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de colonisation avait fort mal réussi. L'auteur du martyrologe protestant parle en ces termes de cette tentative avortée : c Après quelques années (1), iceux se portèrent si mal à l'endroit desdits habitants naturels, que, par iceux fut la plus grande partie exterminée, saccagée et mangée. Les autres s'enfuirent en la haute mer dans un bateau. Depuis les susdits n'ont osé y habiter, car leur nom y est demeuré si odieux, que iusques auiourd'hui ils sont en délices et volupté de manger de la teste d'un Portugalois. » Les Français au contraire fturent très bien reçus par les Brésiliens. Ce furent des négociants de Honfleiu* qui, vers l'an 1525, commencèrent à envoyer leurs navires dans ces parages. « Iceux composèrent entre eux une alliance qui dure iusques auiourd'hui, depuis l'on a continué tous les ans de la navigation (2) ». Â vrai dire, nos compatriotes n'avaient pas fondé d'établissement dans la baie; car il n'y eut alors ni prise de possession solennelle , ni construction de fort ou de magasins : Us se contentèrent d'entrer en relations avec les indigènes, de les assurer de nos bonnes dispositions, et de ,leur promettre aide et protection contre les Portugais^ à charge de réciprocité, et moyennant certains avantages commerciaux. L'alliance était fondée sur l'intérêt commun. Elle devait durer, et dura en effet tant qu'il y eut des français au Brésil.
C'était donc dans un pays connu qu'abordait Villegaignon, et il avait le droit de compter sur la bonne réception des indigènes. Ses hommes ne songèrent au premier moment qu'à contempler le paysage qui se déroulait à leurs yeux. Ce paysage est \m des plus splendides que puisse rêver l'imagination d'un peintre ou d'un poète. La baie de Ganabara, ou, pour lui donner son nom moderne, la baie de Rio-Janeiro présente en effet im aspect enchanteur. Avec
(1) Crespin, ouv. cit. p. 401.
{2) Crespin, id., id.
le Bosphore à Gonstantinople, le golfe de Naples et Tembouchure du Tage, à Lisbonne, il est peu de sites comparables à la fois comme majesté et comme grâce pittoresque. Les maisons de campagne, les manufactures et les exploitations agricoles ont remplacé de nos jours les forêts vierges. Les cours d*eau qui bondissaient des montagnes font maintenant tourner les roues des usines, et la civilisation a partout remplacé la nature. Quels ne devaient pas être les sentiments d'admiration de nos Français^ si facilement accessibles aux émotions extérieures, lorsqu'ils contemplaient ce majestueux entourage de montagnes et de rochers aux formes étranges, cette nappe immense d'une eau calme et azurée, ces forêts plusieurs fois séculaires qui descendaient alors jusqu'à la mer, à peine traversées de loin en loin par quelque tribu sauvage ou parcourues par les bêtes fauves. Cette baie s'enfonce profondément dans l'intérieur des terres, sur une longueur de douze à quinze lieues, et une largeur de sept a huit. Elle forme comme deux étranglements successifs. Notre rade de Toulon lui ressemble, mais sur de bien moindres proportions . Gomme elle est dominée de tous les côtés par de hautes montagnes, un des colons Genevois qui devait, quelques mois plus tard, grossir les rangs de nos compatriotes, et qui a composé sur cette expédition un intéressant récit que nous avons déjà eu l'occasion de citer, Jean de Léry (1), comparait ces hauteurs à celles du Jura et du Salève, et trouvait une grande ressemblance entre la baie de Rio et le lac de Genève. Les analogies sont en effet assez frappantes : mais ce qu'on ne trouvera jamais qu'à Rio, c'est ce ciel éternellement bleu, cette végétation luxuriante, et, pour peu qu'on néglige l'ensemble pour étudier les détails, cette prodigieuse variété de formes et d'aspects.
L'entrée de la baie est comme gardée par trois petites îles
(1) LÉRY, CUV. cit. § VII.
OU plutôt trois écueils qui rendent la passe dangereuse (1). A gauche, se dresse une roche pyramidale fort élevée, c laquelle n'est pas seulement d'esmerveiUable et excessive hauteur, mais aussi à la voir de loin, on dirait qu'elle est artificielle : et de faict, parce qu'elle est ronde et semblable à une grosse tour, entre nous Français, par une manière de parler hyperbolique, l'avions nommée le Pot de Beurre (2) ». C'est le rocher, connu de tous les navigateurs, et qu'on a surnommé depuis le Pain de sucre ou le Corcovado: (3) (bossu). En avançant dans la baie, on trouvait deux îles, l'une de médiocre grandeur qu'on nommait le Rattier, et l'autre plus considérable, qui devait porter le nom d'île aux Français. Les Brésiliens ont conservé à la seconde, par un sentiment qui les honore, le nom d'île Villaganhon. Au fond de la baie, une troisième île (4) plus grande que toutes les autres, et quelques ilôts (5) épars. A l'exception de cette grande île habitée par des sauvages Margaïats^ toutes les autres étaient désertes. Quant aux rivages, où se déroulent aigourd'hui tant de charmantes villas et de jolies petites cités de plaisance ou de commerce^ Botafogo, la Gloria, Nichteroy, le Castel, Mana, Prayagrande, Praya-Domingo , etc., ils étaient occupés par une vingtaine de peuplades, que nos Français désignèrent (6) par le nom de leurs caciques^ et qui appartenaient presque toutes à la famille des Tupinambas.
(1) Thbvbt. Cosmographie universelle^ p. 908. « En Fembouchnre d'icelle, vous y voyez trois petites îles qu'il faut costoyer, pour entrer en ladite rivière... et y entrasmes par un détroit assez fâcheux. 9 Ces ilôts se nomment Tucinho, Pay et Taipu.
(2) LÉBT, OUV. Cit, p. VII.
(3) BiABD, Voyage au Brésil. Tour du monde, n» 79, p. 7,
(4) Aujourd'hui ilha do Governador.
(5) Ils se nomment Caqueirada, das Enchadas, das Tavares, Juruhàhybas, Agoa, Roqueiro. Brocoio^ dePaqueta, etc.
(6) D'après' [Léry, ouv. cit., § XX, les villages qu'on trauvait à
186 HISTOIRE bu BRESIL FRANÇAIS.
Villegaignon n'avait que rembarras du choix. Il pouvait ou bien s'établir sur une des îles de la baie, ou bien se fixer tout de suite sur le continent. De nos jours, nous n'hésiterions pas à prendre pied sur le continent : c'est en effet le moyen le plus assuré de connaître le pays et d'étendre ses relations : mais au xvi* siècle, on possédait encore bien peu la pratique de la colonisation, et on se conformait volontiers aux errements antiques. Or, dans l'antiquité^ tous les peuples colonisateurs s'étaient, quand la nature des lieux le leur avait permis, étabUs dans des îles. Une île est en effet de facile défense. Elle peut servir à la fois de dépôt et de refuge; Tout en surveillant le continent, il semble qu'on soit plus étroitement rattaché à la métropole. Depuis les Phéniciens jusqu'aux Portugais, cet usage avait toujours été suivi. Fidèle aux traditions maritimes, Villegaignon se décida donc à prendre possession d'une des îles de la Baie.
Si l'on en croit la relation de Léry, l'île du Rattier fixa d'abord son attention (1). Il aurait ordonné d'y construire des baraquements en bois. Deux grosses pièces d'artillerie et quelques fauconneaux furent débarqués, et on se disposa à bâtir un fort. Mais on avait compté sans la marée. Le flux arriva, et d'un élan irrésistible balaya les constructions ébauchées, et jeta à la mer artillerie et munitions. Cette erreur de Villegaignon est bien invraisemblable : il avait le coup d'oeil trop exercé, et, à diverses reprises, tout récemment encore à propos des fortifications de Brest, il avait donné trop de preuves de savoir pour aller commettre en Amérique une semblable bévue. Thevet, l'antagoniste de Léry, dont les ou-
gauche en entrant dans la baie se nommaient Karianc, Vaboraci, Euramyry, Piraouassou, Sapopem, Ocarentin, Ouraouassououée, Tentimen, Gotina, Pane, Sarigoy, La Pierre, Upec, la Flècbe, — à droite Kériu, Aeat^àn, ek Morgoaïaouassou : dans Fîle des Margaiats : Pindoousson, '6oronque> Piraniiou.
(1) Liât, oùv. cit. § vin.
vrages dépourvus de critique sont pourtant utiles à consulter, surtout quand il raconte ce qu'il a vu, nous semble être plus près de la vérité en disant que Villegaignon voulut faire du Rattier un simple poste d'observation et de défense, mais qu'il ne songea jamais à y fonder son principal établissement. « Nous vismes une grande roche fort dangereuse, racontei-il, que nous nommasmes le Rattier, laquelle est si fâcheuse que, si le pilote n'est accort et bien expérimenté, il se mettra en hasard de perdre et soi et sa compagnie. Et pour ce qu'il est fort près de ladite entrée, nous y fismes braquer deux grosses pièces d'artillerie et quelques faulconneaux : mais la mer se desbanda un iour si outrageusement qu'elle mit artillerie et boulets au parfond d'icelle : et Dieu sçait la peine que nous eusmes pour les tirer hors. » Dans un autre ouvrage, encore inédit (2), conservée la Bibliothèque nationale, Thévet revient avec insistance sur cette question, et, comme il se trouve cette fois avoirtoutà fait raison, il triomphe deLéry avec une satisfaction non déguisée. « Or pour n'oublier rien du Rattier ou rocher auquel il dit (3) que nous estions logés, le fais iuge le liseur, si le nombre d'hommes que nous estions, avec l'équipage de trois grands navires, meubles, artillerie, munitions de guerre et autres bardes, le tout eut pu ranger sur un rocher haut élevé d'une toise et demie en façon de pyramide au mitan, et qui ne peut contenir que ce que i'ay dit par ci-devant. Tant s'en faut, nul de nous ne mit pied en terre, sinon quelque trois ou quatre mois en après, que le capitaine feit mettre deux petites pièces d'artillerie pour garder l'entrée de la rivière. Mais la mer estans débordée
(1) Thevet. Cosmographie universelle, p. 908.
