Présages de l'avenir
Il arriva un jour que le Bodhisatva sentit Tenvie de faire un tour au parc et donna Tordre à son conducteur de char ^ d'atteler la voiture. Chanda, le fidèle conducteur, exécuta Tordre qui lui avait été donné : le char fut orné magnifiquement et attelé de quatre chevaux blancs pur sang, de race Sindhu. Le Bodhisatva monta dans le char, qui se dirigea du côté du parc.
C'est à ce moment que les dieux, sachant que le temps était proche où le Bodhisatva arriverait à la sagesse suprême, résolurent d'amener les apparitions qui devaient exercer une influence si profonde sur sa vie \ Ils firent de sorte qu'un 39 ange prît la forme * d'un vieillard tout près de la tombe, presque sans dents, à cheveux blancs, courbé et penché en avant, qui s'avançait péniblement, un bâton à la main. Les deux, le prince et le conducteur du char, aperçurent en même temps Tapparition. Le premier demanda : « Qu'estce que c'est que cet homme dont les cheveux semblent tout
2. Ce récit n'est évidemment qu'une variante de celui de la joute avant le mariage.
3. Dans Tlnde, le conducteur du char avait à peu près le même rang que Técuyer de notre moyen âge. Il est le fidèle compagnon de son seigneur et doit, par conséquent, être un homme cultivé, surtout deins la poésie. Il est, par conséquent, à la fois écuyer et ménestrel.
4. D'après le LalUav.^ les Dieux font encore mieux: par groupes, ils viennent voir le prince, afin de lui rappeler que le moment approche où il doit quitter le monde et l'exhorter à accomplir son œuvre de délivrance. Et non seulement les dieux agissaient ainsi ; des groupes de femmes, animées par les Buddhas des quatre points cardinaux, chantent des cantiques, lui rappelant ce qu'il a voulu et accompli pendant ses naissances antérieures. — Il n'est peut-être pas superflu de remarquer que les points cardinaux eux mêmes sont toujours représentés, chez les Indiens, comme des jeunes filles.
autres que ceux des autres hommes ?» — « Altesse ! » répondit Chanda, « c'est un vieillard, qui, courbé sous le poids des ans, sans force et joie de vivre, n'est plus capable de travailler et qui traîne ainsi une existence misérable. » Le prince redemanda : « Est-ce là une particularité de sa famille ou est-ce le sort de tout homme de devenir ainsi ? » Et la réponse fut : « Tout homme. Altesse, est mis dans cet état par la vieillesse. » — « Malheur, malheur alors, si l'on nait, puisque tout homme doit s'attendre à une pareille fin ! » s'écria le prince, et il retourna de suite chez lui, le cœur troublé. Le roi, étonné de ce que son fils fût revenu si tôt, voulut en savoir la cause, et, en apprenant que Siddhârtha avait vu un vieillard, il s'écria : « Alors il sera la cause de mon malheur! Procurez-lui des distractions, afin que la jouissance du luxe bannisse de son esprit toute pensée de devenir moine ! » Après avoir parlé ainsi, il fit doubler le nombre des sentinelles et eut soin de les faire placer , dans toutes les directions, à une demi-heure de distance du palais.
Un autre jour que Siddhârtha eut pris de nouveau le chemin du parc, son regard rencontra un malade ^ Renseigné par le conducteur du char comme la première fois, il retourna au palais le cœur troublé, et le roi Çuddhodana, apprenant ce qui était arrivé, prit encore plus de précautions et augmenta de nouveau le nombre des sentinelles, qui se trouvèrent placées à une distance de trois quarts d'heure.
•Quelque temps après *, le prince alla de nouveau au parc 40 et vit alors, grâce à l'intervention des dieux, un cadavre. A l'aspect de cet objet hideux ^, il demanda une explication à
1. Chez Hardy, 154, et aussi dans le Lalitav,^ on donne une description détaillée de Thorreur de la maladie ; mais, dans les deux sources, la nature de la maladie est toute différente.
i. La source singhalaise de Hardy prétend que les apparitions étaient séparées par un intervalle de quatre mois ; d'après les commentateurs du DIgba-Nikâya, au contraire, tout se serait passé le même jour.
