‹ Histoire du Brésil français au seizième siècleChapitre 21 sur 35 · VILLKGAIGNON AU DUC D*ESTAMPES · texte numérisé non relu

VILLKGAIGNON AU DUC D*ESTAMPES

Monseigneur, par vostre commandement i*ai distribué les lettres qu'il vous a pieu m'envoyer, et retenu celles qui sont

pour l'urgent (3). Au reste. Monseigneur, i'ai faict

ung au Roy et envoyé, où i'ai exprimé les advantages de

nos ennemis et les nostresj afiîn de y besongner promptement et en diligence. Cependant nous ferons des canonières couvertes dans la roche tout à l'entour du parc, et pour garder les ennemis de venir, ie fais accoustrer les grands bateaulx du Roy en galère, et sur les bords faire une pavaysade (4) de gros cables pour estre couverts. Nous fayrons aussi le flanc

(1) DoM. MoRiCE. Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. III, p. 1088-1089.

(2) Gouverneup de Bretagne.

(3) Suivent cinq â six lignes indéchiffrables. Dom Morice n'a lu que quelques mots , dont la réunion ne présente aucun sens.

(4) Sur ces fortifications consulter le curieux ouvrage de Levot. Histoire de Brest, passim.

sur la fontaine, et pour ce que Ton peut venir à covert iusques sur le bord du fort près du dongion devers la porte, le lieu où Ton fit autrefois la batterie, et que du moullia Ton nous peust ester ledit dongion, et qu'en toute celle cortine n'avons lieu où mettre nostre artillerie, ie suis d'avis de faire fortifier ce lieu où la Chatière a fait rompre la tour au devant dudit dongion, et de là tirer une cortine iusqes à la mer par devant la porte, et pour faulte de chaux et de matière faire mon rampart de terre et genêt liés de gros bois que ie prendrai en un navire que nous y avons. Il nous faut un commissaire d'artillerie et des canonniers pour donner ordre à la dite artillerie et la remonster. Il vous plaira escrire à

M. de Carné (i) qu'il et qu'il ordonne des deniers

comme il est capitaine de la place. Je suis d'avis

l'honneur, et quant l'affaire viendra lui pour estre participant au bien, et si bien que le Roy et vous en soyez

en son degré de gouverneur, et moi de puisque ainsi

plaist au Roy (2). le aimerais bien mieux que les affaires se portassent bien en obéissant que mal en commandant. Tout l'honneur que alors i'hauroye est que le service du Roy soit faict, et que nous lui gardions la place. le donne conseil au Roy et à Monseigneur le Connestable de faire armer ses navires et les mettre en mer, et avecque eux il mecte un personnage de qualité pour aller combattre le prince (3) de Espaigne où il se trouvera. Par là nous garderons non seulement Brest, mais toute la Bretaigne, Guiene et Normandie. S'il considère la despense qu'il faudra faire à reprendre une place perdue, elle sera trouvée beaucoup plus grande que de dresser son armée de mer. Il en fayra ce que ses aOaires porteront, et moi tout ce qui lui plaira m'ordonner. Il me semble. Monseigneur, qu'il seroit bon d'establir un cheval

(1) Gouverneur de la place de Brest.

(2) Allusion à ses démêlés Avec M. de Carné. Voir p. 158.

(3) Don Philippe, le futur Philippe II. v »

sur le chemin d*icy à Nantes, pour vous faire tenir lettres et à nous les vostres, aflBn que incontinent ie vous advertisse de ce que i* entendre. l'ai ces iours eu ialousie d'un Anglais nommé Strangié , frère comme Ton dict, d'un chevalier de l'ordre d'Angleterre... est venu dans ce havre en ung navire de... avecq six autres gentils hommes en guyse... l'ai sceu par aucuns de ses gens que... dix huict navires en Angleterre et que la... Hongrie y estoit. Vous en pourrez estre mieux... mais ie suis en opinion que le prince d'Espaigne fera entreprise sur nostre place, qu'il n'ait intelligence avec lesd. Angloys, leur promettant les y mettre, s'ils se veulent déclarer. Si l'en descouvre quelque chose, ie ne fauldré à vous en avertir comme de toutes autres choses : qui est l'endroit, Monseigneur, où ie me recommanderé très humblement à vostre bonne grâce , priant le créateur vous donner en très heureuse et longue vie l'accomplissement de vos nobles désirs.

