III. — Voyage de Gonneville
En 1503, le capitaine Paulmier de Gonneville, dont nous avons déjà cité le nom, accomplit au Brésil le premier des voyages par ordre chronologique, dont nous ayons la ])reiive ofilcielle. Ce vaillent capitaine serait parti de Honflcur en juin 1503, aurait touché successivement à Lisbonne, aux Canaries, aux îles du Gap Vert et au Brésil; mais, après avoir doublé le cap Saint Augustin, il se trouvait à la hauteur du cap des Tourmentes, quand il fut battu plusieurs semaines
JEAN COLSLN ET l'AL'LMIEU DE GONNEVILLË. 81
par une tempête qui le jeta, lui et ses compagnons, sur un continent inconnu, où ils séjournèrent six mois environ. En 1663, un des descendants du capitaine, issu du mariage de sa fille avec un des sauvages (ju'il avait ramenés avec lui, Tabbé Binot Paulmiel» de Gonneville, qui désirait fonder une mission dans les terres australes, publia la première relation sur le voyage de son ancêtre dans son Mémoire présenté au pape Alexandre VII par J, Paulmier de Gonneville, prêtre indien, chanoine de la cathédrale de Saint Pierre de Lisieux, touchant l'établissement d'une mission chrétienne dans la terre australe, tiré d'une déclaration judiciaire faite par Gonneville au siège de r Amirauté, sur la réquisition du procureur du roi le 19 juillet 1505, L'abbé de Gonneville prétendait dans son mémoire, qu'appuyèrent Saint Vincent de Paul et les évêques destinés aux premières missions de l'extrême Orient, (|ue le continent découvert par son ancêtre était l'Australie. Comme les preuves qu'il alléguait semblaient vraisemblables, et que d'un autre côté cette prétention flattait l'amour-propre national, on accepta son affirmation sans la discuter. Avec le temps cette opinion s'accrédita. Flacourt (1), un des premiers marins qui plantèrent à Madagascar le drapeau de la France, n'hésitait pas à proclamer que le continent entrevu par Gonneville ne pouvait être que l Australie. Le président de Brosses (2), dans sa fameuse Histoire des terres australes, plaçait ce continent sous les Moluques, dans ce qu'on appelait de son temps l'Australasie. En 1832, M. Estancelin (3), l'ingénieux et savant auteur des Recherches sur la navigation des Normands, réclamait encore pour son compatriote l'honneur de cette découverte. On avait pourtant remarqué (|u'il était à peu près
(1) DE Flacourt. Histoire de la grande isle Madagascar,
(2) DE Brosses. Histoire des terres australes^ t. I, p. 106-120i
^3) Estancelin. Recherches sur les voyages et découvertes des nttvigateurs normands, p. 165.
32 HISTOIRE DL HIlÉSIL FUAN^IAIS.
impossible de déterminer la situation précise de celte contrée; on s^étonnait de ce que les naturels, dont Gonneville avail retracé les mœurs, ressemblassent si peu aux indigènes australiens; on trouvait également que les diverses étapes du voyage ne concordaient pas avec les distances parcourues. De plus, en 1738, Bouvet de Lozier (1), chargé par la Compagnie des Indes de trouver un point de relâche dans les parages que Gonneville, passait pour avoir sillonné le premier, no rencontrait que la terre de la Circoncision, au milieu des glaces. En 1770 après la perte du Canada, de la Louisiane et des Indes, ([uand la France cherchait une compensation à ses pertes, le capitaine Kerguelen de Tremarec (2) reçut la mission officielle de retrouver cette terre de Goimeville, pla- (u;e, croyait-on, sur le chemin des Indes; mais il se heurta à des glaces flottantes et dut renoncer à son projet. Ce double insuccès avait ébranlé les théories de Tabbé Paulmier. Pourtant, à Texception d'un certain Bénard de la Harpe, qui croyait que la terre de Gonneville correspondait aux côtes de Virginie, savants et marins s'obstinaient à chercher ce continent mystérieux à Test du cap de Bonne-Espérance, dans rOcéan Indien ou dans la mer Pacifique. Les uns s'en tenaient à l'opinion commune ; les autres désignaient Madagascar. Celte opinion émise pour la première fois par le capitaine de Kerguelen, fut reproduite par Eyriès dans son Histoire dos Voyages et par Léon Guérin (3) dans son Histoire des marins fronçais. Tout récemment le baron Baude (4), dans un article
(1) Margry. Le.f naci gâtions françaises du XIV'' an XVI^ sibcle, p. 151, 152.
(2) DE Kerguelen. Relation de deux voyages dans les mers austraies et les Inde s , faits de 1771 à 1774.
(3) L. OuÉRiN. Histoire des Marins français.
/i HAn>E. Le golfe int*' rieur de la Seine. Kovuo dos «loux niMiiflo<! 15 août 1860.
JKA.N CUISI.N KT PAlLMlKlt I)K GO.N.NKVILKE. ?M
de la Revue des deux inondes ^ se rangeait encore à cette hypothèse. Les uns et les autres se trompaient pourtant : c'était à l'ouest et non pas à Test du cap de Bonne Espérance, sur l'Océan atlantique par conséquent et non pas sur la mer des Indes ou le grand Océan qu'avait voyagé de Gonneville, et le hardi marin avait entrevu non pas l'Australie ou Madagascar, mais bien le Brésil.
Voici comment on est arrivé à résoudre ce problème géographique. L'abbé Paulmier de Gonneville avait bien eu entre les mains la relation authentique de l'expédition de son aïeul, mais sa copie est non-seulement fautive mais encore infidèle, peut-être de parti pris, et tons les auteurs qui, après lui, ont traité la question, n'ont jamais reproduit que ce texte contre uvé. Bouvet de Lozier(l) avait déjà soupçonné que ce texte présentait des lacunes et des erreurs, et aurait voulu consulter le document original, mais on lui répondit de Ronfleur que les registres de l'Amirauté étaient incomplets. Le comte de Caylus et l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Fréret en tête, se préoccupèrent également de retrouver la relation authentique, mais ces recherches furent aussi inutiles que les précédentes. M. Estancelin crut être plus heureux en s'adressant aux bureaux du ministère de la marine, mais son espoir fut encore déçu. En 1847 seulement, M. P. Margry, archiviste (le la marine, eut l'heureuse chance de retrouver dans le dépôt confié à sa garde la copie entière du procès-verbal de retour du 19 juillet 1505. Cette copie avait été envoyée après le retour de Kerguelen au ministre de la marine, Sartines, par un des descendants de Gonneville, qui revendiquait pour son ancêtre l'honneur de ses actes Elle présentait avec la version de l'abbé Paulmier de notables différences, qui permirent à M. Margry de démontrer que Gonneville avait débarqué non pas en Australie, mais bien au Brésil (2). En 1869, M. d'Avezac
(1) Margry, ouv. cit., p. 156.
(2) Margry, ouv. cit., § III, p. 135-181.
3i HISTOIRE UU IJHKSIL FriANCAIS.
compléta la démonstration en publiant la relation originale qui avait enfin été retrouvée par M. Paul Lacroix (1), conservateur de la bibliothèque de TArsenal. Ce savant avait remarqué en rédigeant un catalogue résumé des manuscrits du marquis de Paulmy une plaquette do douze feuillets in quarto (cotée H. F. 24 ter), dont il prit copie, et qu'il communiqua à M. d*Avezac. Ce dernier en reconnut tout de suite Timportance capitale, et s'empressa de la publier en lui restituant son vrai titre : Déclaration du voyarjc du capitaine Gonneville et ses compagnons es IndeSy et reclierches faites audit voyage baillées vers justice par il capitaine et ses dits compagnons f iovstc qu'ont requis les gens du Roy nostre SirCy etqu'enioint leur a esté. Grâce à ces deux pièces d'une authenticité incontestable, il nous sera facile de détruire une erreur trop longtemps accréditée, et de prouver, après MM. Margry et d'Avezac, que Gonneville n'a pas découvert l'Austrahe, mais simplement qu'il a continué l'œuvre de Jean Cousin, et débarqué au Brésil après de longues courses sur l'Atlantique.
Paulmier de Gonneville et deux de ses amis, Jean l'Anglois et Pierre le Garpentier, fiers et hardis compagnons, habitués comme tous leurs compatriotes aux courses lointaines et aux expéditions lucratives, n'avaient pas vu sans un secret dépit les négociants portugais décharger sur les quais de Honfleur (2) « les belles richesses d'épiceries et autres raretez venant en icelle cité de par les navires Portugalloises allant es Indes Orientales empuis aucunes années découvertes. » Ils résolurent de tenter la fortune dans ces contrées encore inconnues, dont on racontait tant de merveilles. Gomme ils n'avaient pas à compter sur le secours du gouvernement, et qu'il leur fallait au contraire garder le secret pour ne pas éveiller les soupçons des deux puissances qui s'étaient attribué l'exploitation
(1) D'AvEZAC. Nouvelles annales des voyages. Juillet 1869»
(2) D'AvEZAC, juv. cit.
Jean cousin kt faulmieu Dte ûonneville. 35
exclusive des terres nouvelles, ils ne cherchèrent pas à étendre leur entreprise en dehors de leur ville natale. Ils s'adressèrent seulement à deux Portugais, Bastiam Moura et Diego Colnuto, que les hasards de leur existence avaient conduits à Honfleur, et les engagèrent comme pilotes. Il est probable qu'ils achetèrent chèrement leurs services, car ces deux étrangers jouaient gros jeu en consentant à guider des Français dans des mers que leur souverain considérait comme siennes. Quelques bourgeois de la ville, entraînés par leur exemple, et séduits par la perspective d'un gain probable, s'associèrent à leur entreprise, et contribuèrent à l'achat et à l'armement d'un navire de cent vingt tonneaux, auquel ils donnèrent un nom de bon augure, VEspoh\ Ils se nommaient Etienne et Antoine Théry, Adrien de la Mare, Batiste Bourgeoz, Thomas Atinal et Jean Caney.
Il faut lire dans la Déclaration du voyage la curieuse énumération des armes et des munitions de guerre, du matériel naval de rechange, des approvisionnements et des marchandises qu'on entasse à fond de cale. C'est l'unique moyen nonseulement de se rendre compte des conditions d'un voyage au long cours au commencement du XVP siècle, mais encore de savoir quels étaient à cette époque les principaux articles d'exportation destinés aux terres nouvelles. La Hste des marchandises nous intéressera tout particulièrement, car dès lors nous les retrouverons sur tous les navires envoyés par nos compatriotes au Brésil : trois cents pièces de diverses toiles, quatre mille haches, bêches, serpes, contres ou fourches, deux mille piques , cinquante douzaines de petits miroirs, et six quintaux de rassades de verre. On nommait ainsi des verroteries vénitiennes diversement colorées, et percées au milieu, qu*on pouvait assembler en colliers ou en bracelets* Les miroirs et les rassades , dans la pensée des organisateurs de l'expédition, devaient concilier à nos marins les bonnes grâces des beautés indigènes, dont ils voudraient avoir pour amis les frères ou les maris* UEspoit portait encore dans ses flancs huit quintaux de
quincaillerie de Rouen, deux cent quarante douzaines de couteaux, et une balle d*épingles et d'aiguilles. On ne comprend guère Tutilité de ce dernier article pour un pays dont les habitants perlaient un costume si rudimentaire , mais comme Gonneville et ses associés ne connaissaient encore que trèsimparfailement leurs futurs clients, ne sont-ils pas excusables d'avoir supposé que ces clients pourraient avoir besoin d'épingles pour retenir, et d'aiguilles pour réparer leurs vêtements ? Par une semblable ignorance des nécessités économiques s'explique la présence à bord de l'Espoir de vingt pièces de droguet, trente de futaines, quatre de drap écarlate, huit de draps divers, une de velours figuré, et de quelques robes brochées. Il est probable que cette partie de la cargaison ne dut pas être à Gonneville d'une grande utilité pour ses relations avec les Américains, mais ne perdons pas de vue qu'en partant de Honfleur il avait l'intention de débarquer aux Indes, et nullement sur le nouveau continent.
Soixante hommes (1 ) , matelots, volontaires et officiers composaient l'équipage. Presque tous étaient originaires de Normandie. Le premier pilote se nommait Colin Vasseur, et le directeur général deTexpédilion était Gonneville. Ses associés l'avaient choisi non pas seulement parce qu'il était intéressé directement, et sans doute pour une grosse part, à la réussite de l'entreprise, mais surtout parce qu'il s'était acquis une réputation légitime par son expérience nautique et sa fermeté à toute épreuve.
L'armement du navire, le recrutement de l'équipage et les derniers préparatifs de l'embarquement ne furent achevés qu'en juin 1503. Quand tout fut disposé, matelots et officiers vinrent, d'après un touchant usage, s'agenouiller ensemble
(1) Voir la liste de bord dressée par M. d'AvEZAC {Nouvelles Annales des VoyageSy juillet 1869).
JEAN r.OUSlN ET PAULMIEK DE GONNEVILLE. 87
au pied des autels. Us reçurent les sacrements, et, après avoir appelé sur leur entreprise les bénédictions célestes, mirent à la voile le jour de saint Jean-Baptiste, le 24 juin 1503.
Les premiers jours de la navigation ne furent signalés par aucun incident notable. Le 12 juillet, V Espoir arriva en vue des Ciinaries, le 30 il était au cap Vert. Dans les premiers jours d'août il franchissait la ligne; mais à peine avait-il pénétré dans Thémisphère austral que la chance tournait. Le scorbut se déclarait à bord. On ne résistait pas alors à cette terrible maladie. Le 12 septembre, six des compagnons de Gonneville avaient déjà succombé : Louis Le Carpentier, un des promoteurs de Tentreprise, Coste, un engagé volontaire que l'attrait de l'inconnu avait jeté dans l'entreprise, Pierre Estienne, Cardot Hascamps de Pont-Audemer, Marc Drugeon du Breuil, et Philippe Mûris de Touques. Pendant plusieurs semaines, Gonneville, malgré les maladies qui décimaient les siens, continua résolument sa marche à travers l'Atlantique, sans autre rencontre que celle de varechs flottants. Il se croyait arrivé fort au-dessous de cap de Bonne-Espérance, tant à cause de la route parcourue que de la diminution très- sensible de la température. On s'étonnera peut-être de le voir traverser l'Atlantique en ne suivant d'autre direction que celle du Sud, et en évitant pour ainsi dire de parti pris le voisinage des terres : mais il agissait ainsi en premier lieu parce qu'il ne voulait pas naviguer dans des mers fréquentées par les flottes portugaises, et en second lieu parce qu'il était de tradition parmi ses compatriotes, depuis Descaliers et Jean Cousin, de toujours se diriger au Sud jusqu'à la hauteur où l'on désirait aborder le continent africain ou le doubler. Vasco de Gama, dans ses fameuses Instructions nautiques pour le voyage des IndeSj rédigées en 1500, avait expressément recommandé, une fois qu'on aurait dépassé l'île San lago du cap Vert, de suivre cette direction. Ses instructions avaient été fort goûlées. Il est très-probable que les deux Portugais qui servaient
de guide à Gonneville les connaissaient. En tous cas, ils se
88 HISTOIRE Dr BRÉSIL FRA.\<:A1S.
conduisaient comme d'après un plan aiTolé. La rencontre de ces varechs flottants, ainsi que l'abaissement de la température, nous permettront d'avancer que VEspoIr était alors arrivé dans le voisinage de Vîle Tristan d'Acunha, très-reconnaissable à la masse des goémons flottants qui signalent son approche.
Nous avons jusqu'à présent suivi pas à pas dans son voyage à travers l'Atlantique, le navire de Gonneville ; mais voici que la narration ne présente plus ni clarté ni précision. Des vents contraires s'élèvent tout à coup : « si que par après de trois sepmaines n'avancèrent guières... et fut ledit malheur d'autre suivi, scavoir, de rudes tourmentes, si véhémentes que contraints furent laisser aller, par aucuns iours, au gré de la mer, à l'abandon, et perdirent leur route, dont estoient fort affligez, pour le besoin qu'ils avoient d'eaux et se rafraichir en terre. » Nous avouerons avec Gonneville qu'il est impossible de préciser la région de l'Atlantique où VEspoir fut ainsi ballotté pendant plusieurs semaines jusqu'au 80 novembre. Nous lisons bien dans la relation le passage suivant « aussi estoient incommodez de pluyes puantes qui tachoient les habits : cheutes sur la chair, faisoient venir bibes, et estoient fréquentes, » et nous savons d'un autre côté qu'en approchant des côtes méridionales du Brésil de pareilles pluies sont assez fréquentes (1) ; mais comme elles peuvent tomber sur un espace plus ou moins considérable, nous ne pouvons encore rien préciser.
(1) Ainsi nous lisons dans la Relation d*un Voyage fait au Brésil par Jean de Léry (§ iv) : a La pluye qui tombe soubs et es environ de ceste ligne non seulement put et sent fort mal, mais aussi est si contagieuse que si elle tombe sur la chair, il s'y levé des pustules et grosses vessies ». Dans la première des lettres de Nicolas Barré, que nous aurons occasion de citer plus loin, nous lisons encore: « les vents estoient ioincts avec pluye tant puante, que ceulx lesquels estoient mouillez de ladicte pluye, souldain ils estoient cou- Trerts do grossos pustules?).
JEAN COUSIN ET PAILMIEH DE GONNEVILLE. tVj
A celle période de mauvais temps succédèrent quelques jours de calme : « disent que la tourmente fut suivie d'aucuns calmes, si qu'avançoient-ils peu (1) ». Ici nous serons plus affirmalifs. Cette alternative de violentes tempêtes et de calmes plats nous permettra d'indiquer approximativement la région de r Atlantique dans laquelle ils se trouvaient. Nos marins lui donnent un nom familier : Le Pot au noir ; c'est le Doldrums des Anglais, le Cloud ring de Maury, autrement dit Tanneau nébuleux de notre planète, oscillant au gré des saisons entre le nord et le sud, la région des calmes équatoriaux, des poissons volants et du scorbut. Elle est située entre le Sô'* et le 37** latitude sud, le 15*» et le 2*» longitude ouest de Paris.
Nous arrivons à un passage décisif qui a été singulièrement défiguré dans la version de Tabbé Binot Paulmier. UEspoir, on Ta vu, n'avait pas encore quitté l'Atlantique. Or, l'abbé Binot Paulmier raconte qu'après avoir doublé le cap do Bonne Espérance il fut assailli d'une furieuse tempête, qui lui fit perdre sa route, et subit plusieurs semaines de calme plat avant de rencontrer par hasard un continent inconnu. C'est uniquement sur ce passage qu'on s'appuyait pour établir que Gonneville, après avoir doublé le cap, avait découvert ou Madagascar ou plutôt l'Australie. Mais il n'y a rien de semblable ni dans le Procès-verbal du retour, ni dans la Déclaration de voyage : Nous lisons en effet dans le premier de ces documents : « Estant à la hauteur du cap Tourmente, battus par furieux vent touiours excessif, sans remarcher aucune baie, ils furent abandonnés au calme d'une mer qu'ils ne connaissaient pas ». ha Déclaration est d'accord avecle Procèsverbal de retour : « Item disent que huit iours après la Toussaint virent flottants en mer de longs et gros roseaux avecques leurs racines, que les deux Portugallois disoient estre le signe du cap de Bonne-Espérance, qui leur fit grande ioie. » Suit le
;i) D'AvEZAc. ouv. cit.
iO HISTOIRE DL BRKSIL FKANÇAIS.
récit de la tempête qui les égare et des calmes plats qui leur font perdre un temps précieux, mais il n'est pas dit un mot qui indique que Gonneville ait doublé le cap. L'abbé Binot Paulmier avait pris sur lui d'avancer que son ancêtre avait doublé le cap, tandis que le Proe/'s-vei»Aâ7 indiquait seulement que la tempête vint les battre à la hauteur de ce cap, et la Déclaration qu'ils approchèrent de la pointe méridionale de l'Afrique. Il est donc prouvé par ces deux textes indiscutables que VEspoir n'est pas sorti de l'Atlantique, et dès lors ce n'est plus en Australie mais ailleurs, non plus à l'est mais à l'ouest, qu'il faut chercher ce continent inconnu.
