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CHAPITRE XIV

‘$ XC. — Le Pape.

Le pape est le souverain spirituel de tous les peuples catholiques; son immense et magnifique pouvoir réalise une admirable unité qui est tout l'avenir du monde. Autour de cette grande figure viennent se grouper par la pensée deux cents millions de catholiques répandus sur la surface du globe, et qui attendent la parole de vie du successeur de saint Pierre! Quel spectacle imposant et sublime! A Ja même heure et en vertu de la même idée, aux mêmes époques et à des instants donnés, les deux ticrs de la population du globe se prosternent et adorent Dieu dans Ja mème langue, dans le mème rit, avec les mêmes espérances et les mêmes appréhensions. Immuable et sacré, ce sublime pouvoir reste inébranlable au milieu des choses si mobiles

du monde; phare immense, il montre à l'univers les clartés de la vérité, et les tempêtes qui mugissent sur les flots agités de lhumanité n'arrivent pas aux premières assises de sa base.

Oh! s’il était nécessaire de rechercher les preuves de la divinité du catholicisme, faudrait-il les demander à d’autres magnificénces : et celles du pouvoir du pontife, du serviteur des serviteurs de Dieu, qui siége dans la chaire de saint Pierre et qui d’un signe gouverne le monde, ne suffiraient-elles pas

à l’établir ?

Le pape porte pour signes héraldiques l’écu surmonté d’une tiare faite de trois couronnes dont elle est cerclée, d'un bonnet rond élevé, orné d’un globe cintré el surmonté d’une croix d'argent. Les trois couronnes datent de saint Benoit XIIT; derrière l’écu sont deux clefs passées en sautoir, l’uné d’or et l’autre d'argent, liées d'azur, chargées de croiseltes de sable, el la. croix triplée posée en pal. |

La dignité papale est marquée par la tiare et. les clefs, la tiare pour le rang, les clefs pour la juridiction; quand le pape est RAOrUE ses armes sont sans clefs.

Les anciens auteurs donnent un svmboliane bien plus poétique : le pape timbre son écu de la liare, qu'on nomme autrement le règne, qui est un haut bonnet orné de trois couronnes l’une sur l'autre, qui signifient sa. triple royauté sur l’Église universelle, sur la militante, sur la souffrante et sur Ja triomphante. Les deux clefs marquent encore la. même

chose, depuis que Jésus-Christ donna les clefs des cieux à saint Pierre et à ses successeurs.

. $ XCI — L'Empereur. .

L'empereur d'Allemagne, appelé l'empereur des Romains, César toujours auguste, et sacrée Majesté, portait une aigle éployée de sable, rayonnée d’or ou cerclée, armée el lampassée de gueules, tenant! dans la serre dextre une épée nue, et dans la senestre le sceptre, le tout d’or; au-dessus de l'aigle, la couronne d’or. en forme de mitre, jetant. du mulieu un diadème qui soutient un globe d’or, surmonté d’une croix de même. L’aigle portait en cœur. un écusson parti de trois traits, coupé d’un qui formait huit quartiers symbolisant : Hongrie, Naples, Jérusalem, Aragon, Anjou, Gueldres, Juliers et Bar. Sur. le tour de Lorraine et de Toscane, l’écu surmonté d’une couronne d’Espagne. .

Un ancien héraldiste symbolise ainsi ce van L’aigte a toujours été l'enseigne. de l'empire romain. On dit communément. qu'on la peint à deux .têtes depuis la division des deux empires d'Orient et d'Occident, et que les empereurs de la maison de Saxe, qui portèrent fascé d’or. et de sable, ont donné les émaux de leur maison à cet aigle auparavant d’or sur azur. |

Les empereurs portent aussi le globe surmonté d’une croix, depuis que Justinien se fit dresser une statue sur une colonne, tenant un pareil globe,

pour signifier, selon Suidas, que par la croix les empereurs chrétiens avaient subjugué lunivers. C'est pour ce même sujet que tous les rois, à l’imitation des empereurs, portent un pareil globe au sommet de leurs couronnes.

$ XCII. — Le Roi de France.

