I. — Biographie de Villegaignon
Villegaignon est un des personnages les plus extraordinaires du XVIe siècle, si fécond pourtant en types étranges. Soldat, marin, diplomate, historien, controversiste, faiseur de projets, agriculteur, industriel, érudit, philologue même, ce fut, à vrai dire, un homme universel. Il mériterait les honneurs d'une biographie particulière qu'on n'a pas encore songé à écrire (1), sans doute parce que les éléments en sont dispersés dans trop d'ouvrages différents, et que, pour étudier Villegaignon, il faudrait étudier l'histoire du XVIe siècle tout entier. Nous nous contenterons de rappeler ici les faits saillants de sa vie antérieure, et nous n'insisterons que sur le curieux épisode de la colonisation du Brésil entreprise sous ses auspices.
Nicolas Durand de Villegaignon naquit à Provins (2) vers
(1) Nous faisons pourtant une très-honorable exception pour la Notice mise par M. de Grammont en tête de son édition de la Relation de l'expédition de Charles-Quint contre Alger (p. 1-26).
(2) Et non en Provence, comme l'ont imprimé très à tort les éditeurs du Morért, trompés sans doute par la similitude des mots.
l'an 1510 (1). Son père se nommait Louis Durand, seigneur de Villegaignon, et sa mère Jeanne de Fresnoy (2). Louis Durand était procureur du roi au bailliage de Provins. Un acte de 1516 le qualifie même de conseiller du Roy en ses conseils d'état et privé : ce qui détruirait les allégations des écrivains protestants qui, plus tard, contestèrent au chevalier sa noblesse et jusqu'à son nom (3). La famille de Villegaignon était au contraire fort honorablement connue dans la province, où elle avait, à plusieurs reprises, exercé des charges de magistrature. Villiers de l'Isle Adam, le fameux grand-maître de l'ordre de Rhodes, qui défendit avec tant d'héroïsme cette île chrétienne contre les assauts des Turcs, était le propre oncle de Nicolas, et ce fut sans doute son exemple, sa protection, et l'espoir justifié de parvenir, grâce à lui, à une haute position qui déterminèrent la vocation du jeune Champenois.
(1) Cette date n'est qu'approximative, car les registres de l'état civil n'étaient pas encore régulièrement constitués, et nous n'avons pas l'acte de naissance du chevalier.
(2) Voir Mémoires de Claude Haton, éd. Bourquelot. La généalogie de la famille est reproduite dans l'appendice. Louis Durand assistait le 2 juin 1504 à la dédicace de saint Quiriace. Il signait en 1509 le procès-verbal sur la réforme de la coutume de Meaux, et mourait en 1521. Sa veuve lui survécut 43 ans. Elle mourut le 30 août 1564, L'un et l'autre furent inhumés à Saint-Pierre de Provins. Ils étaient représentés sur leur tombe avec leurs huit garçons et leurs cinq filles. Cf. Bourquelot, p. 1095.
(3) Les armes de Villegaignon portaient : D'azur à trois chevrons d'or brodés, accompagnés de trois besans d'or, deux en pointe, un en chef. D'après D. Morice. Mémoires pour servir de preuves à V Histoire de Bretagne, t. III, p. 1089, le cachet de cire rouge fermant une lettre de Villegaignon au duc d'Estampes représentait les armes du chevalier « qui sont escartelés au 1 et 4 ». Trois chevrons accompagnés de trois tourteaux, bezans et coquilles, et au 2 et 3 un sautoir. Au chef chargé d'une croix.
LEË PROJETS DE VlLLEGAIGNON. 141
On ne sait rien de ses premières années. Il est probable qu'il reçut cette forte et vigoureuse éducation des gentilshommes de l'époque, où se mêlaient dans un équilibre harmonieux les exercices du corps et ceux de l'esprit ; car il fut toute sa vie aussi distingué par sa force et son adresse que par son érudition et et la variété de ses connaissances. C'est à l'Université de Paris, où Calvin fut son condisciple, qu'il se prépara de la sorte aux aventureuses et dramatiques péripéties de sa future existence : mais il aimait trop la vie active pour prolonger son séjour dans une Université. Aussitôt que les règlements le lui permirent, il prononça ses vœux et entra dans l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem, qui venait de perdre Rhodes, et se fixait à Malte. D'après la Biographie universelle et la Biographie Didot il aurait pris cette grave détermination en 1531 ; M. Ythier (1) donne pour date 1535, mais cette différence de date importe peu, car le futur défenseur de la bannière du Christ était alors relégué dans une position secondaire, qui ne lui permettait pas de laisser une trace dans l'histoire de son temps. C'est seulement en 1541, lors de la fameuse expédition de Charles Quint contre Alger, qu'il se signala pour la première fois par son héroïsme, et appela sur lui l'attention de ses contemporains.
Nous n'avons pas à raconter ici cette déplorable entreprise (2). On sait que l'Empereur avait réuni contre Alger des forces imposantes, 65 navires de guerre et 451 bâtiments de
(1) Miscellanea. Recueil manuscrit de la bibliothèque de Provins.
