‹ Histoire du bouddhisme dans l'IndeChapitre 16 sur 196 · Fuite hors du palais · texte numérisé non relu

Fuite hors du palais

Quand le prince eut atteint le palais au milieu d'un entourage splendide, il se jeta, pour trouver le repos, sur son lit magnifiquement orné. Immédiatement, des femmes, luxueusement habillées^ dont les talents égalaient ceux des nymphes célestes, se mirent à exécuter un ballet, accompagné de chant et de harpes '. Et le Bodhisatva, dont le cœur s'était déjà détourné des concupiscences de ce monde, ne fut pas charmé par la danse, le chant et la musique des harpes, et ne tarda pas à s'endormir. Les femmes, de leur côté, remarquant que celui pour qui elles jouaient s'était endormi, jugèrent inutile de se fatiguer davantage, déposèrent les

1. Un événement semblable, lors d'une autre entrée du prince, est raconté dans la tradition septentrionale, à propos d'une autre jeune fille de la race des Çâkyas, dont le nom est incertain. A cette même occasion encore, une autre jeune fille, nommée Guptâ, aurait jeté du baut de la plate forme de son chAteau un demi regard sur le prince. Toutes les deux furent placées par le roi dans le barem du Bodhisatva. Scbiefner, Lebensb. II, 238.

2. D'après la tradition dans le Lalilav.y c'est lors de la rentrée du prince que le roi prend, pour la première fois, des précautions pour Femp^cher de s enfuir, c'est lui aussi qui ordonne le ballet, pour que SiddhArtha, au milieu de la griserie du plaisir, n'entende pas la voix intérieure.

instruments et s'endormirent elles aussi. Seules, les innombrables lampes nourries d'huile parfumée, continuèrent à briller. Subitement, le Bodhisatva se réveille. Les jambes croisées, il s'assied sur son lit, voit ces femmes endormies, chacune avec son instrument à côté d'elle, les unes sont couchées insensibles, tandis que la salive leur sort de la bouche, d'autres ronflent, d'autres encore rêvent tout haut, d'autres sont découvertes et montrent leur nudité d'une façon indécente. Quand il vit comment la beauté de ces femmes s'était changée en laideur, son dégoût des plaisirs sensuels s'augmenta encore. La salle magnifique, aussi belle 'et aussi riche que la cour céleste d'Indra, lui parut un cimetière, plein de cadavres pourris, dispersés autour de lui. Vivre 44 sous l'empire des désirs sensuels, * aussi bien que dans le monde idéal et dans le monde éthéré*, ne valait pas mieux, d'après lui, que de vivre dans une maison qui brûle. « Gomme c'est triste! » s'écria-t-il, « comme c'est misérable ! » et un désir irrésistible d'embrasser la vie religieuse s'empara de plus en plus de lui. « Maintenant ou jamais je dois entreprendre, en partant d'ici, le grand voyage », dit-il, et immédiatement il se leva, alla vers la porte et cria : « Qui veille? » — (( C'est moi, seigneur », répondit Ghanda. — « J'ai pris la résolution de partir d'ici et d'entreprendre le grand voyage, prépare mon cheval. » Ghanda obéit et alla à l'écurie, afin de brider Kanthaka, la perle des chevaux. Pendant qu'il était occupé, l'animal intelligent avait compris que ce n'était pas pour une promenade ordinaire dans le parc, par exemple, qu'on le bridait, mais que son maître, cette nuit, avait l'intention de quitter sa demeure, afin d'entreprendre le grand voyage ; et le cheval manifesta sa joie par un hennissement si bruyant, qu'il eût retenti certainement dans toute la ville, si les dieux n'avaient étouffé le bruit, de sorte que personne ne put l'entendre.

1. Nous reviendrons plus tard sur ces trois formes de l'existence.

Pendant l'absence de Chanda, le Bodhisatva eut envie d'aller voir son fils nouveau-né. Il se souleva par conséquent de son lit de repos et se dirigea vers la chambre à coucher de la mère de Râhula. Il ouvrit la porte. A la lumière de la lampe, il vit que la jeune mère dormait avec -^sa main sur la lôte de l'enfant. Le Bodhisatva s'arrêta sur le seuil et dit : « Si je veux soulever l'enfant, je serai obligé de déplacer la main de la princesse; alors elle se réveillera, et cela serait un empêchement pour mon départ. C'est pourquoi je ne reviendrai que plus tard, quand je serai devenu Buddha, pour voir mon fils. » Avec cette pensée, il redescendit de l'étage supérieur du palais vers la salle d'en bas. Quelques-uns disent que le prince Râhula était alors âgé d'une semaine, mais cela ne se trouve pas dans une autre source, qui mérite plus de confiance.

*I1 y a un récit * qui raconte que le Bodhisatva, avant son 4S départ, alla voir son père, afin de lui demander la permission de partir. Au milieu de la nuit, il descendit de son palais et se plaça subitement sur la plate-forme du château de Çuddhodhana. A peine était-il là, que le château entier fut illuminé de sa présence. Le roi se réveilla et vit cette lumière, sur quoi il adressa la question à son chambellan : « Dis donc, chambellan, est-ce que le soleil s'est levé qu'il y a une telle lumière? » Le chambellan dit : « Sire! la seconde partie de la nuit est à peine passée, que les arbres et les murs jettent déjà leur ombre, par suite de la lumière solaire ; les rayons échauffent le corps, par suite de la chaleur qui sort d'eux. Des cygnes, des paons, des perroquets, des coucous, des canetons font entendre dans la matinée leurs cris joyeux. Cette splendeur, ô roi, est agréable, douce, réconfortante, bienfaisante, sans chaleur excessive. Sans aucun doute, le Gunadhara * est venu, jetant ses rayons

I. LalHav., chap. XV; la substance du récit se retrouve dans Mahdvastu^

Page 1