(2) Histoire cT André Thevet, Angoumoisin , cosmographe du Roy, de deux voyages par luy faicts aux Indes australes et occi" dentales, Bibl. nat. fonds St Germain français, n« 656 fol. 106.
(3) Lbrt, ouv. cit. § Tii.
traisna ces deux pièces au fond d'icelle. Considérés ie vous prie si cest élément inconstant n'en eust pas autant peu faire de nous, si y fussions esté logés, et par la violence des ondes ne fussions pas esté tous perdus. »
Ce n'est donc pas sur le Rattier que débarqua tout d'abord Villegaignon, et il ne considéra jamais cet îlot que comme une position défensive. En parcourant la baie, le chef de l'expédition avait tout de suite saisi les avantages d'une autre lie, de médiocre étendue, mais admirablement disposée pour la défense. Les Brésiliens la nomment aujourd'hui isla de VUlagahbon. Elle s'étend au sud-est de la moderne Rio de Janeiro. La future demeure des colons était très bien choisie. Une ceinture de rochers à fleur d'eau la protégeait. On ne pouvait y débarquer que d'un côté et encore avec de petits canots. La moindre surveillance était donc suffisante. L'île était de plus détenninée par trois hauteurs : deux à chaque extrémité^ où l'on pouvait facilement construire des batteries de défense, et une plus considérable, juste au milieu, sur laquelle on bâtirait un fort, qui commanderait à la fois la rade d'entrée et la grande rade. Villegaignon fit aussitôt débarquer tout son matériel, et les travaux d'installation commencèrent.
Thevet (1) prétend que les Français ne se mirent au travail que deux mois après leur arrivée, « après avoir pensé à nos affaires, et avoir fait descente en terre continente pour tirer l'amitié de ces barbares. » Il se peut en effet que quelques Français aient été envoyés sur le continent par Villegaignon, ne serait-ce que pour se procurer des vivres frais, mais il est bien plus probable que le vice-amiral s'est tout de suite occupé de mettre son monde à l'abri. Il connaissait le prix du temps; il n'avait pas oublié les surprises portugaises, et n'ignorait pas qu'on avait appris avec peine à Lisbonne le
(1) Thstxt, Cosmog. univ,, p. 908.
roNDATioN DU FORT coligny; 189
départ de T expédition qu'il commandait. Comme d'un instant à Tautre une escadre portugaise pouvait entrer dans la baie, et ruiner son entreprise, il voulut avant tout se trouver en mesure de la recevoir énergiquement, si elle se présentait. Il est donc probable qu'il ajourna toute descente sur le continent et toute expédition dans l'intérieur jusqu'au moment où il se sentirait en sûreté dans son île. Son séjour à l'île de Malte et son commandement de Brest lui avaient fait apprécier l'utilité des bonnes murailles. D'ailleurs il n'était pas tellement sûr des dispositions des Brésiliens, et désirait, avant d'entrer en relations suivies avec eux, pouvoir leur dicter ses conditions à l'abri d'une forteresse imposante. Il ordonna donc que, jusqu'à nouvel ordre, tout le monde travaillerait aux fortifications, dont il se chargea de diriger lui-même les travaux. Sur l'éminence du milieu s'élèverait un grand fort, auquel il donna par avance le nom de fort Coligny. Aux deux extrémités, à l'entrée du petit port, et à deux emplacements qu'on trouva commodes pour cette destination, seraient construites cinq batteries destinées à défendre les approches de l'île et à commander les eaux de la baie. La maison du gouverneur, les casernes, les logements des ouvriers et les magasins seraient établis, avec le temps, aux endroits qui paraîtraient favorables. Villegaignon fit approuver ce plan par ses principaux ofiiciers qu'il réunit en conseil, et tout le monde se mit au travail.
Aux premiers jours on est plein d'ardeur. La nouveauté séduit et enchante. Aussi ne marchande-t-on pas sa peine. Les colons se prêtèrent avec empressement aux volontés de leui* chef. Aussi bien, ils comprenaient la nécessité de se construire des abris et des protections. Non seulement les manœuvres et les ouvriers, mais encore les soldats et les matelots s'improvisèrent terrassiers, maçons et charpentiers. Les officiers eux-mêmes dérogèrent à la coutume ou plutôt au préjugé qui leur interdisait toute occupation manuelle, prirent la pioche et furent les premiers à se rendre au travail.
« Mesme les principaux d'entre eux^ écrivait à ce propos Thevet (1), ne s'i espargnoient, pour donner exemple aux autres, monstrant chacun de nous Taflection que nous avions de faire service au roy en une entreprinse si grande et périlleuse. » Grâce à la bonne volonté et au concours actif de tous les membres deTexpédition, les constructions ébauchées sortirent rapidement de terre. Aux deux extrémités et au centre^ d'après le plan convenu, s'élevèrent des maisonnettes ou des batteries. Sur le rocher du milieu, Villegaignon fit bâtir son logement particulier. Sans doute, comme le remarquait un écrivain contemporain (2), « faut noter que excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de charpente et quelques bouUevers mal bâtis, sur lesquels l'artillerie estoit placée, tous ces logis ne sont pas des Louvres, mais des loges faittes des mains des sauvages, couvertes d'herbes et gazons à leur mode. » Au moins ces demeures rustiques suSisaient-elles à préserver nos hommes de l'ardeur du soleil ou des fraîcheurs de la nuit, et d'ailleurs> avec le temps, on pouvait les améUorer ou les transformer.
Dans ces premiers jours d'installation, Villegaignon se préoccupa donc surtout du fort CoHgny qui, dans sa pensée, devait assurer son séjour et préparer la domination déflnive de la France dans toute la contrée. Le fort Coligny devint bientôt redoutable. L'emplacement avait été choisi avec bonheur, car non seulement il commandait la rade, mais encore était capable de supporter un long siège. Aussi bien, après le départ de Villegaignon, lorsque les Portugais cherchèrent à s'en emparer, ils ne réussirent que par la famine et la lassitude. En 1711, (3) lors de l'audacieuse attaque de Duguay- Trouin contre la capitale des établissements portugais
(1) TflBVET, msSé cité.
(2) Lescarbot, Histoire de Id Nouvelle^ France, p. 207. (8) Mémoires de Duguay-trouin, pasB*
d'Amérique, ce furent les canons de ce fort qui seuls Farrêtèrent et faillirent compromettre son succès. A Theure actuelle il constitue encore la meilleiu*e défense de Rio de Janeiro. Léry, qui est systématiquement hostile au chef de l'expédition française, n'ose pas lui reprocher le choix heureux de l'emplacement du fort ; il se plaint seulement de ce que Villegaignon ait donné à sa citadelle le nom de Goligny, parce, dit-il (1), « en quittant ceste place aux Portugois, qui en sont maintenant possesseurs, il leur donna occasion de faire leurs trophées et du nom de Goligny et du nom de France Antarctique qu'on avait imposé à ce pays-là. »
Ce n'était rien que d'assurer la sécurité de l'avenir. Il fallait encore pourvoir aux nécessités du moment, et fournir les aliments indispensables aux quelques centaines d'hommes qui travaillaient sur ce rocher aride, et avaient besoin, pour soutenir leur ardeur, d'une nourriture saine et abondante. Par malheur on compta trop sur les indigènes, et, au lieu de demander à ce sol fertile, qui ne demande pour être fécondé qu'un travail insignifiant, des ressources qui auraient été bientôt inépuisables, on espéra que les Brésiliens pourvoiraient à tous les besoins matériels de la colonie. C'était une lourde faute. On sait que l'homme, pour passer de l'état sauvage à l'état civilisé, doit traverser trois périodes qui correspondent à son enfance, à son adolescence et à sa virilité. Dans la première, il est chasseur et tue pour vivre ; dans la seconde il est pasteur et élève des animaux, dans la troisième il est laboureur et demande à la terre les fruits de son travail. Or les Brésiliens n'avaient encore franchi aucune des étapes de la civilisation. Ils n'étaient que chasseurs, et, si parfois ils confiaient à la terre quelque maigre semence, c'était uniquement pour les besoins indispensables de leur alimentation, mais ils ne songeaient nullement à produire au delà de ce qui leur était indispensable, et ne pouvaient par conséquent
(1) LsRT, GUY. cit. S VIL
venir en aide aux nouveaux débarqués. Aussi bien, ce sera l'histoire de presque toutes nos colonies du XVP siècle. Au lieu de s'adonner résolument aux travaux agricoles, nos compatriotes se fieront aux indigènes, et bientôt la famine coupera court à toutes leurs espérances. Ils poursuivront des chimères, trésors fantastiques ou empires à conquérir, mais ils se heurteront à la plus triste des réalités, et mourront de faim (1).
Il est vrai de dire que les compagnons de Villegaignon avaient quelques raisons de croire au bon accueil des Brésiliens. Tous ceux de leurs compatriotes qui les avaient précédés dans ces parages, avaient toujours rencontré de vives sympathies parmi les tribus indigènes. Au premier jour de leur débarquement, les Ocarentins, les Gariacs, les Gotinas, les Sarigoys et autres Tupinambas, riverains de la baie, effrayés par le déploiement inusité de nos forces, s'étaient d'abord retirés dans les forêts de l'intérieur ; mais quelques cadeaux habilement distribués les ramenèrent presque tout de suite à nous. Les interprètes normands, ceux q«i étaient déjà fixés dans le pays, et ceux qui revenaient sur les vaisseaux du vice-amiral, furent comme toujours les principaux intermédiaires entre eux et les Français. Peu à peu ils se rapprochèrent et devinrent même assez familiers. Le grand air de Villegaignon, sa longue barbe, son magnifique costume, et les gardes écossais qui le suivaient leur inspirèrent une profonde vénération. A peine le voyaient-ils qu'ils se pressaient autour de lui, ou se jetaient à ses genoux en baisant ses mains. Ils l'appelaient leur maître, et l'avaient affublé du surnom de Pay Cola, qui signifiait dans leur langue le seigneur Nicolas. « Ledit Seigneur (2), lisons-nous dans les
(1) Cf. Paul Gaffarsl. Histoire de la Floride Française. passim.
