I. Les Français au Brésil
Ni les malheurs et la ruine d'Ango, ni la rivalité portugaise n'arrêtèrent nos compatriotes dans leurs fructueuses expéditions à la cô(e du Brésil. Au contraire, ces expéditions devinrent plus fréquentes, et les Portugais, malgré leur jalousie, durent se résigner à laisser nos marins négocier en paix avec les tribus de la côte, car ils n'étaient plus assez puissants pour les en empêcher, et avaient beaucoup de peine à maintenir leur domination dans les régions qu'ils occupaient. Il y eut alors comme une période de calme dans l'histoire de nos établissements brésiliens. Les relations entre la France et le Brésil furent plus fréquentes et devinrent presque régulières. Hans Staden, le prisonnier allemand, dont nous avons à plusieurs reprises cité la relation, parle comme d'une chose toute naturelle des voyages des Français. On retrouve pour ainsi dire à chaque page de son livre la trace de nos compatriotes. Ici (2) c'est un sauvage à qui les Français ont vendu un fusil
(1) VlTET, OHl\ cit., t. H, p. 431.
(2) Hans Staden, ouv. cit., p. 93.
et de la poudre, et qui force Staden à s'en servir. Là ce sont des Brésiliennes (1) qui entourent le captif et lui coupent la barbe et les cheveux avec des ciseaux de provenance française. Plus loin (2), il parle de nombreux navires qui venaient tous les ans opérer leur chargement à la côte. « Sachant qu'il y avoit des Français dans le pays, écrit-il, et qu'il venait souvent des vaisseaux de cette nation. » — « Les Indiens me dirent que les Français venaient tous les ans dans cet endroit. » (3) — « C'est là que les Français ont l'habitude de charger du bois de brésil (4). » Les rapports étaient donc suivis ; l'influence française grandissait tous les jours, et peu à peu se préparait le terrain pour une exploitation sérieuse et un établissement définitif.
Parmi ceux de nos compatriotes, qui visitèrent alors la région brésilienne, nous en citerons deux (5) qui méritent une mention spéciale : le premier, Jean Alfonse de Saintonge, a, en effet, donné la première description scientifique du Brésil, et le second, Guillaume le Testu, en a dressé la première carte vraiment digne de ce nom.
On a prétendu que Jean Alfonse n'était pas Français. D'après le père Gharlevoix (6), il serait originaire de Galice,
(1) Id., p. 105.
(2) Id., p. 115.
(3) Id., p. 96.
(4) Id., p. l'75.
(5) Nous n'oublierons pas cependant quelques négociants de Rouen, cités dans le procès de l'amiral Chabot : Dagincourt et Huet qui, par contrat passé le 19 mai 1533, s'engageaient, au cas où ils relâcheraient au Brésil, à donner à l'amiral tout le bois de teinture qu'ils rapporteraient, et Pierre Proun, l'associé d'Ango dans ses revendications contre le Portugal. Isambert. Recueil des anciennes lois françaises, t. xii, p. 726.
(6) Charlevoix. Histoire et de^crijHion de la Nouvelle France,
peut-être de Santoiïa : mais les ouvrages qui nous restent de lui portent tous la désignation suivante : « faict par Jan Alfonse Xainctongeois, né au pays de Xainctonge, près la ville de Cognac ». Nous avons donc le droit de le revendiquer comme notre compatriote. Il est vrai qu'à Texemple de plusieurs marins il navigua plus souvent à bord des navires étrangers que sur les vaisseaux français, et que dans ses longues navigations (i),
Ayant suivi plus de vingt et vingt ans
Par mille et mille meis, Tun et l'autre Neptune,
il fut la plupart du temps au service du Portugal, spécialement sur un navire commandé par Duarte de Paz : mais il n'abdiqua jamais sa nationalité. On le désignait dans la marine portugaise sous le surnom de il Francez. On a même conservé des lettres royales de sauf-conduit en faveur de Johannis Alfonsi Francez, qui erat expertus in viagiis ad Brasiliarias insulas (2) : Par ces lettres on lui promettait, au cas où il renoncerait à servir le Portugal, de ne pas le rechercher en vertu des lois contre les marins qui prenaient du service à l'étranger, ou naviguaient sans autorisation aux possessions portugaises d'Amérique. Il semble donc que notre marin ait tenu à honneur de réserver tous ses droits, et que les Portugais, par une faveur bien rare, aient voulu en quelque sorte renrlre hommage, et à ses talents, et à son caractère, en lui accordant des privilèges spéciaux.
(1) Vers de Mellin DE Saint-gelays dans son édition des Voyages Avantureux de Jan Alfonse.
(2) Varnhagen, ouv. cit., p. 46. 0 proprio Joâo Alfonso, de appellido Fancez, pratico do Brazil recebeu d'el rei carta de seguro de que nâo séria demandado, nem perseguido, por incurso nas penas dos que acceitavam serviço do mar das outras naçoês, on iam as conquistaa som licença.
Aussi bien Jean Alfonse allait, à la lin de sa carrière, revenir dans son pays natal, et lui apporter le concours de son expérience nautique. En 1541, lorsque Jacques Cartier organisa son troisième voyage au Canada, et que Jean de la Roque, seigneur de Roberval, fut nommé par François P' commandant en chef de Texpédition et vice-roi des terres découvertes et à découvrir, Jean Alfonse fut désigné pour servir de pilote principal. Non-seulement il s'acquitta de ces délicates fonctions à la satisfation générale, mais encore fut envoyé par Roberval « vers le Labrador, afin de trouver un passage vers les Indes orientales : n'ayant pu réussir dans son dessein à cause de la glace, il fut obligé de retourner avec le seul avantage d'avoir découvert le passage qui est entre l'île de Terre Neuve et la grande terre du nord (1) ». Jean Alfonse composa ce qu'on appelait alors le Routier du voyage. Cette œuvre a été en partie conservée parHakluyt. Elle porte le titre suivant : An excellent Ruttier shewing thc Course from Relie isle, Carpont, and the grant Ray up the river of Canada for the space of 230 leagues, observed by John Alphonse of Xainctoigne chiefe Pilote to monsieur Roberval, 1542. Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur le mérite de cet ouvrage, car les pays décrits par Jean Alfonse dans ce Routier ne sont pas ceux dont nous nous occupons en ce moment. D'ailleurs notre marin n'y attachait qu'une médiocre importance. Ce n'était sans doute qu'un de ces journaux de bord comme il en avait rédigé à chacun de ses voyages. Il s'intéressait bien davantage à une Cosmographie générale, à laquelle il travaillait depuis plusieurs années^ et où il se proposait de consigner le trésor de ses observations et de l'expérience de ses contemporains. A peine revenu du Canada il se rendit à la Rochelle avec son ami et secrétaire.
