‹ Histoire du blason et science des armoiriesChapitre 22 sur 48 · ROIS D'ARMES, HÉRAUTS D'ARMES · texte numérisé non relu

ROIS D'ARMES, HÉRAUTS D'ARMES

assez oisons pour croire que le tabard fasse le héraut ? Je suis certain, par ses armoiries mêmes, que ce drôle n’est qu'un imposteur. Que Toison-d'Or s’avance et qu'il le questionne en notre présence. »

En dépit de son effronterie naturelle, on vit pâlir l'envoyé du Sanglier des Ardennes, quoiqu'il eût employé quelque fard pour se peindre le visage. Toison-d'Or, chef des hérauts du duc et roi d'armes dans ses domaines, s’avanca avec la gravité d’un homme qui savait ce qui est dù à sa place, et demanda à son prétendu confrère dans quel collége il avait étudié la science qu'il professait.

— J'ai été poursuivant d'armes au collége de Ratisbonne, répondit Sanglier-Rouge, et j'ai reçu le diplôme d'Ehrenhold de cette savante confrérie.

— Vous ne pouviez puiser la science dans une source plus pure, dit Toison-d'Or en s’inclinant plus profondément qu'il n'avait fait auparavant ; et si je me permets de conférer avec vous sur les mystères de notre sublime science, par obéissance aux ordres du duc mon maître, Cest dans l'espoir de recevoir de vous des lumieres, et non de vous en communiquer.

— Au fait, au fait, s’écria le duc d’un ton d’impatience; faites-lui quelques questions qui mettent sa science à l'épreuve. | |

—"Ïl serait ridicule, reprit Toison-d'Or, de demander à un disciple de l’illustre collége de Ratisbonne s’il connaît les termes ordinaires du blason ; mais je puis, sans l’offenser, demander à Sanglier-

Rouge s’il est initié aux termes mystérieux et secrets de cette science, par laquelle les plus savants de nous s'expliquent les uns aux autres emblématiquement et paraboliquement ce qu'ils disent aux autres dans le langage ordinaire; termes qui sont en quelque sorte les premiers éléments de l’art héraldique.

— Je connais toutes les branches du blason, aussi bien l’une que l’autre, répondit Sanglier-Rouge avec hardiesse; mais il est possible que nos termes en Allemagne ne soient pas les mêmes “que les vôtres en Flandre.

—— Pouvez-vous parler ainsi « s’écria Toison-d’'Or; notre noble science, qui est la bannière de la noblesse.et la gloire de la générosité, est la même dans tous les pays chrétiens; elle est même connue des Maures et des Sarrasins. Je vous prierai donc de me décrire, d’après le style céleste, c'est-à-dire d'après les planètes, telles armoiries qu’il vous plaira de choisir.

— Faites-en la description vous-même, si bon vous semble, répondit Sanglier-Rouge. Je ne suis pas venu ici pour faire des tours de bouffon; croyezvous me faire tenir debout comme un singe à votre volonté? | |

— Montrez-lui quelques armoiries, et qu'il en fasse la description à sa manière, dit le duc; mais s'il ne réussit pas, je lui promets que son dos sera gueules, azur et sable.

— Voici, dit le héraut bourguignon en tirant de sa poche un parchemin, voici des armoiries que cer-

ROIS D'ARMES, HÉRAUTS D'ARMES. 207 taines considérations m'ont porté à traccr aussi bien que me. le permettent mes faibles talents; je prie mon confrère, sil appartient véritablement aw savant collége de Ratisbonne, de les déchiffrer en termes convenables. »

Le fou du duc de Bourgogne, nommé Le Gloriéux, qui semblait s'amuser beaucoup de cette discussion, s'était alors avancé près des deux hérauts.

« Je vais t'aider, mon garcon, dit-il à Sanglier- Rouge, qui regardait le parchemin d’un air de consternation... Messeigneurs et Messieurs, ceci représente un chat qui regarde à la fenêtre d’une Jaiterie. »

Cette saillie fit rire, et Sanglier-Rouge y trouva quelque ‘avantage; car Toison-d'Or, indigné qu’on interprétât son dessin de cette manière, en donna lui-même sur-le-champ l’explieation, en disant que c'était l’'écu porté par Childebert, roi de France, après qu'il eut fait prisonnier Gondemar, roi de Bourgogne, et qu'il représentait une once, ou chattigre, derrière une grille, emblème du monarque captif. 11 en dorma ensuite la définition en termes qu’un héraut seul pouvait comprendre. | |

: « Par ma marotte, dit Le Glorieux, si la Bourgogne est représentée par ce.chat, il faut convenir qu'aujourd'hui du moins elle est du bon .côté de la grille.

