‹ Histoire du bouddhisme dans l'IndeChapitre 13 sur 196 · Mariage · texte numérisé non relu

Mariage

Lorsque le prince Siddhârtha eut atteint Tâge de seize ans environ, son père fit bâtir et meubler pour lui trois palais, un pour Tété, un pour la saison des pluies et un pour l'hiver *. Le premier avait neuf étages, le second sept, et le troisième cinq. On avait désigné 40,000 danseuses pour servir le prince. Le Bodhisatva passait agréablement son temps, tantôt dans un des palais, tantôt dans un autre, d'après la saison; comme un dieu escorté de nymphes célestes, il était entouré et servi par des danseuses magnifiquement habillées, et réjoui par les accents mélodieux d'une musique invisible.

3. Nous ne pouvons expliquer que plus tard le sens exact du mot Sams^ kàra. Qu'il suffise de remarquer ici qu'il a diverses significations dans le langage des simples mortels. Avec leur mépris ordinaire de la philologie, les métaphysiciens indiens (et non seulement ceux du Bouddhisme) ont mêlé ces significations et bâti ensuite sur ce mélange le château de cartes de leurs systèmes philosophiques.

i. D'ordinaire, les Indiens divisent Tannée en six parties : printemps, été, saison des pluies, automne, hiver et saison froide. Les Bouddhistes, eux aussi, connaissent cette division ; mais autrefois ils divisaient Tanuée plutôt en trois parties : été, saison des pluies, hiver.

38 HISTOIRE Dû BOUDDHISME DANS LINDE

La femme principale du prince était nommée Yaçodharâ, destinée à devenir plus tard la mère de Râhula, et connue pour cette raison dans Thistoire comme « la mère de Râhula. » Au sujet de ce mariage, quelques-uns * racontent ce qui suit :

Les membres les plus influents de la famille des Çâkyas étaient un jour réunis dans la salle d'audience, afin de présenter leurs hommages au roi. Ils se permirent de rappeler à Sa Majesté la prophétie qui avait été faite lors de la naissance du prince, et de lui faire remarquer qu'il semblait préférable de le marier, afin que les joies du mariage le détournassent de Tétat religieux. Le roi partagea complètement leurs vues et dit qu'il ne s'agissait plus que de trouver une fiancée digne du prinee. Il est vrai que chacun des cinq cents Çâkyas qui assistaient à l'audience, croyait que sa propre fille était justement la personne qui conviendrait, et ils ne négligèrent pas de le faire savoir au roi. Mais celui-ci répondit que le prince n'était pas facile à contenter et qu'il serait par conséquent préférable de le consulter d'abord luimême sur cette affaire.

35 * On fit comme le roi le désirait. Les Çâkyas allèrent voir le prince et lui parlèrent de la chose. Le Bodhisatva demanda un délai d'une semaine pour pouvoir réfléchir. Bien que comprenant que l'amour et ses plaisirs sont une source inépuisable de toutes sortes de misères, il résolut de céder. Il rendit publique la résolution qu'il avait prise, et indiqua quelles vertus il exigeait de sa fiancée. Çuddhodona donna immédiatement au prêtre attaché h la cour la mission de chercher dans tout Kapilavastu une jeune fille possédant les qualités demandées ; elle pouvait appartenir indifféremment à l'une ou à l'autre des quatre classes ; Siddhârtha ne tenait pas au rang de la famille ou à la noblesse du sang, il se souciait uniquement des vertus de sa fiancée.

2. Les Bouddhistes septentrionaux; d'après talitav, 155 et Lebensbeschrei^ hung, 236.

Le prêtre s'acquitta de sa tâche et trouva enfin une jeune fille avec les qualités requises, dans la personne de Gopâ, fille du Çâkya Dandapâni. Immédiatement, il communiqua le résultat de ses recherches au roi, qui, de plus, pour être sûr que la jeune fille désignée plairait au prince, imagina un moyen de s'assurer de l'inclination de son fils. Il fit fabriquer un grand nombre de bijoux, puis proclamer dans la ville, à son de clochette, que le prince ferait une distribution de ces objets à toutes les jeunes filles de la ville.

Au jour indiqué, les jeunes filles entrèrent dans la salle d'audience et reçurent, l'une après l'autre, des mains du prince un bijou; l'ayant reçu, elles s'empressèrent de s'éloigner, car aucune n'était en état de supporter la splendeur et la majesté des regards du Bodhisatva. Enfin, Gopâ parut, au moment où tous les bijoux venaient d'être distribués. Sans trouble, sans baisser les yeux, elle s'approcha, et, voyant qu'il no restait plus rien pour elle, elle dit en riant : « Prince! qu'ai-je fait pour que vous me méprisiez? » — « Je ne vous méprise nullement », répondit Siddhârta, « mais vous êtes venue trop tard. » A ces mots, il prit de son doigt un anneau précieux et le lui tendit. « Prince », dit-elle, « est-ce que je suis digne de recevoir de vous ce bijou? » * — « Oui, 36 vous êtes digne de recevoir de moi tous les joyaux que je porte. » — « Non », reprit-elle, « nous ne voulons pas priver le prince de ces joyaux ; nous aimerions mieux lui souhaiter un joyau de plus, » C'est ainsi que se développa une conversation ', pendant que l'œil du prince se reposait un instant avec plaisir sur la belle Gopâ. Le roi, averti de cette scène par ses espions, fit demander à Dandapâni la main de sa fille. Dandapâni, issu d'une vieille famille noble, fit des objections, alléguant que, d'après une vieille coutume dans sa famille, il ne pouvait donner la main de sa fille à un jeune homme

