‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 16 sur 40 · I. — Chute du fort Coligny · texte numérisé non relu

I. — Chute du fort Coligny

Le départ de Villegaignon entraîna la ruine presque immédiate de la colonie. Son successeur intérimaire et neveu Bois le Comte n'avait ni l'autorité ni les talents nécessaires pour maintenir les colons dans l'obéissance et pour résister aux Portugais et à leurs alliés. Les premiers le tenaient en médiocre estime, les seconds le méprisaient ouvertement. Les écrivains de tous les partis se sont acharnés après sa mémoire. On le comprend de la part des protestants, qui poursuivaient en lui le neveu de Villegaignon ; on l'excuse de la part des Portugais, dont il traverserait les desseins; mais cette haine systématique a lieu de surprendre de la part des auteurs catholiques. Cette unanimité de sentiments laisserait croire que Bois le Comte n'était pas réellement à la hauteur de ses fonctions. Aussi bien son oncle lui-même, — mais ceci ne l'excuse en rien de lui avoir délégué son autorité, — paraît

300 histoire: dt buésil français.

n'avoir que peu goûté ses talents administratifs et sa moralité. Nous lisons en effet dans les mémoires de Claude Maton: « 11 laissa (1) ses gens sous la conduite de Monsieur du Bois le Comte, son nepveu, auquel ie ne scai s'il dist adieu : Car, comme ie croy, eust été content qu'il ne feust iamais revenu, pour ce qu'il estoit assez maulvais garçon. »

Malgré le mauvais choix du vice-gouverneur, tout espo>r n'était cependant pas perdu de fonder une France brésilienne. Il est vrai que les Portugais n'attendaient qu'une occasion favorable pour tenter un coup de main contre l'île aux Français ; mais, à défaut d'autres mérites, Villegaignon avait au moins celui d'être un excellent ingénieur, et il avait si bien choisi le site et l'emplacement de la citadelle, il l'avait construite avec tant de soin et en se conformant avec tant de scrupule aux règles de l'art, qu'elle passait pour imprenable. D'ailleurs elle était bien armée, pourvue de munitions et d'artillerie, et très en état de soutenir un long siège. Quelques-uns de nos compatriotes, bien commandés et résolus à se défendre, auraient pu y braver toutes les attaques des Portugais. Us n'avaient donc à redouter ni surprise, ni siège en règle, pour peu qu'ils se fussent serrés autour de leur chef, déterminés à soutenir l'honneur du drapeau national. Ils avaient d'autant moins à les redouter, que les Portugais étaient disséminés dans leurs immenses possessions.

Les alliés des Portugais, les sauvages Margaïats, étaient peut-être plus redoutables, car ils étaient nombreux, braves, résolus, et nous détestaient, non seulement à cause des mauvais traitements qu'ils subissaient de notre part, mais surtout parce que nous prêtions à nos ennemis héréditaires, les Tupinambas, le concours de nos soldats et de nos armes de guerre. Répandus dans les forêts qui entourent la baie de Ganabara, ils épaient nos hommes, fondaient sur eux à l'improviste et les décimaient. Trop heureux ceux de nos

(1) Mémoires de Claude Haton, p. 38.

colons qui ne tombaient pas vivants entre leurs mains, car ils étaient réservés à d'affreux supplices. Sur la côte, les Margaïats épiaient l'arrivée des vaisseaux français, et couraient avertir les Portugais de leur approche, C'étaient en un mot d'utiles et dévoués auxiliaires. Si pourtant Bois le Comte avait pris hardiment l'offensive et appelé pour cette œuvre de défense générale les tribus Tupinambas, qui ne demandaient qu'à se ruer sur les Margaïats, il est hors de doute qu'il les aurait refoulés facilement, et tenus pour longtemps éloignés de la baie. Il eut le tort de trop les mépriser, et, à l'heure de la lutte, il se repentira de les avoir négligés.