(2) Voir sur l'expédition d'Alger. Expeditio in Africain ad Argieram par Yii.legatgnon — Papiers d'états du cardinal de Granvelle, journal de Vandenesse, t II, p. 612. — Charrière. Négociations de la France dans le Levant, t. I, p. 522, 525, 527, 535. — Brantôme, édit. Lalanne, t. I, p. 52, 72, 73. Sander Rang et Denis. Fondation de la. Régence d'Alger. — Marmol. Description de V Afrique, livre V. — P. Jove, livre II, p. 714, etc.
transport, montés par 12,330 marins et 23,900 soldats. Ces soldats appartenaient à presque toutes les nations chrétiennes, Allemands, Italiens, Espagnols, etc. Une centaine de chevaliers de Malte, et parmi eux Villegaignon, faisaient partie de Y Armada. Le débarquement s'effectua sans résistance (23 octobre), et les Impériaux s'emparèrent de toutes les positions qui dominaient la ville. Alger semblait condamnée. La tempête la sauva. Des pluies torrentielles fondirent tout à coup sur l'armée chrétienne, qui n'avait pas encore reçu son matériel de campement, et des vents impétueux empêchèrent la flotte d'approcher du rivage. Les Algériens profitèrent du découragement et de la lassitude des assiégeants pour tenter une sortie générale. Tout plia sous leur choc impétueux. Ils surprirent et égorgèrent dans leur premier sommeil les postes avancés, et arrivèrent jusqu'au camp. Au milieu de la panique générale les chevaliers de Malte firent face à l'ennemi, se groupèrent autour de leur étendard porté par le brave Savignac de Balaguer, ne tardèrent pas à disperser les assaillants, et, prenant à leur tour, l'offensive, marchèrent sur la porte Bab-Azoun. Leur charge fut tellement vigoureuse que le dey, effrayé de leur audace, fit fermer la porte, abandonnant les fuyards au fer des chevaliers qui en firent un grand massacre. S'ils avaient été soutenus, la ville aurait pu être prise : mais le plus grand désordre régnait dans l'armée chrétienne, et l'Empereur Charles-Quint ne se doutait seulement pas qu'une poignée de braves étaient aux portes d'Alger.
Les chevaliers de Malte abandonnés de tous, écrasés par les projectiles qui tombaient sur eux du haut des murs, se décidèrent à reculer jusqu'au défilé de Cantarat-el-Afran pour y soutenir une nouvelle attaque des Algériens. C'est à ce moment que Savignac de Balaguer, furieux de voir qu'il lui fallait retourner en arrière, planta sa dague dans la porte Bab-Azoun en criant aux assiégés : « Nous reviendrons la chercher ! » Dans les nouvelles positions occupées par les chevaliers s'engagea un terrible combat dont les indigènes
conservèrent longtemps le souvenir ; Villegaignon s'y signala par sa froide valeur. Réunis en un seul groupe qui barrait comme une muraille l'entrée du défdé, et résolus à mourir pour sauver l'armée, les chevaliers firent subir à l'ennemi des pertes effroyables. On raconte que Villegaignon arracha de son cheval un Algérien qui venait de le frapper de sa lance; et, quoique blessé, trouva la force de le clouer à terre avec sa dague. Les ennemis étonnés de cette résistance se réfugièrent alors sur les hauteurs voisines et décimèrent sans péril à coup de flèches ou de fusils ces héroïques défenseurs de la bannière chrétienne. Près de la moitié d'entre eux, trente-huit sur quatre-vingt-seize, et parmi eux Villegaignon, gisaient à terre morts ou hors de combat, lorsqu'enfin l'Empereur chargea en personne pour les dégager. Ils avaient peut-être sauvé l'armée : ils avaient certainement sauvé l'honneur du drapeau (25 octobre 1541).
Les chevaliers étaient allés au combat couverts de leurs cuirasses, mais portant au- dessus de ces cuirasses des soubrevetes de soie cramoisie ornées de la croix blanche. Les Algériens se souvinrent longtemps de ces hommes rouges, qu'ils n'avaient pu entamer. Le bruit se répandit parmi eux qu'Alger ne tomberait que sous les coups de guerriers vêtus de rouge, et, si on en croit la tradition, les pantalons garance et les retroussis écarlates de nos soldats, en 1830, justifièrent cette prédiction. Tous les historiens du temps s'accordent à exalter le courage de ces chevaliers, dont le plus grand nombre appartenait à la langue de France. Ce sont eux encore auquel l'Empereur confia le périlleux honneur de former l'arrière-garde et de couvrir la retraite. Pendant quatre jours ils réussirent en effet à contenir la poursuite, et empêchèrent le massacre des traînards.
La blessure reçue par Villegaignon au combat de Cantaratel-Efran le priva de l'honneur de prendre part à ces quatre jours de combats acharnés : On avait dû l'emporter du champ de bataille, et l'embarquer tout de suite. Il fut assez heureux
14 i HISTOIUE DU BRÉSIL FRANÇAIS.
pour échapper à l'effroyable tempête qui engloutit la plupart des survivants de ce désastre, mais sa blessure se rouvrit pendant la traversée et il fut forcé de s'arrêter à Rome pour y achever sa guérison. Il y reçut l'hospitalité dans le palais que possédait alors dans la capitale du monde chrétien l'illustre famille Angevine des du Bellay. Guillaume du Bellay, aussi grand capitaine qu'habile négociateur, et son frère, le cardinalJean, avaient groupé autour d'eux une véritable cour de lettrés, et presque de libres penseurs. Villegaignon passa quelques mois dans ce milieu sympathique, où il rencontra celui que Budé appelait « le gentil et ingénieux Rabelais. » Il profita de ses loisirs forcés pour composer en latin la Relation de l'Expédition d'Alger, et s'acquitta d'un devoir de reconnaissance en dédiant son œuvre à Guillaume du Bellay. Cet ouvrage plusieurs fois réimprimé (1) au XVIe siècle, traduit en Français (2) et en Allemand (3), était devenu à peu près introuvable. M. de Grammont en a donné en 1874 une nouvelle édition, enrichie de notes et de commentaires, qui lui prêtent la valeur d'un travail original (-4). On peut reprocher à YExpcilitio in Argieram de manquer de manquer de précision dans certains détails, par exemple dans la fixation des dates, mais le récit est fort animé. Une grande sincérité y éclate partout. Les recherches les plus minutieuses n'y laissent rien découvrir de douteux. Les événements militaires sont expo-
(1) Edit. princeps 1541. — 2e 1542, in-4°. — se retrouve inter varios authores de rébus Caroli V in Africa, 1555, in-8°. Brunet {Manuel du libraire, t. I, col., 1235) cite les éditions d'Anvers, Strasbourg et Venise.
