DÉFINITION, ÉTENDUE ET ORIGINE DU DHARMA
* Dharma signifie : ordre, loi, droit, religion; au pluriel : 280 parlicularilés, propriétés, fonctions, formes d'existences, devoirs, vertus ; et aussi : les choses. En un mot, dharma signifie ce que une chose doit être ou est nécessairement. Il comprend donc aussi bien Tordre des choses dans le domaine moral et social que Tordre du monde, les lois de la nature.
A mesure que nous nous transportons dans une antiquité plus ("éloignée, nous voyons qu'on établit un rapport plus élroit entre Tordre naturel et Tordre moral, et il n'est pas étonnant si, dans le code le plus ancien de TInde, celui de Manu, on trouve révélé ', non seulement Tensemble des lois
1. Le code de Manu a été révélé par Manu le Créateur, et transmis par la tradition. I) après la scolastiquc indienne postérieure, les Vedas seuls auraient ('•t('' n'vélt'fl, constitueraient la p*i//t, c'est-à-dire la doctrine, tandis que, d^apréi ces autrurs, Manu, le Mahâbhàrata et autres ouvrages semblables feraient partie de la smrti, c'est-à-dire de la tradition. Il y a un germe de vérité dam ct.'tte conception scolastique, en ce sens que le Veda est la çruti par excellence, et que l'étude en est ofliciellement obligatoire pour toutÀrya, mais la disUnc-
et institutions morales et sociales, mais aussi Tordre (les phénomènes naturels : création, renouvellement de la création, division du temps, périodes du monde, etc. La même large 281 définition du Dharma * se retrouve dans le Bouddhisme, pour la simple raison que le Bouddhisme a ses racines dans l'antiquité et n'est autre chose qu'une variété de la plante indoarienne, qui, après avoir été transportée sur un sol étranger, a pris un aspect étrange, de sorte que, d'après une classification artificielle, on l'a mise dans une classe particulière, tandis que, selon la division génétique, naturelle, elle est et reste une variété de l'hindouisme.
Gomme le Dharma gouverne toutes choses, le Buddha n*en peut être qu'une partie, il y est soumis, y est contenu. Jusqu'à un certain point, en efTet, il occupe dans la doctrine une place secondaire. Il est qiialifié, il est vrai, de source du Dharma, le Dharma vient de lui, mais on peut comprendre cela de cette façon qu'il est le révélateur, le Manu \ un témoin qui constate, mais ne crée pas. Mais, dira-t-on, si le Buddha est inférieur au Dharma, pourquoi est-il placé comme un des Trois joyaux, à côté du Dharma? Et comment est-il possible qu'il soit dit Svayambhû « celui qui s'est formé de luimême, » et Dharmaràja « le souverain de la Loi » ? Afin de répondre à ces questions nous devons nous rappeler que les termes Buddha, Dharma et Sangha ont deux sens différents, un sens mythique, ou, si l'on veut, matériel, et un sens spirituel, moral.
Dans le sens mythique, le Buddha est la lumière qui
tion entre çruli et smrti n'a rien de commun avec celle en révélation et œuvre humaine. Le Veila lui-mî^me est non seulement la çruti, mais aussi la smrti par excellence et les anciens auteurs le qualifient expressément de tradition [samAmnàya). En revanche, le Mahabhârata est appelé non seulement une smrti mais aussi un veda, et à bon droit. La scolastique indienne postérieure avait oublié ce que veut dire {-ndi : elle croyait que cru signifie seulement « i'ntcndre », mais le mot signifie aussi « apprendre, discere », et c'est ce qu'on veut dire quand on qualifie le voda de çruti. 1. Manu signifie, entre autres, indicateur, moniteur.
s'éveille, le commencement du jour, de Tannée, etc., conçu personnellement, le Créateur. Il est le commencement et Torigine du monde visible, Brahma Svayambhû, aux noms innombrables. Le Dharma est la continuation de Tœuvre de la création; personnellement : le dieu du soleil et du Temps dans sa marche régulière, Vishnu. * Le Dharma agit dans le 282 présent, le Buddha dans le passé. Enfin, Saiîgha, la communauté des Saints, signifie le royaume des ombres, où les morts pieux et bienheureux demeurent sous Tautorité de Yama, le dieu de la Mort, qui n'est qu'une autre forme du dieu de la Vie *. Tantôt on place la demeure des Bienheureux dans Textrèmc Occident, tantôt dans l'extrême Nord. La première de ces conceptions est due au fait que le soleil se couche à l'Occident; Tautre, à l'idée que le soleil, pendant la nuit, doit se trouver dans la région directement opposée au Midi, où il se trouve au milieu du jour '. « Yama, le Temps, la Mort, réunit tous les êtres », est une expression qu'on rencontre souvent dans les écrits indiens, et strictement, son empire, quel que soit d'ailleurs le nom qu'on lui donne ', serait lo troisième des trois Joyaux, le Sangha ou réunion.