De Brest, le 9 décembre 1552.

l'ay délibéré de m'accômpaigner d'ung bon nombre de chevaliers de nostre ordre, et entre autres de Lardière qui se tient à six lieues des Essarts. Et vous plaira, Monseigneur, lui faire tenir mes lettres pour me venir trouver.

Vostre très humble et Xtès obéissant serviteur.

ViLLSGAIONON.

Lettre IV (1).

A CALYIX.

le pense qu'on ne scauroit déclarer par paroles combien m'ont resiouy vos lettres, et les frères qui sont venus avec icelles. Ils m*ont trouvé réduit en tel poinct^qu'il me faloit faire office de magistrat, et quant et quant la charge de ministre de l'Eglise : ce qui m'avoit mis en grande angoisse, car l'exemple du roi Ozias me destournoit d'une telle manière de vivre : mais i'estpis contraint de le faire, de peur que nos ouvriers lesquels i'avoir prins à louage, et amenez par deçà, par la fréquentation de ceux de la nation ne vinssent à se souiller de leurs vices : ou par faute de continuer en l'exercice de la religion tombassent en apostasie : laquelle crainte m'a esté ostée par la venue des frères. Il y a aussi cet advantage que, si, doresenavant il faut travailler pour quelque affaire et encourir danger, ie n'auroy faute de personnes qui me consolent et aident de leur conseil : laquelle commodité m'avoit esté ostée par la crainte du danger auquel nous sommes. Car les frères qui estoient venus de France par deçà avez moy , estans esmeus pour les difficultez de nos affaires, s'en estoyent retirez en Egypte, chacun allegant quelque excuse. Ceux qui estoient demeurez estoyent pauvres gens souffreteux et mercenaires, selon que pour lors ie les avois peu recouvrer. Desquelz la

(1) Cette lettre fut d*abord écrite en latin. Léry, dans la préfaee de son histoire du Brésil, fait remarquer qu*elle a été traduite, imprimée, et que l'original se trouve en bonnes mains. On le conserve en effet à la bibliothèque de le ville de Genève.

PIEGER JUSTIFICATIVES. 893

condition estoit telle que plus tost il me falloit craindre d*eux que d'en avoir aucun soulagement. Or la canse de ceci est qu'ànostre arrivée toutes sortes de fascherieset diffîcultez se sont dressées, tellement que iô ne scavois bonnement quel advis prendre, ny par quel bout commencer.

Le pays estoit du tout désert, et en friche. Il n'y avoit point de maison, ny de toicts, ni aucune commodité de bled. Au contraire, il y avoit des gens farouches et sauvages, esloignez de toute courtoisie et humanité, du tout différens de nous en façon de faire et instruction : sans religion, ny aucune cognoissance d'honnesteté ny de vertu, de ce qui est droit ou injuste : en'sorte qu'il mevenoit en pensée, assavoir si nous estions tombez entre des bestes portans la figure humaine. Il nous falloit pourvoir à toutes ces incommoditez à bon escient et en toute diligence, et y trouver remède pendant que les navires s'apprestoyent au retour, de peur que ceux du pays, pour l'envye qu'ils 'avoient de ce que nous avions apporté, ne nous surprinssent au dépourvu et missent à mort.

Il y avoit davantage le voisinage des Portugallois, lesquels ne nous voulans point de bien, et n'ayans peu garder le pays que nous tenons maintenant prennent fort mal à gré qu'on nous y ait receu, et nous portent une haine mortelle. Par quoy toutes ces choses se présentoient à tous ensemble : assavoir qu'il nous falloit choisir un lieu pour nostre retraite, le défricher et applanir, y mener de toutes parts de la provision et munition, «dresser des forts, bastir des toicts et logis pour la garde de notre bagage, assembler d'alentour la matière et étoffe, et par faute de bestes la porter sur les espaules, en haut d'un costeau, par des lieux forts et bois très empeschans. En outre, d'autant que ceux du pays vivent au iour la iournée, ne se soucians de labourer la terre, nous ne trouvions point de vivres assemblez en un certain lieu, mais il nous les falloit aller recueillir et quérir bien loin ça et là : dont il advenoit que nostre compagnie, petite comme elle estoit, nécessairement s'escartoit et diminuoit. A cause de ces difflcultez, mes amis qui m'avoyent suyvi, tenans nos

affaires pour désespérées, comme i*ay desia desmontré, ont rebroussé chemin, et de ma part aussi i'en ay esté aucunement esmeu.

