‹ Histoire du Bréviaire romain (volume 3)Chapitre 210 sur 223 · Analecta, p · texte numérisé non relu

Analecta, p

Nos liturgistes la restaureront en allégeant le calendrier des fêles fixes qui, depuis 15(38, ont tant cru en nombre et en solennité. On supprimera des fêtes, on en réduira d'autres à des rites moindres. Ici les difficulté commencent. Sans doute, il est permis de croire que l'Eglise institue telles fêtes ou augmente la solennité de telles autres, pour des raisons auxquelles le temps peut enlever de leur intérêt : qui voudrait nier que la dévotion au sanctuaire du mont Gargan, dans la mesure où elle subsiste aujourd'hui, ne serait plus en situation d'introduire la fête du 8 mai dans le calendrier de l'Eglise universelle ? Il est donc d'antiques fêtes qui n'émeuvent plus guère la dévotion des peuples ; et cette dévotion les verrait diminuer de solennité, ou même disparaître, sans en être offensée ni contristée. Et sans doute aussi le calendrier liturgique n'est point le Martyrologe romain : supprimer une fête n'est point en supprimer l'objet ou en nier le droit. Mais combien, en tout cela, l'appréciation est délicate, et la décision périlleuse! Et quels principes solides il faudrait y apporter! La congrégation de Benoît XIV avait-elle et ce tact et ce critérium? Ce critérium? Il suffit de lire la préface du calendrier réformé par elle et le discours à elle adressé1 par Benoît XIV, en 1744, pour constater que ce critérium solide lui faisait défaut. Elle retient les saints dont les fêtes sont anciennes : où finit l'antiquité ? Elle retient les saints chers à la dévotion de l'Eglise universelle, ou ceux pour qui plaide quelque raison particulière : quel saint ne serait de taille à rentrer dans l'une ou l'autre de ces deux espèces? Ce tact? La liste

1. J'entends les réserves formulées par Benoît XIV sur les principes des consulteurs.

des saints éliminés du calendrier est pour faire pleurer. C'est un mélancolique exode de saints, parmi les plus vénérables ou les plus aimés : saint Louis de Gonzaguer saint François de Borgia. saint Jean de la Croix, saint Placide, sdinte Pétronille, sainte Elisabeth de Thuringe, et sans oublier saint Grégoire VII, et tant d'autres qui sont chers à la dévotion universelle plus que tels et tels noms que seule leur antiquité respectable mais oubliée aurait fait maintenir.

Là était la difficulté capitale, je veux dire dans cette sélection des saints à maintenir dans le calendrier, et, par concomitance, dans le degré d'honneur à accorder à chacun de ceux que l'on maintiendrait. Cette difficulté, tout le monde la sentait justement ; mais il restait à la résoudre; et il me semble que la congrégation y avait échoué. Elle laissait l'œuvre à faire à Benoît XIV.

Si l'on a le droit d'être sévère pour le calendrier proposé par la congrégation, il n'est que justice de reconnaître le soin, le scrupule qu'elle met à purger de toute erreur le texte même du Bréviaire. Le actionnaire demandait correction, il demande encore aujourd'hui correction. Nos liturgistes romains étaient instruits de toute la science de leur temps ; ils la puisaient dans Cave, dans Tillemont, dans Baillet, dans Mabillon, dans les Bollandistes, dans Ruinart, dans Tommasi. dans Fleury. surtout dans Tillemont et Baillet, critiques peu indulgents aux légendes, mais éclairés et scrupuleux. Nos liturgistes poussaient le scrupule plus loin, bien autrement loin que les liturgistes d'Urbain VIII ; ils répudiaient tout ce qui était simplement controversé, il< ne voulaient point que la lettre du Bréviaire fût di»rutée, et ils allaient ainsi jusqu'à rejeter d'excellents grain- avec la paille. Il y aurait aujourd'hui à reprendre

leurs corrections, à montrer que, s'ils avaient raison d'éliminer du Bréviaire toute trace des fausses décrétâtes, ou des actes apocryphes des apôtres, ou des légendes hagiographiques sans fondement, il n'est point permis cependant de faire fi des acta minus sincera, non plus que du Liber pontificalis , parce que, « dans les histoires les plus fausser, il y a d'ordinaire quelque chose de vrai pour le fond, n ainsi que dit quelque part exellemment Tillemont, et parce que l'archéologie et la critique ont ajouté à nos informations et multiplié nos certitudes, bien loin de les restreindre. Plus éclairé, plus expérimenté, on serait aujourd'hui plus conservateur dans la rédaction des légendes historiques, que ne voulait l'être la congrégation de Benoît XIV. et les Bollandistes corrigeraient aujourd'hui le Bréviaire à moins de frais et mieux.