Avant l’'avénement de la troisième race, nos rois ne portaient point d’armoiries à proprement parler; mais ils avaient tous adopté quelque symbole pour se distinguer. Que d'anciens auteurs parlent des armoiries des premiers rois de France, cela doit s'entendre d'un symbole national ou personnel; il ne faut donc point aceuser d'erreur nos vieux chroniqueurs pour avoir donné au terme d'armoiries un sens trop étendu. |

Parmi eux, il en est qui Hréteudent que les armoiries des premiers monarques franks étaient trois crapauds. Cette opinion est ancienne; on la trouve dans Raoul de Presles, qui écrivait sous Charles V. Elle a.été suivie par Robert Gaguin et par du Tillet. Le faux Hunibalde dit la même chose dans 771ithème ; mais il ajoute que les Franks, dès le commencement de leurs guerres avec les Romains, changèrent les trois crapauds en un lion. C’étaient trois couronnes, selon Paul-Émile; trois croissants, selon l'auteur d’un abrégé manuscrit de l’histoire de France, qui fut présenté à Louis XII en 1498; et selon Nicole Gilles, des fleurs de marais nommées glaïeuls

DES SOUVERAINETÉS, DIGNITÉS ET EMPLOIS, 225 ou pavillées; selon le président Fauchet, en mémoire, dit-il, de l'origine des Franks, sortis par les Sicambres d’un pays marécageux ; des abeilles, selon Chifflet, dans l'explication qu’il a donnée du tombeau de Childéric Ier, découvert en 14658; des lis mal dessinés et mal sculptés, selon plusieurs; enfin des fers de pique ou de hallebarde, selon quelquesuns, qui ont cru trouver dans Agathias un fondement à leur conjecture. Cet historien, décrivant la haste des Français, dit que la hampe était couverte de lames de fer et terminée par plusieurs pointes, dont une droite et tranchante des deux côtés ressemblait à celle d’un javelot ; les autres, recourbées en bas, avaient la figure d’hameçons.

Pasquier, cherchant à concilier ces divers sentiments, a pensé que les symboles dont je viens de faire l’'énumération pouvaient avoir été employés successivement par nos premiers rois : d'où il concluait que la méprise des écrivains consiste en ce qu'ils ont attribué indistinctement à tous les princes ce qui était particulier à quelqu'un d’entre eux. Sa conjecture est d'autant plus vraisemblable, qu'il trouve de quoi l'appuyer dans la pratique des premiers rois d'Angleterre, qui n’eurent, dit-il, jusqu’à Guillaume le Conquérant, armes certaines et arrétées, ains les diversifiaient, suivant Polydore Virgile, à chaque mutation de règne. |

Au reste, cette diversité d'opinions n’a lieu que par rapport aux prédécesseurs de Clovis, quoiqu'il

soit d’ailleurs assez difficile de deviner sur quel fon-

dement on a pu croire que chacun de ces princes ait eu son symbole, Childérie [er étant le seul de qui l’on puisse le présumer depuis la découverte de son tombeau. Les mêmes auteurs qui les ont avancées s'accordent à dire que Clovis, abolissant l'usage des armoiries arbitraires, choisit les lis pour la marque fixe de sa dignité. Mais l’histoire de la mission de l'ange vers lermite de Goyenval n’est point connue avant le règne de Charles V; Raoul de Presles me parait être le premier qui l’ait racontée; elle n’était pourtant pas encore généralement reçue sous le règne de Charles VI, puisque Gerson, dans un poëme à la louange de ce prince, suppose que les lis avaient été donnés à la maison de France par saint Denis, dans le siècle de qui le nom des Franks était à peine connu. Quelques années après, Gaguin tira ce fait de l'obscurité: Nicole Gilles ladopta, il fut accrédité par Belleforèt; mille écrivains, copistes les uns des autres, l'ont fait passer depuis dans léurs ouvrages.

Mais le lis a-t-il été le symbole particulier à nos rois exclusivement à tous autres souverains ? On est obligé de répondre négativement. L’ornement en effet qui a été appelé du nom de lis n’était pas primitivemént propre à nos premiers rois; d'autres souverains l'avaient pris avant eux, ou le prenaient concurremment avec eux. C'était un ornement arbitraire, également employé partout. À le voir si universelle ment répandu, je serais porté à croire qu'originairement on en a pris le modèle d’après la figure que

DES SOUVERAINETÉS , DIGNITÉS ET EMPLOIS. 227 décrit le fer d’une pique, dont la pointe supérieure est accompagnée de deux autres pointes recourbées en bas. Il est assez probable que le premier ornement des couronnes et des sceptres, fut emprunté de . l'instrument même qui sert à les conquérir ou à les assurer ; et par une semblable convenance, le premier symbole de nos rois, quand il leur a plu d’en prendre un qui leur füt propre, a dù être tiré des marques extérieures de leur souveraineté, je veux dire de leurs sceptres et de leurs couronnes.

