‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 5 sur 40 · II. — Les Produits brésiliens · texte numérisé non relu

II. — Les Produits brésiliens

N'en déplaise à d'austères censeurs ou à de systématiques adversaires, nous avons tous, nous autres Français, de séduisantes qualités. Notre vivacité, notre intelligence, notre absence de morgue et de prétentions nous ont toujours valu les sympathies des peuples avec lesquels nous entrions en relations, et surtout des tribus primitives, qui 'se laissent volontiers prendre aux apparences. Aussi les Brésiliens accueillaient-ils avec empressement nos compatriotes, d'autant plus que les Portugais, nos rivaux sur la côte, ne cherchaient au contraire qu'à imposer et nullement à faire accepter leur domination. Fiers, brutaux, cruels, ils considéraient les Brésiliens comme placés très au dessous d'eux dans la hiérarchie des êtres humains, et ne leur cachaient ni leur mépris ni leurs convoitises. Non contents de les exploiter, ils les maltraitaient. Aussi la comparaison était-elle tout à notre avantage. Dès qu'un navire français était signalé au large, les Brésiliens couraient au rivage, s'empressaient autour de nos matelots, leur apportaient des vivres frais, leur prodiguaient les soins les plus touchants de l'hospitalité, et s'ingéniaient à leur plaire. Ils allaient jusque dans les forêts de l'intérieur couper les bois précieux tant recherchés par leurs hôtes européens, et les portaient sur leurs épaules, parfois à d'énormes distances, jusqu'à bord de nos navires. Il faut lire dans les naïves des-

criptions de Léry (1) la joie enfantine qu'ils témoignaient à ta

vue de uns compatriotes, et les prévenances parfois puériles mais toujours sincères et parties du cœur dont ils les accompagnaient. Aussi Jean Parmentier avait-il raison de proclamer que (2) : « si le roi François Ier voulait tant soit peu lâcher la hriile aux négociants français, en moins de quatre ou cinq ans ceux-ci lui auraient conquis l'amitié et assuré l'obéissance dos peuples de ces nouvelles terres, et cela sans autres armes que la persuasion et les bons procédés. Dans ce court espace de temps, les Français auraient pénétré plus avant, dans l'intérieur de ce pays que n'ont fait les Portugais en cinquante ans, et probablement les habitants en chasseraient ces derniers comme leurs ennemis mortels. »

Entre les Brésiliens et les Français, les meilleurs intermédiaires furent les interprètes Normands. C'étaient de hardis aventuriers qui n'hésitaient pas à se fixer au milieu des tribus brésiliennes, apprenaient leur langue, se conformaient à leurs usages, et vivaient de leur vie. D'une bravoure à toute épreuve, d'une activité que rien ne lassait, ce furent les véritables ancêtres de ces héroïques trappeurs franco-canadiens, dont les romans de Gooper ou de Mayne Reid nous ont appris à admirer l'énergie et la persévérance. Habitués à ne compter que sur eux-mêmes, aux prises avec des difficultés sans cesse renaissantes, ils gagnaient à cette lutte quotidienne contre les liomines et les éléments une incomparable énergie. Leur bravoure commandait l'admiration aux Brésiliens, qui les aimaient

(1) LÉRY, OUV. 'it., g XVIII.

(2) Ramusio, ouvrage cité, t. III, p. 357. Imperoche se (il re Francesco volessc dar la biiglia alli mereatanti del suo paesé, loro conquisteriano i traffichi e amicitie délie genti di tutte quelle terre nuove in quatro >> chique anni, ed il tutto per amore c senza forza, e sariauo penetrati piu a dentrn die non hannu fatto li Portoghesi in cinquanto anni, e li popoli <li dette terre li discaceiarian» come suoi nemiei mortali. »

aussi pour leur adresse, pour leur complaisance, pour la facilité

avec laquelle ils se conformaient aux usages nationaux et parlaient leur langue. Ces interprètes paraissent même, en certaines circonstances, avoir outrepassé leurs instructions, ou du moins les avoir exécutées avec un zèle mal entendu. Bon nombre d'entre eux non-seulement adoptèrent la langue et les coutumes de leur pays d'adoption, mais encore poussèrent l'oubli de leur origine jusqu'à renoncer à leur religion et à prendre part aux plus horribles festins du cannibalisme. Assurément le fait n'a jamais été bien prouvé, mais Léry l'affirme dans son intéressante relation : (1) « Sur quoy à mon grand regret ie suis obligé de réciter icy que quelques truchements de Normandie qui avoient demeuré huit à neuf ans dans ce pays là pour s'accommoder à eux, menans une vie d'atheiste, ne se polluyoient pas seulement en toutes sortes de paillardises et vilenies parmi les femmes et les filles... mais aussi surpassant les sauvages en inhumanité, i'en aiouy qui se vantoient d'avoir tué et mangé des prisonniers. »

Il est possible que Léry se soit laissé emporter par son imagination : en tout cas les interprètes normands, s'ils ne prenaient point part à ces honteux festins, ne faisaient rien pour en détourner leurs alliés. Un Allemand au service du Portugal, un certain Mans Staden, de Homberg en Hesse, était tombé entre les mains' des Brésiliens et allait être dévoré par eux. Il se souvint à temps que les Français étaient les alliés de s 3S vainqueurs et se prétendit leur ami (2). « Sachant qu'il y avait des Français dans le pays, raconte-t-il, et qu'il venait souvent des vaisseaux de cette nation, je persistai toujours à dire que j'étais leur ami, et je les priai de ni'épargner jusqu'à ce que ceux-ci arrivassent et me reconnussent. Ils me gardèrent donc avec soin jusqu'à l'arrivée de quelques

(1) Léry, ouv. cit., § Vil.

(2) Relation d>> voyage de Haxs Staden, éd. Ternaux-Compans, p. 115.

Français que des vaisseaux avaient laissés chez les sauvages pour y recueillir du poivre. » Confronté avec l'un d'entre eux, il ne put lui répondre dans sa langue. « Les sauvages qui nous environnaient écoutaient avec beaucoup d'attention. Voyant que je ne le comprenais pas, il leur dit dans sa langue : Tuez-le et mangez-le, car ce scélérat est un vrai Portugais, votre ennemi et le mien. Je compris bien cela et je le suppliai au nom de Dieu de leur dire de ne pas me manger ; mais il me répondit : Ils veulent te manger (1). »

Nous serons donc fondés à reprocher aux interprètes Normands leurs mœurs relâchées, leur inhumanité, leur oubli de toute formule religieuse, mais il nous faudra reconnaître qu'ils rendirent au commerce français d'inappréciables services, et étendirent dans tout le continent l'influence française. On le savait si bien au Brésil que tous les étrangers cherchaient à se faire passer pour Français. L'Anglais Antoine Knivet [£) dont les compagnons portugais avaient été massacrés jusqu'au dernier par des sauvages Tamoyos eut la présence d'esprit de se déclarer Français: « Ne crains rien, lui dirent aussitôt les Brésiliens, tes ancêtres ont été nos amis, et nous les leurs, tandis que les Portugais sont nos ennemis et nous font esclaves : c'est pourquoi nous avons agi envers eux comme tu as vu ». Aussi Knivet, dans sa curieuse relation de voyage, recoinmande-t-H à ses compatriotes, pour se faire bien venir des indigènes, d'adopter les usages français, et au besoin de se faire passer pour Français. Mans Staden, dont nous venons de raconter la triste entrevue avec un interprète Normand, avait eu l'heureuse chance d'échapper une fois encore à la mort (3). On le conduisit quelques

(1) Hans Staden, uuv. cit. p. 119.

(2) Purchas his Pilrjrimx, t. iv, p. 1217-1237.

(3) Sa barbe rousse le sauva, en lui permettant d'affirmer qu'il n'était pas Portugais, puisque tous les Portugais avaient la barbe noire. Hans Staden, ouv. cit., p. 147.

semaines après à un puissant cacique, nommé Quoniam Bebe, qu'il essaya d'apitoyer sur son sort, en continuant à se prétendre l'ami des Français. « Tu es un Portugais lui répondit le barbare, car tu n'a pas pu causer avec lui : il parlait du Français qui m'avait vu et qu'il appelait son fds. Je cherchai à m'excuser, l'assurant qu'étant absent depuis longtemps j'avais oublié la langue; mais il s'écria : J'ai déjà pris et mangé cinq Portugais, et tous prétendaient être des Français. Cependant ils mentaient ». Voyant cela, je renonçai à l'espérance de vivre, et je me recommandai à Dieu, car je voyais bien que je n'avais plus qu'à mourir » (1).

Notre influence sur les Brésiliens était donc considérable, puisqu'elle nous préservait des convoitises culinaires de nos alliés, et que les autres peuples européens cherchaient à se couvrir de notre nom comme de la meilleure des sauvegardes. C'était surtout pour les relations commerciales qu'il fallait, si on voulait s'enfoncer dans l'intérieur du continent, être ou paraître Français. Indiquons à ce propos les principaux articles d'exportation et d'importation.

Les articles d'exportation sont indiqués par le chargement du navire Y Espoir, de Gonneville : Nous les avons déjà signalés plus haut (2) : pièces de toiles et de draps, quincaillerie, verroteries, peignes et miroirs, etc. Hans Staden énumère les mêmes articles: (3) «Les sauvages, dit-il, ajoutaient que les Français venaient tous les ans dans cet endroit, et leur donnaient des couteaux, des haches, des miroirs, des peignes et des ciseaux». — « On leur donnait, lisons-nous dans Bamusio (4) des bêches, des couteaux et autres fer-

(1) Hans Staden, ouv. cité, p. 126.

(2) Voir page 45.

(3) Hans Staden. Ouv. cit., p. 110. Cf Thevet. Singularités de la France Antarctique, % 47.