(2) Claude Haton. Mémoires, p. 88.
mémoires de Haton, ayant prins terre audit pays avec ses gens, furent lesdits sauvages quelquement esbays d*en tant veoir, et pourcepensoient ledit seigneur estre quelque grand Roy ou prince de la terre, et en leur iargon semeirent autour de lui à genoux, criant à haulle voix pour luy faire honneur, et à luy et aux siens leur monstrèrent grand signe d'amitié, auxquels il feit des présens de chappeaux, de bonnets de diverses couleurs et façons, de chemises, d'habits légers et de petite valeur pour les hommes et femmes, d'épingles, de cousteaux et de tout aultre sorte de nécessitez, comme de souliers et aultres. Desquelles choses moult se contentèrent lesdits sauvages, qui sont maistres gens et d'assez bonne corpulence. » Le vice-amiral eut la pensée de profiter de leurs bonnes dispositions, et leur demanda s'ils voulaient se charger de fournir des vivres à la colonie naissante. Alléchés par l'espoir de cadeaux ou de gratifications, les Brésiliens acceptèrent avec empressement, et promirent d'apporter chaque jour des vivres frais dans l'île aux Français.
Mieux aurait valu cultiver soi-même la terre, et, puisqu'on avait apporté des semences d'Europe, les confier à ce sol vierge qui les rendrait bientôt au centuple, d'autant plus que bon nombre de nos colons étaient agriculteurs. Il semblait presque que la nécessité imposât celle obligation à nos compatriotes, car il fallait prévoir le moment où les indigènes, pour une raison ou pour une autre, cesseraient de pourvoir à notre alimentation. En ce cas, les ressources manquant du jour au lendemain, que deviendrait la colonie française sur une île stérile, sans approvisionnements en réserve? Ces réflexions ne se présentèrent même pas à l'esprit des chefs de l'expédition. Ils ne songèrent nullement à la famine prochaine, et, parce que leurs vivres étaient assurés au jour le jour, ils s'imaginèrent que cette abondance relative n'aurait pas de fin. C'était bien mal connaître la nature humaine ; c'était surtout se préparer, de gaieté de cœur, de nombreuses difficultés et plus de déboires encore ; mais ils se trouvaient dans un pays spleiîdide ; la nature déployait autour d'eux sa magnilicence;
19t HISTOIRE DC imÉsiL kka>'«;ais.
les forêts étaient giboyeuses, les arbres chargés de fruits savoureux, des bandes innombrables de poissons se jouaient dans les eaux de la baie. Qu'était-il donc besoin de se préoccuper de la vie matérielle 1 Ne valait-il pas mieux exploiter ces forêts si riches en essences précieuses, ou ces mines qu'on rencontrerait sûrement dans les montagnes, dont les fiers profils se dessinaient à Thorizon ? Certes personne dans la petite colonie ne soupçonnait seulement que l'unique richesse est la richesse agricole. Emportés par leur imagi* iiation, nos Français ne rêvaient que richesses fantastiques. Avec une imprévoyance funeste , ils acceptèrent donc les vivres qu'apportaient les Brésiliens, c'est-à-dire qu'ils se mirent à leur merci. Ils allaient bientôt, et durement, expier cette faute ! (i).
Nos colons en commirent une autre plus grave encore : Ne 8*avisèrent-ils pas de demander aux Brésiliens de les aider dans les travaux du fort ! Les indigènes, habitués à leur cUmat, étaient certainement plus capables que nos hommes de supporter la fatigue, et ils devinrent facilement de meilleurs ouvriers : Peu à peu on se déchargea sur eux de toute la grosse besogne. L'ardeur des premiers jours disparut : à de fortes et saines occupations succéda bientôt l'oisiveté. Les Brésiliens ne tardèrent pas à comprendre qu'on abusait de leurs forces et de leurs complaisances : Ils réclamèrent. Villegaignoû, déjà mécontent des progrès de Tindiscipline parmi ses hommes , fut comme exaspéré par leurs plaintes , et
(1) Lbscarbot, dans son Histoire de la Nouvelle France , (p. 211), signale avec raison cette faute comme un des principaux motifs do rinsuccès final : « Villegaignon, dit-il^ ne s'est adonné à la culture de la terre, ce qu'il fallait faire dès l'entrée, et ayant païs découvert semer abondamment et avoir des grains de reste sans en. attendra de France. Ce qu'il y a peu et deu faire en quatre ans ou environ qu'il y a été, puisque c'estoit pour posséder la terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile que cette terre produit en toute saison. »
ordonna de les traiter avec plus de rigueur. Oubliait-il donc que les Brésiliens ne travaillaient que volontairement, et parcequ'ils espéraient un fort salaire ? Ils eurent bientôt disparu, et avec eux disparut aussi Tabondance.
Il fallait à la fois continuer le travail commencé et se procurer des vivres, et cela avec des hommes déjà dégoûtés du travail, et plus insouciants que des enfants. Aussi la famine devint-elle bientôt menaçante. Elle se déclara lorsque les Brésiliens se furent enfoncés dans leurs forêts, pour éviter la tyrannie ou les mauvais traitements de nos compatriotes. Au lieu d'interrompre brusquement les travaux commencés, et d'assurer les ressources de Tavenir en faisant défricher et ensemencer quelques terrains dans le voisinage, Villegaignon s'imagina que les provisions qu'il avait apportées de France lui suffiraient longtemps encore ; mais elles furent promptement épuisées (i). Non seulement nos hommes durent renoncer au pain et au vin, mais même se contenter de racines et d'eau, et « encore en si petite quantité, (2) écrit un contemporain, que c'estoit chose pitoyable à voir, veu qu'un homme seul eust bien mangé ce qu'on donnoit à quatre. » A la famine s'ajoutèrent bientôt des maladies contagieuses, mortelles pour la plupart, car on manquait de médicaments. « Par (8) ce soudain changement, plusieurs tombèrent en fâcheuses et grosses maladies , desquelles ils ne pouvoyont relever , veu que toutes choses requises aux maladies leurs défailloyent, qui indigna dès lofs beaucoup de personnes contre ledit Villegai-
(1) D'après Lescaebot. {Histoire de la Nouvelle France), p. 179: a Je trouve un autre défaut en ceux qui ont fait tant les voyages du Brésil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés et farines, et chairs salées pour vivre au moins un an ou deux, puisque le Roy fournissait honnêtement aux frais de Téquipage sans s'en aller par delà pour y mourrir de faim. »
(2) Crespin, ouv. cit. p. 406.
(3) Crespin, id. id.
gnon, Taccusant d'une insatiable avarice, ayant espargné l'argent du Roy, et icelui converti en ses propres usages, au lieu de remployer en vivres et choses nécessaires pour la nourriture et santé de tous ceux qui qu'il avoit menez en ceste lointaine région. » Des plaintes s'élevèrent : Villegaignon chercha à se disculper en alléguant que les négociants et matelots de Normandie l'avaient assuré qu'il trouverait au Brésil d'abondantes ressources. Ces explications furent peu goûtées. Au moins les travailleurs espéraient-ils que le viceamiral aurait égard à leur fatigue , et diminuerait leur tâche : Il n'en fît rien. Dur et inflexible pour lui-même, l'austère chevalier ne tenait aucun compte des faiblesses humaines. Il ferma l'oreille à toutes les plaintes, et ordonna de pousser activement les travaux. « Tant s'en faut que pour cela (1) ainsi on leur diminuast le travail, que de iour en iour on leur augmentoit, autant que s'ilz eussent esté bien nourris et sustentez, mesmement en tel pays où l'ardeur du soleil est si véhémente que peu de gens le pourroyent croire. Il leur estoit nécessaire depuis le iour levant iusqu'au iour couchant entendre les uns à rompre les pierres, autres à porter la terre et couper le bois. » Ces rigueurs intempestives amenèrent un profond découragement, qui se traduisit bientôt par des actes coupables.
Le plus grand nombre des colons Français avait été raccolé dans des prisons de Paris et de Rouen, et n'appartenait précisément pas à l'élite de la société. Ils n'éprouvaient aucune reconnaissance pour l'homme qui leur avait sauvé la vie. Quelques-uns d'entre eux regrettaient même d'avoir accepté
(1) Crespin id. id. Cf. Seconde lettre de Nicolas Barre ; a Laquelle soudaine et repontive mutation fust trouvée estrange, nommément des artisans, qui n'estoient venus que pour la lucrative et profiit particuliers. loinct les eaux difficiles, les lieux aspros et déserts, et labeur incroyable, qu'on leur donnoit, pour la nécessité de loger où nous estions. »
les propositions de Villegaignon, et préféraient à la vie au grand air les impures senlines où ils végétaient en France. Exaspérés par les durs traitements du vice-amiral, qui n'avait pas oublié leur origine, et avait peut-être le tort de la leur rappeler trop sonvent, ils conspirèrent contre lui. Les uns, plus modérés, voulaient simplement déserter, et se fondre avec les Brésiliens ou se rendre aux Portugais ; les autres ne songeaient à rien moins qu'à assassiner le vice-amiral et ses officiers, à se partager leurs dépouilles, et à s'installer en leur lieu et place. Ce dernier avis prévalut. Le chef de l'entreprise fut un interprète normand, établi depuis sept ans dans le pays, et qui vivait en concubinage avec une brésilienne. Villegaignon lui avait ordonné de se marier avec cette femme, ou de ne plus continuer ses relations, sous peine de mort. L'interprète se souciait peu du mariage, et, d'un autre côté, il aimait sincèrement cette brésilienne, dont il avait eu plusieurs enfants. Poussé à bout par les ordres de Villegaignon, il jura de se venger, et n'eut pas de peine à persuader à une trentaine de mécontents d'associer leur vengeance et la sienne.