Contre ces ennemis tout disposés à profiter de nos moindres fautes, Bois le Comte aurait pu réunir des forces à peu près égales. Nos colons, en effet, étaient encore assez nombreux. Le capitaine Faribaut, sur le Jacques, n'en avait ramené en France qu'une douzaine ; Villegaignon était retourné seulement avec ses domestiques, ses gardes écossais et quelques amis particuliers, en tout une vingtaine de personnes. Il y avait donc encore au moins quelques centaines de colons français au Brésil, sans parler de tous ceux, négociants ou marins, qui continuaient à s'y rendre pour leurs affaires. Il est vrai que tous n'étaient pas également braves, également animés de bonnes intentions ; mais il eût été facile de les réunir dans une pensée de défense commune, et, dans une heure critique, tous auraient fait leur devoir. Bois le Comte pouvait encore compter sur les nombreux interprètes normands, qui avaient fui la tyrannie de Villegaignon et vivaient depuis quelque mois dans les forêts brésiliennes, mais restaient attachés de cœur à leurs compatriotes, et serment accourus au premier signal, puisqu'ils n'avaient plus à redouter la présence d'un chef abhorré. Leur concours aurait été d'autant plus précieux qu'ils connaissaient admirablement le pays, étaient habitués au climat, et exerçaient sur les Brésiliens, par l'ascendant du courage, une véritable influence. Si nos intérêts avaient été bien dirigés au Brésil, ces interprètes, soutenus et encouragés par

le gouvernement, seraient bientôt devenus les véritables colonisateurs du pays. Quant à nos alliés indigènes, les Tupinambas, malgré les mauvais traitements dont les avaient accablés Villegaignon , ils n'avaient pas encore oublié les vieilles relations d'amitié qui les unissaient à nos négociants et à nos soldats, et auraient été pour nous des auxiliaires d'autant plus dévoués qu'ils auraient trouvé en face d'eux, dans les rangs ennemis, leurs rivaux séculaires les Margaïats.

Profiter de la bonne volonté de nos colons pour les habituer à se défendre eux-mêmes, rappeler au fort les interprètes Normands, qui ne s'en étaient éloignés que par dépit, et que la moindre prévenance y ramènerait, enfin s'attacher les Tupinambas par des égards et des promesses, telle était la politique à suivre, celle que semblaient dicter les circonstances. Elle eût infailliblement réussi, si on l'eùtadoptée. Bois le Comte se serait maintenu au Brésil malgré le Portugal et ses alliés, et se maintenir c'était assurer la durée de la colonie. En matière coloniale les années les plus dangereuses sont toujours celles qui suivent immédiatement la fondation. Après l'entraînement de la première heure, quand l'enthousiasme et la lièvre du début se sont apaisés, surviennent la lassitude et bientôt le dégoût. Si les chefs de la colonie réussissent à surmonter ce découragement fatal, s'ils prouvent à la métropole que la colonie a sa raison d'exister, puisqu'elle existe, l'avenir du nouvel établissement n'est-il pas assuré ? Quant aux colonies dont les chefs n'ont pas su résister à ces pénibles épreuves, elles sont condamnées à l'avance. Bientôt elles disparaissent du sol, et presque de l'histoire. Tel fut, grâce à l'apathie de Bois le Comte et à l'indifférence systématique de ses hommes , le triste sort du Brésil français.

Le vice-gouverneur avait, en matière administrative, tous les préjugés de son oncle : Il se conforma fidèlement à sa manière d'agir ; il l'exagéra même, malgré les leçons de l'expérience. En prenant possession de son commandement,

