COPIE DE QUELQUES LETTRES
SUR LA NAVIGATION DU CHEVALIER DE Y1LLEGAIGN0N ES TERRES DE L'AMÉRIQUE OULTRE l'œQUINOCTIAL, IUSQUES SOUBZ LE TROPIQUE DE CAPRICORNE ; CONTENANT SOMMAIREMENT LES FORTUNES ENCOU- RUES EN CE VOYAGE AVEC LES MŒURS ET FAÇONS DE VIVRE DES SAUVAGES DU PAÏS : ENVOYÉES PAR UN DES GENS DUDIT SEIGNEUR.
MDCLVI
Edition originale : Paris , Martin le jeune, à l'enseigne Saint-
Christophle, devant le collège de Cambray. 1557.
Réimpression : Ternaux-Compans , Archives des Voyages,
vol. I, p. 102.
Première Lettre.
Mes frères suivant les promesses que vous feis à mon départ au val d'Argenteuil, iusques auquel lieu vous in'accompagnastes de vos grâces pour prendre l'adieu et congé (qui fut avec grands regrets comme ie croy) les uns des autres, vous, vous retirant à vos heureuses muses, moy poursuivant la mienne entreprinse (contre vos vouloirs) de ceste lointaine pérégrination. le n'ay voulu estre accusé du vice de raecongnoissance des plaisirs que i'ay receus de vous autres, et des promesses par lesquelles me suis obligé d'escrire (combien que pour ceste heure il ne me reste beaucoup de
temps pour y vaquer) mais de ce peu que i'ay peu desrober, succintement pour le présent vous l'escriray.
L'an du Seigneur mil cinq cens cinquante cinq le douzième iour de iuillet, monsieur de Villegaignon ayant mis ordre et appareillé tout ce qu'il lui sembloit estre convenable à son entreprinse ; accompagné de plusieurs gentilshommes mauouvriers et mariniers, desquels equippa en guerre et marchandise deux bons vaisseaux, lesquels le roy Henry second de ce nom lui avoit faict délivrer, du port chacun de deux cents tonneaux, muniz et garnis d'artillerie, tant que pour la deffense des dicts vaisseaux que pour en délaisser en terre : avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les vivres, et autres choses nécessaires en telle faction. Ces choses ainsi bien ordonnées, commanda qu'on fist voile, ledict iour sur les trois heures après midi, de la ville du Havre de Grâce : auquel lieu s'estoit faict son embarquement.
Pour lors la mer estoit belle, afflorée du vent northest, qui est Grec Levant, lequel (s'il eust donné) estoit propre pour nostre navigation, et d'icelluy eussions gaigné la terre occidentale. Mais le lendemain et iours suivants, il se changea au sud ouest, auquel avions directement affaire : et tellement nous tourmenta, que fusmes contraincts relascher à la coste d'Angleterre nommée le Blanquet, auquel lieu moullames les ancres, ayant espérance que cestuy vent cesseroit : mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en la plus grande diligence qu'on sçauroit dire , pour relascher et retourner en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourmente il survint au vaisseau auquel s'estoit embarqué ledict sieur de Villegaignon, un lâchement d'eaux, qu'en moins de demie heure Ion tiroit par des sentines le nombre de huict à neuf cents bastonnées d'eaux qui reviennent à quatre cents seaux; qui estoit chose eslrange et encore non ouye à navire qui sort d'un port. Par toutes ces choses nous entrasmes dans le havre de Dieppe à grande difficulté, parce que le dit havre n'a que trois brassées d'eau, et nos vaisseaux
tiroient deux brassées et demie. Avec cela il y avoit grande levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coustume louable et hormeste) se trouvèrent, en si grand nombre pour haller les emmares etcablesque nousentrasmes par leur moyen le dix septième iour dudict moys. De celle venue plusieurs de nos gentilshommes se contentèrent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe : mare vidil et fugit Aussi plusieurs soldats, manouvriers et artisans fureni desgoutez et se retirèrent.