Aussi bien un autre passage de la Déclaration de voyage, nous démontrera jusqu'à l'évidence non-seulement que l'abbf^ Binot Paulmier avait, ou par ignorance, ou de parti pris altéré le texte qu'il avait sous les yeux, mais encore que le continent découvert n'était que l'Amérique: « Dieu les réconforta, car ils commencèrent à voir plusieurs oiseaux venans et retournans du costé du zud ; ce qui leur fit penser que de là ils n'estoient éloignez de terre : pour quoy, iaçoit qu'aller là fust tourner le dos à l'Inde Orientale, nécessité lez fît tourner les vesles, et le cinq ianvier descouvrirent une grande terre, qu'ils ne purent aborder que l'assoirant du lendemain ». VEspoir a donc décidément tourné le dos à l'Inde Orientale, renoncé par consécjuent à doubler le cap de Bonne-Espérance et pris la direction de l'ouest, afin de rencontrer la terre dont le voisinage lui est annoncé par des bandes d'oiseaux: c'est ainsi que, que, le 5 janvier 1504, ils abordent en vue de la côte américaine, la seule qu'ils pouvaient rencontrer sur leur chemin dans cette direction, et qu'ils y débarquèrent le lendemain 6 janvier.
Cette partie du continent américain ne peut être que le Brésil, et dans le Brésil, nous nous prononcerons pour les provinces méridionalos, car il est dit expressément qu'Essemericq, un des jeunes indiens que Gonneville ramena en France, habitait un pays situé au delà du tropique austral.
IJ Espoir aborda probablement entre le 33** et le 23<* de latitude sud, à celte partie de la côte brésilienne qui correspond aux provinces acluelles de Sào Paulo, Santa Oatarina et Rio Grande do Sul. Après avoir reconnu le pays, nos Normands arrivèrent dans un fleuve qui était (1) « quasiment comme la rivière de l'Orne ». Il ne faudrait peut-être pas 'prendre à la lettre cette indication ; nos compatriotes étaient hantés par les souvenirs du pays natal ; depuis plusieurs mois ils n'avaient pas vu la terre. Le premier pays où ils débarquèrent dut leur paraître délicieux, et leur rappeler la « tant doulce terre de France » ; mais il est à peu près impossible de fixer la position de ce fleuve brésilien, dont les rives ombragées et la limpidité des eaux leur rappelaient TOrne normande. Comme les provinces méridionales du Brésil, situées au sud du Tropique austral, sont coupées par de nombreux cours d'eau qui ne présentent aucune particularité géographique, et se ressemblent tous plus ou moins, Tlguape, le Paranaga, FArarangua, laMambituba, le Rio Grande do Sul, etc ; comme d'un autre côté le capitaine de Gonneville se contente de mentionner cette vague ressemblance, et ne donne aucun autre détail, nous ne pouvons pas préciser l'endroit où débarquèrent nos compatriotes.
Nous savons seulement, par d'autres témoignages contemporains, que ceux des indigènes avec lesquels ils entrèrent en relations se nommaient les Carijos. Nos Français reçurent d'eux un accueil cordial, et en effet tous les voyageurs s'accordent dans leurs relations à vanter la douceur de caractère et les vertus hospitalières de ces Brésiliens. En plein XVII® siècle, un écrivain portugais qni les fréquenta, Vasconcellos (2), disait encore de leurs descendants qu'il n'y avait pas
(1) D'AvEZAC, ouv. cit.
(2) Vasconcellos. Chronica da Compania de Jesn do Estado do Brasil. — Lisbonne, 1663, livre i, g 62.
•42 HISrOUtE Di: BUÉSIL fha.\(:ais.
dans toute la contrée de race meilleure — a inelhor naçâo do Brasil. — Voici comment en parle Fauteur de la Déclaration de voyage : « Estans lesdits Indiens gens simples , ne demandant qu'à mener ioyeuse vie, sans grand travail; vivant de chasse et de pêche, et de ce que leur terre donne de soi, et d'aucune» légumages et rachynes qu'ils plantent, allant mi-nuds, les ieunes et communs spéciaulment ». Ce sont déjà les habitudes et le genre de vie que décrira si naïvement, un demi-siècle plus tard, à propos des Tupinambas voisins immédiats des Carijos, Jean de Léry, l'auteur de l'intéressante Relation d'un voyage faict au Brésil (1). Il n'est pas jusqu'aux détails pittoresques du costume, qui ne présentent de singulières analogies. Nous lisons en effet dans la Déclaration de Gonneville (2) : « Portent manteaux qui de nattes déliées, qui de peau, qui de plumasseries, comme sont en nos pays ceulx des égyptiens et Boëmes, fors qu'ils sont plus courts avec manière de tabliers ceints par dessus les hanches, allant iusques aux genouils aux hommes, et à my-iambe aux femmes ». La description de Léry est identique (3). Les hommes, continue Gonneville, portent longs cheveux battants, avec un tour de plumasses hautes, vif teinctes et bien atournées ». — a Quant à l'ornement de tête de nos Tonoiipinambaoults, lisons-nous dans Léry, entre la couronne sur le devant et cheveux pendans sur le derrière, dont i' ay fait mention, ils lient et arrengent des plumes d'ailes d'oiseaux incarnates
(1) LÉRY* Relation d'un voyage faict au Brésil^ chap. 8 et 14. Nous aurons souvent occasion de citer ce rarissime volume, dont une nouvelle édition, entreprise par nos soins, est en ce moment sous presse chez l'éditeur Lemerre.
(2) D'AvEZAC, ouv. cit.
(3) LÉRY, ouv. cit. § 8. — Cf. SoARES. Reteiro gérai com largos informacoes de toda la costa do Brasil, % 78 p. 89. : « Costima este gentio no inverno lançar sobre si umas pelles da caça que matam, una par dian'io, outra por de traz ».
JEAN COUSIN ET PAULMIER DE GONNEVILLE. i3
rouges et cVautres couleurs, desquelles ils font des fronteaux ».
Le pays était bien fertile, et assez bien cultivé. Nos Normands, fatigués par la travereée, jouissaient avec délices des beautés naturelles du sol et de la douceur du climat. Ils ne se lassïiient pas de parcourir les grands bois, dont les paysages variés les charmaient. Ils observaient avec une curiosité émue les poissons, les oiseaux et les animaux, qui différaient si étrangement de ceux du pays natal. Les perroquets excitaient surtout leur admiration par la beauté de leur plumage et leur grand nombre. C'est là en effet un des traits caractéristiques de la faune brésilienne. Gabriel de Souza (1), Gandavo, Hans Schmiedel, Jean de Léry, et tous les voyageurs portugais, allemands ou français qui ont décrit le Brésil aux premiers jours de sa découverte se sont extasiés sur le compte de ces oiseaux. Ils formèrent plus tard un des articles d'exportation les plus recherchés en France. Aussi les compagnons de Gonneville avaient-ils, dans leur naïf étonnement, donné à la région le nom de terre des Perroquets, qui fut longtemps conservé sur les cartes. Ils s'étonnaient aussi du nombre prodigieux des coquillages, remarque que fera également Léry (2), et que confirment les observateurs contemporains (3). L'un d'entre eux, Nicolas Lefebvre de Honfleur « qui estoit volontaire au viage, curieux, et personnage de sçavoir, avoit pourtrayé les façons; ce qui a esté perdu avec les iournaux du viage, lors du piratement de la navire, laquelle perte est à
(1) G. DE Souza. Biario da naoigaçao da armada que foi aterra do Brasil en 1330 — edit. Varnhagen — Gandavo. Histoire de la province de Santa-Cruz, edit. Ternaux-Compans. — H. Schmiedel. Histoire de son admirable navigation au Brésil et à la Plata, de 1534 à iS54, — edit. Ternaux-Compans — Léry, ouv. cit.
(2) LÉRY, ouvrage cité, § 7.
(3^ Agassiz. Voyage au Brésil. Tour du monde.
ii HISTOIHR DU BKÉSIL FKANÇAIS.
cause qu'icy sont maintes choses, et bonnes rechierches obmises. » (i) Jamais perte ne fut plus rej^rettable. Il est probable que Lefebvre avait accompagné ses dessins de notes explicatives, et, si le hasard nous les avait conservés, nous connaîtrions dans leurs plus intimes détails les mœurs des indigènes visités par Gonneville {2\
Le pays, malgré sa fertilité, n'était pas très-peuplé. Il n'existait pas, à proprement parler, de villes, mais plutôt des hameaux de trente à quarante cabanes « faictes en manière de halles, de pieux fichez, ioignants l'un l'autre, entreioints d'herbes et de fueilles, dont aussi lesdites cabanes sont couvertes, et y a pour cheminée un trou pour faire en aller la fumée; les portes sont de bastons proprement liés^ et les ferment avec des clefs de bois quasiment, comme on fait en Normandie aux champs les estables. » (3) Chacun de ces hameaux était gouverné par un roitelet, investi du pouvoir le plus absolu. On en eut une preuve dramatique. Un jeune Indien de dix-huit à vingt ans avait, dans un moment de colère, souffleté sa mère. Le roi l'apprit, et, malgré les suppU« cations de la mère, malgré les deman«les réitérées de nos compatriotes, ordonna que le coupable serait jeté à la rivière avec une pierre au cou. Un certain nombre de ces roitelets reconnaissaient l'autorité suprême de l'un d'entre eux, et se rangeaient sous ses ordres, surtout en temps de guerre. Le chef suprême de cette sorte de confédération se nommait
(1) D'avezac. Nouvelles annales des voyages^ ouvr. cit.
(2) C'est ainsi que, grâce aux dessins de Jacques Lemoyne de Mourgues, qui accompagna Laudonnièra dans son expédition de Floride en 1562, dessins qui ont été conservés par de Bry dans sa
X splendide collection des Grands et des Petits Voyages^ nous pouvons étudier d'après nature les mœurs et les usages des Floridiens. Voir Paul Gaffarel. Histoire de la Floride française, passim.
(3) D'AvBZAC, ouv. cit.
JEAN COUSIN ET PAULMIER DE (ÎONNEVILLE. i5
Arosca. C'était un homme de soixante ans, « de grave maintien, moyenne stature, grosset et regard bontif. » 11 avait tout de suite apprécié les avantages qu'il pourrait retirer d'une alliance étroite avec nos Français, et les comblait de prévenances et de bons traitements, espérant qu'ils voudraient bien le suivre dans quelque expédition contre les peuplades voisines, et lui assurer la victoire par la supériorité de leurs armes : t Eust bien eu envie qu'aucun de la navire l'eust accompagné avec bastons à feu et artillerie pour faire paour et desrouter lesdits ennemis, mais on s'en excusa. » Gonneville agissait en ceci avec une prudence consommée ; comme il voyait que le pays était riche et qu'il avait l'intention d'y revenir, il voulait garder entre tous ces principicules la plus stricte neutralité, afin de les avoir tous à sa dévotion, et d'exploiter à son aise les richesses du pays.
Les Indiens n'avaient sans doute pas encore vu d'Européens, car ils ne se lassaient pas d'admirer et le navire et les divers ustensiles qui le garnissaient. C'était pour eux un plaisir indicible que de se contempler dans un miroir, et ils cédaient volontiers ce qu'ils avaient de plus précieux pour acquérir ce petit meuble de toilette. Gomme ils avaient remarqué que nos compatriotes recherchaient avec empressement des peaux, des plumes et des bois de teinture, ils en portèrent au navire de grandes quantités, « si que des dites dansrées en fust amassé plus de cent quintaux qui en France auraient vallu bon prix. » Ils ne demandaient en échange que des couteaux, et autres menus objets de quincaillerie, dont V Espoir était abondamment pourvu. Nos compatriotes ne cherchaient alors qu'à se faire bien venir d'eux, afin d'assurer leurs relations futures. Aussi leur distribuaient-ils de petits couteaux, peignes, verroteries et autres menus objets « si aimez que pour eux les Indiens se fussent volontiers mis en quartiers leur apportant foison de chair et de poisson, fruits et vivres, et do ce qu'ils voyoient estre agréable aux chrestiens. »
Gonneville réussissait au-delà de ses espérances. Il avait,
i(5 HISTOIKE DU BRESIL FUANÇAlS.
il est vrai, renoncé à l'expédilion projetée, et ce n'était pas aux Indes Orientales qu'il trouvait la fortune, mais ne valaiUl pas mieux exploiter un sol vierge encore, entrer en relations avec des peuplades douces et bienveillantes, et surtout ne pas s'exposer à la rivalité commerciale des Portugais ? N'était-ce pas comme une mine inépuisable qu'il venait de découvrir, et dont il comptait bien révéler le secret à ses compatriotes ? Aussi était-il dans le ravissement. Afin de perpétuer le souvenir de sa découverte, et pour marquer par un signe matériel sa prise de possession, il fit construire par le charpentier de l'Espoir une croix en bois, haute de trente-cinq pieds, sur laquelle on grava d'un côté le nom du pape régnant, Alexandre VI, et ceux du roi de France Louis XII, de l'Amiral, du capitaine de Gonneville, et de tous les armateurs et matelots, de l'autre un distique latin, composé par Lefebvre (1), qui, par ringénieuse combinaison des caractères, indiquait la date exacte du séjour des Français. Cette croix « fust(2)planctéesur un tertre à veue de la mer, à belle et dévoste cérémonie, tambour et trompette sonnant, à coin exprès choisy, sçavoir le iour de la grande Pasques 1504, et fust la croix portée par le capitaine, et principaux de la navire, pieds nus, et aydoient ledit seigneur Arosca et ses enfants, et autres greigneurs indiens qu'a ce on invita par honneur, et s'en monstroient ioyeux; suivoit l'équipage en armes, chantant laletanie, et un grand peuple d'indiens de tout aage, qui de ce long temps devant oh avoit faict feste, coys, et moult intentifs au mistére. Ladite croix planstée, furent faictes plusieurs descharges de scoppeterie et artillerie, festins et dons honnestes audit seigneur Arosca, et premiers Indiens; et pour le populaire il
(1) Voici le distique :
HIC sacra paLMarlVs posVIt gonlVIIIa bInotVs, GreX, soclVs, parlterqVe, VtraqVe progenies*
'2) D'AvEZAC, ouv* cit.
n*y eust cil à qui on ne fist quelque largesse de quelques mesnues babioles, de petit coust, mais d'eux prisées, le tout à ce que du fait il leur fust mémoire, leur donnant à entendre par signes et autrement, du moins mal qu'ils pouvoient, qu'ils eussent à bien conserver et honorer la dite croix. »
Il était temps de songer au retour. Tous ceux des matelots, qu'avait attaqués le scorbut, étaient alors en pleine santé. Le navire avait été radoubé. Il était chargé de bois précieux et de diverses denrées spéciales au pays. Les vivres étaient renouvelés. Ne valait-t-il pas mieux, plutôt que de prolonger le séjour du nsivire, mettre à la voile et faire part de la découverte aux amis de Normandie ? Gonneville assembla donc ses officiers, et, d'un commun accord, le départ fut décidé.
C'était alors la coutume, toutes les fois que l'on touchait une terre étrangère, de ramener en France un ou plusieurs indigènes, preuve vivante du voyage. Gonneville se garda bien de négliger cet usage. Il eut la bonne fortune de décider Arosca à lui confier un de ses six enfants, jeune homme d'une quinzaine d'années, nommé Essomericq, qui s'était signalé par sa cuiiosilé et son ardent désir d'être initié aux usages européens. Essomericq et son père ne firent pour ainsi dire aucune résistance. Il suffit de leur promettre (i) « qu'on leur apprendroit l'artillerie, qu'ils souhaitoient grandement pour maîtriser leurs ennemis, comme astoutàfairemirouërs, cousteaux, haches, et tout ce qu'ils voyoient et admiroient aux Ghrestiens, qui estoit autant leur promettre que qui promettroit à un Ghrestien or, argent et pierreries, ou luy apprendre la pierre philosopha'c. » Pourtant Arosca ne voulut pas abandonner à des étrangers son jeune fils sans lui donner un compagnon ou plutôt un défenseur. Il lui adjoignit un Indien de trente*cinq à quarante ans, nommé Namoa. Gon-
,;i) D'AvBZAc, ouv. cit.
IH inSTOIRK Dr BRKSIL KUANÇAIS.
neville lui promit de les ramener tous deux « dans vingt lunes de plus tard, car ainsi donnaient-ils entendre les mois (1). » ; mais il ne put tenir sa parole. Namoa fut attaqué par le scorbut à bord même de V Espoir et pendant le voyage du retour. On voulait le baptiser; Nicole Lefebvre représenta que « ce seroit prophaner le baptesme en vain, pom' ce que ledit Namoa ne scavoit la croyance de nostre mère Sainte Eglise, comme doivent scavoir ceux qui reçoivent le baplesme, ayant aage de raison (2). » On le crut sur parole, et on laissa le malheureux Indien périr sans les secours de la religion. Lefebvre se repentit bientôt de sa rigueur, et lorsqu'à son tour le jeune Essomericq subit les atteintes de la contagion, et parut à la veille de mourir, il lui administra lui-même le sacrement, et pria Gonneville, Antoine Thierry et Adrien de la Mare de lui servir de parrains. Essomericq reçut le nom de Binot, et « semble que ledit baptesme servit de médecine à Tâme et au corps parce que dempuis ledit Indien fut mieux, se guérit, et est maintenant en France ». Gonneville prit très au sérieux son litre de parrain. Gomme V Espoir fut pillé par des pirates avant de rentrer en France et que les armateurs ne voulurent pas s'exposer à de nouvelles pertes, le capitaine ne put renvoyer son filleul à Arosca. Au moins s'efforça-t-il de lui faire oublier cet exil forcé. Il lui donna une bonne éducation, le maria en 1521 à sa fille Suzanne, et lui légua en mourant une partie de ses biens, à charge de porter, lui et ses descendants mâles, le nom et les armes des Gonneville. L'abbé Paulmier de Gonneville, le rédacteur du Mémoire adressé au pape Alexandre VII, était directement issu de ce mariage, et se qualifiait, non sans raison, de prêtre indien.
U Espoir quitta les côtes brésiliennes le 3 juillet 1504, et chercha tout d'abord à gagner le large afin de dépasser le tropique et de couper la ligne ; mais on ne connaissait pas
(1) D'AvEZAC, ouv. cit.
^2) la., ici.
JEAN COUSIN Et PAULMIEh DE (iONNEVILLE. i9
encore les courants marins qui facilitent la navigation, et, au lieu de se laisser porter par ces fleuves océaniques, nos compatriotes luttaient contre la masse de leurs eaux. Aussi n'avançaient-ils que lentement. Le scorbut se déclara à bord du navire. Le chirurgien Jean Bicherel de Pont TEvesque, Jean Renoult soldat d'Honfleur, Stenot Vernier de Gonneville-sur-Honfleur, valet du capitaine, et Tlndien Namoa périrent les uns après les autres. Le reste de l'équipage fut diversement atteint. Gomme on manquait de vivres frais, et que le navire, depuis son départ, n'avait pas encore réussi à s'élever au large du continent américain, Gonneville donna l'ordre de laisser arriver et de prendre la terre dans la direction de l'ouest.
Le 10 octobre 1504, on était en vue d'un pays montueux et couvert de forêts. Nos Français y débarquèrent. « Item (1) disent que là ils trouvèrent des Indiens rustres, nuds comme venant du ventre de la mère, hommes et femmes, bien peu y en ayant couvrant leur nature, sepeinturant le corps, signamment de noir; lèvres trouées, les trous garnis de pierres verdes proprement polies et agencées, tincises en maints endroits de la peau, par balafres, pour paroistre plus beaux fîlS; ebarbez, my-tondus. » L'auteur de la Déclaration ne donne pas le nom de ces Indiens, mais les traits de sa description se rapportent de point en point avec les indications de Léry. G'est dans le pays des Tupinambas et desMargaïats, c'est à dire dans les provinces actuelles de Rio-Janeiro, Espiritu Santo et Bahia que venaient de débarquer Gonneville et ses compagnons. Margaïats et Tupinambas étaient également nus (2) ; ils se teignaient le corps de genipat pour se donner un aspect farouche (3); «outre plus ils ont ceste coustume.
(1) D'AvEZAC, CUV. cit.
(2, 3) LÉRY, ouv. cit., § Vlll. — Haxs Stades, Voyage au- Brésil, p. 268. — Gandavo, Histoire de la province de Santa-
que dès l'enfance de tous les garçons, la lèvre de dessous, au dessus du menton, leur estant percée, ils enchâssent au pertuis de leurs lèvres une pierre verte (1) » ; ils aimaient à se balafrer la figure et le corps ; ils se rasaient seulement la moitié de la tête. Il n'y a donc pas d'hésitation possible, et c'est dans cette région, que nous aurons bientôt l'occasion d'étudier en détail, que se trouvaient Gonneville et ses compagnons.