n'aurait-il pas dû délivrer les victimes des fureurs religieuses de Villegaignon? Cet acte de sage tolérance lui aurait concilié tous ceux des colons qui étaient restés attachés de cœur aux doctrines calvinistes ; mais cette politique était trop sage pour être suivie. Fidèle à la tradition, croyant peut-être bien mériter du roi et de son pays en persécutant les dissidents, il commit l'imprudence de défendre l'exercice public du culte réformé, et ordonna la stricte application des récentes ordonnances contre l'hérésie. Restaient les colons catholiques : au moins Bois le Comte essayerait-il de se créer parmi eux des partisans en les traitant avec douceur. Il n'en fit rien. Il se montra même plus dur à leur égard et plus orgueilleux que Villegaignon lui-même, et, comme ses prétentions n'étaient justifiées ni par ses talents, ni par ses services, les Français, qui étaient déjà prévenus contre lui, le détestèrent d'autant plus qu'ils l'estimaient moins. Bois le Comte avait assez d'intelligence pour comprendre qu'il faisait fausse route, mais ni assez de cœur ni assez d'esprit pour reconnaître ses torts et changer de système. Il redoubla au contraire de sévérité, espérant se maintenir par la tyrannie à défaut d'affection. Si du moins il avait songé à l'avenir de la colonie, s'il avait envoyé ses hommes à la découverte, et essayé de profiter des richesses naturelles du sol ; mais il les concentra dans l'île ou aux alentours de la baie, sous prétexte deles.avoir sous la main en cas d'attaque portugaise. Ces procédés maladroits indisposèrent contre lui. A l'heure du danger, il sera bien mal secondé, car nos colons considéraient à l'avance leur cause comme désespérée.

Restaient les interprètes normands et les Brésiliens : Les premiers n'attendaient qu'un signal pour rentrer au fort ; les seconds s'étaient déjà instinctivement rapprochés de nous. Bois le Comte, au lieu de profiter de ces bonnes dispositions, fit savoir aux interprètes qu'il les considérait comme des ennemis plus dangereux que les Portugais eux-mêmes, et ceux-ci, froissés dans leur amour propre et leur patriotisme, s'enfoncèrent de nouveau dans les forêts, et y portèrent la

haine de son nom. Quant aux Tupinambas, le vice-gouverneur prit plaisir à les insulter, à les humilier à tout propos. Il les attaqua môme dans l'expression la plus sacrée des sentiments humains, dans leurs usages domestiques et leurs cérémonies religieuses, dont il se moquait avec ses familiers. Aussi les tourna-t-il proinptement contre lui. A vrai dire, il avait pris le contre pied de la politique à suivre. Les Portugais auraient souhaité à la tète de nos colons an chef qui servît leurs intérêts, qu'ils n'auraient certes pas fait un autre choix.

La conséquence immédiate de cette conduite impolitique fut de préparer la ruine de notre colonie. L'opinion publique en France avait été désagréablement affectée par les nouvelles reçues du Brésil. Les Genevois avaient tellement parlé des cruautés de Villegaignon, que pas un de leurs coreligionnaires ne fut désormais tenté d'aller chercher fortune au nouveau monde. Les hourques de Flandre, toutes prêtes à partir, restèrent prudemment dans leurs ports. Les négociants normands, bretons ou rochelois suspendirent leurs armements. Coligny, froissé du rôle de dupe qu'il avait joué dans cette affaire, indigné des mauvais traitements infligés aux protestants, et d'ailleurs détourné des questions d'outre-mer par des préoccupations d'une toute autre nature, ne songeait plus et ne devait plus songer à cette entreprise, qu'il considérait comme avortée. Le parti catholique, qui n'avait jamais accueilli que très à contre-cœur la nouvelle de cette expédition, était presque heureux de" cet échec. Henri II, qui s'était intéressé à l'entreprise, el l'avait même soutenue de ses deniers, était mort. Ses deux successeurs, deux enfants, François II et Charles IX, connaissaient-ils seulement le Brésil ? Quant à leur mère, la reine régente Catherine de Médicis, elle avait en tête bien d'autres projets, et les Guise, qui s'attendaient à l'explosion de la guerre civile et s'y préparaient, ne tenaient pas à se priver d'une partie de leurs hommes pour les expédier en Amérique. Personne en France ne s'intéressait donc plus au Brésil.

