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III. — Voyage de Gonneville

En 1503, le capitaine Paulmier de Gonneville, dont nous avons déjà rite le nom, accomplit au Brésil le premier des voyages par ordre chronologique, dont nous ayons la preuve officielle. Ce vaillant capitaine serait parti de Honfleur en juin 1503, aurait touché successivement à Lisbonne, aux Canaries, aux îles du Gap Vert et au Brésil; mais, après avoir doublé le cap Saint Augustin, il se trouvait à la hauteur du cap des Tourmentes, quand il fut battu plusieurs semaines

par une tempête qui le jeta, lui et ses compagnons, sur un continent inconnu, où ils séjournèrent six mois environ. En 1663, un des descendants du capitaine, issu du mariage de sa fille avec un des sauvages qu'il avait ramenés avec lui, l'abbé Binot Paulmier de Gonneville, qui désirait fonder une mission dans les terres australes, publia la première relation sur le voyage de son ancêtre dans son Mémoire présenté au pape Alexandre VII par J. Paulmier de Gonneville, prêtre indien, chanoine de la cathédrale de Saint Pierre de Lisieux, touchant l'établissement d'une mission chrétienne dans la terre australe, tiré d'une déclaration judiciaire faite par Gonneville au siège de l'Amirauté, sur la réquisition du procureur du roi le 19 juillet 1505. L'abbé de Gonneville prétendait dans son mémoire, qu'appuyèrent Saint Vincent de Paul et les évoques destinés aux premières missions de l'extrême Orient, que le continent découvert par son ancêtre était l'Australie. Comme les preuves qu'il alléguait semblaient vraisemblables, et que d'un autre côté cette prétention flattait l'amour-propre national, on accepta son affirmation sans la discuter. Avec le temps cette opinion s'accrédita. Flacourt (1), un des premiers marins qui plantèrent à Madagascar le drapeau de la France, n'hésitait pas à proclamer que le continent entrevu par Gonneville ne pouvait être que l'Australie. Le président de Brosses (2), dans sa fameuse Histoire des terres australes, plaçait ce continent sous les Moluques, dans ce qu'on appelait de son temps l'Australasie. En 1832, M. Estancelin (3), l'ingénieux et savant auteur des Recherches sur la navigation des Normands, réclamait encore pour son compatriote l'honneur de cette découverte. On avait pourtant remarqué qu'il était à peu près

1 de Flacourt. Histoire de I" grande isle Madagascar.

(2) de Brosses. Histoire des terres australes, t. I, ]>. 10G-120.

'•i Estancelin. Recherches sur les voyages et découvertes des

niiviyateurs normands, p. 165.

32 IIISTOIItE DU BRÉSIL FRANÇAIS.

impossible de déterminer la situation précise de cette contrée; on s'étonnait de ce que les naturels, dont Gonneville avait retracé les mœurs, ressemblassent si peu aux indigènes australiens; on trouvait également que les diverses étapes du voyage ne concordaient pas avec les distances parcourues. De plus, en 1738, Bouvet de Lozier (1), chargé par la Compagnie des Indes de trouver un point de relâche dans les parages que Gonneville, passait pour avoir sillonné le premier, ne rencontrait que la terre de la Circoncision, au milieu des glaces. En 1770 après la perte du Canada, de la Louisiane et des Indes, quand la France cherchait une compensation à ses pertes, le capitaine Kerguelen de Tremarec (2) reçut la mission officielle de retrouver cette terre de Gonneville, placée, croyait-on, sur le chemin des Indes; mais il se heurta à des glaces flottantes et dut renoncer à son projet. Ce double insuccès avait ébranlé les théories de l'abbé Paulmier. Pourtant, à l'exception d'un certain Bénard de la Harpe, qui croyait que la terre de Gonneville correspondait aux cotes de Virginie, savants et marins s'obstinaient à chercher ce continent mystérieux à l'est du cap de Bumie-Espérance, dans l'Océan Indien ou dans la mer Pacifique. Les uns s'en tenaient à l'opinion commune ; les autres désignaient Madagascar. Cette opinion émise pour la première fois par le capitaine de Kerguelen, fut reproduite par Eyriôs dans son Histoire des Voyages et par Léon Guérin (3) dans son Histoire des marins français. Tout récemment le baron Baude (i), dans un article

^1) Margry. Les navigations françaises du XIVe au XVIe siècle, p. 151, 152.

(2) de Kerouelex. Relation de deux voyages dans les >>irr.: australes et les Indes, faits Je 117 1 à 1774.

(3) Ij. Guérin. Histoire des Marins français.

\ Baude. Le ijolf' intérieur de la Seine. \\<\ ne 'I" deux lïioa'ley 1.") août 1860.

■JKA.N CUI SIX Kl l'UI.MlKll UK QOXXKVILLE. '>ô

de la Revue des deux mondes, se rangeait encore à cette hypothèse. Les uns et les autres se trompaient pourtant : c'était à l'ouest et non pas à l'est du cap de Bonne Espérance, sur l'Océan atlantique par conséquent et non pas sur la mer des Indes ou le grand Océan qu'avait voyagé de Gonneville, et le hardi marin avait entrevu non pas l'Australie ou Madagascar, mais bien le Brésil.

Voici comment on est arrivé à résoudre ce problème géographique. L'abbé Paulmier de Gonneville avait bien eu entre les mains la relation authentique de l'expédition de son aïeul, mais sa copie est non-seulement fautive mais encore infidèle, peut-être de parti pris, et tous les auteurs qui, après lui, ont traité la question, n'ont jamais reproduit que ce texte controuvé. Bouvet de Lozier(l) avait déjà soupçonné que ce texte présentait des lacunes et des erreurs, et aurait voulu consulter le document original, mais on lui répondit de Honlleur que les registres de l'Amirauté étaient incomplets. Le comte de Gaylus et l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Fréret en tète, se préoccupèrent également de retrouver la relation authentique, mais ces recherches furent aussi inutiles que les précédentes. M. Estancelin crut être plus heureux en s'adressanl aux bureaux du ministère de la marine, mais son espoir fut encore déçu. En 1847 seulement, M. P. Margry, archiviste de la marine, eut l'heureuse chance de retrouver dans le dépôt conlié à sa garde la copie entière du procès-verbal de retour du 19 juillet 1505. Cette copie avait été envoyée après le retour de Kerguelen au ministre de la marine, Sartines, par un des descendants de Gonneville, qui revendiquait pour son ancêtre l'honneur de ses actes Elle présentait avec la version de l'abbé Paulmier de notables différences, qui permirent à M. Margry de démontrer que Gonneville avait débarqué non pas en Australie, mais bien au Brésil (2). En 1869, M. d'Avezac

H Margry, ouv. cit., p. 156.

J Margry, ouv. cit., § III, p. 135-181.

compléta la démonstration en publiant la relation originale qui avait enfin été retrouvée par M. Paul Lacroix (1), conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal. Gc savant avait remarqué en rédigeant un catalogue résumé des manuscrits du marquis de Paulmy une plaquette de douze feuillets in quarto (cotée H. F. 24 ter), dont il prit copie, et qu'il communiqua à M. d'Avezac. Ce dernier en reconnut tout de suite l'importance capitale, et s'empressa de la publier en lui restituant son vrai titre : Déclaration du voyage du capitaine Gonne ville et ses compagnons es Indes, et recherches laites audit voyage baillées vers justice par il capitaine et ses dits compagnons, iovste qu'ont requis les gens du Roy nostre Sire, et qu 'enioint leur a esté. Grâce à ces deux pièces d'une authenticité incontestable, il nous sera facile de détruire une erreur trop longtemps accréditée, et de prouver, après MM. Margry et d'Avezac, que Gonneville n'a pas découvert l'Australie, mais simplement qu'il a continué l'œuvre de Jean Cousin, et débarqué au Brésil après de longues courses sur l'Atlantique.

Paulmier de Gonneville et deux de ses amis, Jean l'Anglois et Pierre le Carpentier, fiers et hardis compagnons, habitués comme tous leurs compatriotes aux courses lointaines et aux expéditions lucratives, n'avaient pas vu sans un secret dépit les négociants portugais décharger sur les quais de Ronfleur (2) « les belles richesses d'épiceries et autres raretez venant en icelle cité de par les navires Portugalloises allant es Indes Orientales empuis aucunes aimées découvertes. » Us résolurent de tenter la fortune dans ces contrées encore inconnues, dont on racontait tant de merveilles. Comme ils n'avaient pas à compter sur le secours du gouvernement, et qu'il leur fallait au contraire garder le secret pour ne pas éveiller les soupçons des deux puissances qui s'étaient attribué l'exploitation

(1) D'Avezac. Nouvelles annales des voyages-. Juillet 18(39;

(2) D'Avezac, vuv. cit.

exclusive des terres nouvelles, ils ne cherchèrent pas à étendre leur entreprise en dehors de leur ville natale. Ils s'adressèrent seulement à deux Portugais, Bastiam Moura et Diego Golnuto, que les hasards de leur existence avaient conduits à Honfleur, et les engagèrent comme pilotes. Il est probable qu'ils achetèrent chèrement leurs services, car ces deux étrangers jouaient gros jeu en consentant à guider des Français dans des mers que leur souverain considérait comme siennes. Quelques bourgeois de la ville, entraînés par leur exemple, et séduits par la perspective d'un gain probable, s'associèrent à leur entreprise, et contribuèrent à l'achat el à l'armement d'un navire de cent vingt tonneaux, auquel ils donnèrent un nom de bon augure, Y Espoir. Ils se nommaient Etienne et Antoine Théry, Adrien de la Mare, Batiste Bourgeoz, Thomas Atinal et Jean Caney.

