I. — Fondation de Saint-Sébastien
Malgré l'abandon de Villegaignon, l'apathie du gouvernenement et l'indifférence publique, le drapeau français flottera encore au Brésil presque jusqu'à la fin du XVIe siècle; mais il ne sera plus déployé que par des aventuriers trop peu nombreux pour y fonder un établissement durable, ou par des négociants qui songeront à leurs intérêts commerciaux plutôt qu'à ceux de l'état. Le temps était passé des grandes pensées et des grandes entreprises. C'est seulement avec le règne réparateur de Henri IV que s'ouvrira une ère nouvelle dans l'histoire de la colonisation Française.
Lorsque tomba le fort Coligny sous les coups de Men de Sa, bon nombre de colons français se trouvaient à terre. Bois le Comte, le vice-gouverneur, était du nombre de ceux que surprit ainsi l'agression portugaise. Ni lui ni ses soldats ne purent rentrer dans la citadelle assiégée : au moins inquiétèrent-ils les ennemis par leurs attaques incessantes. Quand Men de Sa eut détruit la forteresse, ils furent encore rejoints par tous tous ceux qui avaient pu s'échapper, et alors commença une guerre d'extermination qui ne laissa pas que d'être meurtrière. Les Français en effet connaissaient très bien le pays. Leurs alliés Tupinambas, et parmi eux la tribu des Tamoyos, qui appréciaient leur courage, les recevaient avec plaisir dans leurs villages, et au besoin protégeaient leurs expéditions : enfin et surtout, comme ils savaient que les Portugais n'épargnaient pas ceux d'entre eux qui tombaient entre leurs mains, et qu'ils avaient tout à gagner et rien à perdre en prolongeant
la résistance, ils se livrèrent avec ardeur à cette petite guerre de surprises et d'embuscades. Bientôt même ils se rendirent assez redoutables pour bâtir une petite forteresse à Uruçumiry, sur la rivière de Qgrioca (Lo Gaieté), non loin de la prairie qui porta longtemps le nom de prairie du Flamand (1). Quelques semaines plus tard, forts de l'impunité, ils osèrent davantage, et prirent possession de l'île que les Brésiliens nommaient Paranapacuy (ilha do mar) près du Maracaïa (aujourd'hui do Governador). Les Tupinambas se réjouirent fort de voir nos compatriotes reprendre peu à peu leurs avantages, et, comme ils comptaient sur leur concours contre leurs ennemis héréditaires les Margaïats, ils leur fournissaient en abondance des vivres, et les aidaient dans leurs travaux de construction*
Bientôt (2) nos colons passèrentde la défensive à l'offensive. Aidés par les Tamoyos, ils attaquèrent à la fois par la côte et par les montagnes les Portugais de Piratininga, et leur firent subir de nombeux échecs. Ils attaquèrent même la cité naissante de San Paolo, et l'auraient prise sans l'énergique résistance des néophytes commandés par un chef brésilien, Martin Alfonso Tebyreza (1561).
En 1562 les Tamoyos montés sur leurs canots à rames, que commandaient des Français , ravagèrent toute la côte et répandirent la terreur dans les établissements portugais. En 1563 une tribu de Tupinambas, les Goaynazes, attaquèrent Espiritu Santo, et tuèrent successivement deux gouverneurs, Menezes et Gastello Branco. Men de Sa, fatigué de ces échecs répétés, résolut de prévenir leurs attaques, et envoya une flotille commandée par son fils Fernand. Mais les Portugais furent battus, et Fernand tué. Certes, si la France, plus sou-
(1) Varnhagen, ouv. cit., t. I, p. 253. Era um forte intrincheîraraento que dispozera Bois le Comte.
(2) Pour toute cette période consulter de Beacchamp. Histoire du Brésil, t. I.
cieuse de ses véritables intérêts, eût alors envoyé seulement quelques vaisseaux dans ces parages ; si Villegaignon, au lieu de perdre son temps à de stériles réfutations théologiques, eût entraîné à cette expédition quelques gentilshommes et quelques valeureux soldats, la seule apparition du drapeau français aurait suffi pour rallier à notre cause tous ceux des Brésiliens qui hésitaient encore, et les Portugais, déjà découragés par ces échecs, n'auraient pas seulement. résisté. Mais la guerre civile déchirait alors notre infortunée patrie, et personne ne songeait au Brésil français.