(1) Hakluyt The principal navigations y wiages and discoveries of the English nation, made by sea and ower land, t. m, p. 237-240.
110 IIISTOIHE DU lihÉSIL FKANÇAlS.
un capitaine de Honfleur, nommé Paulin Secalar, et les deux marins travaillèrent de concert au livre qui devait assurer leur réputation. 11 est difficile d'établir leur part de collaboration. Peut-être Secalar se contentait-il de rechercher dans les ouvrages nautiques diverses observations qu'il ajoutait aux notes personnelles de Jean Alfonse. Le manuscrit commencé en 1544 fut achevé le 24 novembre 1545. Il est intitulé a Cosmographie avec espère et régime du soleil et du nord, en nostre langue française, en laquelle amplement est traicté comment et par quel moyen les mariniers se peuvent et ûoibvent gouverner, conduire en Fart marine, etc ». Jean Alfonse n'eut pas le plaisir de se voir imprimé. Il eut le malheur d'encourir la disgrâce du roi, et fut emprisonné à Poitiers (1) pour avoir fait la course contre les Espagnols.
Fortune lors, qui ses faits valeureux (2) Avoit conduit au temps de sa ieunesse L'abandonna et en lieu malheureux Le rend captif en sa foyble vieillesse.
Il seiïible avoir été tué dans un combat naval :
La mort aussi (3) n'a point craint son effroy, Ses gros canons, ses darts, son feu, sa fouldre, Mais l'assaillant Ta mis en tel desroy Que rien de luy ne reste plus que pouldre.
L'œuvre de Jean Alfonse, dont la grosseur effraya les imprimeurs, et la mauvaise écriture rebuta les lecteurs, n'a
(1) Thevbt. Cosmographie universelle ^ t. ii, p. 1021.
(2) Mellin de Saint Gelays — ut supra — Alfonse est mort avant le 7 mars 1547, date du permis d'imprimer des Voyages Avantureux qui contiennent ces vers de Mellin.
^3) Id. id.
jamais obtenu les honneurs de la publicité : mais, comme le bruit s'était répandu qu'il avait composé un ouvrage de longue haleine sur la navigation, un libraire de Poitiers, Jean de Marnef, crut pouvoir extraire du manuscrit, qui lui avait été confié, une sorte de résumé (i) qu'il intitula « Les Voyages Avantureux du capitaine lanAIfonce sainctongeois. Le poëte Mellin de Saint Gelays avait été chargé par lui de la confection de ce résumé « à la requeste de Vincent Aymard, marchant du pays de Piedmont, escrivant pour luy Maugis Vumenot, marchant d'Honfleur » ; mais il s'acquitta si mal de sa mission que la réputation de Jean Alfonse (2) en fut ébranlée. Marc Lescarbot, l'auteur de la Nouvelle France, n'écrira-t-il pas quelques années plus tard, et non sans raison, que « si les volages de Jean Alfonse avoient peu estre
(1) In-4. 68 feuillets, chiffrés au recto, avril 1559. — Voici le sonnet, d'ailleurs médiocre, mis en tête de Fédition par Saint Gelais, édit. Blanchemain, t. i, p. 292.
Si la merveille unie à vérité Est des esprits délectable pasture, Bien devra plaire au monde la lecture De ceste histoire et sa variété.
Autre Océan d'autres bords limité. Et autre ciel s'y voit d'autre nature.
Autre bestail, autres fruits et verdure. Et d'autres gens le terrain habité.
Heureux Colon qui premier en fit queste, Et plus heureux qui en fera conqueste, L'un hémisphère avec l'autre unissant!
C'est au Dauphin à voir ces mers estranges, C'est à lui seul à remplir de louanges La grand'rondeur du paternel croissant.
(2) Thevet lui-même, malgré sa crédulité, signale et réfute diverses erreurs de Jean Alfonse. Cf. Cosmographie universelle, t. ii, p. 1021.
advantureux pour quelqu'un, ce n*avoit certes pas esté pour le marin ». Pourtant telle est la force du fait accompli ou plutôt Tempire de l'habitude que, malgré ses imperfections et ses erreurs, les Voyages Av antureux ïwveni encore réimprimés, en 1559, à Poitiers, chez le même Jean de Marnef ; en 1578, à Rouen, chez Thomas Mallard ; en 1598 à Paris, et en 1605 à la Rochelle chez les héritiers de Jérôme Haultin. Quant au manuscrit original, qui contient tant d'observations nouvelles, et constitue à vrai dire comme TEncyclopédie maritime du XVI* siècle, il fut oublié. Il serait aujourd'hui encore complètement inconnu sans M. Pierre (1) Margry, le savant archiviste du ministère de la marine, qui le découvrit pour ainsi dire à la Bibliothèque (2) nationale, et en donna une intéressante analyse accompagnée de nombreux extraits. Nous reproduirons ceux qui se rapportent au Brésil, d'autant plus volontiers qu'ils renferment la première description scientifique d'un admirable pays. Le style en est naïf, parfois puéril, mais l'impression générale est fort exacte, et les détails présentent une remarquable précision. Dans le texte est intercalé le tracé successif de la côte décrite et ce tracé est d'une étonnante fidélité.
Le Brésil, d'après Jean Alfonse, est compris dans la première des trois parties de l'Amérique, celle qui s'étend de la rivière de Maragnon au pôle antarctique; il est habité par trois nations, les Topinabaulx, les Anassoux et les Tabejares (3), « lesquels, dit-il, sont au-dedans de la terre, et ont continuellement guerre avec les aultres ; et quand un de ces sauvages a été fait prisonnier, celui qui le tient est obligé
(1) ^ASLOBn^ Navigations françaises, p. 225-341.
(2) Fonds Baluze -f^ ancien 503, iu-folio. 194 f.f. papier, lignes longues, cartes et figures coloriées, relié en veau fauve marbré, à Taigle de France sur les plats, et au chiffre de Napoléon sur lo dos.
(3) Margrt, ouv. cit., p. 305.
