‹ Histoire du blason et science des armoiriesChapitre 2 sur 48 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

$ I. — Origine des Symboles.

Le mot blason exprime à la fois les figures emblématiques qui couvrent l’écu d’un gentilhomme et la science qui a pour objet de nommer, d'expliquer ces mêmes figures et d’en régler la disposition.

Le blason , les armoiries existent depuis que les hommes se sont divisés en congrégations particulières ; car dès lors il y a eu lutte entre ces congrégations , il y a eu collision , il y a eu vainqueurs ct vaincus; et l’armoirie n'étant qu’un signe extérieur qui avait mission de raviver sans cesse le souvenir du fait passé, souvent le vainqueur a dù se parer du symbole de sa victoire. De plus, ces congréga:

tions furent régies par des chefs dés linstant de leur formation, et les chefs, afin de se distinguer de la foule, portérent des signes extérieurs, des emblèmes de leur force, de leur puissance. L'un prit pour symbole un lion qu'il croyait égaler en courage, l’autre un serpent dont il prétendait avoir la ruse et la prudence : de là les armoiries, de là le blason. Aussi un grand nombre d'auteurs qui nous ont laissé des traités sur cette matière, adoptant l’étymologie trouvée par un vieux linguiste qui fait dériver , à l’aide d’une ingénieuse metathèse, le mot blason du mot hébreu sobal (porter ), ont-ils attribué aux armoiries une origine aussi ancienne que le monde !

Les distinctions, dès les temps les plus reculés, comme au moyen âge, furent empruntées à deux genres distincts, les couleurs et les signes. Elles n'étaient point encore alors devenues un système, une science; mais elles existaient déjà, et l’on voit la haute antiquité en faire un usage constant.

$ IT. — Les Couleurs.

En Orient, le blason du royaume, le symbole des castes qui le divisent , c’est la ville elle-même dans ses divisions ; Ecbatane, par exemple, aux sept enceintes, aux sept couleurs. « Dejocès, dit Hérodote, fit bâtir par les Mèdes une ville grande et forte; elle avait sept enceintes circulaires , s’élevant les unes au-dessus des autres et peintes chacune d’une cou-

ANTIQUITÉ DES SYMBOLES. 45 leur différente. La première était blanche, la seconde noire, la troisième pourpre, la quatrième bleue, la cinquième écarlate; enfin les deux dernières étaient, l'une argentée et l’autre dorée. »

Le moins oriental des peuples asiatiques, les Turcs, ont gardé quelque chose de ces traditions. Partis de la vie pastorale, ils ont fait de la tente immobilisée le symbole de l'empire. Cette tente a quatre colonnes, qui sont le grand visir et les trois principaux ministres. Elle a deux portes, la porte du gouvernement, la porte de la béatitude : les soins de la terre, le repos du ciel.

A Rome et à Constantinople, les factions du cirque étaient désignées par leurs couleurs : c'étaient les blancs et les rouges, et plus tard les bleus et les verts.

Les juges à Athènes et à Platée , à Rome les candidats et presque tous les magistrats étaient revêtus d’une robe blanche : le pourpre était la couleur des dieux et des rois. Le Seigneur dit aussi à Moïse : « Parlez aux enfants d'Israël, et dites-leur qu'ils mettent des franges aux coins de leurs manteaux, et qu'ils y joignent des bandes de couleur d’hyacinthe, afin que les voyant ils se souviennent de tous les commandements du Seigneur. »

Mahomet avait un manteau noir, que les califes revêtaient, et qui est conservé dans le trésor de Constantinople. Un turban vert désigne encore aujourd'hui, parmi les Turcs, un descendant du prophète. Au moyen âge les Juifs étaient astreints à

coudre sur leurs habits une rouelle de drap jaune.

Les peuples affectionnent aussi certaines couleurs pour leurs vêtements. Rome, dit Martial, aime les couleurs sombres :

Roma magis fuscis vestitur, Gallia russis.

Dans la Bretagne, comme dans l'Espagne, les vêtcments noirs dominent ; les autres populations celtiques préfèrent les couleurs éclatantes et bigarrées. Chaque clan écossais a un modèle particulier de tartan, aux couleurs spéciales, et il est admirable que ces clans les aient conservées, malgré les lois les plus sévères. Le mot tartan vient du gallique larslin ou tarsuin, de travers ; de là le français tyrelaine, qu’on trouve déjà dans le roman de la Rose comme faisant partie de l'habillement des femmes. Le tartan écossais se retrouve chez les anciens

Gaulois : | Sculatæ, virgatæ vestes.