i. L'auteur de Tédition pitoyable du Lalitavislara, publiée à Calcutta, na rien compris à cette conversation, si spirituellement imaginf^c ; le biographe tibétain (Schiefner, 236) non plus.

élevé d'une façon aussi efféminée et aussi peu exercé dans les arts de la guerre et de la paix que Tétait le prince. Cette réponse déconcerta Çuddhodana ; mais le Bodhisatva le tranquillisa et déclara qu'il était prêt à entrer en lice contre tout homme qui s'offrirait. Immédiatement, le roi fit annoncer à son de clochette que le prince invitait tout homme à se mesurer avec lui, Siddhârtha, huit jours après la proclamation. Au jour fixé, la joute, pour laquelle cinq cents Çâkyas s'étaient annoncés, commença. La belle Gopâ, elle aussi, était présente, tenant à la main une banderole, qui devait orner le vainqueur du tournoi. Siddhârtha donna des preuves incroyables de son habileté dans les exercices des armes et du corps, et réussit à vaincre tous ses adversaires. Et ce ne fut pas seulement dans tous les exercices chevaleresques qu'il se montra sans égal, il manifesta une supériorité tout aussi étonnante dans tous les arts et sciences qui conviennent à un savant *. C'est à partir de ce moment que la haine et l'envie s'emparèrent de l'âme méchante du propre cousin de Sid- 37 dhârtha, * Devadatta, fils d'Amrtodana *, qui devait, plus tard, jouer un si vilain rôle dans la vie du Maître. Quant à Dandapâni, après avoir vu des preuves si éclatantes de l'habileté du Bodhisatva, il lui accorda de bon cœur la main de sa fille. Gopâ épousa le prince et fut couronnée comme sa femme principale *. Avec elle et 84,000 autres femmes, Siddhârtha vécut dans le luxe et dans la joie.

2. De même, chez les anciens Islandais, les habiletés ou arts {ilhróttir) dont un héros devait faire preuve, ne comprenaient pas seulement les exercices du corps, mais encore ceux de Tesprit. Le roi Ilarald en nomme huit : poésie, équitation, natation, marcher sur des souliers à neige, tirer de Tare, ramer, jouer delà harpe, versification.

1. D'après les Bouddhistes méridionaux, il serait fils de Suprabuddha et frère de Yaçodharâ, voir Hardy, M. o f B. 231. Sa mère s'appelait Godhf, d'après Culla-Vagga, 1, 3; chez Schiefner, 237, elle se nomme Devadatta.

2. La façon dont il est parlé de Yaçovatt, autrement dite YaçodharA, dans Lalifav. 270, prouve qu'on la considérait comme la niAmc porsonne que Gopâ. D'ailleurs, cela est dit expressément chez Schiefner, 236.

Un autre récit ^, au sujet du mariage, dit que Çuddhodana demanda à Suprabuddha, roi de Koli, la main de sa fille Yaçodharâ pour son fils Siddhârtha, mais reçut une réponse négative, Suprabuddha ^ ne voulait pas donner sa fille à un homme destiné à devenir moine. Mais la jeune fille ellemême déclara qu'elle ne voulait appartenir à nul autre qu'à Siddhârtha, dût-il se faire moine le jour qui suivrait la célébration du mariage. Toute opposition devenait donc inutile, d'autant plus que Çuddhodana, comme chef des Çâkyas, pouvait mettre en œuvre les moyens coercitifs. C'est ainsi que Yaçodharâ fut cédée par son père, bien malgré lui, et amenée par Çuddhodana à Kapilavastu, où elle fut mariée au Bodhisatva et couronnée comme sa femme principale. Les autres femmes du harem étaient filles des Çâkyas et des Kolyas * les plus haut placés.

* Pendant que le prince s'abandonnait au plaisir, il y eut 38 un jour des murmures dans le cercle de ses proches : « Siddhârtha s'abandonne entièrement au plaisir, sans apprendre aucun art. Si une guerre éclate, que fera-t-il? » Le roi fit appeler le Bodhisatva et lui communiqua ce que la famille disait : « Sire », répondit celui-ci, « faites annoncer dans la ville, tambour battant ', que d'ici huit jours je montrerai mon habileté à mes parents. » C'est ce que fit le roi, et au jour indiqué, Siddhârtha donna des preuves tellement brillantes

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