(2) Traduction française par Pierre Tolet, 1542 — autre traduction par Benoist de Gourmont 1552.
(3) Traduction allemande par Martin Merondano. Neubourg, 154G — se retrouve intergermanicarum rerum scriptores Schurdii, 1574, in-8», p, 1419.
(4) Relation de l'expédition de Charles-Quint contre Alger, par M. H. D. de Grammont, 1 vol., in-8°. Paris et Alger, 1874.
ses avec une rare intelligence. Le style est sobre, et d'une élégance qui n'exclut pas la concision et l'énergie. On voit que l'auteur était nourri de la lecture des meilleurs écrivains de l'antiquité. En résumé c'est le plus précieux des documents qu'on puisse citer sur la désastreuse expédition de Charles-Quint.
Lorsque Villegaignon fut guéri, il revint en Champagne, à Provins, pour y terminer les affaires que sa campagne contre Alger l'avait forcé de suspendre (1) : mais il n'était pas d'humeur à dissiper en de stériles discussions le temps qu'il pouvait consacrer à de plus nobles occupations. Au milieu de l'année 1542 nous le trouvons en Hongrie guerroyant contre les Turcs (2). Comme son contemporain Monluc, il aurait pu dire : « J'ay eu ce malheur là toute ma vie, que dormant et veillant ie n'ay iamais esté en repos ». C'était pourtant malgré ses protecteurs les du Bellay (3) qu'il s'était engagé dans cette expédition. La guerre était alors imminente entre la France et Charles-Quint. Guillaume du Bellay aurait désiré garder près de lui un gentilhomme dont il appréciait la valeur et l'expérience militaire. Son frère le cardinal avait même voulu l'attachera la personne du duc d'Orléans (4), le fils du roi. Cette fugue en Hongrie contrariait donc les projets de ses protecteurs. Mais Villegaignon était trop avisé pour les mécontenter tout à fait. Il rejoignit en toute hâte l'armée française au moment où commençait la brillante campagne du Piémont si heureusement terminée par la victoire de Cérisoles
(1) Expeditio in Argieram. « Quum œtas ante acta me in Galliam ad domestica quaedam negotia revocasset... itaquo negotia in aliud tempus rejicienda mihi esse duxi ».
(2) Voir aux pièces justificatives lettre I de Villegaignon.
(3) id. a Je n'ay ausé demeurer, pour la défense que m'en avoit faict Monseigneur de Langey ».
^4) Id., id. « Il vous pleut un iour me vouloyr donner à Monseigneur d'Orléans, qui me semble très gentil prince, etc. ».
(1542-1544), et combattit bravement à côté de Guillaume du Bellay.
Ses exploits durant cette campagne sont restés dans l'ombre. Sans une lettre qu'il écrivait à la fin de sa carrière, en février 1568, au duc d'Anjou, et que le hasard des temps nous a conservée, on ne saurait même pas qu'il faisait partie de l'armée française à cette époque (1). « Du temps que i'estoye au service du Roy vostre grand-père, mon souverain Seigneur, en Piedmont, ie souloye tenir des souldatz au camp de l'empereur, auxquelz ie donnois bon estât par moys, plus que ne povoyt monter leur paye, et ung venoit tous iours à moy, estant les aultres au camp des ennemis, qui estoit cause que i'estoye fort bien adverti (2). » Mais, pour ne pas avoir laissé de traces dans l'histoire, ses services n'en furent pas moins très-réels et fort appréciés par ses contemporains, puisque nous le retrouvons, bientôt après, chargé d'une importante mission.
Henri VIII, roi d'Angleterre, et Henri II, roi de France, désiraient tous les deux avoir pour belle-fille la jeune reine d'Ecosse, Marie Stuart. Henri VIII eut le tort de procéder violemment. Il avait d'abord obtenu une promesse, mais il exigea bientôt la garde de sa future belle-fille, et voulut l'enlever de force. Fendant qu'une Hotte anglaise entrait dans le Forth et brûlait Edimbourg, l'armée ravageait le territoire écossais. Ces injustes prétentions exaspérèrent le sentimenl national. La reine régente, Marie de Lorraine, implora l'aide
i^l) Voir aux pièces justificatives lettre XVII de Villegaignon.
(2) C'était la méthode du général Guillaume du Bellay. D'après Brantôme, éd. Lalanne, t. III, p. 213. « Entre autres grands poincts de capitaine qu'avoit M. de Langeay, c'est qu'il despendoit fort en espions ; ce qui esl très requis en nu grand capitaine... Bien souvent, luv estant eu Piedmont, mandoitet envoyoit au roi advertissement 'le ce qui .se faisoit ou se devoit faire vers la Picardie ou Fia mire s >,.
de la France. Une petite armée française fut aussitôt conduite en Ecosse. André de Montalembert, le vaillant général qui venait de se couvrir de gloire en forçant Charles-Quint à lever le siège de Landrecies, en avait le commandement. La flotte qui transportait en Ecosse le corps expéditionnaire était sous les ordres de Leone Strozzi, chevalier de Malte et prieur de Gapoue. Les principaux capitaines des navires se nommaient Bonnechose, de Brosse et Villegaignon (1). Le passage s'effectua heureusement, sauf « ung navire qui rompit ses arbres auprès du Havre, où il fut contraint de se retirer pour se rabiller, et y estoit dedans le cappitaine Bonnechose avec VIIXX hommes. Mais cela, si Dieu plaist, ne gardera que l'on ne puisse parachever ce qui se présentera pour le service et faveur de ce pays (2) » .