Ces indigènes, plus avancés que les Carijos, avaient déjà vu des Européens, « comme (2) estoit apparent par les denrées de chrestienté que lesdits Indiens avoyent ». L'aspect du navire ne les étonnait plus. Ils connaissaient l'usage de divers instruments ou ustensiles. Ils avaient même éprouvé les redoutables effets des armes à feu, dont ils avaient une grande terreur. Il paraîtrait même qu'ils avaient déjà eu à se plaindre des Européens, car non-seulement ils n'allèrent pas à leur rencontre, mais encore, quand les Français cherchèrent à entrer en relations avec eux, il les assaillirent à rimproviste, tuèrent Henri Jesanne, firent prisonniers et entraînèrent dans les bois, où sans doute ils les dévorèrent, Jacques L'Homme, dit la Fortune, et Colas Mancel, et blessèrent quatre autres personnages de l'équipage, parmi lesquels Lefebvre « qui par curiosité dont il était plein s'estoit descendu à terre (3). » La blessure de ce dernier ét£iit mortelle. A peine remonté sur V Espoir^ il expirait dans les bras de ses amis.
Essayer de le venger était chose facile. On aurait vite eu raison de ces barbares ; mais Gonneville ne voulut pas expo-
Or*!* j, p. 114. — D*Orbiony, Voyage dans les deux Amériques, p. 168. — Thevbt, Cosmographie universelle ^ p. 931.
(1) Voir la note précédente.
(2) D'AvEZAC, ouv. cit.
(3) D*AvEZAC, ouv. cit.
ser ses hommes à quelque échec qui compromettrait le reste de Texpédition, et, comme il fallait à tout prix renouveler les provisions, et surtout trouver une terre hospitalière où les malades et les convalescents reviendraient à la santé, V Espoir leva Tancre aussitôt pour le jeter de nouveau cent lieues plus au Nord.
M. d'Avezac (1) pense que cette nouvelle relâche se fit non loin de Bahia, car il est question dans la Déclaration de Gonneville d*un débouquement, c'est-à-dire d'une sortie par un détroit, et le seul point de la côte brésilienne en deçà du tropique austral qui permette un débouquement est la rade de Bahia formée par Tîle d'Itaparica. Sans être aussi affirmatif, contentons-nous d'indiquer cette hypothèse. C'est, en tout cas, sur le rivage de la province actuelle de Bahia que l'^spoir put se ravitailler. Cette fois, nos Français étaient sur leurs gardes. D'ailleurs les indigènes les accueillirent fort bien. « La navire fut là chargée de vivres et des marchandises dudit pays predeclarees... et eussent lesdites marchandises vallu deffrayer le voyage, et outre bon profflct, si la navire fut venue à bon port (2). »
Quand tout fut remis en ordre, V Espoir mit à la voile pour la troisième fois, et se lança en pleine mer. Sept à huit jours après le débouquement, « il (3) se trouvait en présence d'un islet inhabité, couvert de bois verdoyans, d'où sortoient des milliasses d'oiseaux, si tant qu'aucuns se vinrent à nicher sur les mâts et cordages de la navire. » Cette île est probablement Fernando de Norônha. Léry (4), quelques années plus tard, passera dans son voisinage. « Nous vismes que ceste isle, écrit-il, estoit non-seulement remplie d'arbres tout verdoyans en ce mois de ianvier, mais aussi il en sortoit tant d'oyseaux.
(1) D^AvESsAc, CUV. cit.
(2) Id., id.
(3) Id., id.
(4) LÉRY, CUV. cit., p. XXI*
o2 Histoire du Brésil français.
dont beaucoup vindrent se reposer sur les mats de nostre navire, et s'y laissèrent prendre à la main, que vous eussiez dit, la voyant ainsi un peu de loin, que c'estoit un colombier. » Nos compatriotes eurent bientôt franchi la ligne, et se trouvèrent alors en pleine mer des Sargasses. Les immenses espaces occupés par ces prairies naturelles de TOcéan ne laissèrent pas de leur causer quelque frayeur. En effet, l'aspect étrange de cette mer a souvent effrayé les navigateurs qui la parcoururent. Les compagnons de C. Colomb et Colomb lui-même eurent grand peur quand ils se virent engagés dans ces masses de végétation flottante. Jean de Léry, quand il revenait en France, se crut arrêté par les sargasses qui retenaient son navire comme les filaments du lierre, et les matelots durent à plusieurs reprises s'ouvrir un passage avec la hache. Ces dangers étaient sans doute exagérés par la naïve crédulité des voyageurs d'alors, car ils ont de nos jours à peu près complètement disparu. Des barques ou de petits navires à voile auront peut-être quelque peine à se frayer un passage, mais de gros navires et surtout des bateaux à vapeur s'ouvriront toujours et facilement une voie. On comprend néanmoins les terreurs de l'équipage de V Espoir, Les matelots se croyaient à chaque instant arrêtés par ces herbes flottantes (1), dont quelques-unes atteignent des proportions gigantesques, mais ils parvinrent à se dégager, et se trouvèrent dans une mer libre. Quelques jours plus tard ils arrivaient aux Açores, puis en Irlande et enfin à Jersey. Les côtes de France étaient en vue: quelques heures encore les séparaient de l'heureux moment où ils pourraient revoir leurs familles, et jouir en paix d'un repos bien légitime ; mais deux corsaires les guettaient. L'Anglais
(1) On a recueilli telle de ces algues qui mesurait 183 mètres, et Une autre qui atteignait la longueur extraordinaire de 366 mètres. V. Paul Gaffarel. La mer des Sargasses, Bulletin de la Société de Géographie. Décembre 1872.
Edward Bluat, de Plymouth, et un Breton, Mouris Forliii, prévenus de leur arrivée et comptant sur un riche butin, les attaquèrent à Timproviste. Gonneville et les siens se défendirent avec Tenergie du désespoir, mais ils étaient par trop inférieurs en forces. Ils s'échouèrent à la côte de l'île oii leur navire se brisa et disparut avec sa riche cargaison. Douze d'entre eux succombèrent dans ce combat inégal, et quatre autres moururent des suites de leurs blessures. Telle était la triste issue d'une expédition jusqu'alors si heureuse et si féconde en résultats. Ils comptaient sur la fortune et n'avaient recueilli que des fatigues et des maladies. Au moins conservaient-ils la preuve vivante de leur découverte, le jeune Essomericq, « qu'audit Honfleur et par tous les lieux de la passée, estoit bien regardé pour n'avoir jamais eu en France personnage de si loingtain pays » (1).
A peine débarqué, Gonneville déposa sa plainte au Conseil de l'Amirauté ; mais la police des mers n'était alors qu'un vain mot, et cette absence de sécurité faisait de la piraterie une véritable profession. Les gens de l'Amirauté ne purent offrir aux malheureuses victimes de Blunt et de Fortin que de stériles consolations. Ils eurent pourtant une heureuse pensée, et, sans le savoir, préparèrent pour Gonneville la plus splendide des réparations en assurant à son nom l'immortalité. Ils le requirent « pour la rareté dudit voyage, et iouste les ordonnances de la marines portantes que à la lustice seront baillez les iournaux et déclarations de tous voyages au long cours, que ledit capitaine et compagnons fissent ainsy : pourquoi, obéissant à lustice, il capitaine de Gonneville, et lesdits Andrien de la Mare et Anthoine Thiery, qui ont esté chiefs présents à tout le voyage, ne pouvant à leur regret bailler aucun de leurs iournaux, pour avoir esté perdus avecques la navire, ont fait la présente déclaration. » C'est
(1) D'AvEZAc, CUV. cit.
cette déclaration longtemps égarée ou mécoimue, dont nous venons de faire l'analyse. Elle concorde de tous points avec le Procès-verbal du 19 juillet 1505 dressé à la suite par les gens de l'Amirauté, et qu'on avait également perdu. De ces deux documents il résulte que le capitaine de Gonneville, parti de Honfleur pour aller chercher fortune aux Indes- Orientales, fut arrêté par la tempête dans l'Atlantique et jeté hors de sa voie sur le continent américain. Il débarqua au Brésil dans le pays des Garijos, et y séjourna six mois environ, de janvier à juillet 1504. Dans ce long séjour, il eut le temps d'observer les mœurs des indigènes, et d'étudier les ressources du sol. Durant son voyage de retour il débarqua deux autres fois sur le continent, une première fois dans le pays des Margaïats ou des Tupinambas, une seconde fois non loin de Bahia. Il longea l'île Fernando de Norônha, traversa la mer des Sargasses, toucha aux Açores, en Irlande et à Jersey, où il fut attaqué par les corsaires qui le dépouillèrent de son avoir. Gonneville est donc le premier de nos compatriotes après Gousin, dont le voyage au Brésil ait laissé des traces certaines dans l'histoire, et la relation de son voyage est bien authentique, puisqu'on peut en confirmer la véracité et reconnaître, au moins dans leurs traits principaux, les pays qu'il a décrits.
Après Jean Gousin et Paulmier de Gonneville, et pendant les premières années du XVP siècle, un nom domine tous les autres : celui de deux illustres armateurs dieppois, les Ango. Ge sont eux, qui les premiers, organisèrent en quelque sorte un service régulier entre la France et le Brésil, et pendant
leur lougue carrière, ne cessèrent de disputer aux Portugais la domination de ces riches contrées. Tous deux avaient du cœur et de Tintelligence : on les aurait dit taillés à Timage de notre héroïque Jacques Cœur. Bien qu'ils aient rendu à leur patrie de réels services, ils n'ont pas encore obtenu la justice qu'ils méritaient. Leur nom figure à peine dans les histoires de l'époque. Il n'est pas cité par les dictionnaires biographiques les plus complets, ni parBayle, ni par Moréri, ni même par Michaud. Aussi, après un si long oubli est-il difficile de donner sur leur compte des indications précises. Nous ressayerons pourtant, ne serait-ce que pour protester contre la coupable indifférence de nos devanciers.
Le premier des Ango qui ait illustré sa fomille était d'origine normande. Ses parents étaient pauvres et de basse extraction : mais il avait de l'énergie, de l'activité, un esprit ouvert et entreprenant. Tout porte à croire qu'il débuta par le rude métier de marin, et parcourut lui-même les pays dont ses navires exploitèrent plus tard les ressources. Comme il fut heureux dans ses voyages, il acquit une certaine fortune, et devint armateur. Ses spéculations réussirent, et ses richesses augmentèrent. Il eut bientôt à ses ordres une véritable flotte marchande, et prit à son service les meilleurs capitaines de l'époque ; tous élèves de Desceliers, aussi rompus à la pratique des mers que pénétrés des principes de la nouvelle école d'hydrographie (1). On a conservé le nom de quelques-uns de ces utiles auxihaires : Jean Denis de Ronfleur et Gamart de Rouen qui se trouvaient au commencement du XVP siècle dans les eaux de Terre-Neuve et du
(1) Ramusio Raccolta di Yiaggi^ t. III, p. 354 Un navilio d'Onfleur, del quale era capitano Giovanni Dionisio et il pilote Gamarto di Roano, primamente v*ando, e nell anno 1508 un navilio di Dieppa dette la Pensée, el quale era di Gieuan Ango, padre del monsignor le capitano e viscente di Dieppa, sendo maestro, over patron di dotta nave, maestro Thomase Aubert.
Canada ; Tliomas Auhert de Dieppe qui, sur le navire la PonscCy explorait en 1508 les mêmes parages. Jean Denis paraît avoir été le plus résolu de ces capitaines, car son nom est encore cité dans la curieuse relation insérée par Ramusio (1) dans sa collection de Voyages, sous le titre de Discorso dun grau capitano di mare Francese del luogo di Dieppa. « Une partie de cette terre du Brésil, y est-il dit, fut découverte il y a une vingtaine d'années par Denis de Honfleur ». Nous n'avons pas d'autre détail sur celte expédition. Il ne faudrait donc pas citer Denis de Honfleur parmi les voyageurs illustres, mais il a eu l'heureuse chance de transmettre son nom à la postérité, et, déplus, nous savons par Ramusio (2) que son exemple fut imité par un grand nombre de vaisseaux français. « Depuis cette époque, lisons-nous dans le Discorso d'un gran capitano, beaucoup d'autres navires français ont abordé au Brésil, sans y rencontrer aucune trace de la domination portugaise. Aussi les habitants sont parfaitement libres, et ne reconnaissent ni puissance royale, ni lois. Ils ont un penchant marqué pour les Français qu'ils préfèrent à tous les autres peuples qui fréquentent leurs côtes. On pourrait comparer ces peuples à une table blanche, sur laquelle le pinceau n'a point encore laissé de trace, ou à un jeune poulain qui n'a pas connu de frein ».
L'importance de ce passage est capitale, car il nous prouve.
(1) id. id. a L'altra parte fu scoperta pcr une de Honfleur chiamato Dionisio d'Honfleur da veriti anni in qua ».
(2) id. id. p. 355-6. a Di poi molti altri navilii di Francia vi sono stati, 0 mai non trovorano Portoghesi in terra alcuna che la tenessero por il ro di Portagallo, equelli dolla terra son liberi, e non sogetti ne a re ne a legge, ed amano piu le Francesi che qualcunque altra gente che vi pratichi, detti popoli sono corne la tavola bianca nella quale non v' 6 amora stato posta il pennello, ne disegnato cosa alcuna, over corne sia un poledro giovana, il quale non ha mai portato ».
que les côtes brésiliennes étaient fréquentées par de nombreux négociants français, assurés d'y trouver un bon accueil et d'y faire de fructueux échanges. C'étaient surtout les capitaines d'Ango qui exploitaient la région. On ne connaît il est vrai ni le nom des navires ni celui de leurs capitaines, mais au moins est-on assuré de leur présence dans ces parages dès les premières années du XVI® siècle. En voici une preuve nouvelle : U Histoire du Brésil par M. de Varnhagen contient un extrait de VEnformaçao do Brasil e de suas capitanias, composé en 1584 par un jésuite anonyme. On y lit dans le chapitre intitulé, (1) Daprimeira entrado dos Francezes no Brasil : « En l'année 1504 les Français arrivèrent au Brésil pour la première fois au port de Bahia, ils entrèrent dans la rivière de Pagnaraçu, qui se trouve dans la même baie, y firent leurs échanges, et, après de bonnes affaires, retournèrent en France, d'oii vinrent depuis trois navires. Or, tandis que ceux-ci étaient dans le même endroit occupés à trafiquer, il entra quatre bâtiments de la flotte du Portugal qui leur brûlèrent deux navires et leur prirent l'autre après leur avoir tué beaucoup de monde. Quelques hommes cependant s'échappèrent dans une chaloupe, et trouvèrent à la pointe Itapurama, à quatre lieues de Bahia, un navire des leurs qui retourna en France. » Il y avait donc, dès 1504, au moins quatre navires français qui trafiquaient en même temps, et sur le même point de la côte brésilienne, le tout sans préjudice des autres navires qui peut-être exploitaient à la même époque d'autres points de la côte : ce qui semblerait indiquer des relations fréquentes et une grande activité.
La fréquence des relations entre la France et le Brésil, dès les premières années du XVI* siècle, nous est encore attestée par le passage suivant, emprunté à la Chronique ou plutôt à la continuation de la Chronique d'Eusèbe de Césarée, par
Prosper et Mathieu Paulmier. « En 1509, lisons-nous dans cet ouvrage qui fut imprimé en 1518, sept Sauvages originaires de cette île qu'on appelle le Nouveau-Monde furent amenés à Rouen avec leur barque, leurs vêtements et leurs armes. Ils sont de couleur foncée, ont de grosses lèvres ; leur figure est couturée de stigmates ; on dirait que des veines livides, qui partent de Toreille et aboutissent au menton, dessinent leurs mâchoires. Ils n'ont jamais de barbe au visage ou ailleurs, aucun poil sur le corps, sauf les cheveux et les sourcils. Ils portent une ceinture avec une sorte de bourse pour cacher leurs parties honteuses. Ils parlent avec les lèvres, ils n'ont aucune religion. Leur barque est d'écorce : un seul homme peut avec ses mains la porter sur l'épaule. Ils ont pour armes des arcs très étendus, dont la corde est faite de boyaux ou de nerfs d'animaux. Leurs flèches sont en roseau, et terminées par des pierres ou des arêtes de poisson. Ils mangent de la chair desséchée, et boivent de l'eau. Ils ne savent ce qu'est le pain, le vin ou l'argent. Ils niar-
(1) EusEBi Cœsariensis Chronicon cum additionibus Prosperi ET MATHiiE Palmerii. Parisiîs H. Stephanus, 1518, — réimprimé à Bâle en ]529, p. 156. « Anne 1509 septem homines sylvestres ex ea insula, quae terra nova dlcitUr, Rothomagi adducti sunt cum cymba, vestimentis et armis eorum (sic). Fuliginei sunt colorum, grossis labris, stigmata in facie gerentes, ab anre ad médium mentum instar lividœ venulœ per maxillas deductse. Barba per totam vitam nulla, neque pubes, neque ullus in corpore pilus, prœtep capillos et supercilia. Baltheum gerunt in que est bursula ad tegenda verenda, idioma labris formant, religio nuUa, cimba eorum corticea, quam homo una manu evehat in humeros : Arma eorum, arcus lati, chordœ ex intestinis aut nervis aninialium. Sagittœ cannœ saxo aut osse piscis acuminatœ. Cibus eorum carnes tostœ, potus aqua, panis et vini et pecuniarum nullus omnino usus. Nudi incedunt aut vestiti pellibus animalium, ursorum, cervorum, vitulorum marinorum et similium. Regio eorum parailelus septimi climatis, plus sub Occidente cjuam Gallica rôgio.
chent nus ou recouverts de peaux d*animaux, ours, cerfs, veaux marins et autres semblables. Leur pays est sous le parrallèle du septième climat plus abaissé sous l'Occident que la région française. »
Cette description est assurément trop vague pour qu'il soit possible de déterminer le pays d*où venaient ces Brésiliens. On sait pourtant, à ne pas en douter, que ce sont des Brésiliens ; car leurs costumes, leurs habitudes, et jusqu'aux particularités de leur physionomie s'appliquent aux indigènes de l'Amérique du Sud, et, de plus, le septième climat, d'après la cosmographie de l'époque, correspond exactement à la région brésilienne. Ces sept Sauvages avaient sans doute été amenés par quelque capitaine normand, à titre de curiosité, ou même par satisfaction d'amour propre, afin de mieux prouver à ses compatriotes la réahté et l'importance de son expédition. Peut-être encore les avait-il mis à son bord dans un intérêt commercial, espérant qu'ils deviendraient, une fois retournés dans leur pays, ses auxiliaires dévoués et les propagateurs inconscients de son influence, car ils reviendraient tout émerveillés de la puissance et des richesses de la France, enchantés du bon accueil qu'ils avaient reçu, et disposés, afin de garder sur leurs compatriotes une sorte de supériorité, à rester les amis de ces puissants étrangers. Il est vrai que les Brésiliens de leur côté ne demandaient alors qu'à venir en Europe. Tandis que, dans la plupart des autres régions américaines, les Espagnols ou les Portugais étaient souvent obligés de recourir à la violence pour embarquer sur leurs navires quelques indigènes, les Brésiliens au contraire aimaient à changer de place, et éprouvaient comme une curiosité enfantine qui les poussait à voir de leurs propres yeux le pays dont on leur racontait tant de merveilles. En outre, les plus intelligents, loin de nier la supériorité de la civilisation européenne, comprenaient la nécessité de l'étudier pour se la mieux assimiler. N'avons-nous pas déjà vu le cacique Arosca se décider tout de suite à confier son fils
Essomericq à Gonaeville, pai'ce que ce dernier s*était engagé à lui apprendre à tirer le canon, et à fabriquer des miroirs, des couteaux et des haches. Dès ce moment, sur tous les navires français qui revinrent du Brésil en Europe montèrent un ou plusieurs Brésiliens. Leur séjour et leur présence furent attestés à diverses reprises par les écrivains contemporains, et quelques monuments, que nous aurons Toccasion d*étudier, gardent encore le souvenir de leur venue. Le passage de la chronique d'Eusèbe, que nous venons de citer, ne prouve-t-il pas que dès 1509 les Brésliens s'étaient tellement accoutumés à nos compatriotes que sept d'entre eux à la fois n'hésitèrent pas à croire à leurs promesses et à venir en Europe ? Cette grande confiance de leur part semble indiquer que plusieurs d'entre eux les avaient déjà précédés en France, et par conséquent que -des relations presque régulières existaient dès cette époque entre la France et le Brésil.
