‹ Histoire du bouddhisme dans l'IndeChapitre 140 sur 196 · Mil. P · texte numérisé non relu

Mil. P

LE DHARMA 38i

Docteur Nâgasena, le premier demande : « Qui renaît ? (proprement : adopte un nouveau corps). » — Le Père de TÉglise répond : « Nom-et-forme renaît ». — « Reprend-on alors le même nom-et-forme que celui qu'on a actuellement? » — « Non, ô Roi. Avec ce nom-et-forme, on fait des œuvres, bonnes ou mauvaises, et par ces œuvres (c'est-à-dire la somme du mérite et du démérite) on prend un autre nom-etforme ». — « Mais alors, si Ton ne reprend pas le même nom-et-forme, on sera donc délivré des mauvaises œuvres? » — Le Père de l'Eglise reprit : « Ce serait le cas si l'on ne renaissait pas, mais comme on renaît, on n'échappe pas aux conséquences des mauvaises œuvres. » — « Expliquez-moi cela par une comparaison », dit Milinda. — Le Docteur reprit : « Supposez, ô Roi, que quelqu'un vole les pommes de son voisin ^ que le propriétaire des pommes saisisse le voleur et Taccuse de vol auprès du roi. Le coupable dit alors : « Sire, je n'ai pas pris ses pommes; les pommes qu'il a plantées ne sont pas les mêmes que celles que j'ai prises. Je ne suis pas coupable. » Cet homme, ô Roi, mériterait-il d'être puni, * ou non? » — « Certainement, il mériterait d'être 359 puni. » — « Pourquoi?» — « Parce que l'homme, quoi qu'il puisse dire, tant qu'il ne peut nier l'existence de la première pomme, mérite d'être puni à cause de la dernière. » — « De môme, ô Roi, on fait, avec le nom-et-forme actuel, des œuvres bonnes ou mauvaises, et on prend par suite un autre nomet-forme. »

A la demande du roi, le problème est éclairci de plus près par d'autres comparaisons. L'une est empruntée à un cas d'incendie. Un homme cause un incendie par son imprudence : sa lampe allumée est mise en contact avec du foin ; la flamme se communique à la maison, puis s'attaque à d'autres maisons, de sorte quà la fin tout le village brûle. Cité en justice

3. Le mot dans le texte signifie littéralement < une m&ngue », maii dans la rhétorique il équivaut à notre < pomme ■.

par les villageois, rhomme s*excuse, en disant qu'il n'a pas mis le feu au village, vu que le feu de sa lampe n'est pas le même que celui qui a incendié le village. L'affaire se plaide enfin devant le tribunal du roi, et la question est maintenant de savoir à laquelle des deux parties le roi donnerait raison. Milinda dit que son arrêt serait en faveur des villageois. « Pourquoi ? » demande le Père de TEglise. — « Parce que rhomme peut dire ce qu'il veut — le feu provient toujours de sa lampe à lui. » — « De même, ô Roi, un nom-et-forme est jusqu'à sa mort autre chose que le nom-et-forme de la renaissancCy mais ce dernier provient du premier ; c'est pourquoi celui-ci n'échappe pas aux (suites des) mauvaises œuvres. » La thèse qu'on veut démontrer» exprimée en d'autres termes, revient en somme à ceci : « la coulpe dont quelqu'un s'est chargé pendant sa vie, crée, après sa mort, un autreètre qui porte cette coulpe, parce que cet autre être est né de la coulpe du mort, n Mais le raisonnement que nous avons cité prouve seulement ceci qu'une personne punissable est punissable, ?ion qu'elle est réellement punie, ce qu'il a fallu justement démontrer *.

360 * Le point de départ de ce raisonnement se trouve dans la vérité, reconnue par tous, que les conséquences de l'action d'une personne continuent après sa morl. Gœthe a exprimé celle idée dans ces paroles :

C'est ainsi qu'un noble caractère aj^it puissamment, pendant des siècltîs, sur ses semblables; car ce (ju'un homme vertueux peut accomplir ne peut elre accompli dans le court espace de cette vie. C'est pour-

1. Kn dehors de toute doctrine de métempsycose, on peut dire que l'état où quelqu'un se trouve est la conséquence, le produit de ses actes antérieurs; qu'il est, par conséquent^ le produit, Tcnfant de ses propres œuvres. Comme le produit des actes et leur auteur sont, en ce cas, la nn'^me personne, — & des niitments dilTérents de la vie — on peut déclarer avec vérité que personne n'échappe aux conséquences de ses œuvres. Tel, ou à peu près, doit avoir été le sens de la doctrine ésotérique, dont est sortie plus tard la croyance à la palingénésie; mais nous n'osons cependant pas soutenir que c'est là aussi l'in* tention secrète de Kâgasena.

quoi il survit après sa mort et est aussi actif que pendant sa vie ; la bonne action, la belle parole, agissent immortellement, comme 11 avait agi pendant sa carrière mortelle.

Très difTérentc est la conception bouddhique, qui attribue au mérite et au démérite un rôle actif, conception très étroitement apparentée, sinon empruntée, à une théorie des rituaiistes védiques conséquents, sectateurs de ce qu'on appelle la Pûrva-Mimâmsâ. Ceux-ci prennent comme point de départ Taflirmation que tous les biens désirables ne peuvent s'acquérir que par Taccomplissement scrupuleux des sacrifices védiques. Athées conséquents, ils déclarent que les dieux védiques, à qui ces sacrifices sont destinés, ne sont que des noms ', nécessaires seulement parce qu'un sacrifice doit pourtant s'adresser à quelqu'un. Tout acte de sacrifice, convenablement accompli, crée une force invisible, qui, après un certain temps, crée infailliblement le fruit désiré. L'acte du sacrifice s'appelle karma « œuvre»; ce karma entraine des conséquences certaines, de même que le bon ou mauvais karma a infailliblement pour conséquence une renaissance. Cette force invisible s'appelle adrslitam^ « l'invisible ». On peut comparer à ceci ce que répond Nàgasena * à la question de Milinda ' où demeurent 361 les cruvres do mérite et de démérite d'un mort. — « Elles suivront ainsi qu'une ombre inséparable », répondit le Doct(»ur ^ — (' Peut-on », continua le roi, « montrer où sont CCS œuvres ? » — « Non », fut la réponse; « aussi peu qu'on

1 . La n'^roniic de la doctrine dans un sens théiste, probablement l'œuvre de Kuni.lrila au vue siècle de notre ère, est absolument en désaccord avec la loi fondamentale de la MtuiAnisd, les Règles de Jaimini. Comparez Padmapurfina, cité dans le commentaire du Sahkhya-pravacana, p. 6.

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