Moins attachés aussi au principe si cher aux liturgistes gallicans, d'après lequel les antiennes et les répons doivent être exclusivement tirés de l'Ecriture Sainte, principe auquel nos liturgistes romains ont été plus d'une fois obligés d être infidèles, il ne nous répugne nullement, au contraire, de chanter les antiennes et les répons de sainte Lucie, de sainte Agnès, de sainte Cécile, de saint Clément, de saint Laurent, ces compositions si authentiques de* la tradition liturgique romaine. Et il ne nous déplairait pas de croire que la congrégation a finalement embrassé ce sentiment, puisque sur le tard elle a maintenu au commun des saints telles antiennes et tels répons qui, loin d'être empruntés à la Sainte Ecriture, étaient, tout comme les répons de saint André, empruntés à des actes plus ou moins historiques, ou même à des écritures apocryphes : tel le répons Lux perpétua lueebit sanctis tuis et aeternitas

temporum du commun des martyrs, ou le Quem vidi que m amavi du commun des veuves.

On voit à ces réserves combien nous sommes éloigné de croire que la correction préparée par les liturgistes romains ait été une correction soit prudente, soit juste. Que nos liturgistes aient subi l'influence des liturgistes gallicans, c'est maintenant pour nous une question secondaire. Nous savons, d'une part, qu'il v avait entre les vues de Vintimille et les vues de Valenti une distinction radicale. Et, d autre part, sur les points qui leur sont communs, quand il serait vrai qu'ils sont des concessions faites à la liturgie gallicane et à l'érudition gallicane par une congrégation pontificale, eussions-nous la pensée d en tirer quelque avantage pour cette liturgie et pour cette érudition que d'aucuns ont trop travaillé à rabaisser, il n'en resterait pas moins que le Saint-Siège n'a pas résolu les doutes, ni jugé les propositions de ses consulteurs.

Mais que l'on prenne garde d'interpréter mal ce silence, et d'en abuser pour incriminer je ne sais quelle arrière-pensée de Benoît XIV : il serait faux de dire, comme quelques-uns l'ont osé faire, que Benoît XIV ne voulait point la réforme du Bréviaire qu'il mettait à L'étude. Et la lovauté du Souverain Pontife ne saurait être mise en question, Benoît XIV étant « incapable, non seulement de fausseté dans sa conduite, mais même du moindre déguisement », selon le bel éloge que faisait de lui le cardinal de Tencin * . Mais la prudence du pape était trop avisée pour ne point voir quelles difficultés pareille réforme soulèverait.

1. Tencin à Amelot, secr. d'Etat, 5 mai 17'±1 [Corr. de Rome, t. 785, f. 9).

Benoit XIV écrivait, en 1743. au cardinal de Tencin : « Quant à un nouveau Bréviaire romain, nous en reconnaissons non seulement l'utilité, mais encore la nécessité, et nous sommes prêts d'y travailler, étant accoutumés au travail depuis que nous sommes au monde, et préparés, s'il le faut, à mourir sur la bresche en brave soldat. Mais, notre cher cardinal, le monde entier en est venu à un tel mépris de l'autorité du Saint-Siège que, pour empêcher l'exécution des desseins les plus utiles et les plus pieux, il suffit, nous ne disons pas seulement de l'opposition d'un évèque, d'une ville ou d'une nation, mais de la réclamation d'un moine. Nous ne l'éprouvons que trop à chaque instant, sans parler des murmures de quelques-uns de ceux qui portent le même habit que Votre Eminence, qui, entendant parler du projet d'un nouveau Bréviaire, en frémissent comme s'il étoit question de faire un nouveau simbole de foi. Malgré tout cela, et non obstantibus quibusciunque , nous concerterons avec votre Eminence ce qui se pourra faire à cet égard ' . »