(4) Ramusio, ouv. cit., t III, p. 335 « R li barattant con le

railles, car ils estiment plus un clou qu'un écu ». Ces articles sont encore mentionnés dans les contrats passés entre armateurs et capitaines, que le temps a respectés (1). Aussi bien ces habitudes commerciales se sont maintenues presque jusqu'à nos jours. Les tribus sauvages ont toujours eu une prédilection marquée pour les mille brimborions dont elles ne comprennent pas l'usage, mais dont l'imprévu ou 1 etrangeté les frappent. Gomme les enfants qui n'aiment, en fait de jouets, que ceux qu'ils voient pendus à l'étalage des marcbands, les Brésiliens demandaient à nos compatriotes surtout ce dont ils n'avaient pas besoin. Pendant longues années, bien qu'ils eussent une vue excellente, ils se crurent obligés de porter des lunettes qui les gênaient, mais qui les rehaussaient dans leur propre estime, ou bien encore, habitués qu'ils étaient à errer dans les bois et à couvrir leur nudité de haillons rudimentaires, ils ambitionnèrent la possession d'un hausse-col ou d'un ceinturon. Mieux avisés, quelques autres réclamaient des armes : Dès qu'ils connurent le terrible effet des armes à feu, et se rendirent compte de la supériorité que ces armes donnaient aux Européens, ils leur en demandèrent. On eut la sagesse de les leur refuser. Quelques négociants, imprudents ou avides, consentirent à la lin à leur en livrer ; mais les sauvages n'osèrent pas tout d'abord ou ne surent pas s'en servir. Hans Staden (2) raconte que son maître possédait une arquebuse, dont il était très-iier; mais, dans les moments de danger, poursuivi par l'ennemi, ou sur le champ de bataille, il la remettait à son esclave européen, et lui ordonnait de s'en servir contre les ennemis. Quant aux articles^ d'importation ils n'étaient pas encore

dette manare, eunei, e coltelli, ed altriferramcnti, a tal chestimano molto piu caro un chiodo, che uuo scudo.

(1) de Fréville. Commerce maritime de Rouen, t. I, pasaim.

(2) Hans Staden, ouv. cit., p. 99, l'»ô.

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très-nombreux : On n'en comptait guère que quatre à cinq : animaux rares, plumes, coton, épices et bois de teinture (1). Parmi les animaux rares, les plus recherchés étaient les singes et les perroquets. Les singes sont fort nombreux au Brésil: sapajous et sagouins, singes hurleurs et singes lions, ouistitis, tous les types les plus étranges, toutes les variétés les plus faciles à apprivoiser se rencontrent dans les forêts de l'intérieur et môme sur la côte. Aussi nos matelots en rapportaient-ils en France de nombreux spécimens. Les sagouins étaient surtout fort recherchés, sans doute à cause de leur rareté, car ils supportaient difficilement la traversée et ne s'acclimataient en France qu'avec peine (2), On en voyait pourtant quelques-uns, car c'est à un de ces animaux que Clément Marot faisait allusion quand il mettait ces paroles dans la bouche de son valet Fripelipes :

Combien que Sagou soit un mot Et le nom d'un petit marmot.

Cette pièce de Marot (3) est de l'année 1537. Elle prouve

(1) Curieuse énumération des objets rapportés du Brésil en 1531 par le navire français la Pèlerine : 15,000 (juin taux de brésil, 300 quintaux de coton, 300 quintaux de graines de coton, 600 perroquets sachant déjà quelques mots de français, 3000 peaux de léopards et autres animaux, 300 singes et guenons, minerai d'or et huiles médecinales, le tout pour une valeur de 602,300 ducats. Voir aux pièces justicatives, la Protestation du baron de Saint-Bloncard.

^ Lkry ouv. cit. § 10 « Et de fait, s'il estoit aussi aisé à repasser la mer qu'est la guenon, il seroit beaucoup plus estimé : mais outre qu'il est si délicat qu'il ne peut supporter le branlement du navire sur nier, encore est-il si glorieux que, pour peu de fascherie qu'on luy face, il se laisse mourir de despit ».

(3) Marot, édit. Jannet, t. I, p. 2^2, épitre n.

par conséquent que, dès cette époque, ces jolis animaux brésiliens étaient fort appréciés en France ; mais les perroquets l'étaient encore plus : nos marins tenaient à honneur de rapporter chez eux, comme un souvenir vivant de leur voyage, quelque ara au brillant plumage, ou, pour employer une expression du temps, quelque papegai aussi étonnant par les richesses de sa robe que par la variété de son langage. Les perroquets brésiliens étaient fort nombreux, si nombreux que parfois ils devenaient un des fléaux de l'agriculture, mais tous n'étaient pas également estimés. On recherchait surtout ceux dont les plumes offraient la coloration la plus variée ou qui reproduisaient le plus fidèlement la voix humaine. Les indigènes les cédèrent d'abord très-facilement, mais à peine se furent-ils aperçus de la haute estime où les tenaient nos coinpatriotes, qu'ils haussèrent leurs prix. Léry raconte l'histoire d'une Brésilienne qui tenait tellement à son perroquet que lorsqu'on lui demandait à quel prix elle le vendrait, (1) « elle répondit par mocquerie, nioca-ouassou, c'est-à-dire une artillerie, tellement que nous ne le sceusmes iamais avoir d'elle». Gandavo (2) rapporte de son côté que les Brésiliens préféraient ces oiseaux parleurs à deux ou trois esclaves. Thevet(3) confirme le fait : « ceux du pays, écrit-il, en font grand compte, et les tiennent si cher qu'à grand peine souffrent-ils que un estranger en aye que à bonnes enseignes ». Les plus estimés se nommaient dans le pays les ajourons. Nos interprètes normands faisaient métier d'en élever. L'un d'eux en donna un à Léry (4) « qu'il avoit gardé trois ans, lequel professoit si bien tant le sauvage que le français, qu'en ne le

1) Léry, ouv. cit. § xi. Voir dans la carte du Brésil insérée dana Ramusio la chasse aux perroquets par les indigènes. (2) Gandavo. Histoire de I" province de Santa Crus, p. 85.

3 Thevet. Cosmographie universelle, p. 939. <4) Léry, ouv. cit. § XI.

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voyant pas vous n'eussiez sceu discerner sa voix de celle d'un homme ». C'était sans doule un perroquet de cette espèce, ou bien encore le même qu'il rapportait en France pour en faire hommage à l'amiral de Coligny, et à la possession duquel il tenait tellement que, bien que souffrant toutes les horreurs de la famine, il ne se décida à le sacrifier qu'à la dernière extrémité (1). « le le tins cinq à six iours caché sans luy pouvoir rien bailler à manger, tant y a que la nécessité pressant, ioint la crainte que i'eu qu'on ne me le dérobast la nuict, il passa comme les autres ». Les perroquets n'étaient pas les seuls oiseaux qu'on cherchait à rapporter en France. L'innombrable tribu des colibris et des oiseaux mouches, si richement représentée au Brésil, était encore un des principaux articles d'importation (2). On les recherchait surtout pour leurs plumes dont on se servait alors beaucoup pour les riches toilettes des dames de la Cour. Chaque navire qui revenait en France rapportait une grande provision de ces frêles et splendides ornements, et les propriétaires de ces trésors étaient assurés d'en retirer des bénéfices inespérés. D'après Thevet (3) le plumage du toucan était également fort apprécié. On en garnissait des épées ou des toques de cérémonie.

Le coton et les épices ne figuraient encore qu'à titre de curiosité, mais il n'en était pas de même pour les bois précieux, et spécialement pour les bois de teinture, qui formaient le chargement essentiel de nos navires. On connaît la prodigieuse fertilité du Brésil en essences de premier choix. Nos négociants ne furent pas longs à se rendre compte des ressources, pour ainsi dire inépuisables, que leur offraient ces forêts, et comme les Brésiliens de leur côté s'estimaient fort heureux d'avoir à leur disposition des matériaux d'échange

(1) Léry, ouv. cit., g XXII.

j2) Cf. Ferdinand Denis» De arte plwnaria,

.3, Thevet. Singularités, etc. § 47.

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aussi abondaals, l'exploitation des richesses végétales du

pays commença pour ne plus s'arrêter. Ce ne fut même pas une exploitation, mais plutôt une destruction. Comme le bois de teinture coûtait fort cher en France, et qu'on s'en servait non seulement pour donner aux étoffes une magnifique couleur pourprée, mais aussi pour la fabrication de meubles précieux, chaque navire français (1), en abordant au Brésil, s'enquérait avant toute chose de l'endroit où il pouvait faire sa -provision de bois. Les indigènes qui s'habituaient aux demandes de nos négociants en préparaient à l'avance d'énormes tas qu'ils entassaient sur le rivage : seulement comme ils ne savaient pas ménager leurs ressources, ils abattaient ces arbres pour ainsi dire au hasard. Parfois même, afin d'éviter la peine de les scier, ils mettaient le feu au pied, et l'incendie gagnait le reste de la forêt. Quelques années de ce gaspillage effréné suffirent pour anéantir bien des essences précieuses. C'est ainsi que de nos jours, on a tellement abusé dans les forêts boliviennes des arbres à quinquina, qu'on est obligé, pour en retrouver, d'aller à leur recherche dans des vallées presque inaccessibles (2).

L'essence la plus recherchée par nos compatriotes se nommait H araboulan. Cet arbre atteignait parfois des proportions gigantesques. Comme il ne croissait que sur les hauteurs, et souvent assez loin du rivage, les Brésiliens étaient obligés de le débiter en morceaux pour le transporter plus facilement, et ils en perdaient toujours des quantités considérables. Nous signalerons encore V ibirapitanga, qui s'élevait à la hauteur d'un chêne, dont les feuilles ressemblaient à celles du buis, et les fleurs étaient d'un blanc jaune comme le muguet. On en distinguait trois espèces : la meilleure se nommait Y ibirti-

(1) Voir les planches do Thevet, clans sa Cosmographie universelle, ]). 5)30, 954.

2 P. Marcoy. Tour du monde, voyage dans les l'allées des quinquinas- 1870-187^.

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pitanga hra7Âl, et fournissait une teinture très-brillante ; le brazil assou était de qualité inférieure, et le brazilelo ne

donnait que des produits médiocres. On en faisait pourtant des meubles précieux, et, à cause de sa résistance, d'excellent buis de charpente. Plongé dans l'eau, il durcissait : aussi était-il fort estimé pour les navires. Nos négociants récollaient encore le jaracanda, dont la couleur brune tirait sur le violet. Ils connaissoient, mais ne paraissent pas avoir beaucoup estimé Y acajou. « Mais surtout ie diray (I) qu'il y a un arbre en ce pays-là, lequel avec la beauté sent si merveilleusement bon, que quand les menuisiers les chapotoyent ou rabotoyent, si nous en prenions des coupeaux ou des buschilles en la main, nous avions la vraye senteur d'une franche rose ». Léry s'étend avec complaisance sur ces merveilles de la llore brésilienne « l'en ai veu d'aussi iaunes que buis , écrit-il, d'autres naturellement violets... de blancs comme papier, d'autres sortes si ronges qu'est le brésil ». Les voyageurs contemporains (2) sont unanimes dans l'expression de leur admiration pour ces beautés de la nature, et pourtant les forêts brésiliennes ont perdu l'exubérance de leur végétation, et; sauf dans les cantons presque ignorés de l'intérieur, sont toutes exploitées. Aussi quel ne devait pas être l'enthousiasme de nos ancêtres du seizième siècle en présence de telles magnilicences !