Il faut lire dans la Déclaration du voyage la curieuse énumération des armes et des munitions de guerre, du matériel naval de rechange, des approvisionnements et des marchandises qu'on entasse à fond de cale. C'est l'unique moyen nonseulement de se rendre compte des conditions d'un voyage au long cours au commencement du XVIe siècle, mais encore de savoir quels étaient à cette époque les principaux articles d'exportation destinés aux terres nouvelles. La liste des marchandises nous intéressera tout particulièrement, car dès lors nous les retrouverons sur tous les navires envoyés par nos compatriotes au Brésil: trois cents pièces de diverses toiles, quatre mille haches, bêches, serpes, coutres ou fourches, deux mille piques , cinquante douzaines de petits miroirs, et six quintaux de rassades de verre. On nommait ainsi des verroteries vénitiennes diversement colorées, et percées au milieu, qu'on pouvait assembler en colliers ou en bracelets. Les miroirs et les rassades , dans la pensée des organisateurs de l'expédition , devaient concilier à nos marins les bonnes grâces des beautés indigènes, dont ils voudraient avoir pour amis les frères ou les maris, L' Espoir portait encore dans ses lianes huit quintaux de

quincaillerie de Rouen, deux cent quarante douzaines de couteaux, et une balle d'épingles et d'aiguilles. On ne comprend guère l'utilité de ce dernier article pour un pays dont les habitants portaient un costume si rudim en taire , mais comme Gonneville et ses associés ne connaissaient encore que trèsimparfaitement leurs futurs clients, ne sont-ils pas excusables d'avoir supposé que ces clients pourraient avoir besoin d'épingles pour retenir, et d'aiguilles pour réparer leurs vêtements ? Par une semblable ignorance des nécessités économiques s'explique la présence à bord de l'Espoir de vingt pièces de droguet, trente de futaines, quatre de drap écarlate, huit de draps divers, une de velours figuré, et de quelques robes brochées. Il est probable que cette partie de la cargaison ne dut pas être à Gonneville d'une grande utilité pour ses relations avec les Américains, mais ne perdons pas de vue qu'en partant de Honfleur il avait l'intention de débarquer aux Indes, et nullement sur le nouveau continent.

Soixante hommes (1), matelots, volontaires et officiers composaient l'équipage. Presque tous étaient originaires de Normandie. Le premier pilote se nommait Colin Vasseur, et le directeur général de l'expédition était Gonneville. Ses associés l'avaient choisi non pas seulement parce qu'il était intéressé directement, et sans doute pour une grosse part, à la réussite de l'entreprise, mais surtout parce qu'il s'était acquis une réputation légitime par son expérience nautique et sa fermeté à toute épreuve.

L'armement du navire, le recrutement de l'équipage et les derniers préparatifs de l'embarquement ne furent achevés qu'en juin 1503. Quand tout fut disposé, matelots et officiers vinrent, d'après un touchant usage, s'agenouiller ensemble

(1) Voir la liste de bord drossée par M. d'AvEZAC (Nourri /es Annales des Yoyayes, juillet 1869).

au pied des autels. Ils reçurent les sacrements, et, après avoir appelé sur leur entreprise les bénédictions célestes, mirent à la voile le jour de saint Jean-Baptiste, le 24 juin 1503.

Les premiers jours de la navigation ne furent signalés par aucun incident notable. Le 12 juillet, Y Espoir arriva en vue des Canaries, le 30 il était au cap Vert. Dans les premiers jours d'août il franchissait la ligne; mais à peine avait-il pénétré dans l'hémisphère austral que la chance tournait. Le scorbut se déclarait à bord. On ne résistait pas alors à cette terrible maladie. Le 12 septembre, six des compagnons de Gonneville avaient déjà succombé : Louis Le Garpentier, un des promoteurs de l'entreprise, Coste, un engagé volontaire que l'attrait de l'inconnu avait jeté dans l'entreprise, Pierre Estienne, Cardot Hascainps de Pont-Audemer, Marc Drugeon du Breuil, et Philippe Mûris de Touques. Pendant plusieurs semaines, Gonneville, malgré les maladies qui décimaient les siens, continua résolument sa marche à travers l'Atlantique, sans autre rencontre que celle de varechs flottants. Il se croyait arrivé fort au-dessous de cap de Bonne-Espérance, tant à cause de la route parcourue que de la diminution très-sensible delà température. On s'étonnera peut-être de le voir traverser l'Atlantique en ne suivant d'autre direction que celle du Sud, et en évitant pour ainsi dire de parti pris le voisinage des terres : mais il agissait ainsi en premier lieu parce qu'il ne voulait pas naviguer dans des mers fréquentées par les flottes portugaises, et en second lieu parce qu'il était de tradition parmi ses compatriotes, depuis Descaliers et Jean Cousin, de toujours se diriger au Sud jusqu'à la hauteur où l'on désirait aborder le continent africain ou le doubler. Vasco de Gama, dans ses fameuses Instructions nautiques pour le voyage des Indes, rédigées en 1500, avait expressément recommandé, une fois qu'on aurait dépassé l'île San Iago du cap Vert, de suivre cette direction. Ses instructions avaient été fort goûtées. Il est très-probable que les deux Portugais qui servaient de guide à Gonneville les connaissaient. En tous cas, ils se

conduisaient comme d'après un plan arrêté. La rencontre de ces varechs flottants, ainsi que l'abaissement de la température, nous permettront d'avancer que V Espoir était alors arrivé dans le voisinage de Vile Tristan d'Acunha, très-reconnaissable à la masse des goémons flottants qui signalent son approche.

Nous avons jusqu'à présent suivi pas à pas dans son voyage à travers l'Atlantique, le navire de Gonneville ; mais voici que la narration ne présente plus ni clarté ni précision. Des vents contraires s'élèvent tout à coup : « si que par après de trois sepmaines n'avancèrent guières... et fut ledit malheur d'autre suivi, scavoir, de rudes tourmentes, si véhémentes que contraints furent laisser aller, par aucuns iours, au gré de la mer, à l'abandon, et perdirent leur route, dont estoient fort affligez, pour le besoin qu'ils avoient d'eaux et se rafraîchir en terre. » Nous avouerons avec Gonneville qu'il est impossible de préciser la région de l'Atlantique où Y Espoir fut ainsi ballotté pendant plusieurs semaines jusqu'au 30 novembre. Nous lisons bien dans la relation le passage suivant « aussi estoient incommodez de pluyes puantes qui tachoient les habits : cheutes sur la chair, faisoient venir bibes, et estoient fréquentes, » et nous savons d'un autre côté qu'en approchant des côtes méridionales du Brésil de pareilles pluies sont assez fréquentes (1) ; mais comme elles peuvent tomber sur un espace plus ou moins considérable, nous ne pouvons encore rien préciser.

(1) Ainsi nous lisons dans la Relation d'un Voyage fait au Brésil par Jean de Lêry (§ iv) : « La pluye qui tombe soubs et es environ de ceste ligne non seulement put et sent fort mal, mais aussi est si contagieuse que si elle tombe sur la chair, il s'y love des pustules et grosses vessies ». Dans la première dos lettres de Nicolas Barré, que nous aurons occasion de citer plus loin, nous lisons encore: a. les vents estoient ioincts avec pluye tant puante, que ceulx lesquels estoient mouillez de ladicte pluye, souldain ils estoient couverts d^ grosses pustules».

JEAN COUSIN Kl PAULMIER DE GONWE VILLE. 39

A cette période de mauvais temps succédèrent quelques jours de calme : « disent que la tourmente fut suivie d'aucuns calmes, siqu'avançoienl-ils peu (1)». Ici nous serons plusaflirmatifs. Cette alternative de violentes tempêtes et de calmes plats nous permettra d'indiquer approximativement la région île l'Atlantique dans laquelle ils se trouvaient. Nos marins lui donnent un nom familier : Le Pot au noir ; c'est le Doldrums des Anglais, le Cloud ring de Maury, autrement dit l'anneau nébuleux de notre planète, oscillant au gré des saisons enlre le nord et le sud, la région des calmes équatoriaux, des poissons volants et du scorbut. Elle est située entre le 35° et le 37° latitude sud, le 15° et le 2° longitude ouest de Paris.

Nous arrivons à un passage décisif qui a été singulièrement défiguré dans la version de l'abbé Binot Paulmier. U Espoir, on l'a vu, n'avait pas encore quitté l'Atlantique. Or, l'abbé Binot Paulmier raconte qu'après avoir doublé le cap de Bonne Espérance il fut assailli d'une furieuse tempête, qui lui fit perdre sa route, et subit plusieurs semaines de calme plat avant de rencontrer par hasard un continent inconnu. C'est uniquement sur ce passage qu'on s'appuyait pour établir que Gonneville, après avoir doublé le cap, avait découvert ou Madagascar ou plutôt l'Australie. Mais il n'y a rien de semblable ni dans le Procès-verbal du retour, ni dans la Déclaration de voyage : Nous lisons en effet dans le premier de ces documents: « Estant à la hauteur du cap Tourmente, battus par furieux vent touiours excessif, sans remarcher aucune baie, ils furent abandonnés au calme d'une mer qu'ils ne connaissaient pas ». La Déclaration est d'accord avecle Procèsverhalde retour : « Item disent que huit iours après la Toussaint virent flottants en mer de longs et gros roseaux avecques leurs racines, que les deux Portugallois disoient estre le signe du cap de Bonne-Espérance, qui leur fît grande ioie. » Suit le

V D'Avezac. ouv. fit.

récit de la tempête qui les égare et des calmes plats qui leur font perdre un temps précieux, mais il n'est pas dit un mot qui indique que Gonneville ait doublé le cap. L'abbé Binot Paulmier avait pris sur lui d'avancer que son ancêtre avait doublé le cap, tandis que le Procès- verbal indiquait seulement que la tempête vint les battre à la hauteur de ce cap, et la Déchirât ion qu'ils approchèrent de la pointe méridionale de l'Afrique. Il est donc prouvé par ces deux textes indiscutables que Y Espoir n'est pas sorti de l'Atlantique, et dès lors ce n'est plus en Australie mais ailleurs, non plus à l'est mais à l'ouest, qu'il faut chercher ce continent inconnu.

Aussi bien un autre passage de la Déclaration de voyage, nous démontrera jusqu'à l'évidence non-seulement que d'abbé Binot Paulmier avait, ou parignorance,oude parti pris altéré le texte qu'il avait sous les yeux, mais encore que le continent découvert n'était que l'Amérique: « Dieu les réconforta, car ils commencèrent à voir plusieurs oiseaux venans et retournans du costé du zud ; ce qui leur fit penser que de là ils n'estoient éloignez de terre: pour quoy, iacoit qu'aller là fust tourner le clos à l'Inde Orientale, nécessité lez fit tourner les vesles, et le cinq ianvier descouvrirent une grande terre, qu'ils ne purent aborder que l'assoirant du lendemain ». L'Espoir a donc décidément tourné le dos à l'Inde Orientale, renoncé par conséquent à doubler le cap de Bonne-Espérance et pris la direction de l'ouest, afin de rencontrer la terre dont le voisinage lui est annoncé par des bandes d'oiseaux: c'est ainsi que, que, le 5 janvier 1504, ils abordent en vue de la cote américaine, la seule qu'ils pouvaient rencontrer sur leur chemin dans cette direction, et qu'ils y débarquèrent le lendemain (> janvier.

