RÉVOLUTIONS DU MONDE
i. — Système du monde.
Le système du monde que nous trouvons décrit dans les écrits bouddhiques, montre, comme celui des anciens Indiens en général, un mélange bizarre de réalité et de fiction. Il faut attribuer cela en premier lieu à cette circonstance que des idées extrêmement anciennes ont continué d'exister à côté de conceptions plus récentes et plus scientifiques. Quelques-unes de ces conceptions antiques se trouvent ôtre exactes, quand on les a préalablement dépouillées de leur forme poétique; d'autres sont basées sur une observation imparfaite et une expérience limitée; d'autres encore n'ont eu clairement, dès Torigine, qu'un sens allégorique. A mesure que langage perd sa signification allégorique, par suite de la modification de sens que subissent les mots dans la suite des âges, ceux-ci sont compris plus littéralement ou tout de travers. De celte façon, la différence entre la conception poétique et la conception prosaïque d'un même fait devient de plus on plus grande; et on finit par se trouver en prés(»nce de deux idées complètement différentes. C'est ainsi, par exemple, que de la conception poétique de l'existence d'un liquide qui entourait la terre entière, se développa, par simple contre-sens, la croyance que l'océan enveloppait la terre comme un serpent : * du Varuça antique, céleste, 288 sortit le Varuna plus récent, imaginaire, qui entoure la terre.
Il est impossible, quand on considère les idées indiennes sur la structure de l'Univers, de tracer une limite précise entre les conceptions purement scientifiques et celles qui ont été transformées dans un but mystique. Quant aux premières, il en est rarement question dans TÉcrilure bouddhique, mais il y a des indications suffisantes pour prouver que les Bouddhistes prenaient part aux progrès scientifiques de leurs compatriotes indiens. C'est ainsi qu'ils connaissent les signes du zodiaque, qui, du temps de la fondation du Sangha, étaient encore inconnus aux Indiens, et ont été empruntés aux Grecs. Quant aux Grecs eux-mêmes, il en est souvent question dans leurs écrits.
La connaissance journalière des faits cosmographiques et géographiques connus par l'observation, qui est, sous une forme purement scientifique, commune à tous les Indiens, qu'ils fussent ou non, membres de l'Église, n'avait d'autre but que celui que toute connaissance utile peut avoir, et n'est, par conséquent, que rarement mentionnée par l'Écriture. Il en est tout autrement de la transformation mysticodidactique de la science. Elle consiste en ceci que la terre et l'homme, en un mot tout ce qui est terrestre et habituel, ne sont mentionnés que rarement, tandis que les différents cieux et les différents enfers sont décrits dans le plus grand détail. La base des divisions de l'espace n'est nullement imaginaire, mais l'application mystique qu'on en fait est fantastique, ou plutôt, est conçue dans une tendance philosophico-morale bien marquée. Ce qu'on appelle le système du monde des Bouddhistes — il est important de le faire ressortir — n'est que la représentation, obtenue par une science supra-sensible^ de la série des mondes supérieurs et inférieurs, dans l'esprit du philosophe-magicien indien, du Yogin. Le moine est, de son métier, un magicien au petit pied, de même que son patron, le Buddha, est un magicien en grand. On doit s'approprier cette connaissance supra-sensible de la structure de rUnivers, afin de pouvoir dominer la nature^ et cette domi'
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nation de la nature a un double but : on peut arriver à la délivrance pour soi-môme et exercer la magieà Tégard des autres.
* Entre le système des moines bouddhiques et celui des 289 Yogins *, il n'y a pas de différence considérable. Pour le démontrer, on n'aurait qu'à placer les deux systèmes, rédigés on tableaux, l'un à côté de l'autre. Dans un ouvrage qui se proposerait la comparaison des sectes indiennes, de pareils tableaux ne sauraient manquer; mais ici nous sommes obligés de les laisser do côté, et nous devons nous contenter d'indiquer en passant certains points de ressemblance.
L'univers * consiste en un nombre infini de sphères [cakrav(Uas)y dont chacune a sa terrre, son soleil, sa lune, ses cioux et ses enfers à elle. Le centre de chaque terre est occupé par la montagne lumineuse, Meru ou Sumeru '. Entre les sphères il y a un enfer particulier, dit Lokântarika « situé entre les mondes * » .
