CHAPITRE V
$ XLIV.— Signes propres à les déterminer.
A plusieurs reprises j'ai prononcé le nom d’émaux , en ajournant l’explication de ce mot. On appelle ainsi les métaux; couleurs et fourrures employés dans les armoiries, et qui sont au nombre de neuf; et ce nom leur vient de ce que, pour garantir de lintempérie de l'air les figures représentées, on les émaillait sur les boucliers, écus, cottes d'armes, casques, etc., des chevaliers et militaires.
Il y a deux métaux, cinq couleurs et deux fourrures. La peinture les exprimerait à notre vue, la gravure est impuissante pour le faire, et le savant Petra Sancta , dans son livre des Noblesses, a proposé une ingénieuse combinaison qui a été généralement adoptée, et au moyen de laquelle on a accepté comme
DES COULEURS OU ÉMAUX. 103 indicateurs du coloris certains signes propres à le représenter : | | Les deux métaux sont :
1° Le jaune, qui dans les armoiries des princes se nomme soleil, dans celles des pairs {opaze, et dans toutes les autres or. On le traduit dans la gravure par des points semés sur tout le champ de l'écu.
20 Le blane. Cette couleur se nomme {une dans les armoiries des princes, perle dans celles des pairs, et dans toutes les autres argent,
Cette couleur se représente par un champ entièrement nu.
Les cinq couleurs sont :
1° Le rouge. Cette couleur se nomme Mars dans
les armoiries des princes, rubis dans celles des pairs,
et gueules dans toutes les autres.
On désigne la couleur rouge -par des lignes p per-
péñdiculaires tirées du chef de l'éçu à sa base. ‘
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20 Le bleu. Cette couleur se nomme Jupiter dans les armoiries des princes, saphir dans celles des pairs, et azur dans toutes les autres.
La couleur bleue se désigne par des lignes horizontales menées de Fun à l’autre des flancs de l’écu.
3° Le pourpre. Cette couleur se nomme Mercure dans les armoiries des princes, améthyste dans celles des pairs, et pourpre dans toutes les autres.
On désigne le pourpre, mélange de couleur noire et de couleur rouge (violet), par des hachures diagonales menées de senestre à dextre. |
4o Le vert. Dans les armoiries des princes cette couleur se nomme Vénus, dans celles des pairs émeraude, et dans toutes les autres sinople.
On désigne cette couleur par des hachures diago-
nales de droite à gauche.
5° Le noir. Dans les armoiries des princes cette couleur se nomme Saturne, dans celles des pairs diamant, et dans toutes les autres sable.
On désigne la couleur noire par des hachures
croisées à angles droits.
À ces cinq couleurs, généralement adoptées, les Anglais ajoutent l’orangée et la sanguine. Ils désignent l’orangée par des lignes diagonales tirées du chef gauche à la base droite de l’écu, et croisées par des lignes horizontales ; et la sanguine par des lignes qui se croisent diagonalement du chef gauche de l’écu à sa base de droite et du chef de droite à sa base de gauche.
