II. — DÉPART POUR LB BrÉSIL
Juscju'alors de simples armateurs et des marins sans attache oflîcielle s'étaient seuls aventurés au Brésil. Villegaignon qui voulait fonder dans celte région une véritable colonie, et prétendait ne tenter l'entreprise qu'avec l'assentiment de l'amiral de Coligny et le concours du roi s'exposait à plus d'un mécompte. Arracher le consentement de Coligny, juge suprême en matière maritime, obtenir l'autoris^ion royale, réunir des approvisionnements, des vaisseaux et des hommes en nombre suffisant pour ne pas échouer d'une façon misérable, c'étaient en effet aulant«d'obstacles à vaincre pour un catholique aussi déterminé qu'ill'était, pour un homme tombé dans la disgrâce du roi, et pour un militaire qui n'avait de fortune que son épée. Mais Villegaignon avait pour qualité maîtresse une
(1) Crespin, ut. supra.
LES PROJETS DE VlLLEGAIGNON. 161
persévérance à toute épreuve. Il s'était juré à lui-même de se tailler au Nouveau-Monde comme une principauté dont il serait Tunique maître, et il se tint parole.
Aussi bien, il faut lui rendre cette justice, Villegaignon s'y prit fort habilement. Un des historiens qui ont raconté incidemment sa tentative de colonisation au Brésil, le pèreMaimbourg (1), prétend qu'il n'eut aucune peine à obtenir le consentement de l'Amiral, parce qu'il s'était déjà engagé dans l'hérésie. « Avec toutes ces belles qualités, écrit-il, Villegaignon eut le malheur en présumant trop de son esprit, et se voulant faire juge des différends de la reUgion, de tomber dans l'hérésie. Et comme il vit que le roy Henry faisoit poursuivre à outrance les protestants, il eût peur, s'il estoit descouvert et déféré de perdre sa fortune et peut estre aussi la vie. C'est pourquoy il s'alla présenter à l'Amiral de Coligny, et luy proposa le dessein qu'il avait conceu d'établir une colonie dans l'Amérique méridionale, où avec les grands avantages qu'on en pourroit tirer, on aurait une retraite assurée pour les protestants persécutez qui s'y voudraient réfugier. » Mais Villegaignon ne s'était pas encore prononcé. En sa qualité de chevalier de Malte, c'est-à-dire de défenseur attitré du catholicisme, il passait même poui* exagérer la rigueur de ses sentiments orthodoxes. Rien dans sa conduite antérieure ne laissait soupçonner un changement dans ses croyances. Le père Maimbourg se trompe donc quand il attribue à la peur d'être poursuivi comme hérétique la proposition du viceatmiral de Bretagne. Le plus probable est que Villegaignon, qui avait absolument besoin du consentement de Gohgny, adopta non pas la plus honorable, mais la plus sûre des tactiques : il flatta l'Amiral dans son amour-propre. Il feignit une conversion prochaine, et lui fit entrevoir la prompte réalisation d'un de ses projets favoris, en le berçant de l'espoir de créer au delà de l'Atlantique, comme un champ d'asile
(1) Maimbourg. Histoire du Calvinisme, livre II, p. 101.
pour ses coreligionnaires persécutés (1). On croit facilement ce qu'on désire. Goligny fut la dupe de ces avances intéressées. Villegaignon, sans se convertir ouvertement aux doctrines nouvelles, laissait entendre qu'il accepterait la discussion, et pratiquerait la tolérance la plus absolue. Gomme il jouissait d'une réputation incontestée de bravoure et de capacité militaire, une pareille recrue était bien désirable au parti protestant, qui s'attendait d'un jour à l'autre à être attaqué, et organisait déjà la résistance. Goligny accepta donc avec empressement ces ouvertures, et fit savoir à son subordonné qu'il désirait connaître plus à fond ses projets. Ville- ' gaignon les lui exposa, et, comme il était beau parleur, dès qu'il eut fait entrevoir la possibilité de créer à peu de frais et tout de suite une France américaine, où les protestants jouiraient de la liberté de conscience, Goligny n'hésita plus, et accorda toute sa confiance à l'habile négociateur. A ce moment, la guerre civile était imminente en France. Goligny en redoutait l'explosion, et cherchait à la prévenir. Villegaignon lui démontra sans peine qu'il y parviendrait en colonisant une de ces régions récemment découvertes, dont l'Espagne et le Portugal prétendaient se réserver la propriété exclusive. De la sorte il concilierait avec le respect du à son souverain ses sympathies pour la cause protestante, et remplii'ait lés devoirs de sa charge, tout en suivant les inspirations de sa conscience.
(1) Telle fut du moins ropinion des contemporains dont Lescar- LOT {Histoire de la Nouvelle-France, liy. II. p. 143), se fit Tinterprète en écrivant : « Il fit entendre que dès longtemps il avoit non seulement un désir extrême de se ronger en quelque païs lointain où il peut librement, et purement servir à Dieu selon la réformation do FEvaDgilo : mais aussi qu'il dovroity préparer lien à tous ceux qui s'y voudroient retirer pour éviter les persécutions. » D*aprèâ Crespin, Hiatoirc des Martyrs, p. 399, a ceux ausquels il s'cstoit adressé crurent facilement ses paroles louans ceste ontreprinso digne plustost d'un prince que d'un simple gentilhomme.