Nous n'avons pas à raconter ici les divers épisodes de l'intervention française. Ce fut Villegaignon qui remporta le principal honneur de l'entreprise. Assuré que celui qui aurait la garde de la jeune reine finirait par être en possession du royaume, le régent d'Angleterre Somerset non seulement empêchait Marie Stuart de se rendre en France, et exerçait sur toute la côte la surveillance la plus active,mais encore ilfit partir, pour s'emparer de sa personne, une flotte commandée par Clinton. Marie de Lorraine, qui comprenait le danger, aurait voulu envoyer sa fille en France, mais ce n'était point une tâche facile que de tromper la croisière anglaise. Villegaignon qui se trouvait alors à l'ancre dans le port de Leith, avec les quatre galères placées sous ses ordres, fut chargé de cette délicate mission. Afin de donner le chanere aux vais»
(1) De Thou (Histoire de France, livre VII) l'appelle dès cette époque le commandeur do Villegaignon, mais il o*t probable qu'il ne reçut ce titre que plus tard.
(2) Teuleï. Relations politiques de la France et de l'Espagne avec V Ecosse au XVI* siècle. Lettre d'Àndelot à d'Aumale, 20 juin
lift HISTOIRE DU BRESIL ERANÇA1S.
seaux anglais, il entreprit de faire le tour de l'île par le nord, navigation que l'on considérait comme très-hardie, car on ne croyait pas que des galères pussent doubler le cap Dunkansby. Voici comment le sieur d'Oyssel, un de nos généraux, rendait compte de cette traversée au duc d'Aumale, l'oncle de Marie Stuart (1) : « Et au regard, Monseigneur, de ce qui touche le passaige de la petite Hoyne devers le Roy, la Royne vostre sœur, a donné charge au seigneur Pierre (2) faire partir ce iour d'huy, de nuiet, sans bruit, les gallaires qu'il a pieu au Roy de donner pour cest effect, entre lesquelles doibt estre la Realle, pour plus seurement et mieux porter sa personne ; et le sieur d'Andelot doibt par le mesme moyen faire secrettement embarquer sur icelles le nombre de sept vingts soldats, feignant que les dictes gallaires vont revisiter les rivières d'icy à l'entour et le fort de Bronticral » (3). Pendant que Villegaignon faisait le tour de l'Ecosse, la reine Marie de Lorraine conduisait sa fille d'Inch Mahome au milieu du lac de Menteith à Dumbarton au fond du golfe de la Glyde, et disposait tout pour son prochain départ. Elle l'annonçait même à ses conseillers, et écrivait, le 6 juillet 1548 (4), à ses Irères le cardinal de Guise et le duc d'Aumale : « Jecroy que la Royne ma fille, lui (5) portera des premières nouvelles. Incontinent que i'auray esté un iour ou deux audit camp (6), ie me retirera où elle est pour la faire partir ».
Villegaignon arrivait en effet à Dumbarton sans avoir été inquiété par les croiseurs anglais. Le 7 août 1518, presque
il) Teulet, ouv. cit. Lettre du 24 juin 1548, t. I, p. 170.
(2) Strozzi.
(3) Bronghthy-Craigs, sur la rive gauche du Tay, dans le comté d'Angues.
(4) Teulet, ouv. cit., t. 1, p. 170.
(5) Henri II.
1) Devant la place assiégée d'Haddington.
au moment où la flotte anglaise, enfin prévenue, allait fermer la route, il prenait à son bord la jeune reine, avec son frère naturel, lord James, âgé de dix-sept ans, ses deux gouverneurs, et ses quatre jeunes campagnes, auxquelles l'histoire a conservé le surnom gracieux des quatre Marie. Elles se nommaient Marie Flenning, Marie Seaton, Marie Livingston et Marie Beaton, et commençaient ainsi, de bonne heure, à partager les vicissitudes et les aventures d'une existence qui devait être féconde en péripéties romanesques et tragiques (1). Le 13 août, Villegaignon débarquait à Brest (2), ayant eu la fortune de réussir dans cette délicate entreprise. Le roi le récompensa de ce grand service, en le nommant vice-amiral de Bretagne, mais en lui laissant toute latitude pour ses voyages et ses engagements avec l'ordre de Malte.
L'île de Malte (3) était alors fort menacée par les Turcs. Maîtres de la Méditerranée par leurs pirates, possesseurs des côtes Tunisiennes et Algériennes grâce aux fameux corsaires Haroudj, Kaireddin, Dragut, etc., ils rencontraient toujours devant eux les agiles galères de l'Ordre et bien souvent la bravoure des Chevaliers neutralisait leurs efforts. Aussi avaient-ils juré de s'emparer de ce rocher, si dangereux pour leur prépondérance maritime, et se disposaient-ils à attaquer les possessions de l'Ordre avec toutes leurs forces. Averti du danger par le connétable de Montmorency, Ville-
(1) Voir Mignet. Histoire de Marie Stuart, t. I, p. 33-34.
(2) D'après D. Morige. Histoire de Bretagne, t. II, p. 259, Villegaignon aurait débarqué non à Brest, mais à Morlaix. D'après une monographie de Morlaix, publiée par F. Gouin, le lieu du débarquement aurait été Roscoff.