Avec Jean Ango, le second de sa dynastie, les voyages de France au Brésil ou du Brésil en France devinrent plus nombreux encore, et les articles de provenance brésilienne figurèrent régulièrement sur nos marchés. Jean Ango continua les traditions et la profession paternelle. Il était né à Dieppe vers 1480. Son père lui fit donner une instruction développée, car il avait assez de bon sens pour comprendre que le capital intellectuel est le seul que n'entame pas l'adversité. Il le fit assister aux doctes leçons de Desceliers ; peut-être même l'embarqua-t-il avec l'un ou l'autre de ses meilleurs capitaines, pour qu'il se rendît compte par lui-même des ressources inépuisables du commerce, et des nouveaux débouchés qu'il pourrait un jour ou l'autre ouvrir à sa maison. A la mort de son père, dont on ignore la date précise, mais qu'il est permis de fixer approximativement aux premières années du règne de François P', le jeune Ango, qui avait hérité de son immense fortune, se fixa à Dieppe, dont il fit comme le centre de ses opérations. Non-seulement il retint à son service tous les anciens capitaines de son père, obscurs
LES t)EUX ANGO. 61
artisans (i) de sa prospérité : Denis, Gamart, Aubert, mais encore il appela près de lui tous ceux de ses anciens condisciples à récole de Desceliers, dont il avait pu apprécier le mérite ou la science : Pierre Mauclerc, qui se rendit célèbre par ses connaissances astronomiques ; Pierre Crignon, voyageur et poêle, qui ne dédaignait pas de célébrer les pays qu'il avait visités, ou les hauts faits dont il avait été le témoin ; Jean Parmenlier, qui devait le premier déployer aux lades-Orientales le pavillon français, et son frère Raoul. Il n'hésitait même pas à prendre à sa solde les marins étrangers dont il connaissait la réputation. Ainsi Jean Verrazzano, l'illustre marin à qui nous devons la découverte de la côte occidentale des Etats-Unis actuels, fut spécialement engagé par lui pour exécuter un voyage aux Indes, si du moins nous ajoutons foi à un curieux contrat, ou plutôt à un projet de rédaction aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale (2).
Grâce à sa féconde impulsion, le commerce français prit à cette époque un essor prodigieux. A Dieppe, à Honfleur, à Rouen, et dans cette nouvelle cité que la protection de François P' allait bientôt tirer de son obscurité pour en faire le port le plus florissant de la Manche, au Havre, se formèrent des compagnies de négociants, et bientôt, de tous les ports français de l'Océan, partirent dans la direction du Brésil de véritables flottes marchandes.
De tous les capitaines au service d'Ango (3), le seul, dont
(1) Margry. Les Navigations françaises» § IV, p. 181-225.
(2) Fonds, de Fontette, portefeuille XXI, pièce 16, Cf. Margry, ouv. cit. p. 194-195.
(3) Il BOUS faut pourtant mentionner encore le navire français que Gabotto trouvait en 1518 à la Baie de tous les Saints. C f. GoBiARA. Hist, gen. de las Indias, § LXXXVIII, p. 114. Y en el camino topo una nao Francesa, que contratava con los Indios dol golfo de Todos los Santos ». Rien n'empêche de supposer que ce navire appartenait à Ango.
la relation de voyage au Brésil ait été conservée, est Jean Parmentier, et encore l'authenticité de cette relation n'estelle établie que depuis peu. Ramusio, dans le troisième volume de sa célèbre Collection de voyages, avait inséré un discours « sur les navigations d'un grand capitaine français du port de Dieppe, et sur les voyages faits aux terres nouvelles des Indes Occidentales, dans la partie appelée la Nouvelle-France, depuis le 40® jusqu'au 47* degré, sous le pôle arctique, aux terres du Brésil, de la Guinée, et aux îles de Saint-Laurent et de Sumatra, jusqu'où sont parvenus les caravelles et les navires français (1) ». Ce grand navigateur anonyme aurait donc parcouru à peu près toutes les mers alors connues, et abordé toutes les terres nouvelles dont s'occupaient les négociants et même les souverains. Le résumé de ses voyages, composé par Ramusio, est en effet très-curieux. Il abonde en observations pittoresques, et dénote un savant théoricien en même temps qu'un vaillant chercheur. Voici la description que donnait du Brésil, d'après Ramusio, le capitaine dieppois anonyme : «La terre du Brésil est située au-delà de la ligne équinoxiale dans la partie méridionale (2).... Entre le fleuve Maragnon et le cap Saint- Augustin, on rencontre des peuplades dont quelques-unes ont des mœurs douces et sociables, et les autres conservent des habitudes belliqueuses ; on y rencontre des plantations, des maisons et des châteaux recouverts d'écorces d'arbres. Les hommes, ainsi que les femmes, sont nus ; ils ont pour
(1) Navigazioni d*tm gran capitdno del mare francese del luogo di Dieppa, sopre le navigazioni faite alla terra nuova dell'Indie Occidentali éhiamata la Nuova-Francia, da gradi 40 fino a gradi 47, sotto il polo articOj e sopra la terra del Brasilj Guineay isola di San Lorenzo^e quella di Sumatra fino aile quali hanno natigato le caravele e navi francese.
(2) Suit une énumération de distances, que nous supprimons, car ellç ne présente aucun intérêt;
armes des arcs et des flèches dont rextrémité porte une pointe de bois très dur ou d*os. Les nobles et les personnes élevées en dignité ont le visage percé de trous dans lesquels ils placent des pierres blanches et bleues bizarrement sculptées. Leurs colhers sont des espèces de chapelets ornés d'écaillés de poissons, et ils portent d'énormes panaches attachés sur le dos (1). Lorsqu'ils assistent à quelque banquet pour se repaître de la chair d'un ennemi, quelques-uns, pour ajouter à leur gentillesse, imaginent de se peindre le corps de diverses couleurs, et d'autres se couvrent de plumes de la tête au pied, ce qui ne laisse pas que d'être curieux à voir.
Le long de cette côte et vers le couchant, les Portugais n'ont élevé aucun château ni forteresse; seulement, on trouve dans un lieu dit FernamboucO; situé après le cap Saint- Augustin, une petite forteresse de bois, qui sert d'asile à quelques Portugais exilés. La partie la plus fréquentée par les Français et les Bretons est située entre le cap Saint- Augustin et le Port-Royal, qui est placé au 12" degré ; c'est aussi dans cette partie que se trouvent les meilleurs bois du Brésil et en plus grande quantité.
On ne rencontre, le long de cette côte, aucune forteresse ni château qui indique la présence des Européens. La population se montre plus affable aux Français qu'aux Portugais . Le terrain de ces contrées est bon et fertile en arbres fruitiers, dont les produits sont, pour la plupart, propres à la vie animale ; l'air y est fort sain ; la côte a de bons ports, et, en quelques lieux, des rivières qu'on pourrait utiliser. Leurs maisons et leurs plantations sont entourées de palissades ; les deux sexes vont également nus sans en paraître embarrassés» Ils sont armés comme leurs voisins, ne se servent pas de monnaie, et ne savent point compter au-delà du
(1) L'exactitude de tous ces détails est confirmée par Léry, Thevet, H. Staden, Gaadavo, otC; Ouv. cit. passim*
61 Histoire dC bhÉsil f^ançaiî».
nombre de leurs doigts, en y comprenant ceux des pieds. îlâ échangent des bois précieux contre de petites haches, des coins de fer et des couteaux.
Dans quelques contrées, les habitans sont obHgés d'aller chercher les bois d'échange souvent à trente lieues dans Tintérieur du pays, ils y vont par bandes ou compagnies do quatre ou cinq cents hommes, conduites chacune par leurs rois
Les habitants du Brésil vivent des produits du pays, qui sont des fèves, des navets, du millet, etc. Ils ont en abondance des poules, des oies, des perroquets, des canards, des lièvres, des lapins et autres espèces de gibier. Leur boisson est une sorte de bière qu'ils fabriquent avec du millet, et avec laquelle ils s'enivrent souvent. Ils labourent leurs terres au moyen de bêches de bois ; se nourrissent de serpens, de lézards, de tortues, de sauterelles et de poissons. Ils n'ont point d'heure fixe pour leurs repas, qu'ils prennent lorsqu'ils ont faim, le jour comme la nuit. Ils livrent facilement leurs filles aux étrangers, mais ne permettent pas que ceux-ci touchent à leurs femmes qui, de leur côté, se montrent fidèles à leurs maris (1). »
Telle est la première description du Brésil par un de nos compatriotes. On aura remarqué la précision des détails et l'exactitude des observations. Ramusio rendait pleine et entière justice à ce capitaine dieppois : « Nous regrettons, disait-il (2), de ne pas savoir son nom, parce que ne pas le
(1) Les paragraphes suivants sont relatifs à la découverte du pays, et aux prétentions portugaises. Nous les avons déjà cités plus haut.
(2) Ramusio, t. III, p. 430. a Questo discorso ci è parso veramente molto bello, e degno dresser letto da ogni uno: ma ben ci dolemo di non sapere il nome deir autore, perciocchè non ponendo il suo nome, ci pardi faro ingiuria alla memoria di cosi valente e gentil cavaliero. »
LES DËLX À\GO. ($5
dire nous paraît faire injure à la mémoire d*un homme d'un tel mérite. »
Ses vœux ont été de nos jours exaucés : On sait que ce gran capitano del mare Francese se nommait Jean Parmentier, et qu'il était au service d'Ango. Voici comment on est arrivé à retrouver son nom : Un heureux chercheur, M. Estancelin (1), découvrit à Sens, vers 1830, un manuscrit intitulé : « Mémoire que nous Issismes du Havre de Dieppe ^ le iour de Pasques, 28^ iour de mars 1529, etc.» C'était le journal de bord de deux navires dieppois, appartenant à la maison Ango, la Pensée et le Sacre que leur capitaine, Jean Parmentier, conduisit jusqu'à Sumatra. En comparant ce journal de bord à la partie de la Relation de Ramusio qui se rapportait au voyage du capitaine anonyme à Sumatra, M. Estancelin s'aperçut, à sa grande surprise, que le journal et la Relation étaient identiques, ou du moins que le journal était comme le commentaire et l'explication la plus complète de la Relation. Ainsi, pour n'en donner qu'une preuve, trois petites îles près de Sumatra avaient été nommées par Parmentier la Louise, la Marguerite et la Parmentière : nous les retrouvons sur la carte annexée à la Relation de Ramusio sous les noms de la Loyse, la Margarite et la Formentière. Le capitano Francese n'est donc autre que Jean Parmentier, et, comme l'authenticité de la Relation de Ramusio est indiscutable pour le voyage de Sumatra, n'inspire- t-elle point par cela môme une égale confiance dans ses autres parties ?
Aussi bien ce n'était pas un homme ordinaire que Jean Parmentier. Grand mathématicien et excellent marin, il ne dédaignait pas les arts libéraux et se reposait dEolus et de Thétis, pour employer le langage mythologique de l'époque, soit en traduisant Salluste, soit en composant des poésies en l'honneur des Terres Neufves et du Nouveau Monde. Pierre
(1) Estancelin, ouv. cit., p. 191
Grignon, son contemporain et son biographe, a grand soin de faire remarquer « qu'il estoit une perle en rhétorique française, et en bonnes inventions tant en rithme qu'en prose (1). » M. Margry a retrouvé quelques-uns de ces morceaux poétiques (2), mais, malgré l'intérêt qui s'attache à la personne de leur auteur, nous avouons ne pas partager le naïf enthousiasme de Grignon. Il est difficile d'imaginer des allégories plus raffinées et moins compréhensibles. Le hardi capitaine réservait sans doute toute la netteté de son esprit pour les difficiles expéditions dont le chargeait Ango. Ge ne sera certes pas dans ses moralités à personnages, ni dans ses chants royaux (3) t laits soubs termes astronomiques, géographiques et maritimes, à l'honneur de Marie », que nous rechercherons la trace de ses vigoureux efforts, mais bien plutôt dans ses voyages. Tout jeune, il avait fréquenté Terre-Neuve et ses pêcheries. Plus tard, il avait visité le Brésil. Un de ses frères ayant obtenu d'Ango l'autorisation de conduire un navire audelà des Indes, dans les grandes îles qui produisent les épices, il raccompagna dans ce long voyage, et poussa jusqu'en Gliine. Cette première tentative ayant réussi, il revint, avec son frère, dans les mêmes parages, et, cette fois, fit une longue station à Sumatra. Il est sans doute difficile de préciser la date de ces divers voyages ; ils furent cependant, ceux de Terre-Neuve et du Brésil du moins, antérieurs à 1526, car c'est en 1526 que les frères Parmentier partaient pour la Chine, et en 1528 pour Sumatra.
Jean Parmentier aimait à rendre justice à ses collaborateurs et à ses devanciers. Sans lui nou^ ne connaîtrions pas les noms de Gamart, d'Aubert et de Denis de Ronfleur. Il détestait de tout cœur les rivaux de la France en matière commer-
(1) Margry. Les Navigations françaises, p. 200.
(2) Id., p. 383-392.
(3) Réimprimés dans la colloction Silvostre, 1838, 5« livraison é
ciale, les Portugais, et remarquait avec plaisir que les Brésiliens ne les aimaient pas davantage. Si quelque heureux hasard nous restituait le journal de bord de ses voyages au Brésil, il est probable que notre sympathie augmenterait pour celui qu'il faut continuer à nommer, avec Ramusio, il gran capitano Francese.
A défaut de ce voyage, à défaut des relations des autres expéditions tentées dans ces contrées par les capitaines au service d'Ango, il nous est permis d'étudier un monument contemporain, qui nous donnera la preuve indiscutable des relations qui existaient à cette époque entre la France et le Brésil. A Dieppe, dans l'intérieur de l'égUse de Saint- Jacques, du côté de l'Evangile, sous la voûte de la contreallée du chœur, la seconde travée est murée par une maçonnerie ajoutée après coup, et formant une petite salle qu'on nomme aujourd'hui encore le Trésor. Cette maçonnerie est délicatement fouillée par le ciseau du sculpteur, et les orne- • ments variés qui la composent dénotent une rare habileté de main et une capricieuse imagination. En 1582, lors des fureurs iconoclastes qui jetèrent les protestants sur les temples catholiques, et leur firent anéantir en un moment de folie les chefs-d'œuvre amassés par tant de siècles, les délicates sculptures de cette muraille furent endommagées. Lors de la première Révolution, elle eut également à souffrir du brutal vandalisme des prétendus patriotes. Par bonheur la frise qui ornemente cette charmante façade et qui est élevée à ^^ngt pieds à peu près au-dessus du sol a peu souffert de nos discordes religieuses ou politiques. Elle représente non pas une cérémonie chrétienne, comme on serait tenté de le croire en pareil lieu, mais des hommes, des plantes et des animaux qui n'appartiennent pas à nos climats. L'artiste anonyme qui a si délicatement fouillé la pierre semble avoir voulu consacrer la vieille gloire des navigateurs dieppois. Il a représenté les peuples avec lesquels sa ville natale était alors en relations, et rendu hommage à sa prodigieuse activité. Le clergé y a
68 HISTOIRE DU BRÉSIL FRANgÀlé.
volontiers consenti, bien qu'une pareille représentation fût contraire à toutes les habitudes chrétiennes. Il reconnaissait par cet acte de complaisance les services de la marine dieppoise, et en même temps éternisait la gloire de la patrie commune. Gomme le remarque ingénieusement Vitet (i), « de quelque manière qu'on interprète ce monument, qu'on y voie une mosaïque des diverses espèces de nations découvertes par les Dieppois, qu'on veuille au contraire y chercher la représentation d'un fait, d'une action quelconque, dont tout ces personnages seraient les acteurs, ou enfin qu'on suppose que ce sont autant de figures isolées jetées au hasard et sans intention, toujours devra-t-on reconnaitre que ce bas-relief est une image des mœurs et des costumes des pays situés au-delà de l'équateur. »
Trente quatre personnages, sans parler des animaux et des plantes, figurent sur ce bas-relief. On reconnaît aisément parmi eux trois Nègres et Négresses, et dix-sept Asiatiques. Les vêtements, les armes et les traits de six autres sont moins faciles à distinguer. Quant aux sept derniers, ce sont, à ne pas s'y méprendre, des Américains et spécialement des Brésiliens. Un premier groupe est formé par trois personnes, un homme, une femme et un enfant : Tous les trois sont nus, mais coilïes de plumes, coiffure originale que Léry décrit en ces termes : (2) « Quant à l'ornement de tête de nos Tououpinamkuins, ils lient et arrangent des plumes d'ailes d'oiseaux incarnates, rouges, et d'autres couleurs, desquels ils font des fronteaux, assez ressemblans, quant à la façon, aux cheveux vrais ou faux, qu'on appelle raquettes ou ratepenades : dont les dames et demoiselles de France, et d'autres pays deçà depuis quelque temps se sont si bien accommodées. » L'homme et la femme portent encore une ceinture de plumes, et la femme a
^1) ViTET. Higtoirtt de Dieppe y t. II, p. 126. (2) LÉRY, GUY. cit., § VIII.
en plus une collerette de plumes. Quanta Tenfant, ilgamba^le près de sa mère, sans autre ornement que sa coiffure. L'homme est armé d'un arc ; derrière son dos s'étale un paquet de flèches. La femme tient une sorte de thyrse terminé par une grosse fleur. Entre leurs deux têtes était jadis figuré un oiseau, dont il ne reste plus aujourd'hui qu'une aile et la queiie. L'artiste avait sans doute voulu représenter un de ces magni flqves perroquets brésihens alors si recherchés en France.
Séparé de ce premier groupe par sept personnages, se présente un autre Brésilien, en costume de travail, car il ne porte que sa coiffure de plume. De la main droite il se suspend à un arbre, de la main gauche il brandit une cognée. Nous prenons ici sur le fait un trait de mœurs : Ce bûcheron est un Brésilien occupé à débiter le bois précieux dont les Européens se montrent si avides. Vitet (1) n'osait se prononcer sur ce personnage : « Que fait-il? Danse-t-il? Fait-il effort pour arracher ce tronc d'arbre qu'il vient d'émonder avec une sorte de serpe ? C'est ce qu'il est difficile de déterminer ; » nous ne partageons pas l'hésitation du célèbre critique. Jamais Brésilien ne dansa tout nu et tenant une serpe à la main ; la danse était chez eux une cérémonie grave et presque sacrée. Ils ne s'y livraient qu'à de rares et solennelles occasions, et alors y prenaient part avec leur costume de guerre, et munis de toutes leurs armes (2); tandis que l'action de couper des bois précieux était pour ainsi dire leur occupation quotidienne, spécialement dans leurs rapports avec les Européens. Il est donc permis de supposer que l'artiste anonyme dieppois avait tenu à figurer ce Brésilien débitant la marchandise à laquelle plusieurs de ses compatriotes devaient leur fortune.
A l'extrémité de la frise nous trouverons encore trois autres
\l) ViTBT, CUV. cit., p. 122.
(2) LÉRT, ouv. cit., [planche p. 246.
Brésiliens : Les deux premiers paraissent lutter ensemble ; le dernier tient de la main droite un long javelot, et fait de la main gauche le geste d'un homme qui voudrait parler. Ils sont entièrement nus, et leur coiffure semble composée de feuilles plutôt que de plumes. A côté du dernier, trois grands singes finement étudiés, grimpent aux arbres ou dévorent des fruits avec une aisance de gestes, qui laisserait supposer de la part de Tartiste anonyme quelque arrière pensée malicieuse.
Ces six personnages sont donc des Brésiliens. Sans énoncer une conjecture trop hardie, on pourrait avancer qu'ils ont été copiés d'après nature, car c'était alors l'usage chez tous les capitaines au long cours de ramener à leur bord, comme pièces de conviction, des sauvages qu'ils exposaient à la curiosité publique, et dont ils se servaient en qualité d'interprètes dans leurs voyages ultérieurs. Comme les vaisseaux allaient et revenaient sans cesse, il y avait toujours à Dieppe un certain nombre d'indigènes, dont il était facile au sculpteur de reproduire les traits ou les manières. Même en supposant que l'artiste n'ait pas eu à sa disposition de modèles vivants, il y avait alors à bord de chaque navire quelque personne en état de dessiner, soit le charpentier du bâtiment, soit même quelque dessinateur de profession. (1) Les croquis de costumes, les armes et les instruments, les singularités de tout genre étaient dessinés avec soin, annexés au rapport du capitaine, et déposés avec ce rapport au Greffe de l'Amirauté, où on pouvait les consulter et au besoin les copier.
La muraille de Saint Jacques a été, d'après les ingénieuses conjectures de Vitet (2), construite de 1525 à 1530, quelques années ava^nt que Jean Ango eût fait bâtir ou plutôt réparer
(1) Ainsi Nicole Lefebvre à bord de VEspoir de Gonneville
Jehan Saisy à bord de la Pensée de Parmentier — Jacques Lemoyne do Moupgues attaché à rexpédition de Laudonnière en Floride, etc.
(2) Vitet, ouv. cit., p. 130-136,
dans cette même église la chapelle destinée à recevoir sa sépulture. Si donc l'artiste anonyme a, dès cette époque, exécuté dans une église chrétienne un bas-relief représentant les mœurs et les costumes de pays situés au delà de Téqualeur, c'est que ces contrées lointaines étaient déjà connues, observées et étudiées ; c'est que des relations fréquentes existaient entre Dieppe et le Brésil, et que les capitaines au service de Jean Ango choisissaient de préférence cette région pour en exploiter les richesses.