Le commères assurait donc à nos compatriotes dans le Brésil des ressources immenses, et étendait leur influence politique. Les tribus indigènes aimaient à se grouper sens le patronage de nos négociants. Il eût été bien facile, si l'on eût augmenté le nombre des interprètes, de fonder rapidement une véritable colonie : mais le gouvernement d'alors se préoc-

(1) Léry. ouv. cit., Z XIII.

2 Biaru, Agassiz. Voyages au Brésil, dans I" Tour du m< passim.

cupait bien peu de ces questions extérieures. François Fr, Henri II et ses enfants se débattaient contre l'ambition de la maison d'Autriche ou contre le protestantisme. Ils ne comprenaient pas que le meilleur moyen d'épargner à leur royaume une diminution d'importance ou les horreurs de la guerre civile était de fonder en Amérique quelque France nouvelle et d'y envoyer des colons protestants. Quant à nos négociants, égoïstes et intéressés, ils ne songeaient qu'à l'heure actuelle, et ne cherchaient qu'à profiter d'un marché où ils n'avaient pas encore de rivaux.

Ils nous faudra cependant faire une exception pour Ango qui sut, du moins, noblement se servir de sa fortune. Ces fructueuses expéditions l'avaient tellement et si vite enrichi qu'il devint un des plus grands propriétaires du royaume. Gomme il avait une prodigieuse activité, et que ses premières spéculations avaient réussi, il ne se contenta plus d'expédier dans toutes les directions des navires et des matelots, il s'engagea encore dans de nombreuses affaires en France et sur le continent. Il avait pris à ferme les recettes des abbayes de Fécamp et de Saint-Wandrille, et de plusieurs autres seigneuries au pays de Caux. Il acheta également les charges de grenetier et de contrôleur du magasin au sel de Dieppe. L'archevêque de Rouen, cardinal d'Amboise, frappé de son esprit et de son activité, s'intéressait A sa fortune et le poussait à la Cour où il fit rapidement son chemin. Dès 1526, il avait déjà, par ses armements et ses spéculations, amassé tant de richesses qu'il se fit bâtir une magnifique maison ou plutôt un palais de bois, qui existait encore à l'époque du bombardement de Dieppe par les Anglais en 1694. Les Dieppois en étaient fiers et la montraient aux étrangers comme une curiosité. Lorsque le cardinal Barberini (1) la visita en 1647, il déclara aux Oratoriens qui l'accompagnaient que jamais il n'avait vu de maison de bois aussi bien ornée. La

(1) Vitet, uuv. cit., t. II, p. 41*J.

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façade était toute sculptée et représentait des fables d'Esope, des combats entre Normands et Anglais, et des scènes de navigation. Elle était occupée par un immense salon dont les fenêtres, ornées de balcons, donnaient sur le port et sur la mer. Les parquets étaient de bois choisis, les murs revêtus de lambris dorés et de tableaux italiens. Grâce à un réservoir placé au sommet de la maison, on avait ménagé dans toutes les chambres des eaux jaillissantes. Les meubles les plus précieux de France et les curiosités des deux Mondes étaient réunis côte à côte. Les animaux du Brésil, les singes et les papegais couraient sur les toits ou jacassaient sur leurs perchoirs. De temps à autre paraissait quelque Brésilien au costume étrange, ramené par les capitaines d'Ango. Il recevait une fastueuse hospitalité dans ce palais, dont il décrivait les merveilles, une fois de retour dans sa hutte natale. C'était une sorte de musée universel, un spécimen toujours renouvelé des productions les plus opposées.

La maison d'Ango devint bientôt célèbre. François Ier désira la visiter et annonça sa prochaine arrivée à Dieppe. A cette nouvelle, l'armateur obtint de la ville la permission de préparer une de ces entrées solennelles qui étaient alors en vogue ; il se chargeait d'en payer tous les frais. Le roi et la cour admirèrent sans réserve la magnificence déployée par le Médicis dieppois. La vaisselle ciselée excita surtout leur étonnement . Après avoir étalé ses trésors, Ango proposa une promenade en mer. Un arc de triomphe avait été improvisé et six nefs légères, richement dorées, attendaient le cortège. Ravi de ces prévenances et charmé de sa visite, le roi annonça en débarquant à son hôte qu'il lui donnait le commandement du château de Dieppe, en remplacement de Du Mauroy qui venait de mourir, et lui conférait des lettres de noblesse (1). Ango atteignit alors l'apo-

(1) 11 portait de sable au champ d'argent, chargé d'un lion marchant de subie avec une molette d'éperon. — Son emblème de prédilection l'ut une sphère surmontée d'un crucifix et portant cuik'

84 histoire iu Brésil français.

gée de sa fortune : à maintes reprises il prêta à François Ier de l'argent et même des vaisseaux, surtout quand il s'agît d'empêcher les Anglais de se fortifier à Boulogne, comme l'atteste ce quatrain composé par un Dieppois, son contemporain, un certain du Puy de l'Assomption (1) :

Ce fut luy, luy soûl qui fist armer

La grande flotte expresse mise en mer,

Pour faire veoir à l'orgueil d'Angleterre

Que Franeoys estoit roy et sur mer et sur terre.

C'est à ce moment qu'il obtint la permission de joindre à son nom celui de sieur de la Rivière (1532), et équipa de véritables Hottes qui portaient sur toutes les mers son drapeau et sa réputation.

\ III. — Rivalité et Hostilités du Portugal.

Celte prospérité sans pareille valut à Ango des envieux et des ennemis. Les plus acharnés de ces ennemis lurent les Portugais. Cette haine remontait aux premières années du siècle. Les Portugais, en effet, atteignaient alors l'apogée de leur fortune commerciale et politique. Admirablement secondés, excités même par leurs souverains, ils s'étaient lancés avec ardeur dans une carrière indéfinie de découvertes et de conquêtes. Un moment ils se crurent les dominateurs de l'Océan. Les côtes africaines reconnaissaient leur suzeraineté : l'Hindoustan, l'Indo-Chice, les îles Malaises, la Chine elle-même s'ouvraient à leur influence. Los archipels de l'Atlantique leur obéissaient. Dès 1500, Alvarès Cabrai avait pris possession des côtes brésiliennes au nom de son maître,

belle devise : Spes meci Deus a juvénilité mea. Cf. FÉREr. Annales de la Normandie. 1820.

(1 Vitet, ouv. cit., t. 11, ]). 423.

le roi Emmanuel. Enfiévrés par le succès, les Portugais, dans leurs prétentions outrecuidantes, soutenaient que pas un navire étranger n'avait le droit de s'aventurer dans leurs eaux, et ils poursuivaient comme des pirates les négociants qui n'étaient pas leurs compatriotes. Leur puissance néanmoins ne reposait sur aucun fondement solide : elle était toute d'opinion. Ils n'étaient ni assez nombreux ni assez puissants pour la faire respecter, et s'imaginaient naïvement qu'il leur suffirait de parler pour être obéis. Gomme l'écrivait avec autant d'esprit que d'énergie le gran capitano Francese dont Ramusio (1) a conservé les voyages : « Bien que ce peuple soit le plus petit de tout le globe, il ne lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. Il faut que les Portugais aient bu de la poussière du cœur du roi Alexandre pour montrer une ambition si démesurée. Ils croient tenir dans une seule main ce qu'ils ne pourraient embrasser avec toutes

[1) Ramusio. ouv. cit. t. III, p. 352. « E quantumque essisianoil piu piccolo popolo (tel mondo, non li par pero chequello sia davanzo grande per sodisfare alla loro cupidita. Io penso che essi delibano aver bevuto délia polvere dol cuore del re Alessandro, che li causa una tal alterazione di tanta sfrenata cupidita, e par a loro tener nel pugno serrato quello che essi con ambedue le mani non potriano abbraciare, e credo che si persuadano che Iddio non fece il mare ne la terra se non per loro, e che le altre nazioni non sieno degne di navigare, e se fosse vel poter loro di mettere termini e serrar il mare dal capo di Finis terre fin in Hirlanda, gia molto tempo saria che essi ne traveriano serrato il passo, e tanto e di ragioiie che li Francesi vadino a quelle terre nelle quali loro non hanno piantata la fede christiana, e dove non sono amati ne obediti, corne noi haveressimo ragion d'imperdirli di passar in Scocia, Dannemarca e Nbrwega, quando noi prima di loro vi fossimo stati, e posais che essi hanno navigato al lungo d'una costa, essi se la fanno tutta sua. Ma ta! conquista e molto facile a fare, e seuza gran spesa, perche non vi aono nssalti ne resistencia ».

les deux, et il semble que Dieu ne fit que pour eux les mers et la terre, et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer; certainement s'il était en leur pouvoir de fermer les mers depuis le eapFinisterre jusqu'en Irlande, il y a longtemps qu'ils l'auraient fait. Cependant les Portugais n'ont pas plus le droit d'empêcher les négociants français d'aborder aux terres que les premiers se sont arrogées, dans lesquelles ils n'ont pas planté la foi chrétienne, et où ils ne sont ni aimés ni obéis, que nous n'aurions le .droit de les empêcher de passer en Ecosse, dans le Danemarck et en Norwége, en admettant que nous y eussions abordé les premiers. Aussitôt que les Portugais ont navigué le long d'une côte, ils s'en emparent et la considèrent pomme leur conquête, conquête facile et à peu de frais, car elle n'a nécessité ni assaut ni résistance. »

Cette fiêre protestation est peut-être la première de celles qui retentirent en France, à diverses reprises, contre les tyrans de l'Océan. Elle est curieuse, et comme expression indignée des sentiments qui animaient alors nos marins contre les prétentions portugaises, et comme document, dont l'importance chronologique n'aura échappé à personne. Aussi bien nus rois se sont toujours posés comme les défenseurs de l'indépendance des mers, et ils ont eu le mérite de soutenir leurs théories par les armes. « François Fr, écrivait un historien espagnol contemporain, Herrera (1), entend poursuivre ses conquêtes et ses navigations, dont on lui conteste la légalité, tout comme les autres princes Chrétiens. Il veut également conserver des relations d'amitié et de bonne intelligence

(1) Herrera. ffistoria de las Indias Occidentales. Decad. VII, liv. I, § IX, p. 14, odit. 1726 : Que el entendia seguir mis conquistas y navegacion.es que <le derecho le competian como à 1ns otros principes de la Christiandad, y <jue queria conservar amisdad y buena inteligencia con algunos principes de las Indias.

avec quelques princes indiens! » Un de ses officiers (1), général des galères depuis 1521, Bertrand d'Ornezan, baron de Saint Blancard, élevait ces considération à la hauteur d'un principe absolu, quand il proclamait à propos de la capture de la Pèlerine par les Portugais en 1532 que le roi de Portugal n'avait ni droit ni juridiction sur les nations américaines, que la mer était commune, l'accès des îles ouvert à tous, non pas seulement aux Français, mais à tous les peuples de l'univers. Les Ordonnances de la marine de 1517, 1537, 1543 et 1584 ainsi que les traités de paix de 1529, 1559 et 1598 soutinrent les mêmes théories de liberté (2). La plupart de nos ports, surtout ceux de l'Océan, ne cessèrent de les revendiquer (3). Aussi, malgré les déceptions et les déboires qui constituent trop souvent l'histoire de la France d'outre-mer, ce ne sera pas un médiocre honneur pour nos souverains et pournos négociants que d'avoir, dès l'origine, posé des principes, qui sont aujourd'hui passés dans le droit international des nations civilisées.

