II. — Retour de Villegaignon en France
L'histoire de notre colonie brésilienne n'est plus qu'un long enchaînement de fautes et de malheurs. La première et peut-être la plus grave de ces fautes fut le départ subit de Villegaignon pour la France. Détesté par les calvinistes, méprisé et redouté par les catholiques, abhorré par les Brésiliens, il se dégoûta de son œuvre, et ne songea plus, avec la mobilité ordinaire de son caractère, qu'à retourner en Europe pour y chercher de nouvelles aventures. Ses ennemis ont prétendu qu'il quitta le Brésil, parce qu'il craignait un retour offensif des Portugais, ou les sanglantes représailles des Brésiliens, « si bien que crainte et d'apréhension qu'il eust d'estre boucané par iceux ou crucifié par les Portugais, il quitta bientost le pays, (i) » — « Se voyant les Portugais sur les bras qui, iointzauxMargaiatz, les venoient attaquer, il quitta sa conqueste. (2) » Mais la vie tout entière de Villegaignon
(1) La Popelllnière. Histoire des deux mondes, §. 17.
(2) D'Aubigné. Histoire universelle, liv. I, §. 16.
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proteste contre cette accusation. A défaut de persévérance dans ses projets, de loyauté dans son administration, ou de douceur dans son caractère , on ne saurait lui refuser le courage militaire. Ce n'est certes pas le héros de Malte ou d'Alger que la crainte d'une attaque portugaise ou brésilienne aurait déterminé à abandonner son poste. D'ailleurs la citadelle était achevée; elle se dressait imposante et redoutable au milieu de la rade, et commandait le pays entier. La garnison pouvait braver un siège en règle, et, puisqu'il avait assuré la sécurité matérielle de ses hommes, Villegaignon avait presque le droit de se considérer comme autorisé à les abandonner momentanément. Ce n'est donc point par lâcheté qu'il quitta le fort Goligny.
Le motif qui détermina son départ fut exclusivement un motif religieux. Villegaignon n'ignorait pas que les catholiques lui savaient mauvais gré de ses premières concessions, et que les calvinistes l'accusaient ouvertement de déloyauté. Ses deux protecteurs, Montmorency et Goligny, auprès desquels il avait été desservi, étaient également indisposés contre lui. Villegaignon était l'homme des décisions promptes. Il comprit que la situation exigeait une franchise absolue ; il comprit surtout qu'il lui fallait se déclarer entre les deux partis, et, puisqu'il venait de donner un gage sanglant de ses opinions définitives, qu'il devait accentuer plus vivement encore son retour à la foi, et venir en personne se défendre contre les calvinistes, et s'excuser auprès des catholiques. La Popellinière (1) indique avec finesse les motifs de son départ : « Auquel lieu ce vice-roy n'osa persister crainte d'estre révoqué et puny comme hérétique, ainsi que portoient les lettres qu'il reçut de plusieurs de la court, aussi qu'ils entendirent par le moyen des premiers les grands moyens qui se présentoient pour y avancer la doctrine de leurs ennemis. » Villegaignon reconnaissait lui-même tous les embarras
(1) La Popellinière. Ouy. eit. p. 18
de sa situation, et les énumérait dans une lettre qu'il adressa plus tard au connétable de Montmorency : « Monseigneur (1), il vous pleut nie l'aire ceste grâce et laveur à mon retour du Brésil, de me descouvrir les raports que Ion vous avoit faict de moy en mon absence , pour vous en donner maulvaise oppinion : c'estoit que i'estoye allé là, pour me faire autbeur d'une nouvelle loy, ne tenant ne de l'Eglise romaine, ne de Calvin, ne de Luther: dont monstriez... avoir desplaisir me commandant, après m'avoir ouy, de me purger, et faire cognoistre au monde que Ion m'avoit à tort imposé tel vitupère.» Aucune accusation ne pouvait être plus dangereuse au XVIe siècle. On risquait fort, en essayant de concilier les opinions contradictoires, de les réunir toutes contre soi, et les ennemis de Villegaignon avaient habilement calculé en prétendant que le gouverneur du Brésil avait l'intention de fonder une nouvelle religion. Fort heureusement pour lui, le vice-amiral avait conservé des amis qui le prévinrent à temps. Il s'empressa d'écrire lettres sur lettres, par lesquelles il promettait « que si on ne le recerchoit de ce qu'il avoit faict prescher au pays de Brésil, il feroit merveille contre les ministres, lesquels il promettoit rendre muets (2). » Gomme on le savait rude jouteur, et intéressé plus que personne à soutenir la lutte, ses amis obtinrent pour lui une sorte de sauf-conduit, et lui tirent savoir qu'il pouvait se présenter en cour. A peine eut-il reçu l'assurance de ne pas être inquiété qu'il se disposa à partir. C'était donc uniquement pour se disculper de certaines préventions qu'on avait sur ses opinions religieuses, et nullement par peur qu'il rentrait en France.