IL — Les Produits brésiliens.
N'en déplaise à d'austères censeurs ou à de systématiques adversaires, nous avons tous, nous autres Français, de séduisantes qualités. Notre vivacité, notre intelligence, notre absence de morgue et de prétentions nous ont toujours valu les sympathies des peuples avec lesquels nous entrions en relations, et surtout des tribus primitives, qui se laissent volontiers prendre aux apparences. Aussi les Brésiliens accueillaient-ils avec empressement nos compatriotes, d'autant plus que les Portugais, nos rivaux sur la côte, ne cherchaient au contraire qu'à imposer et nullement à faire accepter leur domination. Fiers, brutaux, cruels, ils considéraient les Brésiliens comme placés très au dessous d'eux dans la hiérarchie des êtres humains, et ne leur cachaient ni leur mépris ni leurs convoitises. Non contents de les exploiter, ils les maltraitaient. Aussi la comparaison était-elle tout à notre avantage. Dès qu'un navire français était signalé au large, les BrésiUens couraient au rivage, s'empressaient autour de nos matelots, leur apportaient des vivres frais, leur prodiguaient les soins les plus touchants de l'hospitalité, et s'ingéniaient à leur plaire. Ils allaient jusque dans les forêts de l'intérieur couper les bois précieux tant recherchés par leurs hôtes européens, et les portaient sur leurs épaules, parfois à d'énormes distances, jusqu'à bord de nos navires. Il faut lire dans les naïves des-
*72 HISTOIRE DU imâsiL FRANÇAIS.
criptions de Léry (1) la joie eufaiiUne qu'ils témoignaient à la vue de nos compatriotes, et les prévenances parfois puériles mais toujours sincères et parties du cœur dont ils les accompagnaient. Aussi Jean Parmentier avait-il raison de proclamer que (2) : « si le roi François P' voulait tant soit peu lâcher la bride aux négociants français, en moins de quatre ou cinq ans ceux-ci lui auraient conquis Tamitié et assuré l'obéissance dos peuples de ces nouvelles terres, et cela sans autres armes que la persuasion et les bons procédés. Dans ce court espace de temps, les Français auraient pénétré plus avant dans Tintérieur de ce pays que n*ont fait les Portugais en cinquante ans, et probablement les habitants en chasseraient ces derniers comme leurs ennemis mortels. »
Entre les Brésiliens et les Français, les meilleurs intermédiaires furent les interprètes Normands. C'étaient de hardis aventuriers qui n'hésitaient pas à se fixer au milieu des tribus brésihennes, apprenaient leur langue, se conformaient à leurs usages, et vivaient de leur vie. D'une bravoure à toute épreuve, d'une activité que rien ne lassait, ce furent les véritables ancêtres de ces héroïques trappeurs franco-canadiens, dont les romans de Cooper ou de Mayne Reid nous ont appris à admirer l'énergie et la persévérance. Habitués à ne compter que sur eux-mêmes, aux prises avec des difficultés sans cesse renaissantes, ils gagnaient à cette lutte quotidienne contre les hommes et les éléments une incomparable énergie. Leur bravoure commandait l'admiration aux Brésiliens, qui les aimaient
(1) LÉRY, CUV. cit., § XVIIl.
(2) Ramusio, ouvrage cité, t. III, p. 357. Imperoche se (il re Francesco) volesse dar la briglia alli mercatanti del suc paese, loro conquisteriano i traffichi e amicitie délie genti . di tutte quelle terre nuove in quatre o cinque anni, ed il tutto per amore e senza forza, e sariano penetrati piu a dentro che non hanno fatto li Portoghesi in cinquante anni, e li popoli di dette terre li discacciariane corne suoi nemici mortali. >
aussi pour leur adresse, pour leur complaisance, pour la facilité avec laquelle ils se conformaient aux usages nationaux et parlaient leur langue. Ces interprètes paraissent même, en certaines circonstances, avoir outrepassé leurs instructions, ou du moins les avoir exécutées avec un zèle mal entendu. Bon nombre d'entre eux non-seulement adoptèrent la langue et les coutumes de leur pays d'adoption, mais encore poussèrent l'oubli de leur origine jusqu'à renoncer à leur religion et à prendre pnrt aux plus horribles festins du cannibalisme. Assurément le fait n'a jamais été bien prouvé, mais Léry l'affirme dans son intéressante relation : (1) « Sur quoy à mon grand regret ie suis obligé de réciter icy que quelques truchements de Normandie qui avoient demeuré huit à neuf ans dans ce pays là pour s'accommoder à eux, menans une vie d'atheiste, ne se polluyoient pas seulement en toutes sortes de paillardises et vilenies parmi les femmes et les filles... mais aussi surpassant les sauvages en inhumanité, i'en ai ouy qui se vantoient d'avoir tué et mangé des prisonniers. »
Il est possible que Léry se soit laissé emporter par son imagination : en tout cas les interprètes normands, s'ils ne prenaient point part à ces honteux festins, ne faisaient rien pour en détourner leurs alliés. Un Allemand au service du Portugal, un certain Hans Staden, de Homberg en Hesse, était tombé entre les mains des Brésiliens et allait être dévoré par eux. Il se souvint à temps que les Français étaient les alliés de S3S vainqueurs et se prétendit leur ami (2). « Sachant qu'il y avait des Français dans le pays, raconte-t-il, et qu'il venait souvent des vaisseaux de cette nation, je persistai toujours à dire que j'étais leur ami, et je les priai de m'épargner jusqu'à ce que ceux-ci arrivassent et me reconnussent. Ils me gardèrent donc avec soin jusqu'à l'arrivée de quelques
(1) LÉRT, ouv. cit., § VIT.
(2) Relation du voyage de Hans Staden, éd. Ternaux-Compans, p. 115.
Français que des vaisseaux avaient laissés chez les sauvages pour y recueillir du poivre. » Confronté avec Tun d'entre eux, il ne put lui répondre dans sa langue. « Les sauvages qui nous environnaient écoutaient avec beaucoup d'attention. Voyant que je ne le comprenais pas, il leur dit dans sa langue : Tuez-le et mangez-le, car ce scélérat est un vrai Portugais, votre ennemi et le mien. Je compris bien cela et je le suppliai au nom de Dieu de leur dire de ne pas me manger ; mais il me répondit : Ils veulent te manger fl). »
Nous serons donc fondés à reprocher aux interprètes Normands leurs mœurs relâchées, leur inhumanité, leur oubli de toute formule religieuse, mais il nous faudra reconnaître qu'ils rendirent au commerce français d'inappréciables services, et étendirent dans tout le continent l'influence française. On le savait si bien au Brésil que tous les étrangers cherchaient à se faire passer pour Français. L'Anglais Antoine Knivet {2) dont les compagnons portugais avaient été massacrés jusqu'au dernier par des sauvages Tamoyos eut la présence d'esprit de se déclarer Français: « Ne crains rien, lui dirent aussitôt les Brésiliens, tes ancêtres ont été nos amis, et nous les leurs, tandis que les Portugais sont nos ennemis et nous font esclaves : c'est pourquoi nous avons agi envers eux comme tu as vu ». Aussi Knivet, dans sa curieuse relation de voyage, recommande-t-il à ses compatriotes, pour se faire bien venir des indigènes, d'adopter les usages français, et au besoin de se faire passer pour Français. Hans Staden, dont nous venons de raconter la triste entrevue avec un interprète Normand, avait eu l'heureuse chance d'échapper une fois encore à la mort (3). On le conduisit quelques
(1) Hans Staden, ouv. cit. p. 119.
(2) PuRCHAS his Pilgrims, t. iv, p. 1217-1237.
(3) Sa barbe rousse le sauva, en lui permettant d'affirmer qu'il n*était pas Portugais, puisque tous les Portugais avaient la barbe noire. Hans Stadbn, ouv. cit., p. 147,
LES DEUX ANOO. 75
semaines après à un puissant cacique, nommé Quoniam Bebe, qu'il essaya d'apitoyer sur son sort, en continuant à se prétendre Tami des Français. « Tu es un Portugais lui répondit le barbare, car tu n'a pas pu causer avec lui : il parlait du Français qui m'avait vu et qu'il appelait son flls. Je cherchai à m'excuser, l'assurant qu'étant absent depuis longtemps j'avais' oublié la langue; mais il s'écria : J'ai déjà pris et mangé cinq Portugais, et tous prétendaient être des Français. Cependant ils mentaient ». Voyant cela, je renonçai à l'espérance de vivre, et je me recommandai à Dieu, car je voyais bien que je n'avais plus qu'à mourir » (1).
Notre influence sur les Brésiliens était donc considérable, puisqu'elle nous préservait des convoitises cuHnaires de nos alliés, et que les autres peuples européens cherchaient à se couvrir de notre nom comme de la meilleure des sauvegardes. C'était surtout pour les relations commerciales qu'il fallait, si on voulait s'enfoncer dans l'intérieur du continent, être ou paraître Français. Indiquons à ce propos les principaux articles d'exportation et d'importation.
Les articles d'exportation sont indiqués par le chargement du navire VEspoiVy de Gonneville: Nous les avons déjà signalés plus haut (2) : pièces de toiles et de draps, quincaillerie, verroteries, peignes et miroirs, etc. Hans Staden énumère les mêmes articles : (3) « Les sauvages, dit-il, ajoutaient que les Français venaient tous les ans dans cet endroit, et leur donnaient des couteaux, des haches, des miroirs, des peignes et des ciseaux». — « On leur donnait, lisons-nous dans Ramusio (4) des bêches, des couteaux et autres fer-
(1) Hans Staden, ouv. cité, p. 126.
(2) Voir page 45.
(3) Hans Staden. Ouv. cit., p. 110. Cf Thevet. Singularités de la France Antarctique, % 47.
(4) Ramusio, ouv. cit., t III, p. 355 « E li barattauo con le
railles, car ils estiment plus un clou qu'un écu ». Ces articles sont encore mentionnés dans les contrats passés entre armateurs et capitaines, que le temps a respectés (1). Aussi bien ces habitudes commerciales se sont maintenues presque jusqu'à nos jours. Les tribus sauvages ont toujours eu une prédilection marquée pour les mille brimborions dont elles ne comprennent pas l'usage, mais dont Timprévu ou l'étra'ngeté les frappent. Gomme les enfants qui n'aiment, en fait de jouets, que ceux qu'ils voient pendus à l'étalage des marchands, les Brésiliens demandaient à nos compatriotes surtout ce dont ils n'avaient pas besoin. Pendant longues années, bien qu'ils eussent une vue excellente, ils se crureut obligés de porter des lunettes qui les gênaient, mais qui les rehaussaient dans leur propre estime, ou bien encore, habitués qu'ils étaient à errer dans les bois et à couvrir leur nudité de haillons rudimentaires, ils ambitionnèrent la possession d'un hausse-col ou d'un ceinturon. Mieux avisés, quelques autres réclamaient des armes : Dès qu'ils connurent le terrible effet des armes à feu, et se rendirent compte de la supériorité que ces armes donnaient aux Européens, ils leur en demandèrent. On eut la sagesse de les leur refuser. Quelques négociants, imprudents ou avides, consentirent à la fin à leur en livrer ; mais les sauvages n'osèrent pas tout d'abord ou ne surent pas s'en servir. Hans Staden (2) raconte que son maître possédait une arquebuse, dont il était très-fier ; mais, dans les moments de danger, poursuivi par l'ennemi, ou sur le champ de bataille, il la remettait à son esclave européen, et lui ordonnait de s'en servir contre les ennemis.
Quant aux articles d'importation ils n'étaient pas encore
dette manare, cunei, e coltelli,ed altriferramenti, atalchestimano molto pin caro un chiodo, che une scudo.
(1) DE Frétille. Commerce maritime de Rouen, t. I, passim.
(2) Hans Staden, ouy. cit., p. 93, 105.
LÈS DEUX ÀNGO. *?7
três-nombf eux : On n'en comptait guère que quatre à cinq : animaux rares, plumes, coton, épices et bois de teinture (1). Parmi les animaux rares, les plus recherchés étaient les singes et les perroquets. Les singes sont fort nombreux au Brésil : sapajous et sagouins, singes hurleurs et singes lions, ouistitis, tous les types les plus étranges, toutes les variétés les plus faciles à apprivoiser se rencontrent dans les forêts de l'intérieur et même sur la côte. Aussi nos matelots en rapporlaient-ils en France de nombreux spécimens. Les sagouins étaient surtout fort recherchés, sans doute à cause de leur rareté, car ils supportaient difficilement la traversée et ne s'acclimataient en France qu'avec peine (2). On en voyait pourtant quelques-uns, car c'est à un de ces animaux que Clément Marot faisait allusion quand il mettait ces paroles dans la bouche de son valet Fripelipes :
Combieii que Sagoii soit un mot Et le nom d'un petit marmot.
Cette pièce de Marot (3) est de l'année 1537. Elle prouve
(1) Curieuse énumération des objets rapportés du Brésil en 1531 par le navire français la Pèlerine : 15,000 quintaux de brésil, 300 quintaux de coton, 300 quintaux de graines do coton, 600 perroquets sachant déjà quelques mots de français, 3000 peaux de léopards et autres animaux. 300 singes et guenons, minorai d'or et huiles médecinales, le tout pour une valeur de 602,300 ducats. Wnr aux pièces justicatives la Protestation du baron de Saint-Blancard.
(2) LÉRY ouv. cit. § 10 a Et de fait, s'il estoit aussi aisé à repasser la mer qu'est la guenon, il seroit beaucoup plus estimé : mais outre qu'il est si délicat qu'il ne peut supporter le branlement du navire sur mer, encore est-il si glorieux que, pour peu de fascherie qu'on luy face, il se laisse mourir de despit ».
(3) Marot, édit. Jannet, t. I, p. 24S, épitre ii.
par conséquent que, dès cette époque, ces jolis animaux brésiliens étaient fort appréciés en France ; mais les perroquets l'étaient encore plus : nos marins tenaient à honneur de rapporter chez eux, comme un souvenir vivant de leur voyage, quelque ara au brillant plumage, ou, pour employer une expression du temps, quelque papegai aussi étonnant par les richesses de sa robe que par la variété de son langage. Les perroquets brésiliens étaient fort nombreux, si nombreux que parfois ils devenaient un des fléaux de Tagriculture, mais tous n'étaient pas également estimés. On recherchait surtout ceux dont les plumes offraient la coloration la plus variée ou qui reproduisaient le plus fidèlement la voix humaine. Les indigènes les cédèrent d*abord très-facilement, mais à peine se furent-ils aperçus de la haute estime oii les tenaient nos compatriotes, qu'ils haussèrent leurs prix. Léry raconte Thistoire d'une BrésiHenne qui tenait tellement à son perroquet que lorsqu'on lui demandait à quel prix elle le vendrait, (i) « elle répondit par mocquerie, moca-ouassoUj c'est-à-dire une artillerie, tellement que nous ne le sceusmes iamais avoir d'elle ». Gandavo (2) rapporte de son côté que les Brésiliens préféraient ces oiseaux parleurs à deux ou trois esclaves. Thevet(3) confirme le fait: « ceux du pays, écrit-il, en font grand compte, et les tiennent si cher qu'à grand peine souffrent-ils que un estranger en aye que à bonnes enseignes ». Les plus estimés se nommaient dans le pays les aiourous. Nos interprètes normands faisaient métier d'en élever. L'un d'eux en donna im à Léry (4) « qu'il avoit gardé trois ans, lequel professoit si bien tant le sauvage que le français, qu'en ne le
(1) LÉRY, GUY. cit. § XI. Voir dans la carte du Brésil insérée dans Ramusio la chasse aux perroquets par les indigènes.
(2) Gandavo. Histoire de la province de Santa Crus, p. 85.
(3) Thevet. Cosmographie universelle, p. 939. ^4) LÉRY, ouvé cit. § XI.
voyant pas vous n'eussiez sceu discerner sa voix de celle d*un homme ». C'était sans doute un perroquet de cette espèce, ou bien encore le même qu'il rapportait en France pour en faire hommage à l'amiral de Coligny, et à la possession jjuquel il tenait tellement que, bien que souffrant toutes les horreurs de la famine, il ne se décida à le sacrifier qu'à la dernière extrémité (1). « le le tins cinq à six iours caché sans luy pouvoir rien bailler à manger, tant y a que la nécessité pressant, ioint la crainte que i'eu qu'on ne me le dérobast la nuict, il passa comme les autres ». Les perroquets n'étaient pas les seuls oiseaux qu'on cherchait à rapporter en France. L'innombrable tribu des colibris et des oiseaux mouches, si richement représentée au Brésil, était encore un des principaux articles d'importation (2). On les recherchait surtout pour leurs plumes dont on se servait alors beaucoup pour les riches toilettes des dames de la Cour. Chaque navire qui revenait en France rapportait une grande provision de ces frêles et splendides ornements, et les propriétaires de ces trésors étaient assurés d'en retirer des bénéfices inespérés. D'après Thevet (3) le plumage du toucan était également fort apprécié. On en garnissait des épées ou des toques de cérémonie.
Le coton et les épices ne figuraient encore qu'à titre de cunosité, mais il n'en était pas de même pour les bois précieux, et spécialement pour les bois de teinture, qui formaient le chargement essentiel de nos navires. On connaît la prodigieuse fertiUté du Brésil en essences de premier choix. Nos négociants ne furent pas longs à se rendre compte des ressources, pour ainsi dire inépuisables, que leur offraient ces forêts, et comme les Brésiliens de leur côté s'estimaient fort heureux d'avoir à leur disposition des matériaux d'échange
(1) LÉRY, ouv. cit., §XXII.
(2) Cf. Ferdinand Dbnis. De arte plnmaria» ^3) Thevet. Singularités, etc. § 47.
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aussi abondanls, l'exploitation des richesses végétales du pays commença pour ne plus s'arrêter. Ce ne fut même pas une exploitation, mais plutôt une destruction. Comme le bois de teinture coûtait fort cher en France, et qu'on s'en servait non seulement pour donner aux étoffes une magnifique couleur pourprée, mais aussi pour la fabrication de meubles précieux, chaque navire français (1), en abordant au Brésil, s'enquérait avant toute chose de l'endroit où il pouvait faire sa provision de bois. Les indigènes qui s'habituaient aux demandes de nos négociants en préparaient à l'avance d'énormes tas qu'ils entassaient sur le rivage : seulement comme ils ne savaient pas ménager leurs ressources, ils abattaient ces arbres pour ainsi dire au hasard. Parfois même, afin d'éviter la peine de les scier, ils mettaient le feu au pied, et l'incendie gagnait le reste de la forêt. Quelques années de ce gaspillage effréné suffirent pour anéantir bien des essences précieuses. C'est ainsi que de nos jours, on a tellement abusé dans les forêts boliviennes des arbres à quinquina, qu'on est obligé, pour en retrouver, d'aller à leur recherche dans des vallées presque inaccessibles (2).
L'essence la plus recherchée par nos compatriotes se nommait Varaboulaii. Cet arbre atteignait parfois des proportions gigantesques. Comme il ne croissait que sur les hauteurs, et souvent assez loin du rivage, les BrésiUens étaient obligés de le débiter en morceaux pour le transporter plus facilement, et ils en perdaient toujours des quantités considérables. Nous signalerons encore V ibirapitanga, qui s'élevait à la hauteur d'un chêne, dont les feuilles ressemblaient à celles du buis, et les fleurs étaient d'un blanc jaune comme le muguet. On en distinguait trois espèces : la meilleure se nommait Vibira-
(1) Voir les planches de Thevet, dans sa Cosmof/rnphie universelle y p. 950, 954.
(2) P. Marcoy. Tour dt! monde, voyage dans les vallées des quinquinas. 1870-1872.
Les DtUX A.NGO. 81
pilanga brazil, et fournissait une teinture très-brillanle ; le brazU assou était de qualité inférieure, et le brazileto ne donnait que des produits médiocres. On en faisait pourtant des meubles précieux, et, à cause de sa résistance, d'excellent bois de charpente. Plongé dans Teau, il durcissait : aussi était-il fort estimé pour les navires. Nos négociants récoltaient encore le javucanda^ dont la couleur brune tirait sur le violet. Ils connaissoient, mais ne paraissent pas avoir beaucoup estimé V acajou. « Mais surtout ie diray (1) qu'il y a un arbre en ce pays- là, lequel avec la beauté sent si merveilleusement bon, que quand les menuisiers les chapôtoyent ou rabotoyent, si nous en prenions des coupeaux ou des buschilles en la main, nous avions la vraye senteur d'une franche rose ». Léry s'étend avec complaisance sur ces merveilles de la flore brésilienne « l'en ai veu d'aussi iaunes que buis , écrit-il, d'autres naturellement violets... de blancs comme papier, d'autres sortes si rouges qu'est le brésil ». Les voyageurs contemporains (2) sont unanimes dans l'expression de leur admiration pour ces beautés de la nature, et pourtant les forêts brésiliennes ont perdu l'exubérance de leur végétation, et, sauf dans les cantons presque ignorés de l'intérieur, sont toutes exploitées. Aussi quel ne devait pas être l'enthousiasme de nos ancêtres du seizième siècle en présence de telles magnificences !
