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Les Brésiliens en France

La preuve la plus curieuse de la fréquence des rapports qui, vers le milieu du XVIe siècle, resserrèrent les liens qui unissaient la France au Brésil, nous est fournie par un curieux opuscule, imprimé à Rouen en 1551, et dont M. Ferdinand Denis a eu l'heureuse idée de donner une analyse étendue et de citer les passages les plus importants (2).

C'était alors la coutume, quand un souverain visitait pour la première fois une des villes de son royaume, de lui faire ce qu'on appelait une entrée. Les plus riches citoyens et les plus hauts fonctionnaires luttaient entre eux de magnificence, afin de marquer son séjour par des fêtes brillantes. En 1548, Lyon avait reçu la Cour avec un luxe inouï et une prodigalité qui fit sensation. Les Rouennais prièrent le roi de vouloir bien à leur tour les honorer de sa visite, et résolurent de lui faire oublier les splendeurs de Lyon par la richesse et l'originalité de leur réception. Henri II et Catherine de Médicis étaient alors dans l'enivrement des premières années de leur royauté ; ils ne rêvaient que plaisirs et fêtes ; aussi acceptèrentils avec empressement la proposition des Rouennais, et, en octobre 1550, la Cour de France arriva dans la vieille capitale normande. Un écrivain anonyme a décrit les fêtes et les céré-

(1) Terx.ux CompanSj Ut supra.

(2) F. Dexis. Une fcte Brésilienne célébrée à Rouen en 1880. Paris, Techener 1850*

monies de Rouen dans un opuscule intitulé : « La Déduction du sumptueux ordre plaisantz spectacles et magnifiques théâtres dressés, et exhibés par les citoiens de Rouen ville métropolitaine du pays de Normandie, à la sacre Maiesté du Très Christian Roy de France, Henry secôd leur souverain Seigneur, et à Tresillustre dame, ma Dame Katharine de Medicis, la Roy ne son espouze, lors de leur triumphant ioyeulx et nouvel advenement en icelle ville, qui fut es iours de mercredyet ieudy premier et secôd iours d'octobre, mil cinq cens cinquante (1). » Grâce à ce curieux opuscule, nous savons que les Rouennais, afin de donner plus d'éclat à leur réception, avaient invité des artistes et des poètes étrangers à les aider de leurs inspirations. Ils offrirent en présent deux statues d'or au royal visiteur, dressèrent en son honneur des obélisques, des temples, des arcs de triomphe « animez de fort beaux personnages », et, dans leur amour des réminiscences antiques, figurèrent jusqu'à l'apothéose de François Ier. Mais la partie vraiment originale de la fête, celle qui intéressa le plus vivement la Cour entière, fut la reproduction de quelques scènes de la vie brésilienne. Il y avait alors à Rouen un certain nombre de Brésiliens, venus en France pour la visiter. Ils appartenaient à la tribu des « Tabagerres », importante fraction du peuple Tupinamba, qui de tout temps s'était signalée par son accueil empressé et sa large hospitalité vis-à-vis de nos compatriotes. Leur chef les avait accompagnés. Il se nommait Morbicha (2). Les Rouennais le prièrent de vouloir bien, lui et ses hommes, donner au roi de France comme une idée des mœurs brésiliennes. Malgré la saison

(1) Rouen, chez Robert le Hoy Robert et Jehan dictz du Gord tenantz leur boutique au portail des libraires, 1551.

(2) C'était sans doute un chef électif, et le nom de Morbicha s'ap^ plique moins à un homme qu'à une dignité. Cardim [Narrativû epistolar de una viagem e missdo jesuitica pela Bahia etc.,) parle desMurubichas qui conduisaient au combat les guerriers brésiliens.

fS2 HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.

avancée, on était au commencement d'octobre, il fut convenu que les rives de la Seine offriraient les scènes pittoresques et variées que nos matelots contemplaient sur les rivages américains. Afin de rendre l'illusion plus complète, on improvisa une forêt brésilienne, on bâtit à la hâte quelques cases, et comme les productions et les animaux du pays ne manquaient pas à Rouen, il ne fut pas malaisé de rendre l'imitation aussi complète que possible. Enchantés de se retrouver au milieu d'un paysage qui leur rappelait le pays natal et de vivre quelques heures comme au milieu de leurs forêts, fiers d'attirer sur eux l'attention des souverains et des plus grands seigneurs d'un puissant royaume, ces Brésiliens se prêtèrent avec empressement au désir des magistrats de Rouen, et leur promirent de jouer au naturel ce que, dans la langue légèrement pédantesque du temps, le rédacteur anonyme de la « Déduction du sumptueux ordre » appelle leur sciomachie (1), ou combat fictif.