i. Yama et Manu sont réellement un; c'est pourquoi, dans la mythologie dos peuples ariens, ils intervertissent leurs rôles. Au point de vue philosophique, Yama est le dieu de rimmortalité, la mort étant éternelle. L'idée de la transuii^ration des âmes a Taussé cette antique conception indienne. Par suites rinimortalit(\ qu'on considérait comme identique à la mort, fut reculée jus(|u'a ce qu'on obtint ce que les Bouddhistes désignaient par le nom de nirvana, d'autres sectes autrement. Cest pourquoi nirvana et amrta, c*est-âdire «( ro ({ui est immortel », sont deux noms pour la même chose, la mort éternel!»'.
2. Plus tard, on a transporté le royaume de Yama à l'extrémité méridionale de l.i terre. Ce «h'plarement est la conséquence de l'observation que le soleil se trouve, ati 21 dreembre, dans le point le plus méridional de son orbite annuelle. Au fond, Yama, qui est dit « chef du midi», est identique avec Kubira, le «lieu de la richesse, qui trône à roxtr«^uie Nord; chez les Grecs, Piutnn Yama) et Plutus, le dieu de la richesse (Kubcra) doivent être de même des d«'«l«Mil)lements d'un seul et même être.
;i. Ch'z l»s Çivaites c'est naturellement Çiva, le Temps, qui est Seigneur de la vie et de la mort.
On a remplacé le point où le soleil se couche par l'empire des morts, des muktas (délivrés), et, comme le mot pour « empire » signifie aussi l'ensemble des personnes qui Thabitent, on peut désigner par Saiîgha ^ le troisième et dernier point où se tient le Dieu du jour. Bien que ce soit un seul et même être resplendissant qui fasse les trois pas, on lui donne des noms différents, selon la différence des fonctions. Buddha est « réveillé » et, pour cette raison, l'origine ou commencement du Dharma, mais, d'un autre côté, en continuant son œuvre, il peut garder le même nom, d'autant plus que buddha 283 signifie « sage » en général. * Il a un triple droit au titre de Dharmarâja « roi du Dharma » : 1* parce qu'il est le premier, le sommet du Dharma ' ; 2"" parce qu'il le maintient ; V parce que, dans sa qualité de roi Yama (qui est dit le Dharmarâja par excellence), il réunit les morts dans une sainte communauté, sangha ';
Il y a une liaison étroite entre la division de la marche du soleil en lever, culminalion et coucher ; du temps en passé, présent et avenir ; du contenu du dogme bouddhique en trois Joyaux, et la distribution de la littérature sacrée en trois Paniers ou Cassettes, Tri-pitaka. Ces trois collections s'appellent Sutla-pitaka,Yinayapitaka et Abhidharma-pitaka.Les Suttas ^ sont les allocutions, sermons, belles sentences du
4. Sangha signiAe du reste aussi le point où deux plans, etc., se rencontrent.
1. Dans sa qualité de Dharmarâja il a comme subordonné DharmasenapAti « le général du Dharma, » c'est-à-dirre Çâriputra, Tétoilc y du Bélier; celui-ci ouvre la série des Nakshatras au nouvel an; est par conséquent duc, conducteur, chef de rarmée.
2. Le terme Dharmarâja ayant un triple sens, celui de cakravartin ne semble avoir qu'une double signification : 1° celui qui commence à faire rouler la roue (le soleil levant, le commencement de Tannée, etc.); 2^ celui qui règne comme souverain, prince suprême (le soleil au méridien, le point le plus élevé de la déclinaison).