LA. BAIE DE GANABARA , d'après thevet. (MDVLXXV)

Quand le vice-amiral revint en Europe, il put en effet constater un grand changement dans les esprits. La guerre civile était imminente. Les catholiques, excités par de violentes prédications et sûrs de l'impunité, se ruaient sur les assemblées et sur les temples. Les protestants commençaient à résister, et leurs chefs tramaient dans l'ombre la fameuse conspiration connue dans l'histoire sous le nom de tumulte d'Amboise. Au milieu d'un tel déchaînement de passions, il était difficile de garder la neutralité. Villegaignon, qui n'avait rien à ménager d'un côté, et beaucoup à se faire pardonner de l'autre, n'hésita pas et se jeta dans les bras des Guise. Ceux-ci l'accueillirent avec empressement, car ils avaient besoin d'hommes d'exécution, et le cardinal ne s'intéressait déjà plus au Brésil. L'ambassadeur vénitien , Michel Suriano, toujours à l'affût des nouvelles politiques, n'était-il point comme l'interprète de l'opinion publique quand il parlait à son gouvernement de notre colonie brésilienne en termes aussi vagues que dédaigneux. « Le roi (1) possède encore quelque chose aux nouvelles Indes, du côté du Brésil, mais ce n'est pas une possession bien grande ni bien sûre ; elle ne sert que pour entretenir la navigation et le commerce qui, dans ce moment ci, est presque réduit à rien. » Tout donc se réunissait contre l'infortunée colonie : impéritie du commanmandement, abandon de la métropole, dédains de l'opinion. Peut-être allait-elle succomber à sa propre faiblesse et disparaître d'elle-même, quand les Portugais se chargèrent de précipiter sa ruine.

Les Portugais avaient suivi d'un œil inquiet les progrès de

(1) Relations des ambassadeurs vénitiens. Edit. Tommaseo t. I, p. 475. Ha encore nelle Nove Indie verso il Brasil alcune cose : ma perche sono incerto e di poco momento, non e da metter le in iimsiderazione per altro che per mantenere quella navigazione viva, la quale pero al présente. Si usa cosi poco che quasi e estinta del tutto.

la colonie française. Gomme ils connaissaient et le pays et l'emplacement du fort Goligny, ils craignaient qu'un établissement français à poste fixe dans une région aussi exceptionnellement favorisée par la nature ne devînt dangereuse pou» leurs possessions brésiliennes. Ils redoutaient la concurrence de nos négociants, dont le nombre s'accroîtrait en raison de la sécurité que leur assurerait la citadelle bâtie par Villegaignon. Ils appréhendaient plus encore notre influence sur les peuplades brésiliennes. Tant que Villegaignon dirigea les colons français, ils n'osèrent pas l'attaquer ouvertement, car ils rendaient justice à la capacité militaire du gouverneur. Ils se contentèrent d'arrêter nos vaisseaux français et de guerroyer contre nos alliés indigènes. A peine le capitaine, dont ils craignaient la résistance, était-il en France, qu'ils se disposèrent à une attaque générale de nos établissements.

Cet événement, dont les conséquences devaient être si funestes pour la'France, apassé pour ainsi dire inaperçu clans l'histoire contemporaine. Quatre historiens français seulement en parlent : Aubigné (i) et de Thou (2), qui se contentent de faire allusion à ce désastre, La Popellinière (3) qui le résume, Thevut (4) qui est plus explicite, mais se contredit lui-même dans le double récit qu'il a donné delà défaite. Los Portugais ont été moins concis, mais leurs historiens anciens ou modernes, depuis Vasconcellos et Anchieta jusqu'à Southey et même Varnhagen, manquent tellement de précision, qu'il est difficile de s'appuyer sur leur témoignagne. Voici, jusqu'à nouvel ordre, quelle parait avoir été la fin de notre colonie brésilieune.

Le roi de Portugal, Jean III, avait donné l'ordre au gou-

(1) Aubigné. Histoire universelle, liv. I, § XVI.

(f) De Thou. Histoire de France, liv. XVII.

(3) La Popellinière, Histoire des trois Mondes,, p. 17.