(3) Sur l'affaire de Malte consulter l'ouvrage de Villegaignon. De Bello Melitensi commentât- i us. N. dr Nicolay: Les quatre premiers Hures des navigations et pérégrinations orientales. § i-xxii. — Charrïkre. Négociations de la France dans le Levant, t. Il, p. 154.
gaignon s'empressa de se rendre à son poste de combat. Après avoir inutilement cherché à obtenir quelques secours du vice-roi de Sicile, il débarqua à Malte, et son premier soin fut d'avertir le grandmaître du formidable armement qui allait fondre sur lui. Le Grand maître se nommait don Juan Omédés. Il était espagnol, et les chevaliers espagnols affectaient alors sur les chevaliers des autres nations une supériorité qui n'était justifiée que par les droits de suzeraineté conservés par le roi d'Espagne sur l'île de Malte (1). Omédés n'aimait donc pas Villegaignonà cause de sa qualité de Français. Il le jalousait encore parce qu'il était le neveu de l'ancien grand maître, et aussi pour sa réputation naissante (2). Il affecta donc de ne tenir aucun compte de ses sages avis, et ne pressa nullement les préparatifs de défense. C'est à cette coupable incurie que faisait allusion Villegaignon quand il écrivait au connétable de Montmorency, le 24 août 1551. « Les affaires (3) de la Religion sont en si mauvais état que i'ay honte de vous en escrire ; toutesfois la nécessité me presse de vous dire que s'il ne plaist au Roy et à vous intercéder envers le Grand Seigneur de nous laisser en paix, nous sommes en danger d'estre défaits... La Religion ne se trouva iamais si dénuée de toutes choses, nos places toutes, sinon le Chasteau, ne sont point tenables contre une fureur d'artillerie... Il ne se trouve pas quatre cent portans Croix pour la garde de toutes nos places... Les murailles ne valent pas de bonnes hayes d'espines vives, car elles sont de pierre et terre sans chaux, n'y sablon, le lieu assez petit, et dedans vingt mille âmes de peuple de l'île » .
Pendant ce temps les Turcs arrivaient. Dragut, le plus redoutable des corsaires du temps, furieux d'avoir perdu la
(1) Acte de cession de Charles V (24 mars 1530). 2 Vertot. Histoire de Malte, t. ni, p. 251-254. '■'> Voir aux pièces justificatives lettre n do Villegaignon.
forteresse d'Africa, vint menacer Malte avec une Hotte considérable commandée par Sinan-Pacha. La vue des fortifications du château Saint-Ange détourna le pacha de l'idée d'une attaque directe, mais, comme il ne voulait pas se retirer sans avoir tenté une démonstration, il se dirigea contre la Cité Notable, qui n'était pas encore entourée de murailles. Les paysans épouvantés demandèrent des secours au Grand maître qui les refusa sèchement, prétextant qu'il avait besoin pour la nouvelle capitale de toutes les forces de l'ordre. Ils le supplièrent alors de leur donner au inoins le chevalier Yillegaignon. Ce dernier accepta avec empressement une demande aussi tlatteuse, et partit en compagnie de six clievaliers français ses amis. Ils pénétrèrent à la faveur des ténèbres dans la place, et les cris de joie des paysans firent croire aux Turcs qu'ils venaient de recevoir un renfort considérable. Sinan-Pacha, qui craignait d'être pris entre deux feux, jugea prudent de se retirer, et c'est ainsi que la seule arrivée de notre compatriote sauva une ville, qui paraissait condamnée (1).
Les Turs se vengèrent de leur déconvenue en ravageant la petite île du Gozzo, et surtout en s' emparant de Tripoli, une des résidences des Chevaliers. Tripoli avait énergiquement résisté, mais le Grand maître Omédés avait négligé de la fortifier, et ne lui avait donné qu'une garnison insuffisante. Cette garnison, composée de troupes espagnoles et calabraises, peu accoutumées au service, s'était mutinée contre le gouverneur, le Français Vallier, et l'avait forcé de capituler. Quelques volontaires, et parmi eux Villegaignon,
(1) Aussi bien il était déterminé à pousser la résistance jusqu'à ses dernières limites. N'écrivait-il pas à son protecteur Montmorency : « Puisque i'ay esté là ordonné par le conseil, ie ne puis me refuser d'y aller voir ce qu'il plaira à Dieu ordonner do moi... si Dieu me garde l'esprit et la santé, et que mes gens ne s'estonuont pas, L'espère défendre l'assaut ».
étaient accourus au secours de la place, mais ils arrivèrent trop tard, et ne purent qu'être les témoins de la catastrophe.
En même temps que Yillegaignon, assistait à ce désastre l'ambassadeur de France à Constantinople, le sieur d'Àramon. Il n'était venu à Tripoli que sur les instances du grandmaître Omédés (1), qui l'avait supplié de négocier la lovée du siège. Les chefs de l'armée assiégeante l'avaient reçu avec de grands honneurs, car le sultan et le roi de France étaient alors alliés, mais ils n'en avaient pas moins poursuivi et achevé les opérations du siège. Notre ambassadeur intervint alors de sa personne, et, puisqu'il n'avait pu sauver une place chrétienne, au moins s'el't'orça-t-il d'arracher de nombreux prisonniers à leur malheureux sort. Il racheta généreusement de ses deniers tous les chevaliers tombés entre les mains du vainqueur, et poussa la condescendance (2) jusqu'à
(1) Lettre d'Aramon à Henri II (26 aoîit 1551\ citée par Charrikre, t. il, p. 154. « Le Grand maître me pria très instamment' on présence de tons ceux de la grande croix, que comme i'avois bien voulu interrompre mou voyage pour leur faire venir faveur et divertir les Turcs de l'entreprise dudit Malthe, je voulusse auss1 prendre la peine d'aller iusque en Tripoli pour ce mesme effeet, tenant pour certain que ladite armée y estoit allée mettre le siège».