Mais d'un autre costé pensant à part moy que i'avois asseuré mes ainis que ie me départois de France, à fin d'employer à Favancement du règne de Jésus-Christ le soin et la peine que i'avois mis par ci devant aux choses de ce monde; ayant cognu la vanité d'une telle estude et vacation, i'ay estimé que ie donnerois aux hommes à parler de moy et de me reprendre, et que ie feroys tort à ma réputation si i'en estois destourné par crainte de travail ou de danger ; davantage puisqu'il estoit question de l'affaire du Christ, ie me suis asseuré qu'il m'assisteroit et amèneroit le tout à bonne et heureuse issue. Parquoy i'ay prins courage et ay entièrement appliqué mon esprit pour amener à chef la chose que i'avois entreprinse d'une si grande affection pour y employer ma vie. Et m'a semblé que i'en pourrois venir à bout par ce moyen, si ie faisois foy de mou intention et dessein par une bonne vie et entière, et si je retirois la. troupe des ouvriers que i'avois amenez de la compagnie et accointance des infidèles. Estant mon esprit adonné à cela, il m'a semblé que ce n'est point sans la providence de Dieu que nous sommes enveloppez de ces affaires, mais que cela est advenu de peur qu'estans gastez par trop grande oisiveté, nous ne vinssions à lascher la bride à nos appétits desordonnez et fretillans. Et après il me vient en mémoire qu'il n'y a riei;i si hault et malaisé qu'on ne puisse surmonter en se peu forçant : partant qu'il faut mettre son espoir et secours en patience et fermeté de courage, et exercer ma famille par travail continuel, et que la bonté de Dieu assistera à une telle affection et entreprinse.

Parquoy nous nous sommes transportez en une isle esloignée de terre ferme d'environ deux lieues, et là i'ay choisi lieu pour nostre demeure, afin que, tout moyen de s'enfuir estant osté, ie pense retenir nostre trouppe en son debvoir. Et pour ce que les femmes ne viendroyent point vers nous

sans leurs maris Toccasion de forfayre en cest endroit fut retranchée. Ce néantmoins il est advenu que vingt six de nos mercenaires, estans amorcez par leurs cupidités charnelles, ont conspiré de me faire mourir. Mais au iour assigné pour l'exécution, Tentreprinse m*a esté révélée par un des complices, au mesme instant qu'ils venoyent en diligence pour m'accabler. Nous avons évité un tel danger par ce moyen : c'est qu'ayant fait armer cinq de mes domestiques, i'ay commencé d'aller droit contre eux : alors ces conspirateurs ont esté saisis de telle frayeur et estonnement que sans difficulté ny résistance nous avons empoigné et emprisonné quatre des principaux autheurs du complot qui m'avoyent esté déclarez. Les autres espouvantez de cela, laissans les armes, se sont tenus cachez. Le lendemain nous en avons deslié un de ses chaînes, afin qu'en plus grande liberté il peust plaider sa cause : mais prenant sa course, il se précipita dedans la mer et s'estouffa. Les autres qui restoyent, estans amenez pour estre examinez, ainsi liez comme ils estoyenfc, ont de leur bon gré, sans question, déclaré ce que nous avions entendu par celui qui les avoit accusez. Un d'iceux ayant esté un peu auparavant esté chastié par moy pour avoir eu affaire avec une putain s'est démontré de plus mauvais vouloir, et a dit que le commencement de laconiuration estoit venu de luy, et qu'il avoit gagné par présens le père de la paillarde, à fin qu'il le tirast hors de ma puissance, si ie le pressoye de s'abstenir de la compagnie d'icelle. Cestuy la a esté pendu et estranglé pour tel forfaict ; aux deux autres nous avons fait grâce, en sorte néantmoins qu'estant enchaisnez ils labourent la terre : quant aux autres ie n'ay point voulu m'informer de leur faute, à fin que l'ayant cogneue et avérée ie ne la laissasse pas impunie, ou si i'en voulois faire iustice, comme ainsi soit que la troupe en fust coupable, il n'en demeurast point pour parachever l'œuvre par nous entreprins.

Par quoy en dissimulant le mescontentementque i'en avois nous leur avons pardonné la faute, et à tous donné bon courage : ce néantmoins nous ne nous sommes point tellement

asseurez d'eux que nous n'ayons en toute diligence enquis et fondé par les actions et deportemens d'un chacun ce qu'il avoit au cœur. Et par ainsi ne les espargnant point, mais moy mesme présent les faisons travailler, non seulement nous avons bousché le chemin à leurs mauvais desseins, mais aussi avons bien muni et fortifié nostre isle tout à Tentour. Cependant selon la capacité de notre esprit ie né cessois de les admonester et destourner des vices et les instruire en la religioa chrestienne, ayant pour cest effect establi tous les iours prières pubUques soir et matin : et moyennant tel devoir et pourvoyance nous avons passé le reste de l'année en plus grand repos.