Cette partie du continent américain ne peut être que le Brésil, et dans le Brésil, nous nous prononcerons pour les provinces méridionales, car il est dit expressément qu'Essomericq, un des jeunes indiens que Gonneville ramena en France, habitait un pays situé au delà du tropique austral.

.IKA.N COUSIN ET PAULM1ER DE GONNE VILLE. il

L'Espoir aborda probablement entre le 38° et le 23° de latitude sud, à cette partie de la côte brésilienne qui correspond aux provinces actuelles de Sào Paulo, Santa Catarina et Rio Grande do Sul. Après avoir reconnu le pays, nus Normands arrivèrent dans un tleuve qui était (1) « quasiment comme la rivière de l'Orne ». Il ne faudrait peut-être pas prendre à la lettre cette indication ; nos compatriotes étaient hantés par les souvenirs du pays natal ; depuis plusieurs mois ils n'avaient pas vu la terre. Le premier pays où ils débarquèrent dut leur paraître délicieux, et leur rappeler la « tant doulce terre de France » ; mais il est à peu près impossible de fixer la position de ce fleuve brésilien, dont les rives ombragées et la limpidité des eaux leur rappelaient l'Orne normande. Comme les provinces méridionales du Brésil, situées au sud du Tropique austral, sont coupées par de nombreux cours d'eau qui ne présentent aucune particularité géographique, et se ressemblent tous plus ou moins, l'Iguape, le Paranaga, l'Ararangua, laMambituba, le Rio Grande do Sul, etc ; comme d'un autre côté le capitaine de Gonneville se contente de mentionner cette vague ressemblance, et ne donne aucun autre détail, nous ne pouvons pas préciser l'endroit où débarquèrent nos compatriotes.

Nous savons seulement, par d'autres témoignages contemporains, que ceux des indigènes avec lesquels ils entrèrent en relations se nommaient les Carijos. Nos Français reçurent d'eux un accueil cordial, et en effet tous les voyageurs s'accordent dans leurs relations à vanter la douceur de caractère et les vertus hospitalières de ces Brésiliens. En plein XVIIe siècle, un écrivain portugais qni les fréquenta, Yasconcellos (2), disait encore de leurs descendants qu'il n'y avait pas

1 D'Avbzac, nuv. cit.

^ Vasconcei.lo*. Chronica da Compania de Je&u do Estado do Brasil. — Lisbonne, 1063, livre i, § 6^.

dans toute la contrée de race meilleure — a melhor naçào do Brasil. — Voici comment en parle l'auteur de la Déclaration de voyage : « Estans lesdits Indiens gens simples , ne demandant qu'à mener ioyeuse vie, sans grand travail; vivant de chasse et de pêche, et de ce que leur terre donne de soi, et d'aucunes légumages et rachynes qu'ils plantent, allant mi-nuds, les ieunes et communs spéciaulment ». Ce sont déjà les hahitudes et le genre de vie que décrira si naïvement, un demi-siècle plus tard, à propos des Tupinamhas voisins immédiats des Garijos, Jean de Léry, l'auteur de l'intéressante Relation d'un voyage faict au Brésil (1). Il n'est pas jusqu'aux détails pittoresques du costume, qui ne présentent de singulières analogies. Nous lisons en effet dans la Déclaration de Gonneville (2) : « Portent manteaux qui de nattes déliées, qui de peau, qui de plumasseries, comme sont en nos pays ceulx des /Egyptiens et Boëmes, fors qu'ils sont plus courts avec manière de tabliers ceints par dessus les hanches, allant iusques aux genouils aux hommes, et à my-iambe aux femmes ». La description de Léry est identique (3). Les hommes, continue Gonneville, portent longs cheveux battants, avec un tour de plumasses hautes, vif teinctes et bien atournées ». — « Quant à l'ornement de tête de nos Tonoiïpinambaoults, lisons-nous dans Léry, entre la couronne sur le devant et cheveux pendans sur le derrière, dont i' ay fait mention, ils lient et arrengent des plumes d'ailes d'oiseaux incarnates

(1) Léry. lïelatioii d'un voyage faict au Brésil, chap. 8 et 14. Nous aurons souvent occasion de citer ce rarissime volume, dont une nouvelle édition, entreprise par nos soins, est en ce moment sous presse chez l'éditeur Lemerre.

(2) D'Avezac, ouv. cit.

(3) Léry, ouv. cit. § 8. — Cf. Soares. Roteiro gérai corn largas informacoes de toda la costa do Brasil, g 78 p. 89. : «■ Costima este trentio no inverno lançar sobre si umas pelles da caça que matani, un, i par dinn'.e, outra por de traz ».

JEAN COUSIN ET PAULM1ER DE GONNEVILLE. i3

rouges et d'autres couleurs, desquelles ils font des i'ronteaux ».

Le pays était bien fertile, et assez bien cultivé. Nos Normands, fatigués par la traversée, jouissaient avec délices des beautés naturelles du sol et de la douceur du climat. Ils ne se lassaient pas de parcourir les grands bois, dont les paysages variés les charmaient. Ils observaient avec une curiosité émue les poissons, les oiseaux et les animaux, qui différaient si étrangement de ceux du pays natal. Les perroquets excitaient surtout leur admiration par la beauté de leur plumage et leur grand nombre. C'est là en effet un des traits caractéristiques de la faune brésilienne. Gabriel de Souza (1), Gandavo, Hans Schmiedel, Jean de Léry, et tous les voyageurs portugais, allemands ou français qui ont décrit le Brésil aux premiers jours de sa découverte se sont extasiés sur le compte de ces oiseaux. Ils formèrent plus tard un des articles d'exportation les plus recherchés en France. Aussi les compagnons de Gonneville avaient-ils, dans leur naïf étonnement, donné à la région le nom de terre des Perroquets, qui fut longtemps conservé sur les cartes. Ils s'étonnaient aussi du nombre prodigieux des coquillages, remarque que fera également Léry [2), et que confirment les observateurs contemporains (3). L'un d'entre eux, Nicolas Lefebvre de Hontleur « qui estoit volontaire au viage, curieux, et personnage de sçavoir, avoitpourtrayé les façons; ce qui a esté perdu avec les iournaux du viage, lors du piratement de la navire, laquelle perte est à

(1' G. de Souza. Diario da navigaçao da armada que foi aterra do Brasil en 1530 — edit. Varnhagen — Gandavo. Histoire de la province de Santa-Cn>:, o<lit. Ternaux-Compans. — H. Schmiedel. Histoire de son admirable navigation au Brésil et à la Plata, de 1534 à ISoi, — edit. Ternaux-Compans — Léry, ouv. fit.

(2) Léry, ouvrage cité, § 7.

(3^ Acasstz. Vogagr nu Brésil. Tnur 'lu monde.

ii HISTOIKK 1»L' BRESIL FRANÇAIS.

cause qu'icy sont maintes choses, et bonnes rechierches obmises. » (1) Jamais perte ne fut plus regrettable. 11 est probable que Lefebvre avait accompagné ses dessins de notes explicatives, et, si le hasard nous les avait conservés, nous connaîtrions dans leurs plus intimes détails les mœurs des indigènes visités par Gonneville (2\

Le pays, malgré sa fertilité, n'était pas très-peuplé. Il n'existait pas, à proprement parler, de villes, mais plutôt des hameaux de trente à quarante cabanes « faictes en manière de halles, de pieux fichez, ioignants l'un l'autre, entreioints d'herbes et de fueilles, dont aussi lesdites cabanes sont couvertes, et y a pour cheminée un trou pour faire en aller la fumée; les portes sont de bastons proprement liés, et les ferment avec des clefs de bois quasiment, comme on fait en Normandie aux champs les estables. » (3) Chacun de ces hameaux était gouverné par un roitelet, investi du pouvoir le plus absolu. On en eut une preuve dramatique. Un jeune Indien de dix-huit à vingt ans avait, dans un moment de colère, souffleté sa mère. Le roi l'apprit, et, malgré les supplications de la mère, malgré les demandes réitérées de nos compatriotes, ordonna que le coupable serait jeté à la rivière avec une pierre au cou. Un certain nombre de ces roitelets reconnaissaient l'autorité suprême de l'un d'entre eux, et se rangeaient sous ses ordres, surtout en temps de guerre. Le chef suprême de cette sorte de confédération se nommait

(1) D'avezac. Nouvelles annales des voyages, ouvr. cit.

(2) C'est ainsi que, grâce aux dessins de Jacques Lemoyne de Mourgues, qui accompagna Laudonnière dans son expédition de Floride en 1562, dessins qui ont été conservés par de Bry dans sa splendide collection des Grands et des Petits Voyages, nous pouvons étudier d'après nature les mœurs et les usages des Floridiens. Voir Paul Gaffarel. Histoire de la Floride française, passrm.

(3i D'Ave/ac. ouv. o\\.

JEAN COUSIN El PAULU1EK DE G().\.\E\ ILLE. \o

Arosca. C'était un homme de soixante ans, « de grave maintien, moyenne stalure, grosset et regard bontif. » 11 avait tout de suite apprécié les avantages qu'il pourrait retirer d'une alliance étroite avec nos Français, et les comblait de prévenances et de bons traitements, espérant qu'ils voudraient bien le suivre dans quelque expédition contre les peuplades voisines, et lui assurer la victoire par la supériorité de leurs armes : « Eust bien eu envie qu'aucun de la navire l'eust accompagné avec bastons à feu et artillerie pour faire paour et desrouter lesdits ennemis, mais on s'en excusa. » Gonneville agissait en ceci avec une prudence consommée ; comme il voyait que le pays était riche et qu'il avait l'intention d'y revenir, il voulait garder entre tous ces principicules la plus stricte neutralité, afin de les avoir tous à sa dévotion, et d'exploiter à son aise les richesses du pays.