Dans ces mondes récemment découverts, où les aventuriers Espagnols et Portugais ne cheichaient que des trésors, les protestants français trouveraient un sûr asile^ et travailleraient en même temps à la gloire de la patrie. « Une France jeune et forte surgirait par delà les mers, tandis que calme et paisible, la vieille France serait pour jamais délivrée des persécutions qui la déshonoraient, à Tabri des guerres civiles qui menaçaient de Tensanglanter (1). » Tels furent les projets à la fois grandioses et séduisants, que Yillegaignon sut présenter à Famiral avec un art infini et une éloquence persuasive. Coligny ne demanda qu*à être convaincu. Peutêtre même avait-il formé de son côté de semblables projets. Il promit donc à VilUegaignon de Tappuyer de tout son pouvoir, s'entendit avec lui sur le choix du pays à coloniser, le désigna à Tavance pour commander Texpédition et le recommanda chaudement au roi.
La négociation devenait ici plus délicate : Henri II était alors (1555) en guerre avec TEspagne, avec TEmpire et avec l'Angleterre. Enveloppé par une ceinture continue d'Etats ennemis, il se débattait avec peine contre la coalition, et se souciait médiocrement de distraire une partie de ses forces pour les expédier au Nouveau-Monde. Si du moins, on lui avait proposé d'attaquer l'Amérique espagnole, il aurait peut-être consenti à autoriser Texpédition ; mais il n'avait aucun motif de guerre contre le Portugal, et, si les Français s'établissaient dans une région qui passait pour dépendre du Portugal, n'était-ce pas se donner de gaieté de cœur un nouvel ennemi ? De plus Henri II avait encore sur le cœur les emportements du vice-amiral de Bretagne contre le comte de Carné, et se souvenait de ses folles provocations de Brest. Gei*tes, s'il eût été réduit à ses propres ressources, Villegaignon n'aurait jamais obtenu le consentement du roi de France : mais Coligny avait adopté ses projets, et lui avait
(1) Tessier. L'amiral Coligny, p. 9i
promis de le soutenir. Il n'eut pas de peine à démontrer à Henri II que, depuis un demi-siècle, la France et le Portugal se disputaient la possession du Brésil^ sans que jamais la o guerre eût été officielleuent déclarée à ce propos entre les deux couronnes. Il n* était donc pas probable que le Portugal se joignît dans cette circonstance aux ennemis de la France. Quant aux avantages de Tentreprise, ils étaient sérieux et importants. Sans parler de Taccroissement de la puissance extérieure de la France, n'en résulterait-il pas pour le commerce , et par conséquent pour la richesse nationale , une augmentation considérable ? N'était-ce donc rien que de fonder au-delà des mers une France nouvelle, alors qu'en Europe on soutenait depuis si longtemps une formidable coalition, et ne prouverait- on pas la vitalité et la force d'expansion du royaume en créant, à ime heure aussi dangereuse, une colonie de premier ordre? Ces raisons spécieuses firent im pression sur le roi. Gomme le remarque le père Maimbourg (1), ce prince « donnait aisément raison à tout ce qui avait quelque apparence de grandeur, et ne pénétrait pas dans le fond des secrètes intentions de l'Amiral. » Il ne se prononça pas encore, mais fit savoir à Villegaignon qu'il s'occuperait de son affaire et lui donnerait bientôt une réponse définitive.
Ne pas s'être heurté contre un refus absolu était un premier succès. Villegaignon, convaincu de la nécessité de profiter de ces bonnes dispositions, s'occupa avec sa vivacité ordinaire de triompher des dernières hésitations de Henri II. Il excita sa curiosité par la description des merveilles de cette autre terre promise. Afin de mieux le convaincre, il s'était sans doute procuré quelques-uns des produits brésiliens, oiseaux, singes, plumes ou bois précieux : ce qui lui était facile à cause de ses rapports avec les Normands. D'ailleurs Henri II avait assisté en 1550 aux fêtes de
(1) Maimbourg, avec cit., p* 102.
r Rouen (4). Le Brésil n'était pas pour lui une terre inconnue.
Il avait vu des Brésiliens, il s'était entretenu avec eux des , ressources de leur pays, ' et n'ignorait pas les avantages de la colonisation dans ces fertiles contrées. Aussi Villegaignon, réussit-il aisément à vaincre ses derniers scrupules, et obtint le consentement qu'il réclamait.
>^ Un des compatriotes de Villegaignon, le curé Claude Haton de Provins, raconte dans ses mémoires (2) que le viceamiral de Bretagne, pour mieux assurer l'exécution de ses projets, choisir l'emplacement de la future colonie, et se rendre compte par lui-même des ressources que présentait le pays, aurait fait un premier voyage au Brésil « Il trouva ce pays fort beau, raconte Haton, et bien peuplé d'hommes et de femmes, vivants sans Dieu, sans foy sans loy, sans commandemens du moings divins, duquel il avait faict récit au Roy après son retour, demandant congé à samaiesté et quelque moyen et ayde pour y retourner, en intention d'y planter la foy catholique... ce qu'il n'avoit peu obtenir à cause des guerres entre le Roy et l'Empereur. » Mais ce témoignage est isolé, et les autres historiens contemporains s'accordent à dire que Villegaignon ne connaissait le pays que de réputation, quand il demandait ainsi à Henri II, la permission de le coloniser. Son succès auprès du roi n'en est que plus étonnant, puisque son éloquence était toute d'imagination et nullement de conviction.
Il est vrai de dire que Villegaignon eut l'art d'intéresser à sa cause de puissants auxiliaires, non pas seulement Coligny et les seigneurs de son parti, mais encore les chefs du parti opposé : ainsi le cardinal de Lorraine, le frère du duc de Guise, qui le considérait encore comme un des plus fermes soutiens de la cause catholique, intervint en sa faveur. Soutenu de la sorte par les personnages les plus opposés, il
(1) Voir plus haut, pages 130-136.