Quelques jours plus tard : « Nous ne perdons point l'idée d'un nouveau Bréviaire romain, mais nous avouerons ingénuement à Votre Eminence que nous ne laissons pas de craindre les oppositions que ce grand projet rencontreroit ici de la part de plusieurs personnes, et celles qu'il essuyeroit dans les pays au delà des monts. Bien des gens se disent ici à l'oreille qu'on ne fera rien au sujet du Bréviaire de l'archevêque de Paris, sous prétexte d'attendre le nôtre : <-t qu'après que nous aurons bien travaillé à composer celui-ci. les évêqu s de France seront les premiers à le critiquer. Ce dis-

1. Benoit XJV à Tencin, '1*\ avril 1"..^ C. de Rome. t. TOI. f.21S

cours est bien malin, mais il ne laisse pas de nous inquiéter '. »

Et ailleurs : « Le projet d'un nouveau Bréviaire romain est bel et bon, et l'exécution n'en est pas impossible; mais avant que de l'entreprendre, il faut y penser mûrement. Le monde est tel aujourd'hui que, si le pape fait quelque chose, ceux à qui elle plaît sont pour lui, et ceux à qui elle déplaît sont contre; et comme il est impossible que la même chose plaise à tout le monde, il l'est de même qu'il n'arrive des malheurs et des traverses au pape d'un côté ou d'autre. Les hommes de bonne volonté excitent le pape à faire telle et telle chose, et quand il la faite, s'ils ne s'en repentent pas, ils lui disent du moins qu'ils ne peuvent pas le secourir. Nous avons vu de nos propres yeux Clément XI se mordre les doits plus d'une fois, lorsqu'ayant publié la constitution Unigenitus, il vit que Louis le Grand ne lui tenoit pas la promesse qu'il lui avoit faite de la faire accepter généralement, et que M. Amelot lui dit, parlant à sa personne, que le roy avoit la meilleure volonté du monde, mais qu il ne pouvoit pas tout ce qu'il vouloit. Nous l'avons éprouvé nous-même 2... »

Benoit XIV parlait ainsi en 1743, à un moment où les consulteurs ne faisaient, on peut le dire, que de commencer leurs études préparatoires. Lorsque les études sont achevées, lorsque Valenti a remis entre les mains «lu pape les résolutions arrêtées par la congrégation, et on a vu quelle confiance Valenti avait en l'excellence de> résultats de ces longues et laborieuses discussions, le langage du Souverain Pontife change tout à coup :

1. Benoit XIV à Tencin, 3 mai 1743 [C, <lc Rome, t. 771, f. 227). ■1. Benoit XIV à Tencin, 8 février 1743 (C. de Rome, t. 791, f. 52).

sa déception n'est pas douteuse, mais sa résolution persévère. Le travail de la congrégation est à ses veux un travail manqué, mais il veut le refaire lui-même. Il écrit, en effet, en 1748 :

« En réimprimant ici, par ordre et aux frais du roi de Portugal, le Martyrologe romain, nous n'avons j perdu l'occasion d'y faire certaines additions, comme son Eminence le verra dans la préface que nous lui communiquons ci-jointe. Plût à Dieu que nous eussions suivi la même méthode et que nous eussions travaillé nous seuls à la correction du Bréviaire romain! Il y aurait beau temps qu'elle serait terminée ! Nous nous sommes embarqués à nommer une congrégation qui, finalement, nous a communiqué ses sentiments si confus, si embrouillés, si contradictoires, qu'il y a plus de travail à les corriger qu'à corriger le Bréviaire. Si Dieu pourtant nous donne vie et santé, nous ne manquerons pas de faire encore la nouvelle édition du Bréviaire corrigé '. »

Et, en effet, Benoît XIV se met vaillamment à l'œuvre. Quelqu'un, aimait-il à dire, qui pense savoir faire une chose lui-même, fare una cosa cl i se, se résout difficilement à la laisser faire par d'autres. Et s'il laissait volontiers à d'autres le cérémonial et la politique, il entendait traiter par lui-même les choses de théologie positive et de droit canonique. « Le pape, disait trop cavalièrement le cardinal de Tencin, a la démangeaison de

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