(4) Thevit, Cosmographie universelle, p. 909 et 910.

verneur Duarte de Costa de reconnaître l'état du fort et de la barre. Cette reconnaissance fut exécutée avec beaucoup de soin. On sut, à ne pas en douter, que la petite garnison française, comptant sur la force de la citadelle, se relâchait singulièrement dans la surveillance des approches du fort. De plus on reconnut que la baie était facilement accessible, et que les canons du fort Coligny ne suffisaient pas pour en défendre l'entrée. Duarte de Costa s'empressa d'envoyer ces renseiguements à Lisbonne, espérant qu'on lui confierait l'honorable mission d'expulser les Français du pays. Sur ces entrefaites (1557) mourut Jean III. Sa veuve Catherine, régente au nom de son petit-fils Sébastien, resta lidèle aux traditions du règne précédent. Déterminée à restituer au Portugal toutes ses possessions américaines, elle accepta avec empressement la proposition de Duarte de Costa, mais chargea un autre gouverneur de l'exécuter.

Ce nouveau gouverneur est resté célèbre dans les annales brésiliennes, non pas seulement parce qu'il a fondé la capitale du pays, mais aussi parce qu'il a contribué par ses victoires et la fermeté de son administration à consolider au Brésil la puissance Portugaise (1). Il se nommait Men de Sa. Plein d'activité, d'intelligence et surtout d'honnêteté, il avait déjà donné de nombreuses preuves de sa capacité. Ce choix était, heureux. Il fut bien accueilli par l'opinion publique. Men de Sa allait justifier cette confiance par d'éclatants succès.

Les instructions (2) du gouverneur étaient spécialement dirigées contre les Français. Il s'agissait non seulement de les inquiéter dans leur colonie, mais d'arrêter leurs vaisseaux, de

(!) Varnhagen. Histoire du Brésil, p. 232. A situaçao critica em que se via o Brazil pedia un governador activo, entendido, e sobretudo nonesto. Todos estes dotes reunia o dezembargador Mon de Sa.

(2) Voir lettres patentes du 11 juin 1557 analysées par Warden Histoire du Brésil, t. I, p. 284.

ruiner leur commerce, et finalement de les expulser. Un des principaux officiers de Men de Sa, Bartholomeu de Vasconcellos, était particulièrement chargé de cette expédition, mais il était entendu que le gouverneur se réservait la direction suprême, et, au besoin, commanderait en personne (1). Vasconcellos reconnut bientôt que les forces navales qu'il avait à sa disposition ne suffiraient pas pour tenter une attaque de vive force. Il se contenta de surveiller la côte, arrêtant au passage tout navire suspect, et resserrant peu à peu les Français dans leur île. Mais ce blocus, pour être sérieux, devait être effectif, et, soit par mer, soit à travers les forêts du continent, nos colons trouvaient toujours moyen de communiquer avec l'extérieur. Cette situation risquait de se prolonger indéfiniment, et, à la longue, serait devenue onéreuse à la couronne de Portugal, si la Compagnie de Jésus n'était en ce moment intervenue très à propos par ses conseils et par son concours direct.

Les Jésuites commençaient à peine, mais ils songeaient déjà à la domination, et ils se préparaient un empire au Nouveau Monde en convertissant les sauvages au catholicisme. Dès 1547, avec le gouverneur Souza, étaient arrivés le Père Manoël de Nobrega et cinq autres missionnaires, qui se mirent immédiatement à l'œuvre. Parmi eux se distinguèrent par leur ardeur Palacios, Navarro et surtout cet infatigable Leonardo Nunez, que les Brésiliens surnommèrent ingénieusement Aharé Behê, le père qui vole, voulant d'un seul mot faire comprendre le zèle infatigable du missionnaire. En 1551 débarquaient sept autres pères, parmi lesquels le futur apôtre

(1) Varnhagen, ouv. cit., p. 239. Coniandada pelo capitaô môr Bartholomeu de Vasconcellos da Cunha, a armada destinada a ir contra os Francezes, devendo receber de Mea de Sa as ordens convenientes sobre o mododelos aggredir, indo atacal-os, on obrigando os pelo bloquée.