L'interprète avait d'abord songé au poison, mais un de ses complices l'en détourna. Il voulut ensuite mettre le feu aux poudres, qui avaient été déposées dans un atelier provisoire, audessus duquel couchaient tous les Français : Mais « aucuns (1) ne le trouvèrent pas bon, parceque toute la marchandise, meubles et loyaux que nous avions, eussent été perduz , et n'y eussent rien gaigné. » Les conjurés se décidèrent enfin à le poignarder, lui et son état-major, mais ils voulurent attendre pour l'exécution du crime le départ des vaisseaux pour la France, car ils redoutaient l'attachement des matelots pour leur ancien chef. Ils résolurent également de ne le frapper qu'un dimanche, afin de profiler de la sécurité qu'offrait le repos de ce jour. « Gest avis malheureux (2) fust approuvé de
(1) Seconde lettre de Nicolas Barré.
(2) Crespin, id. id. f. 40L
tous, et louèrent le bon entendement de ce personnage : dès lors ils le constituèrent chef de toute Tentrepriuse, et ia par fantaisie partissoyent entre eux les dépouilles qu'ils esperoyeoi bientost amasser. »
De semblables projets pour réussir demandent à être axé* cutés aussitôt que conçus : Or les conjurés attendirent trop. Ils essayèrent, afin d*assui*er le succès de leur entreprise, de faire entrer dans la conspiration trois (1) des Ecossais de la garde particulière de Villegaignon. « Or les soldats Ecossois (2) en estant advertis font semblant d'approuver tel acte, alléguans beaucoup de rudesses qu'iceux avoyent receu du dit Villegaignon, tant en France que sur le voyage. En ceste dissimulation les Ecossois s'infonnent diligemment de la vérité du iour, de l'heure, du moyen et des complices, pour faire le rapport plus certain. Estant deùement instruits, ingèrent l'acte trop inhumain et indigne d'estre celé : partant s'adressèrent à un des plus familliers du dit Villegaignon, tant pour la connaissance de langue écossoise que pour autre considération. » Ce famiUer de Villegaignon était Barré. Surpris et indigné de la confidence dangereuse qu'il venait de recevoir, il courut, comme son devoir le lui ordonnait, en prévenir le vice-amiral. Tout ce qu'il y avait dans la colonie naissante de Français honnêtes, officiers^ soldats ou volontaires, fut averti à la hâte, et vint au fort assurer Villegaignon de son dévouement. Le principe d'autorité n'était pas alors ébranlé comme il l'est de nos jours. Le vice-amiral, investi par Henri II de pouvoirs fort étendus, représentait le roi, et le roi c'était la France, d'autant plus aimée qu'on en était plus éloigné.
(1) Thbvbt, dans sa Cosmographie universelle (p. 665) raoonte la conspiration en termes à peu près identiques. Il ajoute un détail, à savoir que les conjurés s'étaient entendus « avec deux roytelets du païs, auxquels ils avoient promis ce peu de bien que nous avions. »
(2) Crespin, ouv. cit. p. 402.
Officiers et volontaires n'éprouvaient pas pour le chef de i)ien ardentes sympathies, mais ils comprenaient d'instinct la nécessité du commandement, et comme, après tout, ils ne pouvaient reprocher à Villegaignon que de l'imprévoyance et de la dureté, mais rien de contraire ou à l'honneur ou à ses enga^ gements, ils se serrèrent autour de lui, Ce qui augmenta leur indignation, c'est qu'ils apprirent qu'aux conjurés s'étaient joints six Portugais pris sur un navire échoué dans la rivière des vases, et rachetés aux sauvages, qui s'apprêtaient à les dévorer. Ces ennemis héréditaires témoignaient leur r^oon^ naissance en s' associant à des Français égarés, pour ruiner la nouvelle colonie ! Aussi les officiers demandèr«nt-ils à Villegaignon la punition exemplaire des coupables, et lui promirent leur concours en cas de conflit (4 février 1556),
Le vice^miral, qui se sentait soutenu par la majorité des colons, résolut de frapper un coup terrible^ afln de raffermir son autorité. Comme il tenait entre ses mains tous les fils de la conspiration, il ne voulut pas laisser aux conjurés le loisir de se reconnaître ou de se dérober par la fuite au châtiment. Accompagné de ses fidèles Eeossais et de ses partisans les plus dévoués, il « saisit au (1) corps quatre des principaux, desquels on fit punition exemplaire, pour retenir les autres dans leur devoir et estât. » Dès le lendemain, Tun des prisonniers réussit à se traîner près des rochers et se jeta à la mer, où il fut noj é : un autre fut étranglé, les deux derniers furent condamnés aux travaux forcés. Le reste des conjurés fut épargnéi mais surveillé de très près et traité plus sévèrement encore, Auasi bien la terreur étouffa leurs rancunes, et ils ae remirent à la besogno avec un redoublement d'ardeur.
Le chef de la conspiration, l'interprète normand, fut assez
heureux pour éviter la punition qu'il méritait. Il n'était pas dans l'île quand fut découverte la conspiration. Dès qu'il apprit la déplorable issue de ses projets, redoutant la
(1) Crespin, ouv. cit.p.402. Cf. Seconde lettrf de Nicolas Barrb.
200 HISTOIRE DU BRÉï^IL FRAXÇ.VIS.
légitime vengeance de Villegaignon, il s'enfonça dans les forêts et eut Tart d'entraîner (1) dans sa fuite vingt-cinq de ses compagnons, auxquels il persuada de le suivre et d'adopter les mœurs brésiliennes plutôt que de céder à la tyrannie du vice-amiral. Cette désertion en masse des interprètes normands fut très-préjudiciable à nos intérêts : Elle nous privait du concours d'hommes habitués à la façon de vivre et a\ix mœurs des Brésiliens, qui comprenaient leur langue, et nous servaient d'intermédiaires. De plus ces interprètes, pour expliquer leur conduite à leurs compatriotes d'adoption, leur représentèrent Villegaigon et les colons comme disposés à les assujettir à mille travaux, à les exploiter, à les traiter en un mot comme les Portugais le faisaient déjà. Ces calomnies tombèrent sur un terrain tout préparé, car les Brésiliens avaient déjà eu à se plaindre de la brutalité du vice-amiral : aussi portèrent-elles leur fruit, en éloignant de nous les populations, avec lesquelles il nous fallait entrer en rapport, à moins qu'on ne voulut faire de la colonie un simple poste d'observation militaire.
Plus encore que les calomnies intéressées des interprètes normands, ce qui nous rendit les Brésiliens hostiles, fut que la maladie, dont souffraient les Français, prit tout à coup les les caractères d'une épidémie, et s'abattit avec une violence extraordinaire sur la population indigène : c'était sans doute le scorbut amené par l'absence de vivres frais, ou bien la dyssenterie provenant des fatigues excessives et de l'entassement de tant de monde sur un si petit espace. Quelques Brésiliens, alléchés par l'appât du gain, avaient continué à travailler au fort Coligny. La maladie s'attaqua principalement à eux. En quelques jours plusieurs d'entre eux moururent. Les
(1) Seconde lettre de Nicolas Barrx. « Lequel a desbauché tous les autres truchements de la dicte terre, qui sont au nombre de vingt ou vingt cinq, lesquels font et disent tout du pis qu'ils peuvent, pour nous estonner et nous faire retirer en France. »
autres s'enfuirent épouvantés, mais ils portaient avec eux les germes de la maladie, et plus de huit cents de leurs compatriotes périrent. Les interprètes (1) normands n'eurent pas de peine à leur faire croire que Villegaignon avait voulu les punir de leur abandon, et que lui seul était Fauteur de la mort de leurs compagnons. Cette accusation porta d'autant mieux qu'elle était plus absurde. Les Brésiliens furieux voulaient se jeter sur Tîle aux Français, et massacrer les colons. Les interprètes durent les calmer après les avoir excités, en leur faisant comprendre qu'ils couraient à une mort certaine, foudroyés qu'ils seraient par l'artillerie et les armes à feu. Les Brésiliens se rendirent à ces raisons, mais en se promettant de profiter de la première occasion pour tomber sur les Français. Ils ne devaient que trop bien tenir leur serment, quelques années plus tard.
IL i— Fautes et Maladresses.
Depuis la découverte de la conspiration et la désertion des interprètes normands jusqu'à l'arrivée des colons Genevois, c'est-à-dire depuis le mois de février 1556 jusqu'au mois de mars 1557, les détails manquent sur ce que devinrent les colons Français et leur chef. Les auteurs contemporains ne nous ont laissé aucun renseignement précis sur cette période. Crespin et Léry se sont contentés de la résumer. Thevet ne procède que par allusion. Les lettres de Nicolas Barré sont
(1) Seconde lettre de Nicolas Barré : « Parcequ'il est advenu que les sauvages ont été persécutez' d'une fièvre pestilentieuse depuis que nous sommes en terre, dont il est mort plus de huit cents, leur ont persuadé ^ue c'estoit Monsieur de Villegaignon qui les faisoit mourir. Parquoy conçoivent une opinion contre nous qu'ils nous voudroient faire la guerre, si nous estions en terre continente, mais le lieu où nous sommos les retient. » Cf. Thbvet, Cosmog. univ, p» 923.
2l)â HLSTOIRE DU BRESIL FRANÇAIS.
brusquement iaterrompues. De plus, aucun de ces qualre auteurs ne donne de chronologie précise. En l'absence de documents authentiques nous sommes obligés d'enregistrer ce qui est parvenu jusqu'à nous, mais en faisant remarquer que nous ne prétendons pas suivre l'ordre des temps.