Bien plus avisée fut la couronne de Portugal. La reine mère et régente du royaume, Catherine, annonça l'envoi de nombreux renforts à Men de Sa, qui désigna pour les commander son neveu Estacio de Sa. Pendant que s'organisait la nouvelle expédition, le gouverneur, fidèle à la politique qui lui avait déjà si bien réussi en 1560, pria les Jésuites d'user de nouveau de leur influence sur les Brésiliens alliés de la France pour obtenir d'eux, sinon leur alliance au moins leur neutralité. Les Pères Nobrega et Anchieta acceptèrent cette dangereuse mission, et partirent seuls à la rencontre des Tamoyos, les plus dangereux de ces Brésiliens. Ils coururent l'un et l'autre de grands dangers. Non seulement ils n'étaient pas couverts par leur caractère d'ambassadeurs que méconnaissaient ces barbares, mais encore ils se présentaient comme les chefs et les directeurs des tribus les plus hostiles. A force d'énergie et de patience, ils finirent par se faire tolérer, mais il fallut cinq mois de négociations pénibles. On raconte que le Père Anchieta (1) profita de ces longs loisirs pour composer en latin un poème de cinq mille vers en l'honneur de la Vierge.
(1) Vasconcellos, Chronica da Compania, p. 581-528 a publié ce poème : « Os versos que seguem, dit-il, sao os que o venerabel Padre Joseph de Anchieta compos, quando esteve era refens entre os Indios Barbaros, com a;uda do Virgem, escrevendos na praia em lugar do pape, que alli n;'io tinha, mem tinto. »
Comme il n'avait ni papier ni plume, il l'écrivait sur le sable et l'apprenait par cœur.
« En tibi qua? vovi, mater sanctissima, quondam « Carmina, quum ssevo cingeret hoste latus. »
Parmi les chefs Tamoyos les plus déterminés et les plus hostiles aux missionnaires , était un certain Anibere. Il détestait les Portugais pour avoir été quelques temps leur esclave, maltraité par eux, et forcé à ramer sur leurs galères. Il avait de plus marié sa fille à un Français, et partageait les préventions de son gendre contre ces étrangers. Enfin il redoutait dans les Portugais les futurs dominateurs du pays, et, moitié par rancune personnelle, moitié par haine patriotique, il ne cessait d'exciter ses compatriotes à la guerre. Au premier bruit des négociations entamées, les Français accoururent. Anibere ne parlait de rien moins que d'assassiner les ambassadeurs: mais Nobrega et Anchieta avaient eu le bon esprit de se mettre sous la protection du cacique Goaquira, sans doute le rival d' Anibere. De plus par leur calme et par leurs vertus ils imposèrent aux indigènes une admiration mêlée de respect. Ce fut surtout leur continence qui les charma. Il paraît qu' Anchieta, malgré sa jeunesse, sut résister aux séductions des belles indigènes, et sortit victorieux de plusieurs épreuves dangereuses pour sa pureté. Les Tamoyos, avec la promptitude de résolution qui caractérise les peuples primitifs, passèrent de la défiance à l'enthousiasme. L'influence de Goaquira prévalut. Anibere lui-même dut remettre à plus tard ses projets de vengeance, et les Tamoyos promirent aux habiles et persévérants négociateurs de garder une scrupuleuse neutralité.
Ce fut le salut du Portugal. Trois cents canots de guerre étaient déjà équipés chez les Tamoyos. Si ces belliqueuses tribus, conduites par les Français, avaient profité de la désorganisation et de la faiblesse des Portugais pour entreprendre résolument leur expulsion, ils étaient à peu près sûrs du
résultat final. Les Jésuites portugais avaient donc rendu un service signalé à leur pays en obtenant ainsi la neutralité des Tamoyos. Restait à en assurer les conséquences en procédant sans retard à l'expulsion, désormais probable, des Français. Nos compatriotes, en effet, se trouvaient dorénavant seuls en présence de leurs ennemis, et, comme ils ne recevaient aucun secours, l'issue de la lutte n'était plus douteuse.