Chez les Irlandais et les Calédoniens, le roi avait le droit de porter sept couleurs, le druide six, le noble quatre.

En France, le blanc était réservé pour le deuil des veuves de rois. La veuve de saint Louis fut appelée Blanche à cause de son long veuvage. Dans un acte de 1398, tiré des Olim du parlement, Charles VI appelle Blanche sa mère, Jeanne de Bourbon. Il semble que ce fut d’abord une chose particulière aux Espagnols de porter le deuil en noir.

Pierre le Vénérable témoigne sa surprise d’avoir trouvé parmi eux cet usage.

Chez toutes les nations où avait lieu la division en castes, chacune de ces castes était distinguée, selon son rang, par une couleur spéciale ; au moyen äge , certaines nuances étaient particulièrement affectées à désigner un ordre distinct ou une destination déterminée ; ainsi la couleur militaire de lécarlate, que les guerriers avaient eue chez les Romains, devint l’attribut exclusif du manteau long et traînant qui, enveloppant toute la personne, était uniquement réservé au chevalier, comme la plus auguste et la plus noble décoration qu’il pût avoir lorsqu'il n'était point paré de ses armes.

Plus tard les magistrats supérieurs et les docteurs participèrent, avec les chevaliers, au droit de porter l'habillement écarlate, parure qui a fait dire à un poëte :

Douce dame, je viens de vous aprendre,

Sa science est tousjours en riche habit, Vaillance aussi.

Cette question d’Eustache Deschamps à dame Vérité fait entendre que de son temps ceux qui s’élevaient au-dessus des autres par la science et par la valeur, les chevaliers et les docteurs ou les magistrats, avaient le :aème costume lorsqu'on m'était point en guerre.

L'usage de lécarlate , affecté aux plus éminents personnages, tant dans la guerre que dans les lettres,

le privilége de porter la couleur rouge réservé aux

chevaliers et aux docteurs, introduisit probablement dans notre langue le mot rouge pour hautain, arrogant, surtout lorsqu'on vit Artevelle, chef des Gantois révoltés et victorieux, se vêtir, dit Froissard, de sanguines robes et d’escarlatte. Dans un ouvrage en vers du xv° siècle, on lit: Les plus rouges y sont pris. Rouge est mis pour vain, fier, glorieux, et Brantôme s’est encore servi de ce mot dans le même sens en parlant de l'affaire des Suisses à Novare contre Henri de la Trémoille, qui fut un grand exploit et un grand heur de guerre dont ils devinrent si rouges et si insolenis, qu'ils méprisoient toutes nations et pensoient battre lout le monde.

Cette acception du mot rouge en a formé un autre par une légère transposition de lettres. Rogue, au lieu de rouge, est employé pour arrogance, vanité, insolence.

Le vert était la couleur des chevaliers errants, c'est-à-dire des preux qui allaient à la quête d’aventures pour redresser les torts, venger les opprimés, exterminer les brigands qui dévastaient le royaume; ou plutôt, en dehors des fictions romanesques qui ont rendu si fameuse La Table ronde, donnons ce nom aux jeunes chevaliers qui se faisaient un devoir de consacrer les premières années de leur installation dans l’ordre, à visiter les pays lointains et les cours étrangères, afin de s’y rendre chevaliers parfaits. Le vert dont ils étaient vêtus annonçait la verdeur de leur printemps, comme la vigueur de leur courage.

Cette circonstance n'avait point été omise au tournoi que Charles VI donna en 1380 à Saint- Denis, pour la nouvelle chevalerie du roi de Sicile et de son frère le comte du Maine. L'auteur qui nous en fait la description représente ainsi les vingt-deux chevaliers qui furent les principaux acteurs des joutes, auxquelles on observa religieusement les formalités de l'antique chevalerie :

Ils avotent l’escu verd pendu au col avec la devise gravée en or du roi des Caites, et esloient suivis chacun de leur escuyer qui portoit leurs armets el leurs lances ; et afin d'enchérir plustost que de rien oublier de tout ce qui se publie de plus magnifique, des joustes et des pas d'armes des anciens paladins et chevaliers errants, ils aittendirent les dames que le roi avoit destinées pour les conduire aux lices, el qui . s’y estoient préparées avec des habits de la même livrée qui estoit d’un verd brun, brodé d’or et de perles.