1. On en trouve un aperçu, dans le commentaire, attribué à Vedavyâsa (c'est-à-dire Vishnu, conçu comme collectionneur des légendes et sciences de l'antiquité) sur le Manuel du Yoga par Patafijali, 3, 25. Le texte formule ainsi la règle citée : « la connaissance des mondes (est obtenue par le Yogin] par suite d'une concentration complète de Tintelligence sur le Soleil. »
'2. L'aperçu le plus complet de la cosmologie mystique des Buddhistes Méridionaux se trouve, dans Hardy, Man, of B. 1 ss. et dans un autre ouvrage du même auteur, Legends and Théories of the Buddhisls^ 80 ss. Faute de sources suffisantes, notre aperçu est surtout emprunté à ces deux ouvrages.
3. Cette montagne (c est-à-dire l'horizon) occupe dans la mythologie la niAme place que l'Olympe chez les Grecs : il est le paradis des dieux. Au fond, c'est l'horizon septentrional, plus tard le Pôle Nord. C'est pourquoi il est dit expressément que tous les astres tournent, journellement, à des distances fixes, autour du Meru.
4. La sigiiifîcation réelle de l'idée « enfer » est parfaitement claire. C'est, comme il est d'ailleurs prouvé suffisamment par un certain nombre de mots indiens signifiant « enfer », un « trou, ouverture, espace vide ». 11 ne faut pas croire que cette conception doive son origine à une croyance naïve : l'idée fausse est plus récente que l'idée vraie. Dans un écrit des Bouddhistes septentrionaux on fait dire au Buddha : « Les enfers, 6 Maiijuçrt, sont créés par des ^'cus ignorants, qui sont trompés par la croyance à ce qui n'existe réellenient pas: ils sont le produit de leur imagination. » Voir Bumouf, Inlrod.^ 544. Ce n'est pas tout à fait exact; les inventeurs n'étaient pas des sots.
La terre est divisée en quatre parties : 1. Uttara-Kuru, le pays des Hyperboréens et bienheureux du paradis, au Nord du Meru; 2. Jambudvipa, Tlnde, au Sud; 3. le Godftna occidental vers TOuest ; 4. le séjour des Bienheureux Orien- 290 taux % vers TOuest *. Dans le Yoga, nous avons une description un peu différente; la terre, dont le Meru forme le milieu, est divisée en quatre quartiers, mais en même temps en sept parties; Tarbre Jambu ^ et la région Jambudvipa à laquelle Tarbre donne son nom, sont également placés au sud du Meru.
Les Bouddhistes, au moins ceux du Midi, savent aussi que, au moment où le soleil se lève en Jambudvipa, correspond midi dans le royaume des Bienheureux Orientaux, le coucher du soleil dans TUltara-Kuru, et minuit dans le Godàna Occidental.
La formule scientifique de ce fait de la géographie cosmographique se trouve dans tous les manuels des astronomes indiens. Ils partagent Téquateur en quatre divisions égales, chacune de 90 degrés. Ils font passer le premier méridien par ujjayinî (aujourd'hui Ojein) dans le Jambudvipa ou Bharatavarsha. Là où le premier méridien coupe Téquateur se trouve, d'après eux, Lanka, Ceylan. A 90 degrés à l'Ouest do Ceylan se trouve la partie du monde Ketumâla ", avec
.*;. Pûrva-Videha. Videha est aussi le nom d*une province de Tlnde, mais ce nom n'a de commun avec notre pûrva-videfia que le son. Videha est « une individualité sans corps, un bienheureux, un ôtre céleste, un esprit ». Le terme est propre au Yoga : voir par exemple, Yoga-sûtra^ J, 19.
1. Le mr me arbre sous lequel se trouvait le petit Siddhàrtha thaumaturge, lors de la f(He du labourage.
2. KetumAia et Godàna doivent ôtre synonymes; kelu et ,70 signifient tous les deux : « raj'on, lumière. » Mâla ou mdld signifie « guirlande»; c'est ce que pourrait signifier (''gaiement ddna, car dd signifie « lier » et ddma « guirlande, lien ». Mais godàna pourrait aussi signifier « endroit où les rayons sont coupés n et si c'était là le sens le plus ancien, mâla ne serait autre chose qu'une prononciation provinciale de mdra qui signifie « mort >» et en môme temps Màra^ le crépuscule. En tout cas, il serait inutile de vouloir chercher Godàna sur la carte.
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la ville de Romaka ; à la même distance à l'Est le pays des Bhadràçvas avec la ville de Yava-koti ' ou Yama-koti; à 90 degrés à TOiiest de Romaka se trouve la ville des Bienheureux, les Iles Fortunées des Romains. Dans ce système, les Ultara-Kurus sont placés en Occident, mais toujours à une distance de 180 degrés de Jambudvîpa, la distance de 180 degrés étant celle qui sépare le Nord du Sud *.