Comme les Portugais avaient appris à leurs dépens à apprécier la valeur de nos compatriotes et qu'ils redoutaient de leur part quelque coup de désespoir, ils n'agirent qu'avec une extrême prudence. Estacio de Sa, neveu du gouverneur général, était à Bahia en janvier 1564 avec deux galiotes, quand il reçut l'ordre d'examiner les positions françaises et de ne les attaquer que s'il était de beaucoup supérieur en forces. Il se présenta le mois suivant dans la baie de Rio, mais s'aperçut, à son grand désappointement, que les Français étaient sur leurs gardes. Appuyés par leurs deux forteresses d'Uruçumiry et de Paranapacuy, soutenus par les riverains de la baie qui n'avaient pas accepté la neutralité des Tamoyos, ils avaient encore à leur disposition deux navires, et à peu près cent vingt barques brésiliennes. Le prudent Estacio, n'osa pas se risquer à une attaque générale. Comme il était de beaucoup supérieur en vaisseaux, il essaya de provoquer à une action maritime la flotille franco-brésilienne, car il espérait la battre une fois en pleine mer et éloignée des fortifications. Il en fut pour ses frais de provocation. Nul ne bougea dans la baie. Ses moindres mouvements étaient au contraire épiés, et le nombre des Brésiliens hostiles grossissait d'heure en heure. Inquiet de cette attitude défensive et désespérant d'attirer les Français en pleine mer, Estacio de Sa battit en retraite jusqu'à San Vicente. Il y trouva, fort heureusement pour lui, le Père Nobrega, qui lui amenait un renfort considérable de Brésiliens convertis, et, à leur tête, se dirigea sur Santos afin d'y attendre les Père Anchieta et Oliveira, que leur chef infatigable avaient envoyés à Bahia et
à Espiritu Santo pour lui chercher d'autres renforts. On eût dit une véritable armada. Les Portugais comprenaient la nécessité d'en finir avec une poignée d'ennemis qui luttaient depuis si longtemps, bien qu'abandonnés par leur métropole, et dont la présence au Brésil constituait pour le Portugal comme une menace permanente.
Bientôt en effet, grâce à l'énergique intervention des Jésuites, tous les Brésiliens des missions furent armés et rassemblés. Six navires de guerre et de nombreux canots arrivèrent de Bahia sous la conduite d'Anchieta. Le Père Oliveira, de son côté, amena d'imposants renforts. Le contingent de la province de San Paolo était réuni depuis longtemps. Estacio de Sa se crut alors assez fort et entra en campagne (janvier 1565). Le 20 janvier la flotte portugaise et les canots brésiliens partaient deBertioga ou de Buriquioca. C'était pour les alliés un jour d'heureux augure, l'anniversaire de la fête de leur roi Sébastien; mais ils avaient compté sans les vents contraires, qui s'opposèrent à leur marche et ne leur permirent d'arriver dans la baie de Bio qu'au commencement de mars, après avoir épuisé toutes leurs provisions. Ces délais et la menace de la famine avaient découragé les indigènes. Beaucoup d'entre eux avaient déjà déserté. Les autres étaient sur le point d'en faire autant. Cette fois encore le Père Anchieta intervint à propos, et retint sous les drapeaux ces mobiles esprits.
Les Français n'étaient pas assez nombreux pour s'opposer au débarquement : ils essayèrent bien quelques escarmouches, mais, lorsque Estacio de Sa se présenta avec le gros de ses forces, ils se retirèrent prudemment dans leurs forteresses, et lui laissèrent le champ libre. Le général portugais débarqua paisiblement à Villa Velha sous la protection du fameux rocher le Pain de Sucre, qui domine la rade. La position était heureuse au point de vue militaire, mais l'eau potable manquait. Par bonheur deux Portugais, Adorno et Namaredo, découvrirent une source en creusant un puits dans le sable.
Il n'y avait dans cette découverte rien d'extraordinaire, mais Anchieta, pour échauffer l'enthousiasme des auxiliaires, eut grand soin de la leur présenter comme un miracle, et de leur affirmer que le ciel se déclarait en leur faveur.