2. D'après le Lalitav.,\i voit un enterrement; un groupe de parents et d amis, pleurant, se lamentant, se frappant la poitrine des mains, suit un
Ghanda. Les suites furent les mêmes que lors des deux rencontres précédentes, et le père, inquiet, plaça les sentinelles h une heure de distance.
Quand le prince se rendit pour la quatrième fois au parc, son œil découvrit une autre apparition, créée par Tintervention des dieux. C'était un moine, vêtu décemment, d'un regard modeste et d'un visage où Ton pouvait lire le repos de Tàme, qui continuait tranquillement son chemin. « Ami », dit Siddhârlha au conducteur du char, « qu'est ce que c'est que cet homme? » Or, le conducteur, à ce moment-là, ne savait pas encore ce que c'était qu'un moine, le Buddha ne s'étant pas encore montré dans cette qualité, mais, grâce à une inspiration surnaturelle, il put répondre que cet homme était un moine et dire en quoi consistait l'état monastique ^. Aussitôt le prince se sentit très attiré par cette sainte vie et il continua tranquillement sa promenade dans la direction du parc, où il passa toute la journée. Après s'être rafraîchi en prenant un bain dans l'étang de lotus, il s'assit, après le coucher du soleil, sur un banc de marbre et se laissa mettre 41 ses habits de fête. Ses serviteurs * étaient placés autour de lui, tenant à la main des étoffes fines de diverses couleurs» des bijoux de toute sorte, des guirlandes, des parfums, des onguents, et s'occupaient à lattifer richement.
cadavre, qui, enveloppé d'un linceul, est porté sur une bière en tête du groupe. Après avoir appris de Chanda Texplication de cette apparition, le prince s'écrie : « Misérable jeunesse, chassée par la vieillesse ! Misérable santé, chassée par toutes sortes de maladies ! Malheur à la vie, qui est si courte ! Comment un homme sensé peut-il s'attacher aux plaisirs du monde? Même sans la vieillesse, la maladie et la mort, la vie serait une charge ; combien plus maintenant qu'elle traîne à sa suite ces trois misères ! Eh bien I retournons et réfléchissons sur la manière de nous en délivrer! »
3. Cette remarque rationaliste manque dans la tradition des Bouddhistes du Nord et est évidemment une interpolation, due à Tauteur de l'introduction du Jâtaka ou à l'un de ses prédécesseurs. L'excellent homme avait oublié, à ce moment, qu'il venait de raconter, quelques pages plus tôt, comment Kaundinya et ses compagnons étaient devenus moines bien des années avant la prédication du Buddha.
Pendant que ceci se passait sur la terre, le roi du ciel, Indra, sentit que la place où il était assis s'échauffait. Prévoyant, par conséquent, qu'il viendrait bientôt quelqu'un qui le chasserait de son siège et voyant qu'on était en train d'orner le Bodhisatva, il appela Viçvakarman, l'artiste des dieux. « Viçvakarman », dit-il, « le prince Siddhârtha quittera à minuit sa demeure et renoncera au monde ; c'est pour la dernière fois qu'il revêt ses habits de fête. Rends-toi au parc et revêts ce grand homme d'ornements célestes. » Viçvakarman obéit et arriva instantanément au parc. Il parut sous forme d'un coiffeur, prit le turban de la main du coiffeur du prince et se mit à envelopper la tête du Bodhisatva, qui remarqua, dès le premier attouchement, que c'était la main d'un dieu, non d'un homme. Dès que la tête fut enveloppée, il sembla, par la réverbération du joyau placé au sommet du crâne *, que chacun des morceaux d'étoffe qui formaient le turban fût composé lui-même de mille morceaux, et comme il y avait dix morceaux ', le tout avait l'air d'être composé de dix mille morceaux. Et qu'on ne s'étonne pas que tant de petits morceaux d'étoffe fussent visibles sur un objet relativement aussi petit qu'une tête humaine : le plus grand des morceaux avait la grandeur d'une fleur de salsepareille, tandis que les autres n'étaient pas plus grands qu'une coriandre. La tête du Bodhisatva ressemblait à une grande rose d'eau, entourée d^un rets de filaments.
