l’église ou du castel qu’on a devant les yeux. | Ainsi, de deux choses l’une : ou il faut, comme les fervents révolutionnaires de 93 ou les exagérés de 1830, proscrire absolument les armoiries ; ou il faut apprendre à s’en servir d’une manière exacte, intelligible et conforme à l’histoire dont elles retraceni les souvenirs. C’est ce dernier but que je me propose en publiant ce livre. Je n’ai pas, à la vérité, la prétention de faire de mes lecteurs des généalogistes

ou des savants en blason de la force de M. de Refuge, gentilhomme de la chambre de S. M. Louis XV, que mon grand-père me citait toujours comme modèle. Refuge était un très-honnête homme, très-vertueux , avec de l'esprit, parfaitement modeste, et d’une grande valeur. C'était l’homme le plus instruit de l'Europe dans la science héraldique et en toutes sortes de généalogies , et de tous les pays, depuis les têtes couronnées jusqu'aux simples particuliers, avec une mémoire qui ne se méprenait jamais sur les armes, les noms, les degrés ni les branches, sur aucune date, sur les alliances, ni sur ce que chacun était devenu. Il était fort réservé là-dessus, mais sincère quand il faisait tant que de parler. On peut dire que sa mémoire épouvantait. Un jour , un courrier qu'il reçut à Metz d’un seigneur allemand de l’autre côté du Rhin, en pensa tomber à la renverse en lui rendant son paquet de la part de son maitre. « J'ai l'honneur de le connaître, » lui dit M. de Refuge, « bien que je ne l’aie jamais vu et ne lui aïe jamais parlé ; » et tout de suite il lui fit la description des armes et lui détailla toute la généalogie.

Je ne prétends point, mes chers lecteurs , vous faire acquérir une telle science; mais j'espère, du moins, ne pas vous laisser totalement étrangers à l’art du blason et à la signification des termes héraldiques, et pour dissimuler autant que possible l’aridité de cette

étude, j'aurai soin d'y entremèler les nombreux traits d'histoire, les anecdotes intéressantes sur l'origine des familles, qu'une lecture à demi séculaire a entassés dans ma mémoire :

Cosi all” egro fanciul porgiamo aspersi

Di soavi licor gli orli del vaso;

Succhi amari, ingannato, intanto ei beve, E dal! inganno suo vita riceve.

Puisse en ce livre aussi l’orle gracieusement dentelée dissimuler la sévérité, l'aspérité du fond!

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