Les Indiens n'avaient sans doute pas encore vu d'Européens, car ils ne se lassaient pas d'admirer et le navire et les divers ustensiles qui le garnissaient. C'était pour eux un plaisir indicible que de se contempler dans un miroir, et ils cédaient volontiers ce qu'ils avaient de plus précieux pour acquérir ce petit meuble de toilette. Gomme ils avaient remarqué que nos compatriotes recherchaient avec empressement des peaux, des plumes et des bois de teinture, ils en portèrent au navire de grandes quantités, « si que des dites dansrées en fust amassé plus de cent quintaux qui en France auraient vallu bon prix. » Ils ne demandaient en échange que des couteaux, et autres menus objets de quincaillerie, dont Y Espoir était abondamment pourvu. Nos compatriotes ne cherchaient alors qu'à se faire bien venir d'eux, atin d'assurer leurs relations futures. Aussi leur distribuaient-ils de petits couteaux, peignes, verroteries et autres menus objets « si aimez que pour eux les Indiens se fussent volontiers mis en quartiers leur apportant foison de chair et de poisson, fruits et vivres, et de ce qu'ils voyoient estre agréable aux chrestiens. »

Gunneville réussissait au-delà de su^> espérances. 11 avait,

16 HISTOIRE Dr BRÉSIL FRANÇAIS.

il est vrai, renoncé à l'expédition projetée, et ce n'était pas aux Indes Orientales qu'il trouvait la fortune, mais ne valait-il pas mieux exploiter un sol vierge encore, entrer en relations avec des peuplades douces et bienveillantes, et surtout ne pas s'exposer à la rivalité commerciale des Portugais ? N'était-ce pas comme une mine inépuisable qu'il venait de découvrir, et dont il comptait bien révéler le secret à ses compatriotes ? Aussi était-il dans le ravissement. Afin de perpétuer le souvenir de sa découverte, et pour marquer par un signe matériel sa prise de possession, il lit construire par le charpentier de Y Espoir une croix en bois, haute de trente-cinq pieds, sur laquelle on grava d'un côté le nom du pape régnant, Alexandre VI, et ceux du roi de France Louis XII, de l'Amiral, du capitaine de Gonneville, et de tous les armateurs et matelots, de l'autre un distique latin, composé par Lefebvre (I), qui, par l'ingénieuse combinaison des caractères, indiquait la date exacte du séjour des Français. Cette croix « fust(2)planctéesur un tertre à veue de la mer, à belle et dévoste cérémonie, tambour et trompette sonnant, à coin exprès choisy, sçavoir le iour de la grande Pasques 1504, et fust la croix portée par le capitaine, et principaux de la navire, pieds nus, et aydoient ledit seigneur Arosca et ses enfants, et autres greigneurs indiens qu'à ce on invita par honneur, et s'en monstroient inyeux; suivoit l'équipage en armes, chantant la letanie, et un grand peuple d'indiens de tout aage, qui de ce long temps devant on avoit faict feste, coys, et moult intentifs au mislere. Ladite croix planstée, furent faictes plusieurs descharges de scoppeterie et artillerie, festins et dons honnestes audit seigneur Arosca, et premiers Indiens; et pour le populaire il

(1) Voici le distique :

hic sacra paLMarIVs posVIt gonlVlIIa blnotVs, GrcX, socIV parlterqVe, VtraqVe progenies.

2] D'Avbzac, ouv. cit.

n'y eust cil à qui on ne list quelque largesse de quelques mesnues babioles, de petit eoust, mais d'eux prisées, le tout à ce que du fait il leur l'ust mémoire, leur donnant à entendre par signes et autrement, du moins mal qu'ils pouvoient, qu'ils eussent à bien conserver et honorer la dite croix. »

Il était temps de songer au retour. Tous ceux des matelots, qu'avait attaqués le scorbut, étaient alors en pleine santé. Le navire avait été radoubé. Il était chargé de bois précieux et de diverses denrées spéciales au pays. Les vivres étaient renouvelés. Ne valait-t-il pas mieux, plutôt que de prolonger le séjour du navire, mettre à la voile et faire part de la découverte aux amis de Normandie ? Gonneville assembla donc ses officiers, et, d'un commun accord, le départ fut décidé.

C'était alors la coutume, toutes les fois que l'on touchait une terre étrangère, de ramener en France un ou plusieurs indigènes, preuve vivante du voyage. Gonneville se garda bien de négliger cet usage. Il eut la bonne fortune de décider Arosca à lui confier un de ses six enfants, jeune homme d'une quinzaine d'années, nommé Essomericq, qui s'était signalé par sa cuiiosité et son ardent désir d'être initié aux usages européens. Essomericq et son père ne firent pour ainsi dire aucune résistance. Il suffit de leur promettre (I) « qu'on leur apprendrait l'artillerie, qu'ils souhaitoient grandement pour maîtriser leurs ennemis, comme astoutàfairemirouërs, cousteaux, haches, et tout ce qu'ils voyoient et admiroicnl aux Ghrestiens, qui estoit autant leur promettre que qui promettroit à un Ghrestien or, argent et pierreries, ou luy apprendre la pierre philosopha'e. » Pourtant Arosca ne voulut pas abandonner à des étrangers son jeune fils sans lui donner un compagnon ou plutôt un défenseur. Il lui adjoignit un Indien de trente-cinq à quarante ans, nommé Namoa. Gon-

(1) D'Avezac, ouv. cit.

io HISTOIRE DU BRESIL FRANÇAIS.

neville lui promit de les ramener tous deux « dans vingt lunes de plus tard, car ainsi donnaient-ils entendre les mois (1). » ; mais il ne put tenir sa parole. Narnoa fut attaqué par le scorbut à bord môme de V Espoir et pendant le voyage du retour. On voulait le baptiser; Nicole Lefebvre représenta que « ceseroit prophaner le baptesme en vain, pour ce que ledit Namoa ne scavoit la croyance de nostre mère Sainte Eglise, comme doivent scavoir ceux qui reçoivent le baptesme, ayant aage de raison (2). » On le crut sur parole, et on laissa le malheureux Indien périr sans les secours de la religion. Lefebvre se repentit bientôt de sa rigueur, et lorsqu'à son tour le jeune Essomericq subit les atteintes de la contagion, et parut à la veille de mourir, il lui administra lui-même le sacrement, et pria Gonneville, Antoine Thierry et Adrien de la Mare de lui servir de parrains. Essomericq reçut le nom de Binot, et « semble que ledit baptesme servit de médecine à l'àme et au corps parce que dempuis ledit Indien fut mieux, se guérit, et est maintenant en France ». Gonneville prit très au sérieux son titre de parrain. Gomme Y Espoir l'ut pillé par des pirates avant de rentrer en France et que les armateurs ne voulurent pas s'exposer à de nouvelles pertes, le capitaine ne put renvoyer son filleul à Arosca. Au inoins s'efforça-t-il de lui faire oublier cet exil forcé. Il lui donna une bonne éducation, le maria en 1521 à sa fille Suzanne, et lui légua en mourant une partie de ses biens, à charge de porter, lui et ses descendants mâles, le nom et les armes des Gonneville. L'abbé Paulmier de Gonneville, le rédacteur du Mémoire adressé au pape Alexandre VII, était directement issu de ce mariage, et se qualifiait, non sans raison, de prêtre indien-.

L' Espoir quitta les côtes brésiliennes le 3 juillet 150i, et chercha tout d'abord à gagner le large afin de dépasser le tropique et de couper la ligne ; mais on ne connaissait pas

1 D'Avezac, ouv. cit.

[2 1-1., id.

JEAN Gût'SIX ET l'ALLMIER DE GONNEVILLE. i9

encore les courants marins qui facilitent la navigation, et, au lieu de se laisser porter par ces fleuves océaniques, nos compatriotes luttaient contre la masse de leurs eaux. Aussi n'avançaient-ils que lentement. Le scorbut se déclara à bord du navire. Le chirurgien Jean Bicherel de Pont l'Evesque, Jean Renoult soldat d'Honfleur, Stenot Vernier de Gonneville-sur-Honfleur, valet du capitaine, et l'Indien Namoa périrent les uns après les autres. Le reste de l'équipage lut diversement atteint. Gomme on manquait de vivres frais, et que le navire, depuis son départ, n'avait pas encore réussi à s'élever au large du continent américain, Gonneville donna l'ordre de laisser arriver et de prendre la terre dans la direction de l'ouest.

Le 10 octobre loOi, on était en vue d'un pays montueux et couvert de forêts. Nos Français y débarquèrent. « Item (1) disent que là ils trouvèrent des Indiens rustres, nuds comme venant du ventre de la mère, hommes et femmes, bien peu y en ayant couvrant leur nature, se peinturant le corps, signamment de noir ; lèvres trouées, les trous garnis de pierres verdes proprement polies et agencées, tincises en maints endroits de la peau, par balafres, pour paroistre plus beaux fils, ebarbez, my-tondus. » L'auteur de la Déclaration ne donne pas le nom de ces Indiens, mais les traits de sa description se rapportent de point en point avec les indications de Léry. C'est dans le pays des Tupinambas et des Margaïats, c'est à dire dans les provinces actuelles de Rio-Janeiro, Espiritu Santo et Bahia que venaient de débarquer Gonneville et ses compagnons. Margaïats et Tupinambas étaient également nus (2) ; ils se teignaient le corps de genipat pour se donner un aspect farouche (8) ; « outre plus ils ont ceste coustume,

(1) D'Avezac, ouv. cit.

(2,3) Léry, ouv. cit., | VIII. — Il.vx.s Stades, Voyage au Brésil, p. <!tj8. — Gandavo, Iliiioi>-<: de la province de Sanlà-

que dès l'enfance de tous les garçons, la lèvre de dessous, au dessus du menton, leur estant percée, ils enchâssent au pertuis de leurs lèvres une pierre verte (1) » ; ils aimaient à se balafrer la figure et le corps ; ils se rasaient seulement la moitié de la tête. Il n'y a donc pas d'hésitation possible, et c'est dans cette région, que nous aurons bientôt l'occasion d'étudier en détail, que se trouvaient Gonneville et ses compagnons.

Ces indigènes, plus avancés que les Carijos, avaient déjà vu des Européens, « comme (2) estoit apparent par les denrées de chrestienté que lesdits Indiens avoyent ». L'aspect du navire ne les étonnait plus. Ils connaissaient l'usage de divers instruments ou ustensiles. Ils avaient môme éprouvé les redoutables effets des armes à feu, dont ils avaient une grande terreur. Il paraîtrait même qu'ils avaient déjà eu à se plaindre des Européens, car non-seulement ils n'allèrent pas à leur rencontre, mais encore, quand les Français cherchèrent à entrer en relations avec eux, il les assaillirent à l'improviste, tuèrent Henri Jesanne, firent prisonniers .et entraînèrent dans les bois, où sans doute ils les dévorèrent, Jacques L'Homme, dit la Fortune, et Colas Mancel, et blessèrent quatre autres personnages de l'équipage, parmi lesquels Lefebvre « qui par curiosité dont il était plein s'esïoit descendu à terre (3). » La blessure de ce dernier était mortelle. A peine remonté sur Y Espoir, il expirait dans les bras de ses amis.