Au XVIe siècle, les Portugais niaient résolument ces principes. Cette contestation eut pour conséquence forcée, non pas une guerre ouverte entre les deux couronnes, mais une hostilité sourde et continue entre les marins des deux nations,

(1) Va.rxha.ges. Historia gérai do Brasil, p. 443. Dictus rexSerenissimusnullum habet dominium necjurisdictionemindictis insulis; imo gentes eas incolentes plurimos habent regulos quibus more tamen et ritu silvestri reguntur, et ita ponitur in facto. Etiara ponitur in facto probabili quod dictus serenissimus rex Portugalise nullam majorera habeat potestatem in dictis insulis quam habet rex Chiïstianissimus; imo enim mare sit commune, et insulse preefatse omnibus apertse, permissum est nedum Gallis, sed omnibus aliis nationibus eas frequentare et cum ineolis commercium habere. » — Cf. La Popellinière. Histoire des trois mondes, liv. II, § 12, 13.

(2) Pardessus. Collection des lois maritimes, passim.

(3) Archives municipales de Rouen. A. 20, fol. 468.

Kft HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.

qui se traduisit souvent par des laits regrettables, et prit môme un tel caractère d'acharnement qu'elle faillit se convertir en un débat plus sérieux. Il serait curieux, niais il est difficile à cause de l'absence des documents, de suivre dans ses infinis détails cetts querelle franco-portugaise/ Le Brésil en fut surtout le théâtre. Les matelots des deux nations ne se contentèrent bientôt plus de se piller réciproquement. Ils adoptèrent vis-à-vis les uns des autres les féroces procédés des indigènes avec lesquels ils étaient en relation. Ils les associèrent même à leurs vengeances. Thevet(l) raconte qu'il voulut un jour arracher à la mort un prisonnier portugais, qui était tombé au pouvoir d'un cacique allié de la France : « mais le barbare farouche, ajoute-t-il, se print à me regarder d'un tel travers d'oeil avec un visage si esmeu que rien plus, disant : Ha ! malheureux que tu es, jamais ie n'eus pensé que tu il eusses de tant t'oublier, et que tu fusses si desloyal que de me prier pour ung qui est ennemi de ton nom. Ignores-tu que les siens et les ditz Margaïatz nos adversaires ne demandent que la ruine de ton capitaine et de toy, aussi bien que de nous, qui avons tousiours esté voz amis. » Cette haine réciproque était si bien enracinée au cœur des uns et des autres, qu'elle oblitérait les notions les plus élémentaires de l'humanité. En voici un exemple entre mille : L'Allemand Mans Staden avait été fait prisonnier par les Tupinambas, qui, le prenant pour un Portugais, s'apprêtaient à le dévorer. 11 se prétendit l'ami des Français, et fut présenté à un interprète normand qui ne le comprit pas, et annonça à ses maîtres qu'ils pouvaient l'immoler en toute conscience. Plus heureux dans une seconde tentative, Staden réussit à convaincre le Français de sa nationalité. L'interprète consentit alors à intervenir en sa faveur, mais il ne chercha même pas à s'excuser de sa première inhumanité. « Il m'assura qu'il m'avait pris pour un Portugais

(1) Tliovot. Cosmographie universelle, p. 909.

et que les gens de cette nation étaient de tels scélérats (1) qu'aussitôt que les Français pouvaient en prendre un au Brésil, ils le pendaient sur-le-champ; ajoutant qu'ils étaient bien obligés de se conformer aux mœurs des Indiens, et de souffrir qu'ils traitassent leurs prisonniers comme ils l'entendaient, puisqu'ils étaient comme eux ennemis des Portugais. » La haine entre Français et Portugais atteignit même un telparoxisme qu'elle engendra des crimes monstrueux. On ne se contentait pas de laisser les Brésiliens accomplir en paix leurs hideux festins ; on leur fournissait des vivres humains. Staden (2) raconte comment l'équipage du navire dieppois la Belette ayant réussi à s'emparer d'un navire Portugais, distribua quelques-uns de ses prisonniers aux Brésiliens, qui s'empressèrent de les immoler et de les manger. Les Portugais (3) de leur coté se faisaient un j;u des souffrances de leurs prisonniers Français. Tantôt ils les enterraient jusqu'aux épaules, et prenaient leurs têtes en guise de cible, tantôt ils les pendaient après les avoir mutilés, ou bien ils les livraient aux Brésiliens pour être dévorés. Léry (4) rapporte même qu'ils les écorchaient vifs ou les brûlaient à petit feu. Aussi que de sanglantes représailles et quelle série de crimes monstrueux !

Les Portugais paraissent s'être donné les torts de la première attaque. Dès 1504, afin d'empêcher les découvertes et

(1) Hans Staden, ouv. cit., p. 151.

2 id. p. 196, 208.

3 Varnhagen. Historia fierai do Brasil, t. I, p. 443. « Idem Loppes suspendio «ledit dictum dominum, ...et viginti alios ex suis sodalibus, duosque vivos silvestribus dilanianods et manden-

dos tradidit. «

(4) Léry, ouv. cit., § II. « S'ils les trouvent sur mer à leur avantage, ils leur font une telle guerre qu'ils en sont venus iusques-lâ d'en avoir escorché de tous vifs et fait mourir d'autre mort cruelle. »

les progrès de nos matelots, le (1) roi Emmanuel avait expressément défendu à ses sujets de leur vendre des cartes ou des sphères terrestres, où seraient marqués les pays au sud de Manicongo et des îles San Tome et del Principe. Depuis (2) il défendit également à ses capitaines de prendre à leur service des pilotes ou des matelots appartenant à d'autres nations; mais cette double interdiction ne fut jamais observée ; non-seulement nos armateurs et nos négociants eurent à leur disposition les cartes et les sphères portugaises dont ils avaient besoin, mais encore bon nombre de pilotes ou de matelots Français montaient à bord des navires portugais. Ainsi, pour n'en donner qu'une preuve, lorsque le Portugais Magellan (3) fit, au service de l'Espagne, son fameux voyage de découverte, il avait plusieurs Français à bord de son escadre : sur 7a Trinité, Jean-Baptiste de Montpellier et Petit- Jean d'Angers; sur le Saint- Antoine, Jean de Rouen et Bernard Calmet de Lectoure; sur la Victoire, Simon de la Rochelle; sur le Saint-Jacques, Barthélémy Prieur de Saint - Malo, Richard d'Évreux, Pierre Gascon de Bordeaux, Laurent Gorrat de Normandie, Jean Massiat de Troyes, Jean Breton du Groisic et Pierre Armand d'Auray, sans parler d'un prêtre (4) qu'il fut obligé de débarquer à cause de son insubordination.

Les rois de Portugal comprirent bien vite que leurs ordon-

(1) Varnhagen, ouv. cit., t. I, p. 36.

(2) Ordenacoes Manuelinas, liv. V, tit. 78, g 2 — tit. 88, § 11.

(3) Navarrete. Viages y descubrimentos de los Espanoles. t. IV, p. 12.

(4) Herrera, ouv. cit., dec. II, liv. IX, § XIV. On peut encore remarquer, d'après Hacklujt: The principal .invitations, t. III, p. 71'.), qu'un pilote français aurait remis à sir John Yorcke, bien avant Cabot, une note sur les courants qui existent entre le cap .le Bonne-Espérance ot les côtes d'Amérique.

nances resteraient lettre morte s'ils ne les appuyaient point par les armes. Fort irrités par la présence de nombreux navires français sur des côtes qu'ils prétendaient leur appartenir, ils donnèrent ordre à leurs capitaines (1) de courir sur ces navires, et de les couler bas ou tout au moins de les prendre quand ils se trouveraient en force.

Le premier (2) acte d'hostilité, dont l'histoire ait gardé le souvenir, remonte à l'année 1505. Nous l'avons déjà rapporté, quand nous avons essayé de démontrer que nos compatriotes fréquentaient le pays dès le commencement du siècle. Deux de nos navires auraient été brûlés par les Portugais dans la rivière de Paraguaçu, un troisième pris, et leurs équipages impitoyablement massacrés. Mais il faut croire que les profits du commerce dans cette région compensaient et au-delà les inconvénients de la surveillance portugaise, car, quelques années plus tard, nos vaisseaux se retrouvaient dans ces parages aussi nombreux qu'en 1505. Il est probable qu'ils avaient répondu aux attaques des Portugais par des attaques semblables, et que tout voyage au Brésil était à ce moment à la lois une entreprise commerciale et une expédition militaire.

Le roi de Portugal ne s'attendait peut-être pas à cette résistance de la part de nos négociants. Dès 1516 (3) il expédiait un ambassadeur, lacome Monteiro, à François Ier pour se plaindre des pirateries de ses sujets, et, en même temps,

(1) Curieux récit de Hans Staden (ouv. cit. p. 78 : « Nous trouvâmes au pays des Buttugaris un vaisseau français que l'on chargeait do bois : nous nous empressâmes de l'attaquer, dans l'espoir de nous en emparer facilement, etc. »

(2) Cité par Varnhagen, Historia do Brasil, t. I., p. 412-414. Cf. Vasconcei.los, Noticia do Brasil. § XIX. — Id., Cronica >/,, Brasil. liv. I, ,j 39.