Nous demeurasmes là l'espace de trois semaines, tant pour attendre le vent bon et second, que pour le radoubement des dictes navires. Puis après le vent retourna au north est, duquel nous nous mismes encore en mer, et pensants tousiours sortir hors les côtes et prendre la haulte mer. Ce que ne peusmes. Ains nous convint relascher au Havre, d'où nous estions partis, par la violence du vent, qui nous fut autant contraire qu'auparavant. Et là demourasmes iusques à la vigile de la nostre dame de la my aoust. Entre lequel chascun s'efforça de prendre nouveaux refrechissements pour rentrer de nouveau, et pour la troisième fois en mer. Auquel iour nous apparut la clémence et bénignité de nostre bon Dieu : car il appaisa le courroux de la mer, et le ciel furieux contre nous, et le changea selon ce que nous lui avions demandé par nos prières. Quoy voyants, que le vent pouvoit durer de la bande d'où il estoit, de rechef avec plus grand espoir que n'avions encore heu, pour la troisième fois nous nous embarquasmes, et feimes voile ledit iour quatorzième d'aoust.
Celuy vent nous favorisa tant, qu'il feist passer la Menche, qui est un destroict entre l'Angleterre et la Bretaigne, le gouffre de Guyenne et de Biscaye, Espaigne, Portugal, le cap de Saint-Vincent, le destroict de Gybalthar, appelé les colonnes d'Hercule, les isles de Madère, et les sept isles fortunées, dictes les Canaries. L'une desquelles recongneusmes appelée pic Tanarifle, des anciens, le mont d'Atlas, et de cestuy selon lesComographes est dicte la mer Atlantique.
Gestuy mont est merveilleusement hault. Il se peult voir de vingt cinq lieues. Nous en approchasmes à la portée du canon le dimenche vingtième iour de nostre troisième embarquement. Du Havre de Grâce iusques au dict lieu il y a quinze cents lieues. Cestuy est par les vingt et huiet degrez au north de la ligne torride. Il y croist, à ce que ie puis entendre, des sucres grande quantité, et de bons vins. Ceste isle est habitée des Espagnolz, comme nous sceusmes. Car comme nous pensions mouller l'ancre, pour demander de l'eaue douce et des rafrechissements, d'une belle forteresse située au pied d'une montagne, ilsdesployerentune enseigne rouge, nous tirans deux ou trois coups de coulouvrine, l'un desquels perça le vice admirai de nostre compagnie. G'estoit sur l'heure de on«e ou douze heures du iour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il nous convint soustenir leurs coups, mais aussi de nostre part nous les cannonasmes tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues et brisées : et les femmes et enfants fuyoient par les champs. Si nos barques et basteaux eussent esté hors les navires, ie crois que nous eussions faict le Brésil en ceste belle isle. Il n'y eust qu'un de nos cannoniers qui se blessa en tirant d'un cardinac, dont il mourut dix iours après. A la fin l'on veit que nous ne pouvions rien practiquer là que des coups : et pour ce nous nous retirasmes en mer, approchant de la coste de Barbarie, qui est une partie d'Affricque.