du Brésil, Joseph Anchîeta (1). Il n'avait que vingt ans quand il partit pour ces vastes solitudes, dont on ignorait encore l'étendue géographique, et dont les populations étaient à peu près inconnues. Far son activité; son dévouement, et aussi par son intelligence, Anchieta prima bientôt ses compagnons, et exerça sur les Brésiliens du voisinage un incroyable ascendant. Il prit sur lui d'enseigner le latin non seulement aux Portugais, mais encore aux néophytes. Pour faciliter les relations entre Européens et Américains, il apprit les langues indigènes, et composa (2) en Tupi une grammaire, un vocabulaire, des cantiques, des chansons et même des pièces dramatiques ayant trait à la morale, et que les nouveaux convertis allaient répétant dans les forêts. Anchieta s'occupait aussi de chirurgie, mais il n'avait pour instrument qu'un canif, et encore hésitait-il à s'en servir, pour ne pas répandre de sang. Loyola consulté lui répondit que la charité n'avait pas de scrupule, et qu'il pouvait saigner et couper à loisir. Mêlant ainsi la prédication à l'enseignement, et la poésie à la chirurgie, le Père Anchieta fut bientôt le maître de ces âmes naïves qu'il initiait à la civilisation. En 1553 lorsque treize nouveaux membres de la Compagnie, sous Manoël de Païva, eurent rejoint leurs compagnons, et que le supérieur général, le Père Nobrega, résolut de s'installer h poste lixe, et choisit comme siège des travaux apostoliques la plaine de Piratininga, à dix lieues de

(1) La biographie de l'apôtre du Brésil a été plusieurs fois écrite par les Pères Almeyda, Astria, Berretari, Longaro delli Oddi, de Paternita, Rodriguez et Vasconcellos. Cf. Eloge d 'Anchieta par Pierre de la Court. Bordeaux, 1605, et Pereira da Sylva, Plutarco Brasileiro, 1847, t. I.

(2) Anchieta. Arte de grammatica da fingoa mais usada nacosta do Brasil. Coïmbre, 1595, in-8° 58 ff. — Epistola quamplurirnarum rerurn naturalium, quœ S. Vicentii provinciam incolunt, sistens descriptionen : Publication do l'Académie de Lisbonne, 1. 1, p 127. (1812).

la mer et à treize de San Vicente, le P. Anchieta n'eut qu'à faire connaître son désir, et aussitôt plusieurs milliers de Brésiliens se groupèrent autour de lui, renonçant à leurs habitudes nomades pour adopter les usages nouveaux, et surtout pour être à portée d'écouter la brûlante parole de leur père spirituel (1). Les Jésuites disposaient donc à leur gré de plusieurs milliers de Brésiliens convertis, et ils n'avaient, pour ainsi dire, qu'à faire un signe pour les entraîner à leur suite.

Ce fut sur ces entrefaites qu'un évêque Portugais nouvellement débarqué à Bahia, D. Pedro Leitao, conseilla à Men de Sa de pousser avec vigueur l'expédition contre les Français, d'en prendre lui-môme la direction , et de se servir des Jésuites pour lancer, grâce à eux, contre la citadelle ennemie toutes les forces indigènes qui leur obéissaient. Le conseil (2) était excellent : Le gouverneeur s'empressa de le mettre à exécution. Il lit savoir à Bartholomeu de Vasconcellos qu'il allait le rejoindre bientôt avec des forces imposantes, écrivit à tous ses officiers en leur enjoignant de lui envoyer les renforts disponibles, et enfin pria les Pères de la Société de Jésus de lui assurer le concours de leurs hommes. Nobrega et Anchieta obéirent avec empressement. Ils désiraient en eflet le succès de Men de Sa, non pas seulement par devoir patriotique, mais plus encore parce que la majorité des Français, qu'il s'agissait de chasser du Brésil, croyaient aux doctrines nouvelles. D'ailleurs, en partageant les périls de leurs hommes, en les habituant à marcher au feu sous leurs ordres, cette com-

(1) Vasconcellos. Ghronica da Comjianhia de J<'su doEstadodo Brasil, et do que obrarao seus films nesta parte do Xoco mundo. 1(563. gr. f. 379 pages. — p. 148, 153, 1(51. Id. Vida do Anchieta I. 51. — Southey. History of Brasil, % 9.