Les Tabagerres de Rouen n'étaient pas assez nombreux pour « naïvement dépeindre au naturel » leurs guerres et leurs danses, les divers incidents qu'amenait le trafic du boià de Brésil, et leurs chasses. Ils n'étaient en effet que cinquante (2). Mais un grand nombre de matelots normands

(1) Mieux vaudrait sciamachie, ou combat avec sou ombre ; allusion à un exercice antique qui consistait à agiter les bras et les jambes comme une personne qui se battrait contre son ombre.

(2) T. Farin, dans son Histoire de la ville de Rouen (t. I, pp. 126, 1738) parle de la fête de 1550 ; il connaissait probablement la Déduction de la Somptueuse entrée, mais il l'avait ou mal lue ou copiée avec négligence, car il n'hésite pas à faire danser trois cents Brésiliens sur les bords de la Seine, tandis que le récit authentique n'en admet qu'une cinquantaine... « Le long de la chaussée des emmurées, dit-il, dans une place vuide, était une troupe de Brasiliens, au nombre de trois cents hommes tous nuds, qui exerçaient une espèce «le guerre les uns contre les autres entre les arbres et les brussailles, qui y étaient plantez pour donner du plaisir au Roy. »

connaissaient le Brésil et ses coutumes. Plusieurs d'entre eux avaient même séjourné quelque temps clans le pays en qualité d'interprètes. Le conseil municipal de Rouen pria tous ceux qui voudraient ajouter à l'éclat de la cérémonie de grossir pour quelques jours la petite troupe brésilienne, et défigurer avec eux dans cette fête étrange. Deux cent cinquante matelots ou interprètes acceptèrent la proposition, et se mêlèrent aux Brésiliens. Ils poussèrent même si loin l'exactitude et la couleur locale, qu'ils adoptèrent le costume primitif des Tabagerres, et se montrèrent, vêtus de leur bonne volonté, devant Catherine de Médicis et ses jeunes dames d'honneur. Mais telle était la naïve curiosité qui entraînait alors les esprits que cette particularité passa comme inaperçue. Non-seulement les magistrats de Rouen qui avaient organisé la fête, « gens doctes et bien suffisants personnaiges », n'y virent aucun mal, mais encore la Cour tout entière y montra « face ioyeuse (1) et riante. » La reine Catherine témoigna même à diverses reprises toute sa satisfaction, car « le second iour, comme on renouveloit le spectacle, la royne, passant en sa pompe et magnificence par dessus la chaussée, ne le sut faire sans prendre délectation aux iolys esbatements et schyomachie des Sauvages. »

Mais il est temps de céder la parole à l'auteur de la Déduction du sumptueux ordre, et de connaître d'après lui les scènes de ce drame à trois cents personnages : « Le long de la dicte chaussée qui s'estend depuis le devant de la porte des dites emmurées, iusques au bort de la rivière de Seyne, sied une place en prarye non edifftée de deux cens pas de long (2) et de trente cinq de large, la quelle est pour la plus grande partie naturellement plantée et umbragée, par ordre, d'une saussaie de moyenne fustaye et d'abondant fut le vuide artificiellement

(1) F. Denis, ouv. cit., p. 8.

(2) Id.,'p. 13-16.