Le commères assurait donc à nos compatriotes dans le Brésil des ressources immenses, et étendait leur influence politique. Les tribus indigènes aimaient à se grouper sous le patronage de nos négociants. 11 eût été bien facile, si l'on eût augmenté le nombre des interprètes, de fonder rapidement une véritable colonie : mais le gouvernement d'alors se préoc-
(1) LÉRY. CUV. cit., § XIII.
(2) BiARD, Agassiz. Voijfif/es aa Brésil, dans le Tour du nioiido,
passim.
cupait bien peu de ces questions extérieures. François P', Henri II et ses enfants se débattaient contre l'ambition de la maison d'Autriche ou contre le protestantisme. Ils ne comprenaient pas que le meilleur moyen d'épargner à leur royaume une diminution d'importance ou les horreurs de la guerre civile était de fonder en Amérique quelque France nouvelle et d'y envoyer des colons protestants. Quant à nos négociants, égoïstes et intéressés, ils ne songeaient qu'à l'heure actuelle, et ne cherchaient qu'à profiter d'un marché où ils n'avaient pas encore de rivaux.
Ils nous faudra cependant faire une exception pour Ango qui sut, du moins, noblement se servir de sa fortune. Ces fructueuses expéditions l'avaient tellement et si vite enrichi qu'il devint un des plus grands propriétaires du royaume. Gomme il avait une prodigieuse activité, et que ses premières spéculations avaient réussi, il ne se contenta plus d'expédier dans toutes les directions des navires et des matelots, il s'engagea encore dans de nombreuses affaires en France et sur le continent. Il avait pris à ferme les recettes des abbayes de Fécamp et de Saint- Wandrille, et de plusieurs autres seigneuries au pays de Gaux. Il acheta également les charges de grenetier et de contrôleur du magasin au sel de Dieppe. L'archevêque de Rouen, cardinal d'Amboise, frappé de son esprit et de son activité, s'intéressait à sa fortune et le poussait à la Gour oii il fit rapidement son chemin. Dès 1526, il avait déjà, par ses armements et ses spéculations, amassé tant de richesses qu'il se fit bâtir une magnifique maison ou plutôt un palais de bois, qui existait encore à l'époque du bombardement de Dieppe par les Anglais en 1694. Les Dieppois en étaient fiers et la montraient aux étrangers comme une curiosité. Lorsque le cardinal Barberini (1) la visita en 1647, il déclara aux Oratoriens qui l'accompagnaient que jamais il n'avait vu de maison de bois aussi bien ornée. La
(1) VlTET, ouv. cit*, t. II, p. 419*
façade était toute sculptée et représentait des fables d'Esope, des combats entre Normands et Anglais, et des scènes de navigation. Elle était occupée par un immense salon dont les fenêtres, ornées de balcons, tlonnaient sur le port et sur la mer. Les parquets étaient de bois choisis, les murs revêtus de lambris dores et de tableaux italiens. Grâce à un réservoir placé au sommet de la maison, on avait ménagé dans toutes les chambres des eaux jaillissantes. Les meubles les plus précieux de France et les curiosités des deux Mondes étaient réunis côte à côte. Les animaux du Brésil, les singes et les papegais couraient sur les toits ou jacassaient sur leurs perchoirs. De temps à autre paraissait quelque Brésilien au costume étrange, ramené par les capitaines d'Ango. Il recevait une fastueuse hospitalité dans ce palais, dont il décrivait les merveilles, une fois de retour dans sa hutte natale. C'était une sorte de musée universel, un spécimen toujours renouvelé des productions les plus opposées.
La maison d'Ango devint bientôt célèbre. François I" désira la visiter et annonça sa prochaine arrivée à Dieppe. A cette nouvelle, l'armateur obtint de la ville la permission de préparer une de ces entrées solennelles qui étaient alors en vogue ; il se chargeait d'en payer tous les frais. Le roi et la cour admirèrent sans réserve la magnificence déployée par le Médicis dieppois. La vaisselle ciselée excita surtout leur étonnement. Après avoir étalé ses trésors, Ango proposa une promenade en mer. Un arc de triomphe avait été improvisé et six nefs légères, richement dorées, attendaient le cortège. Ravi de ces prévenances et charmé de sa visite, le roi annonça en débarquant à son hôte qu'il lui donnait le commandement du château de Dieppe, en remplacement de Du Mauroy qui venait de mourir, et lui conférait des lettres de noblesse (1). Ango atteignit alors l'apo-
(1) 11 portait de sable au champ (rargent, chargé d*uii lion marchant de sable avec une molette d'éperon. — Son emblème de prédilection fut une sphère surmontée d'un crucifix et portant cette
84 HISTOIUE DU BRÉSIL FliANÇAl!».
gée de sa fortune : à maintes reprises il prêta à François 1®' de Targent et même des vaisseaux, surtout quand il s'agit d'empêcher les Anglais de se fortifier à Boulogne, comme l'atteste ce quatrain composé' par un Dieppois, son contemporain, un certain du Puy de l'Assomption (1) :
Ce fut luy, luy seul qui fist armer
La grande flotte expresse mise en mer,
Pour faire veoir à l'orgueil d'Angleterre
Que Françoys estoit roy et sur mer et sur terre.
C'est à ce moment qu'il obtint la permission de joindre à son nom celui de sieur de la Rivière (1532), et équipa de véritables flottes qui portaient sur toutes les mers son drapeau et sa réputation.
g III. — Rivalité et Hostilités du Portugal.
Cette prospérité sans pareille valut à Ango des envieux et des ennemis. Les plus acharnés de ces ennemis furent les Portugais. Cetle haine remontait aux premières années du siècle. Les Portugais, en effet, atteignaient alors l'apogée de leur fortune commerciale et politique. Admirablement secondés, excités même par leurs souverains, ils s'étaient lancés avec ardeur dans une carrière indéfinie de découvertes et de conquêtes. Un moment ils se crurent les dominateurs de l'Océan. Les côtes africaines reconnaissaient leur suzeraineté : l'Hindoustan, l'Indo-Chiee, les îles Malaises, la Chine elle-même s'ouvraient à leur influence. Les archipels de l'Atlantique leur obéissaient. Dès 1500, Alvarès Cabrai avait pris possession des côtes brésiliennes au nom de son maître,
belle devise : Spes mea Deus a juventute mea. Cf. Féret. Annales de la Normandie. 1826.
(1) ViTET, ouv. cit., t. II, p. 423.
le roi Emmanuel. Enfiévrés par le succès, les Portugais, dans leurs prétentions outrecuidantes, soutenaient que pas un navire étranger n'avait le droit de s'aventurer dans leurs eaux, et ils poursuivaient comme des pirates les négociants qui n'étaient pas leurs compatriotes. Leur puissance néanmoins ne reposait sur aucun fondement solide : elle était toute d'opinion. Ils n'étaient ni assez nombreux ni assez puissants pour la faire respecter, et s'imaginaient naïvement qu'il leur suffirait de parler pour être obéis. Clomme l'écrivait avec autant d'esprit que d'énergie le gran capUano Francese dont Ramusio (1) a conservé les voyages : « Bien que ce peuple soit le plus petit de tout le globe, il ne lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. 11 faut que les Portugais aient bu de la poussière du cœur du roi Alexandre pour montrer une ambition si démesurée. Ils croient tenir dans une seule main ce qu'ils ne pourraient embrasser avec toutes
(1) Ramusio. ouv. cit. t. III, p. 352. « E quantumque essisiauoil piu piccolo popolo del mondo, non li par pero chequello sia davanzo grande per sodisfare alla loro cupidita. lo penso che ossi delibano aver bevuto délia polvere dol cuore del re Alessandro, che li causa una tal alterazione di tan ta sfrenata cupidita, e par a loro tener nel pugno serrato quello che essi con ambedue le mani non potriano abbraciare, o credo che si persuadano che Iddio non fece il mare ne la terra se non per loro, e che le altre nazioni non sieno degne di navigare, e se fosse vel poter loro di raettere termini e serrar il mare dal capo di Finis terre fin in Hirlanda, gia molto tempo saria che essi ne traveriano serrato il passo, e tanto e di ragione che li Francesi vadino a quelle terre nelle quali loro non hanno piantata la fede christiana, e dove non sono amati ne obediti, come noi haveressimo ragion d'imperdirli di passar in Scocia, Dannemarca e Norwega, quando noi prima di loro vi fossimo stati, e possia che essi hanno navigato al lungo d'una costa, essi se la fanno tutta sua. Ma tal conquista e molto facile a fare, e souza gran spesa, perche non vi sono assalti ne resistencia ».
les deux, et il semble que Dieu ne fît que pour eux les mers et la terre, et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer ; certainement s'il était en leur pouvoir de fermer les mers depuis le cap Finisterre jusqu'en Irlande, il y a longtemps qu'ils l'auraient fait. Cependant les Portugais n'ont pas plus le droit d'empêcher les négociants français d'aborder aux terres que les premiers se sont arrogées, dans lesquelles ils n'ont pas planté la foi chrétienne, et oij ils ne sont ni aimés ni obéis, que nous n'aurions le droit de les empêcher d^ passer en Ecosse, dans le Danemarck et en Norwége, en admettant que nous y eussions abordé les premiers. Aussitôt que les Portugais ont navigué le long d'une côte, ils s'en emparent et la considèrent comme leur conquête, conquête facile et à peu de frais, car elle n'a nécessité ni assaut ni' résistance. »
Cette fière protestation est peut-être la première de celles qui retentirent en France, à diverses reprises, contre les tyrans de l'Océan. Elle est curieuse, et comme expression indignée des sentiments qui animaient alors nos marins contre les prétentions portugaises, et comme document, dont l'importance chronologique n'aura échappé à personne. Aussi bien nos rois se sont toujours posés comme les défenseurs de l'indépendance des mers, et ils ont eu le mérite de soutenir leurs théories par les armes. « François P', écrivait un historien espagnol contemporain, Herrera (1), entend poursuivre ses conquêtes et ses navigations, dont on lui conteste la légalité, tout comme les autres princes Chrétiens. Il veut également conserver des relations d'amitié et de bonne intelligence
(1) Herrera. Historia de la^i Indiaa Occidentales, Decad. VII, liv. I, § IX, p. 14, edit. 1726 : Que el ontendia seguir sus conquistas y navegaciones que de derecho le competian corao à les otros principes de la Christiandad, y que queria conservar amisdad y buena inteligencia con algunos principes de las Indias.
avec quelques princes indiens. » Un de ses officiers (1), général des galères depuis 1521, Bertrand d^Ornezan, baron de Saint Blancard, élevait ces considération à la hauteur d*un principe absolu, quand il proclauiait à propos de la capture de la Pèlerine par les Portugais en 1532 que le roi de Portugal n'avait ni droit ni juridiction sui* les nations américaines, que la mer était commune, Taccès des îles ouvert à tous, non pas seulement aux Français, mais à tous les peuples de Tunivers. Les Ordonnances de la marine de 1517, 1537, 1543 et 1584 ainsi que les traités de paix de 1529, 1559 et 1598 soutinrent les mêmes théories de liberté (2). La plupart de nos ports, surtout ceux de TOcéan, ne cessèrent de les revendiquer (3). Aussi, malgré les déceptions et les déboires qui constituent trop souvent Thistoire de la France d*outre-mer, ce ne sera pas un médiocre honneur pour nos souverains et pour nos négociants que d'avoir, dès Torigine, posé des principes, qui sont aujourd'hui passés dans le droit international des nations civilisées.
Au XVP siècle, les Portugais niaient résolument ces principes. Cette contestation eut pour conséquence forcée, non pas une guerre ouverte entre les deux couronnes, mais une hostilité sourde et continue entre les marins des deux nations,
(1) Varnhagbn. Historia gérai do Brasil, p. 443. Dictus rex Serenissimus nnllum habet dominium nec jurisdictionem in dictis insulis ; imo gentes eas incolentes plurimos habent regulos quibus more tamen et ritu silvestri reguntur, et ita ponitur in facto. Etiam ponitur in facto probabili quod dictus serenissimus rex Portugaliss nuUam majorem habeat potestatem in dictis insulis quam habet rex Christianissimus ; imo enim mare sit commune, et insulœ praefatae omnibus apertse, permissum est nedum Gallis, sed omnibus aliis nationibus eas frequentare et cum incolis commercium habere. » — Cf. La Popellinière. Histoire des trois mondes^ liv. II, § 12, 13.
(2) Pardessus. Collection des lois maritimes^ passim.
(3) Archives municipales de Rouen. A. 20, fol. 468.
qui se traduisit souveuL par iles faits regrettables, et prit même un tel caractère d'acharnement qu'elle faillit se convertir en un débat plus sérieux. Il serait curieux, mais il est difficile à cause de Tabsence des documents, de sui\Te dans ses infinis détails cette querelle franco-portugaise. Le Brésil en fut surtout le théâtre. Les matelots des deux nations ne se contentèrent bientôt plus de se piller réciproquement. Ils adoptèrent vis-à-vis les uns des autres les féroces procédés des indigènes avec lesquels ils étaient en relation. Ils les associèrent même à leurs vengeances. Thevet (1) raconte qu'il voulut un jour arracher à la mort un prisonnier portugais, qui était tombé au pouvoir d'un cacique allié de la France : c mais le barbare farouche, ajoute-t-il, se print à me regarder d'un tel travers d'œil avec un visage si esmeu que rien plus, disant : Ha ! malheureux que tu es, jamais ie n'eus pensé que tu deusses de tant t' oublier, et que tu fusses si desloyal que de me prier pour ung qui est ennemi de ton nom. Ignores-tu que les siens et les ditz Margaïatz nos adversaires ne demandent que la ruine de ton capitaine et de toy, aussi bien que de nous, qui avons tousiours esté voz amis. » Cette haine réciproque était si bien enracinée au cœur des uns et des autres, qu'elle oblitérait les notions les plus élémentaires de l'humanité. En voici un exemple entre mille : L'Allemand Hans Staden avait été fait prisonnier par les Tupinambas, qui, le prenant pour un Portugais, s'apprêtaient à le dévorer. Il se prétendit l'ami des Français, et fut présenté à un interprète normand qui ne le comprit pas, et annonça à ses maîtres qu'ils pouvaient l'immoler en toute conscience. Plus heureux dans une seconde tentative, Staden réussit à convaincre le Français de sa nationalité. L'interprète consentit alors à intervenir en sa faveur, mais il ne chercha même pas à s'excuser de sa première inhumanité. « Il m'assura qu'il m'avait oris pour un Portugais
(1) Thevet. Cosmographie universelle^ p. 909,
et que les gens de cette nation étaient de tels scélérats (1) qu'aussitôt que les Français pouvaient en prendre un au Brésil, ils le pendaient sur-le-champ; ajoutant qu'ils étaient bien obligés de se conformer aux mœurs des Indiens, et de souffrir qu'ils traitassent leurs prisonniers comme ils l'entendaient, puisqu'ils étaient comme eux ennemis des Portugais. » La haine entre Français et Portugais atteignit même un telparoxisme qu'elle engendra des crimes monstrueux. On ne se contentait pas de laisser les Brésiliens accomplir en paix leurs hideux festins ; on leur fournissait des vivres humains. Staden (2) raconte comment l'équipage du navire dieppois la Belette ayant réussi à s'emparer d'un navire Portugais, distribua quelques-uns de ses prisonniers aux Brésiliens, qui s'empressèrent de les immoler et de les manger. Les Portugais (3) de leur côté se faisaient un j-eu des souffrances de leurs prisonniers Français. Tantôt ils les enterraient jusqu'aux épaules, et prenaient leurs têtes en guise de cible, tantôt ils les pendaient après les avoir mutilés, ou bien ils les livraient aux Brésiliens pmir être dévorés. Léry (4) rapporte même qu'ils les écorchaient vifs ou les brûlaient à petit feu. Aussi que de sanglantes représailles et quelle série de crimes monstrueux !
Les Portugais paraissent s'être donné les torts de la première attaque. Dès 1504, afin d'empêcher les découvertes et
(1) Hans Staden, ouv. cit., p. 151.
(2) id. p. 196, 208.
(3) Varnhagen. Historia gérai do Brasil, t. I, p. 443. « Idem Loppes suspendio dédit dictum dominum, ...et viginti alios ex suis sodalibus, duosque vivos silvestribus dilaniaii')ds et mandendos tradidit. v
(4) LÉRY, ouv. cit., § II. a S'ils les trouvent sur mer à leur avantage, ils leur font une telle guerre qu'ils en sont venus iusques-là d'en avoir escorché de tous vifs et fait mourir d'autre mort cruelle. »
dO HLSTOfRE DU BhÉSSL F&JISÇAIS.
les pn^rès de oos matelots, le i 1> roi Emmanuel avait exprèsdémeot détendu à ses sujets de leur Teadre des cartes ou des sphères terrestres, où seraieat marqués les pays au sud de MaoicoQgo et des îles San Tome et del Principe. Depuis (2) il défendit également à ses capitaines de prendre à leur service des pilotes on des matelots appartenant à d'autres nations ; mais cette double interdiction ne fat jamais observée ; non-seulement nos armateurs et nos n^^ociants eurent à leur disposition les cartes et les sphères portugaises dont ils avaient besoin, mais encore bon nombre de pilotes ou de mntelots Français montaient à bord des navires portugais. Ainsi, pour n'en donner qu'une preuve, lorsque le Portugais Magellan (3) fit, au service de l'Espagne, son fameux voyage de découverte, il avait plusieurs Français à bord de son escadre : sur la Trinité^ Jean-Baptiste de Montpellier et f^etit- Jean d'Angers; sur le Saint- Antoine^ Jean de Rouen et Bernard Calmet de Lecloure; sur la Vwioîre, Simon de la Rochelle; sur le Saint-Jacques, Barthélémy Prieur de Saint- Malo, Richard d'E\Teux, Pierre Gascon de Bordeaux, Laurent Oorrat de Normandie, Jean Massiat de Troyes, Jean Breton du Croisic et Pierre Armand d'Auray, sans parler d'un prêtre (4) qu'il fut obligé de débarquer à cause de son insubordination.
Les rois de Portugal comprirent bien vite que leurs ordon-
(1) Vabnhagbn, ouv. cit., t. I, p. 36.
(2) Ordenacoes Manuelinas, liv. V, tit. 78, § 2 — tit. 88, § 11.
(3) Navabrete. Yiages y descuhrimentos de los Espanoles, t. IV, p. 12.
(4) Herrera, ouv. cit., dec. II, liv. IX, § XIV. On peut encor» remarquer, d'après Hacklujt : The principal navigations^ t. III, p. 719, qu'un pilote français aurait remis à sir John Yorcke, bien avant Cabot, une note sur les courants qui existent entre le cap do Bonne-Espérance et les côtes d'Amérique.
LES DEUX ANCrO. 91
nances resteraient lettre morte s'ils ne les appuyaient point par les armes. Fort irrités par la présence de nombreux navires français sur des côtes qu'ils prétendaient leur appartenir, ils donnèrent ordre à leurs capitaines (1) de courir sur ces navires, et de les couler bas ou tout au moins de les prendre quand ils se trouveraient en force.
Le premier (2) acte d'hostilité, dont l'histoire ait gardé le souvenir, remonte à l'année 1505. Nous l'avons déjà rapporté, quand nous avons essayé de démontrer que nos compatriotes fréquentaient le pays dès le commencement du siècle. Deux de nos navires auraient été brûlés par les Portugais dans la rivière de Paraguaçu, un troisième pris, et leurs équipages impitoyablement massacrés. Mais il faut croire que les profits du commerce dans cette région compensaient et au-delà les inconvénients de la surveillance portugaise, car, quelques années plus tard, nos vaisseaux se retrouvaient dans ces parages aussi nombreux qu'en 1505. n est probable qu'ils avaient répondu aux attaques des Portugais par des attaques semblables, et que tout voyage au Brésil était à ce moment à la fois une entreprise commerciale et une expédition militaire.
Le roi de Portugal ne s'attendait peut-être pas à cette résistance de la part de nos négociants. Dès 1516 (3) il expédiait un ambassadeur, lacome Monleiro, à François P' pour se plaindre des pirateries de ses sujets, et, en même temps.
