II. — Derniers voyages a la côte Brésilienne
La chute des dernières forteresses françaises consolida si bien le triomphe du Portugal que nos marins et nos négociants renoncèrent dès lors à soutenir ouvertement la lutte. Ils su contentèrent d'actes isolés de piraterie ou d'échanges
(1) Vasconcellos. Vida del Padre Anchicta II. 13-16.
(2) La Popellinière. Histoire des trois mondes, p. 18 parle d'eux en ces termes : Les Francoys vescurent depuis à la sauvagine, iusqu'à ce qu aucuns trouvèrent moyen avec le temps de se dérober et passer en France es navires Normands qui descendirent et chargèrent en ces cartiers, mais plus rarement et plus secrettement que par le passé. » D'après Aubigné. llist. universelle liv. I, § 16. « Ceux des siens qui purent endurer une rude nourriture se retirèrent enfin en France par le secours de quelque navire marchand do la Chine.
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clandestins avec les indigènes. L'histoire de nos rapports avec le Brésil jusqu'à la fin du siècle ne présente plus aucun intérêt. Tout se réduit à une stérile énumération de brigandages et de crimes. Tantôt ce sont les huguenots français qui jettent à la mer l'équipage des vaisseaux qu'ils rencontrent, tantôt ce sont les navires portugais qui se vengent en incendiant nos comptoirs et en livrant leurs prisonniers aux sauvages qui les torturent ou les dévorent. Ces petits faits, dont la recherche est difficile et la réunion monotone, prouvent seulement que, s'ils eussent été soutenus, nos compatriotes n'auraient pas renoncé si aisément aux bénéfices d'un établissement ou tout au moins de relations commerciales régulières dans cette magnifique contrée. Si nos guerres civiles n'avaient détourné leur activité vers d'autres soins, si nos divers souverains n'avaient, pour ainsi dire de parti pris, abandonné à elle-même notre marine nationale, qui sait les destinées qui nous eussent été réservées à une époque où bien peu de nations songeaient à tirer parti des richesses américaines ? Nos fautes et notre indifférence triomphèrent des avantages inespérés que nous offrait alors la fortune, et le pavillon Français, au lieu de se déployer fièrement sur les murs de citadelles imposantes, et de protéger de nombreuses populations indigènes, ne servit qu'à couvrir de déplorables expéditions : déplorables, quand elles se tournaient contre nous, plus déplorables peut-être encore quand nous étions vainqueurs, car elles amenaient de sanglantes représailles.
Dès l'année 1565, un huguenot déterminé, Jacques Sore ou Soria, un normand qui deviendra plus tard amiral de Navarre, et tiendra tête sous les murs de La Rochelle au baron de la Garde, croisait avec cinq vaisseaux, dont un galion nommé le Prince, à la hauteur de l'archipel de Madère, quand il rencontra un gros navire portugais, le Saint Jacques. Ce navire portait au Brésil trente- cinq missionnaires jésuites, dont le provincial Azevedo. Le corsaire s'en empara, et se donna la satisfaction de forcer les trente-cinq victimes de
ses fureurs religieuses à se jeter eux-mêmes à la nier. Il n'épargna qu'un novice qui portait encore l'habit séculier (1).
Six ans plus tard un autre pirate, Jean Capdeville, renouvela ce triste exploit. Il montait encore le même galion le Prince, et croisait au large des Canaries avec trois autres navires français et anglais, quand il rencontra les huit vaisseaux qui portaient au Brésil Luiz Vasconcellos, nommé gouverneur en remplacement de Men de Sa. Aussitôt le combat s'engagea. Malgré la résistance des Portugais un de leurs vaisseaux tomba entre les mains des pirates, et les quatorze jésuites qui le montaient furent impitoyablement massacrés. (2)
Grâce à cette double exécution, ont été conservés les noms de Jacques Sore et Jean Gapdeville : mais combien d'autres pirates sillonnèrent alors l'Atlentique, dont les exploits sont restés inconnus ! Normands, Bretons, Rochelois ou Gascons inauguraient alors cette grande flibuste qui devait bientôt ruiner la puissance coloniale du Portugal. En 1569 l'ambassadeur de Venise à Paris, Jean Gorrero, faisait allusion à ce brigandage maritime, quand il écrivait à son gouvernement (3) : « Les Français ont commencé par traverser le commerce des Indes, ne pouvant pas souffrir que le pape Alexandre VI ait partagé cette navigation entre les Portugais et les Espagnols au préjudice des tiers. Ils prennent autant de navires qu'ils peuvent, et, afin qu'il ne reste aucune trace de ce brigandage, ils les coulent et tuent l'équipage. Cependant ils ne peuvent agir si secrètement qu'il ne s'en porte de
(1) Jahric. Histoire des Indes, liv. III g 25.