remply de plusieurs autres arbres et arbrisseaux comme genestz, geneure, buys et leurs semblables entreplantez de taillis espes. Le tronc des arbres estoit peint et garny en la cime de branches et floquartz de buys et fresne, rapportant assez près du naturel aux feuilles des arbres du Brésil. Autres arbres fruitiers estoient parmy eulx chargez de fruictz de diverses couleurs et espèces imitans le naturel. A chacun bout de la place, à l'environ d'une quadrature estoient basties loges ou maisons de troncs d'arbres tous entiers, sans doller ni préparer d'art de charpenterie, icelles loges ou maisons couvertes de roseaux, et fueillarts, fortifiés à l'entour de pal en lieu de rempart, ou boulleverd en la forme et manière des mortuabes et habitations des Brisilians. Parmi les branches des arbres volletoient et gazoulloient à leur mode grand nombre de perroquets, esteliers, et moysons de plaisantes et diverses couleurs. Amont les arbres grympoient plusieurs guenonnez, marmotes, sagouins, que les navires des bourgeois de Rouen avoient nagueres apportez de la terre du Brésil. Le long de la place se demenoient çà et là, iusques au nombre de trois centz hommes tous nuds, hallez et herissonnez. Sans aucunement couvrir la partie que nature commande, ils estoient façonnez et équipez en la mode des sauvages de l'Amérique dont saporte le boys de Brésil, du nombre desquelz il y en avoit bien cinquante naturelz sauvages freschement apportez du pays, ayans oultre les autres scimulez, pour décorer leurs faces, les uns, lèvres et aureilles percées et entrelardéez de pierres longuettes, de l'estendue d'un doigt, pollies et arrondies, de couleur d'esmail blanc et verde esmeraude. Le surplus de la compagnie, ayant fréquenté le pays, parloit autant bien le langaige et exprimoit si nayfvement les gestes et façons de faire des sauvages, comme s'ilz fussent natifz des mesmes pays. Les uns s'esbaloient à tirer du l'arc aux oyseaulx, si directement éiaculantz leur traict fait de cannes, iong ou roseaux, qu'en l'art de sagaptaire ils surpassoient Merionez, le Grec, et Pandarus, le Troyen. Les

autres couroient après les guenonnes, viste comme les Troglodytes après la sauvagine; aucuns se balançoient dans leurs lictz subtilement tressez de fil de coton attachez chacun bout à l'estoc de quelque arbre, ou bien se reposoient à l'umbrage de quelque buisson trappys, les autres coupoient du boys qui, par quelques-uns d'entre eulx, estoit porté à un fort construit pour l'effet sur la rivière , ainsi que les mariniers de ce pays ont accoustumé faire quand ils traictent avec les Brisilians : lequel bois iceulx sauvages troquoient et permutoient aux mariniers dessus ditz, en haches, serpes et coings de fer, selon leur usage et leur manière de faire. La troque et commerce ainsi faite, le boys estoit batellé par gondolles et esquiffes, en un grand navire à deux hunes ou gabyes radiant sur ses ancres : laquelle estoit bravement enfunaillée et close sur son belle de paviers aux armaries de France, entremeslées de croix blanches, et pontée davant arrière : l'artillerie rangée par les lumières et sabortz tant en proue

qu'en poupe, et le long des escottartz les bannières et

estendarts de soye tant hault que bas estoient semées d'ancres et de croissanz argentez, undoyants plaisamment en l'air. Les matelotz estoient vestus de sautembarques et bragues de satin, my-partis de blanc et noir, autres de blanc et verd qui montaient de grande agilité le long des haultbancz et de l'autre funaille. Et sur ces entrefaites, voicy venir une troupe de sauvaiges qui se nommaient à leur langue Tabagerres, selon leur partialitez, lesquels estants accroupis sur leurs talions et rengez à l'environ de leur Roy, autrement nommé par iceux Morbicha, avec grande attention et silence ouyrent les remontrances et l'harangue d'iceluy Morbicha, par un agitement de bras et geste passionné, en langaige brésilien. Et ce fait, sans réplique, de prompte obéissance vindrent violentement assaillir une autre troupe de sauvaiges qui s'appeloient en leur langue Toupinabaulx ; et ainsi ioinctz ensemble se combatirent de telle fureur et puissance, à traict d'arc, à coups de masses et d'autres bâtons de guerre, desquels ils ont accoutumé user, que finublement les Toupinambaulx des-

confirent et mirent en roulte les Tabagerres; et non contens de ce, tous d'une volte coururent mettre le feu et bruller à vifve flamme le mortuabe et forteresse des Tabagerres, leurs adversaires, et de faict, ladite scyomachie fut exécutée si près de la vérité, tant à raison des sauvages naturelz qui estoient meslés parmi eux, comme pour les mariniers qui par plusieurs voyages avoient traffiqué et par longtemps domestiquement résidé avec les sauvages, qu'elle sembloit estre véritable, et non simulée, pour la probation de laquelle chose plusieurs personnes de ce royaulme de France, en nombre suffisant, ayant fréquenté longuement le pays du Brésil et Gannyballes, attestèrent de bonne foy l'effect de la figure (1) précédente estre le certain simulachre de la vérité. »