(3) Varhnagen, ouv. 'àt., p. 37.

chargeait un de ses plus vaillants capitaines (1), Christovam Jaques, de débarrasser la côte brésilienne de la présence des Français. On ne connaît pas le résultat des négociations entamées par Monteiro, mais l'expédition de Jaques ne réussit que trop bien. Après avoir fondé un comptoir fortifié à Itamarca, dans la province de Parahyba, il ruina tous les établissements (2) français qu'il rencontra sur la cote, et prit ou détruisit leurs navires. Mais les vrais commerçants ne se découragent pas pour si peu. Chassés sur un point, ils reparaissent sur un autre. Les Phéniciens dans l'antiquité, les Anglais dans les temps modernes n'ont jamais réussi qu'à force de persévérance et d'obstination. Ainsi tirent nos négociants français. Malgré leurs échecs répétés, malgré la perte de tant de leurs navires et l'indifférence du gouvernement à leur égard, ils ne renoncèrent pas aux prolits du commerce dans ces terres nouvelles, et, sans plus se soucier de la surveillance organisée par les croisières portugaises, continuèrent leurs voyages à la côte du Brésil.

Dès son avènement au trône, Jean III envoya un nouvel ambassadeur en France, Francesco de Silveyra (1522). Le bruit s'était répandu que les Normands projetaient de fonder un établissement au Brésil, et que l'amiral de France, Bon nivet, s'intéressait à la réussite de ce projet. On désignait même le Florentin Verrazzano comme le chef de l'expédition, et déjà quelques navires étaient en armement dans les ports de Normandie. Silveyra fut très bien accueilli par François Ier, mais ne reçut pas de réponse définitive. Comme ses instructions étaient pressantes, il insista, et finit par obtenir que le

(1) Humboldt, Histoire de la géographie du nouveau continent, t. V, p. 148. — Southey. Histoire d Brésil, t. I, p. 29.

(2) D'après Gandavo (ouv. cit., p. 35), ce serait Lopo/. do Souza qui « lo premier conquit Itamarca et la délivra des Français au pouvoir desquels <'llc était, quand il vint s'y fixer. »

roi défendrait à l'expédition de partir (1). M. Murphy (2), auteur d'une intéressante biographie de Verrazzano, a retrouvé la dépêche de Silveyra, en date du 25 avril 1523, par laquelle l'ambassadeur apprenait à son souverain qu'il avait réussi « à mettre l'embargo sur le voyage du Florentin ».

Mais nos compatriotes supportaient avec peine cette immixtion des Portugais dans leurs affaires. Quelques-uns d'entre eux, exaspérés par la perte de leurs vaisseaux et la ruine de leurs spéculations, cherchèrent à leur rendre le mal pour le mal, et répondirent aux pirateries portugaises par des actes semblables de brigandage. On a conservé les lettres de marque délivrées en 1522 à Jehan Terrien, de Dieppe, à titre de représailles contre les Portugais, qui avaient pris un de ses galions sur la côte même du Portugal. Combien d'autorisations semblables durent être accordées (3), dont il n'est resté aucune trace dans l'histoire ! Il paraît que nos corsaires ne réussirent que trop bien à troubler le commerce portugais, car, en 152(3, le roi Jean 111 se décida à tenter un vigoureux effort. Il lit (4) publier dans son royaume un édit par lequel il enjoignait à tous ses sujets, sous peine de mort, de couler les navires français qui allaient au Brésil ou qui en revenaient. Afin de mieux assurer l'exécution de ces ordres, il envoya

(1) Andrada. Cronica do rey D. Joao. part. I, § XIII.

2 Murphy. The voyage of Verrazzano : a chapter in the Early of History maritime discovery in America. Cf. Revue critique

d'histoire et de littérature. 1er janvier 1876.

3 Fréville. Histoire du commerce maritime de Rouen, t. II, p. 132.

(4) Varnhagex. Ouv. cit. t. I, p. 443. « In anno MDXXVI idem rox Serenissimus per totum ejua reguum edictiim ab eo enarratum publicationi dederat, quo continebatur proeceptum expressuin omnibus ejua subditis, sub poena capitis, de omnibus Gallis ad dictas iQsulaa accedentibus, Beu ab eie recedentibus, submergendis. s

Qi HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.

plusieurs escadres au Nouveau-Monde, et recommanda à leurs capitaines d'agir avec énergie.

Il serait intéressant de suivre dans leurs détails les péripéties souvent tragiques de la querelle engagée entre les deux marines française et portugaise ; mais cette étude présente des difficultés à peu près insolubles, car les documents authentiques font défaut ou se contredisent. En l'absence de données sérieuses pour résoudre ce problème, au inoins essaierons-nous de poser quelques jalons. Trois épisodes paraissent avoir attiré l'attention des contemporains, la croisière de Ghristovani Jaques , l'affaire de la Pèlerine et l'expédition de Sousa : nous allons successivement les passer en revue.

Le roi Jean III avait appris qu'une flotte française se disposait à piller les établissements portugais du Brésil. En réalité cette flotte se composait de deux navires et d'une «raléasse, dont les armateurs se nommaient Ivon Cretuç-an, Jean Bureau, Jean Jamet et Guerret Mathurin Tournemouche (1). Deux de ces navires étaient Normands, le troisième appartenait à un armateur de Saint-Paul en Bretagne (2). Nos compatriotes rencontrèrent à l'entrée du Rio- Francisco un vaisseau nommé le Gabriel, qui faisait partie de la Hotte de Garcia de Loaysa et était commandé par Rodrigo de Acuna. Ils pensaient si peu à le maltraiter qu'ils envoyèrent une de leurs chaloupes à sa rencontre pour lui indiquer les passes du fleuve, et lui prêtèrent des charpentiers et des calfats pour le radouber. Mais la bonne harmonie ne dura pas longtemps. Les matelots des deux nations se prirent de querelle, des coups de feu furent échangés, et le Gabriel, qui ne voulait pas engager la lutte dans ces conditions d'infériorité, coupa précipitamment ses amarres, et

^1) Varnhagkn. Ouv. cit. t. I, p. 45.

2 Navarbetjb. Ut supra, t. V, p. 172, 231, 239, 329, 323.

s'enfuit en abandonnant à terre le capitaine Acuna qui resta prisonnier. Le Gabriel alla se réfugier à la Baie de tous les Saints, mais il rencontra un autre navire français qui l'attaqua et le prit. Ce fut le dernier succès de nos compatriotes. Une véritable escadre portugaise, composée d'un navire et de cinq caravelles, venait d'arriver sur les côtes brésiliennes. Christovam- Jaques, déjà connu par l'heureuse issue de la croisière de 1516, la commandait en chef. Il avait sous ses ordres Diugo Leite, Gonzalo Leite et Gaspar Gorrea. Il rencontra au nord de Bahia, dans un port près de San Francisco, les deux navires normands et le navire breton qui achevaient leur chargement de brésil, et s'en empara. Ce ne fut pas du moins sans résistance, car les Français, bien que très-inférieurs en nombre, se défendirent toute une journée (1). Les vainqueurs abusèrent de leur triomphe. Ils massacrèrent leurs prisonniers, après leur avoir fait subir d'horribles tortures. Ne s'avisèrent-ils pas de les enterrer jusqu'aux épaules, et de prendre leurs têtes comme cible à leurs arquebuses (2). Christovam Jaques qui, dans sa haine contre la France, avait autorisé de semblables cruautés, voulut assurer la prépondérance portugaise dans ces parages en achevant de ruiner l'influence française. Pendant plusieurs mois, il fouilla les anses et les baies de la côte, prenant tous les navires qu'il rencontrait, détruisant nos comptoirs, brûlant les cases des Brésiliens nos alliés, et bâtissant de loin en loin quelques forteresses pour assurer aux matelots portugais aide et protection contre les attaques prochaines de leurs rivaux.

La précaution n'était pas inutile. La croisière de Jaques avait ruiné en France bon nombre de familles. Le récit des

(1) Varnhagen. Ouv. cit. t. I, p. '32.

2 Ces cruautés sont rappelées pai une lettre il'1 Diego 'le Gouvéa adressée de Paris au roi de Portugal le 17 février 1525j

<ï. VaENHAGEN, OUVi '11. I. 1. |i. L30.

cruautés portugaises avait exaspéré L'opinion publique. Do

vives protestations s'élevèrent contre ces actes de brigandage et ces massacres que rien ne justifiait. Le comte de Laval, gouverneur de Bretagne, réclama, au nom des victimes, une indemnité de 600,000 écus, et François Ier chargea sonhérault

d'armes, Angoulème, de porter à Lisbonne cette réclamation. Comme les négociations traînaient en longueur, bon nombre d'armateurs résolurent de se faire justice à eux-mêmes, et, en attendant que la Cour leur eût accordé l'autorisation d'exercer des représailles, tombèrent sur les navires portugais. En décembre 1530, un galion français surprit Fernambuco (1), et saccagea cette ville. Duarle Coelho, qui commandait la place, avait essayé de résister; mais les Brésiliens s'unirent aux Français, et il dut se résigner à évacuer la position. Le 16 janvier de la même année, le roi de Portugal écrivait à son ambassadeur en France, Silveyra, que les corsaires français avaient enlevé plus de trois cents bâtiments, et pris des marchandises pour une valeur de plus de six cent mille cruzades (2). Ces chiffres sont très-probablement exagérés, mais ils prouvent que la marine française avait rendu le mal pour le mal, et que les victimes «le Ghristovam Jaques avaient été pleinement vengées.

La vengeance fut même si complète que le roi de Portugal s'inquiéta de nouveau des progrès de la France au Brésil, et résolut de renouveler la croisière qui avait si bien réussi en 1526. Il lit équiper une tlotte de cinq vaisseaux, dont il confia le commandement avec des pouvoirs très étendus à Martin

(1) Vasconcellos. Cronica <h> Brasil, liv. I, ,' 100. Ci'. Viario de Pedro Lopez de Sousa, p. 14 ot 18, à la date 'lu vendredi 17 février 1531. « E me disseram que foran ao rio de Pernambuco, <i rniiHi havia dous mezes que ao dito rio chegara hum galean de França, e que saqueara a feitoria, e que roubara i" la a fazenda que nelle estava de] Rei u<>ss<> senhor • .