Sur ces entrefaites les Brésiliens qui combattaient avec les Français surprirent un des néophytes d' Anchieta, et, au lieu de l'emmener dans leurs forêts ou de le livrer aux Français, eurent le tort de l'attacher à un arbre et de le cribler de flèches. Cette cruauté gratuite exaspéra ses compagnons. Excités par Anchieta qui avait eu grand soin de leur présenter ce crime sous les plus sombres couleurs, et de faire de la victime un véritable martyr, ils sautèrent dans leurs canots, tombèrent à l'improviste sur la flotille des Tamoyos, et la détruisirent en partie (16 octobre). Six jours après, nos alliés, pour se venger de leur déconvenue, réussirent à les attirer dans une crique solitaire, où ils avaient disposé une embuscade de vingt-sept canots. Mais les néophytes étaient encore dans la surexcitation de leur premier succès et de leur future vengeance. Non seulement ils réussirent à se défendre, mais encore détruisirent les canots ennemis, débarquèrent sur le continent, et incendièrent les cases des Tamoyos. Estacio de Sa aurait pu profiter de ce double succès pour essayer une attaque de vive force contre les forteresses françaises, mais ce général poussait la prudence jusqu'à l'excès. Soit qu'il ne se crut pas assez fort pour tenter un coup décisif, soit plutôt qu'il ait craint de se compromettre, il se contenta pendant plusieurs mois d'une guerre d'escarmouches. Lorsque le Père Nobrega, que fatiguaient ces lenteurs intempestives, se décida à venir dans la baie pour se rendre compte par lui-même des opérations, il fut comme indigné du peu de résultats acquis, et, dans son impatience, envoya au gouverneur général son fidèle lieutenant Anchieta en le priant d'expédier des renforts ou plutôt de venir lui-même.
Men de Sa n'avait pas été fâché d'envoyer à l'avance son neveu pour tâter le terrain et préparer l'action décisive. Il se
réservait la gloire finale. Jugeant cette fois que le moment était venu, il écouta coaiplaisamment Anchieta, et lui promit tout ce qu'il demandait. Le 18 janvier 1566 il arrivait en personne dans la baie avec deux vaisseaux, six caravelles et trois galiotes commandées par Christovam de Barros. De nombreux Portugais d'Ilheos, de Porto Seguro et d'Espiritu Santo l'avaient accompagné avec leurs serviteurs et leurs esclaves, dans l'espoir de participer à une action glorieuse, et sans doute aussi à une opération fructueuse.
Le 20 janvier (1), anniversaire de Saint-Sébastien, Men de Sa se dirigea avec toutes ses forces contre le fort d'Urucumiri. Cette citadelle fut vaillamment défendue par sa petite garnison, mais onze Français et quelques auxiliaires Brésiliens ne pouvaient longtemps résister à toutes les forces portugaises réunies contre eux. Le fort fut emporté. Tous les Tamoyos qui le défendaient furent passés au fil de l'épée, et les cinq Français qui survivaient au désastre, massacrés d'après une version, pendus d'après une autre.
Quelques jours plus tard, la seconde forteresse française, celle de Paranapacuy, était également enlevée, mais le capitaine portugais Barlosa périssait dans l'attaque, et Estacio de Sa était frappé d'une flèche, dont il mourut, après un mois de cruelles souffrances. Les Français qui réussirent à s'esquiver montèrent sur quatre navires qu'ils avaient en rade, et s'échappèrent à grand'peine.
Le vainqueur, averti par l'expérience, ne commit pas la faute d'abandonner une seconde fois une aussi forte position. Il comprit que l'unique moyen de se maintenir dans la région était de la fortement occuper. D'ailleurs, il en connaissait tous les avantages. Il avait été surtout frappé des facili-
(1) VAUN*ii.vr;EN, ouv. cit., t. I, p. 254. « A primeira tranqueira, na terra firme, foi tomada logo de assolto, e do onze Francezes que ajudavam a defcndel a coiram mortos seis, e forain os outros cinco passades à espada. »
tés qu'offrait à la défense l'entrée de la rade, et, déterminé qu'il était à substituer à la domination française la domination portugaise, il résolut à la fois de fonder une grande ville dans la baie, et d'en défendre les approches par de redoutables fortifications. Ghristovam de Barros, ingénieur aussi distingué qu'il était habile marin, fut chargé de diriger les travaux, et le gouverneur général, quelques jours après sa victoire, jeta les fondements de la future capitale du pays sur les rives de la baie, où il venait de planter définitivement le drapeau portugais. En l'honneur du roi régnant, et aussi de la victoire remportée par lui le 20 Janvier , il la nomma Saint-Sébastien, mais l'usage a prévalu de la désigner sous le nom de Rio de Janeiro. C'est la moderne capitale du Brésil et la plus grande ville de l'Amérique du Sud. Elle aurait pu être française ; grâce à nos fautes, elle devint portugaise. Ce n'était pas la première et ce ne sera sans cloute pas la dernière fois que nous avons semé et que d'autres plus adroits ou plus patients ont récolté.