VOYAGEI'RS KT NÉGOCIANTS. Ii9
de luy donner six mois d'espace pour le graisser avant qu*il le tue, et luy bailler tout ce qu'il demande, et sa propre fille pour coucher avec luy. Et si elle engroisse et elle ayt enfant masle, il sera mangé après qu'il sera grand et gras, car ils dient qu'il tient du père ; et si elle est fille ils la feront mourir, cap ils dient qu'elle tient de la mère qui doibt pas estre mangée ». Ces révoltants détails sont confirmés par Léry (1): € Celui qui aura un prisonnier, écrit-il, ne faisant point difficulté de luy bailler sa fille ou sa sœur en mariage, s'il advient que les femmes qu'on avoient données aux prisonniers deviennent grosses d'eux, les sauvages qui ont lue les pères, alleguans que tels enfants sont provenus de la semence de leurs ennemis, mangeront les uns incontinent après qu'ils seront naiz ; ou selon que bon leur semblera, avant que d'en venir là, ils les laisseront devenir un peu grandets ». Gandavo ajoute même à l'horreur de ces détails : « Ils tuent l'enfant (2) après sa naissance, sans que personne parmi eux ait pitié d'une mort aussi injuste. Le père et la mère de la femme qui devraient le plus regretter cette mort, sont ceux qui eu mangent le plus volontiers disant que c'est le fils de son père et qu'ils se vengent de lui ». Jean Alfonse parle de la polygamie, qui est pratiquée dans tout le Brésil. Il vante la pureté de mœurs des femmes américaines, du moins après leur mariage, et leur horreur de l'adultère. « Et sont bonnes gens à nous chrestiens, ajoute-t-il, et est bienheureux celuy qui en peut avoir un pour nourrir. » En effet Léry qui vécut quelques mois dans l'intimité des Tupinambos confirme la véracité de ces observations, et revient à plusieurs reprises sur l'excellent accueil qu'il était assuré de rencontrer chez tous les sauvages d'alentour.
Jean Alfonse n'avait pas observé seulement les indigènes : il avait encore étudié les productions du sol. Il décrit avec
(1) LÉRY, GUY. cit., S XV.
(2) Gandavo, ouv. cit., p. 140,
exactitude VavaU (\) ou maïs « qui vient en manière de matras (2) et fait bonne farine ; Yananas qui semble à artichaulx et sent si bon quand il est meur que la maison en sent toute, et est bon comme saveur de soucre et de conserve ». Il mentionne aussi quelques animaux; il en décrit d'auti'es qu'il ne nomme pas, mais le fait avec assez de précision pour qu'on puisse les reconnaître. C'est surtout comme observations géographiques que son ouvrage est précieux. Les erreurs qu'il enregistre à côté de découvertes très-réelles servent à mieux faire apprécier sa bonne foi, et donnent pour ainsi dire la clef des discussions scientifiques qui agitaient alors le monde érudit. Ainsi il croira de très-bonne foi que le Brésil est une grande île et que la Plata et l'Amazone ont leur source commune dans un lac inmiense situé à l'intérieur, c Par la Flatte, écrit-il (3), ont passé deux navires de mon temps : l'un, qui estoit navire d'Espagne, entra par la rivière de Maragnon, et l'autre qui estoit de Portugal, entra par la rivière d'Argent, et entrèrent dans le grand lac dont i'ay parlé ». Nous retrouvons ici l'écho d'une tradition singulière, qui a traversé les âges : On crut, aux premiers jours de la découverte, qu'il existait à l'intérieur du continent un lac immense, nommé le lac Parime, qui baignait un pays d'une richesse fantastique, dont le roi était vêtu de poudre d'or de la tête aux pieds. Ce monarque métalHque, El Dorado, avait donné son nom à toute la contrée à la recherche de laquelle s'égarèrent bien des aventuriers. Jean Alfonse avait entendu parler de l'Eldorado, il connaissait la Platâ et le Marafîon, et peut-être avait quelque temps remonté ces deux fleuves gigantesques. Au débit énorme de leurs eaux et à leur double direction, il s'imagina qu'ils étaient l'un et l'autre alimentés
(1) Marobt, CUV. cit., p. 806.
(2) Espèce de javelot.
(3) Margbt, GUY. cit., p. 306-307.
par ce lac inaccessible, et, sur la foi de quelques récils, dont il ne contrôla pas suffisamment Texactitude, il écrivit sans hésiter que ce grand lac était leur source commune, mais il a soin de faire remarquer qu'il ne parle que par ouï-dire. Aussi bien excuserons- nous sa crédulité. Il a fait comme jadis Hérodote : Quand un récit frappait son imagination, il s'en emparait avec avidité. Nous Texcuseroas d'autant plus facilement que cette erreur fut partagée par ses contemporains et qu'elle peut jusqu'à un certain point se justifier. Toutes les cartes (1) du seizième siècle désignent en effet la Plata et l'Amazone comme prenant leur source dans la même contrée, et, si celte erreur s'accrédita, cela tient à ce que les afiluents du Haut-Amazone et de la Haute-Plata sont en effet trèsrapprochés, et parfois communiquent entre eux dans la saison des pluies par des marais analogues à ceux du Haut- Nil, qui occupent, à cause du peu de déclivité de la région, d'énormes espaces. N'est-il vraiment pas curieux de penser que l'intérieur du continent avait déjà été exploré cinquante ans à peine après sa découverte, et que c'est un Français qui se faisait l'écho de ces voyages à l'intérieur ?
Pour .tous les pays qu'il a visités lui-même, Jean Alfonse est d'une minutieuse exactitude. Qu'on en juge par cette description des bouches de l'Amazone, qu'on croirait écrite par un contemporain, tant elle est exacte et scrupuleusement étudiée (2). « Cette rivière Doulce a soixante lieues de large à son entrée, et vient tant d'eaux de la rivière Doulce, et court si très fort, qu'elle entre plus de vingt Ueues en la mer, tellement que en les dictes vingt lieues ne se trouve point salée pour l'eau de ladite mer». L'amiral Sabine a, en efîet, constaté à plus de cent kilomètres en mer l'action des eaux douces de l'Amazone sur la salure de l'Océan. « Geste lar-
(1) Cf. la carte de Ramusio reproduite dans ce volume.
(2) Margrt, GUY. cit. p. 308.
geur en ladicte rivière, continue Alfonse (i), va bien vingt et cinq lieues en la terre, et icy fait deux rivières : Tune va vers le su-est, et l'autre va au sur-ouest, et celle qui va au su-est fort proffonde et a bien demy lieue de largeur, en sorte que une canaque y peut bien aller sans sonder, et Peaux court si fort qu'il fault que ung navire ayt bonnes amarres et bonne ancre ». Après la grande île Marajo se présentent en eflFet deux énormes cours d'eau, exactement orientés comme l'indiquait Jean Alfonse ; l'Amazone proprement dit et le principal de ses afQuents, l'Araguay. c La terre de ceste rivière, dit en terminant notre cosmographe (2), est une terre basse et plate, belle terre, car i'ay esté bien cinquante lieues en plus amont ladicte rivière sans que ie aye peu veoir aulcunes montaignes ». Rien de plus exact que cette description des vastes plaines formées par les alluvions du grand fleuve, et qui s'étendent avec une désespérante monotonie sur une étendue de plusieurs centaines de kilomètres carrés (3).