8 XCII. — Les Lis.

Mais avant d'examiner en quel temps il a passé dans l’écu et est devenu le fond du sceau des rois de France, il faut que je tâche de répondre à une question qui s’est présentée à tous les esprits, tant elle s'offre ici naturellement. Pourquoi, me demandera-t-on, cet ornement, quel qu'il soit dans son principe , érigé depuis en symbole royal, a-t-il été appelé du nom d'une fleur avec laquelle il n’a aucune ressemblance? Comme on ne peut parvenir à résoudre cette difficulté que par la voie des conjectures, on voudra bien me permettre d'en proposer uné. | |

Lilium, dans son acception primitive, signifie à la vérité la fleur de jardin que nous appelons lis; mais les écrivains de la basse latinité lui en donnent beaucoup d’autres. Il est pris dans le livre de Judith pour une parure à l'usage des femmes: Assumpsit

dextraliola, et llia, el inaures, et annulos. Ailleurs il est pris pour l’ornement du‘chapiteau d’une colonne ou pour le sommet d'un vase, et le plus souvent pour un ornement quelconque qui imite les fleurs : c'est ce que nous appelons un fleuron. Ainsi on lit dans la Vie de saint Benoît d’Aniane: Seplem candelabra fabril arte miräbiliter produeta, de quorum stipite procedunt hastilia, sphœrulæque àc lilia. L'écrivain, en joignant ces deux mots, ne paraît-il pas indiquer une sorte d’analogie entre l’un et l’autre? Hastile est la partie du chandelier qui monte tout droit du pied jusqu’à la bobèche, et Hlium doit être l'ornement qui le termine. Si l’on a nommé la tige d'un chandelier hastile, parce qu’elle est droite et allongée comme le bois d’une pique, nous pouvons penser, en suivant la même métaphore, que le lilium devait avoir quelque rapport avec la figure qu fer dont ce bois est armé, et qui est réellement

à la hampe d’une pique ce qu 'est un ornement à la tige d'un chandelier.

Quoi qu’il en soit de cette induction, il ble prouvé que l’ornement qui terminait le sceptre de nos rois, et qui garnissait le cercle de leur couronne, a pu être appelé Xlium par des “écrivains qui, se servant de ce terme dans une acception usitée de leur temps; ne prévoyaient pas que le double sens du mot induirait un jour ‘en erreur la postérité. Ce.qui a pu principalement donner lieu à * la méprise, dans les siècles où la langue françaisé avait fait assez de progrès pour que la fleur de

DES SOUVERAINETÉS, DIGNITÉS ET EMPLOIS. 229 jardin appelée lis eût déjà ce nom, c'est qu'alors le terme générique flores était quelquefois employé dans la signification particulière d’ornements propres à une couronne, cum quibusdam floribus corona imperatricis, dit Suger dans une espèce d'inventaire des choses précieuses dont il avait enrichi le trésor de Saint-Denis. Le mot ä4ia, qui pouvait être équivoque en soi, se trouvant comme expliqué par celui de flores, pouvait-on ne le pas traduire par lis, fleur de jardin ? L’historien Rigord, qui écrivait sous Philippe-Auguste, et qui apparemment savait les deux langues, est peut-être un des premiers qui s’y soit trompé : je crois du moins que c’est lui qui commenca le premier à joindre ensemble les deux mots pour n'exprimer qu'une même chose, et qui par là a restreint la-signification vague de likium; lorsqu'il parle de l’étendard royal orné de fleurs de lis, par opposition à l'oriflamme, qui était la bannière de Saint-Denis, ce n’est plus Xlia ni flores, mais flores liliorum. L'erreur se perpétua : environ un siècle après Rigord , Guillaume de Nangis écrivit: « Nos rois ont coutume de porter blasonnée dans leurs armoiries et sur leurs étendards la fleur de lis à trois feuilles. »

$ XCIV. — Leur Origine.