2 Ternaux Compans. Notice sur la Guyane Française.

LES DEUX a.\i;<>. '.»7

Atïbnso de Sousa (1). L'escadre mit à la voile le 3 décembre 1530. Le 31 janvier 1531, Sousa était en vue du cap Saint- Augustin et capturait un vaisseau français muni de beaucoup de poudre et d'artillerie, et chargé de bois de Brésil. Au sud du cap, il prenait un second navire français chargé de la même marchandise, et livrait un combat acharné à un troisième vaisseau de la même nation, mais plus grand que les deux autres. Il le prenait également, et, après être entré à Fernambuco, le renvoyait en Portugal, et brûlait ses autres prises. Pendant plusieurs mois il longea les cotes brésiliennes, et fit partout reconnaître l'autorité du Portugal. Dans son voyage de retour, le 15 août 1532, non loin de l'île Saint- Alexis, près du cap Saint-Augustin, il s'empara d'un quatrième navire français, armé de huit canons, et d'un autre qui arrivait d'Europe chargé de munitions de guerre. Ces munitions étaient destinées à une petite forteresse bâtie sur la côte par nos compatriotes. Découragé par la perte de ces deux navires, le commandant de la forteresse invita Sousa à en prendre possession. Le vainqueur sans combat la fit raser, et construisit avec les matériaux une autre citadelle beaucoup plus forte.

Pendant que s'accomplissaient au Nouveau Monde ces opérations, qui ressemblaient singulièrement à des faits de guerre, en Europe les négociations n'avaient jamais été interrompues entre les cours de Lisbonne et de Paris, et, bien que leurs sujets se traitassent en ennemis, les souverains de ces deux pays affectaient de croire à une solution pacifique de la question brésilienne. Ils avaient même institué une commission mixte chargée de régler les indemnités réciproques, et conti-

(1, Le Diario de navegaçâo da armada que foi a terrado Brasil, en 1530-1532, a 6 té composé par Pedro Lopes de Sousa et imprimé à Lisbonne en 1839 par M. de Varnhàgen. M. de Santarem en a donné une analyse dans les Nouvelles Annales des Voyages. l« série, t. I, p. 330-372,

98 HISTOIRE Dl BRÉSIL FRANÇAIS.

nuaient à observer tous les dehors de la légalité. On connaît peu le détail des négociations engagées entre les deux couronnes. 11 paraîtrait néanmoins que François Ier céda trop légèrement aux obsessions de la cour de Lisbonne, car, dès 1531, il ordonnait à l'amiral de France d'arrêter les navires français qui revenaient du Brésil et de la Guinée, sous prétexte que le commerce de ces régions était exclusivement réservé aux Portugais. On conserve aux Archives municipales de Rouen le procès-verbal d'arrestation des navires de Nicolas de la Chesnaye, Jean le Gros, Pierre Moisi, Gilles le Froissi, Jean de Guignes et Richard Fessart, qui s'étaient livrés à ce commerce déclaré soudainement interlope (1). Ango lui-même, qui passait pour posséder la faveur du roi, n'aurait pas été épargné ; mais l'avisé normand affirma que ses navires revenaient d'un lieu « où oneques chrétien n'estoit encore allé », et on le laissa libre (2). Marino Giustiniano, un de ces alertes négociateurs que Venise entretenait alors dans les principales cours de l'Europe pour surveiller les événements et surtout les intérêts de la Sérénissime Réimplique, n'a eu garde d'oublier le débat diplomatique engagé entre les deux couronnes. Dans un de ces curieux rapports que les ambassadeurs vénitiens expédiaient à leur gouvernement; et qui constituent une source abondante de renseignements précis sur l'histoire de l'Europe, Marino Giustiniano s'exprimait en ces termes : « Le roi très- chrétien est en bonne amitié avec le roi de Portugal, qui respecte cette liaison avec soin. L'ambassadeur de Portugal me disait que son roi craignait beaucoup l'empereur, et désirait par conséquent

! Peéville. Commerce maritimi de Rottetij l. i, ]>. 327.

2 Requête de 1534 adressée au connétable île Montmorency.

('•Ile pièce faisait partie île la collection David vendue en 1857 à Paris. On ignore ce qu'elle est devenue. Voir Fréyille, ouv. cit., t. i. p. 327.

que la France s'agrandit. On sait bien que dans les Indes, qui appartiennent au roi de Portugal ex veteri occupatione, celui-ci (1) non-seulement ne voudrait pas de rivaux, niais même prétend que ses rivages soient fermés aux sujets d'une puissance étrangère. Les Normands, les Bretons, les Picards qui étaient allés au Brésil ont été fort maltraités, ce qui donne lieu à des plaintes amères de la France contre les Portugais. Cependant les Français qui sont là, et d'autres qui y arrivent tiennent à conserver leurs droits : c'est pourquoi une négociation est depuis longtemps entamée. L'amiral traite pour la France, l'ambassadeur de Portugal pour son roi ; mais les riches présents que celui-ci donne à l'amiral traînent l'affaire en longueur ». Le fin diplomate croit savoir qu'une alliance de famille trancherait le débat. « Par là, ajoute-t-il, le Portugal voudrait couper court aux différends passés, et obtenir du roi très- chrétien l'engagement de ne pas toucher au Brésil : mais les négociations traînent, et le roi très-chrétien n'y met pas beaucoup d'intérêt ».

C'est en 1535 que Giustiniano adressait cette dépêche à son gouvernement: En parlant de la longueur et du peu de progrès des négociations entamées, il faisait peut-être allusion à une affaire restée célèbre sous le nom d'affaire de la Pèlerine. Au mois de décembre 1530, Bertrand d'Ornesan, baron de Saint-Blancard (2), général des galères françaises sur la

(1) Relation de Marino Giustiniano, éd. Tommaseo, t. I, p. 87: non solamente vuol avère la superiorità, ma non vuol ch'alcun altr' nomo, sta ehi si voglia, vada aquelli luoghi. Ed essendoandati moite volte al Brasil,Francesi di Normandia, di Brettagna e Picardia, sono stati molto mal trattati dà Portughesi. E pur vogliono mantenere questa proprièta aleuni Francesi ed altri che vanno la.

■2 Voir aux pièces justificatives la protestation du baron de Saint-Blancard. Cf. lettre royale adressée de Lisbonne le 28 septembre 1532. « Na eosta de Audalusia foi tornada agora judas minhos caravelas que andavam na armada do Estreito, una aâo

lUU HISTOIRE DU BRESIL IKA.m i.U.s.

Méditerranée, avait obtenu du roi François Ie' l'autorisation d'armer à ses frais un navire, 7a Pèlerine, destiné à naviguer dans les eaux brésiliennes. La Pèlerine portait dix-huit canons, et avait cent vingt ■hommes d'équipage cumulandes par le capitaine Dupcret. Son chargement avait été fait avec soin. Il consistait en marchandises à l'usage des indigènes, et en munitions et armes pour un fort que Saint-Blancard avait ordonné de construire sur la côte. La Pèlerine partit de Marseille, et, après trois mois de traversée, arriva à Fernambuco, où elle fut attaquée par six navires portugais. Les Français, qui étaient mieux armés, eurent le dessus, mais ils n'usèrent de leur victoire que pour conclure un armistice avec les Portugais, et construire un fort, dans lequel ils entassèrent non-seulement les objets de provenance européenne qu'ils avaient emportés, mais surtout les marchandises brésiliennes qu'ils ne cessaient d'acheter. Dès que le fort fut achevé, Duperet renvoya la Pèlerine en France, sous le commandement de Debarrau : sa cargaison représentait une valeur de six cent deux mille trois cents ducats, sans parler de tout ce qu'on gardait encore dans le fort.

Le voyage de retour ne fut signalé par aucun incident. En août 1531, la Pèlerine se trouvait on vue du port de Malaga ; elle y entra pour se procurer des vivres, qui commençaient à lui manquer. Une flotte portugaise de six voiles, commandée par D. Martin et Gorrea, se trouvait à Malaga. Les Portugais s'informèrent de la provenance du navire, et des motifs de son arrêt. Dès qu'ils surent que les Français revenaient du Brésil avec une riche cargaison, ils résolurent de s'emparer du navire : seulement, comme Malaga appartenait à l'Espagne,

franceza carregada de brazil, e trazida a esta cidade, ;i quai foi de Marselha a Pernambuco, e desembarcon gente em terra, a «niai desfez una feitoria minha que ahi estava, e deixon là se tenta homens... com tençao de povo arem a terra e de sa defenderem ». Cf. Yaknhaoen, OUV. cit., t. i, p. 01-63.

et qu'ils ne voulaient pas commettre un acte d'hostilité dans les eaux espagnoles, ils proposèrent à Debarrau de lui fournir des vivres et de partir avec eux. Le naïf marin ne soupçonna seulement pas le piège qu'on lui tendait. Il remercia au contraire l'amiral portugais de ces prévenances, lui acheta du biscuit, et leva l'ancre en même temps que lui. A peine la Pèlerine et les vaisseaux portugais étaient-ils en pleine mer, que Martin fit venir Debarrau à son bord sous prétexte de le consulter sur la route à suivre, et le déclara son prisonnier. Il s'empara aussitôt de la Pèlerine et de sa cargaison, et retourna à Lisbonne pour y rendre compte de son coup de main.

Le roi non-seulement approuva cet acte odieux, mais encore fit jeter en prison les matelots de la Pèlerine, et prononça la confiscation, au profit du Trésor, des marchandises françaises. Prévenu de la construction du fort de Fernambuco, et résolu à ruiner à tout jamais le commerce français dans ces parages, il donna trois navires à Pierre Loppes, et le chargea de détruire le fort, et de massacrer sa garnison. Loppes suivit à la lettre ses instructions. Dès le mois de décembre de la même année, il se présentait à l'improviste devant la citadelle et en commençait le siège. Un certain de la Motte avait été investi par Duperet du commandement. Pendant dix-huit jours il résista, et tua beaucoup de monde aux Portugais ; mais comprenant qu'il ne recevrait aucun secours et ne pourrait prolonger davantage la résistance, il demanda à capituler. En échange du fort, Loppes nonseulement lui promettait la vie sauve, mais encore s'engageait à le transporter lui, ses hommes, et leurs marchandises dans un lieu sûr. Cette capitulation fut signée par les parties contractantes, et Loppes jura sur une hostie consacrée qu'il resterait fidèle à ses engagements. A peine les Portugais avaient-ils pris possession du fort que leur chef, sans mêni3 écouter les protestations indignées de nos compatriotes, ordonnait de pendre de la Motte' et vingt de sesjiom-

mes, et en livrait deux autres à ses alliés brésiliens pour leurs hideux festins.

