AU MAGISTRAT DE GENEFVE
Pierre Richer, Carme defïroqué, est venu de pai* vous et de maistre Jehan Calvin en nostre désert pour nous instituer e vostre reUgion. Estant arrivé tant pour l'aucthorité de son
(1) Voir l'ouvrage intitulé: Les propositions contentieuses entre le chevallier de Yillegaignon et maistre Jean Calvin concernant la vérité de l'Eucharistie é
(2) Il s'agit du conseil de la tille;
précepteur que de vostre ville, nous luy donnasines congé d'exécuter sa charge. L'ayant eue il n'oublia rien de toutes les choses appartenantes à son office. La première qu'il voullust faire fut de s'efforcer de nous ester la dévotion que nous avions à la Religion Catholique, pour mieulx après nous imprimer la vostre : et luy semblant ne perdre temps, il nous feist des briefs sommaires des traditions de Calvin, qu'il nous donnoit pour aprendre par cœur, affîn de nous dresser ung chemin plus aisé à la perfection de ceste doctrine. Il avoit employé en ceste entreprinse toutes les forces de son entendement ayant sucé la mouëlle de tous les livres de Calvin, et extraict comme ung trésor précieux. Toutesfois afin qu'elles ne fussent descouvertes et trop communes aux indignes, il couvrit ses sentences de ie ne scay quels enveloppemens de paroles obscures. Ce faisant il m'enflamba du désir incroyable d'entendre le secret de la science, et esplucher les choses par le menu, tant que ie pourroye atteindre par la foiblesse de mon entendement. En quoy faisant ie prouffîtay si bien que ie penetray iusques aux plus profondes cachettes des traditions, si que i'attouchay les sainctes idées. La résolution et fin de ceste saincte tradition estoit que toute nostre espérance et foy gisoit en fantaisies et imaginations, mais le docteur les appeloit idées Platoniennes. Il usoit du sacrement de vostre Cène pour approuver nostre doctrine,preschant qu'il consistoit en deux espèces, une visible, l'autre invisible. Il disoit de l'invisible que c' estoit une réalité intellectuelle, non corporelle, que vous recepvrez par foy, tellement que si vous croiez que lésus soit mort et ressuscité pour vous et qu'il vous est offert, il est ainsi, aultrement vous ne mangez à votre Cène que du pain (1)...
Cesresveries esmeurent entre nous de très-grands troubles :
(1) Suit une page de commentaires théologiqued, qui n'offreili plus qu'un intérêt secondaire^ et que nous avons cru pouvoir supprimer.
400 H1^)T0IUë du BRÉSIL FHAKÇAIS.
et plus esloieul disputées, plus se découvroit la vanité de la doctrine. Au moyen de quoy nous ne confians en tout de Richer eusmes recours aux livres de Calvin pour en entendre sa résolution. Mais nous trouvasmes que sa doctrine estant bien considérée ne regardoit à aultre chose qu'à ces idées, combien qu'il confist son opinion et couvrit p:ir artifice de langage et sophisteries plus excellentes que son disciple. Au moyen de quoy ie reieltay avec un très grand desplaisir vostre doctrine me semblant tendre sous masque de I. Christ et conduire droit aux ferceneries de Valentin et Marcion, et enfin à Tathéisme, et me résolu d'en advertir FEglise Chrestienne affin que les infirmes se gardent de tomber aux filets de vos traditions.
Davantage aflin que mes escriptz fussent moins exposez à vos calomnies, ie me déliberay de venir en France, et, si vous me vouliez assigner lieu ou ie me pousse seurement transporter, y aller, pour vous monstrer ce que ledict Richer me laissa escript de sa propre main, et les aultres choses qu'il me bailla par la main du notaire et d'ung gentilhomme que ie lui envoiay pour s'expliquer plus clairement, et ceste délibération est si fort imprimée en mon entendement que ie ne m'en peulx départir. Il est donc en vous d'avérer ces choses, et d'accomplir ccste miene délibération. le voy que la France vous est suspecte, au moyen de quoy ie ne vous en parle point, mais que vous m'assigniez quelque lieu hors de ce royaume et de vostre iuridiction et religion, où seurement ie me puisso retirer. Si vous le faites et que i'aye sauf conduit, ie vous promects de m'y en aller incontinent, en condition, que si ie suis trouvé menteur ou calomniateur ie soye mis entre voz mains pour faire de moy à vostre plaisir.
l'ay advisé ce chemin pour fort expédient à la cognoissance de la vérité de nostre cause, et plus court que de perdre temps à escrire ot respondre comme oscoliers. Car aussi n'est-ce ma profession que d'y occuper mon temps, estant subiect à suivre les guerres, n'en ayant pas tant loisir. le voub porleray les escriptb' de Richer, que vous pourrez faire
recognoistre audict Richer, et quant est de ce que i'ai dict de Calvin à l'exemple dUcelluy Richer, ie lui présenteray de briefs articles, que i*ay extrait de sa doctrine, lesquelz s'il ne peut maintenir et défendre, ie soye convaincu sans nulle exception, et oîi il demeurera confus, soit aussi mis entre les mains de TEglise catholique pour souffrir le iugement qu'elle fera de luy. Il m'a semblé qu'à peu de fraiz ceste œuvre se pourra achever s'il veult emmener avec luy deux hommes de sa secte, et moy deux de ma religion, et que nous en ayons de l'Eglise Gerofianique, auxquels soit toute la puissance de iuger de nostre différent, et pour le nombre imper soitadioinct le magistrat ou prince qui nous donnera le lieu et sauf conduict : sur cest offre et sommation i'attens vostre responce à Paris à Sainct lehan de Latran l'espace de quarante iours.
ViLLEGATGNON.
13 iuillet 1560.
Lettre VII (1).