(1) Curieux récit de Hans Staden (ouv. cit. \), 78) : « Nous trouvâmes au pays des Buttugaris un vaisseau français que l'on chargeait de bois : nous nous empressâmes de l'attaquer, dans rospoir de nous en emparer facilement, etc. »
(2) Cité par Varnhagen, Historia do Brasil, t. I., p. 412-414. Cf. Vasconcellos, Noticia do Brasily § XIX. — Id., Cronica do Brasily liy. I, § 39.
(3) Vabhnagbn, ouv. cit., p. 37.
chargeait un de ses plus vaillants capitaines (1), Christovam Jaques, de débarrasser la côte brésilienne de la présence des Français. On ne connaît pas le résultat des négociations entamées par Monteiro, mais rexpédition de Jaques ne réussit que trop bien. Après avoir fondé un comptoir fortifié à Itamarca, dans la province de Parahyba, il ruina tous les établissements (2) français qu*il rencontra sur la côte, et prit ou détruisit leurs navires. Mais les vrais commerçants ne se découragent pas pour si peu. Chassés sur un point, ils reparaissent sur un autre. Les Phéniciens dans l'antiquité, les Anglais dans les temps modernes n*ont jamais réussi qu'à force de persévérance et d'obstination. Ainsi firent nos négociants français. Malgré leurs échecs répétés, malgré la perte de tant de leurs navires et l'indifférence du gouvernement à leur égard, ils ne renoncèrent pas aux profits du commerce dans ces terres nouvelles, et, sans plus se soucier de la surveillance organisée par les croisières portugaises, continuèrent leurs voyages à la côte du Brésil.
Dès son avènement au trône, Jean III envoya un nouvel ambassadeur en France, Francesco de Silveyra (1522). Le bruit s'était répandu que les Normands projetaient de fonder un établissement au Brésil, et que l'amiral de France, Bonnivet, s'intéressait à la réussite de ce projet. On désignait même le Florentin Verrazzano comme le chef de l'expédition, et déjà quelques navires étaient en armement dans les ports deNormandie. Silveyra fui très bien accueilli par François P'', mais ne reçut pas de réponse définitive. Gomme ses instructions étaient pressantes, il insista, et finit par obtenir que le
(1) HuMBOLDT, Histoire de la géographie du nouv'tau continent^ t. V, p. 148. — SouTHEY, Histoire du Brésilj t. I, p. 29.
(2) D*après Gandavo (ouv. cit., p. 35), ce serait Lopez de Souza qui « le premier conquit Itamarca et la délivra des Français au pouvoir desquels elle était, quand il vint s'y fixer. »
Les bEUx ango. 93
roi défendrait à rexpédillon de partir (1). M. Murphy (2), auteur d'une intéressante biographie de Verrazzano, a retrouvé la dépêche de Silveyra, en date du 25 avril 1523, par laquelle Tambassadeur apprenait à son souverain qu'il avait réussi « à mettre l'embargo sur le voyage du Florentin ».
Mais nos compatriotes supportaient avec peine cette immixtion des Porttigais dans leurs affaires. Quelques-uns d'entre eux, exaspérés par la perte de leurs vaisseaux et la ruine de leurs spéculations, cherchèrent à leur rendre le mal pour le mal, et répondirent aux pirateries portugaises i)ar des actes semblables de brigandage. On a conservé les lettres de marque délivrées en 1522 à Jehan Terrien, de Dieppe, à titre de représailles contre les Portugais, qui avaient pris un de ses gaUons sur la côte même du Portugal. Combien d'autorisations semblables durent être accordées (3), dont il n'est resté aucune trace dans l'histoire ! Il paraît que nos corsaires ne réussirent que trop bien à troubler le commerce portugais, car, en 1526, le roi Jean 111 se décida à tenter un vigoureux effort. 11 lit (4) pubher dans son royaume un édit par lequel il enjoignait à tous ses sujets, sous peine de mort, (le couler les navires français qui allaient au Brésil ou qui en revenaient. Afin de mieux assurer l'exécution de ces ordres, il envoya
^^1) Andrada. Cronica do reij D, Joao, part. I, § XI 11.
(2) Murphy. The voyage of Verrazzano : a chapter in the Early of History' maritime discovery in America, Cf. Revue critique d'histoire et de littérature. 1««" janvier 1876.
(3) Fré VILLE. Histoire du commerce maritime de Rouen ^ t. II, p. 432.
(4) Varnhagen. Ouv. cit. t. I, p. 443* « In anno MDXXVI idem rex Serenissimus per totum ejus regnum edictum ab oo enarratuiii publicaCioui dederat, quo continebatur prœcoptum expressuni omnibus ejus subditis, sub pœna capitis, de omnibus Gallis ad dictas insulas accedentibus, seu ab eis recedentibus, submergcndis. »
plusieurs escadres au Nouveau -Monde, et recommanda à leurs capitaines d'agir avec énergie.
11 serait intéressant de suivre dans leurs détails les péripéties souvent tragiques de la querelle engagée entre les deux marines française et portugaise ; mais cette étude présente des difficultés à peu près insolubles, car les documents authentiques font défaut ou se contredisent. En Tabsence de données sérieuses pour résoudre ce problème, au moins essaierons-nous de poser quelques jalons. Trois épisodes paraissent avoir attiré Tattention des contemporains, la croisière de Ghristovain Jaques , Taffaire de la Pèlerine et l'expédition de Sousa : nous allons successivement les passer en revue.
Le roi Jean III avait appris qu'une flotte française se disposait à piller les établissements portugais du Brésil. En réalité cette flotte se composait de deux navires et d'une galéasse, dont les armateurs se nommaient Ivon Cretugan, Jean Bureau, Jean Jamet et Guerret Mathurin Tournemouche (1). Deux de ces navires étaient Normands, le troisième appartenait à un armateur de Saint-Paul en Bretagne (2). Nos compatriotes rencontrèrent à l'entrée du Rio- Francisco un vaisseau nommé le Gabriel^ qui faisait partie (le la flotte de Garcia de Loaysa et était commandé par Rodrigo de Acuna. Ils pensaient si peu à le maltraiter qu'ils envoyèrent une de leurs chaloupes à sa rencontre pour lui indiquer les passes du fleuve, et lui prêtèrent des charpentiers et des calfats pour le radouber. Mais la bonne harmonie ne dura pas longtemps. Les matelots des deux nations se prirent de querelle, des coups de feu furent échangés, et le Gabriel^ qui ne voulait pas engager la lutte dans ces conditions d'infériorité, coupa précipitamment ses amarres, et
(1) Varnhagen. Ouv. cit. t. I, p. 45.
;2) Nav ARRETE. Ut supra, t. V, p* 172, 231, 239, 329, 32J.
s'enfuit en abandonnant à terre le capitaine Acuna qui resta prisonnier. Le Gabriel alla se réfugier à la Baie de tous les Saints, mais il rencontra un autre navire français qui l'attaqua et le prit. Ce fut le dernier succès de nos compatriotes. Une véritable escadre portugaise, composée d'un navire et de cinq caravelles, venait d'arriver sur les côtes brésiliennes. Ghristovam Jaques, déjà connu par l'heureuse issue de la croisière de 1516, la commandait en chef. Il avait sous ses ordres Diogo Leite, Gonzalo Leite et Gaspar Gorrea. Il rencontra au nord de Bahia, dans un port près de San Francisco, les deux navires normands et le navire breton qui achevaient leur chargement de brésil, et s'en empara. Ge ne fut pas du moins sans résistance, car les Français, bien que très-inférieurs en nombre, se défendirent toute une journée (1). Les vainqueurs abusèrent de leur triomphe. Ils massacrèrent leurs prisonniers, après leur avoir fait subir d'horribles tortures. Ne s'avisèrent-ils pas de les enterrer jusqu'aux épaules, et de prendre leurs têtes comme cible à leurs arquebuses (2). Ghristovam Jaques qui, dans sa haine contre la France, avait autorisé de semblables cruautés, voulut assurer la prépondérance portugaise dans ces parages en achevant de ruiner l'influence française. Pendant plusieurs mois, il fouilla les anses et les baies de la côte, prenant tous les navires qu'il rencontrait, détruisant nos comptoirs, brûlant les cases des Brésiliens nos alliés, et bâtissant de loin en loin quelques forteresses pour assurer aux matelots portugais aide et protection contre les attaques prochaines de leurs rivaux.
La précaution n'était pas inutile. La croisière de Jaques avait ruiné en France bon nombre de familles. Le récit des
(1) Vaknhagen. Ouv. cit. t* l, p. 32.
(2) Ces cruautés sont rappelées par une lettre de Diego de Gouvéa adressée de Paris au roi do Portugal le 17 février 1525* Cf. Varnhagen, ouv* cit. t. 1. p* 130.
yC Histoire iiu brésil français.
cruautés portugaises avait exaspéré Topinion publique. De vives protestations s'élevèrent contre ces actes de brigandage et ces massacres que rien ne justifiait. Le comte de Laval, gouverneur de Bretagne, réclama, au nom des victimes, une indemnité de 600,000 écus, et François 1"" chargea son hérault d*armes, Angoulème, de porter à Lisbonne cette réclamation. Gomme les négociations traînaient en longueur, bon nombre d'armateurs résolurent de se faire justice à eux-mêmes, et, en attendant que la Cour leur eut accordé Taulorisalion d'exercer des représailles, tombèrent sur les navires portugais. En décembre 1530, un galion français sucprit Fernaiiibuco (i), et saccagea cette ville. Duarte Coelho, qui commandait la place, avait essayé de résister; mais les Brésiliens s'unirent aux Français, et il dut se résigner à évacuer la position. Le 16 janvier de la même année, le roi de Portugal écrivait à son ambassadeur en France, Silveyra, que les corsaires français avaient enlevé plus de trois cents bâtiments, et pris des marchandises pour une valeur de plus de six cent mille cruzades (2). Ces chiffres sont très-probablement exagérés, mais ils prouvent que la marine française avait rendu le mal pour le mal, et que les victimes de Chrislovain Jaques avaient été pleinement vengées.
La vengeance fut même si complète que le roi tle Portugal s'inquiéta de nouveau des progrès de la France au Brésil, et résolut de renouveler la croisière qui avait si bien réussi en 1526. Il fit équiper une flotte de cinq vaisseaux, dont il confia le commandement avec des pouvoirs très étendus à Martin
l) Vasconcellos. Cronica do Brazily liv. I, § 100. Cf. Diario de Pedro Lopez de Sousa, p. 14 et 18, â la date du vendredi 17 février 1531. « E me disseram que foran ao rio de Pernambuco, e como havia dous mezes que ao dito rio chegara hum galeaii de França, e que saqueara a feitoria, e que roubara toda a fazenda que nelle estava del Rei nosso senhop ».
(2) Ternai>x Compans. Notice sur la Guyane Française.
Affonso de Sousa (1). L'escadre mit à la voile le 3 décembre 1530. Le 31 janvier 1531, Sousa était en vue du cap Saint- Augustin et capturait un vaisseau français muni de beaucoup de poudre et d'artillerie, et chargé de bois de Brésil. Au sud du cap, il prenait un second navire français chargé de la même marchandise, et livrait un combat acharné à un troisième vaisseau de la même nation, mais plus grand que les. deux autres. Il le prenait également, et, après être entré à Fernambuco, le renvoyait en Portugal, et brûlait ses autres prises. Pendant plusieurs mois il longea les côtes brésiliennes, et fit partout reconnaître l'autorité du Portugal. Dans son voyage de retour, le 15 août 1532, non loin de l'île Saint- Alexis, près du cap Saint- Augustin, il s'empara d'un quatrième navire français, armé de huit- canons, et d'un autre qui arrivait d'Europe chargé de munitions de guerre. Ces munitions étaient destinées à une petite forteresse bâtie sur la côte par nos compatriotes. Découragé par la perte de ces deux navires, le commandant de la forteresse invita Sousa à en prendre possession. Le vainqueur sans combat la fit raser, et construisit avec les matériaux une autre citadelle beaucoup plus forte.
Pendant que s'accomplissaient au Nouveau Monde ces opérations, qui ressemblaient singulièrement à des faits de guerre, en Europe les négociations n'avaient jamais été interrompues entre les cours de Lisbonne et de Paris, et, bien que leurs sujets se traitassent en ennemis, les souverains de ces deux pays affectaient de croire à une solution pacifique de la question brésilienne. Ils avaient même institué une commission mixte chargée de régler les indemnités réciproques, et conti-
(1) Le Diario de navegaç.âo da armada que foi a terra do Brasil, en 1530-1532, a été composé par Pedro Lopes de Sousa et imprimé à Lisbonne en 1839 par M. de Varnhagen. M. de San- TAREM en a donné une analyse dans les Nouvelles Annales des Voyages. 4« série, t. I, p. 330-372.
98 HISTOIHE DU 13RKSIL FUANÇAIS.
nuaieiit à observer tous les dehors de la légalité. On connaît peu le détail des négociations engagées entre les deux couronnes. Il paraîtrait néanmoins (jue François I" céda trop légèrement aux obsessions de la cour de Lisbonne, car, dès 1531, il ordonnait à l'amiral de France d'arrêter les navires français qui revenaient du Brésil et de la Guinée, sous prétexte que le commerce de ces régions était exclusivement réservé aux Portugais. On conserve aux Archives municipales de Rouen le procès-verbal d'arrestation des navires de Nicolas de la Chesnaye, Jean le Gros, Pierre Moisi, Gilles le Froissi, Jean de Guignes et Richard Fessart, qui s'étaient livrés à ce commerce déclaré soudainement interlope (1). Ango lui-môme, qui passait pour posséder la faveur du roi, n'aurait pas été épargné ; mais l'avisé normand affirma que ses navires revenaient d'un lieu a où oncques chrétien n'estoit encore allé », et on le laissa libre (2). Marine Giustiniano, un de ces alertes négociateurs que Venise entretenait alors dans les principales cours de l'Europe pour surveiller les événements et surtout les intérêts de la Sérénissime Réouplique, n'a eu garde d'oubher le débat diplomatique engagé entre les deux couronnes. Dans un de ces curieux rapports que les ambassadeurs vénitiens expédiaient à leur gouvernement, et qui constituent une source abondante de renseignements précis sur l'histoire de l'Europe, Marine Giustiniano s'exprimait en ces termes : « Le roi très- chrétien est en bonne amitié avec le roi de Portugal, qui respecte cette liaison avec soin. L'ambassadeur de Portugal me disait que son roi craignait beaucoup l'empereur, et désirait par conséquent
(1) Fréville. Commerce maritime de Rouen ^ t. i, p. 327.
(2) Rcquôto (lo 1534 adressée au connétable de Montmorency. Cette pièce faisait partie de la collection David vendue en 1857 à Paris. On ignore ce qu'elle est devenue. Voir Fréville, ouv. cit., t. I, p. 327.
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que la France s'agrandît. On sait bien que dans les Indes, qui appartiennent au roi de Portugal ex vetori occupatione^ celui-ci (1) non-seulement ne voudrait pas de rivaux, mais même prétend que ses rivages soient fermés aux sujets d'une puissance étrangère. Les Normands, les Bretons, les Picards qui étaient allés au Brésil ont été fort maltraités, ce qui donne lieu à des plaintes amères de la France contre les Portugais. Cependant les Français qui sont là, et d'autres qui y arrivent tiennent à conserver leurs . droits : c'est pourquoi une négociation est depuis longtemps entamée. L'amiral traite pour la France, l'ambassadeur de Portugal pour son roi ; mais les riches présents que celui-ci donne à l'amiral traînent l'affaire en longueur ». Le fin diplomate croit savoir qu'une alliance de famille trancherait le débat. « Par là, ajoute-t-il, le Portugal voudrait couper court aux différends passés, et obtenir du roi très-chrétien l'engagement de ne pas toucher au Brésil : mais les négociations traînent, et le roi très-chrétien n'y met pas beaucoup d'intérêt ».
C'est en 1535 que Giustiniano adressait cette dépêche à son gouvernement : En parlant de la longueur et du peu de progrès des négociations entamées, il faisait peut-être allusion à une affaire restée célèbre sous le nom d'affaire de la Pèlerine, Au mois de décembre 1530, Bertrand d'Ornesan, baron de Saint-Blancard (2), général des galères françaises sur la
(1) Relation de Marino Giustiniano, éd. Tomraaseo, t. I, p. 87 : non solaraente vuol avère la superiorità, ma non vuol ch'alcun altr' uomo, sta chi si voglia, vada a quelli luoghi. Ed essendo andati moite volte al Brasil, Francesi di Normandia, di Brettagna e Picardia, sono stati molto mal trattati dà Portughesi. E pur vogliono mantenore questa proprièta alcuni Francesi ed altri che vanno la*
(2) Voir aux pièces justificatives la protestation du baron de Saint-Blancard. Cf. lettre royale adressée de Lisbonne le 28 septembre 1532. « Na Costa de Audalusia foi tornada agora pelas tninhos oaravelas que andavam na armada do Éstreito, una nâo
100 iiisTuiiii!: b[: buksil fkançais.
Méditerranée, avait obtenu du roi François I" Tautorisation d'armer à ses frais un navire, la Pèlerine^ destiné à naviguer dans les eaux brésiliennes. La Pèlerine portait dix-huit canons, et avait cent vingt hommes d'équipage commandés par le capitaine Duperet. Son chargement avait été fait avec soin. Il consistait en marchandises à l'usage des indigènes, et en munitions et armes pour un fort que Saint-BIancard avait ordonné de construire sur la côte. La Pèlerine partit de Marseille, et, après trois mois de traversée, arriva à Fernambuco, où elle fut attaquée par six navires portugais. Les Français, qui étaient mieux armés, eurent le dessus, mais ils n'usèrent de leur victoire que pour conclure un armistice avec les Portugais, et construire un fort, dans lequel ils entassèrent non-seulement les objets de provenance européenne qu'ils avaient emportés, mais surtout les marchandises brésiliennes qu'ils ne cessaient d'acheter. Dès que le fort fut achevé, Duperet renvoya la Pèlerine en France, sous le commandement de Debairau : sa cargaison représentait une valeur de six cent deux mille trois cents ducats, sans parler de tout ce qu'on gardait encore dans le fort.
Le voyage de retour ne fut signalé par aucun incident. En août 1531, la Pèlerine se trouvait en vue du port de Malaga ; elle y entra pour se procurer des vivres, qui commençaient à lui manquer. Une flotte portugaise de six voiles, commandée par D. Marlin et Gorrea, se trouvait à Malaga. Les Portugais s'informèrent de la provenance du navire, et des motifs do son arrêt. Dès qu'ils surent que les Français revenaient du Brésil avec une riche cargaison, ils résolurent de s'emparer du navire : seulement, comme Malaga appartenait à l'Espagne,
franceza carregada de brazil, e trazida a esta cidade, a quai foi de Marselha a Pernambuco, e desembarcon gente em terra, a quai desfez una feitoria minha que ahi estava, o deixon là se tenta homens... com tençao de povo arem a terra e de sa defenderena ». Cf. Varnhagen, ouv. cit., t. i, p. 61-63.
et qu'ils ne voulaient pas commellre un acte d'hostililé dans les eaux espagnoles, ils proposèrent à Debarrau de lui fournir des vivres et de partir avec eux. Le naïf marin ne soupçonna seulement pas le piège qu'on lui tendait. Il remercia au contraire Tamiral portugais de ces prévenances, lui acheta du biscuit, et leva Tancre en même temps que lui. A peine la Pèlerine et les vaisseaux portugais ètaient-ils en pleine mer, que Martin fit venir Debarrau à son bord sous prétexte de le consulter sur la route à suivre, et le déclara son prisonnier. Il s'empara aussitôt de la Pèlerine et de sa cargaison, et retourna à Lisbonne pour y rendre compte de son coup de main.
Le roi non-seulement approuva cet acte odieux, mais encore fît jeter en prison les matelots de la Pèlerine^ et prononça la confiscation, au profit du Trésor, des marchandises françaises. Prévenu de la construction du fort de Fernambuco, et résolu à ruiner à tout jamais le commerce français dans ces parages, il donna trois navires à Pierre Loppes, et le chargea de détruire le fort, et de massacrer sa garnison. Loppes suivit à la lettre ses instructions. Dès le mois de décembre de la même année, il se présentait à l'improviste devant la citadelle et en commençait le siège. Un certain de la Motte avait été investi par Duperet du commandement. Pendant dix-huit jours il résista, et tua beaucoup de monde aux Portugais; mais comprenant qu'il ne recevrait aucun secours et ne pourrait prolonger davantage la résistance, il demanda à capituler. En échange du fort, Loppes nonseulement lui promettait la vie sauve, mais encore s'engageait à le transporter lui, ses hommes, et leurs marchandises dans un lieu sûr. Cette capitulation fut signée par les parties contractantes, et Loppes jura sur une hostie consacrée qu'il resterait fidèle à ses engagements. A peine les Portugais avaient-ils pris possession du fort que leur chef, sans mêms écouter les protestations indignées de nos compatriotes, ordonnait de pendre de la Motte^et vingt de ses^hom-
mes, et en livrait deux autres à ses alliés brésiliens pour leurs hideux festins.
