CHAPITRE IV
l'office iMODERNE ET LES BRÉVIAIRES DE LA COUR ROMAINE.
On lit dans une bulle du 7 juin 1241, adressée par le pape Grégoire IX aux Frères Mineurs : « Nous vous autorisons à vous contenter d'observer Vofflce moderne; vous l'avez dans vos bréviaires y corrigé soigneusement par nous, et conforme à l'usage de l'Eglise romaine ^ » Ces quelques mots pourraient servir d'épigraphe au présent chapitre, car tout entier il va consister à rechercher quel était l'usage de l'Eglise romaine jusqu'au xiii^ siècle; ce qu'était cet office non romain que le pape appelait du nom d'office moderne; enfin ce qu'il faut entendre par « bréviaire » de cet office moderne.
1. PoTTHAST, 11028 : « Vestrae itaque precibus devolioiiis inducti, ut observantia moderni officii, quod in breviariis vestris exacla diligentia correctum a nobis ex statuto regulae vestrae iuxta Ecclesiae romanae morem — excepto psalterio — celebrare debetis, sitis contenti perpetuo..., Tobis auctoritate praesenlium indulgemus, » Les mots « excepto psalterio » signifient que les Mineurs sont autorisés à user du psautier gallican, tandis que , à Rome, on se sert encore du psautier dit romain.
180 HISTOIRE DU BIlÉVIAIRE ROMAIN.
L'office romain, celui que nous venons de décrire, tel qu'il nous est apparu codifié au temps de Charlemagne, était encore en vigueur à Rome dans l'usage des principales basiliques à la fin du xii^ siècle.
Nous possédons, en effet, un livre d'offices de la basilique de Saint-Pierre, l'antiphonairc publié par le cardinal Tomasi. Ce monument si important de la liturgie basilicale romaine est du xii^ siècle. On a suffisamment indiqué au chapitre précédent la conformité de son texte et de ses rubriques avec les renseignements fournis par Amalaire, pour pouvoir dire qu'il est une première preuve que l'office romain du xii^ siècle était substantiellement conforme à l'office romain tel qu' Amalaire nous l'a présentée
Une lettre célèbre d'Abélard, lettre remontant à 1140 environ, atteste que la basilique de Saint- Pierre n'était pas seule à pratiquer l'ancien office, puisque , au dire d'Abélard , tel était également le cas de la basilique du Latran : « Ecclesia latera-
1. Le cardinal Tomasi l'avait observé déjà {Opéra, t. IV. p. xxxii) : « ... illa propemodum omnia, ooquc fero ordinc digesla in eo reperiuntur, quae de roniano antiphonario Iradidit Amalarius, unde cuique constare potes t nostri antiphonarii ritus saeculo xii Romae usurpatos ab illis non distaro. qui in moribus Romanorum erant saeculo ix. » Le cardinal Tomasi (pas plus que moi) ne voulait pas dire que l'offlce que représente l'antiphonaire de Saint-Pierre est un office qui n'a varié en rien depuis le viir siècle, mais ces variations sont de détail, les grandes lignes sont restées immobiles.
l'office moderne. 181
nensis, quae mate?' est omnium, antiquum officium tenet ». Sans doute, et nous nous empressons de l'ajouter, Abélard, dans ce texte même, assure que la basilique du Latran est seule à Rome à observer l'ancien office ; il assure qu'aucune des filles de cette mère de toutes les églises ne suit son exemple, et pas même la « romani palatii basilica )■>, entendant par là la chapelle intérieure du palais de Latran. Et en cela Abélard est contredit par la teneur de l'antiphonaire de Saint- Pierre, qui atteste que la basilique du Vatican était fidèle comme la basilique du Latran au vieil office. Il reste du moins que, à Saint- Jean de Latran, c'était bien encore V antiquum officium qu'on observait ^ .
Une autre preuve est fournie par les Ordines romani du XII® siècle, lesquels, en décrivant le cérémonial pontifical, décrivent en diverses occasions l'office tant des vêpres que des nocturnes et des laudes solennelles, au même titre que la messe elle-même. Or, leur description s'applique à un ordo de l'ofTice qui est substantiellement Vordo du viii^ siècle. Nous en avons pour témoins deux Ordines romani^ bien connus, du xii*" siècle^. L'un, celui du chanoine Benoît, chanoine de la basilique de Saint- Pierre et « ro-
1. Abaelard. Epistiil. X : « Antiquam certe romanae Sedis consuetudinem nec ipsa civitas [= Rome] tenet, sed sola ecclesia lateranensis, quae mater est omnium, antiquum tenet ofticium, nulla filiarum suarum in hoc eam sequente, nec ipsa etiam romani palatii basilica. » P. L. GLXXVIII, 340.