(2] Nicolas de Nicolaï, ouv. cit., § xx. « Puis on amena dans une barque une grande partie des chevaliers et souldats promis. Desquels le chevalier Vallier tenoit le roole pour les appeler les uns après les autres, et estoit la foule si grande, à qui d'entre eux entreroit le premier en nos galleres, que c'estoit chose trospitoyable à veoir. Car ceux, qui se vouloyent trop haster, estoyent par les Turcs à grands coups de poing et de baston repoussez : et si aucuns avant que sortir de la barque furent despouillez en chemise Aramon, dans sa lettre à Henri II, raconte que « lesdits chevaliers m'en prièrent bien instamment de leur costé, et que, sans mon moyen, ils estoient en grand dauger que la parole leur fust rompue, et do demeurer sur les navires turquois
les ramener lui-même à Malte. Le Grand maître, au lieu de le recevoir avec empressement, et de le remercier de ses bons offices, affecta de le considérer comme un traître et un espion. Il prétendit qu'Aramon avait vendu Tripoli aux Turcs et n'était venu à Malte que pour examiner la place. Prévenu de cette accusation, notre ambassadeur voulut se disculper (I). « Le conseil de la Religion fut tenu par trois fois, où l'ambassadeur ne s'espargna aux iustes raisons de maintenir au Grand maistre le contraire de sa faulse opinion. De laquelle pour remonstrances qu'on luy sceut faire ne s'en voulut divertir. » Aramon se heurtait (2) à une opinion préconçue. Il comprit que le temps seul le justifierait de ces odieuses imputations, et partit pour Gonstantinople, laissant aux Chevaliers français et à son roi le soin de venger son honneur (3).
Villegaignon se chargea de ce soin. Le Grand maître, heureux de rejeter sa mésaventure sur autrui, venait d'instituer un conseil de guerre, composé de ses créatures, et chargé d'examiner la capitulation de Tripoli. Des témoins subornés accusèrent l'ancien gouverneur Vallier d'avoir vendu la place aux Turcs. Villegaignon eut le courage de parler en sa faveur, et il le fit avec tant de franchise et d'éloquence que quelques Chevaliers se joignirent à lui, et secondèrent par leurs témoi-
esclaves. A quoy ie m'efforçay, encore que i'eusse mes galères bien chargées de gens, pour satisfaire et aux uns et aux autres, de les porter iusques icycc.
(1) Nicolas de Nicolaï, ouv. cit. § xxn.
(2) Voir la lettre déjà citée d'Aramon à Henri II « J'ai trouvé tout autre visage du Grand maistre et des autres de son party, que ie n'avois vu l'autre fois, avec tant de divisions et de partialité/, que ie ne puis rien dire, sinon que ie pense que Dieu permet que les choses se passent ainsi pour les ruiner du tout *>.
(3) D'après Nicolaï (ouv. cit. § xxn). Omédès aurait fait prévenir Doria pour qu'il s'emparât de l'ambassadeur au passage. Prévenu à temps, Aramon partit le 26 août, et fila sur Cerigo.
gnages la cause de Vallier. Les juges intimidés par cette opposition, déclarèrent qu'il n'y avait pas eu trahison, mais condamnèrent néanmoins Vallier pour avoir livré une place, dont la défense lui avait été confiée (1).
Omédès ne se contenta pas de cette première iniquité. Ce qu'il lui fallait, c'était la vie de l'accusé. Il disjoignit sa cause de celle des Chevaliers qui avaient capitulé comme lui, et fit recommencer l'instruction. Vallier semblait perdu. Villegaignon le sauva une fois encore. Il était parvenu à connaître les intrigues mises en jeu par le Grand maître, et n'hésita pas à l'accuser d'avoir à l'avance acheté les juges. Confondu par cette rude franchise, Omédès dut constituer un autre tribunal, qui condamna Vallier seulement à la prison et à la confiscation de ses biens.
Villegaignon avait à l'avance protesté contre cette nouvelle iniquité en composant une relation de l'affaire, qui eut un grand retentissement. Ce nouvel ouvrage du fougueux défenseur de Vallier est intitulé : De Bello Melitensi ad Garolum Cœsarem commentarius (2). Il eut coup sur coup plusieurs éditions, et fut traduit en français (3) et en espagnol. Villegaignon démontrait l'innocence des accusés, et rejetait toutes les fautes commises sur l'incurie, l'égoïsme et la jalousie du Grand maître. Une pareille philippique compromettait singulièrement Villegaignon, mais il rencontra tout à coup un défenseur inattendu dans la personne du roi de France.
(1) Lire les détails de l'affaire dans le De Bello Melitensi commentarius.
(2) Parisiis apud C.Stephanum. MDLIII, in-4°,53 f. f. sans pagination, aucun alinéa. La conclusion seule se détache du texte : « Nunc tuum, Carole Csesar, erit judicare, ad quera arcium deditarum dedecus pertineat : quamque inquiet improbi fuerint qui eam eladem in Francos avertere sunt conati ».
(3) Traité de la guerre de Malte et de l'issue d'icelle, faussement imputée aux Français. Paris, Oh. Estienne, 1553, in 4°.