Il paraîtrait qu'en face de l'hostilité des interprètes normands et de la défiance des indigènes, Villegaignon songea à transporter ailleurs la colonie. Malgré les avantages incontestables que présentait la baie de Ganabara, et les importants travaux commencés dans llle aux Français, il se sentait si peu aimé et exposé à tant de périls qu'il chercha un autre emplacement. D'ailleurs l'île aux Français n'était pas exemple d'inconvénients. Elle ne possédait pas d'eau potable : on était obligé d'aller en chercher sur le continent pour tous les usages domestiques, ce qui compliquait le travail, et pouvait, en cas d'attaque extérieure, devenir une cause de ruine. De plus la vermine s'était multipliée dans des proportions infinies, et devenait une incommodité réelle. Non seulement les hommes en étaient infectés, mais encore le peu d'approvisionnéments qui restait en magasin était compromis. Il fallait parer à ce double inconvénient. Villegaignon résolut alors de recoanaître le pays» et envoya deux expéditions en reconnaissance, la première au cap Frio, la seconde beaucoup plus au sud, jusque dans les parages du fleuve la Plata, Seulement, comme rien encore n'était décidé, et que, jusqu'à nouvel ordre, il fallait agir comme si on devait toujours rester sui' l'île, il ordonna de continuer les travaux, de creuser des citernes et de faire une chasse acharnée aux animaux rongeurs. La précaution était bonne, car les deux reconnaissances n'aboutirent pas, et, quand revinrent ceux qui en avaient été chargés, ils trouvèrent construite une vaste citerne qui pouvait contenir de l'eau pour six mois, et les rats et
autres animaux malfaisants avaient à peu près disparu.
On n'a aucun détail sur la reconnaissance entreprise au oap
Frio. Thevet (1), qui la mentionne, se contente de dire qu'elle a eu lieu, mais sans entrer dans d'autres explications. Gomme il faisait partie de la seconde expédition, il la raconte tout au long dans sa Cosmographie universelle (2). Dix-huit matelots ou volontaires partirent à la découverte, dans la direction du sud, en mars ou avril 1556. Ils longèrent la côte, dont ils suivirent toutes les sinuosités, et arrivèrent enfin à l'embouchure de la Plata, véritable mer d'eau douce qu'ils essayèrent de remonter. Ils voulaient prendre connaissance du pays, étudier ses ressources, et voir si les Français ne pourraient pas y tenter quelque établissement. Sur les bords du fleuve, ils remarquèrent des hommes d'une taille extraordinaire qui leur firent signe de descendre à terre : « Nos gens (3) qui avoient faute d'eau et vivres, et que aussi leur navire estoit fort intéressé, comme celuy qui rendoit de l'eau à bon escient, veirent bien qu'il falloit mettre pied à terre, et d'autre part, ils cognoissoient le péril évident, auquel ils se mettoient, se flans à la miséricorde de ces hommes si monstrueux en grandeur, et qu'ils estoyent plus barbares que tous les autres pour n'avoir esté fréquentez de personne ». Ces Américains étaient, sans doute, des Patagons, à en juger par leur haute taille, dont les proportions ont été si singulièrement exagérées par les voyageurs depuis Magellan jusqu'à nos jours. Grâce à la lumineuse discussion d'un savant naturaliste, d'Orbigny (4), cette taille chimérique est aujourd'hui réduite à ses mesures exactes : on sait qu'elle ne dépasse jamais 1"»,92. Il est vrai que la largeur d'épaules des. Patagons, leur tête nue, la manière dont ils se drapent avec des manteaux de peaux d'animaux sauvages cousues ensemble produisent de loin une telle
(1) Thevet, Cosmographie universelle p. 908.
(2) Id. p. 904-907.
(3) Thevet, id. id.
(4) d*Orbigny. L'homme américain^ t. IL p. 67,
20 i HISTOIRE nu BHKSIL FRANÇAIS.
illusion qu'on peut les prendre pour des hommes d'une taille extraordinaire. Le crédule Thevet qui acceptait sans les critiquer* les contes les plus invraisemblables, et était porté à amplifier tout ce qu'il voyait, s'est bien gardé de ne pas se laisser prendre aux apparences. Il débite avec conviction mille histoires effrayantes sur leur grandeur et leur force. Il les compare « aux plus grands Allemans (1) qui onc entrèrent en France », et raconte avec une stupéfaction comique qu'il vit un jour quatre d'entre eux porter à bras tendus, depuis la source jusqu'aux barques françaises, quatre futailles pleines d'eau. Ces sauvages n'étaient pas seulement redoutables par leur force : ils étaient traîtres et voleurs. Il fallait user vis à vis d'eux des plus grandes précautions. Si les Français n'avaient pas eu la prudence, quand ils se décidèrent à débarquer pour entrer en relations avec eux, d'improviser un camp retranché garni d'artillerie, ils auraient été surpris pendant la nuit et massacrés : mais quand les Patagons voulurent attaquer, « ils furent saluez (2) tout autrement qu'ils ne pensoient, etoyansce grand bruit de l'escopeterie et canonnades^ c'estoit un plaisir que de les voir fuyr par le milieu des campaignes ».
Un jour quelques-uns d'entre eux avaient aidé nos matelots dans leurs travaux, et ceux-ci, au lieu de les remercier, tournaient en dérision leurs manières et leur langage. Les Patagons entrèrent en fureur, tirèrent une barque à terre, et commencèrent à la démolir. Il fallut encore de l'artillerie pour les déloger. Thevet eut particulièrement à se plaindre d'eux. Il était fort malade et avait demandé à être débarqué. Surpris par les sauvages, il fut par eux dépouillé de ses vêtements, et porté sur la plage où ils s'apprêtaient à l'enterrer vivant. Par bonheur il fut sauvé par un Ecossais qui l'arracha aux mains de ces barbares, et réussit à le transporter à
(1) Thevet, Cosmographie universelle y p. 907.
(2) Id. id.
FONDATIOx\ DU FOUT COLIGNY. 2^05
bord. Avec des tribus aussi farouches il était difticile de s'entendre même pour les rapports de la vie quotidienne, et par conséquent à peu près impossible de fonder un établissement sérieux. Nos Français se contentèrent d'examiner rapidement le pays. Ils rencontrèrent bien quelques peuplades de mœurs plus douces, qui consentirent à leur céder, en échange de leurs marchandises, des bètes prises au lasso; mais rien ne prouvait leur sincérité. Mieux valait renoncer à l'entreprise projetée que s'exposera des périls inconnus. Nos dix-huit hommes rebroussèrent donc chemin, et retournèrent dans la baie de Ganabara rendre compte de leur voyage au vice-amiral.
Ces deux reconnaissances n'avaient pas abouti, ou du moins n'avaient donné que de mauvais résultats : Villegaignon résolut de s'en tenir à son premier projet, et de rester dans l'île aux Français. Les fortifications commençaient à devenir imposantes ; peu à peu ses hommes s'habituaient et au climat et à leur nouveau genre de vie ; les Brésiliens, avec la mobilité d'impression qui caractérise les peuples enfants, revenaient de leurs injustes soupçons, et continuaient à approvisionner la colonie. Pourquoi ne pas rester dans une région connue, dans des parages depuis longtemps fréquentés par nos marins? Pourquoi ne pas s'appliquer à mieux profiter des ressources de la contrée ? C'était assurément une sage détermination : Restait à la bien exécuter.
Si Villegaignon avait eu le sens exact de la situation, il se serait efforcé de se concilier de nouveau les bonnes dispositions des indigènes : Quelques égards, quelques prévenances, des cadeaux habilement distribués auraient suffi pour lui ramener ces peuplades, qui ne demandaient qu'à vivre en bonne intelligence avec nous, et avaient besoin de notre protection contre leurs ennemis héréditaires , les Margaiats. Appuyée sur les Tupinambas, la colonie Française' aurait rapidement prospéré. Les indigènes s'offraient presque à nous. 11 suffisait que l'un des nôtres descendît à terre et demandât
rhospitalité dans l'un des villages Brésiliens qui entouraient la baie pour qu'il fût tout de suite accueilli à bras ouverts. Les femmes brésiliennes surtout, avec ce naïf instinct qui a toujours poussé les races inférieures vers les races supérieures, ne cachaient pas leurs prédilections pour ces hôtes étrangers. Dans cette société primitive, constituée à l'état rudimentaire, les liens de la morale étaient fort lâches, et souvent il arrivait que tel père ou tel mari, croyant s'honorer et hono* rer ses hôtes, leur offrait ses filles ou sa femme. Ces unions temporaires étaient de part et d'autre acceptées avec bonheur et reconnaissance. Si Villegaignon avait eu le bon sens de les encourager, en les sanctifiant par le mariage, une race Francobrésilienne, vive et hardie, intelligente et féconde comme toutes les races métisses, se serait vite acclimentée autour du fort Goligny, et une véritable France américaine aurait été fondée sur les rives du Ganabara ; mais il ne comprit pas les nécessités de la situation. Tout imbu des préjugés de son époque et de sa caste, il considérait volontiers les Brésiliens comme des êtres d'une nature inférieure qu'il pouvait exploiter, mais n'était pas tenu à ménager. Il ne leur témoigna que du mépris, ce qui acheva de les lui aliéner. Quant à ces unions avec les Brésiliennes, il les défendit au lieu de les encourager et bientôt les proscrivit. C'était vouloir couper l'arbredanssaracine,et interdire toutprogrèsè la petite colonie. Villegaignon aurait voulu faire de l'île aux Français comme une Malte brésilienne. Sans tenir compte de l'origine et des antécédents de la plupart de ses hommes, il leur imposa des règles qui n'auraient pas été désavouées dans une commanderie de Malte, mais qui étaient à tout le moins fort déplacées au Brésil. Ne s'avisa-t-il pas en effet de prescrire la chasteté la plus absolue, et de menacer de la peine capitale tout Français qui entretiendrait avec une Brésilienne des relations illicites, en exceptant toutefois le cas oii cette Brésilienne se convertirait. Certes il ne nous viendra jamais à la pensée de reprocher au vice-amiral d'avoir songé à moraliser les hommes dont on lui avait confié la direction ; mais vraiment
ne poussait-il pas trop loin l'auslérité des principes, et, pour une faute de cette nature, la peine de mort n'était-elle pas une une loi draconienne, c'est à dire inexécutable? D'ailleurs n'était-ce pas agir contre toutes les règles de l'économie politique que d'empêcher ainsi les unions entre Européens et Américaines? Si, plus tard, nos compatriotes réussirent à fonder au Canada un établissement sérieux, ce fut uniquement par la fusion des races : à cette seule condition une colonie a des chances sérieuses de prendre racine dans un pays : autrement elle sera un jour ou l'autre détruite ou absorbée par les indigènes, ce qui est un malheur ; ou bien elle devra exterminer ces indigènes, ce qui est un crime.