La victoire de Men de Sa avait été remportée à la fois sur des Français et sur des Huguenots. Afin de mieux marquer ce double caractère à la fois national et religieux, le gouverneur crut devoir donner comme un sanglant baptême à la cité naissante en ordonnant le supplice d'un Français protestant. Il se nommait Jean Bolés. C'était un érudit ; il savait le grec et l'hébreu. Il faisait partie de ces rares volontaires qui, croyant Villegaignon sur parole, l'avaient suivi au Brésil, bien persuadés qu'ils y trouveraient la liberté de conscience. 11 était vite revenu de ses illusions, et bientôt n'avait plus songé qu'à fuir la tyrannique oppression du bourreau de ses coreligionnaires. Naïf et enfant, comme le sont presque toujours les hommes de cœur et de conviction, il s'était imaginé qu'il trouverait auprès des Portugais la tolérance que lui refusait Villegaignon. Il leur avait donc demandé asile, et s'était réfugié à San Salvador avec trois compagnons. Arrêté à l'instigation du Provincial des Jésuites, le Père
Louis de Gram, il avait été dénoncé comme hérétique, et jeté en prison. Depuis huit ans, on le traînait de cachot en cachot, sans lui donner des juges que, fort de son innocence, il ne cessait de réclamer. Le temps était passé des ménagements. Men de Sa avait hâte de reconnaître, par un acte éclatant, les services et l'aide que lui avait donnés la compagnie de Jésus. Il livra donc à leurs rancunes l'infortuné Bolés, qui fut jugé pour la forme, condamné et aussitôt exécuté. Cet acte barbare d'intolérance marqua les premiers jours de la nouvelle capitale. Salvador Gorrea de Sa, parent du gouverneur général, et premier gouverneur de la ville, assista en grande pompe à l'exécution, voulant ainsi marquer qu'il détestait en Bolés le Français avec autant d'impitoyable rigueur que les jésuites ses amis haïssaient en lui l'hérétique.
Les Portugais se croyaient à l'abri de toute attaque dans leur nouvelle conquête. Ils s'y installaient paisiblement, et commençaient même à entrer en relations avec les tribus voisines, quand ils faillirent de nouveau être chassés par nos compatriotes. On se rappelle que les vaincus d'Uruçumiri et de Paranapacuy s'étaient enfuis sur quatre navires qu'ils avaient en rade. Ils firent voile vers Fernambouco, et s'établirent sur le récif qui couvre la place. Ce choix était excellent et dénotait de la part des réfugiés une connaissance très exacte de la côte et de ses ressources. Malheureusement pour eux s'élevait dans le voisinage la ville portugaise d'Olinda, dont les habitants les attaquèrent, avant qu'ils aient eu le temps de se fortifier, et les forcèrent à se rembarquer. Un de nos compatriotes, fatigué de ces déplacements continuels, exprima son chagrin en gravant sur un des rochers du récif ces mots, conservés par le chroniqueur portugais Rocca Pitta dans leur naïve orthographe : Le munde va de pis ampis.
Réduits au désespoir par cette seconde expulsion , et poussés par ce sentiment inconscient qui force, à ce qu'on raconte, les animaux de la forêt surpris par les chasseurs à revenir au gîte pour y mourir, nos compatriotes prirent la
résolution hardie de rentrer à Rio. Peut-être auraient-ils l'heureuse chance de tomber au dépourvu sur leurs ennemis; peut-être encore comptaient-ils sur une prise d'armes en leur faveur des Tamoyos. Toujours est-il que dans l'été de 1568 on les signalait au large du cap Frio. Bientôt après ils pénétraient dans la haie, dont l'entrée n'était pas encore sufiisamment défendue par les nouvelles fortifications. Le gouverneur de Saint-Sébastien , Gorrea Salvador de Sa, trèseffrayé par ce retour inattendu des Français, envoya aussi tôt prévenir son oncle, alors à San Salvador, et le supplia de venir à son aide. L'infortune avait émoussé l'ardeur de nos compatriotes. Ils ne surent pas profiter de la désorganisation où leur attaque jetait les Portugais. Au lieu de commencer résolument le siège de Saint-Sébastien, ils se bornèrent à en faire le blocus, et appelèrent aux armes leurs anciens alliés. Ceux-ci n'avaient certes pas oublié leurs engagements, et beaucoup d'entre eux regrettaient déjà la domination portutugaise, mais ils ne comprirent rien aux hésitations des Français. Il aurait fallu profiter de leur ardeur pour les entraîner au combat. Correa de Sa, plus habile et plus rassuré, ne perdit pas l'occasion que lui présentait la fortune. Sans attendre les renforts que lui avait promis son oncle, voyant les Tamoyos dispersés et nos compatriotes encore hésitants, il saisit pour les assaillir le moment ou la marée laissait à sec nos vaisseaux et empêchait nos matelots de se servir de If.urs canons. Les Français durent attendre le ilux pour remettre à la voile, et, quand ils réussirent à gagner le large, ils avaient perdu bon nombre d'entre eux (1).