3. Les Bouddhistes du Nord et aussi les Singhalais ont traduit ce mot par le sanscrit siUra, qui signifie proprement « ligne servant à mesurer », puis, tout comme le latin régula (qui a aussi le sens primitif de « ligne servant à mesurer ») : « bâton servant à mesurer », puis « règle ». Or, le
Seigneur ; le Vinaya-pitaka contient les règles de la discipline, les règlements monastiques; TAbhidharma est ou prétend du moins être la science supérieure *. Commençons, pour trouver le fil, par considérer cette dernière classe. Nous savons que TAbhidharma fut prêché par le Buddha à sa mère dans le royaume des Bienheureux. En outre, c'est une croyance officiellement admise par les Bouddhistes que « les Suttas sont destinés à tous les hommes ; le Vinaya aux moines ; TAbhidharma aux dieux ». Les « dieux )) désignent ici les habitants du paradis, les bienheureux, les esprits ; * X Abhidharma nous mène donc au 284 royaume où le soleil se couche, nous enseigne ce que nous avons à attendre dans la vie future. En un .mot, c'est la doctrine de Tavenir. Le Yinaya enseigne au moine comment il doit se conduire dans le présent. A certains égards, le Vinaya se rattache donc au Sangha, mais le Sartgha lui-même n'est qu'une imitation de la communauté des saints dans le royaume de Yama ; il essaye d'arriver, déjà pendant cette vie, à l'idéal de la délivrance ; et plus cette vie devient semblable à une simple apparence de vivre, plus elle s'approche de rimmobilité et de l'insensibilité de la mort, mieux cela vaut. Comme le Vinaya n'a pas pour sujet le Sangha luimt^mc, mais les devoirs, le dharma de la communauté, on peut considérer le Vinaya-pitaka comme le coffret où le Dharma est gardé. Enfin, les Suttas, bien que pleins d'instruction pour le présent, sont en premier lieu des discours de circonstance, et appartiennent par suite au passé. On pourrait décrire ainsi le contenu des trois cassettes : le Suttapilaka contient tout ce que nous avons besoin de savoir du Buddha et du passé; le Vinaya-pitaka tout ce qu'on a à observer comme règle de conduite, comme Dharma spirituel
prâkrit sutla peut, en saascrit, corrcspoadre à êûlra, mais aussi à sâkta,, • bonne parole », « belle sentence «.
1^ ^ 4. Sumahgala-Vilwtini, I, 19 : Abhidharma-Pitaka adhipahhôMikkhà,
dans le présent ; rAbhidharma-pitaka a ou doit avoir pour contenu tout ce qu'on a besoin de savoir pour arriver à la béatitude et à la délivrance, dans la vie future, quand la flamme de la vie actuelle s'est éteinte.
Bien que la correspondance entre la triple science du passé, du présent et de Tavenir et Tobjet de la science, la Triade ^ de Buddha, Dharma et Saiîgha, soit imparfaite à certains égards, il est difficile de conclure de cette différence à une absence complète de lien entre les deux séries. Il est 285 naturel d'admettre * qu'on a introduit des modifications dans l'ancien système, en vue d'un développement plus complet des idées. Dans sa forme la plus ancienne, la Triade doit avoir été une vraie Trinité. Le môme être qui, en introduisant la lumière et l'ordre dans le chaos, réveille la nature do son sommeil, et joue ainsi le rôle de hotar^ est aussi le père, le Prajâpati, du monde intellectuel et moral, parce qu'il éveille à la vie les ôtres pensants, les fait sortir de leur assoupissement, de l'inconscience, qui constitue l'état d'ignorance, de sorte que tout ce que peut se représenter l'esprit humain est dû à son influence. Lui, le premier et le plus grand Maitre, est en môme temps, au moment où il brille avec le plus de clarté, le modèle de la pureté sans tâche, et quand, à rapproche de la nuit, il prend congé de la terre et s'éteint, il est celui qui exhorte à l'accomplissement du* devoir *.
1. La Triade, appelée d'ordinaire Triratna, s'appelle aussi Trayf. Ce dernier mot est bien connu comme nom du triple Veda : rc, yajits, sâman. Dans VAilareya-hrAhmana^ 5, 32, on voit que le Créateur {Prajâpati) accomplit, par rc l'œuvre d'Éveilleur ou Évocatcur (hotar) ; par yajus celui d'Allumeur du sacrifice; par sâman celui de Déclamatcur ou Chanteur final. Le Créateur est, comme on voit, et conune il est du reste, souvent dit expressément, le dieu du Soleil, du Jour, de l'An et du Temps. De m^me, dans le code de YAjnavalkj-a, 3, 122, l'être ou la lumière du Soleil se divise en Rc, Yajus et Sdman.