(2) Rocha Pjta. America Portvgueza, liv. III § 46-41. — Vasconcellos, ouv. oit. liv. IV % 5, 25, 115. — JARRTC, ouv. cit. liv. III §26.
(3) Relations des ambassadeurs vénitiens, édit. Toraraaseo, t. II, p. 173, 175.
grandes plaintes à la cour : mais, comme les seigneurs ont leur part de butin, tout se réduit à de vaines paroles. »
L'audace de nos pirates, la connivence intéressée de quelques grands seigneurs, et aussi la faiblesse du Portugal, telles sont les causes qui sans cloute expliquent la continuité de nos relations avec le Brésil, malgré tant d'échecs et de désastres. Dans le tarif de la carue de Rouen, c'est-à-dire du chargement et du déchargement des marchandises, figurent, à la date du 30 juillet 1567, (1) des objets d'importation brésilienne, et spécialement des bois de teinture. Les relations commerciales n'étaient donc pas interrompues à cette époque. Elles ne l'étaient pas non plus en 1575 puisque les écrivains portugais (2) avouent eux-mêmes que nos compatriotes étaient alors établis à Rio-Réal, à huit lieues nord-est de Itapicura, entre Bahia et Sergipe. et au cap Frio. Le premier établissement ne fut jamais qu'un comptoir et ne laissa pas de traces durables. Le second , au contraire , fut plus sérieux. (3) Les Français y avaient fondé un vaste dépôt d'armes et de munitions, et les fournissaient aux Tupinambas et aux Tamoyos, qui menaçaient la nouvelle capitale, Saint- Sébastien, et, d'un jour à l'autre, pouvaient s'en emparer par surprise et la restituer à la France. Par malheur ce n'était point le patriotisme, mais uniquement la cupidité qui animait nos compatriotes. A peine le gouverneur Antonio Salema (i) se fut-il aperçu qu'ils n'étaient pas insensibles à l'appât d'un gain énorme, qu'il acheta leur neutralité. Aban-
(1) Archives municipales de Rouen. A. 19, fol. 36-38.
(2) Rocha Pitta. America Portugueza, liv. III § 61-2.
(3) Solthey. History of Brazil, %. 10.
(4) Varnhagen. Ouv. cit. 1.277. «Antonio Salema contra Brasilianos instigados por muitos Francezes que ahi se haviam cstabelecido em una feitoria, unde faziam grande contrabando principal mente de pan-brazil, resolven-se a reduzir esso paragen... etc. »
donnés à eux-mêmes, les Brésiliens essayèrent de résister, mais ils lurent exterminés. Les débris de la puissante tribu des Tamoyos se réfugièrent alors à l'ambouchure du Maragnon, et, par le fait, la vieille alliance Franco-Brésilienne se trouva rompue. (1572-1575).