(2) Claude Haton. Mémoires^ édit. Bourquelot, p. 36.
ne pouvait que réussir. Le roi se décida en effet à autoriser le départ d'une expédition française au Brésil, et, pour mieux marquer l'intérêt que lui inspirait son chef, lui confia « deux beaux et grands navires, armés d'artillerie, munitions et autres choses nécessaires, ensemble dix mille francs pour la despense des hommes qu'il conviendrait passer : avec grande quantité d'artillerie, poudre à canon, boulets et armes pour la construction et défense d'un fort (1). » Il lui donna même l'autorisation de prendre à son bord des ouvriers et des laboureurs, de recruter ses équipages comme bon lui semblerait, et, en cas de réussite, lui promit la vice-royauté de sa future conquête.
Restait à organiser l'expédition : Villegaignon n'était pas riche ; il trouverait sans doute des matelots pour monter sur ses navires, mais comment les payer ? Quant aux émigrants, il était plus difflcile-d'en réunir un certain nombre. On n'avait encore tenté que des voyages d'exploration, nullement de colonisation, et les français ne se décidaient déjà que rarement à quitter leur patrie. Heureusement quelques armateurs normands et bretons s'associèrent à l'entreprise de Villegaignon dans l'espoir d'en profiter. Ces fins et avisés négociants avaient jusqu'alors fait le commerce du Brésil à leurs risques et périls, et avaient eu trop souvent à redouter la concurrence portugaise. Fort joyeux de s'abriter derrière le pavillon royal, et de couvrir du beau nom de patriotisme leurs spéculations mercantiles, ils feignirent d'accepter avec empressement la proposition de Villegaignon, et lui fournirent les fonds nécessaires pour recruter des matetots et équiper ses navires.
« Ces choses (2) ainsi obtenues, Villegaignon composa avec les capitaines, maistres de navires et pilotes, pour coa-
(1) Crespin. Histoire des Martyrs, p. 435.
(2) Crespin, ouv. cit. p. 436.
duire les vaisseaux et faire la charge du bois de Brésil et autres commoditez en ladite terre. » Dès le commencement de Tannée 1555 les deux navires étaient armés, approvisionnés, tout prêts à prendre la mer. Les équipages étaient recrutés, mais les colons manquaient encore. Or Villegaignon ne voulait pas aller au Brésil seulement pour en exploiter les richesses : son intention était de fonder un établissement durable. Il avait par conséquent besoin de colons décidés à s'associer à sa fortune, et à faire du Brésil une seconde patrie. Il avait d'abord espéré qu'à la simple annonce de l'expé'dition de nombreux volontaires se présenteraient, surtout parmi les protestants. Certes, s'il avait ouvertement fait profession de protestantisme et appelé à lui tous ceux qui, sentant le terrain se dérober sous leurs pas, auraient voulu trouver au Brésil la liberté de conscience, il aurait rencontré de nombreux adhérents ; mais il n'osa pas rompre ses voeux de chevalier de Malte et s'attirer la haine du parti catholique. Il ne s'adressa que timidement aux protestants. « Pour à quoi parvenir, faisoit entendre par tous les endroits où il pouvoit qu'il ne demandoit que gens craignant Dieu, patiens et bénins : sachant que de tels il tireroit plus de services et commodités que d'autres^ par l'espérance qu'ils auroient d'y voir une assemblée et une congrégation de gens de bien,, dédiée au service de Dieu. A ceste occasion plusieurs bons et honnestes personnages n'estimans rien le long voyage, ni grandeur des dangers qui peuvent avenir en telle navigation, ni la soudaine mutation de l'air, ni l'estrange manière de vivre, furent surpris par les belles paroles et douces promesses de Villegaignon. » On a conservé le nom de deux d'entre eux, la Chapelle et de Boissi : c'étaient sans doute de petits gentilshommes, effrayés par la perspective des guerres civiles, et jaloux de pratiquer leurs doctrines librement et au
(1) Crespin, ouv. cit. p. 436.
(2) LÉRT. ouv. cit. § XXI.
grand jour. Nous citerons encore parmi eux un certain Thoret, ancien compagnon d'armes de Villegaignon dans sa campagne de Piémont, excellent soldat qu'il investit de sa confiance, çt dont il devait plus tard faire comme son bras droit. Nicolas Barré mérite encore une mention spéciale. C'était un pilote renommé, maître expert en l'art do la navigation, qui a laissé de curieux détails sur l'entreprise (1). Il devait, quelques années plus tard, périr en Floride, victime du fanatisme espagnol (2). La Chapelle, de Boissi, Thoret et Barré étaient des protestants convaincus, tout prêts à sacrifier leur vie à leurs croyances, mais énergiques, intelligents, dévoués à l'entreprise, et relativement aisés. Ils formaient à eux quatre un excellent noyau de colonisation.
Parmi les catholiques de marque qui se joignirent à l'expédition, nous signalerons un neveu de Villegaignon, Bois-le- Comte, et deux prêtres, Jean Cointa et André Thevet. Le principal titre de Bois-le-Comte était sa parenté avec le vice-amiral. Marin brutal, soldat médiocre, administrateur imprévoyant, il ne devait commettre que des fautes, et laisser une mauvaise réputation. Jean Cointa, surnommé Hector, était un docteur en Sorbonne, mais dont les opinions étaient mal assises. Ainsi que Villegaignon, il cherchait sa voie ; aussi l' avait-il séduit par la communauté de leurs sen-
(1) Nous avons de N. Barré deux lettres publiées pour la première fois à Paris, chez Lejeune, en 1557, et réimprimées par Ternaux Compans dans les Archives des Voyages, t. I, p, 102. Elles sont intitulées : Copie de quelques lettres sur la navigation du chevalier de Villegaignon es terres de V Amérique oultre VŒquinoctial,,, envoyées par un des gens du dict seigneur. Elles ont été traduites par de Bry, Americœ descriptio, par. III, p. 285, 295. Exemplar duarum litterarum quitus breviter expli^ cantur et navigatiê Villagagnonis,.. et mores etc. scriptœ ad /?iemen Ganabarœ a quodam è Villagagnonis domesticis,
(2) P. Gafparel. La Floride française, p. 37, 43,227.