Combien est-il à regretter que toutes les auti*es relations de nos capitaines du XVI* siècle aient été ou perdues ou détruites ! Si nous les avions conservées, il eût été possible de reconstituer l'histoire de ces hardies générations, et presque de dresser la carte de l'Amérique à cette époque : mais l'insouciance de nos pères ne connaissait pas de hmites ; elle n'était surpassée que par leur hardiesse.
Guillaume le Testu, qui fut un des pla<^ fameux pilotes de son temps, s'il n'en était le plus instruit, est une autre victime de cette insouciance nationale. On ignore jusqu'au lieu précis de sa naissance. D'après les uns il était d'origine provençale, d'api es les autres il serait né en Normandie. Comme il prend lui-même le titre de pilote de la mer du
^1) Margrt, ouv. cit., p. 308.
(2) Margry, id. id.
(3) Voir Tour du monde, n«- 399, 400, 401, 461,
VOYAGEURS ET NECtOCIANTS. 123
Ponent en la ville du Havre, il est peut-être originaire de ce port. Il voyagea toute sa vie dans les mers d'Afrique et dans celles du Nouveau Monde ; André Thevet, qui fut à plusieurs reprises son compagnon de voyage, le qualifie de « renommé pilote et singulier navigateur ». Le Testu paraît avoir adopté la Réforme. La dédicace de son Portulan en fait foi. Ce magnifique ouvrage, que nous a conservé le hasard des temps, fut composé en 1555 et dédié à Tamiral Goligny. L'auteur lui souhaite félicité et paix durable (1). CePortulan qui dénote une connaissance peu commune des régions qu'il décrit, est aujourd'hui conservé au dépôt de la guerre. Les peintures qui l'ornent sont dues à une main fort habile. Il serait à désirer, pour l'honneur de la cartographie française, que ce respectable monument des connaissances scientifiques de nos compatriotes au milieu du XVI* siècle fût un jour ou l'autre tiré d'un injuste oubli. Chacune des cartes de Testu est enrichie de notes fort étendues. Voici celle dans laquelle il décrit le Brésil, avec une remarquable exactitude :
« Geste pièce faict démonstration d'une partie d'Amérique ou les régions tant du Brésil caniballes que du royaulme de Prate sont descriptes situées soubz la zonne toride soubs le premier climat antidia meroes et finissant soubz le meilleu du qnatreisme climat antidia rodon. Envyronnée du costé de septentrion de l'océan des Caniballes et Entille du costé d'Orient la grant mer océane. Tous les abitants de ceste terre sont sauvaiges n'ayant cognoissance de Dieu. Ceulx qui abitent à l'amont de l'équinoctial sont malings et mauvais mangeans chair humaine. Ceux qui sont plus eslongnés de l'équinoctial estantplus aval sonttraictables. Tous les dicts sauvaiges tant de l'amont que de l'aval sont nutz ayant leurs loges et
(1) On peut consulter sur ce Portulan deux très-curieux articles de M. Sabin Berthelot à propos de Touvrage de Don Ramon de la Sagra sur Tîle de Cuba, insérés dans le Journtil de V Instruction publique. Cf. F. Denis Une fPte brésilienne célébrée à Houen en 1550, p. 82-35.
maisons couvertes d'écorches de boys et de feuilles. Ils mènent ordinairement guerre les uns contre les autres, c'est assavoir ceulx des montagnes contre ceulx du bort de la mer. Geste région est frétille en milcq et manioc qui est une racine blanche de quoy ils font de la farine pour menger, car ils ne font point de pain ; aussy y a-t-il force naveaux de trop meilleur goust que ceulx du pays de France avec ennenieus (1) qui est un fruict délicieux avec plusieurs aultres sortes de fruicts. Aussi nourrit ceste terre sengliers, loups cerviers, agoutins, tatous et plusieurs sortes de bestes, avec grand nombre de poulailles semblables à celles de ce pays de France. Papegaulx de divers plumaige. Les marchandises de ceste terre sont cotons, brésil, poyvres, bois servans à teincture avec gros vignolz desquels on faict patenostres et ceintz à femmes, les desuditz abitans sont grant pescheurs de poisson et fort adroicts à tirer de Tare ».
Guillaume le Testu devait mourir non loin de cette région, dont il connaissait si bien les productions et les habitants. En 1572, il se trouvait dans le Darien, près de la ville de Nombre de Dios, quand il apprit l'arrivée de l'anglais Francis Drake, qui préludait à sa gloire future en poursuivant sur toutes les mers le pavillon espagnol. Les deux capitaines associèrent leurs haines et s'emparèrent d'un butin énorme, mais, dans l'action, Guillaume le Testu fut tué par un soldat ennemi (2).
Jean Alfonse et Guillaume le Testu ne sont pas les seuls capitaines français voyageant au Brésil, dont l'histoire ait conservé le nom. Parmi les hardis marins et les intrépides armateurs, qui, tout en faisant leur fortune, soutenaient alors dans ces lointains parages l'honneur du pavillon national, il
(1) Ananas?
(2) GiMBEB et Danjou. Archives curieuses de l'Histoire de France, l^ série, t. ix, p. 434-437. Torzay. Vie de Strozzi.
en est deux, Jean Duplessis et Guillaume de Moner, qui ont eu l'heureuse chance de transmettre leurs noms à la postérité.
Il est vrai que le souvenir de Duplessis ne nous a été conservé que par la gracieuse légende de Paraguassu et Garamourou, qui résiste difficilement aux exigences de la critique historique: mais, en négligeant les détails pour ne tenir compte que de Tensemble, le fait en lui-même, c'est àjdire la réalité du voyage de Duplessis, est à l'abri de toute contestation. Voici le résumé de cette légende qui a inspiré à un poète brésilien, Santa Rita Durao, des chants fort appréciés par ses compatriotes (1) : Un Portugais, Diego Alvarez Gorrea, jeté par un naufrage sur les rives de San Salvador, près de Bahia, mais assez heureux pour conserver ses armes et ses munitions, réussit à inspirer aux sauvages qui l'avaient recueilli un tel respect qu'ils le surnommèrent Caramourou^ ou l'homme qui lance le feu. Garamourou leur rendit tant de services qu'ils le choisirent comme chef de tribu et s'honorèrent de son aUiance. La fille d'un des principaux chefs indigènes, Paraguassu, s'éprit pour lui d'une violente passion et vécut avec lui. Après quelques années survint un navire français, monté par des Dieppois, et commandé par le capitaine Duplessis. Gorrea, que sa grandeur n'attachait pas au rivage brésilien, se jeta à la nage, dès qu'il eut aperçu le navire, afin d'y trouver un asile et de regagner l'Europe. ParaguassU; voyant s'éloigner celui sans lequel elle ne pouvait plus vivre, se jeta elle aussi à la mer. Touché par sa constance, Duplessis consentit à la recevoir avec son ingrat amant, et les débarqua tous deux dans un des ports du
(1) Ce poëme a été traduit en français par Eugène de Montglave (18f9), et réimprimé en 1845 dans la collection des Epicos Brasileiros. — Voir sur Garamourou Brito Freyre : America Portuf/nesa, liv. i, 95—101 Warden. Histoire de l'Empire du Brésil, t. I, p. 252-255.