C'était un malheur et une faute, dont nous allions immédiatement subir les conséquences. Dès 1579, les capitaines Lamotte, Adrien Gilles, Guillaume Clémence, Michel Fret, Jean Bouel, Guillaume Lefèvre de Dieppe, Abraham Grenier, Casoier et autres du Havre, commandant onze navires nommés la Marie, le Bouc, le Robuste, Y Aventureuse, le Croissant, la Licorne, le Grand- Anglais, la Marie-Marthe, le Guillaume, la Cheville tte et le Grand-Chien, qui étaient chargés de marchandises pour la valeur déplus d'un million, et trafiquaient sur la côte du Brésil, furent attaqués par les Portugais qui brûlèrent les vaisseaux ; les équipages, pour leur échapper, furent forcés de se réfugier dans les forêts de l'intérieur. (1)
Dès lors chaque année est marquée par un désastre : En 1580, le 18 mai, ce sont trois navires français, surpris par les Portugais dans la baie de Bio Janeiro, et obligés de s'enfuir précipitamment dans les mers du Sud. (2) En 1581 trois autres navires essayent de profiter de l'éloignement du gouverneur, occupé à faire la guerre aux Indiens, pour surprendre Bio Janeiro, mais ils sont repoussés. (3) Quelques mois plus tard, le capitaine Fructuoso Barbosa, envoyé psr le gouverneur de Bahia, Manoel Telles Barreto, se venge de cette audacieuse attaque en chassant les Huguenots fran-
(1) Remonstrance très humble que font au roy les capitaines de c clarine de France, etc. citée par Ternaux Compans, Notice historique sur la Guyane française, p. 19.
(2) Relation du voyage de Thomas Grigg insérée dans Hackluyt, t. III, p. 705.
(3j .Tarric. Ouv. cit. liv. III, § 2(.>.
çais qui avaient fondé un fort à Parahyba, et en brûlant cinq navires entrés dans le port de cette ville (1). D'après quelques auteurs,les Français auraient brûlé eux-mêmes leurs navires, et se seraient retirés chez leurs alliés les Pitigoares.
Ces désastres répétés, finirent par émousser l'ardeur de nos compatriotes. Nous trouvons la preuve de ce découragement dans un document contemporain , la Copie d'une lettre missive envoyée au gouverneur de La Rochelle par les capitaines des galleres (2) de France, etc. Près de cinq cents soldats et matelots s'étaient embarqués à La Rochelle en destination du Brésil (1581). Ils firent une première station à Flores, une des Açores, où ils soutinrent l'attaque des Espagnols ; puis, après avoir passé au large de l'Ascension, ils débarquèrent à Parahyba. « Auquel lieue de cinq à six cens sauvages, tous nuds, avec leurs arcs et flèches, nous signifiant en leur langage que nous estions les bien venus nous offrants de biens et faisant les feu de ioye, dont nous estions venuz pour les défendre contre les Portuguoys etautres,leurs ennemis mortels et capitaux. » Certes il eut été bien facile à nos Français de profiter de ces bonnes dispositions pour tenter un suprême effort, et expulser les Portugais du territoire. Ils n'y pensèrent même pas. Us ne songèrent qu'à tirer parti des richesses du sol, et surtout qu'à trouver des métaux précieux. Ce n'étaient pas des soldats résolus à soutenir l'honneur du drapeau, mais des commerçants peureux. A la première alerte, ils n'eurent rien de plus pressé que de remonter sur leurs navires : Le motif de ce brusque départ aurait été une prétendue conspiration ourdie contre eux avec
(1) Jarric, liv. III, g 31.— Cf.VARNHAGEN, ouv.cit. liv. I, p. 784; Lope Vaz. Description des Indes orientales insérée dans Hackluyt, t. III, p. 778.
(2) Nous publions, aux pièces justificatives, cette Lettre missive. Elle est intéressante comme expression des préjugés populaires et aussi comme peinture de moeurs.