Chaque sphère se compose de trois couches superposées. Celle qui est la plus basse s'appelle Kâmâvacara, soi-disant « domaine du désir sensuel », mais en réalité : « domaine du crépuscule, de la première lueur » ; * car kâma^ dans la 291 cosmogonie, comme nous l'avons vu, correspond à rdga ou Mâra. Au-dessus du Kâmâvacara s'élève le domaine des formes clairement visibles, Rûpâvacara, divisé en quatre degrés ou limites de méditation [dhydna). Plus haut encore est le domaine de l'informe et de l'invisible, Arûpâvacara. Ces couches, en elles-mêmes, ne sont pas imaginaires, ce sont des expressions mythologiques et poétiques pour le plan terrestre, l'air et le ciel supérieur, ou ce qui revient au mùme, pour le plan de l'horizon, le ciel étoile et l'éther sans fond et sans limites. Considérées comme phénomènes passag(M's, les trois couches correspondent aux phases du crépuscule, de la lumière et de la disparition de la lumière. Les Yogins connaissent ces trois couches ou phases sous les noms suivants : 1. Mâhendra, c'est-à-dire domaine d'Indra uu oriental ; 2. Prâjâpatya Mahat, c'est-à-dire grand domaine
.'i. Ce mot désigne évidemment une localité géographique ; il signifie apparciuinent « pointe de Java »; peut>t*tre a-t-on voulu désigner Koutei (Boraéooriontal . D'autres ont songé au Japon : ce n'est pas impossible.
i. D après Hardy, Leyends, 99, les conceptions des Bouddhistes seraient fxtn'menient enfantines, il montre lui-même, en bien des endroits, qull ne rouiprt'nd pas la ditr/Tcncc entre des conceptions poétiques-mythiques et des i(l>'-os scientiU(|ut's, de sorte que ses rensciguements à ce sujet ne méritent pas une cunliauce absolue.
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du Créateur * ; en outre, le Janaloka et Tapoloka de Brabma ; le Satyaloka de Brahma, c'est-à-dire le monde véritable. Dans le système bouddhique, la seconde et la troisième couches forment également le ciel de Brahma.
La première couche est la demeure de six classes de dieux * : 1. les quatre rois des régions des vents, c'est-àdire, en langage prosaïque, les quatre points cardinaux de l'horizon; 2. les 33 Dcvas; 3. les Yâmas, c'est-à-dire les habitants du royaume de Yama^; 4. les Tushitas ; 5. les Nirmànaratis; 6. les Parinirmita-Yaçavartins \ La liste de ces êtres crépusculaires dans le Yoga est à peu près identique : les 33 Devas ; les Agnishvâttas, sortes de fantômes des ancêtres ; les Yâmyas ; les Tushitas ; les Aparinirmita- Vaçavarlins et les Parinirmita-Yaçavartins. Bien que tous ces noms ne soient pas également clairs, l'analyse montre que les habitats assignés à ces six sortes de dieux sont tous supposés situés le long de l'horizon ou immédiar tement au-dessous, entre le jour et la nuit, l'obscurité et la 292 lumière. * Tous ces séjours sont décrits comme des lieux de délices, aussi bien par les Bouddhistes que par les Yogins. Particulièrement agréable est la demeure des Tushitas '. C'est là que séjourne actuellement, au milieu des plaisii*s, le
1. plus habituel est le nom Maharloka, qui signifie « monde lumineux », et qui, par conséquent, correspond encore plus nettement à rûpdvacara*
2. Chez les Yogins : devanikâyas. En dehors de ces dieux, on compte, dans le système bouddhique, comme appartenant au monde ou couche de Rdma, cinq localités où séjournent : 1. les hommes; 2. les esprits malfaisants; 3. les ombres ou fantômes ; 4. les animaux ; 5. les habitants des enfcfs. En tout, il y a, par conséquent, onze sortes d'êtres qui demeurent dans Tempire de Kàma*
W, Yâma n'est pas seulement le crépuscule du soir, mais aussi celui du matin : cela se voit surtout nettement dans le mythe iranien du roi Yima. Chez 1rs Germains, il s'appelait T^^'isko (c'est-à-dire jumeau), ce qui est aussi uti sens de Yama, et clair-obscur, être intermédiaire (sîmcAcw).
4. Nous savons que Mâra, le crépusculaire et obscurantiste, est aussi qualifié de Varavarlin.
i. Cela dr»it t'trc, car tushila signifie « satisfait, content ». Cela n'cmpéche pas que la signification ancienne et véritable peut avoir été différente.
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Buddha futur, le « très charitable Bodhisatva Maitreya ' ». Le Huddha actuel y a séjourné également, comme nous Tavons vu, avant de descendre dans le sein de sa mère sous la forme d'un éléphant blanc.