royaume. L'aventure de Pai*aguassu et Caramourou fut vite connue. Présentée à la cour de France, la belle indienne eut rinsigne honneur d*être tenue sur les fonts baptismaux par Henri II et Catherine de Médicis. Quelque temps après elle fut mariée avec celui qu'elle avait choisi. Revenus au Brésil, les deux époux acquirent dans la province actuelle de Bahia, une sorte de pouvoir souverain sur des tribus jusqu'alors indépendantes. Leurs droits furent respectés par le Portugal, et ils moururent tous deux dans un âge fort avancé (1). D'après une autre version, qui paraît se rapprocher davantage de l'histoire, Gorrea aurait reconnu les bienfaits de Henri II par la plus noire ingratitude. Il lui avait promis d'employer son influence sur les Brésiliens pour fonder une colonie française. Il avait même obtenu d'un négociant français, peut-être de Duplessis lui-même, deux vaisseaux bien garnis de munitions et de marchandises, mais il les livra au roi de Portugal, Jean III, qu'il avait déjà fait prévenir des projets du roi de Fi ance par Pedro Fernandez Sardinha, qui venait de terminer ses études à Paris. Sardinha fut récompensé par le titre de premier évêque du Brésil, et Gorrea fut investi du gouvernement de Bahia (2).
Telle est la légende. Elle est restée populaire au Brésil. On montre encore l'arbre de la Découverte, derrière lequel Gorrea s'était caché aprè^ son naufrage ; dans la chapelle da Graça, qui relève du couvent de San-Bento, et que l'on considère comme le plus ancien édifice de San-Salvador, repose Paraguassu. Ses descendants directs vivent encore, et occupent dans leur patrie un rang honorable. En dépit de la perpétuité de cette tradition, rien n'est moins prouvé que le
(1) Ferdinand Denis. Le Brésil, Collection de TUnivers pittoresque, p. 35-38.
(2) AcciOLi. Memoria da provincia Bahia, 1835, t. i, \\ 54. — Vasconcblos. Cronica do Brasil, liv. I., p, 36 et 38.
voyage de la belle Paraguassu à la cour de Henri II. Il est impossible de lui assigner une date précise, et de la confirmer par des témoignages contemporains. Paraguassu a pourtant vécu, et la poésie populaire lui assure Timmortalité. N'est-elle pas comme le touchant symbole de la jeune Amérique qui se donnait naïvement et de tout cœur à Tancien monde, dont elle reconnaissait la supériorité? Aussi n'est-ce que justice d'associer à son nom celui du capitaine Duplessis, qui l'aurait conduite en Europe.
Bien autrement authentique est le voyage de Guillaume de Mener. Hans Staden, dont nous avons à diverses reprises (1) allégué le témoignage, rapporte qu'en 1554 il était prisonnier des Brésiliens et avait à peu près perdu l'espoir de recouvrer sa liberté, quand il apprit qu'un navire dieppois, nommé la Marie Belette, venait de débarquer dans la baie de Rio, « C'est là que les Français opt l'habitude de charger du bois du Brésil. Ils vinrent avec une embarcation au village où j'étais, et achetèrent aux Indiens du poivre, des singes et des perroquets. L'un d'entre eux, nommé Jacques, qui parlait leur langue, étant venu à terre, me vit, et demanda la permission de m'amener. Mon maître refusa, disant qu'il voulait beaucoup de marchandises pour ma rançon. » Il paraît que cette proposition refroidit notre compatriote, car il ne répliqua rien, se contenta de donner à l'infortuné quelques banales consolations, et repartit. Staden désespéré prit alors un parti extrême. Il courut au rivage en renversant les Brésiliens qui voulaient l'arrêter, et atteignit la chaloupe française au moment même 011 elle partait. Il s'attendait à être le bienvenu, mais les matelots le repoussèrent en alléguant que, s'ils l'emmenaient de force, ils s'aliéneraient les indigènes, avec lesquels ils tenaient au contraire à conserver les meilleures relations. L'infortuné dut reprendre le chemin du village, où sa tentative d'évasion
(1) Hans Staden. Histoire d'un pays situé dans le Nouveau Monde, p. 175 et auiv.
fut punie par un redoublement de cruauté. L'égoïsme commercial avait étouffé chez nos compatriotes la voix de Thumanité. Aussi bien Téquipage de la Marie Belette semble avoir été singulièrement composé. Ce sont ces mêmes matelots qui, après avoir pris un navire Portugais, livrèrent un de leurs prisonniers à un chef, nommé Stama, qui s'empressa de le manger. Cette barbarie reçut sa juste punition. Le vaisseau se perdit en mer dans le voyage de retour, et Staden, alors délivré, put annoncer aux parents des victimes leur sort malheureux.
En effet l'équipage d'un autre navire Français, plus accessible aux sentiments de pitié, délivra la même année Hans Staden. Ce dernier, dans sa reconnaissance, sentiment bien rare pour un Allemand, a conservé le nom du navire et de ses chefs. Le navire se nommait la Catherine de Wateville; il avait pour commandant Guillaume de Mener, pour pilote François Schantz, et pour interprète Perot. Staden fut accueilli chaleureusement par eux, quand il vint les visiter avec son maître dans la baie de Rio. On lui donna des vêtements et on joua à bord une véritable scène de comédie pour décider le Brésilien à céder son esclave moyennant rançon. Deux des matelots feignirent d'être les frères de Staden, envoyés à sa recherche par leur vieux père. Ils le serrèrent dans leurs bras, et se mirent aux genoux de Mener, pour le décider à emmener leur malheureux parent. Le capitaine était au courant de la situation, mais, comme il ne se dissimulait pas le mécontentement du Brésilien, et tenait à ne pas compromettre ses relations futures, il voulait paraître avoir la main forcée. La vue de quelques marchandises européennes détermina enfin le barbare, et Hans Staden recouvra la liberté. A peine installé dans le vaisseau libérateur, il dut prendre part à un combat contre un navire Portugais, et reçut une blessure à la jambe. Le 31 octobre 155i, la Catherine quitta la baie de Rio, et, après une traversée fort heureuse, arriva à Ronfleur le 22 février 1555.