les sauvages par un interprète. L'auteur de la Copie l'avoue ing'énuement. « Nous eûmes soupeon de quelque surprise, qui fut la cause de quoy nous mismes les voiles auvent. » Ils continuèrent leur voyage avec une égale prudence, n'abordant « qu'en de petites isles non habitées sinon de bestes
sauvages ; et se retirant tousiours le mitant de l'eau de
peur des ambuscades. » Après avoir avoir paru en vue de la baie de Ganabara, où sans doute ils eurent l'audace de faire quelques échanges, ils se décidèrent à revenir en Europe et « firent tant par leurs iournées qu'ils arrivèrent... à grande ioie, et sans aucune perte tant de noz gens que de nostre marchandise, qui est un grand miracle de Dieu, voyant les grandes rencontres et dangers que nous avons passé. »
Afin de prévenir de nouveaux malheurs et de couper court a toute réclamation, les ministres de Henri III résolurent de profiter des circonstances pour faire du Brésil une terre française. La couronne de Portugal était alors vacante, ou du moins disputée entre plusieurs compétiteurs. Le roi de France se prononça pour l'un d'entre eux, le prieur Antonio deCrato, et lui promit son appui. En sa qualité d'héritière de la maison de Boulogne, la reine mère, Catherine de Médicis, avait quelques prétentions à la succession de Portugal. Non seulement elle y renonça formellement en faveur de don Antonio, mais encore engagea son (ils Henri à prêter au prétendant les soldats et les vaisseaux de la France. Pour reconnaître ces bons olfices, don Antonio, de son côté, promit le Brésil (1) à Catherine : Mais ce traité resta toujours lettre morte, car don Antonio fut battu malgré les secours de la France, et ne put reconnaître les services de ses alliés. Philippe II resta le maître incontesté du Portugal et de ses anciennes colonies, y compris le Brésil.
(1) Torzay. La vie, mort, et tombeau de Philippe de Strozzi. « Dont elle et ledict roy don Antonio estoient demeurés d'accord que, layrestabli en ses estats, elle auroit pour ses prétentions la région du Brézil. »
Nos marchands et nos matelots avaient un instant espéré, grâce à cet accord, que cette région si longtemps disputée entre les deux couronnes finirait par nous appartenir. Ils se vengèrent de leur déconvenue en couvrant la mer de corsaires, et en redoublant de témérité. Les Espagnols, c'est-cà-dire les nouveaux maîtres du Brésil, redoublèrent de leur côté de surveillance et de sévérité. De part et d'autre ce fut une guerre d'extermination. En 1587 le capitaine Pois de Mil, de Joson en Saintonge, allant au Brésil avec le navire le Valant, dont l'équipage était de 116 hommes, fut pris par les Portugais et conduits par eux dans la baie de tous les saints, où ils furent tous pendus (1). En 1594 trois vaisseaux français, dont deux de Dieppe commandés pas Jean Noyer, et le troisième de la Rochelle, accompagnés de deux pinasses furent rencontrés à Fernambouc par l'Anglais James Lancaster. Ils se disposaient à arrêter au passage les navires portugais (2), et à pousser quelques pointes daus l'intérieur. On ne sait s'ils réussirent dans leur dessein : peut être le corsaire français qui, cette même année 1594, prit sur les côtes brésiliennes un vaisseau portugais richement chargé, appartenait-il à cette flotille aperçue par Lancaster (3). L'année suivante (1595) quelques vaisseaux partis de La Rochelle pour aller attaquer Bahia, pillèrent le fort d' Arguin sur la côte d'Afrique, et furent ensuite dispersés par une tempête. Deux navires seuls arrivèrent à Bahia et tombèrent au pouvoir des Espagnols (4).
Ces exactions mutuelles ruinaient le commerce,, et arrêtaient toute entreprise sérieuse. Nos négociants adressaient en vain leurs plaintes à la couronne. Notre infortunée patrie se débattait alors dans les convulsions de la guerre civile, et les divers
(1) Remonstrance, etc. ouv. cit.
(2) Voyage de Lancaster inséré dans Hackluyt, t, III, p. 711,
(3) Jarric, ouv. cit. liv. III, § 28.