Maintenant..à quelle époque nos rois ont-ils commencé à prendre des fleurs de lis pour symbole permanent ? Nous avons vu plus haut que l'institution, ou, pour mieux dire, la régularisation des armoiries

en France ne remontait pas au delà du x1° siècle, et qu’elles furent principalement établies comme un moyen de distinguer à la guerre les différentes bannières des chevaliers, et à l'appui de cette assertion je vous citerai ces paroles d’un bistorien de Louis le Jeune qui, décrivant sous l'an 1147 le siége de Damas, s’écriait: © quäm pulchra et delectabilis eral visu factes exercitüs, ubi lot erant nova tentoria el papiliones, diversis armorum speciebus et coloribus differentes, et diversæ princioum banneriæ ! Cette exclamation suppose dans l'écrivain une sorte de surprise, et la surprise indique la nouveauté du spectacle qui lexcite. Ïl n’y avait pas encore un siècle que l'usage général des armoiries s'était introduit. | |

La fleur de lis fut adoptée pour symbole de la maison de France par Louis VIT le premier, et depuis son règne elle est demeurée exclusivement le blason de nos rois. |

Louis le Jeune ne se borna pas à les placer dans son écu et dans son sceau; il les fit graver sur ses monnaies ; enfin, comme s’il avait eu dessein de no tifier solennellement son choix par l'ordonnance qu'il rendit en 1179 au sujet de la forme et des cérémonies qui devaient s’observer au couronnement de son fils, il voulut qu’elles fussent employées dans les habillements royaux destinés pour le sacre :. « Auparavant, dit-il, doivent avoir été mises sur ledit autel la couronne royale, son épée enclose dedans le fourreau, ses éperons d’or, le sceptre d’or... aussi les chausses

DES SOUVERAINETÉS, DIGNITÉS ET EMPLOIS. 231 appelées sandales ou bottines de’ soie, de couleur bleu azuré, semées partout de fleurs de lis d'or ; et la tunique ou dalmatique de mêmes couleurs et ouvrée; et avec ce le surcot, qui est le manteau royal, totalement de semblables couleurs, et ouvré. »

$ XCV. — Leur Signification.

Quelques auteurs modernes , s’exerçant à rechercher pourquoi Louis VIL préféra la fleur de lis à tout autre symbole, ont imaginé que ce fut par allusion à son nom de Loys, qui approche de celui de lis, ou bien au surnom de Florus qu'Orderic Vital, auteur contemporain , prétend lui avoir été donné dans sa jeunesse à cause de sa beauté. C’est ainsi, ont-ils dit . que le triumvir L. Aquilius Florus fit graver une fleur au revers de ses médailles. Ces conjectures sont ingénieuses; mais si je ne m'abuse, elles sont moins naturelles et moins simples qu'il ne serait désirable. Cependant, si j'étais réduit à opter, je préfèrerais la première ; elle est justifiée par l'exemple d’une pareille allusion qui se trouve sur un monument du règne de saint Louis. Ce prince prit pour devise au temps de son mariage une bague entrelacée d’une guirlande de . lis et de margucrites , sans doute par allusion à son nom et à celui de la reine son épouse. A l'égard de la seconde, je remarquerai qu'Orderic Vital est le seul auteur ancien qui donne à Louis VII le surnom de Florus, et que d’ailleurs Louis VIT n’est pas le premier fils de nos rois qui lait porté: on trouve un

Florus ou Fleuri parmi les enfants naturels de Philippe Ier et de Bertrade de Montfort.

Philippe-Auguste non - seulement conserva les lis dans son sceau et sur ses monnaies, mais en sema son étendard, suivant le texte de Rigord que j'ai rapporté. Louis VIII transmit à ses successeurs un usage qu'il tenait de ses pères; et sous les règnes suivants il n’y eut de différence à cet égard que dans le nombre des fleurs de lis , qui, étant illimité, fut sujet à varier, à proportion du champ plus ou moins étendu, soit de l’'éeu, soit du sceau. De là vient que quelques sceaux de Philippe le Bel, de Philippe de Valois, du roi Jean, sont chargés seulement de trois fleurs de lis, tandis que plusieurs des mêmes rois en portent jusqu’à dix.

$ XCVI. — Qui en a fixé le nombre.

. On a cru longtemps que Charles VI était le premier qui les eût fixées au nombre de trois ; mais il est plus certain que la réduction des fleurs de lis est l'ouvrage de Charles V.