Si les noms de Jean Alfonse, Guillaume le Testu, Duplessis, et Guillaume de Mener sont les seuls que le temps ait respectés, on sait néanmoins que nos compatriotes fréquentaient alors le Brésil. D'après Staden (1) on avait vu des Français à San Salvador, et à Tatuapura. Ils venaient même si souvent dans un port situé à Tembouchure du San Francisco qu'on . l'appelait Porto dos Francezes. D'après la Noticia do Brasil (2) ils fréquentaient la baie d'Ibipitanga, Traïçâo, la rivière de Magoape, le cap Saint Augustin et Porto Velho. Les historiens portugais (3) avouent que les indigènes entraient volontiers en relations avec nos matelots, surtout avec ceux de Normandie et de Bretagne, qui s'habituaient à considérer ces régions comme leur appartenant. A Bahia, et surtout à Rio lem' prépondérance n'était même plus discutée. En 1551, un
ertain Gaspar (4) Gomes de llheos était bloqué deux mois et demi dans le golfe do Rio par un capitaine français, qui, tout en le surveillant, continuait paisiblement ses opérations commerciales avec les indigènes, et Gomes de llheos n'osait ni troubler sa quiétude, ni essayer de forcer le blocus, parce qu'il avait appris que d'autres navires français étaient en charge au cap Frio. Le 15 avril de la même année un combat naval s'engageait (5) au cap Frio entre un vaisseau français et un vaisseau portugais commandé par Goës. Vers la même époque un autre Portugais, Luys Alvares de San Vicente
(1) Hans Staden, ouv. cit. p. 45.
(2) Noticia do Brasil, § IX, XI, XVIII.
(3) Varnhagen, Historia gérai, t. I, p. 189. « Mas outre perigo
crescente punha en maior risco a ruina e a perda do Brazil a
Bretanha et a Normandia consideravam as terras do Brazil tâo suas como o proprio Portugal. » Cf. id. p. 228
(4) Ternaux Compans. Notice historique sur la Guyane Française, p. 12-17.
^5) Varnhagen, ouv. cit. p. 206.
130 HISTOIRE Di: «RÉSIL FRANÇAIS.
n'échappait qu'avec peiae à la poursuite d'un navire français qui comptait, disait-il, au moins trois cents hommes d'équipage, et Bras Cubas de Santos apprenait à la cour de Lisbonne que décidément les Français (1) se fortifiaient au cap Frio. La fortune semblait se déclarer en notre faveur, et nos rivaux renonçaient presque à leurs droits.
IL — Les Brésiliens en France.
La preuve la plus curieuse de la fréquence des rapports qui, vers le milieu du ^VP siècle, resserrèrent les liens qui unissaient la France au Brésil, nous est fournie par un curieux oj)uscule, imprimé à Rouen en 1551, et dont M. Ferdinand Denis a eu l'heureuse idée de donner une analyse étendue et de citer les passages les plus importants (2).
C'était alors la coutume, quand un souverain visitait pour la première fois une des villes de son royaume, de lui faire ce qu'on appelait une entrée. Les plus riches citoyens et les plus hauts fonctionnaires luttaient entre eu3i de magnificence, afin de marquer son séjour par des fêtes brillantes. En 1548, Lyon avait reçu la Cour avec un luxe inouï et une prodigalité qui fit sensation. Les Rouennais prièrent le roi de vouloir bien à leur tour les honorer de sa visite, et résolurent de lui faire oublier les splendeurs de Lyon par la richesse et l'originalité de leur réception. Henri II et Catherine de Médicis étaient alors dans l'enivrement des premières années de leur royauté ; ils ne rêvaient que plaisirs et fêtes ; aussi acceptèrentils avec empressement la proposition des Rouennais, et, en octobre 1550, la Cour de France arriva dans la vieille capitale normande. Un écrivain anonyme a décrit les fêtes et les céré*
(1) Ternaux Compans, ut supra.
(2) F. Denis. Une fête Brésilienne célébrée à Rouen en 1S30. I*aris, Techener 1850.
monies de Rouen dans un opuscule intitulé : « La Déduction du sumptueux ordre plaisantz spectacles et magnifiques théâtres dressés, et exhibés par les citoiens de Rouen ville métropolitaine du pays de Normandie, à la sacre Maiesté du Très Christian Roy de France, Henry secôd leur souverain Seigneur, et à Tresillustre dame, ma Dame Katharine de Medicis, la Royne son espouze, lors de leur triumphant ioyeulx et nouvel advenement en icclle ville, qui fut es iours de mercredyet ieudy premier et secôd iours d'octobre, mil cinq cens cinquante (1). » Grâce à ce curieux opuscule, nous savons que les Rouennais, afin de donner plus d'éclat à leur réception, avaient invité des artistes et des poètes étrangers à les aider de leurs inspirations. Ils offrirent en présent deux statues d*or au royal visiteur, dressèrent en son honneur des obélisques, des temples, des arcs de triomphe « animez de fort beaux personnages », et, dans leur amour des réminiscences antiques, figurèrent jusqu'à Tapothéose de François I". Mais la partie vraiment originale de la fête, celle qui intéressa le plus vivement la Cour entière, fut la reproduction de quelques scènes de la vie brésilienne. Il y avait alors à Rouen un certain nombre de Brésiliens, venus en France pour la visiter. Ils appartenaient à la tribu des « Tabagerres », importante fraction du peuple Tupinanaba, qui de tout temps s'était signalée par son accueil empressé et sa large hospitalité vis-à-vis de nos compatriotes. Leur chef les avait accompagnés. Il se nommait Morbicha (2). Les Rouennais le prièrent de vouloir bien, lui et ses hommes, donner au roi de France conmie une idée des mœurs brésiliennes. Malgré la saison
(1) Rouôn, chez Robert le Hoy Robert et Jehan dictz du Qord tenantz leur boutique au portail des libraires, 1551.