1. Quand le Soleil (et aussi Çiva, le Dieu du Temps] est dit trayitanu « ayant la triade pour corps », cela est naturel, vu qu'il se compose du passé, du présent et de l'avenir. Le char du soleil, c'est-à-dire la marche du soleil, ou, conmie disent les Bouddhistes, a la roue de la Loi » est dit trayimaya^ «ayant
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Si Ton voulait indiquer d'un seul mot la différence qui existe entre Brahma et Buddha, on pourrait dire que le premier est représenté comme celui dont le commandement fait surgir et disparaître les choses; le second, comme celui dont la parole enseigne comment les choses surgissent et disparaissent. L'essentiel de cette conviction est renfermé dans une célèbre formule, qui est commune aux deux divisions de rÉglise. Elle a été évidemment traduite d'un des dialectes (peut-être du pâli môme) en sanscrit, de sorte que nous ne donnons ici que le texte pâli, qui n'est pourtant pas non plus tout à fait irréprochable. La formule, en vers, est ainsi rédigée :
Ye dhammâ hetuppabhavâ Tesham hotum Tathûgato âha ; Teshanca y o nirodho, Evamvûdi Mahâsamano.
Il y a dans ce texte une faute contre le mètre, qui se retrouve dans la rédaction sanscrite. * Le moyen le plus 286 simple de la corriger, consiste dans la suppression de Ye. Cette correction faite, on obtient le sens que voici :
« Les dharmas naissent d'une cause; cette cause, leTathàgata Ta proclamée, ainsi que leur suppression (ou : fin), lui, le véridique Grand Ascète. »
Si Ton conserve ye, la traduction sera : « Des dharmas qui naissent d'une cause, le Tathâgata a proclamé la cause », etc.
11 est possible que la formule ait subi encore d'autres modifications, avant qu'elle arrivât à la forme que nous connaissons, mais nous n'entrons pas dans cette question; le sens général est clair : c'est le Tathâgata qui nous enseigne comment toutes choses ont un commencement et une fin
trois formes «. Cette Triade est en mAine temps le triple Veda, dans le sens indiriut' dans la note précédente ; les Bouddhistes disent « les Trois Joyaux »; nous dirions : « les trois points lumineux ».
selon une loi invariable. Il faut donc entendre par les dhaf" mas^ dans le sens le plus général, toutes les choses existantes; mais en même temps les mots sont choisis de telle façon qu'on peut, si Ton veut, entendre par là les opérations de Tesprit humain ou les devoirs moraux. En d'autres termes, la formule a été construite de façon à admettre à la fois une interprétation matérielle et spirituelle.
Quelque compréhensive que soit la formule, les Népalais théistes Font encore élai^ie par une restriction apparente. Ils lui ont donné cette tournure : « Des dhamias qui naissent d'une origine, le Tathâgata est la cause fmale et la fm. » On peut considérer comme certain que cette rédaction est une modification postérieure dos paroles de la sentence, mais il est indéniable que les Népalais, en y introduisant ce changement, sont revenus au point de vue ancien, prébouddhique. Qu'ils ont agi avec intention, ressort du fait que le grand temple bouddhique à Kalhmandu est dédié à Svayambhû- Nàtha, « notre Seigneur né de lui-mônie », qui n'est autre — bien qu'il porte un autre nom — que Brahma, ou, comme le nomment les Bouddhistes septentrionaux, Âdhibuddha \ Leur conception, considérée en clle-môme, n'est pas inexacte, mais elle n'est pas vraiment bouddhique, car, dans le vrai 287 Buddhisme, le Buddha n'est que le révélateur de l'Ordre, * et bien qu'on puisse remonter sans peine à la conception plus ancienne, qu'il est celui qui, par son verbe, c'est-à-dire par sa révélation, sa lumière, crée Tordre, — on ne peut pas dire que cette conception s'accorde avec la doctrine de l'Eglise.
Quelle qu'ait été la forme primitive de la sentence citée, telle que nous l'avons, elle ne peut signifier, selon nous^ que ceci : « la connaissance de toutes choses, telles qu'elles sont ou telles qu'elles se reflètent dans l'esprit humain, nous le devons à l'enseignement du Buddha. »