Notre veut second nous continua et passasmes la rivière de Loyre en Barbarie, le promontoire Blanc, qui est soubs le tropique de Cancer : et vinsmes le huictième iour dudict mo\s en la haulteur du promontoire d'^-Ethiopie, où nous coinmençasmes à sentir la chaleur. De l'isle qu'avions recongnue iusques audict promontoire, il y a trois cents lieues. Ceste chaleur extresme causa une fiebvre pestilentieuse dans le vaisseau où estoit ledit Seigneur, pour raison que les eaues estoient puantes et tant infectes que c'estoit pitié, et les gens dudict navire ne se pouvoient garder d'en boire. Celle fiebvre fut tant contagieuse et pernicieuse que de cent personnes elle n'enespargna
que dix qui ne fussent malades : et des nonante qui estoient malades, cinq moururent, ce qui estoit chose pitoyable et pleine de pleurs. Ledict seigneur de Villegaignon fut contrainct soy retirer dedans le vice-admiral, où il m'avoit faict embarquer, où nous estions tous dispos et fraiz, bien faschez touttefois de l'accident qui estoit dans nostre compagnon. Ce promontoire est quatorze degrez près la zone torride : et est la terre habitée des Mores. Là nous faillit nostre bon vent, et fusmes persécutez six iours entiers de bonnasses et calmes, et les soirs sur le soleil couchant, des tourbillons de vents les plus impétueux et furieux, ioincts avec pluye tant puante que ceulx lesquels esloient mouillez de ladicte pluye, soubdain ils estoient couvertz de grosses pustules, de ces vents tant furieux. Nous n'osions partir , que bien peu , de la grande voile du Papefust. Touttefois le Seigneur nous secourut : car il nous envoya le vent sur-oest, contraire neantmoins, mais nous estions trop occidentaux. Ce vent fut tousiours fraiz, qui nous recréa merveilleusement l'esprit et le corps, et d'iceluy nous costoyasmes la Guinerie, approchant peu à peu de la zone torride : laquelle trouvasmes tellement tempérée (contre l'opinion des anciens) que celuy qui estoit vestu , ne lui convenoit se despouiller pour la chaleur , ne celuy qui estoit devestu , lui falloit se vestir pour la froideur.
Nous passasmes ledit centre du monde le dixième d'octobre près les isles de Sainct Thomas, qui sont soubz l'œquinoctial, prochaine de la terre de Manicongre. Combien que ce chemin ne nous estoit propre, si est ce qu'il convenoit de faire ceste route là, obéissant au vent qui nous estoit contraire : et tellement obeisines audict vent que pour trois cents lieues qu'avions seulement à faire de droict chemin, nous en feismes mille ou quatorze cents. Voire que si nous eussions voulu aller au promontoire de Bonne Espérance, qui est trente sept degrez deçà la ligne, en l'Inde Orientale, nous y eussions plus tost esté qu'au Brésil, cinq degrez north dudict œquateur, et cinq degrez sur-oest dudict œquateur. Nous trouvasmes si grand
nombre de poissons et de diverses espèces, que quelquefois nous pensions estre assecquez sur lesdicts poissons. Les espèces sont marsouins, daulphins, baleines, stadius, dorades, albacorins, pelamides, et le poisson voilant, que nous voyons voiler en troupe comme les estourneaux en nostre pays. Là nous faillirent noz eaux, sauf cellesdes ruisseaux, tant puante et infecte que nulle infection est à y comparer. Quand nous beuvions d'icelles il nous falloit boucher les yeux et estoupper le nez.
Estants en ces grandes perplexités et presque hors d'espoir de venir au Brésil, pour le long1 chemin qui nous restoit, qui estoit de neuf cents à mille lieues, le seigneur Dieu nous envoya le vent au sur-oest, dont nous convint mettre la prore à l'oest, qui estoit le lieu où nous avions affaire. Et tant fusmes portez de ce bon vent, qu'un dimanche matin vingtième d'octobre, eusmes congnoissance d'une belle isle, appelée dans la carte marine l'Ascension. Nous feusmes tous resiouys de la voir, car icelle nous monstroit où nous estions, et quelle distance y pouvoit y avoir iusques à la terre d'Amérique. Elle est eslevée dehuict degrez etdemy. Nous n'en peusmes approcher plus près que d'une grande lieue. C'est une chose merveilleuse que de voir ceste isle loing de la terre ferme de cinq cents lieues. Nous poursuyvismes nostre chemin avec ce vent second, et feismes tant par iour et par nuict, que le troisième iour de novembre ung dimenche matin nous eusmes congnoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du monde, dicte Amérique, du nom de celuy qui la découvrit l'an mil quatre cens nonante trois.