Essayer de le venger était chose facile. On aurait vite eu raison de ces barbares ; mais Gonneville ne voulut pas expo*

Cruz, p. 114. — D'Orbigny, Voyage dans les deux Amériques, p 108. — Thevet, Cosmographie universelle, p. 931.

1 Voir la note précédent-'.

(2) D'Ayezac, ouv. cit.

M) D'Avezac, ouv. cit.

ser ses hommes à quelque échec qui compromettrait le reste de l'expédition, et, comme il fallait à tout prix renouveler les provisions, et surtout trouver une terre hospitalière où les malades et les convalescents reviendraient à la santé, Y Espoir leva l'ancre aussitôt pour le jeter de nouveau cent lieues plus au Nord.

M. d'Avezac (1) pense que cette nouvelle relâche se fit non loin de Bahia, car il est question dans la Déclaration de Gonneville d'un débouquement, c'est-à-dire d'une sortie par un détroit, et le seul point de la côte brésilienne en deçà du tropique austral qui permette un débouquement est la rade de Bahia formée par File d'Itaparica. Sans être aussi affirmatif, contentons-nous d'indiquer cette hypothèse. C'est, en tout cas, sur le rivage de la province actuelle de Bahia que l' Espoir put se ravitailler. Cette fois, nos Français étaient sur leurs gardes. D'ailleurs les indigènes les accueillirent fort bien: « La navire fut là chargée de vivres et des marchandises dùdït pays predeclarees... et eussent lesdites marchandises vàïlu deffrsfyer le voyage, et outre bon proffict, si la navire fut! 'venue à bon port (2). »

Quand tout fut remis en ordre, Y Espoir mit à la voile pour la troisième fois, et se lança en pleine mer. Sept à huit jours après le débouquement, « il (3) se trouvait en présence d'un islet inhabité, couvert de bois verdoyans, d'où sortoient des milliasses d'oiseaux, si tant qu'aucuns se vinrent à nicher sur les mâts et cordages de la navire. » Cette île est probablement Fernando de Norônha. Léry (4), quelques années plus tard, passera dans son voisinage. « Nous vismes que ceste isle, écrit-il, estoit non-seulement remplie d'arbres tout verdoyans en ce mois de ianvier, mais aussi il en sortoit tant d'oyseaux,

(1) D'Avezac, ouy. cit.

(2) KL, id.

(3) Id., id.

(4) Léry, uuv. cit., p. XXI.

dont beaucoup vindrent se reposer sur les mats de nostre navire, et s'y laissèrent prendre à la main, que vous eussiez dit, la voyant ainsi un peu de loin, que c'estoit un colombier. » Nos compatriotes eurent bientôt franchi la ligne, et se trouvèrent alors en pleine mer des Sargasses. Les immenses espaces occupés par ces prairies naturelles de l'Océan ne laissèrent pas de leur causer quelque frayeur. En effet, l'aspect étrange de cette mer a souvent effrayé les naviga-. leurs qui la parcoururent. Les compagnons de G. Colomb et Colomb lui-même eurent grand peur quand ils se virent engagés dans ces masses de végétation flottante. Jean de Léry, quand il revenait en France, se crut arrêté par les sargasses qui retenaient son navire comme les filaments du lierre, et les matelots durent à plusieurs reprises s'ouvrir un passage avec la hache. Ces dangers étaient sans doute exagérés par la naïve crédulité des voyageurs d'alors, car ils ont de nos jours à peu près complètement disparu. Des barques ou de petits navires à voile auront peut-être quelque peine à se frayer un passage, mais de gros navires et surtout des bateaux à vapeur s'ouvriront toujours et facilement une voie. On comprend néanmoins les terreurs de l'équipage de Y Espoir. Les matelots se croyaient à chaque instant arrêtés par ces herbes flottantes (1), dont quelques-unes atteignent des proportions gigantesques, mais ils parvinrent à se dégager, et se trouvèrent dans une mer libre. Quelques jours plus tard ils arrivaient aux Açores, puis en Irlande et enfin à Jersey. Les côtes de France étaient en vue: quelques heures encore les séparaient de l'heureux moment où ils pourraient revoir leurs familles, et jouir en paix d'un repos bien légitime ; mais deux corsaires les guettaient. L'Anglais

(1) On a recueilli telle <le ces algues qui mesurait 183 mètres, et une autre qui atteignait la longueur extraordinaire «le 36f> mètres. V. I'ai i. Gaffarel. La mer des Sargasses. Bulletin de la Société de Géographie. Décembre 1872.

Edward Blunt, de Plymouth, et un Breton, Mouris Forlin, prévenus de leur arrivée et comptant sur un riche butin, les attaquèrent à l'improviste. Gonneville et les siens se défendirent avec l'énergie du désespoir, mais ils étaient par trop inférieurs en forces. Ils s'échouèrent à la côte de l'île où leur navire se brisa et disparut avec sa riche cargaison. Douze d'être eux succombèrent dans ce combat inégal, et quatre mitres moururent des suites de leurs blessures. Telle était la triste issue d'une expédition jusqu'alors si heureuse et si féconde en résultats. Ils comptaient sur la fortune et n'avaient recueilli que des fatigues et des maladies. Au moins conservaient-ils la preuve vivante de leur découverte, le jeune Essomericq, « qu'audit Honfleur et par tous les lieux de la passée, estoit bien regardé pour n'avoir jamais eu en France personnage de si loingtain pays » (1).

A peine débarqué, Gonneville déposa sa plainte au Conseil de l'Amirauté ; mais la police des mers n'était alors qu'un vain mot, et cette absence de sécurité faisait de la piraterie une véritable profession. Les gens de l'Amirauté ne purent offrir aux malheureuses victimes de Blunt et de Fortin que de stériles consolations. Ils eurent pourtant une heureuse pensée, et, sans le savoir, préparèrent pour Gonneville la plus splendide des réparations en assurant à son nom l'immortalité. Ils le requirent « pour la rareté dudit voyage, et iouste les ordonnances de la marines portantes que à la Iustice seront baillez les iournaux et déclarations de tous voyages au long cours, que ledit capitaine et compagnons lissent ainsy : pourquoi, obéissant à Iustice, il capitaine de Gonneville, et lesdits Andrien de la Mare et Anthoine Thiery, qui ont esté chiefs présents à tout le voyage, ne pouvant à leur regret bailler aucun de leurs iournaux, pour avoir esté perdus avecques la navire, ont fait la présente déclaration. » C'est

(1) D'Avezac, ouv. cit.

cette déclaration longtemps égarée ou méconnue, dont nous venons de faire l'analyse. Elle concorde de tous points avec le Procès-verbal du 19 juillet 1505 dressé à la suite par les gens de l'Amirauté, et qu'on avait également perdu. De ces deux documents il résulte que le capitaine de Gonneville, parti de Honileur pour aller chercher fortune aux Indes- Orientales, fut arrêté par la tempête dans l'Atlantique et jeté hors de sa voie sur le continent américain. Il débarqua au Brésil dans le pays des Garijos, et y séjourna six mois environ, de janvier à juillet 1504. Dans ce long séjour, il eut le temps d'observer les mœurs des indigènes, et d'étudier les ressources du sol. Durant son voyage de retour il débarqua deux autres fois sur le continent, une première fois dans le pays des Margaïats ou des Tupinambas, une seconde fois non loin de Bahia. Il longea l'île Fernando de Norônha, traversa la mer des Sargasses, toucha aux Açores, en Irlande et à Jersey, où il fut attaqué par les corsaires qui le dépouillèrent de son avoir. Gonneville est donc le premier de nos compatriotes après Cousin, dont le voyage au Brésil ait laissé des traces certaines dans l'histoire, et la relation de son voyage est bien authentique, puisqu'on peut en confirmer la véracité et reconnaître, au moins dans leurs traits principaux, les pays qu'il a décrits.

Après Jean Cousin et Paulmier de Gonneville, et pendant les premières années du XVIe siècle, un nom domine tous les autres : celui de deux illustres armateurs dieppois, les Ango. Ce sont eux, qui les premiers, organisèrent en quelque sorte un service régulier entre la France et le Brésil, et pendant

leur longue carrière, ne cessèrent de disputer aux Portugais la domination de ces riches contrées. Tous deux avaient du cœur et de l'intelligence : on les aurait dit taillés à l'image de notre héroïque Jacques Cœur. Bien qu'ils aient rendu à leur patrie de réels services, ils n'ont pas encore obtenu la justice qu'ils méritaient. Leur nom figure à peine dans les histoires de l'époque. Il n'est pas cité par les dictionnaires biographiques les plus complets, ni parBayle, ni par Moréri, ni même par Michaud. Aussi, après un si long oubli est-il difficile de donner sur leur compte des indications précises. Nous l'essayerons pourtant, ne serait-ce que pour protester contre la coupable indifférence de nos devanciers.

Le premier des Ango qui ait illustré sa famille était d'origine normande. Ses parents étaient pauvres et de basse extraction : mais il avait de l'énergie, de l'activité, un esprit ouvert et entreprenant. Tout porte à croire qu'il débuta par le rude métier de marin, et parcourut lui-même les pays dont ses navires exploitèrent plus tard les ressources. Comme il fut heureux dans ses voyages, il acquit une certaine fortune, et devint armateur. Ses spéculations réussirent, et ses richesses augmentèrent. Il eut bientôt à ses ordres une véritable flotte marchande, et prit à son service les meilleurs capitaines de l'époque ; tous élèves de Desceliers, aussi rompus à la pratique des mers que pénétrés des principes de la nouvelle école d'hydrographie (1). On a conservé le nom de quelques-uns de ces utiles auxiliaires : Jean Denis de Honfleur et Gamart de Rouen qui se trouvaient au commencement du XVIe siècle dans les eaux de Terre-Neuve et du

(1) Ramusio Raccolta di Viaggi, t. III, p. 354 Un navilio d'Onfleur, del quale era capitano Giovanni Dionisio et il piloto Gamarto di Roano, primamente v'ando, e nell anno 1508 un navilio di Dieppa detto la Pensée, el quale era di Giouan Ango, padre del monsignor lo capitano e visconte di Dieppa, sendo maestro, over patron di detta nave, maestro Thomaso Aubert.