(2) Varnhagen, Hist. d. Brésil, p. 239. Adujado da influencia deste prelado e dos jcsuitas de reunir todos os gcntios allîados e homens de guorra que se julgom podorem dispensar.

munauté de périls serait un nouveau lien qui rattacherait ces néophytes aux directeurs de leur conscience (1). Les Jésuites répondirent donc au Gouverneur qu'ils se mettaient à sa disposition, eux et leurs hommes.

Men de Sa prit la mer le 26 janvier 1560 avec deux gros vaisseaux et huit embarcations, abondamment pourvues d'armes et de munitions, et montés par environ 2,000 hommes. Quelques renforts envoyés de Santos et de San Vicente grossirent le corps expéditionnaire, qui se trouva réuni le 21 février. Plusieurs personnes distinguées de Bahia passèrent à bord, et on embarqua tout ce qu'on put trouver en milices esclaves et en Brésiliens alliés. B'après Thevet, quand Men de Sa entra le 15 mars dans la baie de Ganabara, vingt-deux navires de toutes grandeurs étaient sous ses ordres (2h

Le Gouverneur avait pris toutes les précautions pour réussir. Non seulement il avait réuni toutes les forces disponibles, mais encore il avait choisi son temps pour attaquera l'improviste. Nos hommes étaient dispersés, le plus grand nombre d'entre eux sur le continent, quelques-uns seulement à l'intérieur du fort. Bois le Comte avait quitté son poste, et chassait dans les forêts des Tupinambas. Avant que lui et les Français aient eu le temps de rejoindre la citadelle, Men de Sa débarqua le gros de ses forces sur le continent, en face de l'île aux Français, afin d'empêcher la concentration de ses adversaires,

(1) Varnhagen, id. id. Para sollicitar este reforço de S. Vicente se offerecen o Padre Nobrega.

(2) On peut rapprocher de ce récit, la lettre écrite par Men do Sa à la Régente. Cette lettre a été publiée dans le premier volume des Memorias historicos de Rio de Janeiro § 1. « L'expédition envoyée par Votre Altesse arriva à Bahia le dernier jour de novembre. D'après la décision prise en conseil de s'emparer du fort de Rio, je partis de Bahia le 16 janvier, et je parus devant Rio Janeiro le 21 février. L'ennemi ayant répondu fièrement à ma première sommation, j'ordonnai l'attaque le vendredi 15 mars. »

et commença la construction de batteries destinées à tirer à la fois contre la citadelle et contre ceux des Français qui tenteraient un retour offensif. En même temps ses vaisseaux s'approchaient du fort Coligny, tout prêts à joindre leur feu à celui des batteries de terre, et de nombreuses embarcations surveillaient la rade. Enfin plusieurs milliers d'Indiens, les néophytes d'Anchieta, tenaient la campagne et empêchaient nos compatriotes de se rallier et de tenter une défense sérieuse. La situation était à l'avance désespérée. Pourtant les Français du fort, ramenés par le danger au sentiment de leurs devoirs, résolurent, malgré leur infériorité numérique, de résister jusqu'à la dernière extrémité. Ils répondirent par un refus absolu de capituler aux sommations du général Portugais, et soutinrent bravement le feu pendant plusieurs jours (1). La position choisie par Villegaignon pour bâtir le fort Goligny était par elle-même si redoutable que les assiégés réussirent à tuer cent vingt des assaillants pendant qu'ils n'en perdaient qu'un seul. Ils réussirent également à démonter plusieurs des canons de la batterie établie sur le continent, si bien que Men de Sa fut obligé de transporter ses grosses pièces sur le sommet de la plus haute montagne voisine, nommée monte das Palmeiras, qui commandait l'île. Cette fois le feu des assiégeants mieux dirigé endommagea la citadelle, mais pas assez néanmoins pour contraindre ses défenseurs à capituler. La poudre par malheur commençait à manquer, les vivres et surtout l'eau potable à faire défaut. Quelques jours de patience encore et la capitulation devenait inévitable. Men de Sa, qui commençait à se lasser de la résistance de cette poignée de braves usa d'un subterfuge. Il feignit de se retirer en plein jour, revint pendant la nuit, réussit à débarquer sans être aperçu,