L'Allemagne barbare et féodale aimait le vert, la couleur de Ja terre, d’une terre verdoyante. La France féodale, mais non moins religieuse, a préféré les couleurs du ciel.

$ III. — Les Signes.

Les signes ont une antiquité non moins reculée. Pour l’origine des armoiries, en effet, on est allé jusqu'à Noé; je crois même qu'on a cité Adam comme l'inventeur du blason, et l’on pouvait à bon droit, comme conséquence extrême d’une logique

rigoureuse, remonter au premier homme, si l'adoption d’un symbole constitue l’art héraldique ; car, ainsi que je l’ai déjà dit, il y a eu lutte dès la formation d’une première société, et par suite enfantement d’emblèmes ; en ne faisant aucune différence entre les emblèmes et les armoiries, des savants ont été tout naturellement conduits à trouver le blason, tel qu’il se produisit au moyen âge, debout sur les tentes du camp des Israélites.

Déjà après Noé, effectivement, les enfants de Seth, pour se distinguer de la race maudite de Caïn, avaient pris pour symboles les figures de diverses choses naturelles, comme des fruits, des plantes et des animaux ; et les enfants de Caïn s'étaient distingués par les instruments des arts mécaniques . qu'ils professaient. Tubal, le créateur des trompettes d’airain, portait pour signe distinctif une représentation figurée de l’instrument qu’il avait inventé.

On formerait une bibliothèque entière de livres consacrés à des controverses sur l’étymologie du mot blason et sur l'antiquité de cette science. Tous les peuples anciens ont trouvé de zélés partisans qui leur voulurent faire honneur de l'invention des armoiries. L'Égypte, cette terre classique des hiéroglyphes et des emblèmes, dit l’un, est certainement l'inventrice des images symboliques, des armoiries. — Non, reprend l’autre, c’est au peuple de Dieu qu'était réservé cet honneur. Lorsque les Hébreux, conduits par Moïse, échappèrent, par une suite de miracles, éclatante manifestation de la

ANTIQUITÉ DES SYMBOLES. 21 protection divine, à la tyrannie des Pharaons, ne campèrent-ils point par tribus ou familles, distinguées par leurs enseignes et drapeaux ? Les douze tribus ne portaient-elles pas des armoiries, ainsi qu'il résulte des expressions de Jacob, prédisant à ses enfants ce qui leur devait arriver après sa mort ? La tribu de Juda portait un lion, puisque Jacob dit au chef de cette tribu, catulus leonis Juda: la tribu de Zabulon une ancre, Issachar un âne, Dan un serpent, Gad un homme armé, Siméon une épée, Aser des tourteaux, Nephthali un cerf élevé. Joseph n'avait-il pas pour armoirie un soleil et une lune avec des pommes d'or, Ephraïm une tète de taureau, Manassès des cornes de rhinocéros, Ruben des man- - dragores ?

Ouvrons le livre, ou, comme le dit l’auteur dans sa dédicace, le livret de Philippas d'Aquin, aux explications du camp des Israélites, nous y trouverons une curieuse gravure sur bois représentant les douze tribus avec leurs drapeaux armoriés.

Chaque tribu avait sa pierre sur le pectoral du pontife ; cette pierre précieuse, de couleur distincte, donnait le fond de chaque drapeau , et sur chaque drapeau il y avait l’un des signes énumérés tout à l'heure, et qui rappelait un souvenir cher à la tribu.

. Le P. Petra Sancta, l’ingénieux inventeur, comme nous le verrons plus tard, de l'emploi des différents traits pour exprimer les couleurs, vent, lui, que ce soient les Assyriens qui les premiers aient trouvé les armoiries. Nemrod, en effet, portait pour orne-

ment et pour signum de sa puissance un bélier; les armes des rois d'Assyrie étaient une colombe d’argent , et c’est peut-être à ce blason des rois et reines de Babylone, de Ninus, de Sémiramis et de Nabuchodonosor, que le prophète Jérémie fait allusion dans ces paroles aux Juifs : Dereliquit quasi leo umbraculum suum, quia facta est terra eorum in desolationem, à facie iræ columbæ et à facie iræ furoris ejus. Janus portait un sceptre royal surmonté d’un œil ouvert; Anubis, un chien passant ; un aigle d’or était le blason royal des Mèdes.