Canada ; Thomas Auberl de Dieppe qui, sur le navire la Pensée, explorait en 1508 les mêmes parages. Jean Denis paraît avoir été le plus résolu de ces capitaines, car son nom est encore cité dans la curieuse relation insérée par Ramusio (1) dans sa collection de Voyages, sous le titre de Discorso d'un r/ran capitano di mare Franeese de! luogo di Dieppa. « Une partie de cette terre du Brésil, y est-il dit, fut découverte il y a une vingtaine d'années par Denis de Honfleur ». Nous n'avons pas d'autre détail sur celte expédition. 11 ne faudrait donc pas ci 1er Denis de Honfleur parmi les voyageurs illustres, mais il a eu l'heureuse chance de transmettre son nom à la posténlé, et, déplus, nous savons par Ramusio (2) que son exemple fut imité par un grau , nbre de vaisseaux français. «Depuis cette époque, lisons-. .^us dans le Discorso d'un ç/ran capilano, beaucoup d'autres navires français ont abordé au Brésil, sans y rencontrer aucune trace de la domination portugaise. Aussi les habilants sont parfaitement libres, et ne reconnaissent ni puissance royale, ni lois. Ils ont un penchant marqué pour les Français qu'ils préfèrent à tous les autres peuples qui fréquentent leurs côtes. On pourrait comparer ces peuples à une table blanche, sur laquelle le pinceau n'a point encore laissé de trace, ou à un jeune poulain qui n'a pas connu de frein ».

L'importance de ce passage est capitale, car il nous prouve

1 iil. id. « L'allia parte fn scoperta per uno do Honfleur ehiamato Dionisio d'Haïifleur da venti anni in qua ».

(2) id. id. p. 355-6. « Di poi molli altri navilii di Francia vi sono stati, e mai non trovorano Portoghesi in terra alcuna ehe la tenessero per il re di Portagallo, equelli délia terra son liberi, e non sogetti ne a re ne a legge, ed amano piu lo Francesi che <jiialcunque altra gente che vi pratichi, detti popoli sono come la tavola bianca nella qualo non v' é araora stato posta il pennello, ne disegnato ( osa alcuna, over corne sia tin poledro giovana, il quale non ha mai portato ».

que les côtes brésiliennes étaient fréquentées par de nombreux négociants français, assurés d'y trouver un bon accueil et d'y faire de fructueux échanges. C'étaient surtout les capitaines d'Ango qui exploitaient la région. On ne connaît il est vrai ni le nom des navires ni celui de leurs capitaines, mais au moins est-on assu*é de leur présence dans ces parages dès les premières années du XVIe siècle. En voici une preuve nouvelle : V Histoire du Brésil par M. de Varnhagen contient un extrait de YEnformaçao do Brasil e de suas capitanias, composé en 1584 par un jésuite anonyme. On y lit dans le chapitre intitulé, (1) Daprimeira entrado dos Francezes no Brasil : « En l'année 1504 les Français arrivèrent au Brésil pour la première fois au port de Bahia, ils &r "èrent dans la rivière de Pagnaraçu, qui se trouve dans même baie, y firent leurs échanges, et, après de bonnes affaires, retournèrent en France, d'où vinrent depuis trois navires. Or, tandis que ceux-ci étaient dans le même endroit occupés à trafiquer, il entra quatre bâtiments de la flotte du Portugal qui leur brûlèrent deux navires et leur prirent l'autre après leur avoir tué beaucoup de monde. Quelques hommes cependant s'échappèrent dans une chaloupe, et trouvèrent à la pointe Itapurama, à quatre lieues de Bahia, un navire des leurs qui retourna en France. » Il y avait donc, dès 1504, au moins quatre navires français qui trafiquaient en même temps, et sur le même point de la côte brésilienne, le tout sans préjudice des autres navires qui peut-être exploitaient à la même époque d'autres points de la côte : ce qui semblerait indiquer des relations fréquentes et une grande activité.

La fréquence des relations entre la France et le Brésil, dès les premières années du XVIe siècle, nous est encore attestée par le passage suivant, emprunté à la Chronique ou plutôt à la continuation de la Chronique c/'Eusèbe de Césarée, par

Prosper et Mathieu Paulmier. « En 1509, lisons-nous dans cet ouvrage qui fut imprimé en 1518, sept Sauvages originaires de cette île qu'on appelle le Nouveau-Monde furent amenés à Rouen avec leur barque, leurs vêtements et leurs armes. Ils sont de couleur foncée, ont de grosses lèvres ; leur figure est couturée de stigmates ; on dirait que des veines livides, qui partent de l'oreille et aboutissent au menton, dessinent leurs mâchoires. Ils n'ont jamais de barbe au visage ou ailleurs, aucun poil sur le corps, sauf les cheveux et les sourcils. Ils portent une ceinture avec une sorte de bourse pour cacher leurs parties honteuses. Ils parlent avec les lèvres, ils n'ont aucune religion. Leur barque est d'écorce : un seul homme peut avec ses mains la porter sur l'épaule. Ils ont pour armes des arcs très étendus, dont la corde est faite de boyaux ou de nerfs d'animaux. Leurs flèches sont en roseau, et terminées par des pierres ou des arêtes de poisson. Ils mangent de la chair desséchée, et boivent de l'eau. Ils ne savent ce qu'est le pain, le vin ou l'argent. Ils mar-

(1) Eusebi Cœsariensis Chronicon cum additionibus Prosperi et Mathi^e Palmerii. Parisiis H. Stephanus, 1518, — réimprimé à Bâle en ]529, p. 156. «. Anno 1509 septem homines sylvestres ex ea insula, quse terra nova dicitur, Rothomagi adducti sunt cum cvmba, vestimentis et armis eorum (sic). Fuliginei sunt colorum, grossis labris, stigmata in facie gerentes, ab aure ad médium raentum instar lividœ venulœ per maxillas deductse. Barba per totam vitam nulla, neque pubes, neque ullus in corpore pilus, prœter capillos et supercilia. Baltheum gérant in quo est bursula ad tegenda verenda, idioma labris formant, religio nulla, cimba eorum corticea, quam homo una manu evehat in bumeros : Arma eorum, arcus lati, chordœ ex intestinis aut nervis animalium. Sagittœ cannœ saxo aut osse piscis acuminatœ. Cibus eorum carnes tostœ, potus aqua, panis et vini et pecuniarum nullus omnino usus. Nudi incedunt aut vestiti pellibus animalium, ursorum, cervorum, vitulorum marinorum et similium. Regio eorum parallelus septimi climatis, plus sub Occidente quam Gallica regio.

chent nus ou recouverts de peaux d'animaux, ours, cerfs, veaux marins et autres semblables. Leur pays est sous le .parrallèle du septième climat plus abaissé sous l'Occident que 4fU'égion française. »

Cette description est assurément trop vague pour qu'il soit possible de déterminer le pays d'où venaient ces Brésiliens. On sait pourtant, à ne pas en douter, que ce sont des Brésiliens ; car leurs costumes, leurs habitudes, et jusqu'aux particularités de leur physionomie s'appliquent aux indigènes de l'Amérique du Sud, et, de plus, le septième climat, d'après la cosmographie de l'époque, correspond exactement à la région brésilienne. Ces sept Sauvages avaient sans doute été amenés par quelque capitaine normand, à titre de curiosité, ou même par satisfaction d'amour propre, afin de mieux prouver à ses compatriotes la réalité et l'importance de son expédition. Peut-être encore les avait-il mis à son bord dans un intérêt commercial', espérant qu'ils deviendraient, une fois retournés dans leur pays, ses auxiliaires dévoués et les propagateurs inconscients de son influence, car ils reviendraient tout émerveillés de la puissance et des richesses de la France, enchantés du bon accueil qu'ils avaient reçu, et disposés, afin de garder sur leurs compatriotes une sorte de supériorité, à rester les amis de ces puissants étrangers. Il est vrai que les Brésiliens de leur côté ne demandaient alors qu'à venir en Europe. Tandis que, dans la plupart des autres régions américaines, les Espagnols ou les Portugais étaient souvent obligés de recourir à la violence pour embarquer sur leurs navires quelques indigènes, les Brésiliens au contraire aimaient à changer de place, et éprouvaient comme une curiosité enfantine qui les poussait à voir de leurs propres yeux le pays dont on leur racontait tant de merveilles. En outre, les plus intelligents, loin de nier la supériorité de la civilisation européenne, comprenaient la nécessité de l'étudier pour se la mieux assimiler. N'avons-nous pas déjà vu le cacique Arosca se décider tout de suite à confier son fils

Essomericq à Gonneville, parce que ce dernier s'était engagé à lui apprendre à tirer le canon, et à fabriquer des miroirs, des couteaux et des haches. Dès ce moment, sur tous les navires français qui revinrent du Brésil en Europe montèrent un ou plusieurs Brésiliens. Leur séjour et leur présence furent attestés à diverses reprises par les écrivains contemporains, et quelques monuments, que nous aurons l'occasion d'étudier, gardent encore le souvenir de leur venue. Le passage de la chronique d'Eusèbe, que nous venons de citer, ne prouve-t-il pas que dès 1509 les Brésliens s'étaient tellement accoutumés à nos compatriotes que sept d'entre eux à la fois n'hésitèrent pas à croire à leurs promesses et à venir en Europe ? Cette grande confiance de leur part semble indiquer que plusieurs d'entre eux les avaient déjà précédés en France, et par conséquent que des relations presque régulières existaient dès cette époque entre la France et le Brésil.