Voici ce que dit à cet égard Raoul de Presles, parlant à Charles V :

« Si portez les armes de trois fleurs de lis en signe de la benoîte Trinité, qui de Dieu par son angle (aigle) furent envoyées au roy Clovis premier roy crestien, pour soy combattre contre le roy Candat, qui estoit Sarrazin adversaire de la foy crestienne, et qui estoit venu d’Alemaigne à grant multitude

DES SOUVERAINETÉS, DIGNITÉS ET EMPLOIS. 233 de gens ès partie de France, et qui avait fait, mis ct ordonné son siége à Conflans sainte Honorine, dont combien que la bataille commençast en la vallée, toute voie fut-elle achevée en la montaigne en laquelle est à présent la tour de Montjoye, et là fut pris premièrement et nommé votre cry en armes, c’est assavoir Montjoye Saint - Denis. Et en la révérence de cette victoire et de ce que ces armes Notre - Seigneur envoya du ciel par un angle, et demonstra à un hermite qui tenoit en ycelle vallée de costé une fontaine un hermitaige , en lui disant que il feist raser. les armes de trois croissants que Clovis portait lors en son escu . étfeist mettre en ce lieu les trois fleurs de lis, et en icelles se combatist , et il auroit victoire contre le roy Candat ; lequel le révéla à la femme Clovis qui repairoit audit hermitaige et apportoit souvent audit hermite sa recréation, lesquelles les emporta et défaça les croissants, et y meist les trois fleurs de lis. En celle place fut fondé un lieu de religieux qui fu et encore est appelé l’abbaye de Joye en Val, en laquelle lescu de ces armes a longtemps esté en révérence de ce. »

& XCVII. — Sens symbolique de ce nombre.

C'est de ce passage que plusieurs de nos historiens infèrent que Charles V est le premier de nos rois qui ait réduit l’écu de France à trois fleurs de lis, et non pas Charles VI, comme on l’avait dit communément jusqu’à ces derniers temps.

Ïl faut cependant convenir que Raoul de Presles ne dit point précisément que Charles V ait réduit les fleurs de lis sans nombre au nombre de trois: il dit seulement qu'il porte les armes de trois fleurs de lis. Ïl dit même plus; il fait remonter ces trois fleurs de lis jusqu’au temps de Clovis et de Clotilde sa femme, laquelle, selon lui, substitua ces trois fleurs de lis aux prétendus trois croissants. Tout ce que ce passage peut prouver, c’est que ce n’est point Charles Viqui a fait Ja réduction des fleurs de lis à trois, puisque du temps de son père, Charles V, elle était déjà en usage.

Dans un sujet comme celui-ci on peut sans doute, au défaut de preuves décisives , se contenter des présomptions. Il yen a, ce me semble, d'assez fortes en faveur du sentiment qui place sous Charles V la réduction des fleurs de lis, pour qu’on doive le préférer. C'est sous le règne de ce prince que l’on a commencé à regarder la fixation au nombre de trois comme un hommage et un acte de foi envers la trèssainte Trinité. Or cette pieuse pensée a dù naître aussitôt que la chose même qui y a donné lieu: elle n'aurait pas échappé aux écrivains des siècles précédents. Je tire unc seconde induction du soin qu'on eut de graver les trois fleurs de lis sur le calice que Charles V donna à la Sainte-Chapelle de Paris, sur le reliquaire d'argent qu'il donna de même au trésor de Sainte-Catherine du Val des Écoliers , et sur une partie de sa vaisselle , comme on le voit dans l’énventaire général de ses joyaux , qui est conservé à la Bibliothèque du Roi. J’ajoute que, dès l’année 1359,

| DES SOUVERAINETÉS, DIGNITÉS ET EMPLOIS. | ss Charles, n'élant encore que dauphin et régent du royaume, parut annoncer la réforme qu'il méditait, par un mandement adressé aux généraux des monnaies, portant ordre de faire fabriquer des blancs

deniers à trois fleurs de lis. |

$S XCVIIL. — Les Armes de France.

Les armes de France étaient donc, avant qu'une révolution vint briser le glorieux blason illustré par tant de pieux et vaillants monarques , un écu d'azur à trois fleurs de lis d'or, parti de Navarre , qui est de gueules aux chaînes d’or posées en croix en sautoir ct en orle, enfermant une émeraude en cœur; l’écu

timbré d’un heaume ou casque d'or bordé, damas- | quiné, taré de front, et tout ouvert sans grilles, aux lambrequins d’or, d'azur et de gueules, couvert d’une couronne d'or, garnie de huit autres fleurs de lis , le cercle enrichi de pierreries , et fermé par autant de demi-cercles aboutissant à une double fleur de lis d'or qui est le cimier de France; l'écu supporté par deux anges vêtus de dalmatiques; aux armes, l’un à droite de France, l’autre à gauche de Navarre, tenant chacun une bannière aux mêmes armes; le tout sous le pavillon royal , semé de France, fourré d'hermine, frangé d'or, comblé d’une couronne comme la précédente, et sommé d'un pannonceau ondoyant attaché à une pique, portant le cri de guerre de Clovis à Tolbiac, Montjoye Saint-Denis; l'écu entouré des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit.

