CHAPITRE A
L'humanisme, ce culte littéraire du paganisme littéraire, a reçu de Nicolas V droit de cité romaine, et il a régné avec Pie II, ce pape virgilien. S il inspire au sévère Paul II crainte et défiance, à Sixte IV, à Innocent VIII, à Alexandre VI quelque indifférence, à Jules II rien qu'une bienveillante indulgence, il retrouve du moins avec Léon X (1513-1521 toute la faveur pontificale. Erasme, qui a visité Rome en 1509, en garde toute sa vie un souvenir qui enchante son âme érudite et raffinée : « Quant mellitas eruditorum hominum confabulationes, quot mundi lumina ! » écrit-il en y pensant, et il aime à rappeler de quelle estime il a vu entourer les « bonnes études » dans ce « paisible domicile des muses, patrie commune des gens de lettres ». Léon X,
1. Comme types du Bréviaire romain du xvie siècle antérieur à celui de saint Pie V, on consultera le Brcviarium romanum novissirne exactissima cura. Y. P. frairis Gratie Fcltre. [Mineur obseriantin] emendatum, et diligentissime impressum non sine numeris ad omnia et in ipsomet breviario et in singulis biblie libris facdlime inrenienda, at'jue, iucundissimis imaginibus cxcultum... 1513 (?) ,* — le Breviarium secundum consuetudinem Romanae Curiac cttm aliis quant plurimis de novo superaddttis. Venise, 1503 j — le Breviarium Romanum de Caméra, op tinte castigatum et iia ordmaturn ut omnia suis in locis sint posita, Venise, 1550.
qui a pour secrétaires Bembo et Sadolet, « veut que ce qu'il a à entendre ou à lire soit exprimé en latin vraiment pur, plein de vie et d'élégance. » Bembo n'a point d'autre idéal que d'écrire dans la formule de ce qu'un cardinal, Adrien de Corneto, appelle « le siècle immortel et presque divin de Cicéron ». La langue latine se renouvelle et tout ensemble la poésie et la rhétorique. Sannazar, le a Virgile chrétien », aimé de Léon X et de Clément VII, fait chanter aux bergers de Bethlehem auprès de la crèche du Sauveur la quatrième églogue de Virgile. Un vendredi saint, en présence du pape, le prédicateur le plus renommé de la cour pontificale ne pense pouvoir mieux louer le sacrifice de la croix, qu'en racontant le dévouement de Décius et le sacrifice d'Iphigénie '. Aux yeux de ces raffinés, épris de cicéronianisme et de mythologie, quelle figure pourront faire nos vieux préchantres de Saint-Pierre, Catalenus, Maurianus, Virbonus ? Au juger d'un Inghirami, d'un Sadolet, d'un Bembo, de ce Bembo qui décidait son ami Longueil à ne lire que Cicéron pendant cinq annentières, quelle saveur peut avoir la latinité de nos antiennes, de nos répons, de nos leçons du Bréviaire, et toute cette littérature de scolasliques et de Mineurs ? A cette perfection morbide du goût littéraire la cour romaine va être tentée d'accommoder son bréviaire. L'initiative de ce dessein revient à Léon X. L'exécution à un évêque napolitain, compatriote de Sannazar, Zacharie Ferreri, évèque de Guardia Alliera, l'impn ssion à un libraire romain, l'approbation à Clément VIL
1. P. de Xolhac, Erasme en Italie, 1888, p. 76. J. Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, éd. franc, t. I. p. 277, 311-317.
On débute par un essai d'hymnaire. Ce n'est qu'un essai, mais qui prépare la publication d'un « bréviaire ecclésiastique rendu beaucoup plus bref et plus commode et purgé de toute erreur » breviarium ecclesiasticum longe brevius et facilius redditum et ab omni errore purgatum . Car tel semble bien être le programme donné par Léon X à Ferreri.
Veut-on savoir, en effet, dans quel esprit on abrégera, on simplifiera, on expurgera la liturgie traditionnelle ? Il suffit de jeter les yeux sur l'bymnaire de Ferreri. première pierre de l'édifice projeté. Il a été approuvé le 30 novembre 1523. publié le 1er février 1525. Au titre on lit : Hymni novi eeclesiastiei juxta veram metri et latinitatis normam... Sanction ac necessarium opus. En tète, l'approbation de Clément VII, en belles phras cicéroniennes, — « Etsi a teneris annis nobis semper eordi veliementer fuerit bonarum disciplinarum. sacrae pr eipue doctrinae exercitia et in eis se eum optinw virtutum odore versantes omni studio fovere... », — concédant de son autorité apostolique la faculté de lire et d'employer ces hymnes nouvelles etiam in di^i/ris. A la suite, la préface de Ferreri, où celui-ci prévient le reproche, que pourront lui faire quelques esprits, d'avoir, contrairement au sentiment de saint Augustin et de saint Grégoire, osé soumettre les paroles de l'oracle sacré verba sacri oraeuli) aux règles de Donat, et l'interprétation des saintes lettres à l'autorité de Quintilien : mais quoi? si la vraie latinité et la norme [classique] peuvent être introduites dans le culte divin, n'est-il point contraire à toute raison de lui préférer la barbarie d'un style
as goût barbariem et insulsam orationem amplectainnr ? Pour lui, il aime à s'en rapporter à l'estime de Léon X, à qui il a soumis chacune de ses hymnes à
mesure qu'il les composait, et qui les a lues, et qui les a goûtées [singulos quidem Iiymnos prout a me quotidie prohibant perlegit ac probavit . Nous voilà donc dûment avertis que cet essai liturgique est bien réellement la chose de Léon X, de Clément VII et de leur cour; et l'on ne se fait pas faute de nous insinuer que l'exécution a passé l'attente qu'on en avait : l'œuvre n'est pas seulement sainte et nécessaire, elle est divine [divinum opu - . et Ferreri y a gagné, non point l'immortalité, mais bien l'éternité de la gloire [aeternitatem procul dubio consccuturum).