Il est vrai qu'au seizième siècle ces intéressants problèmes n'étaient même pas discutés. La plupart des contemporains de Villegaignon partageaient ses préjugés à l'endroit des Brésiliens, ou se forgeaient à leur propos des théories non moins erronées. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de rechercher la trace de ces erreurs économiques dans les écrits de deux des plus grands esprits de l'époque. Le premier est l'auteur des Essais, et le second le plus illustre des poètes de la Pléiade. Montaigne (1) a consacré un des plus intéressants chapitres de son ouvrage à la description des mœurs brésiliennes. Prédécesseur inconscient de Rousseau dans son étrange apologie de la vie sauvage, il a cru voir un dédain raisonné de nos mœurs là oii il n'y avait qu'enfance de la vie sociale. « le treuve, écrivait^il, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en ceste nation, sinon que chascun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage.... Ils sont sauvages, de mesme que nous appelions sauvages les fruits que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts ; tandis qu*à la vérité ce sont ceulx que nous avons altérez par notre artifice, et destournez de Tordre commun que nous devrions appeller plustôt
(1) Montaigne. Essais^ livre I. | xxx. Des Cçinnibales.
sauvages. Ea ceux-là sont vifves et vigoreuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et proprietez. » Montaigne pensait donc que les Brésiliens seraient heureux de conserver leurs mœurs et leurs usages à l'abri de tout contact étranger ; sinon ils s'exposaient à les corrompre et préparaient leur propre ruine. Au nom de la philosophie et de la morale il n'était nullement partisan de la fusion des deux races.
Quanta Ronsard, il s'imaginait très à tort, comme l'ont toujours cru la plupart des poètes, que les hommes ne s'étaient jamais autant rapprochés de la perfection que lorsqu'ils vivaient dans ce qu'on a nommé l'âge d'or. D'après lui, les Brésiliens étaient encore dans cette heureuse période de paix et d'innocence, et il reprochait à Villegaignon de leur enlever leurs illusions en les initiant à la civilisation européenne (1) :
Docte Villegaignon, tu fais une grand faute De vouloir rendre fine une gent si peu caute, Comme ton Amérique, où le peuple inconnu Erre innocentement tout farouche et tout nu, D*habit8 tout aussi nu qu'il est nu de malice, Qui ne cognoit les noms de vertu ny de vice, De sénat ni de Roy, qui vit à son plaisir. Porté de l'appétit de son premier désir, Et qui n'a dedans Tâme ainsi que nous emprainte La frayeur de la loy qui nous fait vivre en crainte, Mais suivant sa nature et seul maistre de soy, Soy mesmes est sa Loy, son Sénat et son Roy ; Qui de contres tranchans la terre n'importune, Laquelle comme l'air à chascun est commune, Et comme Teau d'un fleuve, est commun tout leur bien. Sans procès engendrez do ce mot tien et mien. Pour ce, laisse-les 14, no romps plus (io te prie) Le tranquille repos de leur première vie.
(1) Ronsard. Les Poèmes^ liv. 11. Discours contre fortune. Edit. olzévirionne t. VI. p. 166.
Laisse-les, ie te pri, si pitié te remord,
Ne les tourmente plus, et t'enfuy de leur bord.
Las ! si tu leur apprens à limiter la terre,
Pour agrandir leurs champs ils se feront la guerre,
Les procez auront lieu, l'amitié defaudra,
Et Taspre ambition tourmenter les viendra,
Comme elle fait icy nous autres pauvres hommes.
Qui par trop de raizons trop misérables sommes.
Ils vivent maintenant en leur âge doré. Or pour avoir rendu leur âge d'or ferré En les faisant trop fins, quand ils auront l'usage De cognoistre le mal, ils viendront au rivage Où ton camp est assis, et en te maudissant Iront avec le feu ta faute punissant, Abominant le iour que ta voile première Blanchit sur le sablon de leur rive estrangere. Pour ce laisse-les là, et n'attache à leur col Le ioug de servitude, ainçois le dur licol Qui les estrangleroit, sons l'audace cruelle D'un tyran ou d'un iuge, ou d'une loy nouvelle. Vivez, heureuse gent, sans peine et sans souci : Vivez ioyeusement, ie voudrais vivre ainsi.
Ainsi donc ni Ronsard ni Montaigne ne croyaient à la nécessité de fusionner les deux races française et brésilienne. Ils prétendaient Tun et Tautre que les Brésiliens seraient trop malheureux d'échanger leur sauvage innocence contre les séductions et les corruptions de la vie civilisée. Etait-ce de leur part ou bien un paradoxe, ou bien un jeu d'esprit? Nous rignorons. Toujours est-il que Villegaignon fut leur disciple inconscient, et, malheureusement pour lui, mit en pratique ces théories antisociales.
Un autre contemporain, Lescarbot (1), s'appuie sur des raisons théologiques pour démontrer qu'il est défendu de prendre en mariage une femme infidèle, car, disait-il naïve-
(1) Lescarbot. Histoire de la Nouvelle France, p. 183.
ment^ < en TAncien Testament il estoit défendu d'accoupler à la charrue deux animaux de diverses espèces > ; mais il ne paraît pas très convaincu de la justesse de son argument et a grand soin d'ajouter : c II est vray qu'il est aisé en ce payslà de faire d'une infidèle une chrétienne, et se fussent peu telz mariages contracter s'il y eut eu une demeure bien solide et arrêtée pour les François... d'autant plus qu'ily avoitlà force ^ens délibérez qui ne demandoient pas mieux que d'aider à reraphr cette nouvelle terre. » Lescarbot parlait en connaissance de cause. Il avait voyagé au Canada, et constaté par lui-même les excellents effets de ces unions avec les indigènes ; mais, de tous ses contemporains, il était à peu près le seul de son avis : Aussi dirait- on qu'il redoutait d'être accusé d'immoralité, ou tout au moins de paradoxe. Il était pourtant dans le vrai, et Yillegaignon commit une lourde bévue en proscrivant, au lieu de les encourager, ces relations avec les Brésiliennes^ qui seules pouvaient assurer l'avenir de la colonie.
Si les indigènes n'occupaient dans les pensée du chef de l'expédition qu'une place secondaire, il n'en était pas de même de la métropole, sur les secours de laquelle il comptait pour augmenter l'importance de sa vice-royauté américaine. Dès les premiers jours de son débarquement, Yillegaignon avait envoyé en France de nombreuses lettres, et demandé à l'amiral Goligny et à ses amis de lui expédier des hommes et des vaisseaux. Il était éloquent et disert ; il dépeignait sous les couleurs les plus séduisantes les beautés pittoresques du nouveau monde. Il en décrivait les merveilles avec une émotion communicative, parlait des facilités de la vie, des douceurs du climat, et ouvrait aux imaginations une perspective indéfinie de trésors et de richesses à conquérir. Ses lettres (i) étaient avidement lues et commentées. On se les passait de main en main. Bon nombre d'armateurs
(1) Ces lettres éont malheureusement perdues.
qui, jusqu'alors avaient hésité à tenter fortune au Brésil, dès qu'ils apprirent que, sous la protection des canons du fort Goligny, ils pourraient impunément braver la jalousie ou la poursuite des Portugais, se décidèrent à envoyer leurs nawes à la côte brésilienne. Ils ne furent pas tous également heureux. N. Barré (1) raconte le naufrage de l'un d'eux qui se brisa sur les rochers de la baie ; mais ce n'était qu'un accident, et les profits du voyage compensaient, et au-delà, ces pertes exceptionnelles. La baie de Ganabara prit à ce moment une animation extraordinaire. Un petit village européen s'éleva non loin de l'emplacement occupé aujourd'hui par Rio de Janeiro. Il était fréquenté surtout par les matelots arrivant d'Europe, qui venaient y faire leurs achats de bois précieux, et échanger leurs marchandises avec les indigènes sous la protection du fort. Thevet (2), dont l'imagination grossissait toujours les réaUtés, décore ce village du titre pompeux de ville, et l'appelle, du nom du roi de France, Henryville. Certes, Léry (3) a beau jeu pour le tourner en ridicule ; mais, à défaut de capitale régulière avec ses rues bien alignées et ses somptueux édifices, il n'est pas moins prouvé que nos colons devinrent alors trop nombreux pour résider tous dans Tîle aux Français, et que bon nombre d'entre eux se transportèrent sur le continent, où ils se construisirent des cabanes dans un village, qui serait réellement devenu une ville, si notre colonie avait duré davantage.