Seulement, et c'est là le véritable tort de Villegaignon, il partit avec une regrettable précipitation. Il ne prit même
(1) Villegaignon. Préface de son ouvrage intitulé Les Propositions contentieuses, etc.
(2) La Popkllinière, ouv. cit. p. 18.
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pas, pour sauvegarder les intérêts des malheureux qu'il abandonnait, les précautions que lui suggéraient l'honneur et l'humanité. Les Portugais, qui avaient appris avec le plus grand plaisir nos discordes et la ruine prochaine de la colonie, multipliaient leurs attaques. Ils lançaient contre nous des nuées de sauvages, nos ennemis tes Margaïats, qui rendaient impossible toute relation commerciale. Ils pratiquaient sourdement nos alliés les Tupinambas , et, de jour en jour, resseraient autour du fort Coligny le cercle d'investissement. Villegaignon aurait dû comprendre que le meilleur moyen de se justifier auprès de ses protecteurs était de maintenir haut et ferme le drapeau de la France dans cette admirable région. Il aurait dû ne pas oublier que tout grand établissement rencontre à son début d'inévitables difficultés. S'il eût bravé la haine de ses ennemis de France, si résolument il avait persisté à fonder une France américaine, si surtout il avait fait face au danger, et retrouvé en face de l'ennemi son héroïsme d'autrefois, sans nul doute il aurait été honorablement maintenu à son poste, et la postérité lui saurait gré d'avoir sacrifié son amour propre à son devoir. Que si au contraire il était intimement convaincu de la ruine prochaine du Brésil français, l'honneur ne lui imposait-il pas l'obligation de ramener tous les colons en France. « En quoy faisant, écrit un contemporain (1), il eut eu plus d'honneur de ramener son petit peuple, estant bien certain que les Portugais ne les lairroient guère en repos, et de vivre tousiours en appréhension, c'est perpétuellement mourir. » Sans doute il leur promit de revenir promptement, et avec des forces imposantes, mais était- il tellement sur de tenir sa parole, et ne devait-il pas s'attendre au contraire, lui qui avait eu tant de peine à recruter ses premiers colons, à revenir presque seul au Brésil ? Il est encore vrai qu'il leur laissa comme gouverneur son propre neveu Bois le Comte, ce qui semble indiquer de sa part un
(1) Lescàrbot, ouv. cit. p. 210.
projet bien arrêté de revenir dans sa vice-royauté ; mais ce choix était malheureux, car Bois le Comte n'était ni aimé ni estimé, et d'ailleurs, comme le remarque Lescarbot (1), « si un homme d'authorité a assez de peine à se faire obéir, mesme en un pais esloigné de secours, beaucoup moins obeira-on à un lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracinée es cœur des sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. » A vrai dire, Villegaignon ne fit aucune de ces réflexions. Le démon de la controverse régnait déjà en maître sur cet esprit égaré. Il ne sut qu'activer ses préparatifs de départ, et rentra piteusement en France, où l'attendaient, non pas cet avenir de gloire qu'il avait rêvé, mais une carrière tourmentée, des haines inexpiables, les dédains et presque l'oubli de la postérité.
Le départ de Villegaignon ressemblait donc à une défection et était presque une défection. Tant que le gouverneur était resté à son poste, sa réputation de courage et d'habileté en avait imposé aux Portugais et à leurs alliés, qui n'avaient pas osé l'attaquer directement. A peine s'était-il embarqué, que la colonie s'effondra pour ainsi dire sous les coups répétés de ses ennemis ; en sorte que Villegaignon, qui avait arrêté ses progrès, fut encore le principal auteur de sa ruine. Si en effet nous résumons les principaux actes de son administration, c'est sur lui que retombera toute la responsabilité de l'insuccès final. Au lieu de consacrer son temps et l'énergie de ses hommes à construire une citadelle, s'il eût ordonné, dès le début, de cultiver le sol, et d'entamer avec les Brésiliens des relations régulières, il aurait donné un salutaire exemple, et peut-être assuré l'avenir de la colonie. Les Français auraient vite compris que le meilleur moyen de tirer parti des richesses de la terre est encore de la féconder par le travail. Les Brésiliens se seraient vite attachés à nos compatriotes par les mille liens de l'habitude et des intérêts. Les Portugais enfin
(1) Lescarbot. Id. id.
n'auraient jamais osé se heurter à des positions pour ainsi inexpugnables. Villegaignon ne se contenta pas de méconnaître les vrais principes de la colonisation, et de compromettre l'avenir de son œuvre. Il prit à tâche, en quelque sorte, de la détruire lui-même. Au lieu de pratiquer la large tolérance, qui aurait décuplé les ressources du Brésil français, il y déchaîna les passions qui fermentaient alors dans l'Europe entière, et le premier sang qui coula hors d'Europe pour la religion, ce fut lui qui le répandit. Cette expédition, dont il avait été le promoteur, il en fut aussi le destructeur, comme s'il était dans la destinée de ce singulier personnage de tout essayer et de ne rien terminer !