Avec Jean Ango, le second de sa dynastie, les voyages de France au Brésil ou du Brésil en France devinrent plus nombreux encore, et les articles de provenance brésilienne figurèrent régulièrement sur nos marchés. Jean Ango continua les traditions et la profession paternelle. Il était né à Dieppe vers 1480. Son père lui iit donner une instruction développée, car il avait assez de bon sens pour comprendre que le capital intellectuel est le seul que n'entame pas l'adversité. Il le fit assister aux doctes leçons de Desceliers ; peut-être même l'embarqua-t-il avec l'un ou l'autre de ses meilleurs capitaines, pour qu'il se rendit compte par lui-même des ressources inépuisables du commerce, et des nouveaux débouchés qu'il pourrait un jour ou l'autre ouvrir à sa maison. A la mort de son père, dont on ignore la date précise, mais qu'il est permis de fixer approximativement aux premières années du règne de François I"r, le jeune Ango, qui avait hérité de son immense fortune, se fixa à Dieppe, dont il fit comme le centre de ses opérations. Non-seulement il retint à son service tous les anciens capitaines de son père, obscurs

LES lihTX ANGO. 61

artisans (1) de sa prospérité : Denis, Gamart, Aubert, mais encore il appela près de lui tous ceux de ses anciens condisciples à l'école de Desceliers, dont il avait pu apprécier le mérite ou la science : Pierre Mauclerc, qui se rendit célèbre par ses connaissances astronomiques ; Pierre Crignon, voyageur et poêle, qui ne dédaignait pas de célébrer les pays qu'il avait visités, ou les hauts faits dont il avait été le témoin ; Jean Parmentier, qui devait le premier déployer aux Indes-Orientales le pavillon français, et son frère Raoul. 11 n'hésitait même pas à prendre à sa solde les marins étrangers dont il connaissait la réputation. Ainsi Jean Verrazzano, l'illustre marin à qui nous devons la découverte de la côte occidentale des Etats-Unis actuels, fut spécialement engagé par lui pour exécuter un voyage aux Indes, si du moins nous ajoutons foi à un curieux contrat, ou plutôt à un projet de rédaction aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale (2).

Grâce à sa féconde impulsion, le commerce français prit à cette époque un essor prodigieux. A Dieppe, à Honfleur, à Rouen, et dans cette nouvelle cité que la protection de François Ier allait bientôt tirer de son obscurité pour en faire le port le plus florissant de la Manche, au Havre, se formèrent des compagnies de négociants, et bientôt, de tous les ports français de l'Océan, partirent dans la direction du Brésil de véritables flottes marchandes.

De tous les capitaines au service d'Ango (3), le seul, dont

1) Margry. Les Navigations françaises. § IV, p. 181-225.

2 Foivls. do Fontette, portefeuille XXI, pièce 16, Cf. Margry, ouy. cit. p. 194-195.

(3 II nous faut pourtant mentionner encore le navire français que Gabotto trouvait en 1518 à la Rai" de tous les Saints. C f. Gomàrà. ffist. gen. de las Indias, % LXXXVIII, p. 114. Y en el camino topo una nao Francesa, que contratava cou loa Indios de! golfo de Todos los Santos ». Rien n'empêche Je supposer que ce navire appartenait à AngO.

"la relation de voyage au Brésil ait été conservée, est Jean Parmentier, et encore l'authenticité de cette relation n'estelle établie que depuis peu. Ramusio, dans le troisième volume de sa célèbre Collection de voyages, avait inséré un discours « sur les navigations d'un grand capitaine français du port de Dieppe, et sur les voyages faits aux terres nouvelles des Indes Occidentales, dans la partie appelée la Nouvelle-France, depuis le 40e jusqu'au 47e degré, sous le pôle arctique, aux terres du Brésil, de la Guinée, et aux îles de Saint-Laurent et de Sumatra, jusqu'où sont parvenus les caravelles et les navires français (1) ». Ce grand navigateur anonyme aurait donc parcouru à peu près toutes les mers alors connues, et abordé toutes les terres nouvelles dont s'occupaient les négociants et même les souverains. Le résumé de ses voyages, composé par Ramusio, est en effet très-curieux. Il abonde en observations pittoresques, et dénote un savant théoricien en même temps qu'un vaillant chercheur. Voici la description que donnait du Brésil, d'après Ramusio, le capitaine dieppois anonyme: «La terre du Brésil est située au-delà de la ligne équinoxiale dans la partie méridionale (2).... Entre le fleuve Maragnon et le cap Saint- Augustin, on rencontre des peuplades dont quelques-unes ont des mœurs douces et sociables, et les autres conservent des habitudes belliqueuses ; on y rencontre des plantations, des maisons et des châteaux recouverts d'écorces d'arbres. Les hommes, ainsi que les femmes, sont nus ; ils ont pour

(1) Navigasionid'un grancapitano del mare francese delluogo di Dieppa, sopre le navigazioni fatte alla terra nuova dell'Indie Occidentali éhiamata la Nuova- Francia, da gradi 40 fino a gradi 47, sotto il polo artico, e sopra la terra del Brasil, Guinca, isola di San Loren;o,e quella di Sumatra fino aile quali hanno navigato le caravele e navi francese.

,2) Suit une énumcration de distances, que nous supprimons, car elle ne présente aucun intérêt*

LES DEUX AXGO. 63

armes des arcs et des flèches dont l'extrémité porte une pointe de bois très dur ou d'os. Les nobles et les personnes élevées en dignité ont le visage percé de trous dans lesquels ils placent des pierres blanches et bleues bizarrement sculptées. Leurs colliers sont des espèces de chapelets ornés d'écaillés de poissons, et ils portent d'énormes panaches attachés sur le dos (1). Lorsqu'ils assistent à quelque banquet pour se repaître de la chair d'un ennemi, quelques-uns, pour ajouter à leur gentillesse, imaginent de se peindre le corps de diverses couleurs, et d'autres se couvrent de plumes de la tète au pied, ce qui ne laisse pas que d'être curieux à voir.

Le long de cette côte et vers le couchant, les Portugais n'ont élevé aucun château ni forteresse; seulement, on trouve dans un lieu dit Fernambouco, situé après le cap Saint- Augustin, une petite forteresse de bois, qui sert d'asile à quelques Portugais exilés. La partie la plus fréquentée par les Français et les Bretons est située entre le cap Saint- Augustin et le Port-Royal, qui est placé au 12e degré ; c'est aussi dans cette partie que se trouvent les meilleurs bois du Brésil et en plus grande quantité.

On ne rencontre, le long de cette côte, aucune forteresse ni château qui indique la présence des Européens. La population se montre plus affable aux Français qu'aux Portugais. Le terrain de ces contrées est bon et fertile en arbres fruitiers, dont les produits sont, pour la plupart, propres à la vie animale ; l'air y est fort sain ; la côte a de bons ports, et, en quelques lieux, des rivières qu'on pourrait utiliser. Leurs maisons et leurs plantations sont entourées de palissades ; les deux sexes vont également nus sans en paraître embarrassés. Ils sont armés comme leurs voisins, ne se servent pas de monnaie, et ne savent point compter au-delà du

(1) L'exactitude de tous ces détails est confirmée par Léry, Thevet, H. Stadeu, Gandavo, etc. Ouv. cit. passiui.

nombre de leurs doigts, en y comprenant ceux des pieds. Ils échangent des bois précieux contre de petites haches, des coins de fer et des couteaux.

Dans quelques contrées, les habitans sont obligés d'aller chercher les bois d'échange souvent à trente lieues dans l'intérieur du pays, ils y vont par bandes ou compagnies de quatre ou cinq cents hommes, conduites chacune par leurs rois

Les habitants du Brésil vivent des produits du pays, qui sont des fèves, des navets, du millet, etc. Ils ont en abondance des poules, des c' .,, . perroquets, des canards, des lièvres, des lapins et autres espèces de gibier. Leur boisson est une sorte de bière qu'ils fabriquent avec du millet, et avec laquelle ils s'enivrent souvent. Ils labourent leurs terres au moyen de bêches de bois ; se nourrissent de serpens, de lézards, de tortues, de sauterelles et de poissons. Ils n'ont point d'heure fixe pour leurs repas, qu'ils prennent lorsqu'ils ont faim, le jour comme la nuit. Ils livrent facilement leurs filles aux étrangers, mais ne permettent pas que ceux-ci touchent à leurs femmes qui, de leur côté, se montrent fidèles à leurs maris (i). »

Telle est la première description du Brésil par un de nos compatriotes. On aura remarqué la précision des détails et l'exactitude des observations. Ramusio rendait pleine et entière justice à ce capitaine dieppois : « Nous regrettons, disait-il (2), de ne pas savoir son nom, parce que ne pas le

(1) Les paragraphes suivants sont relatifs à la découvert'' du pays, et aux prétentions portugaises. Nous les .avons déjà cités plus haut.

(2i Ramusio, t. III, p. 430. « Questo discorso ci è parso veramente molto bello, e degno «fesser letto da ogni uno: ma l"'ii <'i dolerao di non sapere il nome dell' autore, perciocchè non ponendo il suo nome, ci pardi fare ingiuria alla memoria di rosi valente c gentil cavaliero. »

FAG SI MILE DE LA CARTE DU BRÉSIL, d'après p.amusio.

( MDCVI )

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dire nous parait faire injure à la mémoire d'un homme d'un tel mérite. »

Ses vœux ont été de nos jours exauces : On sait que ce ffran capitaho del mure Francese se nommait Jean Parmentier, et qu'il était au service d'Ango. Voici comment on est arrivé à retrouver son nom : Un heureux chercheur, M. Estancelin (1), découvrit à Sens, vers 1830, un manuscrit intitulé : « Mémoire que nous issismes du Havre do Dieppe, le iour de Pasques, 28e iour de mars 1529, etc.» C'était le journal de bord de deux navires dieppois, appartenant à la maison Ango, la Pensée et le Sacre que leur capitaine, Jean Parmentier, conduisit jusqu'à Sumatra. En comparant ce journal de borda la partie de la Relation de Ramusio qui se rapportait au voyage du capitaine anonyme à Sumatra, M. Estancelin s'aperçut, à sa grande surprise, que le journal et la Relation étaient identiques, ou du moins que le journal était comme le commentaire et l'explication la plus complète de la Relation. Ainsi, pour n'en donner qu'une preuve, trois petites îles près de Sumatra avaient été nommées par Parmentier la Louise, la Marguerite et la Parmentière : nous les retrouvons sur la carte annexée à la Relation de Ramusio sous les noms de la Loyse, la Margarite et la Formentière. Le capitano Francese n'est donc autre que Jean Parmentier, et, comme l'authenticité de la Relation de Ramusio est indiscutable pour le voyage de Sumatra, n'inspire- t-elle point par cela même une égale confiance dans ses autres parties ?