2. Mabillon, Musaeum italicum, t. II, p. 118 et suiv. VOrdo du chanoine Benoît est reproduit dans P. L. GLXXIX, 731-
manae Ecclesiae cantor » : il a été écrit un peu avant 1143 : c'est VOrdo romanus Xï de Mabillon. L'autre, VOrdo romanus XII de Mabillon, a pour auteur Cencius, celui-là même qui, chancelier de l'Église romaine, rédigea en 1192 le Liber censuum. Au total, nous avons là le coutumier des cérémonies pontificales du temps d'Innocent II (f 1143) et d'Innocent III (1198-1216). Or ce cérémonial s'adapte à l'ancien office, tel que nous l'avons décrit, et non à l'office moderne tel que nous aurons à le décrire.
Insistons sur cette matière. La digression, si c'est une digression, ne laisse pas d'appartenir à notre sujet. Et voyons quel était, au xii® siècle, le cérémonial des offices auxquels le pape et la curie prenaient part.
Le pape et la curie — la curie représentant maintenant le clergé régionnaire d'autrefois — n'assistaient en corps à l'office public quotidien d'aucune basilique. Ils ne prenaient part qu'à l'office solennel de certaines fêtes, en certaines basiliques. A ces fêtes, on conservait le vieux nom de stations. Et l'on distinguait deux sortes de stations, les stations diurnes qui ne comportaient que la messe stationale, et les stations nocturnes ou grandes stations, qui comportaient les vêpres la veille au soir, l'office nocturne au milieu de la nuit, la messe solennelle au matin ^ .
1. Il n'est pas question encore de secondes vêpres à Rome, au xir siècle. Un texte souvent allégué du pape Alexandre III ne va pas contre notre assertion : « Licet scriptum sit De vespere in vesperam celebrabitis sabbata vestra, festorum lamen principium et finis iuxta eorum qualitatem et iuxta
l'office moderne. 183
Ces stations nocturnes étaient en fort petit nombre, et elles étaient propres aux plus grandes fêtes : le troisième dimanche de l'Avent, Noël, l'Epiphanie l'Ascension, la Pentecôte, la nativité de saint Jean- Baptiste, la fête des saints Apôtres Pierre et Paul, l'Assomption, la fête de saint André. Mais dans ces vigiles se déployait toute la pompe du cérémonial pontifical.
Le pape part de son palais du Latran, Xa patriarchium. Il est vêtu d'une chasuble blanche, coiffé du regnum, la tiare à une couronne, monté sur un cheval à housse écarlate. En tête du cortège marche un sous-diacre portant la croix pontificale. Puis douze porte-drapeaux. A la suite, les évêques étrangers présents à Rome. Puis les abbés des monastères romains, et les cardinaux, soit prêtres, soit évêques. A la suite, les scriniarii et les advocati^ les sousdiacres régionnaires et les sous-diacres basilicaux, la Scola cantorum. Enfin, deux à deux, aux côtés du pape, les cardinaux diacres. Le préfet de Rome, vêtu d'un manteau précieux, et avec lui les juges en chape, ferment la marche. L'archidiacre, une férule à la main, ordonne la procession. Les maiorentes, en manteau de soie, une canne à la main, font la police ^. On s'achemine dans cet ordre vers la basilique où
diversarum regionum consuetudinem débet atlendi... » Fried- BERG, t. II, p. 271. Ce texte, en effet, implique que l'usage des secondes vêpres n'est pas universel, et ne prouve pas que Rome l'ait encore accepté. Nous verrons les Frères Mineurs, au xiir siècle, le faire prévaloir. 1. Cetmcius, 7. Benedict. 21.
Ton va célébrer la station. Sur le seuil de ladite basilique les chanoines — ils tiennent la place des moines basilicaux du viii*^ siècle — attendent l'arrivée du pape. Celui-ci arrive avec son cortège; il descend de cheval et dépose la tiare. Les chanoines lui présentent l'eau bénite et l'encens. Le pontife met de l'encens dans l'encensoir et jette de l'eau bénite sur la foule. Puis on entre processionnellement dans la basilique, d'où, après une courte prière, on passe au se cretarium ou sacristie. Là, tous les ordres ayant revêtu leurs ornements, le pape donne la paix aux deux évêques qui doivent l'assister pendant l'office, puis aux cardinaux, au préfet de Rome, aux autres « princes laïcs ». Le doyen des sous-diacres régionnaires fait l'appel des divers lecteurs et chantres qui vont prendre part à l'exécution de l'office. Le pape se lève alors, et, entre les deux évêques qui l'assistent, processionnellement, mitre en tête, il rentre dans la basilique. Des cuhicularii tiennent un dais {mappula) étendu et élevé au-dessus de sa tête, et l'accompagnent ainsi jusqu'à l'autel. Le pontife s'assoit au siège central du preshyterium, et l'office commence, l'office de vêpres ^
Lorsque les vêpres seront terminées, le pape ne reviendra pas au patriarchium du Latran, — je le suppose venu à Saint-Pierre. — H y a, dans les dépendances de la basilique de Saint-Pierre, des appartements pour le pape : ils ont été construits par Grégoire IV (827-844), précisément pour que le sei-