De tous les navires attirés au Brésil auprès de nos compatriotes par la sécurité des relations et la certitude de ramasser rapidement une grosse fortune, on n'a conservé le nom
(1) Nicolas Babbé. Secondé lettre^ c nous avons du depuis perdu un grand basteau, et une barque contre les roches : »
(î) Thstet, Cosmographie universelle, p. 908*
(3) Lert, ouv. cit. § Yiu
que de deux d'entre eux. Le premier est le Pépin (1), navire normand qui s'établit au village de Vaboraci, dans la baie de Ganabara, et y fit de si bonnes affaires que le village en garda son nom. Le second est la Serpente (2), du port de deux cents tonneaux, appartenant à Jacques de Gauzvigny, de Fécamp, capitaine de la marine royale. Par contrat passé le 5 juin 1557, en présence de Jacques Dulot et de Thomas Lepage, tabellions royaux, de Gauzvigny donnait procuration à un certain Geffroy Dupuy « de affréter iceluy navire à honorable homme Guillaume Berry, marchand, demeurant au Havre de Grâce, ou autres telles personnes qu'il verra bien estre pour faire le voïage du Brésil, pour tel prix, charges, conditions et moïens qu'il pourra bien estre, et faire pour luy, en ces choses, tout ainsi que si présent en sa personne y estoit. » Le hasard des temps a conservé cet acte notarié et sauvé de l'oubli le nom de la Serpente et de ses capitaines et armateurs : mais combien furent rédigés d'actes semblables, qui ont à tout jamais disparu, ou qui dorment encore dans une poussière séculaire ! (3)
A défaut de documents analogues, nous avons néanmoins le droit d'affirmer que ces voyages au Brésil étaient fréquents : nous n'en voulons d'autre preuve que cette ordonnance (4) datée d'Amboise le 8 mai 1555, relative à la levée
(1) Lery, GUY. cit. § XX. a Les François appelent ce second (village) Pépin, à cause d'un navire qui y chargea une fois, duquel le maistre se nommoit ainsi. »
(2) Archives de la Seine-Inférieure. Liasse du tabellionage de Fécamp, citée par de Frétille. Commerce de Rouen,i, II, p. 445.
(3) On connaît encore le nom de deux capitaines, un Normand de TEspine, et un Picard, Mogneville, qui firent à la côte Brésilienne un séjour assez long pour se permettre quelques parties de chasse dans Fintérieur du pays. Voir Thevbt, Singularités de la France antarctique % lu.
(4) DE Fréville, ouv. cit. t. II, p. 443.
d'un droit de vingt sols par tonneau de mer. « Et comme à présent il y a plusieurs des dicts navires marchans pretz à faire voïage, tan pour aller au sel en Brouage et à la Baye qu'à la Terre Neufve, le Brésil, la Guynée et autres lieux, qui se sont apprestés auparavant la publication de la présente tresfve pour aller faire leur dit voïage, s'actendent à avoir conduicte et garde de nos dicts navires comme ilz ont eu pour le passé, elc. » Nous citerons encore ce passage d'une dépêche adressée par l'ambassadeur espagnol près de Henri II (1), Simon Renard, à la princesse de Portugal (15 septembre 1556) : « Les Françoys ont encore de douze à treize bateaux aux Indes, pour fortifier un port sur le passaige, qui donnera grand emouschement si Ton le leur souffre, et est auprès du cano de Très Pontos. » Les navires français étaient donc nombreux au Brésil dans les années 1555, 1556 et 1557, et c'est sans aucun doute à l'entreprise de Villegaignon qu'il faut attribuer ce redoublement d'activité.
Ce n'était pas seulement la présence des négociants ou des armateurs qui promettait à la colonie Française un avenir prospère. Après tout, cette population était flottante ; elle n'abordait au Brésil que pour le quitter au plus vite, et ce n'étaient point là de véritables colons disposés à se fixer dans ce pays d'adoption et à le féconder par leurs sueurs. Les hasards de la politique allaient fournir à Villegaignon ce qui lui manquait encore, une population honnête, intelligente, relativement aisée, et qui ne demandait qu'à faire du Brésil comme une seconde patrie.
La guerre religieuse était alors menaçante en France. L'amiral Colign^ aurait voulu en prévenir l'explosion. Ce grand citoyen pensait qu'en assurant à ses coreligionnaires comme un refuge ou plutôt comme un champ d'asile en Amérique, noii seulement il obtiendrait pour eux la liberté de conscience, mais encore réussirait à étendre au loin l'influence
(1) Mémoires du cardinal de Granyelub, t. IV, p. 701.
Française. Là où les aventuriers Espagnols ou Portugais poursuivaient uniquement la richesse, les émigrants Français porteraient les trésors de leur foi. Les promesses de Coligny et les lettres de Villegaignon décidèrent un grand nombre de personnes. Des bateaux s'armèrent sur les côtes de Normandie et de Bretagne. L'amour propre national s'en mêla. « En ceste coste, écrit un contemporain, La Popellinière (1), les François délibéroient de descendae à centaines pour y establir, sous Villegaignon, un lieu de refuge à tous ceux qui, tourmentez pour quelque occasion que ce fust eussent mieux aymé suivre le hasard du bien et du mal qu'ils y eussent peu trouver. » Léry (2) n'hésite pas à écrire que, sans les fautes de Villegaignon, plusieurs milliers de colons étaient alors disposés à émigrer au Brésil, c Qui doute si les François y fussent demeurez (ce qu'ils eussent fait, et y en auroit maintenant plus de dix mille, si Villegaignon ne se fust révolté de la religion réformée) qu'ils n'en eussent receu et tiré le mesme profict que font maintenant les Portugois qui y sont si bien accommodez (3). » Il revient avec insistance sur la même idée dans un autre passage fort curieux : « Affln de mieux faire entendre que Villegaignon est seul cause que les François n'ont point anticipé et ne sont point demeurez en ce pays-là, ie ne veux oublier à dire qu'un nommé Fariban de Rouan, qui estoit capitaine en ce vaisseau, ayant à la requeste de plusieurs notables personnages faisans profession de la Religion réformée au Royaume de France, fait expressément ce voyage pour explorer la terre et choisir promptement lieu pour habiter, nous dit que n'eust esté la révolte de Villegaignon en avait des la mesme année délibéré de passer se fit à huit cens personnes dans de grandes hourques de
(1) La Popelliniàre, Histoire des trois mondes, p. 18.
(2) LÉRY, OUV. cit. S IX.
(3) LÉRY, ottv. cit. 8 >fvin.
Flandres pour commencer de peupler Tendroit où nous estions. Comme de faict ie croy fermement... qu'il y auroit à présent plus de dix mille Français, lesquels... posséderoient maintenant soubs Tobéissance du Roy un grand pays en la terre du Brésil, lequel à bon droit, en ce cas, on eust peu continuer d'appeler France Antarctique. »
ATétranger on surveillait d'un œil jaloux les progrès incessants de notre colonie. Simon Renard, ambassadeur du roi d'Espagne, le négociateur de la trêve de Vaucelles, écrivait, à ce propos, à la princesse de Portugal, au commencement d'août 1556 : « l'ay advis que Villegaignon, aiant prins un port au passaige des Indes, le fortifie et a mandé au Roy de France qui si luy envoyé gens de guerre iusqu'à trois ou quatre mil, il lui conquestera partie des Indes, et empeschera la navigation celle part; et, comme las Françoys arment bateaulx en Bretaigne et Normandie, encore que se pourroit estre à aultre effort, sy ne m'a semblé des lors faillir de donner cestuy advis, afin que vostre Altesse prévienne et advertisse ceulx qui convient : car facilement ils ppuiroient donner moleste aux passaigiers et navigeans ausdites Indes.» Quelques semaines plus tard, le 15 septembre 1556, Simon Renard exposait de nouveau ses inquiétudes à son auguste correspondante : (2) « Et y a en ce royaume, disoit-il, deux Espaignols qu'ils offrent au Roy de France, avec peu de gens, emprendre les Indes et les conquester. » Ce n'étaient point là de vaines menaces. Des deux peuples qui se disputaient alors la possession de l'Amérique, Portugais et Espagnols , les premiers n'étaient pas assez nombreux même pour surveiller l'immense étendue des côtes qui étaient censées leur appartenir, et si, résolument, ^1^ France avait voulu s'établir au Brésil, ils auraient été incapables de lui résister.Les Espagnols étaient plus redoutables.
(1) Mémoires du cardinal de Grajïtbllb, t. IV, p. 659.
(2) Id. t. IV. p. 701.
mais Gharles-Quint et son fils Philippe II, avaient, dans leur fiévreuse activité, dispersé leurs ressources et disséminé leurs soldats sur tant de points différents ; ils avaient formé de si gigantesques projets que, peu à peu, la nation s'épuisait sous cet effort continu. L'Amérique presque tout entière leur appartenait nominalement, mais, à l'exception du Pérou, du Mexique, et de quelques Antilles, les autres contrées leur échappaient. Si la France, comme le craignait Simon Renard, avait eu la sagesse d'accepter les propositions de ces deux Espagnols, traîtres à leurs pays, et si elle avait distrait au profit du Brésil la minime partie de cette vitalité, de cette exubérance de forces qu'elle dissipait au dehors, en mille entreprises stériles, certes le Brésil nous appartiendrait encore. Mais ni Henri II, ni ses conseillers, ni Coligny luimême ne soupçonnaient l'importance de cette acquisition lointaine, et, par leur indifférence , ils allaient inaugurer la longue série des fautes inavouables et des mécomptes constamment renouvelés qui constituent la triste histoire de nos colonies.