8 XLV. — La raison première des noms donnés aux Couleurs.
Il nous faut maintenant tâcher d'expliquer la signification de ces noms bizarres donnés aux couleurs, sorte d'analyse qui a souvent révélé à l’historien les croyances et les pensées intimes d’un peuple. Le langage du x1° siècle est déjà très-incompréhensible pour nous; le langage blasonique de la même époque l’est encore davantage, car les hérauts d'armes se sont appliqués à forger des mots inconnus à la foule et qui devaient lui sembler mystérieux. Tous ces mots cependant ont une raison première, et la raison première des mots gueules, azur, argent, sable, donnés aux couleurs rouge, bleue, blanche et noire, se trouve dans l’état de la chimie et de la physique au xi° siècle. De même qu'on n’admettait alors dans la nature que quatre éléments, l’eau, la terre, l’air et le feu, et qu'on leur attribuait quatre qualités premières : le chaud, le froid, l'humide et le sec ; on n’admettait aussi que quatre métaux .et que
DES COULEURS OU ÉMAUX. 107quatre couleurs : le nov, le blanc, le bleu et le rouge. On tirait des déductions infinies et merveilleuses des liaisons existantes entre ces quadrilles. Ainsi chaque couleur était produite par la qualité première attribuée à chaque élément : la couleur noire provenait de la qualité première, qualité froide, attribuée à l'élément terre; la couleur bleue provenait de la qualité première, qualité sèche, attribuée à l'élément air ; la couleur blanche provenait de la qualité première , qualité humide, attribuée à l'élément eau; la couleur rouge, enfin, provenait de la qualité première, qualité chaude, attribuée à l'élément feu. Ainsi la terre était noire, l’air bleu, l’eau blanche et le feu rouge. Maintenant , en appliquant ces couleurs et ces éléments au blason, on en a changé les noms, et on a dit sable au lieu de terre pour signifier noir ; gueules aùu lieu de feu pour signifier rouge, car le sang est rouge et chaud , et on trouve dans un vieil auteur héraldique que tous « les chevaliers braves au combat portent gueules sur leur écu, pour ce que toutes bestes dévorant leur proye ont les gueules sanguinolentes et de rouge exubérantes. » On donne aussi pour étymologie à gueules, éomme nous l'avons déjà vu, le mot hébreu gudul, persan gul (rouge), et le latin cusculum, graine qui teint en rouge. Azur est employé pour le bleu (nous avons conservé ce mot), et argent pour la couleur blanche, parce que l’argent avait la couleur appartenant à l'élément doué d'une qualité humide, et par conséquent à l'eau.
$ XLVI. — Leur Signification emblématique.
On peut donc voir, en recherchant bien, que ces mots n’ont pas été pris au hasard et qu'ils ont tous une signification propre. Le pourpre n’est, comme je l'ai déjà dit, qu'un mélange de sable et de gueules ; le sinople, vert, qui est beaucoup employé dans les armoiries, doit son origine aux croisades , à la ville de Sinope; ou mieux, c’est le nom latin francisé d’une certaine craie ou terre du Levant qui colore les objets en vert.
Maintenant à la signification alchimiste de ces mots il faut joindre la signification emblématique qu’ils ont prise dans le langage des hérauts d'armes:
L'or signifie richesse, force, foi, pureté, constance ; | |
L'argent, innocence, blancheur, virginité ;
L'azur, royauté, majesté, beauté, sérénité ;
Le gueules, courage, hardiesse, intrépidité ;
Le sinople, espérance, abondance, liberté ; Le sable, science, modestie, affliction ; Le pourpre, dignité, puissance, souveraineté.
- 8. XLVIL. — La Symbolique du Blason.
‘Je ferais tort à l'intelligence de mes lecteurs, si j'entreprenais de leur expliquer pourquoi chacune de ces couleurs est devenue le symbole des
DES COULEURS OÙ ÉMAUX. 109 idées que je viens de leur faire connaître, ct ils n’ont pas été sans saisir rapidement le rapport intime qu’il y a entre le sens caché des émaux et le langage emblématique des fleurs. Tous connaissent cette. manière délicate et ingénieuse d'exprimer ses pensées, originaire de l'Orient ; et il n’est aucun de nous qui, en cueillant ces blanches marguerites dont les corolles argentées émaillent les verts tapis des prés, n'ait interrogé l’oracle et écouté la réponse secrète ; il n’est aucun de nous qui, en composant un bouquet de fleurs diversement colorées, n'ait attaché dans sa pensée un sens cathé, n'ait prêté un langage mystérieux à ces roses charmantes, à ces élégants œillets, à ces pervenches aux calices bleus, dont les nuances variées ct tranchantes se fondaient dans un tout d’une admirable harmonie. Et on ne peut croire que le caprice seul ait prêté à ces fleurs une langue qui est fixe comme la nature de l'objet exprimé et commune à tous les peuples. La nature, en effet, possède une langue des idées qui, au moyen d'un petit nombre d’hiéroglyphes, peut exprimer les images les plus diverses. Cette langue, émanée de Dieu, langue d'images et d'hiéroglyphes dont la Sagesse souveraine s’est servie dans toutes les révélations aux hommes , est aussi ancienne que le monde et intelligible à chacun, parce que la vue des mêmes objets fait naïître dans l'esprit de chacun des sentiments de même nature. L'aspect d'un pays élevé et ouvert, dont les arbres chargés de fruits, les plaines jaunissantes, les vertes prairies