Loppes laissa pour commandant au fort de Fernambuco un certain Paulo Nunez, et revint en Portugal avec quelques navires français capturés, une trentaine de prisonniers, et toutes les marchandises qu'il avait trouvées dans le fort. Le roi fit aussitôt conduire les Français dans la prison de Faro, et prononça de nouveau la confiscation des marchandises au profit de la couronne.
Cette double exécution criait vengeance. La capture de la Pèlerine et la trahison de Loppes indignèrent nos populations méridionales. Le baron de Saint - Blancard prit en main la défense de ses subordonnés, et réclama non - seulement une punition exemplaire , mais encore une forte indemnité. L'affaire avait fait du bruit. Le haut rang du demandeur, les nombreux intérêts engagés dans le commerce brésilien, la fin tragique de ces victimes des jalousies portugaises, tout se réunissait pour rendre probable la punition des coupables. En effet, en vertu de la requête présentée par Saint-Blancard le 11 mars 1538, une commission franco-portugaise fut créée, siégeant à Bayonne et à Fontarabie, pour le règlement des prises en mer. Jean de Calvimont, président, et Bertrand de Moncamp, conseiller au parlement de Bordeaux, furent nommés commissaires pour la France ; Gonçales Pinheiro, évêque de Santiago au cap Vert, et le licencié Affonso Fernandez, commissaires pour le Portugal (1). On ne connaît pas le résultat de leurs délibérations. Il paraît cependant que les prisonniers de la Pèlerine et du fort furent enfin relâchés. Ils avaient été fort maltraités à Faro. Quatre d'entre eux étaient morts de faim. Les autres n'avaient été mis en hberté qu'après avoir signé une fausse déposition, et onze d'entre eux, qui n'avaient pas
(1) Santarem, ouv. cité, t. III, p. 248-274.
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consenti à se déshonorer par ce mensonge, avaient été punis par un redoublement de sévérité. Il fallut Tintervention directe de Saint-Blancard pour obtenir leur élargissement délhiitif. Quant aux marchandises confisquées, dont la valeur totale s'élevait au chiffre de 1,703,336 ducats, malgré Tauthenticité des comptes présentés par les plaignants, on ne sait s'ils obtinrent jamais satisfaction. Il est probable que l'obstination portugaise lassa la vengeance française, et que les armateurs de la Pèlerine ne furent pas plus indemnisés que ne l'avaient été les parents des victimes. Ce qui nous porterait à le croire, c'est que dès 1537, et le 22 décembre 1538, François P' rendit deux édits fort sévères pour défendre de nouveau le commerce d'outre-mer. Les négociateurs portugais avaient sans doute réussi à le convaincre que les armateurs et les matelots français bravaient son autorité ou compromettaient ses alliances. Autrement on ne s'expliquerait pas une pareille mesure, dont la conséquence immédiate était la ruine de nôtre commerce d'outre-mer.
Pendant que la commission franco -portugaise continuait ses laborieuses négociations, et que la cour de France, par sa coupable indifférence, semblait autoriser les déprédations portugaises, Jean Ango, persuadé que François P', malgré la protection dont il le couvrait, ne prendrait jamais sur lui d'imposer ses volontés au Portugal par crainte de le joindre à la coalition, résolut de se passer de l'autorisation officielle et d'exercer des représailles. Il ne se plaignit pas, mais agit. Vers 1530, apprenant que les Portugais avaient pris un de ses plus beaux vaisseaux, et, après en avoir massacré l'équipage, l'avaient conduit triomphalement à Lisbonne, il jura de se venger. Un simple particulier entreprit alors une tâche devant laquelle reculait son souverain. Il osa déclarer la guerre au roi de Portugal et dirigea contre lui une grande expédition. C'est ainsi qu'au siècle dernier un négociant marseillais, Georges de Roux, irrité par les pertes que lui avait fait subir la marine anglaise, arma- en corsaires tous ses
navires marchands, et lança un manifeste ou plutôt une vcrilable déclaration de guerre, signée Georges de Roux, contre Georges III d'Angleterre. L'armateur dieppois fut, au XVP siècle, plus heureux que l'armateur marseillais au XVIIP. Secondé par les marins normands qui désiraient venger l'injure commune et solder un long arriéré de haines inassouvies, soutenu par l'opinion pubhque qui n'était pas insensible à la gloire de voir un simple particulier braver au cœur même de sa puissance le roi qui s'arrogeait l'empire des mers, Ango eut bientôt équipé dix grands navires et autant de moyenne grandeur. Huit cents volontaires grossirent le chiffre ordinaire des équipages. La flotte arriva bientôt à l'embouchure du Tage ; chemin faisant, elle capturait tous les navires portugais. Elle remonta le fleuve en brûlant les villages bâtis sur ses rives, et menaça directement Lisbonne. Le roi de Portugal, très-effrayé, s'imagina tout d'abord que le roi de France lui avait déclaré la guerre; car son orgueil ne s'abaissait pas jusqu'à supposer qu'un simple armateur ait eu l'audace de l'attaquer, et il envoya des députés en France pour présenter ses excuses et demander la raison de ces hostiUlés. François P' était alors à Chambord. Ango lui avait caché sa prouesse. Très-flatté dans son amour-propre de ce qu'un de ses sujets lui eût rendu le service de faire respecter ainsi le pavillon de la France, le roi renvoya les Portugais à Ango. Ce dernier les reçut à son château de Varangeville, trèsdurement disent les uns, avec magnificence prétendent les autres, mais en tout cas ne donna à ses vaisseaux Tordre de se retirer qu'après avoir obtenu toutes les satisfactions qu'il léclamait.
Cette anecdote a été contestée. Sans doute aucun historien portugais n'en fait mention, ni Francisco de Andrada (1), ni Emmanuel de Coutinho, biographes particuliers du roi de
(1) Chronica de Dom Joâo III, 4« partie, § 56.
Portugal alors régnant, Jean III (1521-1557). Il nous faut d'ailleurs reconnaître qu'elle est assez peu vraisemblable. Est-il en effet possible qu'un souverain, qui disposait d'une puissante marine et régnait sur les Indes, ait été réduit à solliciter la paix d'un armateur étranger? M. Vitet, qui raconte cette anecdote d'après les traditions dieppoises, n'y croyait pas lui-même, et faisait soigneusement remarquer qu'elle ne s' appuyait sur aucune preuve authentique. Pourtant une tradition non interrompue a conservé le souvenir de cet acte glorieux. On a peut-être brodé sur les détails, mais le fond de vérité est certain. Le vicomte de Santarem (1) a publié les lettres de marque délivrées par François l" à Jean Ango de Dieppe, le 22 mars 1530, par lesquelles le roi enjoignait à tous ses gouverneurs des provinces maritimes de ne pas s'opposer à ce que le vicomte et capitaine commandant de la ville et du château de Dieppe usât de représailles contre les navires du Portugal, à titre d'indemnité des pertes occasionnées à cet armateur, jusqu'à concurrence de 250,000 ducats. Un autre document contemporain, une lettre adressée par la reine Marguerite d'Angoulême, sœur de François P', à son cousin le Légat, semble indiquer que l'affaire eut un certain retentissement. Cette lettre est datée de Blois, 10 juin 1530 (2). « Mon cousin, le vicomte de Dieppe, ce porteur, s'en va maintenant en court, pour faire entendre au Roy, à Madame et à vous la vérité comment il va de l'affaire qu'il a en Portugal, et du peu d'estime que le Roy dudict Portugal, a faict des lettres que le Roy luy a escrites pour la . dicte affaire ; de quoy i'ai esté fort esbahie, et combien que la cognoissance que vous avez des mérites du dict vicomte et des bons, grans
(1) De Santarem. Quadro elementar das relacoês politicas diplomaticas de Portugal com as diversas potencias de mundo* Cf. GuÉRiN, Histoire maritime de la France, t. I, p. 201.
(2) Lettres de Marguerite d'Angoulême, édit. Génin, p. 253.
et continuels senices qu'il a faicts au Roy, suffisent en vostre endroict pour sa recommandation, si ne me suis ie peu garder, pour la bonne et affecsionnée voulonlé que ie luy porte, de vous en faire en sa faveur une particulière et non commune, etc » On connaissait donc à la cour les griefs
d*Ango contre la cour de Lisbonne, et bon nombre de personnes haut placées prenaient un vif intérêt à cette revendication nationale.
L'acte d'accusation dressé contre l'amiral Chabot (8 février 1541), renferme deux nouvelles preuves de cette intei'ventiou d'Ango contre Jean III. Nous y lisons (1), en effet, que l'amiral a été atteint et convaincu « d'avoir iniustement prins et receu dudict Jehan Ango, vicomte de Dieppe, et de Pierre Proun, marchands de Rouen, poursuyvans près du Roy des lettres de marque contre le Roy de Portugal et ses subiectz, ung dyament eslimé 3,005 escus. » Les Normands et le plus riche des Normands poursuivaient donc en 1530 leur vengeance contre le Portugal, et se considéraient vis-à-vis de son souverain comme en état d'hostilité. Il y a plus : Le même acte d'accusation renferme un témoignage irrécusable de la démarche du roi de Portugal, de l'ambassade qu'il envoya en France, et de la négociation entamée par ses députés avec Ango. On y lit en effet que l'Amiral a été convaincu « d'avoir desloyalement et infidellement prins et receu plusieurs sommes de deniers par les mains des ambassadeurs du Roy de Portugal, mesmement la somme de 10,000 escûz d'une part, 15,000 escuz par aultres, 16,000 francs soubz coulleur de composition faicte, au nom de lehan Ango, vicomte de Dieppe. D'aultre part une tapisserie de la valeur de 10,000 escuz soubs tiltre de prest (2) ». Si donc les ambassadeurs
(1) IsAMBERT. Recueil des anciennes lois françaises, t. XTI, p. 726.
(2) ISAMRSRT, id. 725,
portugais achetaient si cher non pas la paix, mais seulement la médiation de l'amiral auprès d'Ango, leur visite au manoir de Varangeville cesse d'être invraisemblable, et la tradition dieppoise reçoit au contraire une éclatante confirmation. M. Puiseux (1), qui le premier a fait ressortir l'importance de cette déposition, se félicite comme d'une bonne fortune d'avoir mis hors de doute un fait qui était un nouveau titre d'honneur ajouté à tant d'autres pour la marine dieppoise.
Ce fut le plus haut comble de prospérité auquel soit parvenu Ango. Il paraîtrait que les Portugais, effrayés par ce déploiement inattendu de forces, prirent la résolution de s'adresser directement au roi de France, en le suppliant d'interposer son autorité pour arrêter les envahissements de ses sujets. François P' était alors sous le coup du honteux traité de Cambrai. Charles-Quint venait de se faire couronner à Bologne empereur et roi d'Italie. Il dominait l'Europe centrale et méridionale. Ses Etats enveloppaient et menaçaient de tous côtés ceux de son rival. Aussi François P' tenait-il à ménager les rares souverains qui ne s'étaient pas encore inféodés à la politique autrichienne, et, plutôt que de mécontenter le roi de Portugal qui, à un moment donné, pouvait opérer sur les derrières de Charles-Quint une utile diversion, il était disposé à sacrifier les intérêts de ses marins et de ses négociants. Cette politique était déplorable : le roi de Portugal n'était ni de taille ni d'humeur à aider la France dans la lutte qu'elle soutenait alors pour l'équilibre de l'Europe, et il allait profiter du désir trop visible qu'avait François P' de conserver à tout prix son alliance ou tout au moins sa neutralité pour lui arracher des concessions funestes à la navigation française. Aussi bien ce sera l'histoire éternelle de notre marine, sous François P' comme sous Louis XIV et Napoléon P'. Elle sera toujours sacrifiée à d'autres intérêts.
(1) Puiseux. Rapport surtme charte relative à l'histoire de la Normandie au XVI^ siècle (1852).
et délaissée ou compromise, alors qu'il aurait fallu la protéger et la fortifier à tout prix. François P' ne comprit pas que ses plus sûrs alliés étaient les' négociants et les matelots normands. Non-seulement il ne les soutint pas contre leurs rivaux, mais encore il eut le triste courage ou plutôt la funeste imprévoyance de préparer en quelque sorte leur ruine, quand il interdit à ses sujets, par Tordonnance du 22 décembre 1538, tout coniinerce d'outre-mer.
Cet acte malencontreux mérite une mention spéciale. Nous en reproduisons (1) les parties principales : « Françoys F', par la grâce de Dieu, etc.. L'ambassadeur de nostre très cher et très amé frère, allyé et confédéré, le roy de Portugal, nous a faict dire et remonstrer que combien que de pièça, sur les remonstrances à nous faictes de la part de nostre dict frère, allyé et confédéré, par lettres patentes du pénultième iour de may l'am mil VXXXVII, et depuis, par aultres du XXIII iour d'aoust ensuiant, confîmiatives d'icelles, nous eussions faict defTences et inhibitions à tous nos subgectz de ne aller à la terre de Brésil ne à la Malaguette , et que sy aucuns y estoient allez ou alloient, que tous et ungs chacuns, leurs biens, vaisseaulx et marchandises fussent prins et mis soubs nostre main, ainsi qu'il est plus à plain contenu et déclaré par nosd. lettres, inhibitions et deffences, contrevenant à nostre vouloir et intention, ent voyagé esd. terres de Brésil et Malaguette, nous requérant led. ambassadeur sur ce pourveoir de nostre provision et remède convenable. Pour ce il est que nous ces choses considérer, voullans garder, observer et augmenter de nostre part les anciennes alliances et confédérations d'entre nous et nostre très cher et très amé frère allyé et confédéré le Roy de Portugal.... commentons par ces présentes que vous faictes ou faictes faire derechef et dabondant expresses inhibitions et deffences de par nous,
(1) Frétille. Histoire maritime de Rouen, t. II, p. 437.
sur certaines et grandes peines, à nous à applicquer à nosd. subiects, tant generallement que particulièrement, et à son de trompe et cri public, qu'ils n'ayent à voyager esd. terres de Brésil et Malaguelte, ny aux terres descouvertes par les Roys de Portugal, sur peine de confiscation de leurs navires, denrées et marchandises, et de tous et ungz chascuns leurs biens et de punition corporelle, en les contraignant de ce faire et souffrir par prinse de corps, saisissement en nostre main de leurs d. biens, navires et marchandises, et aultres voeyes et manières deubz et raisonnables, et au surplus informez vous ou faictes informer bien et duement de ceulx de nosd. subiects qui ont voyagé esd. pays et terres du Brésil et Malaguette, depuis nosd. ordonnances, inhibitions et defiences, dont les cas, noms et surnoms vous seront baillez par escript plus à plain par déclaration. Et oultre ceux que par information ou aultrement, duement vous trouverez chargez et coupables, procédez ou faictes procéder par prinse do corps, saisissement en nostre main de leurs biens, navires, denrées et marchandises, le tout par inventaire, de manière que on sache respondre en nostre compte, etc »
C4ette ordonnance draconnienne mit en grand émoi tous les négociants français. Ango, qui commençait à vieillir, et n'avait ni Taudace ni les bonheurs de la jeunesse, en fut péniblement affecté. Il engagea néanmoins ses compatriotes à protester. Quelques Rouennais (1), « les maîtres de navire», Chariot Migart, Olivier Ghonard, Romain Guerry, Jean Geoffroy, Jean Chaulieu, Jean AvelHne et Genevois, réunis à un certain nombre de marchands, décidèrent qu'ils iraient solliciter le retrait de Tordonnance. Us obtinrent satisfaction, et de nouveau la mer fut déclarée libre. Quelques années plus tard, en 1541, sur la nouvelle de l'arrivée en France d'un
(1) Archives municipales de Rouen. A. 14, fol. 285. — Cf. de Frkville, ouv. cit. I, 328.
liO HISTOraE DU BRÉSIL FRANÇAIS.
ambassadeur portugais, qui venait renouveler les plaintes éternelles de sa cour au sujet des voyages français, les Rouennais (1), Jean de Quintanadoine, Barthélémy Laisselay, Guillaume de Monchel, Pierre Gordier et Joseph Tasserye se réunirent de nouveau, et envoyèrent à la cour une députation chargée d'empêcher le rétablissement de l'ordonnance. On ignore le résultat de leurs démarches, mais il est probable qu'elles aboutirent heureusement, car un des articles de l'ordonnance de 1543 sur la marine stipule (2) expressément la liberté des mers.
Ge fut le dernier jour de bonheur d'Ango. A la mort de François P', son royal protecteur, la chance tourna. Il est vrai qu'il s'était aliéné ses concitoyens pai' sa hauteur. Inabordable aux bourgeois ses égaux de la veille, il ne logeait plus qu'au château, entouré de gardes, dur et sévère pour tous. Dans une assemblée de notables, il eut le malheur de frapper un certain Morel, son ancien associé, qui se prétendait frustré par lui. Morel lui intenta aussitôt un procès par devant l'Amirauté et son exemple encouragea d'autres créanciers. Goup sur coup on lui intenta cinq ou six procès en restitution. Or, les folles dépenses d'Ango avaient épuisé son trésor. Le roi n'était plus là pour venir à son aide, et, comme pour l'accabler à point nommé, son successeur rendit l'ordonnance du 10 décembre 1549, d'après laquelle, sous prétexte de couper court aux fraudes, que n'avaient pu prévenir les ordonnances antérieures du 28 octobre 1539, du 15 novembre 1540, du 23 février 1541 et du 25 mars i543, il était interdit, sous les peines les plus graves, et sous n'importe quel prétexte de paix ou de guerre, d'importer en France, autrement que par Rouen, deux cent huit articles, dont suivait la nomenclature. G'était pour Dieppe un coup de mort, car cette prohibition insensée écartait tous les spéculateurs : c'était aussi pour Ango la ruine et la ruine
(1) Id. A. 14, fol. 337. — De Fréville, id.
(2) Ordonnance de février 1543. Cf. Isambert , ouv. cit. passinii
sans espoir, car il n'était plus assez jeune pour tenter une nouvelle fortune. En effet ses biens furent décrétés de prise et vendus. Il s'enferma dès lors au château de Dieppe, dévoré de chagrins, et abandonné par ses anciens amis. Il y mourut en 1551.
On l'enterra à Téglise Saint- Jacques, dans la chapelle qu'il avait fait construire à ses frais vers 1535, alors qu'il nageait en pleine prospérité et que, de tous les points du monde, ses capitaines lui apportaient comme les tributs des pays par eux visités et exploités. Sur la pierre noire de sa tombe on grava l'écusson de ses armoiries. C'est tout ce qui reste d'Ango à Dieppe, car son palais de bois disparut dans le bombardement anglais de 1694. Les ruines du principal de ses châteaux, celui de Varangeville , existent encore. L'ancien manoir d'Ango n'est plus qu'une vaste ferme, mais dont les granges et les bergeries conservent un certain air d'élégance et de majesté. Des fenêtres encadrées de festons et d'arabesques, des médaillons sculptés et des balcons à jour, conservés çà et là, permettent de juger par ces débris de l'ensemble du château. Ango y dépensa beaucoup d'argent. On y travaillait encore en 1544, car on a retrouvé cette date au milieu d'un fleuron triangulaire sur une couronne qui supporte aujourd'hui une étable à vaches. A l'intérieur il ne reste que deux cheminées, l'une presque en ruines, l'autre surmontée d'une Iresque dont les couleurs sont effacées. Dans l'intérieur du chambranle est figuré un vieillard, tenant en main un globe terrestre : c'est peut-être le père d'Ango. Dans un des angles delà cour, deux médaillons sont appelés par les gens du pays les portraits de François 1®' et de Diane, mais les traits sont tellement effacés qu'on peut tout aussi bien y reconnaître Ango et sa femme. Les autres médaillons représentent des nègres et des Brésiliens. A Varangeville comme à Saint Jacques, Ango avait tenu à honneur de perpétuer le souvenir des peuples, auxquels il devait en grande partie sa fortune. « On dirait que ce charmant manoir a conscience du changement de ses desti-
nées (1) ! En voyant ses murailles tronquées, ses grands toits aigus, ses tuiles d*ardoise et de plo:nb remplacées par ces lourdes couvertures qui Técrasent, et ce fumier en guise de fleurs, et ces lourds valets de ferme au lieu de pages et d'élégants varlets, de riant qu'il était il prend un aspect mélancolique et sévère » , et Ton songe malgré soi à ce Médicis Normand^ à cet autre Jacques Cœur qui survécut lui aussi à sa fortune, et eut à regretter d'avoir vécu trop tard.