timents, et exerça-t-il sur son esprit une influence qui ne fut pas toujours heureuse. Quant à André Thevet, c'était un cordelier passionné pour la lecture et les voyages. Après avoir ternoiiné ses études théologiques, désirant augmenter son instruction par des voyages, il avait obtenu de ses supérieurs la permission de visiter l'Italie. Le cardinal de Lorraine, qu'il rencontra à Plaisance, lui fournit les moyens de se rendre en Orient. De Constantinople, il passa en Asie mineure, visita la Grèce et la Terre Sainte, et revint en France en 1554. Apprenant le prochain départ de Villegaignon pour le Brésil, il lui demanda de faire partie de l'expédition, dont il promettait de devenir l'historiographe. En effet, quand il rentra définitivement en France vers 1557, et reçut en récompense de ses services le titre d'aumônier de la reine régente, et de cosmographe du roi Charles IX , il s'acquitta de sa promesse en écrivant les Singularités de la France antarctique ^ autrement nommée Amérique, et de plusieurs terres et isles découvertes de notre temps{i). Quelques années plus tard, il consacrait à l'histoire du Brésil plusieurs chapitres de sa Cosmographie universelle f2), illustrée de diverses âgures des choses les plus remarquables vues par l'auteur y et, dans ses Vrais Portraits (S) et vies des hommes . illustres, recueillies de leurs tableaux, livres, médailles antiques et modernes, n'avait garde d'oublier Villegaignon et les principicules Brésihens, avec lesquels il s'était trouvé en relation. Les contemporains de Thevet, Léry, Belleforest et Fumée (4) et surtout de Thou (5) ont vivement attaqué son
(1) Anvers, 1558, in-S». — Paris, 1558, in-4o.
(2) Paris, 1571-1575, 2 vol. in-folio.
(3) Paris, 1584, 2 vol. in-f.
(4) LÉRT, ouv. cit. Toute la préface et plusieurs passages du livre sont dirigés contre Thevet. Cf. Belleforest, Additions à la Cosmographie de Mv/nster et Fumée, Histoire des Indes.
(5) L'attaque de de Thou {Histoire de France, liv. XVI) est fort
témoignage et relevé ses erreurs. Il est certain que ses ouvrages sont dépourvus de critique, et contiennent des fautes et même des contradictions qui pourraient faire douter de sa bonne foi : mais ils n'en présentent pas moins une mine féconde de renseignements curieux sur Tépoque que nous étudions, et, tout eu faisant la part de son ignorance ou de ses mensonges, nous les consulterons à divers reprises.
Tel était Tétat-major de l'expédition, mais c'était un étatmaj or sans troupes, car on ne pouvait tenir compte de quelques Écossais, que Villegaignon avait attachés à sa fortune depuis i|u'il les avait rencontrés dans son expédition d'Ecosse en 1548. Ces Ecossais formaient sa garde particulière. Dévoués à sa i!)ersônne, et prêts à lui sacrifier leur vie, ils le suivaient au Brésil, comme ils se seraient attachés à ses pas partout aiHeurs. Ils n'avaient donc pas l'intention de se fixer en Amérique, et ce n'étaient pas là de véritables colons. Or il fallait en trouver à tout prix, ou sinon l'entreprise échouait avant d'avoir reçu même un commencement d'exécution. Comme Villegaignon tenait essentiellement à n'emmener avec lui que des gens honnêtes, et dévoués à l'œuvre, il essaya de faire appel à la curiosité publique. « Ledict Seigneur feit savoir à tous ceux ausquelz il avoit accointance principallement
violente : c 11 s'appliqua par une ridicule vanité à écrire des livres, qu'il vendait à de misérables libraires : après avoir compilé des extraits de différents auteurs, il y ajoutait tout ce qu*il trouvait dans les guides des chemins, et autres livres semblables qui sont entre les mains du peuple. En effet, ignorant au delà de ce qu'on peut imaginer, et n'ayant aucune connaissance ni des belles-lettres, ni de l'antiquité, ni de la chronologie, il mettait dans ses livres l'incertain pour le certain, et le faux pour le vrai, avec une assurance étonnante. Il me souvient que quelques-uns de mes amis, gens habiles et d'un esprit fin, l'étatit un jour allé voir pour se divertir, lui firent accroire en ma présence des^ choses absurdes et ridicules, que des enfants mêmes auraient eu de la peine â croire : ce qui me fit beaucoup rire . »
aux ieunes hommes, s'ils vouloient aller et faire ce voiage avec luy ; mais peu en ti'ouva, parce qu'on se doubtoit de son intention, qui estoit de laisser là audit pays ceux qu'il auroit menez. Ledit voyage fut alors publié en la ville de Paris à la trompette par les carrefours, affin que, s'il y avait gens desbauchez ou esclaves fugitifz de leur pays, ou aultres qui eussent volonté d'aller veoir la mer et le pays, qu'ilz y allassent enroUer au logis dudit Seigneur dedans Paris. Aulcuns curieux de veoir y allèrent, mais non en si grand nombre que ledict Seigneur eust bien voulu (1) ». Ces nouvelles recrues étaient déjà de qualité bien inférieure. Ce n'étaient plus des volontaires qui se donnaient librement et de tout cœur à l'entreprise, mais des aventuriers dégoûtés d'euxmêmes et de leur profession, ou bien des déclassés qui n'avaient, en se rendant au Brésil, d'autre espoir que celui d'échapper à la misère qui les attendait en France : véritables mercenaires qui allaient au Brésil pour qu'on les payât pour y aller, mais qui seraient partis pour n'importe quel autre pays. Aussi bien, bon nombre d'entre eux auraient mieux figuré dans une prison que partout ailleurs : Comme l'écrit un contemporain (2), « la plupart d'iceux estoient rustiques, et sans aucune instruction d'honnesteté et civilité, adonnez à beaucoup de vices et dissolutions impudiques. »
Desespéré de la tournure que prenaient les choses, Villegaignon, sans doute d'après les conseils de Coligny, résolut de s'engager plus avant dans les voies que nous appellerions de nos jours libérales, et de se poser en protecteur avoué du protestantisme. Cette tactique, pensait-il, lui vaudrait de nombreux partisans. Dès lors « il proposait (3) à ceux qu'il coonaissoit aller avec lui d'une franche volonté, les sainctes et bonnes ordonnances qu'il espéroit faire avec leur avis et
(1) Haton, Mémoires, ut supra.