Il ne fault demander si nous eusmes grande ioye, et si chascun rendoit grâces au Seigneur, veu la povreté et le long temps qu'il y avoit que nous estions partis. Ce lieu que nous descouvrismes est par vingt degrez, appelé des sauvages Pararbe. Il est habité des Portugois, et d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceulx auquel/ nous avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez iusqu'au tropique de Capricorne, qui vallent octante lieues. Nous arrivasmes le
dixième de novembre en la rivière de Ganabara, pour la similitude qu'elle a au lac. Icelle est droictement sous le tropique de Capricorne. Là nous meismes pied en terre, chantans louanges et actions de grâces au Seigneur. Auquel lieu trouvasmes cinq à six cens saulvages, tous nudz, avec leurs arcs et flèches, nous signifiant en leur langage que nous estionns les bien venus, nous offrants de leurs biens, et faisantz les feux de ioie, dont nous estions venus pour les deffendre contre les Portugois et autres leurs ennemis mortels et capitaulx.
Le lieu est naturellement beau et facile à garder, à raison que l'entrée en est estroicte, close des deux costez de deux haults monts. Au milieu de ladicte entrée (qui est possible demy lieue de large) il y a une roche longue de cent pieds, et large de soixante, sur laquelle monsieur de Villegaignon a faict un fort de bois, y mettant une partie de son artillerie pour empescher que les ennemis ne viennent les dommager. Celle est tant spatieuse que tous les navires du monde y seroient à l'ancre seurement. Icelle est semée de préaux et isles tant belles, garnies de bois tousiours verd : à l'un desquels (estant à la portée du canon de celuy qu'il a fortifié) a mis le reste de son artillerye et tous ses gens, craignant que s'il se fust mis en terre ferme, les sauvages ne nous eussent saccagé pour avoir sa marchandise.
La terre ne produit que du mil, que l'on appelle en nostre pays bled sarrazin, duquel ils font du vin avec une racine qu'ils appellent maniel, qui a la fueille du Pœonia mas, et pensois véritablement que s'en fust. Elle vient en arbre de la hauteur du saubucus. D'icelle ils font de la farine molle qui est autant bonne que du pain . I'ay veu une herbe qu'ils appellent petun, de la hauteur de consolida major, dont ils succent le jus et tirent la fumée, et avec celle herbe peuvent soustenir la faim huict ou neuf iours. Oultre il y a deux sortes de fruicts merveilleusement bons : l'un qu'ils appellent nana, et vient dans une plante semblable à l'aloes : elle est toutefois spumeuse : le fruict est de la grosseur d'un artichault, rem-
pli de ius sucré, neantmoins il est de mauvaise concoction. L'autre est une espèce de figue qu'ils appellent Pacona : La plante d'icelluy a les fueilles du Lapathum nquaticum. Il est de bonne concoction. La terre produit aussi de bonnes et menues febves, lesquelles sont de bon nourrissement : de la canne de sucre, mais non pas en grande quantité. Semblablement des oranges, citrons et limons : mais tant peu que ce n'est rien, car les habitants sont négligents de la cultiver : quant aux autres simples, ie n'en recongneu que du pourpié, du myrthe et du basilic. Tout le reste est tant saulvage et et eslongue, que si maistre Jean, démonstrateur des herbes y estoit, il y seroit bien empesché. le pense que nous y trouverons quelques métaulx : car les Portugoys ont trouvé or, argent et cuyvre, cinquante lieues plus aval, et cinquante lieues plus amont. La terre est arrousée de fort belles rivières d'eaues doulces, des plus saines que ie beu iamais. L'air est tempéré tendant touttefois plus à chaleur qu'à froideur. Leur esté est au moys de décembre , quand le soleil vient en son Tropique, et qu'il leur est pour Zenith. Tout le temps que le soleil s'approche d'eux les soirs ils ont de la pluye et tonnerre pendant trois heures : le reste du temps que le soleil se retire en son œquinoxe et en son Tropique de Cancer, il y faict (comme ils disent) le plus beau temps du monde. Voyla quant à la fertilité de la terre, salubrité et disposition de l'aer.