Les chaines de Navarre furent prises. pour blason par don Sanche le Fort, après qu'il cut défait les Sarrasins le 16 juillet 1212. Le chef des Sarrasins avait fait entourer son camp de chaines , que Sanche forea. Ces chaines ont été longtemps suspendues aux murs des églises de Navarre.

$ XCIX. — Blason extraordinaire.

Tel est le blason des rois de France. Mais j'en ai vu un tout différent, tout à fait extraordinaire fait pour François Ie, sur la couverture et le frontispice d’un manuscrit de la Bibliothèque Royale, où est cantonné, en marque d'un acte éclatant de bravoure de ce prince, un sanglier parmi les armoiries de ses ancètres. Le lecteur me permettra de lui citer encore ce trait de gentillesse qui mérite d'autant plus d’être signalé que les historiens n’en ont pas parlé, et qu’au demeurant ji montre mieux que ne font de pompeux discours comment ce vigoureux Valois savait bailler une estocade. L’anecdote nous est garantie par un vieux serviteur de la:maison du roi, qui l'a consignée dans le livre que j'ai cité plus haut, et qui est dédié à François Ier lui-même. Ce livre, qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque Royale, cst remarquable, moins à cause des histoires qu'il ren ferme, que parce que, ayant été composé par un courtisan pour le roi son maitre, l'offre en a cependant été gratuite et désintéressée. Du moins c’est ce que l’auteur se plaît à affirmer dans ce quatrain dédicatoire::

Vostre loyal serviteur et subget, Obéissant, vous envoye ce get ;

Pont nul avoir il ne quiert ne pourchasse, Fors ung petit de vostre bonne grace. -

Le bonhomme s'appelait Nicole Sala. Il avait été varlet de Louis XI et de Charles VIII, pannetier du dauphin Orland : maitre d'hôtel de Louis XII. François, à son avénement, l'ayant trouvé vieux et caduc, lui donna sa retraite et l’envoya finir tranquillement ses jours dans son hôtel de l’Antiquaille à Lyon. En reconnaissance de ce bienfait, Nicole Sala, qui était quelque peu clerc, s’avisa de composer, malgré la goutte et la colique, un livre qui püût servir ensemble à l'amusement et à la glorification de son jeune souverain.. Îl a choisi pour thème les hardiesses des grands rois et empereurs. À l'exemple des beaux. écrivains de son jeune temps, il prend son début dans une apparition fantastique: quatre divines vierges viennent s'ébattre et deviser sous son toit. On arriva à parler du beau François, de ses gestes à Marignan. Sur ce sujet les demoiselles sont intarissables. Les vers ( car elles parlent en vers ) leur pullulent à la bouche pour vous délayer les moindres détails dans le plus de mots possible. C’est l’'amplification des on - dit du jour.

L'une vante l’'intrépidité du roi, qui lui a fait endosser son armure fleurdelisée pour êtremieux connue de tous; l'autre raconte avec quelle dextérité il s’est débarrassé par trois coups de taille de sept Suisses

qui l’entouraient à un moment. Une autre lui met dans la bouche un discours semblable à celui qu’au dire de quelques-uns le roi Philippe-Auguste tint avant la journée de Bouvines : .

+ + + + + . Chevaliers et sergens, Escoutez tous ce que je vouldrar dire; Si vous voyez qu'il y ait à redire Dessus mon corps ce jour.en la bataille, Et que l'estoc de mon épée et taille

Ni ma dextre n'employe son debvoir,

Si vous pouvez cecy apparcevoir,

La couronne me soit du chief ostée

Et à aultre plus digne presentée.

Suivent les louanges de Louise de Savoie, toujours inséparables de celles de son fils dans les panégyriques de ce temps-là: après quoi Nicole Sala est mis en

demeure par ses visiteuses de raconter quelque chose à son tour. Il accepte volontiers la partie, mais en narrateur impitoyable; car, ayant commencé son récit par le combat de David et de Goliath, il le continue, en suivant l’ordre des temps, jusqu'à l'action qu’on va lire, laquelle eut lieu le 26 mai 14515.