(1) Varnhagen ouv. cit. p. 256. 257, assigne â cette attaque la date de 1584, mais nous ignorons les raisons pour lesquelles il s'est arrêté à cette époque. « Gom a vasante da mare, as naos francezas de madrugada apparareœram em soco, e poderam scr canhon eadas à vontade por um falcao unico que havia em terra ; mas vindo a enchente se fizeram à vêle e ao mar. »
Enhardi par sa victoire, le gouverneur de Saint-Sébastien, qui venait de recevoir les renforts impatiemment attendus, résolut, afin de prévenir toute attaque ultérieure, de poursuivre la ilotte française. Il avait appris que nos hommes s'étaient arrêtés au cap Frio, dans l'espoir de s'y établir. Il se dirigea aussitôt contre la nouvelle forteresse française, mais n'y trouva personne. Nos compatriotes, découragés par leurs insuccès répétés, avaient renoncé à s'établir au Brésil, et étaient partis pour la France.
Au moment où ce vainqueur sans combat s'apprêtait à rentrer dans sa capitale improvisée, un gros navire français d'au moins douze cents tonneaux fut tout à coup signalé. Les nouveaux arrivants ne connaissaient sans doute pas les récentes catastrophes, et nourrissaient encore un lier dédain pour les canots de guerre des auxiliaires Brésiliens. Au lieu de fuir prudemment comme l'avaient fait leurs compatriotes, ils s'imaginèrent que la supériorité de leur tactique compenserait l'infériorité du nombre, et s'engagèrent bravement au milieu des longs canots Brésiliens. Ils réussirent en effet à couler bon nombre de ces canots, et repoussèrent longtemps toutes les attaques. Gorrea de Sa fut trois fois jeté à la mer, et à trois reprises sauvé par les Brésiliens. Au premier rang parmi ces derniers on remarquait Alfonso Tebyryza, le vieil allié du Portugal. Il payait bravement de sa personne, comme s'il avait conscience de l'importance de cette lutte décisive. Les Français attaqués de tous les côtés à la fois, criblés de flèches quand ils essayaient de repousser l'abordage, et obligés pourtant de se montrer pour repousser les assaillants, perdirent beaucoup de monde. Leur capitaine, qui rachetait son imprudence par un courage héroïque, et donnait l'exemple de la résistance, tomba bientôt mortellement blessé, et les derniers survivants de l'équipage se rendirent à merci (juin 1568). Doublement victorieux et par la retraite des Français du cap Frio et par la prise de ce gros navire, Gorrea de Sa rentra en grande pompe à Saint-Sébastien. Les canons qu'il avait pris furent débarqués et forlilièrent la rade. Le roi
Sébastien, informé de ce l'ait d'armes, conlirma Correa de Sa dans son commandement, et récompensa le chef Brésilien qui avait tellement contribué à la victoire en lui envoyant une de ses armures (1).
À part quelques interprètes égarés dans les forêts, ou quelques fuyards guettant sur la côte un navire qui les rapatrierait, (2) il ne restait plus un Français au Brésil. Petite guerre assurément, mais grands résultats ! Tout un continent nous échappait, et, avec cet empire américain, s'échappaient encore des richesses à acquérir, notre prospérité maritime et commerciale à consolider, notre influence politique à affermir. Personne pourtant ne parut se douter alors de l'étendue du désastre, et, même à l'heure actuelle, combien est-il de nos compatriotes qui jetteront un coup d'œil distrait sur cette triste page de notre histoire d'outre-mer !