Il reste à parler des habitants, de leurs conditions, statuts et mœurs. Geste nation est la plus barbare et estrange de toute honnesteté qui soit soubs le ciel, comme ie croy. Car ils vivent sans congnoissance d'aucun Dieu, sans soucy, sans loy, ou aucune religion ; non plus que les bestes brutes qui sont conduites par leur seul sentiment. Ils vont nuds, n'ayans aucune honte ou vergongne de leurs parties honteuses, et ce, tant les hommes que les femmes. Leur langage est fort copieux en dictions, mais sans nombre, tellement que quand ils veulent signifier cinq, ils montrent les cinq doigts de la main. Us font la guerre à cinq ou six nations, desquelles
quand ils prennent des prisonniers, ils leur donnent en mariage les plus belles filles qu'ils ayent, leur mettans au col autant de licols qu'ils les veulent garder de lunes. Puis quand le temps est expiré, ils font du vin de mil et racines, duquel ils s'enyvrent, appelans tous leurs amys. Puis celuy qui l'a prins prisonnier l'assomme avec une massue de bois, et le divise par pièces, et en font des carbonnades, qu'ils mangent avec si grand plaisir qu'ils disent que c'est ambroisie et nectar. Leur manger sont, serpents, crocodiles, crappaux et gros lysars, lesquels estiment autant que nous faisons les chappons, les levrauxet les connilz. Leur alliance a en estendue cent lieues. Ils font guerre avec Ouitachas, Ouyamas, Margaias, Taliarbas et Portugoys. Les conditions d'icelle sont telles que ceulx avec lesquels nous habitons. Ils prennent autant de femmes qu'ils veulent, et ont liberté les femmes de délaisser leurs maris pour petite occasion. Us estiment nos habillements, noz armes, et tout ce qui vient de nestre pays, mesprisants l'or, l'argent, et toutes pierreries, que nous estimons beaucoup. Leurs armes sont des arcs et flesches armées de petits os. Ils navigent clans des auges ou almadas, qui ont trente ou quarante pieds de long. Ils nagent naturellement bien, qui est cause qu'ils ne se soucient s'ils enfondrent en l'eaue ou non. Leurs richesses sont colliers blancs, qu'ils font de petits limassons de mer ; et aussi plumasseries dont ils se revestent, quand ils arrivent. Plus le bois de Brésil, duquel ils chargent les navires. Le bois croist merveilleusement hault, et à la feuille de buxus. I'ay veu des arbres haults de cent pieds, et six de diamètre. le croy (si Dieu n'a pitié d'eulx) qu'ils serout fort fascheux à réduire au christianisme : et à grande difficulté on leur pourra oster ceste misérable coustume de se manger les uns les autres. Ils vivent en congrégation, s'assemblants cinq ou six cents et édifient de longues loges que les anciens appeloyent mapalia Tous ceulx d'une lignée se tiennent volontiers ensemble. Ils ont force cotton dont ils font des licts qui pendent, et y faict autant bon dormir qu'en licts de plume : nous
ne dormons point en d'autres licts : En chacun village, celui qui aura esté le plus vaillant, c'est à sçavoir qui aura le plus prins de prisonniers et tué, ils le créent pour leur Roy. Tout est commun entre eux, ma's quand ils nous apportent quelque chose, il leur fault donner le pour ce, ou aultrement ils se mal contenteront.