Mieux inspiré que ses chefs, Villegaignon avait eu pourtant une heureuse idée qui, bien exécutée, pouvait assurer au Brésil Français un long avenir de prospérité. Il avait songé à s'adresser directement au chef des Protestants Français, à Calvin en personne, en le priant de lui envoyer un certain nombre de colons destinés à faire souche d'honnêtes gens, et à renouveler la population primitive. Ici se place dans la vie de Villegaignon un singulier épisode, qui, de son vivant même, fut discuté avec passion, et que les travaux de la critique moderne n'ont pas suffisamment élucidé. Il s'agit de savoir si le vice-amiral, en recourant ainsi à Calvin, avait renoncé au catholicisme, ou bien s'il conservait encore ses convictions premières. Les écrivains protestants l'ont tous accusé d'avoir, en cette circonstance, abjuré sa religion par intérêt, et d'être, plus tard, revenu au catholicisme, quand son intérêt lui conseilla cette seconde apostasie. Après l'avoir comblé d'éloges jusqu'au jour oîi il parut s'éloigner des doc-
trines Romaines, ils Faccablent d'outrages à partir du moment où il revint aux doctrines de sa jeunesse. Ils affectent même de le traîner dans la boue. Ils le surnomment le Gain de FAmérique. Ils composent même contre lui des pamphlets (i) orduriers ou du moins grossiers. Les écrivains catholiques au contraire n'ont jamais cessé de considérer Villegaignon comme un ardent défenseur de leur cause. Ils rappellent avec complaisance les grands services par lui rendus à la cause de la chrétienté à Malte, devant Alger ou en Hongrie; ils font remarquer qu'il expia une défaillance momentanée par toute une vie d'abnégation et de sacrifices. Nous n'avons pas la prétention d'instituer ici une controverse théologique, d'autant plus que nous manquerions de compétence ; au moins nous sera-t-il permis de soulever ce problême historico-psychologique , et de rechercher de sang-froid, puisque nous sommes désintéressé dans la question, si Villegaignon a fait litière de ses opinions pour arriver à ses fins, ou si les sanglants reproches qu'on lui adressa sont réellement mérités.
Le protestantisme en France avait recruté des partisans surtout dans la bourgeoisie et la petite noblesse de province. Villegaignon, par son origine et son éducation, était très au courant des opinions nouvelles. A l'exemple de beaucoup de ses contemporains, le goût de la controverse religieuse l'entraîna sans doute plus loin qu'il n'am*ait voulu. Dans la chaleur de la discussion ou dans l'entraînement de l'improvisation, il aura peut-être présenté ses opinions de telle façon qu'on les aura mal interprétées. Peut-être même aura-t-il laissé entendre qu'il n'attendait qu'une occasion favorable pour se convertir au protestantisme, et, comme on croit aisément ce qu'on désire, les écrivains du parti réformé, déçus dans les espérances que leur avait fait entrevoir sa conversion probable, n'ont pas caché leur dépit en apprenant qu'il
(1) Voir plus loin, troisième partie, § i.
restait catholique. En réalité Milegaignon ne s'eit jamais prononcé ouYertement. Chevalin' de Malte, il était forcé de (aire profession de catholicisme : il eût été de sa part plus qu'imprudent de rompre avec un ordre puissant : de plus son protecteur, le cardinal de Lorraine, était le chef avoué du parti catholique; enfin Vill^aignon connaissait assez bien les hommes et les choses, et avait une expérience suffisante pour comprendre que la masse de la population et les fonc^onnaires resteraient toujours en France invinciblement attachés à la vieille religion. D'un autre côté, il avait besoin des protestants pour ses futurs desseins, et ne se dissimulait pas l'importance de l'appoint qu'ils apporteraient à sa colonie brésiUenne par leur dévouement, par leur esprit d'entreprise et leurs richesses. J'imaginerais plutôt que, déterminé à rester catholique, Villegaignon avait l'intention de ménager en même temps les protestants. Il ne demandait qu'à vivre en paix avec les uns et avec les autres, car il avait également besoin des catholiques et des protestants. Il appartenait à ce parti qui naissait à peine, et ne devait acquérir d'importance qu'une trentaine d'années plus tard (i), le parti des Politiques, comme on les nomma : citoyens intelligents, en avance sur leur siècle, grands esprits ou nobles cœurs qui auraient voulu des concessions réciproques et répugnaient aux résolutions extrêmes ; mais, en temps de crise, les modérés ont toujours tort. On ne comprend ni leurs ménagements, ni leurs hésitations. Leur indifférence passe pour de la duplicité, et leurs tâtonnements sont taxés de fourberie. Villegaignon devait être une des victimes de l'opinion. Les contemporains, qui ne comprenaient pas sa secrète pensée, lui ont prêté leurs préjugés et leurs passions. Les uns n'ont pas voulu admettre que son opinion n'était pas encore faite, et
(1) Mais, â ce moment, Villegaignon aura renoncé à ses idées de tolérance, et sera fort compromis parmi les exagérés du parti catholique.
roat accusé de trahison ; les autres, quand il se prononça décidément, T attaquèrent avec d'autant plus de violence qu'ils avaient un moment compté sur son concours actif et son utile appui.
En l'absence de tout document impartial, il est donc à peu près impossible d'exposer les sentiments religieux de Villegaignon. Au moins essaierons-nous, et cela en nous appuyant sur des faits authentiques, de raconter ses hésitations et de montrer comment catholiques ou protestants ont pu, à tour de rôle, se méprendre sur ses véritables opinions.
Nous constaterons tout d'abord que Villegaignon était encore catholique quand il quitta la France. Sans doute il avait fait de nombreuses avances au parti protestant, et c'était un des chefs de ce parti, l'amiral Goligny, qui patronait son entreprise ; mais si réellement Villegaignon s'était décidé à partir au Brésil par zèle pour le calvinisme qu'il aurait embrassé et pour ménager une retraite sûre à sas nouveaux coreligionnaires, qu'avait-il besoin d'emporter des livres et des ornements d'église cathoUque (i) ? Pourquoi des moines et des prêtres l'accompagnaient-ils ? Pourquoi jusqu'au dernier moment, suivit-il les offices avec régularité, et pratiqua- -t-il toutes les cérémonies extérieures du catholicisme ! Enfin et surtout pourquoi les deux tiers au moins de son équipage et de ses colons appartenaient-ils à l'ancien culte ? Il lui eût été pourtant bien facile de n'amener avec lui que des protestants, ou tout au moins de laisser en France les livres, les ornements d'Eglise et les prêtres catholiques. De plus, une fois débarqué en Amérique, il se serait empressé de rompre avec les prêtres catholiques et d'adopter les pratiques nouvelles. Or il n'en fit rien. Jamais il n'inquiéta dans l'exercice de leur religion ceux de ses hommes qui appartenaient au catholicisme. Jamais il ne se sépara de Thevet, de Gointa et
(1) Mémoires de Claude Haton, ouv. cit.
220 HISTOIRE DU BaÉSIL FRAXÇAIS.
des autres prêtres, pas plus que des livres théologiques, dont il faisait au contraire sa lecture habituelle. Eafin son premier acte, en arrivant au Brésil, fut de prier Thevet de recevoir sa confession et de lui administrer la communion dans la messe solennelle de la (i) Noël (1555).
Ville^^aignon était donc catholique pratiquant quand il quitta l'Europe, et catholique resta-t-il lorsqu*il débarqua au Brésil. Mais conserva-t-il toujours la pureté et l'intégrité de sa foi ? N*inclina-t-il pas à un certain moment vers les doctrines nouvelles? Nous avouerons ici qu'il nous faut reconnaître à tout le moins de singulières hésitations dans sa conduite ultérieure : non pas qu'il ait précisément fait profession de calvinisme, mais il pencha très-fort de ce côté, et quand, plus tard, il répudia toute idée de conversion, et devint le champion déterminé de la religion officielle, il avait néanmoins par ses imprudences donné sur lui assez de prise pour que ses ennemis aient presque eu le droit de l'accuser d'apostasie.
Gomment s'opéra cette pseudo-conversion ? Les protestants formaient à peu près le tiers des émigrants, et ils constituaient la partie intelligente et surtout morale de la colonie ; car ils s'étaient jusqu'alors recrutés surtout dans la petite noblesse de province et les classes bourgeoises. Tous les officiers et les principaux colons appartenaient donc au protestantisme. Gomme Villegaignon, en quittant l'Europe, leur avait promisla liberté de conscience, ils s'exprimaient ouvertement, même en sa présence, sur le dogme ou les cérémonies au sujet desquels la scission s'était opérée entre les deux religions. Ces questions de controverse religieuse ne nous passionnent plus aujourd'hui, parce que, d'un commun accord, on évite de les soulever ; mais nous n'apprendrons rien à personne en rappelant ici l'aigreur et la vivacité des discussions sur ce point, quand par hasard il s'en élève entre personnes du même
(1) Thbvit, Singularités de la France antarctique.
monde et de la même instruction. Au milieu du XVP siècle ces intéressants problèmes occupaient tous les esprits: On les discutait avec autant de feu et de passion qiie nous discutons aujourd'hui les questions d'économie sociale ou politique. Par malheur la discussion ne restait pas toujours dans les hauteurs sereines de la théorie, et aux arguments théologiques succédaient trop souvent les coups de force et les démonstrations brutales. Villegaignon et les protestants qui l'entouraient aimaient à soulever ces redoutables problèmes. Ils recherchaient même la discussion sur ces brûlantes matières. Quelques-unes des objections de ses contradicteurs firent sur l'esprit du vice-amiral une vive impression. La lecture attentive de la Bible et des pères acheva de le troubler. Jean Gointa, le docteur en Sorbonne, sur les opinions duquel il aimait à s'appuyer, assistait la plupart du temps à ces tournois théologiques. C'était un esprit inquiet, dont les croyances étaient mal assises. Les objections des protestants l'avaient d'abord irrité, puis ému. Le doute s'empara de lui. Au lieu de soutenir Villegaignon et de l'encourager à la résistance, il augmenta son trouble. Quanta Thevet, il appartenait, sans doute, à l'école de ceux qui, de parti pris, repoussent toute discussion. Il ne semble pas avoir pris part à ces <iébats théolo^iques, et, si parfois il y intervint, ce fut pour commander et jamais pour discuter. Or Villegaignon avait alors besoin non pas d'ordres impératifs mais de raisonnements. Il voulut tenter une expérience. Puisque ses conseillers naturels, Cointa et Thevet, ou bien l'abandonnaient, ou bien ne le secondaient pas, il écouta ses officiers protestants, et forma le projet de demander à Calvin, son ancien condisciple à l'Université de Paris, un ministre pour éclaircir ses doutes et rendre le repos à sa conscience.
2f2 HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.