N’allez pas croire cependant que dès ces tempslà les armoiries et le blason existassent formés de toutes pièces. Non, ils n'étaient encore qu'à l'état d’emblèmes; l'art héraldique ne les coordonnait pas encore et n’écrivait point avec eux les relations des faits historiques comme dans le moyen âge. [Il n’y avait là rien de fixe, d’assuré, d’héréditaire ; chaque guerrier faisait choix du signe qui s’adaptait le mieux à sa conformation physique ou à son caractère, et le fils n’était nullement tenu de conserver le signe paternel.

& IV. — Les Emblèmes.

L'emblématique, car c'est le nom qu'il faut donner à cette mode, bien différente de lart héraldique, traversa les républiques grecque et romaine, et y prit de l'extension ; Eschyle nous décrit les boucliers des

sept chefs qui combattirent devant Thèbes, et tous les sept portaient un attribut distinctif :

Le peuple, dit le père de la tragédie grecque, dans ses sept Chefs, le peuple aux boucliers blancs, s'élance en bon ordre. en faisant entendre son cri de guerre, au delà de nos remparts, marchant sur notre ville.

Sept chefs de l’armée, distingués par l'éclat de leurs armures guerrières, sont à la tête des différents Corps.

Le premier chef, celui qui doit attaquer les portes de Prætus, c’est Tydée.

Poussant des cris énergiques, il agite trois aigrettes ombreuses qui flottent comme une chevelure de son casque ; des clochettes d’airain, suspendues à son bouclier, sonnent l'épouvante. Il a sur ce mème bouclier cet emblème fastueux : le ciel ciselé, flamboyant d'étoiles ; puis, au milieu, l'on remarque plein d'éclat l’œil de la nuit, le premier des astres.

Le second chef qui attaquera la porte d'Électre, c’est Capanée.

Ïl a pour emblème un homme nu, dé de feu , et dans les mains duquel brille une torche ; il crie en lettres d’or ( voilà bien l’âme de la devise) : Je brälerai la ville.

Le troisième chef porte un bouclier orné d’emblèmes extraordinaires : c’est un homme armé de toutes pièces, qui monte les degrés d’une échelle pour renverser la tour de l'ennemi ; et il crie en lettres d'or : Que Mars même ne le repousserait pas.

Le quatrième chef tourne un grand cercle lumineux, c'est l’orbe de son bouclier.

Et ce n'était pas un mauvais peintre d’emblèmes qui a représenté sur son bouclier Typhon vomissant une noire fumée de sa bouche au souffle de feu ; puis autour du cercle creux de ce bouclier sont incrustés des serpents entrelacés.

Étéocle opposera Hyperbius à ce cinquième chef ; Hyperbius qui porte aussi un emblème sur son bouclier : | Sur le bouclier d'Hyperbius on voit, fermement

assis, Jupiter tenant un trait enflammé dans sa main.

Le cinquième chef porte aussi son emblème sur son bouclier d’airain, rempart circulaire de son corps:

Le sphinx sanguinaire, opprobre de cette ville, doué et resplendissant d’un éclat qui éblouit. Le monstre tient un enfant de Cadmus sous ses griffes, qui sont autant de pointes acérées dirigées contre sa victime.

Le sixième chef est un devin plein de sagesse qui ne porte point d'emblème sur son écu ; il ne veut point s’annoncer pour brave, mais il veut l'être.

Le septième chef est le propre père d’Étéocle ; voici la description de son bouclier :

Il a un bouclier de forme nouvelle, bien fait, portant un double emblème habilement fixé qui représente une femme guidant un guerrier ciselé en or; elle modère ses pas et dit ( dans l’âme de Ia devise ) : Je suis la justice, je ranimerai cet homme ; Je lui rendrai sa patrie et l’hérilage de ses pères.

Les Argonautes, qui, sous la conduite de Jason, prirent part à la conquête de la Toison d’or, avaient tous adopté un symbole particulier.

Alexandre le Grand, voulant lionorer ceux de ses capitaines et soldats qui s'étaient distingués par quelques actions d'éclat, leur accorda certains emblèmes particuliers qu’ils devaient porter sur leurs armes ; il défendit expressément au reste de ses sujets de prendre ces distinctions sans une autorisation formelle de sa part, et se réserva exclusivement le droit de les conférer.