(2) Crespin, ouv. cit. p. 400.
(3) Crespin, id. id.
conseils au pays de Brésil, se voulant du tout rapporter à la délibération des plus notables. Et quant au fait de la religion, tout son désir estoit que TEglise qui y seroit établie fut reformée comme celle de Genève. » Ces propositions frappèrent en effet et séduisirent par leur nouveauté. On n'était pas alors habitué à voir un gentilhomme chargé d'un commandement promettre le partage de son autorité. La tolérance religieuse n'était aussi qu'un vain mot, et, dans la bouche d'un chevalier de Malte, de semblables engagements étaient à tout le moins singuliers. Comme Villegaignon « en toutes les compaignies honorables où il se trouvoit , promettoit le semblable » , quelques protestants sincères se laissèrent prendre à ces belles paroles, et se décidèrent à l'accompagner : mais ils étaient en bien petit nombre, car on le savait changeant et irrésolu : on avait connu « le personnage les années précédentes, peu réformé en sa vie et conversation, ne pouvant oublier la cruauté des galères dans lesquelles il avoit esté nourri tout sa ieune aage (2). » Aussi repoussa-t-on en général ses avances, et il en fut pour ses frais d'éloquence.
L'entreprise s'annonçait mal. A l'exception de quelques gentilshommes qui avaient consenti à suivre Villegaignon, et des volontaires, cathoHques ou protestants, qui d'eux-mêmes avaient demandé à faire partie de l'expédition, on n'avait encore recruté que des mercenaires, et encore dans les basfonds de la société. Les navires étaient déjà équipés, et les matelots enrôlés : pour peu qu'on retardât le départ, il était à craindre que les colons volontaires ne se dégoûtassent de l'entreprise. D'un autre côté on s'exposait à un échec certain en ne conduisant au Brésil qu'une poignée d'hommes. Villegaignon, désolé de voir que son grand projet avortait, pour ainsi dire dès le début, recourut alors au moyen suprême. Il
(1) Crespin, ouv. cit. p. 401.
(2) Crespin, ouv. cit. p. 401.
se présenta de nouveau à Henri II et lui demanda l'autorisation de débarrasser la France des criminels entassés dans les prisons, qui voudraient bien échanger les horreurs de la captivité et la crainte du dernier supplice contre la perspective de la réhabilitation par le travail et au besoin de la libération au Brésil. « Parquoy eut recours au Roy, écrit un contemporain (i), auquel ilfeit entendre que, pour parfaire Tentreprinsc, en faulte que les hommes ne se présentèrent en nombre suffisant pour demeurer là, il seroit bon s'il plaisoit à Sa Majesté de prendre les criminels des prisons de Paris, de Rouen, et autres villes de quelque qualité qu'ilz fussent, pour les mener avec luy audit pays, les laisser là avec ce peuple barbare : comme le roy lui accorda. » C'était déjà la salutaire pensée que les Anglais reprendront deux siècles plus tard, quand ils créèrent leurs colonies pénitentiaires d'Australie : expatrier les criminels, mais en leur donnant l'occasion de se régénérer par leur bonne conduite, et de renaître pour ainsi dire à une vie nouvelle par l'expiation et la persévérance dans le travail. On sait quels ont été pour les Anglais les merveilleux résultats de ces colonies pénitentiaires. En 1787, les premiers convicts débarquaient àBotany-Bay, et aujourd'hui plusieurs millions d'Européens ont créé dans ces lointains parages une nouvelle Angleterre, réservée sans doute à d'importantes destinées. Combien est-il à regretter que nous n'ayons pas profité plus tôt de cette excellente idée, conçue par un Français, et que le projet de Villegaignon n'ait jamais été repris, sauf à une époque tout à fait contemporaine, par Tun ou l'autre des très intelligents ministres de la marine, qui se sont succédé dans notre pays !
Henri II goûta très fort la demande du vice-amiral de Bretagne, et ce dernier commença tout aussitôt ses tournées d'inspection dans les prisons de Paris et de Rouen (2). « Tous
(1) Claude Haton, ouv. cit. p. 37.
(2) Claude Haton, ouv. cit. p. 38.
ceux qu'il trouva aux dictes prisons qui n'estoient trop vieils ni caduques, après avoir enquis pour quel cas ils estoient là prisonniers, retira par escript leurs noms, leur qualité et mestier et dé quoy ils étoient punis, requist aux iuges de liiy délivrer ceulx qui estoient criminelz et qui debvoient estre condamnez à raorir, pour les mener audict voyage, et tant feit de debvoir d*un costé et d'aultre, qu'il recouvra des hommes en assez bon nombre de toutes qualitez, comme de prebstres, moynes de toute religion, de massons, de charpentiers, de menuysiers, de barbiers, de laboureurs, de vignerons, de tanneurs, de cordonniers, de cardeurs,de drappiers, de bonnetiers, de chapeliers, d'éguiletiers et mégîssiers, et de toutes manières d'estatz. » Villegaignon n'avait oublié aucune profession. On aurait voulu transporter en Amérique tous les corps de métiers d'une grande capitale et improviser en pays barbare une ville civilisée qu'on n'aurait pas autrement agi. Le chef de la future expédition ne s'était même pas contenté du nécessaire, il avait songé au superflu, car j'imagine que des fabricants d'aiguillettes n'étaient pas indispensables à une colonie naissante. Ce qui l'excuse jusqu'à une certain point, c'est qu'il entendait fonder au Brésil un établissement durable, et croyait, avec la naïveté de l'inexpérience, qu'il fallait y implanter tout d'une pièce et les nécessités et les raffinements de la vie européenne.