Henri II avait été informé par Aramon de la coupable conduite d'Omédès. Il connaissait les jalouses préventions des Chevaliers espagnols ou italiens contre les Chevaliers français. Gomme il voulait à la fois disculper son ambassadeur (1), et conserver à Malte la légitime influence de la France, il résolut d'intervenir directement dans le débat. Il écrivit donc au conseil de l'Ordre le 30 septembre 1551 : (2) « Très-chers et bons amis, ayant entendu le bruit qui couroit avec le témoignage de quelques Chevaliers de vostre Religion, que le sieur d' Aramon, nostre ambassadeur, en passant par Tripoli, où il estoit allé à vostre requeste, comme il nous a écrit, pour divertir l'armée Turquesque de l'entreprise duclit Tripoli, avoit au contraire persuadé la prise de ladite place ; que les Turcs, après l'avoir battue jusques au cordon, vouloient sans luy abandonner, l'estimant imprenable, de laquelle accusation, qui est une imposture et calomnie, vous pouvez mieux que nulz autres scavoir ce qui en est, etc. ». Le grand maître Omédès ne] pouvait rompre ouvertement avec le roi de France. Il lui écrivit donc une lettre dans laquelle il avouait ses torts envers l'ambassadeur (3), mais continua à abuser
(1) Le roi tenait d'autant plus à cette justification que les ministres de Charles-Quint n'hésistaient pas à accuser Aramon île connivence avec les Turcs. Le cardinal Granvelle n'écrivait-il pas à Simon Renard, le 14 septembre 1551 (mémoires de Granvelle, t. m, p. 452) : « Aramon fit appeler dehors du chasteau le gouverneur de Tripoli qui estoit François, lequel contre la deffense qui lui avait été faite de sa religion de parlementer, sortit, et, ayant parlé avec lrnlit Aramon et le Bassa, fit rendre la place au Turc ».
(2) Charrière. Négociations de la France dans le Levant, t. Il, p. 161.
(3) On trouve dans Ribier. Mémoires et papiers d'Etat, t. ir, p. 309, cette lettre en date du 16 novembre 1551 : « Noi per sapeie et intender quali de i nostri fossero stati causa délia perdita di quèllo castello et castigar coloro che se ne truovassero colpevoli, habbiamo fatto far information! et inquisitioni, nello quali non
de son autorité pour retenir Vallier en prison, malgré l'énergie et l'éloquence de son défenseur.
Villegaignon était le principal auteur de l'humiliation que venait de subir le Grand maître. Il ne voulut pas affronter plus longtemps sa colère, et, bien que sa présence à Malte fût encore nécessaire, il sollicita la permission de revenir en France. Omédès la lui donna tout de suite, tant il avait hâte de se débarasser de ce redoutable adversaire. Villegaignon quitta donc cette île, qu'il avait contribué à illustrer par ses exploits, et qu'il ne devait plus jamais revoir, et débarqua en France où ses services antérieurs et son titre de vice-amiral de Bretagne lui assuraient un accueil distingué.
C'est en cette qualité qu'il commanda la croisière de la flotte française sur les côtes d'Angleterre, au moment où le roi crut devoir favoriser les entreprises de Jane Grey contre Marie Tudor. Bien qu'on n'ait conservé aucun détail sur la façon dont il conduisit les opérations, il est probable qu'il se comporta de façon à fixer sur lui l'attention publique, car ses deux protecteurs, le cardinal du Bellay et le connétable de Montmorency, songèrent à ce moment à lui confier une mission de haute importance. Il s'agissait d'enlever la Corse aux Génois, et d'y établir une forte garnison française. Le 7 juin 1553 le cardinal envoyait au connétable tout un plan de conquête et d'organisation, et il ajoutait ces paroles très honorables pour Villegaignon : (1) « S'il vous prenoit goust d'y adviser, vous pouriez par le menu vous en faire adviser par Villegaignon avec qui autrefois i'en ay advisé: carie crois
appare ne s'e truovato detto ambasiator esser stato causa di tal deditione, ne manco haverla procurata opermasa, ne tal causa di lui mai habbiamo stimato ». Cf. de Thou, Histoire de France, livre vu : Eas litteras rex per oratores suos passion publicari jussit, quapubhcatione Csesarianorum querelis evulgata in Gallici noniinis invidiam fama eonquievit».
(1) Ribier, ouv. cit., t. il, p. 4(57.
qu'il l'entend aussi bien qu'homme de France ni d'Italie ». Les projets du cardinal n'aboutirent pas, ou du moins furent remis à une autre époque, mais Villegaignon n'en était pas moins dès lors considéré comme un homme d'exécution, et comme un des meilleurs officiers de notre armée.
Jusqu'alors la fortune avait souri au chevalier de Malte. Aucun de ses protecteurs ne l'avait abandonné. Il avait mené à bonne fin de difficiles entreprises; il s'était honoré par son courage et la noblesse de sa conduite : De magnifiques destinées lui semblaient donc réservées; mais il avait, de trop bonne heure, épuisé la bonne chance, et allait bientôt se heurter contre des obstacles imprévus. C'est à Brest où, pour la première fois, il se trouva aux prises avec des difficultés inattendues. Les devoirs de sa charge de vice-amiral de Bretagne l'avaient conduit dans cette ville. On s'occupait alors à la fortifier, et le duc d'Estampes, gouverneur de la province, déployait un grand zèle pour rendre cette place imprenable (I). Villegaignon n'avait d'abord paru à Brest, que pour faire réparer les vaisseaux de la flotte, mais le duc d'Estampes qui connaissait ses talents d'ingénieur profita de sa présence pour les utiliser, et lui confia la direction des travaux de défense. On a conservé une lettre de Villegaignon relative à ces travaux (2). Elle est adressée au duc d'Estampes, en date
(1) D. Morice. Mémoires pour servir de preuves à V Histoire de Bretagne, t. m, p. 1095. Lettre du connétable de Montmorency au duc d'Estampes. Compiégne, 16 juillet 1553. « Le roi est satisfaict du voyage que vous y avez faict, pour avoir si bien et diligemment veu ce qu'il faut, et est nécessaire de faire. Il remet en vous de faire continuer ce que vous y avez fait commencer pour rendre la place en tel estât qu'elle mérite pour l'importance dont elle est.... Le chevalier de Villegaignon a aussi esté dépesché avec argent pour aller faire radouber les gros navires du Rov ».