(2) C'était sans doute un chef électif, et le nom de Morbicha s'ap-» plique moins à un homme qu'à une dignité. Cardim {Narrativa epistolar de una viagem e missâo jesuitica pela Bahia etc.,) parle desMurubichas qui conduisaient au combat les guerriers brésiliens*
avancée, on était au commencement d'octobre, il fut convenu que les lives de la Seine offriraient les scènes pittoresques et variées que nos matelots contemplaient sur les rivages américains. Afin de rendre l'illusion plus complète, on improvisa une forêt brésilienne, on bâtit à la hâte quelques cases, et comme les productions et les animaux du pays ne manquaient pas à Rouen, il ne fut pas malaisé de rendre Timitation aussi complète que possible. Enchantés de se retrouver au milieu d'un paysage qui leur rappelait le pays natal et de vivre quelques heures comme au milieu de leurs forêts, fiers d'attirer sur eux l'attention des souverains et des plus grands seigneurs d'un puissant royaume, ces Brésiliens se prêtèrent avec empressement au désir des magistrats de Rouen, et Ifeur promirent de jouer au naturel ce que, dans la langue légèrement pédantesque du temps, le rédacteur anonyme de la € Déduction du sumptueux ordre » appelle leur sciomacbie (1), ou combat fictif.
Les Tabagerres de Rouen n'étaient pas assez nombreux pour « naïvement dépeindre au naturel » leurs guerres et leurs danses, les divers incidents qu'amenait le trafic du boii de Brésil, et leurs chasses. Ils n'étaient en effet que cinquante (2). Mais un grand nombre de matelots normands
(1) Mieux vaudrait sciamachie^ ou combat avec son ombre ; allusion à un exercice antique qui consistait à agiter les bras et les jambes comme une personne qui se battrait contre son ombre.
(2) T. Farin, dans son Histoire de la ville de^Rouen (t. I, pp. 126, 1738) parle de la fête de 1550 ; il connaissait probablement la Déduction de la Somptueuse entrée, mais il Tavait ou mal lue ou copiée avec négligence, car il n'hésite pas à faire danser trois cents Brésiliens sur les bords de la Seine, tandis que le récit authentique n'en admet qu'une cinquantaine... a Le long de la chaussée des emmurées, dit-il, dans une place vuide, était une troupe de Brasiliens, au nombre de trois cents hommes tous nuds, qui exerçaient une espèce de guerre les uns contre les autres entre les arbres et les brussailles, qui y étaient plantez pour donner du plaisir au Roy. »
connaissaient le Brésil et ses coutumes. Plusieurs d'entre eux avaient même séjourné quelque temps dans le pays en qualité d'interprètes. Le conseil municipal de Rouen pria tous ceux qui voudraient ajouter à l'éclat de la cérémonie de grossir pour quelques jours la petite troupe brésilienne, et de figurer avec eux dans cette fête étrange. Deux cent cinquante matelots ou interprèles acceptèrent la proposition, et se mêlèrent aux Brésiliens. Ils poussèrent même si loin l'exactitude et la couleur locale, qu'ils adoptèrent le costume primitif des Tabagerres, et se montrèrent, vêtus de leur bonne volonté, devant Catherine de Médicis et ses jeunes dames d'honneur. Mais telle était la naïve curiosité qui entraînait alors les esprits que cette particularité passa comme inaperçue. Non-seulement les magistrats de Rouen qui avaient organisé la fête, « gens doctes et bien suffisants personnaiges », n'y virent aucun mal, mais encore la Cour tout entière y montra « face ioyeuse (1) et riante. » La reine Catherine témoigna même à diverses reprises toute sa satisfaction, car « le second iour, comme on renouveloit le spectacle, la royne, passant en sa pompe et magnificence par dessus la chaussée, ne le sut faire sans prendre délectation aux iolys esbatements et schyomachie des Sauvages. »
Mais il est temps de céder la parole à l'auteur de la Déduction du sumptueux ordre, et de connaître d'après lui les scènes de ce drame à trois cents personnages : « Le long de la dicte chaussée qui s'estend depuis le devant de la porte des dites emmurées, iusques au bort de la rivière de Seyne, sied une place en prarye non ediffiée de deux cens pas de long (2) et de trente cinq de large, la quelle est pour la plus grande partie naturellement plantée et umbragée, par ordre, d'une saussaie de moyenne fustaye et d'abondant fut le vuide artificiellement
(1) F. Denis, ouv. cit., p. 8.
(2) Id.,' p. 13-16.
remply de plusieurs autres arbres et arbrisseaux comme genestz, geneure, buys et leurs semblables entreplantez de taillis espes. Le tronc des arbres estoit peint et garny en la cime de branches et floquai*tz de buys et fresne, rapportant assez près du naturel aux feuilles des arbres du Brésil. Autres arbres fruitiers estoient parmy eulx chargez de firuictz de diverses couleurs et espèces imitans le naturel. A chacun bout de la place, à Tenviron d'une quadrature estoient basties loges ou maisons de troncs d'arbres tous entiers, sans doUer ni préparer d'art de charpenterie, icelles loges ou maisons couvertes de roseaux, et fueillarts, fortifiés à l'entour de pal en lieu de rempart, ou boulleverd en la forme et manière des mortuabes et habitations des Brisilians. Parmi les branches des arbres voUetoient et gazoulloient à leur mode grand nombre de perroquets, esteliers, et moysons de plaisantes et diverses couleurs. Amont les arbres grympoient plusieurs guenonnez, marmotes, sagouins, que les navires des bourgeois de Rouen avoient nagueres apportez de la terre du Brésil. Le long de la place se demenoient ça et là, iusques au nombre de trois centz hommes tous nuds, hallez et herissonnez. Sans aucunement couvrir la partie que nature commande, ils estoient façonnez et équipez en la mode des sauvages de l'Amérique dont saporte le boys de Brésil, du nombre desquelz il y en avoit bien cinquante naturelz sauvages freschement apportez du pays, ayans oultre les autres scimulez, pour décorer leurs faces, les uns, lèvres et aureilles percées et entrelardéez de pierres longuettes, de l'estendue d'un doigt, poUies et arrondies, de couleur d'esmail blanc et verde esmeraude. Le surplus de la compagnie, ayant fréquenté le pays, parloit autant bien le langaige et exprimoit si nayfvement les gestes et façons de faire des sauvages, comme s'ilz fussent natifz des mesmes pays. Les uns s'esbatoient à tirer de l'arc aux oyseaulx, si directement éiaculantz leur traict fait de cannes, iong ou roseaux, qu'en l'art de sagaptaire ils surpassoient Merionez, le Grec, et Pandarus, le Troyen. Les