— Vous avez raison, mon cher ami, dit Louis en riant, tandis que tous les spectateurs et Charles luimême semblaient décontenancés par une plaisanterie dont l'application était si évidente; je vous dois une

pièce d’or pour avoir égayé une affaire qui a commencé sur un ton un peu sérieux, mais qui finira, j'espère, plus joyeusement.

— Silence, Le Glorieux, dit le duc; et vous Toison-d'Or, qui êtes trop savant pour être intelligible, retirez-vous ; qu’on fasse avancer ce drôle. Écoutemoi, misérable, lui dit-il en prenant son ton le plus dur; connais-tu la différence qui-existe en blason entre argent et or ?

— Pour l'amour du ciel! Le ayez pitié de moi, dit le héraut pris en défaut; noble roi Louis, intercédez pour moi! Me

— Parle pour toi- mème, s’écria le duc; es-tu héraut ou non ?

— Je ne le suis que pour cette occasion.

— De par saint Georges ! dit le duc en jetant à la dérobée un regard sur Louis, nous ne connaissons pas de. monarque, pas de gentilhomme qui eût voulu ainsi prostituer la noble science sür laquelle reposent la vus et la noblesse, si ce n’est ce roi qui envoya à à Édouard Fenetre un valet déguisé en héraut.

— Un tel stratagème, dit Louis, ne pouvait se justifier qu'à une cour où il ne se trouvait aucun héraut en ce moment et où la chose pressait; mais s'il a pu réussir à l'égard d’épais et pesants insulaires, il fallait ne pas avoir plus de tact qu'un sanglier pour penser qu’un pareil tour ne serait pas découvert à la cour éclairée de Bourgogne.

— N'importe d'où ce prétendu héraut vienne, dit

ROIS D’ARMES, HÉRAUTS D'ARMES. 909 le duc avec courroux, il n’y retournera que bien étrillé; — qu'on le traine sur la place du marché et qu'on l'y batte avec des brides de chevaux et des fouets à chiens jusqu’à ce que son tabard tombe en lambeaux. — Sus au Sanglier-Rouge! çà, çà! Taïaut, taïaut ! » ;

Quatre ou cinq gros chiens, semblables à ceux qu'on voit peints sur les tableaux de chasse auxquels Rubens et Schneiders travaillèrent en société, entendirent les derniers mots du duc, et se mirent à aboyer comme s'ils voyaient un sanglier sortir de sa bauge.

«a Par la sainte Croix, dit Louis, cherchant à éhtrer dans l’humeur de son dangereux cousin, puisque l’âne a mis la peau du sanglier, pourquoi ne pas charger les chiens de la lui retirer ?

— Rien de mieux! rien de mieux! s’écria le duc, dont cette idée flatta l'humeur pour le moment : cela va se faire. Qu'on découple les chiens, qu’on les mette sur la voie; nous le courrons depuis la porte du château jusqu'à celle du pare du côté de l’ouest.

— J'espère que Votre Altesse me traitera en bête de chasse, dit le prétendu héraut, faisant autant que possible bonne mine à mauvais jeu, et qu’elle me laissera les mêmes moyens de salut.

— Tu n'es qu'un animal indigne d’être chassé selon les nobles règles de la vénerie, répondit le duc, et en cette qualité la lettre du code des chasses ne te donne droit à aucune protection. Cependant,

ne füt-ce qu’à cause de ton impudence sans égale,

tu auras cent pas en avance. Allons, Messieurs, allons, il faut voir cette chasse. »

La séance du conseil fut ainsi brusquement levée. Chacun courut pour jouir de l’agréable. divertissement suggéré par le roi Louis ; mais personne n’y mit plus d'empressement que les deux princes.

Rien ne manqua au plaisir qu'ils se promettaient; car Sanglier-Rouge, à qui la terreur donnait des ailes, et qui avait à ses trousses une dizaine de chiens de chasse animés par le son des cors et les cris des piqueurs, courut avec la vitesse du ven}; et sil n'avait été géné par ses vêtements de héraut, le plus mauvais costume possible pour un coureur, il aurail peut-être échappé aux chiens ; il évita même plus d’une fois leur poursuite, en changeant tout à coup de direction avec une adresse à laquelle tous les spectateurs rendirent justice. Mais enfin l’agilité du faux héraut ne put le dérober plus longtemps aux dents des ennemis qui le poursuivaient. Les chiens l'atteignirent, le renversérent, et l’auraient étranglé, si le duc n’eût crié: « Arrètez-les ! retenez-les ! rappelez les chiens! Il à si bien couru, que, quoiqu'il n'ait pas fait bonne résistance aux abois, nous ne voulons pas qu’ils en fassent curée. »

On s’empressa d’arracher aux chiens la proie sur laquelle ils étaient acharnés; on les accoupla de nouveau, et l’on poursuivit ceux qui s’enfuyaient, portant en triomphe dans leur gueule les lambeaux de la cotte d'armes que le malheureux envoyé avait endossée dans un jour de malheur.

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