Loppes laissa pour commandant au fort de Fernambueo un certain Paulo Nunez, et revint en Portugal avec quelques navires français capturés, une trentaine de prisonniers, et toutes les marchandises qu'il avait trouvées dans le fort. Le roi fit aussitôt conduire les Français dans la prison de Faro, et prononça de nouveau la confiscation des marchandises au profit de la couronne.

Cette double exécution criait vengeance. La capture de 7a Pèlerine et la trahison de Loppes indignèrent nos populations méridionales. Le baron de Saint - Blancard prit en main \s défense de ses subordonnés, et réclama non - seulement une punition exemplaire , mais encore une forte indemnité. L'affaire avait fait du bruit. Le haut rang du demandeur, les nombreux intérêts engagés dans le commerce brésilien, la fin tragique de ces victimes des jalousies portugaises, tout se réunissait pour rendre probable la punition des coupables. En effet, en vertu de la requête présentée par Saint-Blancard le 11 mars 1538, une commission franco-portugaise fut créée, siégeant à Bayonne et à Fontarabie, pour le règlement des prises en mer. Jean de Galvimont, président, et Bertrand de Moncamp, conseiller au parlement de Bordeaux, furent nommés commissaires pour la France; Gonçales Pinheiro, évêque de Santiago au cap Vert, et le licencié Affonso Fernandez, commissaires pour le Portugal (1). On ne connaît pas le résultat de leurs délibérations. Il paraît cependant que les prisonniers de la Pèlerine et du fort furent enfin relâchés. Ils avaient été fort maltraités à Faro. Quatre d'entre eux étaient morts do faim. Les autres n'avaient été mis en liberté qu'après avoir signé une fausse déposition, et onze d'entre eux, qui n'avaient lias

(1) Santarem, ouv. cité, t. III, p. 248-274.

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consenti à se déshonorer par ce mensonge, avaient été punis par un redoublement de sévérité. Il fallut l'intervention directe de Saint-Blancard pour obtenir leur élargissement définitif. Quant aux marchandises confisquées, dont la valeur totale s'élevait au chiffre de 1,703,336 ducats, malgré l'authenticité des comptes présentés par les plaignants, on ne sait s'ils obtinrent jamais satisfaction. Il est probable que l'obstination portugaise lassa la vengeance française, et que les armateurs de 7a Pèlerine ne furent pas plus indemnisés que ne l'avaient été les parents des victimes. Ce qui nous porterait à le croire, c'est que dès 1537, et le 22 décembre 1538, François Ier rendit deux édits fort sévères pour défendre de nouveau le commerce d'outre-mer. Les négociateurs portugais avaient sans doute réussi à le convaincre que les armateurs et les matelots français bravaient son autorité ou compromettaient ses alliances. Autrement on ne s'expliquerait pas une pareille mesure, dont la conséquence immédiate était la ruine de notre commerce d'outre-mer.

Pendant que la commission franco-portugaise continuait ses laborieuses négociations, et que la cour de France, par sa coupable indifférence, semblait autoriser les déprédations portugaises, Jean Ango, persuadé que François Ier, malgré la protection dont il le couvrait, ne prendrait jamais sur lui d'imposer ses volontés au Portugal par crainte de le joindre à la coalition, résolut de se passer de l'autorisation officielle et d'exercer des représailles. Il ne se plaignit pas, mais agit. Vers 1530, apprenant que les Portugais avaient pris un de ses plus beaux vaisseaux, et, après en avoir massacré l'équipage, l'avaient conduit triomphalement à Lisbonne, il jura de se venger. Un simple particulier entreprit alors une tâche devant laquelle reculait son souverain. Il osa déclarer la guerre au roi de Portugal et dirigea contre lui une grande expédition. C'est ainsi qu'au siècle dernier un négociant marseillais, Georges de Roux, irrité par les pertes que lui avait fait subir la marine anglaise, arma en corsaires tous ses

navires marchands, et lança un manifeste ou plutôt une véritable déclaration de guerre, signée Georges de Roux, contre Georges III d'Angleterre. L'armateur dieppois fut, au XVIe siècle, plus heureux que l'armateur marseillais au XVIIF.

Secondé par les marins normands qui désiraient venger l'injure commune et solder un long arriéré de haines inassouvies, soutenu par l'opinion publique qui n'était pas insensible à la gloire de voir un simple particulier braver au cœur même de sa puissance le roi qui s'arrogeait l'empire des mers, Ango eut bientôt équipé dix grands navires et autant de moyenne grandeur. Huit cents volontaires grossirent le chiffre ordinaire des équipages. La flotte arriva bientôt à l'embouchure du Tage ; chemin faisant, elle capturait tous les navires portugais. Elle remonta le fleuve en brûlant les villages bâtis sur ses rives, et menaça directement Lisbonne. Le roi de Portugal, très-effrayé, s'imagina tout d'abord que le roi de France lui avait déclaré la guerre; car son orgueil ne s'abaissait pas jusqu'à supposer qu'un simple armateur ait eu l'audace de l'attaquer, et il envoya des députés en France pour présenter ses excuses et demander la raison de ces hostilités. François Ier était alors à Chambord. Ango lui avait caché sa prouesse. Très-flatté dans son amour-propre de ce qu'un de ses sujets lui eût rendu le service de faire respecter ainsi le pavillon de la France, le roi renvoya les Portugais à Ango. Ce dernier les reçut à son château de Varangeville, trèsdurement disent les uns, avec magnificence prétendent les autres, mais en tout cas ne donna à ses vaisseaux l'ordre de se retirer qu'après avoir obtenu toutes les satisfactions qu'il îéclamait.

Cette anecdote a été contestée. Sans doute aucun historien portugais n'en fait mention, ni Francisco de Andrada (1), ni Emmanuel de Coutinho, biographes particuliers du roi de

(1) Chronica de Dom Jodo III, 4<- partir», § 50.

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Portugal alors régnant, Jean 111 (1521-1557). 11 nous faut d'ailleurs reconnaître qu'elle est assez peu vraisemblable. Est-il en effet possible qu'un souverain, qui disposait d'une puissante marine et régnait sur les Indes, ait été réduit à solliciter la paix d'un armateur étranger? M. Vitet, qui raconte cette anecdote d'après les traditions dieppoises, n'y croyait pas lui-même, et faisait soigneusement remarquer qu'elle ne s'appuyait sur aucune preuve authentique. Pourtant une tradition non interrompue a conservé le souvenir de cet acte glorieux. On a peut-être brodé sur les détails, mais le fond de vérité est certain. Le vicomte de Santarem (1) a publié les lettres de marque délivrées par François Ier à Jean Ango de Dieppe, le 22 mars 1530, par lesquelles le roi enjoignait à tous ses gouverneurs des provinces maritimes de ne pas s'opposer à ce que le vicomte et capitaine commandant de la ville et du château de Dieppe usât de représailles contre les navires du Portugal, à titre d'indemnité des pertes occasionnées à cet armateur, jusqu'à concurrence de 250.000 ducats. Un autre document contemporain, une lettre adressée par la reine Marguerite d'Angoulême, sœur de François Ier, à son cousin le Légat, semble indiquer que l'affaire eut un certain retentissement. Cette lettre est datée de Blois, 10 juin 1530 (2). « Mon cousin, le vicomte de Dieppe, ce porteur, s'en va maintenant en court, pour faire entendre au Roy, à Madame et à vous la vérité comment il va de l'affaire qu'il a en Portugal, et du peu d'estime que le Roy dudict Portugal, a fa'ict des lettres que le Roy luy a escrites pour la dicte affaire ; de quoy i'ai esté fort esbahie, et combien que la cognoissance que vous avez des mérites du dict vicomte et des bons, grans

(1) De Santarem. Quadro elementar das relacoês politicas diplomaticas de Portugal com as diversas potencias de rnundo. Cf. Guérin, Histoire maritime de la France, t. I, p. 201.

(2) Lettres de Marguerite d'Angoulême, édit. Génin, p. 253.

et continuels services qu'il a faicts au Roy, suffisent en rostre endroict pour sa recommandation, si ne me suis ie peu garder, pour labonneetaffecsionnée voulonté que ieluy porte, de vous en faire en sa faveur une particulière et non commune, etc » On connaissait donc à la cour les griefs

d'Ango contre la cour de Lisbonne, et bon nombre de personnes haut placées prenaient un vif intérêt à cette rerendication nationale.

L'acte d'accusation dressé contre l'amiral Chabot (8 février 1541), renferme deux nouvelles preuves de cette intervention d'Ango contre Jean III. Nous y lisons (1), en effet, que l'amiral a été atteint et convaincu « d'avoir injustement prins et receu dudict Jehan Ango, vicomte de Dieppe, et de Pierre Proun, marchands de Rouen, poursuyvans près du Roy des lettres de marque contre le Roy de Portugal et ses subiectz, ung dyament estimé 3,005 escus. » Les Normands et le plus riche des Normands poursuivaient donc en 1530 leur vengeance contre le Portugal, et se considéraient vis-à-vis de son souverain comme en état d'hostilité. Il y a plus : Le même acte d'accusation renferme un témoignage irrécusable de la démarche du roi de Portugal, de l'ambassade qu'il envoya en France, et de la négociation entamée par ses députés avec Ango. On y lit en effet que l'Amiral a été convaincu « d'avoir desloyalement et iniîdellement prins et receu plusieurs sommes de deniers par les mains des ambassadeurs du Roy de Portugal, mesmement la somme de 10,000 escuz d'une part, 15,000 escuz par aultres, 16,000 francs soubz coulleur de composition faicte, au nom de Iehan Ango, vicomte de Dieppe. D'aultre part une tapisserie de la valeur de 10,000 escuz soubs tiltre de prest (2) ». Si donc les ambassadeurs

T Tkambert. Recueil des ancienne* lois françaises, t. XII, p. 726.

(2) Isambert, id. 725.

portugais achetaient si cher non pas la paix, mais seulement la médiation de l'amiral auprès d'Ango, leur visite au manoir de Varangeville cesse d'être invraisemblable, et la tradition dieppoise reçoit au contraire une éclatante confirmation. M. Puiseux (1), qui le premier a fait ressortir l'importance de cette déposition, se félicite comme d'une bonne fortune d'avoir mis hors de doute un fait qui était un nouveau titre d'honneur ajouté à tant d'autres pour la marine dieppoise.