(4) Id., ouv. cit. liv. III, § 29.
partis qui se disputaient l'influence se préoccupaient médiocrement de nos intérêts extérieurs. On a conservé dans les archives de la Chambre de commerce de Rouen (1) le procèsverbal d'une assemblée des marchands et notables de cette ville, tenue le 20 août 1584, sous la présidence d'un des anciens consuls, Adrien le Seigneur, sieur, de Raulle, et relative aux déprédations commises par les Espagnols. Malgré sa longueur nous citerons ce curieux document, qui jette un jour singulier sur la nature des opérations commerciales de l'époque : « Après avoir prins et receulesadvisdes assistans, a esté résolu qu'il seroit faict entendre à mond. Sr le Président (2), que les Françoys sont, en gênerai, empeschez de pouvoir traiicquer au cap de Vert, Cerlionne (3), coste de Guinée, coste de la Myne, coste des bonnes gens, etgenerallement au reste de la coste de l'Affrique, mesmes en la coste de Brésil, tant de l'amont que de l'aval, terres termes et isles du Pérou, et generallement à tous les pays que occupe à part le roy d'Espagne... et que à ces causes les marchandz ne peuvent plus faire aulcun traficq par la mer, et une infinyté de mariniers, qui vivoient soubz eux, à cause de lad. navigation, sont contrainctz aller chercher leurs vies, de eux et leurs familles, aux pays estrangers, choze grandement préiudiciable aux forces de la marine. Et plus craignent lesdits marchandz du peu de moyen qui leur reste à leur négociation, pour estre le bruict commun que le roy d'Espagne leur entend pour l'advenir empescher tant la traite de Barbarye que la pcscherie des terres neufves: ce que, s'il advenoit, seroit toute traficque et commerce adneantis en ce royaulme, au grand préiudice du Roy nostre Sire et ses subiectz. Et pour le regard
(1) Carton 16, liasse 6, citée par de Frétille, ouv. cit., t. II, p. 504-505.
(2) de Sizeon, président au Parlement.
(3) Sierra Leone.
des pertes, advertissent qu'il yen a auculnes, sy congnueset ressenties qu'elles sont à un chacun notoires; comme de deux flottes de navires de ce païs, qui ont esté bruslez à la coste de Brésil par les Espagnolz, l'une en l'an mil Ve IIIxx deux contenant XVIII navires, et l'autre en l'an mil VIIIxx troys, contenant VII navires. Et au mesme an IIIxxn. deux navires au castel de Myne, avec grande quantité de marchandize et perte d'hommes. Et pour le fait des pertes particulières, elles sont
en tel nombre qu'il seroit difficile en bailler le catalogue
etc. »
Malgré ces pertes, malgré ces désastres répétés, malgré l'incurie du gouvernement, notre commerce au Brésil avait une telle vitalité, et les intérêts qui nous liaient à cette région étaient depuis si longtemps et si solidement établis que nos négociants, sans se décourager, continuaient à y envoyer de nombreux vaisseaux. En 1584 nos compatriotes s'établissaient de nouveau à Itamaraca (i). En avril 1586 on signalait à Bahia sept vaisseaux Français (2). Dans une lettre de Feliciano Gieça de Garvalho, gouverneur de Parahyba, au roi d'Espagne Philippe II, on trouve le passage suivant : « Le 3 juillet 1596 on m'amena un prisonnier, un Français, qui m'apprit qu'il y avait sept grands vaisseaux de sa nation à l'ancre dans le Bio grande, et que treize autres attaquaient le château de Caboledo et avaient débarqué trois cent cinquante hommes bien armés. Le gouverneur du château a été tué, ainsi que le chef des Français et un grand nombre des siens. Ils voulaient s'emparer du fort pour, de là, commercer avec les Indiens; mais n'ayant pu y réussir, ils allèrent rejoindre ceux qui les attendaient au Biogrande. J'ai appris qu'un Français, nommé Darmigas, a découvert une abondante mine d'argent. Parmi les Français blessés se trouve un sieur Mifa, parent du gouverneur de
(1) Varnhagen, ouv. cit., t. I, p. 290.
(2) id. id. p. 292.