Virgile et Ovide nous représentent leurs héros portant sur leurs boucliers et sur leurs casques diverses figures qui les faisaient aisément reconnaitre dans les combats.

Énée est monté sur un rocher après une tempête qui a dispersé sa flotte, et il-cherche s’il ne reconnaitrait pas quelques-uns de ses navires aux signes distinctifs, aux symboles ( arma) peints sur la poupe de celui de Lapys, par exemple, ou de celui de Caïcus.

On voit qu'armu ne veut pas dire ici directement armes de guerre offensives, mais bien 2nsignes , et le mot arma me semble en ce sens bien significatif.

Les Samnites, dit Tite-Live, s’ingénièrent à relever l'éclat de leurs troupes par des armes ornées d'emblèmes nouveaux. Îls formèrent deux légions, dont l’une était armée de boucliers d'argent, et l'autre de boucliers d’or. |

8 V. — Les Enseignes nationales.

Tous les peuples ont eu des symboles figurés ou enseignes nationales ; pour étendards ils avaient généralement adopté des figures d'animaux, soit pour rappeler d'anciennes traditions, soit pour inspirer la terreur :

Les Athéniens avaient une chouette ;

Les Thraces, une mort ;

Les Carthaginois avaient une tête de cheval ;

Le symbole des Daces était un dragon ;

Celui des Saxons , un coursier bondissant ;

Celui des Goths, un ours ;

Le chef des druides avait des cerfs pour emblème ; les druides du collége d’Autun (apparemment à cause de la vertu qu'ils attribuaient à l’œuf du serpent ), avaient, disent nos vieux blasonneurs , pour symbole, d'azur, à deux serpents d'argent surmonté d'un gui de chéne, garni de ses glands de sinople. (Pardon, si je me sers ici de termes que vous ne comprenez peut-être pas encore; mais veuillez vous donner la peine de me lire jusqu’au bout , et j'ose espérer qu'ils ne seront plus pour vous une énigme. )

Les Romains eurent la louve, le corbeau, puis l'aigle.

Les légions avaient, chacune, un symbole particulier, une figure emblématique qui lui étail propre et exclusive.

Il y avait, entre autres, la légion foudroyante et

ANTIQUITÉ DES SYMBOLES. 27 la légion dragonnaire, ainsi nommées parce que les soldats de l’une avaient un foudre sur leur bouclier, et les soldats de l’autre un dragon. C'était en même temps le symbole fixé au sommet de l’étendard de chacune.

Les Gaulois, auxiliaires de César, avaient pour signe l’alouette, hiéroglyphe de la vigilance. Leurs boucliers étaient aussi ornés de figures d'animaux.

Les Parthes, pour se distinguer, dessinaient des lettres sur leurs habits.

Aux Thermopyles, dit Pausanias , les Gaulois ne pouvaient se reconnaitre, la nuit étant trop sombre pour qu'ils distinguassent les figures peintes sur leurs boucliers. |

Les Germains, selon Tacite, avaient de semblables figures. | Les légions bretonnes, au service de Rome, portaient sur leurs boucliers létoile, le croissant, le griffon, le dragon à deux têtes, le serpent à deux têtes, et autres figures héraldiques.

Les premiers Gaulois qui parurent à Rome comme gladiateurs avaient un poisson (un dragon?) au cimier de leur casque , et étaient appelés murmillons.

Les races celtiques qui habitaient les montagnes de la Calédonie connaissaient, de temps immémorial, l'usage des armoiries. Les clans écossais se cueillaient” sur leurs landes et dans leurs monlagnes des armoiries végétales d’une triste et vivace verdure : lif funèbre, le pin aux feuilles en flèches, le houx piquant comme une claymore, le gui qui

vit d'autrui, le chardon qui accroche volontiers le passant du Border. Trois plumes de l'aile d’un aigle distinguaient le chef, deux le capitaine, une le simple guerrier.

Les Francs aussi, sous la première et la seconde race, avaient pour enseignes nationales un lion. Le lion est l'emblème de la force et de la domination. Le palais de nos rois contenait ordinairement un palais des lions. Les villes reines de Gand, de Bavon et de Berne, nourrissaient des lions, des ours, vivantes et rugissantes armoiries. Ces animaux nationaux étaient nourris aux frais de l'État, comme les animaux sacrés de l'Égypte et les fétiches des nègres. Une féodale abbaye de Flandre entretenait un aigle immortel (perpetua aquila). À Amiens, et ailleurs, nageaïent en liberté les cygnes du roi, non moins blancs, non moins royaux que les lis.