Voylà mes frères que i'ay peu recueillir, et mettre par escript de tout le discours de nostre voyage, pour l'heure présente : nous espérons, avec l'aydede Dieu, aller plus aval, iusques par delà les trente sept ou trente huict degrez. Ce que ie ne fauldray de vous escrire en attendant que ie retourne au pays. Ce temps pendant ie prieray le créateur vous donner en heureuse et longue vie, accomplissement de vos bons désirs, me recommandant affectueusement à vos bonnes grâces. De la rivière de Ganabara au païs de Brésil, en la Fance Antarctique, soubs le tropique de Capricorne, ce premier iour
de febvrier 1555.
Vostre très parfaict amy,
Nicolas Barré.
Et ont esté ies présentes receues le ieudy 23 de juillet 1556.
Deuxième Lettre
Mes frères et meilleurs amys, l'occasion s'offrant, ie n'ay voulu la laisser passer sans vous écrire succinctement les dangers et périls merveilleux, desquels le seigneur Dieu, par sa bonté, nous a délivrez. Affin que (comme nous), apprenez à vous asseurer en sa bonté, estant exercitez par tels ou autres périls.
Deux iours après le parlement des navires qui fut le quatrième iour de febvrier 1556, nous descouvrismes une roniuration faite par tous les artisans et manouvriers qu'avions amenez, qui estoient au nombre d'une trentaine : contre monsieur de Villegaignon, et tous nous autres qui estions avec
PIÈCES JUSTIFIGAfflVES. 383
luy, qui n'estions que huict de deffense. Nous avons sceu que ce avoit esté conduit par un truchement, lequel avoit esté donné audict seigneur par un gentilhomme normand, qui avoit accompagné ledict seigneur iusques en ce lieu. Ce truchement estoit marié avec une femme sauvage, laquelle il ne vouloit ny la laisser ny la tenir pour femme. Or ledit sieur de Villegaignon, en son commencement, régla sa maison en homme de bien, et craignant Dieu : deffendant que nul homme n'eust affaire à ces chienes sauvages, si l'on ne les prenoit pour femme, et sur peine de mort. Ce truchement avoit vescu (comme tous les autres vivent) en la plus grande abomination et vie Epicurienne, qu'il est impossible de raconter : sans Dieu, sans foy, ne loy, l'espace de sept ans. Pourtant luy faisoit mal de délaisser sa putain, et vie supérieure, pour vivre en homme de bien, et compagnée de chrestiens.
Premièrement proposa d'empoisonner monsieur de Villegaignon, et nous aussi : mais un de ses compagnons l'en destourna. Puis s'adressa à ceux des artisans et manouvriers lesquels il congnoissait vivre en regret, et grand travail, et à peu de nourriture. Car par ce que l'on avoit apporté vivres de France, pour vivre en terre, il convint du premier iour laisser le cydre, et au lieu boire de l'eau crue. Et pour le biscuyt s'accommoder à une certaine farine du pays, faicte de racines d'arbres, qui ont la fueille comme le Pœonia mas, et. croist plus hault en haulteur qu'un homme. Laquelle soudaine et repentine mutation fust trouvée estrange, mesmement des artisans, qui n'estoient venus que pour la lucrative et proffit particuliers. Ioinct les eaux difficiles, les lieux aspres et déserts, et labeur incroyable, qu'on leur donnoit, pour la nécessité de loger où nous estions : parquoy aisément les séduit : leur proposant la grande liberté qu'ils auroyent, et les richesses aussi par après, desquelles donneroient aux sauvages en habandon, pour vivre à leur désir. Lesquels volontairement s'accordèrent, et à la chaulde voulurent mettre le feu aux pouldres, qui avoient esté mises dans un
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cellier faict légèrement, sous lequel nous couchions tous : mais aucuns ne le trouvèrent pas bon, parceque toute la marchandise, meubles et ioyaux que nous avions, eussent esté perduz, et n'y eussent rien gaigné. Ils conclurent donc entre eux de nous venir saccager, et couper la gorge, durant que nous serions en nostre premier somme.