Dieppe. Il annonce aussi que l'année prochaine, le comte de Villadorca doit venir de La Rochelle avec une flotte nombreuse; ce prisonnier m'a encore parlé de deux vaisseaux qui avaient été jetés à la côte, et dont les équipages s'étaient ligués avec les Indiens. Il commandait lui-môme un de ces vaisseaux; l'autre était commandé par un nommé Rifoles. Le 29, je marchai contre les Indiens rebelles; et je leur fis vingt quatre prisonniers, qui m'ont confirmé la présence des Français au Rio grande (1). » A la môme époque nos compatriotes se trouvaient encore au cap Frio, car c'est là qu'un certain Jacques Postel de Dieppe fut attaqué par quatre caravelles et sept bateaux espagnols ; une partie de ses gens furent tués, et les autres faits prisonniers (2).
Les côtes du Brésil, jusqu'à la fin du XVIe siècle furent donc toujours fréquentées par les Français. Quelques années plus tard, en 1612, nos compatriotes devaient y fonder un nouvel établissement, à l'embouchure du Maragnon : mais l'histoire de cette colonie dépasse les limites que nous nous étions assignées, et nous n'en parlons ici que pour prouver par un nouvel exemple la continuité de nos relations avec le Brésil.
La monotone énumération de ces petits faits isolés nous permettra du moins de formuler une conclusion; c'est que nos fautes seules nous ont empoché de fonder dès cette époque un grand empire américain. Gomme l'écrivait à Catherine de Médicis, le 4 janvier 1567, notre ambassadeur à Madrid, Raymond (3) de Forquevaulx, en lui proposant les services d'un Lucquois, Francisco del Bagno, qui voulait tenter un voyage
(1) Hackluyt, t. III, p. 716. Les noms Français sont tellement estropiés dans cette relation qu'il est impossible de les reconnaître. Cf. Ternaux Compans, Notion sur la Guyane Française, p .21- 22.
(2) Remonstrance, etc., p. 10.
(3) Bibliothèque nationale. Manuscrit fonds français n° 10,751 p. 586, inédit.
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de découvertes : « Il est besoin que ce soit sous la conduite de tel personnage qui en sache rendre meilleur compte que ne firent ceux que le roi François Ier envoya en Canada, ni les autres qui depuis sont allez en Brésil ou à la Floride, car en telles découvertes et conquêtes ne suffit à un capitaine d'être soldat expérimenté et bon marinier, car il faut que, outre cela, il soit politique et versé un petit en toutes choses de savoir, afin de bien fonder et bâtir une nouvelle province et un monde tout neuf, qu'il n'y faille rien désirer du côté du chef pour en tirer réputation et profit pour le Roy et son royaume, à l'exaltation de l'honneur de Dieu. » Ces qualités multiples que réclamait notre ambassadeur pour le chef d'une future colonie, aucun de ceux qui furent envoyés au Brésil ne les réunit en sa personne. Yillegaignon lui-même, qui avait pour lui l'expérience des choses de la mer et de la science militaire, qui même était versé dans la diplomatie, et passait, à juste Litre, pour un des plus savants de son temps, manqua de mesure et de tolérance, et ruina la colonie qu'il avait créée. Si nos ancêtres du seizième siècle avaient eu l'heureuse chance d'être dirigés au Brésil par un homme aussi bien doué que le sera par exemple notre Dupleix, ce magnifique pays nous appartiendrait encore. Nos ennemis le reconnaissent euxmêmes, et nous ne saurions mieux terminer cette étude que par l'aveu du plus récent historien du Brésil (1), M. Adolfo de Varnhagen : « Le Brésil , écrit-il , serait aujourd'hui une nation indépendante qui devrait son origine à des colons Français. »
(1) Le passage mérite d'être cité eu entier (t. I, p. 230). « Se nessa colonia te m desde o principio reinado uniao, e se os colonos ia seguros dos Barbaros passara para o continente, à chegada dos reforços esperados, e fazem algunas plantacnes, e adquirem por meio destas o anior à terra que dàa propricdade délia, quando araanhada corn o proprio suor, talvez ninguen houvesse podido mais desalojal os; e o Rio de Janeiro, e sens contorn:-s, pelo menos, pertenceriam hoje como a Guiana a Franca, on formariam aeaso una naçâo independente de colonisaçâo franceza.. . . »