8 VI. — Distinctions sociales.

Pour démontrer d’une manière plus évidente encore que nous n'avons été que des imitateurs en fait de distinctions sociales et d’armoiries, jetons un rapide coup d'œil sur les principales marques d’honneur chez les Romains. Nous verrons les mœurs, les coutumes, les récompenses changer de nature dans la société catholique féodale ; mais au fond ne sont-ce pas toujours les mêmes principes de distinction ? Un seul élément nouveau mérite d'y être signalé : c’est l'influence de la femme, dont la condition était si

ANTIQUITÉ DES SYMBOLES. 29 abaissée dans l'antiquité, et que releva au moyen àge le sentiment chrétien et l'esprit germanique.

Âristocratie de naissance, nobiles, illustres, speciost, splendidi; chevalerie, ordo equestris ; droit d'armoiries même, jus #maginum , et usage des anneaux gravés, nous retrouvons à Rome toutes les distinctions sociales qui prévalurent au moyen àge ; mais au moyen àge elles étaient dégagées de cet ignoble polythéisme, de ce sensualisme désordonné que devait renverser la loi de Jésus-Christ. Ceux qui avaient exercé des magistratures curules, telles que celles de consul, de préteur, de censeur ou d’édile curule ; ceux aussi dont les ancêtres avaient exercé ces fonctions honorables étaient appelés Noires. IIS jouissaient du droit de faire dessiner leurs images, JUS IMAGINUX ; leurs descendants les conservaient avec un soin extrême , et les faisaient porter devant eux aux funérailles.

Au bas de ces images on faisait inscrire les honneurs, titres et exploits par lesquels on s'était illustré.

Ce droit d'images fut d’abord accordé aux seuls patriciens ( patrons ayant clients ou protégés ); mais les plébéiens l’obtinrent dans la suite, lors de leur admission aux dignités curules. |

L'ordre des chevaliers romains a été un ordre distinct dès le commencement de la république romaine. Ces chevaliers étaient choisis parmi les patriciens et les plébéiens indistinctement.

On nommait illustres, speciosi, splendidi, ceux

qui descendaient des anciennes familles. Une assez grande fortune était exigée pour entrer dans l’ordre des chevaliers.

Les marques distinctives d’un chevalier romain étaient, 4° un cheval donné par la république ; 2 un anneau d'or; 3° la tunique augusti clavia ; 4° une place réservée au spectacle.

Les chevaliers remplirent quelque temps les fonctions de juges, et ils prirent à ferme les revenus publics.

Tous les ans, à Rome, le 15 juillet, il se faisait une cavalcade de chevaliers ; ils portaient dans leurs mains les ornements militaires (ce sont bien là de vraies décorations ) qu'ils avaient reçus des généraux pour prix de leur valeur.

Puis ils passaient la revue du censeur ; si quelques chevaliers étaient déréglés dans leurs mœurs, s'ils avaient diminué leur fortune ou mal soigné leurs chevaux, le censeur ordonnait que ces chevaux fussent vendus, ce qui annonçait la dégradation de l'ordre équestre.

On donnait le nom d’equestris ordinis princeps au chevalier dont le nom était le premier inscrit dans le livre du censeur.

La lettre qui garnissait le cothurne du sénateur était une marque distinctive qui, avec les autres insignia, servait à mettre en relief celui qui concourait à donner les lois au peuple, celui qui avait mission de veiller à la sûreté de l'État, celui que sa position plaçait dans les rangs de l'aristocratie.

ANTIQUITÉ DES SYMBOLES. 31 Les sénateurs avaient pour marques dislinctives (insignia), 4° le laticlave, latus clavus, ou tunica lali clavia, c’est-à-dire une tunique ou veste bordée sur le devant d’une bande de pourpre semblable à un ruban. Cette espèce de frange avait une certaine largeur pour la distinguer de celle des chevaliers qui la portaient étroite ; 2° des cothurnes noirs, espèce de chaussure qui atteignait le milieu de la jambe, et qui était garnie d’une lettre G en argent placée sur le haut du pied : de là calceos muiare , devenir sénateur ; 9° une place particulière au spectacle, appelée orchestra.

Enfin, les plus braves parmi les guerriers étaient distingués par des couronnes civiques, les enfants nobles par des robes de pourpre et des bulles d’or qu'ils portaient au cou.