$ C. — Combat de François I°' contre un sanglier.

a Ce fut.au temps que le beau roi François fit le mariage du gentil duc de Lorraine et de M!'° Renée de Bourbon. En ces noces il ne vous faut demander quelle compagnie y fut, car je vous peux bien

DES SOUVERAINETÉS, DIGNITÉS ET EMPLOIS. 239 dire qu'elle pouvait être comparéeaux assemblées qui jadis se réunissaient en l'hôtel du bon roi Artus, car tant y eut à cette fois de princes, princesses, dames et demoiselles, chevaliers et gentilshommes, que tout le château d’Amboise en fut plein. Le roi, qui sans cesse ne faisait que penser comment il pourrait de jour en jour donner plaisir à cette brillante société, s’avisa, entre autres passe-temps, d'envoyer ses veneurs en la forêt d'Amboise, pour là trouver le moyen de prendre , à force de cordes , quelque vert sanglier de quatre ans et le lui amener tout vif. Ce qu'il commanda fut fait; car un sanglier tel qu'il avait devisé fut pris et mis dedans un grand coffre fait de gros barreaux de chène, bien bandé de fer, propice à ce métier; et après avoir le trappon du coffre bien fermé, fut mis sur un char et trainé jusque dans la cour dudit château.

« Le roy , qui moult désirait de le combattre en ce lieu corps à corps devant les dames, en fut détourné par les prières de la reine et de madame la régente sa mère. Si s’en départit par amour d'elles, et pensa alors qu’il ferait attachér des fantômes à cordes au milieu de cette se voir comme cette furieuse bête les assaillira de prime vue, Sa bauge était faite en un coin, toute couverte de branches et feuilles. |

« Or il y avait à l’entour de la cour du château des galeries basses et hautes, et quatre escaliers par où on entrait et montait aux galeries. Tous cés passages étaient très-bien bouchés de gros bahuts, coffres et

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autres choses, pour empècher le sanglier d'entrer dans

les galeries, qui étaient si pleines de gens que les uns montaient sur les autres. Le roi, qui s'était placé sur la galerie située entre le portail et les chambres de la reine, qui étaient presque devant le puits , devisant avec ses gentilshommes, attendait que les dames fussent placées et arrangées de manière à voir tout à leur aise, et que le moment propice füt venu de commander que la trappe fût haussée et qu'on jetàt le sanglier hors, pour s'amuser de ses escarmouches. |

« Le roi douce, voyant son point, fit signe à ceux qui en étaient chargés de hausser la trappe pour livrer passage à la méchante bête, ce qui fut aussitôt exécuté. Si en sortit hors très-furieusement le sanglier hérissé, et faisant claquer ses défenses comme un forgeron son marteau sur l’enclume. Aux fantômes s’en vint de course , et avec sa grande dent les commença à déchirer, et les faisait tournoyer çà et là autour des cordes , qu’il semblait que ce fussent saltimbanques , joueurs de souplesses. Cette mauvaise bête s’amusa quelque temps après ces fantômes.

« Ceux qui étaient aux galeries basses lui criaient après, l’excitaient, et il revenait à eux de course, mais il ne pouvait jaillir si haut. Îl allait tournoyant tout autour, une fois au trot, autrefois au cours, et tant vira par céans, qu’il vit à l'entrée de l'escalier qui était auprés du portail une brèche mal bouchée pour il lui fut bien avis qu’il passerait. Si vint heurter d’un grand élan à cette entrée , si fort qu’il renversa

DES SOUVERAINETÉS, DIGNITÉS ET EMPLOIS. a

les deux coffres qui bouchaient le passage : een qu'il entra aux premières galeries. nr

« Il ne faut demander si ceux furent épouvantés qui céans étaient. [ls se essaient de reculer, mais ils ne peuvent pour la presse qui était si grande. Les uns se prirent à monter sur la balustrade des galeries et embrassaient Les piliers pour se jeter en la cour, si besoin eût été. Et ne se faut point émerveiller si l'on y devait avoir peur, car ils n'avaient nuls bâtons propices à eux deffendre d’une si cruelle bête, avec cela que l’un eût empêché l’autre. Toutefois le sanglier ne vint point à eux, ains s’en vint monter l’escalier dudit portail. Si prend son chemin droit où était le roi, lequel se fût bien jeté dedans la chambre de la reine s’il lui eût plu ; mais il ne daigna, ains fit reculer à son dos tous ceux qui en sa compagnie étaient, et voulut attendre le sanglier tout seul pour voir ce qu'il allait faire; mais ce fut avec une aussi grande assurance que s’il eût vu venir à lui une demoiselle. Ne demandez pas en quelle frayeur fut lors la reine et madame la régente, voire toute la compagnie, qui en tel péril voyaient le roi. Nul n'osait enfreindre son commandement de se mettre entre deux, combien que cinq ou six de.ses gentilshommes le voulussent faire; mais il ne le souffrit. Le sanglier d'entrée venait à lui tout le pas. Le roi, qui jamais n'était sans une bonne forte épée tranchante et poignante ceinte à son côté, y mit la main, si la tire. Quand le sanglier se voit approché de lui environ la longueur de deux toises, si s’empreint -de grant