(1) Quinze jours, d'après La Popellinière, ouv. cit. p. 17, et la dépêche «le Men de Sa. Dix-neuf ou vingt et un, d'après Thevet, Cosmographie universelle p. 900-910.

et attaqua les Français et leurs auxiliaires Brésiliens, alors plongés dans un profond sommeil. Une trentaine d'entre eux furent tués, et un bien plus grand nombre blessés. Soixante et quatorze Français et quelques esclaves tombèrent entre les mains des Portugais. Quelques-uns seulement réussirent à se précipiter du haut des rochers dans leurs canots et à gagner le continent, mais la plupart d'entre eux furent pris les jours suivants par les vainqueurs (1).

D'après la Popellinière (2) , une capitulation aurait été signée qui fut indignement violée. « Les uns, dit-il, eurent la vie sauve en partie, les autres demeurans esclaves des Portugais contre la foi iurée. » Le récit de Thevet(3) se rapproche davantage de la version portugaise, et sans doute aussi de la vérité. « A la fin, écrit-il, les nostres estoient sur le point de capituler, pour composer avec l'ennemy, les assaillans meirent pied à terre, et vindrent furieusement donner l'assault au fort, qu'ils prindrent peu après et saccagèrent, mettant tout par pièces, et se feirent maistres de l'artillerie françoise et autres munitions de guerre. » Il est vrai que, quelques lignes plus loin (4), l'auteur de la Cosmographie semble se contredire quand il raconte que les défenseurs du fort Goligny se rendirent à condition d'avoir la vie sauve et de conserver leurs bagages. « Les ennemis, nonobstant telle convention et promesses, ayant pris pied à terre, pillèrent et saccagèrent tant ce qui estoit au fort que ce qu'ils trouvèrent en Pisle. Et non contens de ce, emmenèrent esclaves ces pauvres gens, qui s'estoient renduz soubs leur foy et asseurance que dessus. »

(1) Varnhagen, ouv. cit. t. I. p. 240. Capitularam em numéro de setenta e quatre-, e alguns escravos ; aos quaes depois se uniram mai de quarenta, dos de um navio aprezado, e de outros que andavam em terra.

(2) La Popellinière, ouv. cit. p. 17.

(3) Thevet. Cosrnog. univ. p. 910.

(4) id. id. . »

Certes les Portugais étaient coutumiers du fait, et, dans la joie de leur facile triomphe, il se peut qu'ils aient oublié leurs promesses et fort mal traité leurs adversaires. Mais y eut -il réellement capitulation, et le récit que nous avons donné d'après les historiens Portugais ne se rapproche-t-il pas davantage de la vraisemblance ? Aussi bien Thevet a pris à tâche en quelque sorte de se réfuter lui-même, car il a oublié qu'il avait parlé de capitulation, et dit catégoriquement que les Portugais surprirent le fort.

Quelles que soient les circonstances de la chute de la citadelle française, un fait se dégage avec une implacable netteté, celui de la chute de la seule place dont la possession assurait l'avenir de la colonie Française. C'était un grand triomphe pour les Portugais. Il terminait à leur avantage la lutte engagée depuis soixante ans entre les négociants et les matelots îles deux nations. « Pendant que l'artillerie marquée des armes de France estoit portée à Lisbonne, principale ville de Portugal, en triomphe et trophée de victoire », Men de Sa qui avait grand peur du retour de Villegaignon, s'empressa de démolir la citadelle, et partit en toute hâte pour Santos où le Père Nobrega lui avait préparé des ravitaillements.

Page 1