(2) Voir aux pièces justificatives la lettre III de Villegaignon. — Sur les travaux entrepris à Brest consulter Levot. Histoire de
du 9 décembre 1552. Le chevalier s'était efforcé de tirer parti des positions formidables qui entouraient la ville, et en avait augmenté la force par de nombreuses batteries, mais il comptait plus encore sur ses vaisseaux, et aurait voulu qu'on lui donnât la permission de prévenir l'attaque que projetait contre Brest don Philippe d'Espagne. « Je donne conseil au Roy et à Monseigneur le Gonnestable, disait-il, de faire armer ses navires et les mettre en mer, et avecque eux il mecle un personnage de qualité pour aller combattre le prince de Espaigne où il se trouvera. Par là nous garderons non-seulement Brest, mais toute laBretaigne, Guiène et Normandie... 11 eniayra ce que ses affaires porteront, et moi tout ce qui lui plaira m'ordonner ». Pendant que Villegaignon remplissait à la fois les fonctions d'amiral et celles d'ingénieur, le gouverneur particulier de Brest, Jérôme de Carné, entamait avec lui une discussion, qui ne devait pas se terminer à l'honneur du chevalier. Lieutenant de la capitainerie de Brest après la mort de son père, Jérôme de Carné tenait aux prérogatives de sa cbarge. 11 ne tarda pas à se trouver en désaccord avec Villegaignon. Un conflit s'éleva dont le prétexte paraît avoir été une divergence d'opinion sur la façon de fortifier la place, mais dont les vraies causes furent d'un côté la jalousie du capitaine et de l'autre les emportements hautains du chevalier. Bientôt la querelle s'envenima, et les choses furent poussées si loin que la position devint impossible pour le gouverneur de Brest ou pour le vice-amiral. On ignore les détails de l'affaire. Il est probable que Villegaignon, qui avait raison pour le fond, se donna les torts de la forme, car le roi Henri II, prié de trancher la difficulté se prononça après mûr examen en faveur de Jérôme de Carné (1).
Brest, t. i, p. 59, citant une lettre écrite le 29 a ivembre 1560 par Piètre FreJaneo au duc d'Estampes, d'après laquelle il semblerait ((lie <lo 157):} A 1560 on commença à exécuter ;\ Brest les projets de Villegaignon.
(1) Jérôme de Carné méritait les faveurs royales. Lire dans DoM
La décision royale mécontenta vivement Villegaignon. Il se crut la victime d'une intrigue, et exhala son dépit en termes amers. « Dès lors, écrit un contemporain (I), commença à se desplaire en France, l'accusant d'une mesconnaissance deshonneste, attendu qu'il avoit consumé toute sa jeunesse portant les armes pour le service d'icelle. II adioustoit davantage que son cœur nepouvoit plus comporter d'y faire long séiour et résidence, veu le maigre recueil qu'il avoit reçu de ses services passés » • De retourner à Malte il n'y fallait pas songer, tant que vivrait Omédès. Il s'était fermé l'Espagne et l'Angleterre en guerroyant contre ces deux puissances, et d'ailleurs il lui répugnait de proposer ses services aux ennemis de son pays. Villegaignon était donc fort embarassé, quand il rencontra par hasard un commis du trésorier de la marine qui avait jadis voyagé au Brésil, et qui lui vanta la
Morice. Histoire de Bretagne, t. m, p. 10G1, lettre du 10 août 1548. — P. 1205, 4 octobre 1557. — P. 1357, leftre flatteuse de Charles IX (10 février 1568) lui conférant le collier de Saint-Michel. — P. 1392, lettre du 17 septembre 1571 « ie vous dirai quaut à vostre particulier et vous assurerai que i'ai si bonne souvenance de vos services qu'il ne se présentera iamais occasion de vous en faire reconnaissance que ie ne le fasse volontiere ». — P. 1395-6, lettres du 18 mars, du 16 avril et du 17 octobre 1572.
(1) Crespin'. Histoire des martyrs persécutez et mis à mort pour
la vérité de l'Evangile, etc., p. 399. Ce livre eut un grand succès. La première édition parut en 1554. Elle fut souvent réimprimée et très augmentée. L'édition la plus complète est celle de Genève, 1619, in-fol. — Crespin aimait à s'adresser aux témoins des scènes qu'il racontait. Parfois même il les priait de rédiger eux-mêmes les événements auxquels ils avaient pris part, C'est ainsi que Léry composa pour lui la relation de ce qu'il appelle la persécution subie au Brésil par ses coreligionnaires. [Voir le dernier chapitre de l'ouvrage de Léry . Toutes les citations que nous ferons sous le nom de Crespiu doivent donc être attribuées à Léry.
101) HISTOIRE DU IJIiÉSIL FRANÇAIS.
région. « Ses devis pleurent merveilleusement à Villegaignon, qui, par grand désir faisoit souventes fois répéter les mêmes paroles, etiaavoitpar fantaisieenvahi l'empire de toute cette terre; le désir d'y aller de ioureniour augmentoit, mais les moyens ne lui estoient grands (1) ». Peu à peu germa dans l'esprit du vice-amiral le projet de chercher au Nouveau Monde la justice qu'on lui refusait dans l'Ancien, et d'y fonder comme un royaume dont il serait le maître incontesté. Avec un homme aussi prompt à l'action que l'était le chevalier, de pareilles pensées demandaient une exécution immédiate. Villegaignon quitta donc la ville de Brest, dont le séjour lui était pénible depuis la malheureuse issue de son conflit, et il se rendit à la cour, afin d'emporter le consentement du roi, et surtout celui de l'amiral de Goligny, ordonnateur suprême de toutes les expéditions d'outre-mer.