On a été sévère pour les hymnes de Ferreri, et bien injustement. J'ai là sous les yeux son joli volume, imprimé en caractères italiques et romains d'une rare élégance typographique. Et, assurément, je suis loin d'aimer cette poésie laborieuse de réminiscences littéraires et de virtuosités métriques : lorsque Ferreri chante les saints Innocents en vers saphiques,
Hos velut flores veniens pruina coxit et gratum superis odorem reddere effecit, meritoque summis condidit astris !
ou la vierge Marie en ïambes,
Ave super in r j'anua, ave beata semita^ sains periclitantibus et ursa navigantibus . !
ou saint Pierre en choriambes,
Tu, Petre, et reseras coelica limina
et claudis sapiens arbiter omnium ;
chifii terris animas solvis et alligas firmatur super aethera.
on goûte avec plus de saveur les rudes originaux chrétiens dont ces vers sont des imitations correctes, brillantes et fades. Mais Urbain VIII n'a-t-il point repris un siècle plus tard cette même recherche de la correction métrique, et n'a-t-il point défiguré semblablement pour les embellir les vieilles hymnes que nous lisons corrigées par ses soins au bréviaire d'aujourd'hui ? Et si vraiment il y a dans la poésie de Ferreri trop de Phœbus, d'Olympe, de Styx, de Quirites, de pénates, d'astres éthérés, et des vers de carême comme ceux-ci :
Bacchus abseedat, Venus ingemiseat.
nec joeis ultra locus est, née escis, née maritali thalamo, nec ulli ebrietati!
et des strophes à saint François d'Assise comme celle-ci :
Ibai in silvas tacilosque sait us soins, ut coelum satins licerct liseré, et inundas agitare dulci pectore curas !
il faut au moin^ lui reconnaître la qualité de - défauts, cette impeccable pureté de langue et cette élégance de facture que goûtaient justement ses contemporains, et cette ingéniosité assez réfléchi'' pour être capable de non- toucher encore. Telle l'hymne au pape saint Grégoire :
Roma quae tantum decus edidisti, quid triumphales meditaris arc us?
cogita magnum peperisse mundo Gregorium te !
ou 1 hymne ingénieuse et mouvementée du commun des apôtres :
Gaudete mundi principes, quorum fide et constantia et supplici innocentia su.nt vida regum culmina !
Ces deux hymnes-là valent la meilleure part des hymnes anciennes et modernes.
Mais ce qui était grave dans l'essai de Ferreri, c'était l'état d'esprit dont il procédait tout à l'ignorance et au dégoût de la tradition liturgique, et de voir des gens d'Eglise si captifs de leur cicéronianisme, que Ferreri pouvait écrire dans la préface de son hymnaire cette phrase, que l'on n'a point relevée, et qui est son iinplacahle condamnation : « Qui bona latinitate praediti sunt sacerdotes, dum barbaris vocibus Deum laudare coguntur, in risum provocati sacra saepcnumero contemnunt ! » Quels humanistes, et quels prêtre- :
Qu'aurait donc pu être le bréviaire des humani>t' - Le coup terrible qui s'appesantit sur la Ville éternelle en L527, cet épouvantable sac de Home par l'armée hispano-allemande de Charles-Quint, décourage de se le demander et de faire le procès «le la frivolité de beaux esprits. Cette société brillante et légère fut dispersée sans retour. Des pensées plus grav< - et plus prévoyantes s'imposaient désormais, que le retentiss -
ment formidable de la voix de Luther ne pouvait que rendre plus nécessaires. Sadolet. retiré maintenant en France, écrivait ces mélancoliques et chrétienn paroles : « Si nos malheurs ont désarmé la colère et la risueur du ciel, si ces châtiments terribles nous font rentrer dans la voie des bonnes mœurs et des sages lois, notre situation sera peut-être moins cruelle..^ Cherchons en Dieu le véritable éclat de la dignité s erdotale1. » C'est à l'estime et à la défense de ces - g-es lois qu'il importait de revenir. Et pourtant on allait leur faire de nouveau infidélité.
Ferreri mort, Clément VII ne renonça point à donner à l'Eglise ce « bréviaire ecclésiastique bref, commode et purgé de toute erreur », qu'il avait espéré obtenir de l'evéque de Guardia2. Il jeta les yeux, pour l'exécution de sa pensée, sur un homme grave et pieux. que son origine, il était espagnol, et que sa profession, il était franciscain, semblaient avoir préservé de la contagion de l'humanisme. François Quignonez, de la famille des comtes de Luna. était entré jeune dans l'ordre de saint François : en 1522, le chapitre l'en avait fait général. Aussitôt il avait été envoyé par Charles-Quint à Rome pour négocier avec Clément VII de délicates affaires, assure-t-on, dont il s'était tiré au mieux du pape et de l'empereur. Kn 1529, il recevait le chapeau de cardinal et le titre de Sainte-Croix-en-Jéru-