$ VII. — Les Anneaux et Cachets.

. Si de ces insignes, de ces marques distinctives, nous passons à l'usage des anneaux, c’est ici que nous trouverons des habitudes, des coutumes qui offrent les rapports les plus frappants avec l'usage des armoiries et des cachets armoriés. le cachet, chargé d’emblèmes, se transmettait dans la famille, el l'emblème d’un grand n'aurait point été impunément adopté par un autre. |

Aucun bijou n'était plus généralement porté que ces anneaux ou bagues (annuli) ; il paraît que cet usage avait été emprunté des Sabins. Les sénateurs

et les chevaliers portaient des anneaux d’or, ainsi que les tribuns légionnaires.

Les plébéiens portaient des anneaux de fer, à moins qu’ils n’eussent obtenu des anneaux d’or pour leur bravoure à la guerre ou pour quelques services importants. Sous les empereurs on accorda plus facilement cette distinction, et souvent pour des raisons frivoles.

Les bagues étaient enrichies de pierres précieuses; on y faisait graver le portrait de ses ancêtres, de ses amis, de quelque prince ou de quelque homme célèbre, l'emblème de quelque événement remarquable ou d’autres pareils sujets. Sylla s'était fait faire une bague où Bocchus, roi de Mauritanie, était représenté lui livrant Jugurtha, cause première de sa rivalité avec Marius. Sur la bague de Pompée étaient gravés trois trophées, emblèmes de ses trois triomphes sur les trois parties du monde. La figure d’une Vénus armée ornait l'anneau de César. Auguste eut d’abord un sphinx gravé sur son anneau, puis la figure d'Alexandre, puis enfin la sienne. Ses successeurs continuèrent à se servir de son anneau.

On se servait ordinairement du chaton des bagues pour sceller les lettres et les dépèches.

On donnait son anneau pour gage de concours à une action collective : donc cet anneau avait un emblème particulier.

$ VIIT. — Le Blason chez les sauvages.

Cet amour des distinctions est tellement inné au cœur de l’homme, que le blason, simple ou compliqué, a dü toujours exister (et vous comprenez bien la différence qui existe entre l’un et lautre : le premier est celui des temps anciens, à l’état d'emblématique; le second, comme art héraldique, appartient au moyen âge). Quand Christophe Colomb revint des Caraïbes, on annonça qu'il en avait trouvé l'usage en vigueur chez les peuples d'au delà de la mer océane. Il y avait dans cette annonce beaucoup de cette exagération commune aux Espagnols; il n’y avait pas cependant erreur complète; car bien au delà de la mer océane, au delà des Amériques, dites-moi ce que les Polynésiens sculptent sur leurs visages, sur leurs corps, si ce ne sont des armoiries ? Là-bas, le visage d’un guerrier est un écu; chaque linéament n'y est tracé qu'après un combat et en souvenir d'un ennemi tué et mangé. Les chefs, les rois, portent un tatouage plus serré que celui de leurs sujets : ce tatouage est leur sceau. S'ils vendent, s'ils concèdent à un étranger un terrain, un objet, et qu'il y ait lieu à dresser un contrat de vente, ces hommes, qui ne savent pas écrire, le signent cependant : ils trempent un morceau de bois dans l'encre, et avec ce morceau de bois ils tracent d’une main

ferme, au bas du contrat, l’image, le dessin fidèle

84 HISTOIRE DU BLASON. — ANTIQUITÉ DES SYMBOLES. du tatouage de leur figure : n'est-ce pas une espèce de blason ?

J'ai eu hâte déjà de vous avertir de prendre bien garde à la différence qui existe entre ce qu’on . a volontiers confondu avec le blason, ou art héraldique du moyen âge, c'est-à - dire les images symboliques, les représentations figurées , l'emblématique enfin des temps anciens, tant je craignais que vous ne vinssiez à vous méprendre à cause de la similitude que peuvent offrir ces deux choses ; au moyen âge, le blason est devenu un art régulier, une science formulée, et surtout les distinctions adoptées se sont transmises sans altération, héréditairement, de générations en générations, comme une partie, et la plus importante même du patrimoine paternel; et le droit d’ainesse, qui régissait l’ordre de succession, s’est étendu, comme nous le verrons plus tard, aux armoiries, auxquelles les cadets ont dù faire une br'isure en signe d’infériorité.

Fès

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