La toilette du Bodhisatva achevée, toutes sortes de danseurs et de prestidigitateurs commencèrent à montrer leurs tours, des brahmanes firent entendre leurs cris de triomphe et de bénédiction, des chanteurs entonnèrent des odes de fête et de louange, et au milieu de toutes ces démonstrations le prince monta sur son char magnifique.
1. Les Indiens appellent le soleil « le joyau du ciel ». 3. Le nombre ordinaire des directions est dix : les huits points cardinaux, le zénith, le nadir.
A ce moment, Yaçodharâ donna naissance à un fils '. 42 * A peine le roi eût-il appris cette nouvelle, qu'il envoya un messager, pour avertir son fils de cette heureuse nouvelle. En rapprenant, le Bodhisatva dit seulement : « Râhula est né, un lien est né. » Lorsque ces paroles furent rapportées à Çuddhodana, il dit : <( A partir de ce moment mon petit-fils s'appellera le prince Râhula. »
Sur ces entrefaites, le Bodhisatva, qui était monté sur son char fit en grande pompe, avec un éclat magnifique, son entrée dans la ville. C'est à cette occasion qu'une jeune fille de famille princière, Gautamî la svelte *, se tenant debout à l'étage supérieur de son château, contempla la beauté resplendissante du Bodhisatva, tandis qu'il faisait, avec son cortège, le tour de la ville. Entraînée par un sentiment d'admiration profonde, elle exprima son ravissement dans la strophe suivante :
Bienheureuse, en vérité, la mère, Bienheureux, en vérité, le père, Bienheureuse, en vérité, l'épouse, Qui possède un mari comme celui-ci !
Le Bodhisatva entendit ces paroles et dit en lui-même : « Oui, le cœur du père et de la mère est heureux quand ils voient un pareil enfant. Le cœur de l'épouse est heureux de posséder un pareil mari. Mais comment son propre cœur trouvera-t-il le bonheur, la béatitude? » Et comme son esprit commençait déjà à s'élever au-dessus du tourbillon des passions, il continua : <( L'extinction du feu des passions, c'est là la béatitude * ; l'extinction du feu du péché et de l'aveuglement,
3. D'après une autre tradition, ce n'est pas la naissance, mais la concep- Uon de Râhula qui eut lieu dans la nuit pendant laquelle eut lieu le départ du Bodhisatva; Mahâvastu, II, 159; Tib. Leb, 240.
1. MahâvasiUy II, 157, eUe est nommée Mrgt, la mère d'Ânanda.
2. Le mot nibbuta^ employé dans le texte, en sanscrit nirvrla^ signifie aussi bien « éteint » et « tranquille » que « bienheureux ». Dans notre langue, cette sorte de jeu de mots est intraduisible.
c'est là la béatitude; l'extinction de l'orgueil, de la vanité, et de tous les fléaux et misères semblables, c'est là la béatitude. Elle m'a donné une bonne leçon, car je m'en irai et je m'efforcerai d'atteindre l'extinction {nirvana). Dès aujourd'hui, je m'arracherai à la vie domestique, je partirai, je deviendrai moine et je chercherai le Nirvana. Que ceci soit sa récompense, pour la leçon qu'elle m'a donnée. » Et en disant ces dernières paroles, il ôta son précieux collier de perles et l'envoya en cadeau à Gautami la svelte ; * celle-ci fut très 43 heureuse en le recevant, car la pauvre enfant croyait que le prince Siddhârtha lui avait envoyé ce cadeau parce qu'il était devenu amoureux d'elle *.