Par une singulière imprévoyance qui dénotait non seulement sa profonde ignorance en matière coloniale, mais aussi celle de ses supérieurs immédiats, Villegaignon avait oublié le principe essentiel de toute société en formation : il n'avait pas songé à la famille. Tous ces colons étaient en effet des hommes, et comment espérer qu'ils s'attacheraient à cette nouvelle et lointaine résidence, s'ils ne s'y créaient pas un intérieur aimable, et si leurs enfants, Français d'origine, mais Brésiliens de naissance, n'étaient pas retenus en Amérique par les mille attaches qui rendent toujours si cher le pays natal ? Villegaignon connaissait bien mal le cœur hu-
main s*il espérait que sa colonie se renouvellerait incessamment par des flots toujours nouveaux d'immigrants. Cet austère chevalier de Malte, habitué à la rude discipline de son ordre, croyait sans doute que la^ociété ressemblait à un de ces couvents militaires, qu'il avait jusqu'alors fréquentés. Il oubliait que ses compagnons d'armes, en entrant dans la milice chrétienne, faisaient violence à la nature, et d'ailleurs ne constituaient qu'une glorieuse exception. Il affichait donc Vis-à-vis de l'autre sexe le plus profond dédain, et, moitié par vertu, moitié par tempérament, n'avait pas voulu de femmes à bord de ses vaisseaux. C'était une grave faute : non seulement il autorisait presque de graves désordres, 3iiais encore rendait impossible le progrès et l'accroissement de la colonie qu'il voulnit fonder. Aussi bien, presque tous nos établissements du XVP et du XVIP siècle échouèrent pour le même motif. Il semble que les directeurs de ces diverses entreprises n'aient pas compris que les colons qu'ils expédiaient dans de lointaines contrées, sans espoir de s'y créer une famille, conserveraient toujours l'arrière-pensée de revenir au pays natal. Bien mieux inspirés furent nos voisins d'Outre-Mancbe, qui n'hésitèrent pas à se transporter eux et leurs familles de l'autre côté de l'Atlantique, et s'y établirent pour toujours. Les colonies anglaises ont grandi sans bruit, mais d'une façon continue. Nos pionniers français, au contraire, bien qu'ils aient souvent accompli des merveilles, n'ont rien fondé de durable. Que reste-t-il en effet de leurs travaux et de leurs exploits? A peine un souvenir dans l'histoire, et l'amer regret d'avoir travaillé pour autrui, ou, comme le disait un de nos ennemis les plus acharnés, (f avoir essuvé les murs !
Une autre faute commise par Villegaignon fut de croire trop facilement, sur la foi des négociants qu'il avait interrogés, que le Brésil était une véritable terre promise, qui lui fournirait d'inépuisables ressources : aussi ne se préoccupa-t-il pas suffisamment d'assurer les besoins matériels de
ses hommes. Il ne comprit pas que l'acclimatation serait pénible, si elle n'était pas ménagée. Il aurait fallu continuer à se nourrir comme en Em'ope, au moins pendant quelques mois, et charger par conséquent, à bord des navires, des provisions alimentaires considérables. Villegaignon se contenta d'emporter des semences, espérant que les colons auraient l'énergie de les confier à ce sol vierge qui ne demandait qu'à être fécondé. C'était encore bien mal connaître la nature humaine. N'était-il pas en effet plus qu'évident que les mille soucis d'une première installation interdiraient tout d'abord les travaux agricoles, et aussi que les nouveaux débarqués préféreraient demander aux richesses naturelles du pays des ressources malheureusement aléatoires. Lorsque l'expédition échoua quelques années plus tard, et que les ennemis de Villegaignon cherchèrent à faire retomber sur lui l'insuccès final, ils prétendirent que le vice-amiral de Bretagne, au lieu de consacrer à l'achat des provisions indispensables les fonds que le roi lui avait confiés, les avait confisqués à son profit. « Ceci indigna (1), des lors beaucoup de personnes contre ledit Villegaignon, l'accusant d'une insatiable avarice, ayant épargné l'argent du roy, et icelui converti en ses propres usages, au lieu de l'employer en vivres et choses nécessaires pour la nourriture et santé de tous ceux qu'il avait menez en cette lointaine région. » Cette accusation est mal fondée : Villegaignon était trop habile pour estre deshonnête, et, si réellement on avait suspecté sa loyauté, jamais on ne lui aurait confié, quand il revint d'Amérique, les importantes et délicates fonctions dont il fut investi. 11 n'en est pas moins vrai qu'il gaspilla maladroitement les sommes dont il pouvait disposer. Pour son entretien personnel, il déploya un faste fort déplacé en la circonstance. Sa garde-robe surtout était d'une magnificence princière. Léry trouve souvent l'occasion de le railler à ce propos. Le
(1) Crespin, ouv. cit.
luxe de sa table et de son ameublement étaient encore bien inopportuns. Ne s*avisa-t-il (1) pas d'embarquer des meubles précieux, et jusqu'à de magnifiques ornements d'église ? Il prit soin également, mais sur ce point nous ne saurions le blâmer, car de semblables préoccupations dénotent^ en lui un profond et sincère amour de la science, il pmt soin d'emporter une bibliothèque choisie. C'étaient surtout des livres de science et de religion. Villegaignon en effet ne dédaignait aucune des connaissances humaines, et se doutait bien qu'il aurait souvent besoin, dans sa future royauté américaine, de renseignements précis qu'il rencontrerait dans ses livres. Quant à la théologie c'était depuis longtemps son étude favorite, et ses contemporains l'étudiaient avec passion. Aussi réservait-il tous ses moments de loisir à de longues et sérieuses lectures. Par malheur, il prendra un tel intérêt à ces controverses religieuses qu'il en perdra le sens politique, et commettra la faute de vouloir imposer ses doctrines au lieu de se contenter du rôle d'administrateur.