Ce fut le plus haut comble de prospérité auquel soit parvenu Ango. Il paraîtrait que les Portugais, effrayés par ce déploiement inattendu de forces, prirent la résolution de s'adresser directement au roi de France, en le suppliant d'interposer son autorité pour arrêter les envahissements de ses sujets. François Ier était alors sous le coup du honteux traité de Cambrai. Charles-Quint venait de se faire couronner à Bologne empereur et roi d'Italie. Il dominait l'Europe centrale et méridionale. Ses Etats enveloppaient et menaçaient de tous côtés ceux de son rival. Aussi François Ier tenait-il à ménager les rares souverains qui ne s'étaient pas encore inféodés à la politique autrichienne, et, plutôt que de mécontenter le roi de Portugal qui, à un moment donné, pouvait opérer sur les derrières de Charles-Quint une utile diversion, il était disposé à sacrifier les intérêts de ses marins et de ses négociants. Cette politique était déplorable : le roi de Portugal n'était ni de taille ni d'humeur à aider la France dans la lutte qu'elle soutenait alors pour l'équilibre de l'Europe, et il allait profiter du désir trop visible qu'avait François Ier de conserver à tout prix son alliance ou tout au moins sa neutralité pour lui arracher des concessions funestes à la navigation française. Aussi bien ce sera l'histoire éternelle de notre marine, sous François Ier comme sous Louis XIV et Napoléon Ier. Elle sera toujours sacrifiée à d'autres intérêts,

(1) Puiseux. Rapport sur une charte relative à l'histoire de la Normandie au XVIe siècle (1852).

et délaissée ou compromise, alors qu'il aurait fallu la protéger et la fortifier à tout prix. François Ier ne comprit pas que ses plus sûrs alliés étaient les négociants et les matelots normands. Non-seulement il ne les soutint pas contre leurs rivaux, mais encore il eut le triste courage ou plutôt la funeste imprévoyance de préparer en quelque sorte leur ruine, quand il interdit à ses sujets, par l'ordonnance du 22 décembre 1538, tout commerce d'outre-mer.

Cet acte malencontreux mérite une mention spéciale. Nous en reproduisons (1) les parties principales : « Françoys I'r, par la grâce de Dieu, etc.. L'ambassadeur de nostre très cber et très amé frère, allyé et confédéré, le roy de Portugal, nous a faict dire et remonstrer que combien que de pièça, sur les remonstrances à nous faictes de la part de nostre dict frère, allyé et confédéré, par lettres patentes du pénultième iour de may l'am mil VCXXXVII, et depuis, par aultres du XXIII iour d'aoust ensuiant , confirinatives d'icelles , nous eussions faict deffences et inhibitions à tous nos subgectz de ne aller à la terre de Brésil ne à la Malaguette , et que sy aucuns y estoient allez ou alloient, que tous et ungs chacuns, leurs biens, vaisseaulx et marchandises fussent prins et mis soubs nostre main, ainsi qu'il est plus à plain contenu et déclaré par nosd. lettres, inhibitions et deffences, contrevenant à nostre vouloir et intention, ont voyagé esd. terres de Brésil et Malaguette, nous requérant led. ambassadeur sur ce pourveoir de nostre provision et remède convenable. Pour ce il est que nous ces choses considérer, voullans garder, observer et augmenter de nostre part les anciennes alliances et confédérations d'entre nous et nostre très cher et très amé frère allyé et confédéré le Boy de Portugal.... commettons par ces présentes que vous faictes ou faictes faire derechef et dabondant expresses inhibitions et deffences de par nous,

(1) FrÉville. Histoire maritime de Honni, t. II, p. i37.

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sur certaines et grandes peines, à nous à appliquer à nosd. subieets, tant generallement que particulièrement, et à son de trompe et cri public, qu'ils n'ayent à voyager esd. terres de Brésil et Malaguelte, ny aux terres descouvertes par les Roys de Portugal, sur peine de confiscation de leurs navires, denrées et marchandises, et de tous et ungz chascuns leurs biens et de punition corporelle, en les contraignant de ce faire et souffrir par prinse de corps, saisissement en nostre main de leurs d. biens, navires et marchandises, et aultres voeyes et manières deubz et raisonnables, et au surplus informez vous ou faictes informer bien et duement de ceulx de nosd. subieets qui ont voyagé esd. pays et terres du Brésil et Malaguette, depuis nosd. ordonnances, inhibitions et defïences, dont les cas, noms et surnoms vous seront baillez par escript plus à plain par déclaration. Et oultre ceux que par information ou aultrement, duement vous trouverez chargez et coupables, procédez ou faictes procéder par prinse de corps, saisissement en nostre main de leurs biens, navires, denrées et marchandises, le tout par inventaire, de manière que on sache respondre en nostre compte, etc »

Cette ordonnance draconnienne mit en grand émoi tous les négociants français. Ango, qui commençait à vieillir, et n'avait ni l'audace ni les bonheurs de la jeunesse, en fut péniblement affecté. Il engagea néanmoins ses compatriotes à protester. Quelques Rouennais (1), « les maîtres de navire», Chariot Migart, Olivier Chonard, Romain Guerry, Jean Geoffroy, Jean Chaulieu, Jean Avelline et Genevois, réunis à un certain nombre de marchands, décidèrent qu'ils iraient solliciter le retrait de l'ordonnance. Ils obtinrent satisfaction, et de nouveau la mer fut déclarée libre. Quelques années plus tard, en 1511, sur la nouvelle de l'arrivée en France d'un

1 Archives municipales do Rouen. A. 14, lui. 285. — Cf. de Fréville, ouv. cit. I, 338.

ambassadeur portugais, qui venait renouveler les plaintes éternelles de sa cour au sujet des voyages français, les Rouennais (1), Jean de Quintanadoine, Barthélémy Laisselay, Guillaume de Monchel, Pierre Gordier et Joseph Tasserye se réunirent de nouveau, et envoyèrent à la cour une députation chargée d'empêcher le rétablissement de l'ordonnance. On ignore le résultat de leurs démarches, mais il est probable qu'elles aboutirent heureusement, car un des articles de l'ordonnance de 1543 sur la marine stipule (2) expressément la liberté des mers.

Ce fut le dernier jour de bonheur d'Ango. A la mort de François Ier, son royal protecteur, la chance tourna. Il est vrai qu'il s'était aliéné ses concitoyens par sa hauteur. Inabordable aux bourgeois ses égaux de la veille, il ne logeait plus qu'au château, entouré de gardes, dur et sévère pour tous. Dans une assemhléé de notables, il eut le malheur de frapper un certain Morel, son ancien associé, qui se prétendait frustré par lui. Morel lui intenta aussitôt un procès par devant l'Amirauté et son exemple encouragea d'autres créanciers. Coup sur coup on lui intenta cinq ou six procès en restitution. Or, les folles dépenses d'Ango avaient épuisé son trésor. Le roi n'était plus là pour venir à son aide, et, comme pour l'accabler à point nommé, son successeur rendit l'ordonnance du 10 décembre 1549, d'après laquelle, sous prétexte de couper court aux fraudes, que n'avaient pu prévenir les ordonnances antérieures du 28 octobre 1539, du 15 novembre 1540, du 23 février 1541 el du 25 mars 1543, il était interdit, sous les peines les plus graves, et sous n'importe quel prétexte de paix ou de guerre, d'importer en France, autrement que par Rouen, deux cent huit articles, dont suivait la nomenclature. C'était pour Dieppe un coup de mort, car celte prohibition insensée écartait tous les spéculateurs : c'était aussi pour Ango la ruine et la ruine

(1) Id. A. 14, fol. 357. — De Fkévii.lk, i.l.

(2) Ordonnance de février 1543. Cf. Isambert , ouv. cit. passim

sans espoir, car il n'était plus assez jeune pour tenter une nouvelle fortune. En effet ses biens furent décrétés de prise et vendus. Il s'enferma dès lors au château de Dieppe, dévoré de chagrins, et abandonné par ses anciens amis. Il y mourut en 1551.

On l'enterra à l'église Saint-Jacques, dans la chapelle qu'il avait fait construire à ses frais vers 1535, alors qu'il nageait en pleine prospérité et que, de tous les points du monde, ses capitaines lui apportaient comme les tributs des pays par eux visités et exploités. Sur la pierre noire de sa tombe on grava l'écusson de ses armoiries. C'est tout ce qui reste d'Ango à Dieppe, car son palais de bois disparut dans le bombardement anglais de 1691. Les ruines du principal de ses châteaux, celui de Yarangeville , existent encore. L'ancien manoir d'Ango n'est plus qu'une vaste ferme, mais dont les granges et les bergeries conservent un certain air d'élégance et de majesté. Des fenêtres encadrées de festons et d'arabesques, des médaillons sculptés et des balcons à jour, conservés çà et là, permettent de juger par ces débris de l'ensemble du château. Ango y dépensa beaucoup d'argent. On y travaillait encore en 1544, car on a retrouvé cette date au milieu d'un fleuron triangulaire sur une couronne qui supporte aujourd'hui une étable à vaches. A l'intérieur il ne reste que deux cheminées, l'une presque en ruines, l'autre surmontée d'une fresque dont les couleurs sont effacées. Dans l'intérieur du chambranle est ligure un vieillard, tenant en main un globe terrestre : c'est peut-être le père d'Ango. Dans un des angles delà cour, deux médaillons sont appelés par les gens du pays les portraits de François 1er et de Diane, mais les traits sont tellement effacés qu'on peut tout aussi bien y reconnaître Ango et sa femme. Les autres médaillons représentent des nègres et des Brésiliens. A Yarangeville comme à Saint Jacques, Ango avait tenu à honneur de perpétuer le souvenir des peuples, auxquels il devait en grande partie sa fortune. « On dirait que ce charmant manoir a conscience du changement de ses desti-

nées (1) ! En voyant ses murailles tronquées, ses grands toits aigus, ses tuiles d'ardoise et de plomb remplacées par ces lourdes couvertures qui l'écrasent, et ce fumier eu guise de fleurs, et ces lourds valets de ferme au lieu de pages et d'élégants varlets, de riant qu'il était il prend un aspect mélancolique et sévère » , et l'on songe malgré soi à ce Médicis Normand; à cet autre Jacques Ceeur qui survécut lui aussi à sa fortune, et eut à regretter d'avoir vécu trop tard.

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