AU CARDINAL DU BELLAY
Monseigneur, vostre bonté et humanité me contraignent de mectre toute mon espérance en vous à mon parlement de la court. le laysse une lectre au doyen vostre home, pour vous donner en recommandation du bien que m'avez pourchassé. De là ie m'en allé en Hongrie, pour veoyr le camp des Impériaulx, où ie n'ay ausé demeurer, pour la défence que m'en avoit faict monseigneur de Langey (3). le vous envoyé ung mémoire des novelles dudict camp. Il vous pleut ung iour me vouloyr donner à Monseigneur d'Orléans (4), qui me semble très gentil prince ; s'il vous semble; Monseigneur, que ce soyt mon bien,ie vous prie achever ce que vous havez commencé, et me fayre donner quelque honneste degré de servitude en sa maison, affin d'havoyr adveu en France. le
(1) Bibliot. Nat. ancien fonds français Delamarre, n» -^^
(2) Jean du Bellay, évêque de Bayonne, puis de Paris en 1632, cardinal en 1535, puis évêque d'Ostie et doyen du Sacré-Gollégeé
(3) Guillaume du Bellay, frère aîné du cardinal, vice-roi de Piémont depuis 1537.
(4) Charles d'Orléans, troisième fils de François I" et de Claude de France (1522-1545).
commence à me lasser de tant pérégriner. Il me semble estre temps d'en cueillir quelque fruict. Tescrips audit seigneur que vous lui conterez des novelles dudit camp, affln d*havoyr entrée et occasion de lui parler de moy. le suis à Venise, attendant novelles de Monseigneur de Langey pour fayre ce qu'il me commandera. le n'ay loysir de vous fayre plus longue lectre, qui sera cause que ie me recommanderé très humblement à vostre bonne grâce, priant Dieu, Monseigneur, vous donner, en très parfayte santé et longue vie, Taccomplissement de voz nobles désirs.
De Venise, ce XX iuillet 1542.
Vostre très humble serviteur,
VlLLEGAlGNON.
Lettre II (1).
AU CONNESTABLË (2).
Monseigneur, les affaires de ceste Religion (3) sont en si mauvais estât que i'ay honte de vous en escrire ; toutesfois la nécessité me presse de vous dire que s'il ne plaist au Roy et à vous intercéder envers le Grand-Seigneur (4) de nous laisser en paix, nous sommes en danger d' estre défaits ; i'ay
(1) Guillaume Ribier. Lettres et mémoires d' estât ^ t. II, p. 302, 303.
(2) Anne de Montmorency, connétable depuis le règne de François 1«'.
(3) Il s'agit dt Tordre de Malte.
(4) Le sultan.
»)88 iiiSTOiiiE bi: iiUEsiL fuAmjais.
trouvé à mon retour toutes nos places au mesme estât qu'elles estoient de temps de feu bonne mémoii^e Lisle Adam, et maintenant que le danger nous entoure, nous trouvons tant d'affaire tout en un temps, que Ton ne sçait auquel commencer. La Religion ne se trouva iamais si dénuée de toutes choses, nos places toutes, sinon le Ghasteau (i), ne sont point tenables contre une fureur d'artillerie, si est-ce qu'il faut que nous nous mettions en effort de les garder avec un petit nombre de gens de guerre, ou de laisser perdi'e tout, n'ayant pas où nous retirer. Quand ie fus envoyé à la Cité, ie ne trouvay que dix-huict chevaliers avec moy, pour garder là vingt mille âmes qui estoient dedans, il ne se trouve pas icy quatre cent portans Croix pour la garde de toutes nos places, nous avons une autre difficulté, que nous ne pouvons à ce besoin trouver soldats, et noslre ennemy est si fort, que nous n'y avons point d'espérance de secours ; il a pris Tripoli en cinq jours, ne se trouvant là que quarante chevaliers, ce qu'il y avoit de soldats perdoient le cœur. le croy qu'il me faudra retourner à la Cité, combien qu'elle ne me semble raisonnablC; car les murailles ne vallent pas de bonnes hayes d'espines vives, car elles sont de pierre et terre sans chaux, n'y sablon, le lieu assez petit, et dedans vingt mille âmes de peuple de l'isle, puisque i'ay esté là ordonné par le Conseil, ie ne puis refuser d'y aller voir ce qu'il plaira à Dieu ordonner de moA- ; le commençay l'autre fois des fossez par dedans de seize pieds de large, et derrière une muraille de douze pieds de large de pierres sèches, n'ayant terre ni fascines, n'y autre matière à remparer, et si Dieu me garde l'esprit, et la santé, et que mes gens ne s'estonneht pas, i'espère défendre l'assaut : il y a un gouverneur genevois, chevalier de la Grande-Croix, nommé frère Georges, adroit, vaillant et vertueux chevalier, duquel i'ay bonne espérance, nous ferons le
^1; U ë'agit du château Saiat-Elmc.
sacrifice à Dieu de nos vies pour la garde de tant de pauvres âmes.
Monsieur d'Aramon arriva à Tripoli fort à propos pour ces pauvres chevaliers qui estoient là enfermez, car ils estoient tous esclaves sans lui, nous luy avons très grande obligation pour les bons offices et courtoisies qu'il nous a faits.
De Malthe, le 24 août 1551.
ViLLBGAIGNON.
Lettre III {\),