Ainsi se préparait à la légère et dans de tristes conditions une expédition qui, bien conduite, pouvait avoir pour la France d'incalculables conséquences. Mais on n'avait alors devant soi ni l'expérience des fautes antérieures , ni le précédent d'entreprises analogues : Aussi n'auronsnous peut-être pas le droit de nous montrer trop sévères pour un homme qui avait le mérite de devancer son époque, et qui, sur bien des points, avait rencontré juste. Sommesnous donc aujourd'hui tellement assurés de nous-mêmes que nous ne commettons plus aucune erreur en matière coloniale ? Déplorons donc, mais excusons les fautes commises. Le plus singulier est peut-être que Villegaignon n'en ait pas commis davantage.
(1) Mémoires de Claude Haton, p. 89.
Quand les préparatifs de l'expédition furent enfin achevés, et lorsqu'il eut reçu les dernières instructions de l'Amiral Coligny, Villegaignon donna le signal du départ. Près de six cents personnes étaient à bord des deux navires. Jamais encore expédition française à destination de l'Amérique n'avait été si considérable. La petite flotte mit à la voile le 12 juillet 1555. Elle se composait de deux forts vaisseaux, chacun de deux cents tonneaux, bien pourvus d'artillerie, et d'un navire de charge pour les provisions. Un bon vent d'est, la poussa d'abord aisément hors du Havre, mais à peine avaitelle pris la haute mer qu'un vent du Midi la força de se jeter à la côte anglaise, non loin d'une rade . que Nicolas Barré, dans la première des lettres qu'il adressa plus tard à sa famille, appelle Blanquet, Nous ne savons trop quelle peut être cette rade. Nous ne trouvons en effet sur la côte anglaise de la Manche, que la rade de Branksea, dont le nom présente une lointaine analogie avec Blanquet. Aussi bien le détail n'a qu'une minime importance. Le vent du Midi qui détournait si mal à propos Villegaignon de sa route se convertit bientôt en une furieuse tempête, et un des deux navires français, celui que montait le chef de l'expédition, fut tellement maltraité par la mer, qu'il fit eau de toutes parts. L'équipage fut obligé de recourir aux pompes, et les réparations semblèrent si urgentes et si indispensables, qu'à la pre^^ mière accalmie l'escadre française revint en NormandiSi pour se mettre plus en état de braver les fureurs de TAtlantique.
Cette fois, Villegaignon se dirigea non plus vers son port de départ, mais vers Dieppe : encore eut-il beaucoup de peine à pénétrer dans le port à cause de son peu de profondeur. Les Dieppois en grand nombre durent s*atteler à des cordes pour tirer ou plutôt remorquer le navire (i555). Ce début était malheureux : Plusieurs des gentilshommes qui étaient partis avec Villegaignon se dégoûtèrent d'une entreprise qui s'annonçait si mal, et profitèrent de ce retour forcé en France pour se faire débarquer et renoncer à leur voyage. Un grand nombre d'ouvriers, tous ceux qui avaient accepté les offres de Villegaignon et s'étaient présentés comme volontaires, quelques soldats également se retirèrent (1). Cette désertion était fâcheuse à tous égards. Non seulement elle produisait un effet déplorable, mais encore, comme c'étaient les membres IjBs plus actifs et les plus intelligents de l'expédition qui se dérobaient ainsi à leurs engagements, Villegaignon ne pouvait plus compter désormais que sur des mercenaires ou des condamnés. Il n'avait plus à réclamer le dévouement de ses collaborateurs mais uniquement des services salariés ou obligatoires. Cet abandon sera certainement une des causes de l'insuccès final.
La réparation des navires demanda trois semaines. Au commencement d'août eut lieu un second départ : mais la fatalité semblait s'acharner contre Villegaignon. Les vents furent si contraires que l'escadre fut obligée de retourner une seconde fois à Dieppe , et n'en partit définitivement que le 14 août. Pour des hommes superstitieux, comme l'étaient et le sont encore nos marins, cette série d'accidents et de contretemps était d'un bien mauvais augure. Ce qui préoccupait Villegaignon bien autrement que les craintes superstitieuses de son
(1) Première lettre de N. Barrb. « De icelle venue plusieurs de nos gentilshommes se contentèrent d*ayoir veu la mer, accomplis- (sant le proverbe : mare vidit et fugit. Aussi plusieurs soldats, ma^» nouvriers et artisans furent desgoutez et se retirèrent. »
équipage, c'était de perdre son temps à de stériles préparatifs. Il avait hâte de prendre possession de sa vice-royauté américaine, et de trouver un champ ouvert à sa fiévreuse activité ; mais il ne pouvait lutter contre des obstacles matériels. Il se résigna donc, et, après avoir attendu ces longues semaines qui durent lui sembler éternelles, après avoir renouvelé ses provisions fraîches, il s'élança, dès qu'il le put, dans l'Atlantique.