su
couvertes de troupeaux paisibles, brillent aux rayons d'un pur soleil, excitera dans l'âme de l'Iroquois , comme dans celle du savant brahmine ou de l'Européen civilisé, des sentiments à peu près identiques, quoique leur langue dût exprimer chaque objet avec des sons bien différents. De tout temps et chez tous les peuples, certaines images ont eu un sens absolument semblable. |
Les quatre animaux glorieux et tout couverts d'yeux, les sept lampes et le chandelier à sept branches , les deux oliviers et les autres figures de la même espèce n’ont-elles pas partout la même signification mystique ? Le royaume du bien n'est-il pas presque toujours figuré par un temple vaste et fermé? De grandes monarchies, de grands princes n’apparaissent-ils pas sous la forme d'animaux à proportions colossales et à cornes ? Le tumulte des nations n'est-il pas symbolisé par le bruit de la mer ; la ruine universelle, la fin du monde, par un orage, un tremblement de terre; la retraite des bons, par une grosse écrevisse ; les précepteurs des peuples ne sont-ils pas figurés par des astres ; le royaume du mal, par une grande ville? Les chars armés en guerre et attelés de robustes chevaux, et ce cavalier envoyé pour parcourir et ravager la terre, ce livre, cette boïte où, sous la forme d’une femme, est renfermée la force ennemie et rebelle, ne les trouve-t-on pas presque partout?
La nature, qui nous entoure, renferme ainsi presqu’à chaque pas un sens symbolique, et la langue
naturelle correspondante se retrouve chez un grand nombre de peuples. |
On a toujours remarqué que parmi toutes les nations, et dans les temps les plus divers, certains animaux, certaines fleurs avaient une même signification, qui du reste n'avaient aucun rapport apparent avec les propriétés que nous leur connaissons. Tel est, par exemple, l’alcyon des anciens, qui encore aujourd'hui, chez des nations à demi policées et sauvages, chez les Tartares et les Indous, aussi bien que chez les habitants de la mer du Sud, est ce qu'il était autrefois, l'oiseau de paix et de bonheur, calmant la mer et les orages. La langue ingénieuse des fleurs, qui est particulièrement familière aux peuples de l'Orient, paraît supposer au moins la possibilité d’une langue naturelle de cette espèce, quoique dans la pratique elle soit le plus souvent arbitraire et ne touche que rarement à la profonde signification des objets naturels. C’est ainsi, par exemple; que dans la langue figurée toute fleur semble pouvoir indifféremment exprimer une assemblée, l'œil jaloux d’un surveillant; qu’on songe, en effet, aux significations multiples de la fleur de pensée en France et en Allemagne, et on se dira qu’il n’y a peut-être pas de nations qui n'aient de diverses manières employé de pareilles locutions arbitraires ; mais si au contraire cette plante d'automne, dont les fleurs liliacées dans la saison où presque toutes les autres ont péri couvrent encore nos prairies , et se flétrissent bientôt après sans avoir produit ni feuilles ni fruits (il n’en
parait sur cette plante qu'aux premiers jours du printemps suivant ); si le colchicum, dans la langue des fleurs, est pris comme signe de l’immortalité, comme symbole du désir humain qui, voué en cette vie à une inquiétude constante, ne reçoit complète satisfaction qu’au printemps d’une existence supérieure , n'est-il pas sensible qu’une pareille interprétation tient au moins d'assez près à une intelligence plus vraie et. plus profonde des choses ? | |
$ XLVIIT. — Conclusion.
C'est en symbolisant ainsi tous les objets qui composent aujourd’hui les trésors du blason que les anciens hérauts d’armes l'ont enrichi de cette merveilleuse variété de figures qui le composent; et si je me suis appesanti sur ce chapitre, c’est pour faire voir qu’on pourrait avec du travail expliquer tous les mots du blason et retrouver le sens intime et mystérieux qui nous échappe. N’accusons donc point la science héraldique de s’être enveloppée comme à plaisir de termes obscurs et sans signification pour en imposer à la multitude; cherchons, au contraire, à en trouver la raison première, et l'on y peut parvenir par l'étude sérieuse du langage symbolique de la nature.
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