Au reste nous avons esté délivrez d'un tel soin par la venue de nos navires : car là i'ay trouvé personnages, dont non seulement ie n'ay que faire de me craindre, mais aussi ausquels ie me puis lier de ma vie. Ayant telle commodité en main, i'en ay choisi dix de toute la troupe, ausquels i'ay remis la puissance et autorité de commander. De façon que d'ores en avant rien ne se face que par advis du conseil, tellement que si i'ordonflais quelque chose au préiudice de quelqu'un, il fust sans effet ny valeur, s'il n'estoit autorisé et ratifié par le conseil. Toutesfois ie me suis réservé un point, c'est que, la sentence estant ordonnée, il me soit loisible de faire grâce nu mal faicteur, en sorte que ie puisse profiter à tous sans nuire à personne. Voilà les moyens par lesquels i'ay délibéré de maintenir et défendi^e notre estât et dignité. Nostre seigneur lésus-Christ vous veuille défendre de tout mal avec vos compagnons, vous fortifier par son esprit, et prolonger vostre vie un bien long temps pour l'ouvrage de son église, le vous prie saluer affectueusement de ma part mes très chers frères et fidèles Céphas et de la Flèche. Si vous escrivez à Madame Renée (1) de France , nostre mais-

(1) La duchesse de Ferrare, protectrice de Calvin,

WÈCES JUSTIFICATIVES. 3*J7

tresse, ie vous supplie la saluer très humblement en mon nom (1).

ViLLEGAIGNON.

De Colligny en la France Antarctique, 31 mars 1557.

Lettre F (2)

AU LECTEUIl

Tay esté adverty qu'aulcuns de ceulx qui auroyent leu les traditions de la doctrine de Calvin, que i'ay impugnées, les auroyent trouvées si estranges, lourdes et absurdes, qu'ils ne pouvoient croire qu'homme de telle réputation eust esté si ignorant et si inconstant en son dire, ne qu'il se fust tant esloingné de sa foy et religion catholique, qu'il se monstre à m'ouyr. Au moyen de quoy, pour faire apparoistre de la

(1) D'après Lépy(p. 69, édit. X580) : « Villegaignon escrivit d'ancre de Brésil de sa propre main ce qui s'ensuit : « l'adiousteray le conseil que vous m'avez donné par vos lettres, ra'eiforçant de tout mon pouvoir de ne m'en desvoyer tant peu que ce soit. Car do fait ie suis tout persuadé qu'il n'y en peut avoir de plus sainct, droit, ny entier. Pourtant aussi nous avons fait lire vos lettres en l'assemblée de nostre conseil, et puis après enregistrer, afin que, s'il advient que nous nous destournions du droit chemin, par la lecture d'icelles nous soyons rappelez et redressez d'un tel fourvoyement. »

(2) Cette lettre se trouve en tête de l'ouvrage intitulé : Para* phrase sur la résolution des sacrements. Le privilège étant daté de Blois, 6 juin 1560, on peut fixer, par à peu près, la même date à cette lettre manifeste.

vérité, iay prins sa résolution des sacremens ; l'œuvre des siens le plus diligemment faict, comme celluy qui luy a semblé de plus grande importance^ pour la pacification de la surnommée église, et ay escript de mot à mot touts les articles, en nombre vingt six, esquels il a expliqué sa doctrine ; et au dessoubs i'ay noté briefvement les faultes et contradictions, que i'ay trouvées, lesquelles i'ay vouUu publier tant pour ma descharge que pour monstrer que si Ton prent guarde à ceste nouvelle doctrine, Ion n'y trouvera que du vent, et des paroUes artificielles, desguisées par illusions sophistiques, en laquelle science ledict Calvin a très studieusement exercité sa ieunesse. Gela donnera tesmoignage au lecteur, que s'il s'est fouvoyé en ce, oii il a employé toutes les forces de son entendement, que ce n'est merveille, qu'il ayt chopé ez choses où il luy a semblé n'avoir besoing de si grande diligence : et par ainsi pourra-t-on iuger que ie ne lui auray imposé des choses que i'ay reprises de sa doctrine.

ViLLEGAIGNON.

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Lettre Vï (1).

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