Les trois vaisseaux longèrent d'abord les côtes de France, d'Espagne et de Portugal, passèrent en vue de Madère, et arrivèrent aux Canaries (1). Villegaignon voulait s'y arrêter pour prendre de l'eau et des vivres frais. A peine s'approchait-il de Ténériffe, qu'il fut accueilli par le feu de la citadelle. Un boulet atteignit le navire qui ne portait pas son pavillon, et blessa un artilleur qui mourut quelques jours après des suites de sa blessure. Assurément les Canaries appartenaient à l'Espagne, et on était alors en guerre avec l'Espagne ; mais Villegaignon n'avait fait aucune démonstration hostile, et c'était sans provocation de sa part que le gouverneur de Ténériffe l'accueillait ainsi. Les usages du temps le permettaient sans doute, et autorisaient le commandant espagnol à traiter comme pirates tous les navires étrangers qui voguaient dans les eaux espagnoles, mais il s'exposait à de terribles représailles. En effet , Villegaignon
(1) Première lettre de N. Barré : « Gomme nous pensions mouiller Tancre, pour demander de Teaue douce et des rafrechissements, d'une belle forteresse située au pied d*une montagne, ils desplovèrent une enseigne rouge, nous tirans deux ou trois coups de coulouyrine, Tun desquels perça le vice admirai de nostre compa*
gnie Il nous convint soustenir leurs coups, mais aussi de
nostre part nous les cannonasmes tant qu*il y eut plusieurs maisons rompues et brisées, et les femmes et enfants fuyoient par les champs. Si nos barques et basteaux eussent esté hors les navires, ie croy que nous eussions faict le Brésil en ceste belle isle. »
ordonna de riposter. En quelques instants, les boulets de nos vaisseaux bien dirigés eurent allumé de nombreux incendies dans la citadelle et dans la ville. On voyait déjà les femmes et les enfants s'enfuir dans la campagne. Une descente dans rîle aurait certainement réussi. Pour employer la pittoresque expression de Barré, nos compatriotes auraient fait leur Brésil dans ce beau pays. Villegaignon en fut peutêtre tenté ; mais la mer était mauvaise^ et il ne voulut pas exposer ses chaloupes à quelque accident irréparable. D'ailleurs, s'il s'emparait des Canaries, il lui fallait s'y maintenir par une forte garnison, et, en ce cas, son rêve de royauté américaine s'achevait brusquement au milieu de l'Atlantique. Il se contenta de canonner quelques temps encore la citadelle, et, quand il jugea la réparation suffisante, reprit la mer. A son point de vue, il avait peut-être raison de ne pas profiter du prétexte et de l'occasion pour s'emparer de ce magnifique archipel ; mais au point de vue français, il est regrettable qu'il n'ait pas terminé là son expédition et ne se soit pas solidement établi dans cette position maritime incomparable, qui nous appartiendrait peut-être encore.
L'escadre française continue sa marche. Toujours poussée par le vent du nord, elle doubla les caps Blanc et Vert, longea les côtes de Guinée, et coupa l'équateur, le 6 octobre, entre l'île de Saint-Thomas et la province de Manicongo. Nos compatriotes traversaient alors la région par excellence des chaleurs accablantes. Gomme ils n'avaient pu, depuis leur départ de France, renouveler leur provision d'eau, et que la température produisait une rapide décomposition, ils eurent beaucoup à s|oufifrir. « Quand nous beuvions d'icelles eaues, écrit naïvement Barré, (1) il nous falloit boucher les yeux et estoupper le nez. » Le scorbut se déclara même à bord des navires. Près de cinquante personnes en furent atteintes, dont cinq moururent. Villegaignon, avec une prudence qui
(1) Première lettre de N. Barré.
honore sa perspicacité, mais qui n'est pas à l'éloge de son caractère, s'empressa de changer de navire pour avoir moins à redouter l'épidémie. De nos jours un chef qui abandonnerait ainsi son poste au moment du danger serait stigmatisé par l'opinion publique : Au xvi* siècle, on trouvait encore cette conduite toute naturelle, et Barré, qui nous a conservé ce trait, l'enregistre sans la plus petite réflexion.
La continuation des chaleurs et l'absence d'eau auraient pu devenir très-dangereux. Par bonheur, les équipages purent se procurer des poissons en abondance, et cette saine nourriture les réconforta. De plus, des pluies diluviennes rafraîchirent l'atmosphère ; enfin le vent tomba tout à coup, et, comme c'était le vent d'est, celui qui poussait au Brésil, Villegaignon fit gouverner dans cette direction. Le 20 octobre, l'île de l'Ascension était en vue ; le 3 novembre, la vigie signalait le continent, et sept jours plus tard, le 10 novembre, nos vaisseaux entraient dans la baie de Ganabara, aux cris mille fois répétés des équipages heureux de voir terminée cette longue traversée, et en présence de quelques centaines de Brésiliens attirés par le bruit du canon, et partagés entre la crainte et la joie ; car ils ne savaient encore si c'étaient des Portugais ou des Français qui montaient ces navires , et redoutaient autant la présence des premiers qu'ils souhaitaient au contraire l'arrivée de nos compatriotes.
Les Portugais en effet n'avaient encore paru dans la région que pour s'y faire détester. C'étaient eux qui les premiers avaient découvert cette baie immense. Ils l'avaient nommée rivière de janvier (Rio de Janiero), d'abord parcequ'ils avaient eu le tort de prendre pour l'embouchure d'un fleuve ce qui n'était qu'un golfe, et, en second lieu, parce qu'ils l'avaient découverte au mois de janvier. Ils y avaient construit une tour, où ils déposèrent quelques condamnés à mort, auxquels ils avaient fait grâce de la vie à condition d'ouvrir des relations avec les indigènes. Ce premier essai