Aussi bien ce n'était pas un homme ordinaire que Jean Parmentier. Grand mathématicien et excellent marin, il ne dédaignait pas les arts libéraux et se reposait d'Eolus et de Thétis, pour employer le langage mythologique de l'époque, soit en traduisant Salluste, soit en composant des poésies en l'honneur des Terres Neufves et du Nouveau Monde. Pierre

1 Estancelin, ouv. cit., p. l'Ji

Oignon, son contemporain et son biographe, a grand soin de faire remarquer « qu'il estoit une perle en rhétorique française, et en bonnes inventions tant en rithme qu'en prose (i). » M. Margry a retrouvé quelques-uns de ces morceaux poétiques (2), mais, malgré l'intérêt qui s'attache à la personne de leur auteur, nous avouons ne pas partager le naïf enthousiasme de Orignon. Il est difficile d'imaginer des allégories plus raffinées et moins compréhensibles. Le hardi capitaine réservait sans doute toute la netteté de son esprit pour les difficiles expéditions dont le chargeait Ango. Ce ne sera certes pas dans ses moralités à personnages, ni dans ses chants royaux (3) <■ laits soubs termes astronomiques, géographiques et maritimes, à l'honneur de Marie », que nous rechercherons la trace de ses vigoureux efforts, mais bien plutôt dans ses voyages. Tout jeune, il avait fréquenté Terre-Neuve et ses pêcheries. Plus tard, il avait visité le Brésil. Un de ses frères ayant obtenu d'Ango l'autorisation de conduire un navire audelà des Indes, dans les grandes îles qui produisent les épices, il l'accompagna dans ce long voyage, et poussa jusqu'en Chine. Cette première tentative ayant réussi, il revint, avec son frère, dans les mêmes parages, et, cette fuis, lit une longue station à Sumatra. Il est sans doute difficile de préciser la date de ces divers voyages ; ils furent cependant, ceux de Terre-Neuve et du Brésil du moins, antérieurs à 1526, car c'est en 1526 que les frères Parmentier partaient pour la Chine, et en 1528 pour Sumatra.

Jean Parmentier aimait à rendre justice à ses collaborateurs et à ses devanciers. Sans lui nous ne connaîtrions pas les noms de Gamart, d'Aubert et de Denis de Honfleur. Il détestait de tout cœur les rivaux de la France en matière commer-

(1] Margry. Les Navigations françaises, p. 200. 2; Id., p. 383-392.

(3) Réimprimés dans la collection Silvfcstre, 1838. 5e livraison-

ciale, les Portugais, et remarquait avec plaisir que les Brésiliens ne les aimaient pas davantage. Si quelque heureux hasard nous restituait le journal de bord de ses voyages au Brésil, il est probable que notre sympathie augmenterait pour celui qu'il faut continuer à nommer, avec Ramusio, il gvan cnpitano Francese.

A défaut de ce voyage, à défaut des relations des autres expéditions tentées dans ces contrées par les capitaines au service d'Ango, il nous est permis d'étudier un monument contemporain, qui nous donnera la preuve indiscutable des relations qui existaient à cette époque entre la France et le Brésil. A Dieppe, dans l'intérieur de l'église de Saint- Jacques, du côté de l'Évangile, sous la voûte de la contreallée du chœur, la seconde travée est murée par une maçonnerie ajoutée après coup, et formant une petite salle qu'on nomme aujourd'hui encore le Trésor. Cette maçonnerie est délicatement fouillée par le ciseau du sculpteur, et les ornements variés qui la composent dénotent une rare habileté de main et une capricieuse imagination. En 1582, lors des fureurs iconoclastes qui jetèrent les protestants sur les temples catholiques, et leur tirent anéantir en un moment de folie les chefs-d'œuvre amassés par tant de siècles, les délicates sculptures de cette muraille furent endommagées. Lors de la première Révolution, elle eut également à souffrir du brutal vandalisme des prétendus patriotes. Par bonheur la frise qui ornemente cette charmante façade et qui est élevée à vingt pieds à peu près au-dessus du sol a peu souffert de nos discordes religieuses ou politiques. Elle représente non pas une cérémonie chrétienne, comme on serait tenté de le croire en pareil lieu, mais des hommes, des plantes et des animaux qui n'appartiennent pas à nos climats. L'artiste anonyme qui a si délicatement fouillé la pierre semble avoir voulu consacrer la vieille gloire des navigateurs dieppois. Il a représenté les peuples avec lesquels sa ville natale était alors en relations, et rendu hommage à sa prodigieuse activité. Le clergé y a

fiS HISTOIRE DU BRKSIL FRANÇAIS.

volontiers consenti, bien qu'une pareille représentation lût contraire à toutes les habitudes chrétiennes. Il reconnaissait par cet acte de complaisance les services de la marine dieppoise, et en même temps éternisait la gloire de la patrie commune. Comme le remarque ingénieusement Yitet (1), « de quelque manière qu'on interprète ce monument, qu'on y voie une mosaïque des diverses espèces de nations découvertes par les Dieppois, qu'on veuille au contraire y chercher la représentation d'un fait, d'une action quelconque, dont tout ces personnages seraient les acteurs, ou eniin qu'on suppose que ce sont autant de ligures isolées jetées au hasard et sans intention, toujours devra-t-on reconnaître que ce bas-relief est une image des mœurs et des costumes des pays situés au-delà de l'équateur. »

Trente quatre personnages, sans parler des animaux et des plantes, figurent sur ce bas-relief. On reconnaît aisément parmi eux trois Nègres et Négresses, et dix-sept Asiatiques. Les vêtements, les armes et les traits de six autres sont moins faciles à distinguer. Quant aux sept derniers, ce sont, à ne pas s'y méprendre, des Américains et spécialement des Brésiliens. Un premier groupe est formé par trois personnes, un homme, une femme et un enfant : Tous les trois sont nus, mais coiffés de plumes, coiffure originale que Léry décrit en ces termes : (2) « Quant à l'ornement de tête de nos Tououpinamkuins, ils lient et arrangent des plumes d'ailes d'oiseaux incarnates, ronges, et d'autres couleurs, desquels ils font des fro liteaux, assez ressemblans, quant à la façon, aux cheveux vrais ou faux, qu'on appelle raquettes ou ratepenades : dont les dames et demoiselles de France, et d'autres pays deçà depuis quelque temps se sont si bien accommodées. » L'homme et la femme portent encore une ceinture de plumes, et la femme a

\ Yitet. Histoire de Dieppe, t. II, p. 126. ^2) Léry, ouv. cit., g VIII.

I,ES DEUX ANCO. <î9

en plus une collerette de plumes. Quanta l'enfant, il gambade près de sa mère, sans autre ornement que sa coiffure. L'homme est armé d'un arc ; derrière son dos s'étale un paquet de flèches. La femme tient une sorte de thyrse terminé par une grosse fleur. Entre leurs deux têtes était jadis figuré un oiseau, dont il ne reste plus aujourd'hui qu'une aile et la queue. L'artiste avait sans doute voulu représenter un de ces magni fiqi'es perroquets brésiliens alors si recherchés en France.

Séparé de ce premier groupe par sept personnages, se présente un autre Brésilien, en costume de travail, car il ne porte que sa coiffure de plume. De la main droite il se suspend à un arbre, de la main gauche il brandit une cognée. Nous prenons ici sur le fait un trait de mœurs : Ge bûcheron est un Brésilien occupé à débiter le bois précieux dont les Européens se montrent si avides. Yitet (1) n'osait se prononcer sur ce personnage : « Que fait-il? Danse-t-il? Fait-il effort pour arracher ce tronc d'arbre qu'il vient d'ômonder avec une sorte de serpe ? C'est ce qu'il est difficile de déterminer ; » nous ne partageons pas l'hésitation du célèbre critique. Jamais Brésilien ne dansa tout nu et tenant une serpe à la main ; la danse était chez eux une cérémonie grave et presque sacrée. Ils ne s'y livraient qu'à de rares et solennelles occasions, et alors y prenaient part avec leur costume de guerre, et munis de toutes leurs armes (2); tandis que l'action de couper des bois précieux était pour ainsi dire leur occupation quotidienne, spécialement dans leurs rapports avec les Européens. Il est donc permis de supposer que l'artiste anonyme dieppois avait tenu à figurer ce Brésilien débitant la marchandise à laquelle plusieurs de ses compatriotes devaient leur fortune.

A l'extrémité de la frise nous trouverons encore trois autres

(1) Vitet, ouv. cit., p. 122.

(2) Léry, ouv. cit.,' planche p. 246.

Brésiliens : Les deux premiers paraissent lutter ensemble; le dernier tient de la main droite un long' javelot, et fait de la main gauche le geste d'un homme qui voudrait parler. Ils sont entièrement nus, et leur coiffure semble composée de feuilles plutôt que de plumes. A côté du dernier, trois grands singes finement étudiés, grimpent aux arbres ou dévorent des fruits avec une aisance de gestes, qui laisserait supposer de la part de l'artiste anonyme quelque arrière pensée malicieuse.

Ces six personnages sont donc des Brésiliens. Sans énoncer une conjecture trop hardie, on pourrait avancer qu'ils ont été copiés d'après nature, car c'était alors l'usage chez tous les capitaines au long cours de ramener à leur bord, comme pièces de conviction, des sauvages qu'ils exposaient à la curiosité publique, et dont ils se servaient en qualité d'interprètes dans leurs voyages ultérieurs. Gomme les vaisseaux allaient et revenaient sans cesse, il y avait toujours à Dieppe un certain nombre d'indigènes, dont il était facile au sculpteur de reproduire les traits ou les manières. Môme en supposant que l'artiste n'ait pas eu à sa disposition de modèles vivants, il y avait alors à bord de chaque navire quelque personne en état de dessiner, soit le charpentier du bâtiment, soit même quelque dessinateur de profession. (1) Les croquis de costumes, les armes et les instruments, les singularités de tout genre étaient dessinés avec soin, annexés au rapport du capitaine, et déposés avec ce rapport au Greffe de l'Amirauté, où on pouvait les consulter et au besoin les copier.

La muraille de Saint Jacques a été, d'après les ingénieuses conjectures de Vitet (2), construite de 1525 à 1530, quelques années avant que Jean Ango eût fait bâtir ou plutôt réparer

(1) Ainsi Nicole Lefebvre à bord de l'Espoir de Gonneville — Jehan Saisy à bord de laPenscc do Parmentier — Jacques Lemoyne do Mourgues attaché à l'expédition de Laudonnière en Floride, etc.

(2] Vitkt, ouv. cit., p. 130-136,

dans cette môme église la chapelle destinée à recevoir sa sépulture. Si dune l'artiste anonyme a, dès cette époque, exécuté dans une église chrétienne un bas-relief représentant les mœurs et les costumes de pays situés au delà de l'équaleur, c'est que ces contrées lointaines étaient déjà connues, observées et étudiées ; c'est que des relations fréquentes existaient entre Dieppe et le Brésil, et que les capitaines au service de Jean Ango choisissaient de préférence cette région pour en exploiter les richesses.

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