yiveté pour lui cuider donner de sa dent parmi la cuisse et lui faire une plaie mortelle. Mais le roi, qui est hardi et assuré, s'avance un demi-pas, et de cette bonne épée qu'il tient au poing, lui donne de pointe en l’escu (poitrail) par une si grande force, qu'il la lui passa toute au travers du corps. Le sanglier, se voyant atteint, laissa le roi et s’en va descendre par l'autre escalier qui était devant le puits, et marcha dans la courenviron cinq ou six pas, puis tomba mort. Vous ne sauriez pas croire la joie que la reine et Madame eurent quand elles virent le roi eschappé de 6e péril. | |

« Soyez sûres, mes dames, que de toutes les contenances hardies que je vis oncques, ce fut celle du gentil roi François; et ce que je vous ai dit, je vis à l'œil, et ne croi point que oncques hardiesse de roi fut plus gaillardement éprouvée que celle fut. »

$ CI. — Grands dignitaires.

Les princes souverains, les archiducs, les électeurs de l'Empire portaient un bonnet d’écarlate rebrassé d’hermine et couronné de diadèmes, enrichi de perles; supportant un globe impérial surmonté de la croix; les doges de Venise, un bonnet de toile d'or dont la forme était un cône irrégulier, ayant le sommet arrondi et transposé vers le bord postérieur.

La première dignité de France après le roi était celle de ponnétable. Les signes extérieurs étaient deux mains droites armées ou dextrochères , sortant

DES SOUVERAINETÉS, DIGNITÉS ET EMPLOIS. 243 * d'un nuage et portant deux épées nues qui se trou- vaient ainsi placées à gauche et à droite de lécu:

Le chancelier de France portait pour signés de sa dignité un mortier de toilé d’or rebrassé d’hermine, et de plus, deux masses d’or a en sautoir derrière l’écu. | |

L’amiral portait deux ancres d’or D en do toir derrière l’écu. Le général des galères n’en portait qu’une passée en pal. On peut en voir un exemple encore aujourd'hui sur les vitraux de l’église ou chapelle de la Sorbonne à Paris, pour le fameux cardinal de Richelieu, qui la fit reconstruire.

Les maréchaux se reconnaissent à deux bâtons d'azur semé de fleurs de lis, passés en sautoir.

Deux pièces de canon adossées et placées audessous de lécu dénotent un grand maitre de l'artil: lérie. |

Le surintendant des finances portait deux clefs, l'une d’or, l’autre d'argent, passées en pal à côté de l'écu. | :

Le grand écuyer mettait à côté de ses armes deux épées royales dans le fourreau , avec le baudrier ; la garde de ces épées était d’or, couvertes de fleurs de lis de même; le fourreau et le baudrier étaient de velours bleu , semé de fleurs de lis d’orfévrerie, les boucles du ceinturon ou baudrier aussi d’or. |

Le grand maître de l'hôtel , deux bâtons d’or fleurdelisés, passés en sautoir derrière l’écu.

Le grand chambellan , deux clefs d’or passées en sautoir derrière l’écu.

Le grand panetier, pour marques de sa charge, au bas de l’écu de ses armes, la nef d'or et le cadenas royal; c'étaient deux petits meubles où étaient renfermés le couvert et le gobelet du roi.

Le grand échanson , deux flacons d'argent vermeil doré où étaient gravées et relevées les armes du roi.

Le grand veneur portait, dans le principe, deux cerfs qui supportaient l’écu de ses armes, puis, plus tard, deux cors de chasse avec leurs attaches suspendues au-dessous et à côté de l’écu.

Le grand louvetier, deux têtes de loup de front, au dessous ou aux deux côtés de ses armes.

Le grand prévôt, deux faisceaux de verges d’or passées en sautoir, liées de cordon d’azur avec la hache d'armes au milieu, que les Romains appe- . laient consulaire. :

Le grand bouteiller occupait, sous la seconde et le commencement de la troisième race, une dignité trèsimportante; il était un des quatre grands dignitaires qui avaient le privilége de signer les chartes importantes : le blason lui donna pour signes distinctifs deux bouteilles ornées des armes de France. .

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