Touteffois ils trouvèrent une difficulté pour trois Ecossois qu'avoit ledict seigneur pour sa garde, lesquels s'efforcèrent pareillement séduire : mais eux, après avoir congneu leur mauvais vouloir, et la chose estre certaine, m'en vindrent advertir, et décelèrent tout le faict. Ce que soudainement ie declaray audict seigneur, et à mes compagnons pour y remédier. Nous y remédiâmes soudainement en prenant quatre des principaux, qui furent mis à la chaisne et aux fers devant tous : l'autheur n'y estoit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui estoient aux fers, se sentant convaincu, se traisna près de l'eaue, et se noya misérablement. Un autre fut estranglé. Les autres servent ores comme esclaves : le reste vit sans murmure, travaillant beaucoup plus diligemment qu'auparavant. L'autheur truchement (parce qu'il n'y estoit pas) fut averty que son affaire avoit esté descouverte. Il n'estretourné du depuis à nous : il se tient maintenant avec les sauvages : lequel a débauché tous les autres truchements de ladicte terre, qui sont au nombre de vingt ou vingt cinq, lesquels font et disent tout du pis qu'ils peuvent, pour nous estonner et nous faire retirer en France. Et parce qu'il est advenu que les sauvages ont esté persécutez d'une fièvre pestilentieuse depuis que nous sommes en terre, dont il est mort plus de huit cents, leur ont persuadé que c'estoit monsieur de Villegaignon qui les faisait mourir, parquoy conçoivent une opinion contre nous, qu'ils nous voudroient faire la guerre, si nous estions en terre continentale : mais le lieu où nous sommes les retient.
Ce lieu est une islette de six cents pas de long, et de cent de large, environné de tous costez de la mer, large et long d'un costé et d'autre, de la portée d'une coulouvrine, qui est
cause qu'eux n'y peuvent approcher, quand leur frenaisie les prent. Le lieu est fort naturellement, et par art nous l'avons llancqué et remparé tellement que quand ils nous viennent voir dans leurs auges et almadas, ils tremblent de crainte. 11 est vray qu'il y a une incommodité d'eaue doulce, mais nous y faisons une cysterne, qui pourra garder et contenir de l'eaue, au nombre que nous sommes, pour six mois. Nous avons du depuis perdu un grand basteau, et une barque contre les roches : quy nous ont faict grand faute, pour ce que nous ne scaurions recouvrer ni eaue, ny bois, ny vivres, que par basteaux. Avec ce, un maistre charpentier et deux autres manouvrie.is se sont allez rendre aux saulvages, pour vivre plus à leur liberté. Nonobstant Dieu nous a fait la grac-e de résister constamment à toutes ces entreprises, ne nous deffiant de sa miséricorde. Lesquelles choses nous a voulu envoyer, pour inonstrer que la parole de Dieu prend difficilement racine en un lieu, afin que la gloire luy en soit reportée : mais aussi quand elle est enracinée, elle dure à jamais. Ces troubles mont empesché que n'ay peu recongnoistre le pais, s'il y avoit niineraulx ou autres choses singulières : qui sera pour une autre fois. Lon nous menasse fort que les Portugoys nous viendront assiéger, mais la bonté divine nous en gardera.
le vous supplie tous deux de m'escrire amplement de vos nouvelles, et m'advertir de vos desings, et où vous espérez de vous retirer pour iouir de l'usufruict de voz études ; afin que quand il plaira au Seigneur me rappeler de ce pays, ie me puisse resiouyr avec vous : lequel ie prie vous donner en longue et heureuse vie l'accomplissement de voz bons désirs, me recommandant affectueusement à voz bonnes grâces.
De la rivière de Ganabara, au païs de Brésil en la France Antarctique, soubs le tropique de Capricorne, ce vingt cinquième iour du mois de may mil cinq cents cinquante six.
Vostre bon amy,
Nicolas Bakré.
LETTRES DE VILLEGAIGNON,
Lettre I (1).