La seconde couche, Rûpa-dhfttu ou Rûpâvâcara, est divisée on seize compartiments '. Ce nombre, le double des huit points principaux de la rose des vents, sert à désigner une circonférence complète de cercle. Si Ton divise le cercle que parcourent les corps célestes pendant vingt-quatre heures en seize parties, huit de ces segments seront au-dessus de Thorizon pendant le jour et huit autres pendant la nuit. On poul diviser aussi le ciel visible en seize segments. Tout ce domaine comprend 4 degrés de Dhyftna S c'est-à-dire méditation, place pour méditer. Tous les habitants de ces hautes régions ne sont plus sous Tinfluence de kâma, ne connaissent par conséquent ni plaisir sensuel ni douleur, et d'après les Yogins ils vivent de dhyàna *.
Le premier degré de Dhyâna est occupé par : 1. les Itrahmaparishadyas, ceux qui sont assis autour de Brahma — ici probablement l'étoile polaire •, 2. les Brahma-purohilas, ceux qui ont Brahma pour président ou les fonctionnaires principaux de Brahma, probablement les sept étoiles
2. Tous les Bodhisatvas sont charitables ou amis des hommes : ce sont tous des varit'tés de Mitra, le Soleil du matin, et mitra signifie aussi « ami ».
.'{. Lo IlApnbrahmaloka et TArupabrahmaloka forment ensemble le Brahmaloka. Los tenues sont tantôt pris dans un sens plus largo, tantôt dans un sens plus restreint.
\. Dhyâna. dans la cosmogonie, peut aussi bien signifier « lumière » que " rr»''puflrulc ».
'i. Le terme est dhyAnnhdra^ ce qu'on peut traduire dans un sens spirituel par : <• s'appliquant au lffn//hia ».
(i. Chez ({uclquos Bouddhistes du Nord on trouve, au lieu de ceux-ci, les Hrahinakâyik.1^, •« ceux qui appartiennent au corps de Hrahnia». Le Uiliiav, lin, iKniiiiH', nu contraire, les HrahmakAyikas et les Brahmapârishadyas; ceci e«.t «-(nitnruie au systrmo <Io» Yogins, qui placent dans le premier ciel de Itr.ihiii.'i 'J.iual«>ka> : les Hrahma-purohitas. les BrahmakÂyikas, les Brahmaui.ihâkâyikas et les Immortels. Ces iû>mortels ne peuvent ôtre que les habitnnts (lu PiMe-Nord, connus par d'autres sources indiennes.
293 de la Grande Ourse ; 3. les Grands Brahmas *. Un synonyme de ce dernier nom est Çikhin, mot qui signifie, entre autres, « comète », mais aussi « feu ». Les savants européens le traduisent par Archange.
Le second degré de Dhyâna est occupé par : 1. les Parittftbhas, les dieux de lumière limitée ; 2. les Apramftnftbhas, ceux de lumière illimitée ; 3. les Âbhâswaras, les plus ou moins lumineux ^
Au troisième Dhy&na appartiennent les demeures : 1. des Paritta-çubhas, êtres célestes de clarté limitée ; 2. des Apramâna-çubhas, de clarté illimitée ; 3. des Çubhakrtsnas, de clarté entière *.
Les dieux du quatrième Dhyâna sont : 1. les Brbatphalas ^; 2. les Asanjna-satvas, (c ceux dont Tessence n'a pas de nom » ; soi-disant : « inconscients en vertu de leur essence » ; 3. les Avrhas ; 4. les Atapas « ceux qui sont sans éclat * » ; 5. les Sudarças « ceux qui sont bien visibles » ; 6. les Sudarçanas « ceux qui sont beaux à voir » ; 7. les Akanishthas « ceux parmi lesquels il n'y a pas de plus jeune ni de plus petit ». Ces derniers sont les Maruts, les esprits de l'orage, de la lemptVlo, de Téclair, dont le surnom Akanishtha est connu par le Yeda. Il est certain que les six groupes qui précèdent sont également des noms énigmatiques de phénomènes météorologiques. Il est très clair que les punya-prasava^ sont les mômes qui, dans le langage ordinaire, sont nommés le^ f/arb/ias des nuages. Les Brhatpba-
1. Dans le Yoga cette division est dite Tapoloka « ciel lumineux »; il comprend : les Abhâsvaras; les Mahâbhdsvaras, a ceux qui ont une grande hiiniùrc )> ; les Satyauiahâbhâsvaras » ceux qui répaudent en vérité une grandt' lumiùrc. »