autres couroient après les guenonnes, viste comme les Troglodytes après la sauvagine ; aucuns se balançoient dans leurs lictz subtilement tressez de lil de coton attachez chacun bout à l'estoc de quelque arbre, ou bien se reposoient à Tumbrage de quelque buisson trappys, les autres coupoient du boys qui, par quelques-uns d'entre eulx, estoit porté à un fort construit poui' l'effet sur la rivière , ainsi que les mariniers de ce pays ont accoustumé faire quand ils traictent avec les Brisilians : lequel bois iceulx sauvages troquoient et permutoient aux mariniers dessus ditz, en haches, serpes et coings de fer, selon leur usage et leur manière de faire. La troque et commerce ainsi faite, le boys estoit batellé par gondolles et esquiffes^ en un grand navire à deux hunes ou gabyes radiant sur ses ancres : laquelle estoit bravement enfunaillée et close sur son belle de paviers aux armaries de France, entremeslées de croix blanches, et pontée davant arrière : l'artillerie rangée par les lumières et sabortz tant en proue
qu'en poupe, et le long des escottartz les bannières et
estendarts de soye tant hault que bas estoient semées d'ancres et de croissanz argentez, undoyants plaisamment en l'air. Les matelotz estoient vestus de sautembarques et bragues de satin, my-partis de blanc et noir, autres de blanc et verd qui montoient de grande agilité le long des haultbancz et de l'autre funaille. Et sur ces entrefaites, voicy venir une troupe de sauvaiges qui se nommaient à leur langue Tabagerres, selon leur partialitez, lesquels estants accroupis sur leurs talions et rangez à l'environ de leur Roy, autrement nommé par iceux Morbicha, avec grande attention et silence ouyrent les remontraoces et l'harangue d'iceluy Morbicha, par un agitement de bras et geste passionné, en langaige brésihen. Et ce fait, sans réplique, de prompte obéissance vindrent violentement assaiUir une autre troupe de sauvaiges qui s'appeloient en leur langue Toupinabaulx ; et ainsi ioinctz ensemble se combatirent de telle fureur et puissance, à traict d'arc, à coups de masses et d'autres bâtons de guerre, desquels ils ont accoutumé user, que finablement les Toupinambaulx des-
confirent et mirent en roulte les Tabagerres; et non contens de ce, tous d'une volte coururent mettre le feu et bruller à vifve flamme le mortuabe et forteresse des Tabagerres, leurs adversaires, et de faict, ladite scyomachie fut exécutée si près de la vérité, tant à raison des sauvages naturelz qui estoient meslés parmi eux, comme pour les mariniers qui par plusieurs voyages avoient traffiqué et par longtemps domestiquement résidé avec les sauvages, qu'elle sembloit estre véritable, et non simulée, pour la probation de laquelle chose plusieurs personnes de ce royaulme de France, en nombre suffisant, ayant fréquenté longuement le pays du Brésil et Cannyballes, attestèrent de bonne foy l'effect de la figure (1) précédente estre le certain simulachre de la vérité. »
La fête brésilienne de Rouen eut un grand retentissement. Il y eut dès lors, dans presque toutes les cérémonies de ce genre, des sauvages qui se livrèrent à leurs jeux en présence de la Cour. Ainsi à l'entrée de Charles IX à Troyes, le 23 mars 1564, des sauvages figurèrent, mais le Cérémonial se tait sur leur nationalité. A l'entrée du même souverain à Bordeaux, le 9 avril 1565, on vit paraître trois cents hommes d'armes « conduisans douze nations estrangères captives, telles qu'estoient Grecs , Turcs , Arabes , Egyptiens , Taprobaniens , Indiens, Canariens, Mores, Ethiophiens, Sauvages américains et Brésiliens, Les capitaines desquels haranguèrent devant le Roy chacun en sa langue entendue, par le truchement, qui l'interprétoit à sa maiesté (2) ».
(1) Allusion à une planche fort intéressante qui accompagne la Déduction. Gravée sur bois par un artiste inconnu, elle reproduit dans la naïveté de leurs attitudes et l'innocence de leurs costumes les Brésiliens de Rouen. M. F. Denis remarque avec raison que c'est le premier monument iconographique que le xvi« siècle ait fourni sur le Brésil. Aussi Ta-t-il fait figurer dans sa réimpression de la Déduction de la Somptueuse entrée,
(2) Th. Godefrot. Le Cérémonial de France ou description des
A Rouen même a*est longtemps perpétué le souvenir de la présence et du séjour des Brésiliens. « Rue Malpalu, n° 17, écrit un savant archéologue (1), presque en face de la rue des Augustins est renseigne de Tîle (2) du Brésil, maison en bois. Elle se distingue par un grand bas-relief, divisé en deux sujets relatifs à la découverte de TAmérique; de petites figures nues sont sculptées sur les montants, au milieu d'ornements gothiques. Cette devanture, qui n*est pas indigne de l'attention des curieux, date du milieu du XVP siècle ». L'hôtel de la rue Malpalu a été récemment démoli, mais l'enseigne a été conservée et déposée au Musée des Antiquités. Sculptée sur bois et peinte, elle représente les diverses opérations qu'exigeaient delà part des Brésiliens la coupe et la traite de Tibirapitanga.
De ces divers témoignages il résulte que les relations entre la France et le Brésil étaient fréquentes vers le milieu du XVP siècle ; aussi comprend-on que le gouvernement français, malgré son indifférence en matière commerciale, ait enfin songé à détourner cette activité à son profit, en fondant un établissement sérieux dans cette région, et en assurant à nos négociants et armateurs la protection de ses canons et de
cérémonies, rangs et séances observées aux couronnemens des Roys de France, etc.
(1) La Québièbe. Description historique des maisons de Rouen, dessinées et gravées par E. H, Langlois, (1821).
(2) Cette dénomination d*île du Brésil ne doit pas nous surprendre. Dans les premières relations adressées du pays de Santa Cruz au Portugal, ce pays est presque toujours désigné sous le nom d'île. Les navigateurs normands partageaient cette erreur. Ex ea insula quse terra nova dicitur, lisons-nous dans la Chronique d'Eusébe de Césarée continuée par M. et P. Paulmier. Ad Brasi^ Haras insulas, est-il dit dans la protestation du baron de Saint Blancard, etc.
ses vaisseaux. Le chevalier de Villegaignon (1) fut le promoteur de cette entreprise qui, bien conduite, aurait été pour notre pays une source pour ainsi dire inépuisable de richesses et de conquêtes pacifiques. Elle échoua par sa faute, et la déception fut d'autant plus vive que les espérances étaient mieux fondées. Ce fut le premier essai de colonisation tenté par la France, et ce devait être la première des mésaventures qui constituent presque toute notre histoire coloniale.
(1) Peu de noms entêté orthographiés de tant de façons diverses Bien que le chevalier soit nommé sur son épitaphe Yillegagnon • bien que le bourg qui appartenait à sa famille et le château dont les ruines existent encore à dix-sept kilomètres de Provins soient désignés sous le même nom, comme le chevalier signait ses lettres Villegaignon, et que plusieurs de ses contemporains l'appellent ainsi, nous ayons adopté cette forme de Villegaignon,