La fête brésilienne de Rouen eut un grand retentissement. Il y eut dès lors, dans presque toutes les cérémonies de ce genre, des sauvages qui se livrèrent à leurs jeux en présence de la Cour. Ainsi à l'entrée de Charles IX à Troyes, le 23 mars 1564, des sauvages figurèrent, mais le Cérémonial se tait sur leur nationalité. A l'entrée du même souverain à Bordeaux, le 9 avril 1565, on vit paraître trois cents hommes d'armes « conduisans douze nations estrangè'res captives, telles qu'estoient Grecs , Turcs , Arabes , Egyptiens , Taprobaniens , Indiens, Canariens, Mores, Ethiophiens, Sauvages américains et Brésiliens. Les capitaines desquels haranguèrent devant le Roy chacun en sa langue entendue, par le truchement, qui l'interprétoit à sa maiesté (2) ».

(1) Allusion à une planche fort intéressante qui accompagne la Déduction. Gravée sur bois par un artiste inconnu, elle reproduit dans la naïveté de leurs attitudes et l'innocence de leurs costumes les Brésiliens de Rouen. M. F. Denis remarque avec raison que c'est le premier monument iconographique que le xvie siècle ait fourni sur le Brésil. Aussi l'a-t-il fait figurer dans sa réimpression de la Déduction de la Somptueuse entrée.

(2) Th. Godefroy. Le Cérémonial de France on description des

A Rouen même s'est longtemps perpétué le souvenir de la présence et du séjour des Brésiliens. « Rue Malpalu, n° 17, écrit un savant archéologue (1), presque en face de la rue des Augustins est l'enseigne de l'île (2) du Brésil, maison en bois. Elle se distingue par un grand bas-relief, divisé en deux sujets relatifs à la découverte de l'Amérique; de petites figures nues sont sculptées sur les montants, au milieu d'ornements gothiques. Cette devanture, qui n'est pas indigne de l'attention des curieux, date du milieu du XVIe siècle ». L'hôtel de la rue Malpalu a été récemment démoli, mais l'enseigne a été conservée et déposée au Musée des Antiquités. Sculptée sur bois et peinte, elle représente les diverses opérations qu'exigeaient delà part des Brésiliens la coupe et la traite de l'ibirapitanga.

De ces divers témoignages il résulte que les relations entre la France et le Brésil étaient fréquentes vers le milieu du XVIe siècle ; aussi comprend-on que le gouvernement français, malgré son indifférence en matière commerciale, ait enfin songé à détourner cette activité à son profit, en fondant un établissement sérieux dans cette région, et en assurant à nos négociants et armateurs la protection de ses canons et de

cérémonies, rangs et séances observées aux couronnemens des Roys de France, etc.

(1) La Quérière. Description historique des maisons de Rouen, dessinées et gravées par E. H. Langlois. (1821).

(2) Cette dénomination d'île du Brésil ne doit pas nous surprendre. Dans les premières relations adressées du pays de Santa Cruz au Portugal, ce pays est presque toujours désigné sous le nom d'île. Les navigateurs normands partageaient cette erreur. Ex ea insula quse terra nova dicitur, lisons-nous dans la Chronique d'Eusébe de Césarée continuée par M. et P. Paulmier. Ad Brasiliaras insulas, est-il dit dans la protestation du baron de Saint Blancard, etc.

ses vaisseaux. Le chevalier de Villegaig-non (1) fut le promoteur de cette entreprise qui, bien conduite, aurait été pour notre pays une source pour ainsi dire inépuisable de richesses et de conquêtes pacifiques. Elle échoua par sa faute, et la déception fut d'autant plus vive que les espérances étaient mieux fondées. Ce fut le premier essai de colonisation tenté par la France, et ce devait être la première des mésaventures qui constituent presque toute notre histoire coloniale.

(1) Peu de noms ont été orthographiés de tant de façons diverses Bien que le chevalier soit nommé sur son épitaphe Yillegagnon; bien que le bourg qui appartenait à sa famille et le château dont les ruines existent encore à dix-sept kilomètres de Provins soient désignés sous le même nom, comme le chevalier signait ses lettres Villcgaignon, et que plusieurs de ses contemporains l'appellent ainsi, nous avons adopté cotte forme de Villegaignon,

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